L’économie de la banane : les défis

La banane est le fruit le plus rentable au monde parce que sa récolte est hebdomadaire et se pratique toute l’année. Son rendement effectif passe de 20 tonnes à l’hectare pour la banane Bio au Sénégal selon les chiffres fournis par l’APROVAG l’organisation de producteurs APROVAG, Tambacounda au Sénégal, à 60 tonnes par hectare dans les serres marocaines, selon les chiffres fournis par l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II de Rabat au Maroc. En comparaison, le cacao produit à l’hectare 300 kg, selon les chiffres fournis par le CNRA, Centre National de Recherche Agronomique de Côte d’Ivoire, rendus publiques par Monsieur Lancine Bakayoko le 27/10/2009, c’est-à-dire qu’à cause des choix erronés des économistes et politiciens ivoiriens, depuis la pseudo-indépendance, un agriculteur ivoirien de cacao est 200 fois plus pauvre qu’un agriculteur marocain de la banane. C’est encore pire pour le café. Selon une étude très sérieuse réalisée par l’IRCC l'Institut de Recherches du Café et du Cacao de Côte d’Ivoire, entre 1969 et 1982, on obtient dans la zone de Gagnoa une moyenne pondérée de 180 kg de café à l’hectare, c’est-à-dire que les économistes et politiciens Ivoiriens ont sciemment réduit à la misère des paysans de 333 fois pire que leurs homologues, paysans marocains. On retrouvera la même situation presqu’à l’identique partout ailleurs en Afrique subsaharienne.

LA GESOTRATEGIE DE LA BANANE

La banane est le fruit le plus consommé au monde. Selon les chiffres fournis par le Monde Diplomatique du mois d’Octobre 1996, par Ghislain Laporte, on en produisait 52 millions de tonnes en 1996 (100 millions de tonnes en 2011). Et les deux principaux producteurs, l’Inde et la Chine, consommaient la totalité de leur production. Ce qui restait 11 millions de tonnes sur le marché international dont 4 millions de tonnes allaient vers l’Union Européenne. Et dont les 2/3 contrôlés par deux multinationales américaines, United Brands Company (marque Chiquita) et Castel & Cooke (marque Dole), et une mexicaine : Del Monte.

Ce qui est détestable sur ces chiffres ce sont deux éléments essentiels :

  • La totalité de 79 pays dit ACP(Afrique, Caraïbes et Pacifiques) à qui l’Union Européenne fait miroiter un avantage incontestable avec la convention de Lomé, Cotonou, fournissent à peine le double (857.000 tonnes) des toutes petites iles espagnoles des Canaries (420.000 tonnes). A peine 4 fois plus que la minuscule Martinique, avec 1.100 km2 et 382.000 habitants qui elle a fourni l’UE pour 220.000 tonnes de bananes, contre les 802 millions d’Africains Subsahariens (chiffres 2007).
  • Pire, la quantité des 79 pays ACP est le tiers de la quantité livrée à l’UE par l’Amérique du Sud qui ne bénéficie nullement des mêmes conventions, soit 2,5 millions de tonnes.

Il en ressort de ces deux points, une volonté de détourner l’Afrique des productions rentables comme la banane qui ne doivent selon cette logique purement coloniale, (même à plus de 50 ans de la reconnaissance par l’occident des indépendances africaines), réservant la production sur le sol africain, exclusivement aux occidentaux. Sur les 55.000 tonnes de bananes vendues dans le monde en 2010, 40% étaient produites en Asie, 27% en Amérique du Sud et seulement 13% en Afrique. Là il s’agit de la banane dite dessert, c’est-à-dire, la banane mangée comme fruit, la banane mure. Mais selon les chiffres fournis par la FAO, en 1995 il a été produit dans le monde 24.000 tonnes de banane à cuire dite verte, 17.000 tonnes étaient produites en Afrique, c’est-à-dire 71% et 4.000 tonnes en Amérique du Sud, c’est-à-dire 17%. On peut dès lors déduire que si les Africains ne produisent que les 13% de la banane mondiale, ce n’est pas à cause de leur incapacité mais à leur état de passivité mentale. On peut donc dire que le cerveau des Africains semble en sommeil lorsqu’il s’agit de produire pour vendre, pour vendre hors de l’Union Européenne. Ils sont alors à la merci des conseils savamment erronés que lui prodigue l’Union Européenne, c’est-à-dire la décourager à produire la banane pour la commercialisation, à moins que cette dernière ne soit entièrement sous le contrôle des entreprises occidentales installées en Afrique.

En 2007, 65% de la banane vendue sur le marché mondial provenaient de deux pays qui étaient auparavant, champions du café et qui ont tous les deux détruit les champs de ce maudit café, pour passer à la banane et c’est la Colombie et le Costa Rica. C’est ce qui a fait que la même année, sur les 10 pays plus gros exportateurs de la banane au monde, 7 étaient de l’Amérique du Sud, permettant à cette partie du monde de contrôler les 95% de la banane exportée dans le monde. Pendant ce temps, les Africains se préparaient à fêter les 50 ans d’indépendance, mais avaient toujours des difficultés à se défaire du commandement colonial de ne s’occuper que du café, du cacao et du coton, un autre produit tristement célèbre lié aux déportations des Africains vers l’Amérique pendant 4 longs siècles.

En 1978, le Maroc décide d’interdire l’activité d’importation de la banane. Le Roi avait tout simplement compris que la banane pouvait être un instrument de géostratégie entre les mains du royaume. Et malgré les conditions climatiques défavorables (contrairement au Congo ou au Cameroun), le Roi décide de créer des serres équipées et prêtes à produire avec des lotissements de 1,53 hectares donnés en location à un prix dérisoire à ses citoyens. Le Maroc qui importait chaque année 24.000 tonnes de banane en 1978, dès 1982 est capable de satisfaire sa demande interne au niveau d’avant l’interdiction. Selon un rapport publié par 3 professeurs : Skiredj, Walali et Attir de l’Institut Agronomique et vétérinaire Hassan II de Rabat, des 2 hectares de démarrage de la campagne 1980/81, on est passé à 2.700 hectares en 1996 et 3.500 hectares en 2011, avec une production annuelle de plus de 100.000 tonnes de bananes.

Que faut-il faire ?

La politique d’approche doit être radicale et en 3 directions :

  • 40% de la banane produite en Afrique pourrit par manque de marché à l’international. Pour y remédier, il faut procéder comme on l’a fait au Maroc : stimuler et organiser le marché intérieur en collectant systématiquement toute la banane-dessert disponible chez les petits producteurs pour les conserver dans les Murisseries desquelles les bananes sortiront muries dans les quantités correspondant à la demande du marché interne. [/*]
  • Démocratiser la production de la banane en créant de petites parcelles de plantation. C’est la seule possibilité pour rompre avec les pratiques coloniales de l’esclavage des plantations de banane qu’on observe encore de nos jours, non seulement en Afrique, mais aussi en Martinique et en Guadeloupe où la culture de la banane est solidement et exclusivement entre les mains des descendants d’anciens esclavagistes.
  • Pour produire, il faut savoir vendre. Le marché international de l’aviation comme des jouets répondent à des logiques spécifiques à chaque pays, à chaque produit et à chaque culture. Il faut avoir la flexibilité d’esprit de comprendre que le monde ne se limite pas à 4 pays Européens, fussent-ils les plus riches. Il existe une très forte marge pour le développement de la consommation de la banane dans de nombreux pays comme la Russie, l’Iran, la Turquie etc…

La solution coopérative

Il existe un marché interne africain à saisir, mais pour y arriver, il faut le stimuler et produire pour le satisfaire. Pour éviter le piège des multinationales du secteur de la banane il faut tout simplement démocratiser le business de la banane avec des petites parcelles ne pouvant excéder 5 hectares et surtout, être sûr et certain que les propriétaires sont ceux là-mêmes qui travaillent au quotidien dans ces plantations. Cela évitera le fâcheux problème de spéculation foncières qu’on retrouve dans certains pays où les autochtones se frottent les mains et font travailler des esclages venus d’ailleurs, comme en Côte d’Ivoire notamment. La coopérative doit donc véritablement regrouper uniquement les paysans faisant partie du projet, et c’est elle qui devra se charger de fournir les premières plantes de bananes aux agriculteurs. C’est elle qui ensuite doit se charger du contrôle de la qualité et du respect des normes internationales pour le gazage et le transport maritime, pour couvrir d’abord le marché national et après international.

Aujourd’hui, le vrai profit de la banane réside dans la distribution. Aucune politique ne sera complète et efficace pour sortir nos agriculteurs de la misère du café, du cacao et du coton si elle ne prend pas en compte la nécessité de créer des murisseries directement dans les grandes villes de nos pays afin d’instaurer une sorte de concentration dite « verticale ». C’est à ce prix qu’il sera possible de contourner certaines faiblesse du manque de compétitivité de la banane africaine, trop longtemps restées dans la logique d’infantilisation globale du continent africain par les européens. Pour stopper la logique coloniale des champs actuels de la banane, il faudra arriver à une transition vers ces petits propriétaires et éviter toute exploitation directe par des entreprises transnationales. C’est à ce prix que nous réussirons une véritable redistribution des retombées du fruit le plus consommé au monde, la banane. C’est ce qui se fait déjà dans de nombreux pays sud-américains où contrairement à l’Afrique, les gouvernants ont négocié pour obliger les entreprises multinationales du secteur à cesser de produire elles-mêmes, et acheter leurs cartons de bananes directement aux paysans.

L’exemple de la coopérative APROVAG (l’organisation de producteurs, Tambacounda) dans l’arrondissement de Missirah au Sénégal, me semble intéressante à signaler et à adapter ailleurs en Afrique. Ils se sont organisés de manière à dédier à la banane 16% de leurs terres, c’est-à-dire 0,25 des 1,63 hectares de chaque planteur, pour un total de 250 hectares consacrés à la culture de la banane, pour avoir de l’argent. En 2008, la production a été de 5.000 tonnes (avec une perte de 20% dû au manque de murisserie et 5% consommé par les agriculteurs eux-mêmes), la coopérative a ainsi vendu 4.000 tonnes de bananes, réalisant un petit pactole de 640.000.000 francs CFA (975 760 €) pour cette population villageoise estimée à près de 52 845 habitants, et une marge bénéficiaire nette de : 1 561 000 francs CFA par hectare dans les 3 communautés rurales : Missirah, Dialacoto et Néttéboulou. Cette coopérative a fait le choix pénalisant qui limite sa productivité à 20 tonnes à l’hectare, pour protéger la santé de ses membres, ayant renoncé aux engrais chimiques qui sont la principale source de malheur dans les plantations de bananes dites industrielles.

Jean-Paul Pougala, article à lire en entier sur son blog ou chez notre partenaire Next-Afrique

Notice biographique : Jean-Paul Pougala est écrivain camerounais, directeur de l’Institut d’Etudes Géostratégiques et professeur de sociologie à l’Université de la Diplomatie de Genève en Suisse.

Message de l'auteur  : Pour les jeunes résidant en Afrique qui voudraient se lancer dans la culture de la banane, adressez-vous à : afrique2022@gmail.com une documentation gratuite sera à votre disposition dès le mois d’Avril-Mai 2012. Et s’il y en a dans votre région, vous serez mis en contact direct avec un ou une agronome qui aura accepté d’adhérer à notre initiatives, vous servant d’appui comme Grand-frère ou Grande-soeur.(attention : afrique2022@gmail.com est réservé aux jeunes Africains qui veulent obtenir des conseils, pour démarrer ou pour prospérer dans un secteur donné alors que afrique2021@gmail.com est réservé à ceux qui veulent donner de leur temps, et servir de Grand-frère et Grande-sœur à nos jeunes).

L’Afrique doit-elle avoir peur du Libéralisme?

Pour Jean-Paul Sartre, l’enfer c’est les autres. De manière récurrente, voire obsessionnelle, cette idée est reprise en Afrique par les intellectuels, et souvent appliquée contre les politiques importées sur leur continent. La pauvreté et le retard dans le processus de développement seraient, selon eux, justifiés par l’échec de tentatives successives de « greffes » politiques forcées. Le cœur serré, ils appellent alors les Africains à écrire un modèle qui leur soit propre. Or, nous le savons, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Pourtant, il semble intéressant, et utile, de se demander si l’enjeu n’est pas démotivant car hors de portée ?

Nous retrouvons là encore Jean-Paul Sartre non pour son œuvre littéraire mais pour sa pensée politique ; pour lui, en effet, si le système ne s’adapte pas, il suffit de changer l’Homme. Cette conception, totalement utopique, est une aberration anthropologique. Elle permet, toutefois, d’insister sur une dimension trop souvent oubliée par les politiques actuelles : le système doit découler des comportements naturels de l’être humain, et non de volontés particulières ; à terme, jouer à Dieu ne tient pas. L’orgueil de cette conception thaumaturgique est immense ; ses applications peuvent être terribles ; mais, rapidement, le système s’effondre et engendre des troubles dont les peuples doivent endurer les conséquences. Ainsi si l’on doit réinventer la roue à chaque fois que l’on prend la route, il est probable que l’on n’ira pas bien loin. Ouvrons n’importe quel travail de recherche dans le monde, nous y trouverons inévitablement une liste importante de références bibliographiques. La moindre « Histoire de la philosophie » suffit, par exemple, à rappeler que l’idée d’une société humaine autorégulée, et s’adaptant sous l’effet des contraintes extérieures (ce qui deviendra le marché, et la fameuse « main invisible ») existait déjà … 5 siècles avant Jésus-Christ. Cela signifie que l’on part toujours d’une base conçue par d’autres, et ce souvent sans le savoir ; or, si l’on peut pardonner à une personne d’ignorer toute l’histoire de la sagesse du monde, il convient de ne pas lui pardonner de choisir, volontairement, de perdurer dans cette ignorance. C’est d’ailleurs la base de tout progrès que de se remettre en question et sans cesse vouloir faire mieux.

Plutôt que de refouler en bloc les modèles importés, ne serait-il pas temps pour les intellectuels africains d’accepter de se remettre en cause et de rechercher les problèmes structurels du retard de leur économie ? De faire l’effort de se libérer des idées reçues qui les aveuglent et les éloignent d’une voie de progrès accessible ?

Depuis leur indépendance, les pays africains n’ont connu que des politiques dirigées par des gouvernements ayant des pouvoirs sans limite. Certains ont affirmé être socialistes, d’autres libéraux, mais la finalité a été la même : l’Etat décide de tout et la population reste captive de ses caprices évoluant au gré de ses « soutiens » internationaux. Toute politique planifiée par essence est vouée à l’échec, qu’elle soit importée ou pas. En effet, le marché s’adapte en permanence, étant, tout simplement, la combinaison de toutes les volontés individuelles ; il est en l’Homme, il est l’essence même de l’humanité : l’échange. Or, la planification va à l’encontre de cette dynamique permanente et peut s’apparenter à la pose d’un garrot sur une jambe : le sang cesse de circuler, les tissus meurent, il faut couper. L’économie fonctionne de même et les garrots de la planification la dégradent à chaque intervention. Dans un tel contexte, on peut comprendre le mal-être de ces intellectuels qui crient à l’invasion de modèles infructueux.

Ces mêmes intellectuels s’empressent cependant d’accuser les politiques libérales du chaos à travers un système immoral qui exploiterait les pauvres par les riches, à travers des monopoles qui écrasent les économies locales, des politiques de privatisation dangereuses, une mondialisation immorale, etc. Alors que l’intellectuel est censé éclairer les populations, on se rend compte que, malheureusement, par de telles communications ils les aveuglent et les oppriment dans une promiscuité intellectuelle atterrante. Que la démarche soit intentionnelle ou pas, la finalité est grave. Pourtant, le premier des intellectuels célèbres, Socrate, rappelait que la seule chose dont le Sage doit être sûr est qu’il ne sait rien et qu’il doit demeurer modeste quant à ses prises de position dans les décisions relatives à la vie d’un Peuple. Il est aussi préjudiciable à l’intérêt commun que des individus éclairés soutiennent des gouvernements corrompus et corrupteurs ; c’est en cautionnant les pires images, les pires situations, que s’instille dans les sociétés africaines tout ce, qu’ensuite, ces mêmes intellectuels vont critiquer.

S’ils faisaient preuve d’honnêteté, ces intellectuels se poseraient des questions de fonds : Le libéral peut-il s’accommoder de monopoles ? Aberration ! Les monopoles ne peuvent exister que s’ils sont protégés par des gouvernements forts et corrompus et cela est aux antipodes du libéralisme qui, lui et lui seul, prône haut et fort l’adaptation des productions aux besoins de la population (adaptation spontanée de l’offre à la demande) et la transparence. Les privatisations maladroitement présentées comme des dangers se sont résumées en Afrique à un passage d’un monopole d’Etat à un monopole privé et protégé. Ce n’est plus, en pareille situation, la loi du marché et de l’échange prônés par le militant libéral. Cette domination du riche sur le pauvre serait-elle le fait des politiques libérales ? N’a-t-on pas constaté dans les pays d’union soviétique une domination absolue d’un groupe de privilégiés sur un peuple écrasé ? N’est-ce pas justement un manque absolu de liberté individuelle qui permet à quelques dirigeants de dominer leur peuple, de le maintenir, par la concentration malsaine des instruments de production et de distribution, dans la misère ?

Une brève analyse peu poussée oblige à voir que dans le monde les pays les plus libres sont aussi les plus riches. L’inégalité demeure toujours mais, dans ces pays, la pauvreté est moindre. Au-delà, ce sont les pays les plus riches qui sont en tête de liste des donateurs dans le monde, il est donc difficile de parler d’immoralité totale. Pourquoi emporter l’opinion dans de fausses analyses ? Pour préserver le pouvoir absolu des pouvoirs en place ? Question certes malsaine mais qui mérite d’être posée. Ainsi, si les intellectuels trouvaient dans le libéralisme « non le meilleur des systèmes, mais le moins préjudiciable », ils accepteraient, enfin, de mobiliser leur sphère d’influence au profit des Peuples qu’ils prétendent éclairer et que, pour l’instant, ils contribuent par leur silence, ou leurs prises de positions favorables au tout-à-l’égo-étatique, à une concentration des pouvoirs et des richesses entre des mains toujours plus avides.

Il est clair que le libéralisme ne peut être responsable des maux du continent puisqu’il ne l’a pas connu depuis les indépendances. Alors que les politiques importées effraient, le libéralisme semble bien la voie indiquée. En effet, le fondement du libéralisme réside avant tout en l’Homme, en sa créativité, sa responsabilité, sa faculté à créer sa propre richesse, la propriété privée, son initiative individuelle. Le rôle de l’Etat pour le libéral se résume à la protection de l’activité humaine à travers la justice et la défense ; ces deux grands axes sont d’ailleurs rappelés par les religions du livre, le Judaïsme, le Christianisme, l’Islam. L’Etat doit seulement veiller à ce que les hommes puissent mener à bien leurs activités sans entraves inutiles. Or, la séparation de la sphère personnelle (je possède) de la sphère publique (si tu veux voler mon bien l’Etat doit me défendre afin d’éviter un cycle sans fin de vengeance et de justice privée), ne signifie en rien que les politiques aient un droit « sacré » à dire ce qui est bien ou pas, voire même qu’ils mobilisent les instruments de maintien de l’ordre, et de Justice, pour aliéner la population et la maintenir dans la servilité.

On peut donc définir le libéralisme comme un cadre épousant spontanément l’activité humaine car étant le système spontanément engendré par la rencontre d’au moins deux personnes, l’essence même et de notre nature, et de nos desseins. Dans un tel cadre, les populations s’expriment avec leurs propres cultures dans une flexibilité telle que l’on ne peut honnêtement parler de modèle importé ; le libéralisme ne peut d’ailleurs être « importé », puisqu’il n’a pas de forme figée mais, uniquement, des principes fondamentaux. Peut-on reprocher à l’Homme de vouloir être humain avant d’être un animal sociable ? Peut-on reprocher aux Peuples de vouloir vivre conformément à leurs habitudes ancestrales ? Peut-on reprocher, enfin, à nos enfants de chercher à se dépasser, sans cesse, sans qu’aucun pouvoir ne les en empêche ? Or, sur ces trois grandes questions, porteuses de tant d’autres, la pensée libérale rejoint les vœux déjà émis par les intellectuels ivoiriens qui, souvent, ont fait un rêve ; et ce rêve, nous le partageons depuis toujours puisqu’il est l’essence même de notre engagement.

 

Nicolas Madelénat di Florio et Gisèle Dutheuil de l'Audace Institut Afrique

Publié sur Pensées Noirées et Audace Institut Afrique

Histoire de l’Afrique ancienne (VIIIè s. – XVIè S.)

  Incroyable ! Mon Dieu, quelle nouvelle ! « L'Afrique a une histoire » ! Oui, vous avez bien lu : « l'Afrique a une histoire ». Ce sont les mots qui commencent ce dossier de la revue française La documentation photographique. On ne peut s'empêcher, en les lisant, de penser au fameux discours de Dakar.

Ainsi donc les pages de la vie de l'Afrique noire ne sont pas vides ou plutôt remplies du ron-ron de l'éternel recommencement qui a fait que, selon certains, l'homme noir n'est jamais entré dans l'histoire de l'humanité. Mais balayons notre colère, puisque tous les Africains sont convaincus en leur for intérieur que « moins le Blanc est intelligent, plus le Noir lui paraît bête. » (André Gide, in Voyage au Congo).

C'est pourquoi, la première des choses que reconnaissent les auteurs de ce document, ce sont les préjugés fortement ancrés dans l'inconscient collectif européen et au premier desquels ils retiennent le déni d'une histoire africaine. A quoi tient ce préjugé ? Au seul fait que l'Europe a parlé de l'Africain sans jamais l'écouter, sans jamais prendre en compte sa parole. « Pourtant (…), les sources, tant orales qu'écrites ne manquent pas pour écrire une histoire longue de l'Afrique », assurent Pierre Boilley et Jean-Pierre Chrétien. Aussi tentent-ils de nous faire découvrir cette Afrique ancienne qu'ils évitent d'appeler « le Moyen-âge africain » ; le terme renvoyant trop à une conception européenne de l'histoire d'une époque.

Reconnaissant que l'Afrique ne peut-être considérée comme « un vaste ensemble homogène » où les hommes ne connaissent qu'un destin commun, ils nous proposent de découvrir plutôt « des mondes africains » ou des histoires africaines. Pour ce faire, ils ont déterminé trois zones géographiques : une Afrique occidentale liée au nord de L'Afrique puis à l'Europe (Empire du Ghana, empire du Mali, Empire Songhaï), une Afrique Orientale ouverte sur l'océan Indien et le monde asiatique (outre les héritages antiques de Nubie et d'Ethiopie), et une Afrique centrale et méridionale de peuplement essentiellement bantou malgré sa diversité culturelle. Cependant, au fur et à mesure que l'on avance dans la lecture de cette Histoire de l'Afrique ancienne, on a le sentiment de plonger dans celle de l'humanité tout entière parce que les connexions avec les autres parties du monde se révèlent de manière tout à fait éclatante. Et on se dit que le goût des voyages ne date pas de notre époque !

On finit par se convaincre que cet excellent travail sur l'histoire de l'Afrique ancienne de notre ère – un travail de vrais historiens au service de l'humanité – s'adresse avant tout aux Européens qui enseignent dans leurs écoles et leurs universités une l'histoire de l'Afrique qui n'est rien d'autre qu'une « histoire de leur conquête et de leur oeuvre coloniale ». Chacun devra en effet retenir qu'ils n'enseignent « en réalité (que) l'histoire de l'Europe en Afrique et non l'histoire des Africains eux-mêmes ». La soixantaine de pages de ce dossier, illustré de magnifiques photos et cartes à caractère pédagogique, suffit pour abreuver l'esprit du lecteur d'une multitude de connaissances qui bouleversent des croyances communément admises. Ainsi les chapitres consacrés à l'image des Africains dans l'Europe médiévale, la renommée mondiale de l'Empereur du Mali, la relation diplomatique entre les rois du Kongo et du Portugal ne pourront que l'étonner.

Beaucoup de monde oublie ou ignore que les civilisations naissent et meurent, fleurissent puis s'étiolent, dominent puis sont soumises. L'Afrique noire a connu tout cela. Qui aurait cru que c'est en Afrique noire, dans l'actuel Mali (à Ounjougon) que les plus anciennes céramiques connues au monde (10 000 ans avt. J.C.) ont été retrouvées. Un détail matériel qui se révèle un grand pas dans l'histoire de l'humanité puisqu'il est une marque du génie humain. Mais l'Afrique, berceau de l'humanité n'a pas besoin de donner la preuve de son génie puisque c'est là qu'est né le génie humain. Ce qui fait dire à un historien anglais cette parole que chacun doit méditer pour éviter de dire des bêtises sur le génie africain : « Les Africains ont été, et sont toujours, ces pionniers qui ont colonisé une région particulièrement hostile du monde au nom de toute la race humaine. En cela réside leur principale contribution à l'histoire ». 

Raphaël ADJOBI, article initialement paru sur son blog

 

Titre : Histoire de l'Afrique ancienne (VIIIè – XVIè), 63 pages                                                                                  

Editeur : La documentation française ; mai – juin 2010 ; dossier n° 8075 

Fatou Bensouda, élection de consensus ou élection partisane ?

 

La Cour Pénale internationale (CPI) a suscité beaucoup d’espoir parmi les défenseurs des Droits humains[1]. Nécessaire pour certaines voix car nous n’avons pas trouvé mieux pour juger les auteurs de certains crimes à caractère international face à l’impunité de certains Etats. Détestée, illégitime pour d’autres, car elle est impartiale et viole la Souveraineté des Etats. 

Qu’on l’aime ou qu’on la déteste, la CPI est une réalité politique, juridique au niveau national et international.  Mise en place par le Traité de Rome du 17 juillet 1998 et entrée en vigueur le 1er juillet 2002, à ce jour 120 Etats ont ratifié le Traité de Rome. Nous pouvons regretter que parmi les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, la Chine, la Russie, les Etats-Unis d’Amérique ne soient pas signataires du Traité.[2]    

Sa compétence conformément à l’article 5 du Traité est limitée aux crimes les plus graves qui touchent l'ensemble de la communauté internationale. En vertu du présent Statut, la Cour a compétence à l'égard des crimes suivants :

– Le crime de génocide ;

– Les crimes contre l'humanité ;

– Les crimes de guerre ;

– Le crime d'agression.   

Sa seconde mission était de remplacer les juridictions internationales spéciales créées suite aux crimes commis dans les années 90 au Rwanda et dans l’ex Yougoslavie.

C’est dans le cadre de cette internationalisation de la justice pénale que Mme Fatou Bensouda a commencé sa première expérience de procureur spécialisé dans les crimes prohibés par la Convention de Genève du 12 août 1949.  Occupant les postes de conseiller juridique et de substitut du Procureur au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) à Arusha (Tanzanie), elle a été promue au rang de conseillère juridique principale et de chef du Groupe des avis juridiques.

Gambienne, elle est titulaire d’une maîtrise en droit maritime international et en droit de la Mer. Devenant la première experte dans son pays en droit maritime international, elle s’est orientée vers le droit pénal international.

Après sa mission au TPIR, le 8 septembre 2004 l’Assemblée des États parties l’a élue au poste de procureur adjoint de la CPI. A ce titre, elle supervise la Division des poursuites du Bureau du Procureur Luis Moreno-Ocampo qui a pris ses fonctions le 16 juin 2003. Non rééligible conformément à l’article 42 alinéa 4 du Traité de Rome du 17 juillet 1998, son successeur sera son adjointe, Mme Bensouda, élue par consensus[3] le 12 décembre 2011 à la dixième session de l'Assemblée des États Parties à New York. Elle devrait entrer en fonction en juin 2012.

Malgré les nombreuses critiques à son égard, le Procureur argentin de la CPI a contribué tout de même à faire sortir de l’ombre cette juridiction internationale qui était peu connue du grand public. Comme toute médiatisation, cela suscite des débats animés autour de la légitimité de cette juridiction et des personnes qui la composent.

Espérons que Fatou Bensouda, la probable future Procureure de la CPI, parvienne à faire oublier qu’elle n’est pas la représentante d’un pays, d’un continent, ou d’une sphère d’influence mais d’une justice pénale internationale garante de la protection des droits fondamentaux de tous les humains. Aussi que sa compétence sera réellement universelle et impartiale[4] qui sont les clés de voute d’une justice inspirant confiance des citoyens en retrouvant sa mission première qui est de trancher un différend dans la raison et non dans la passion humaine, porte ouverte à tous les excès.        

Joanes Louis


[1] Expression plus conforme à l’idée d’égalité entre les femmes et les hommes.

[2] Il est surprenant d’entendre de la part de certaines autorités américaines une demande de saisine de la CPI pour certains actes qualifiés de crimes contre l’humanité à l’égard de certains chefs d’Etat, alors que cet Etat ne reconnaît pas cette juridiction dans son ordre interne…

[3] Le Procureur est désigné selon une procédure complexe. Les Statuts privilégient le Consensus, c’est en cas d’échec que celui-ci est élu par les Etats parties. En ce qui concerne Mme Bensouda, ce consensus a été construit autour de 60 Etats. Donc nous ne pouvons pas dire que c’est la candidate d’un continent. Par contre un consensus s’est dégagé par les Etats parties au Traité pour que le futur Procureur soit issu du continent africain. 

[4] Le Bureau du Procureur mène en ce moment des enquêtes à propos de quatre situations : Nord de l’Ouganda (l’affaire Le Procureur c/Joseph Kony, Vincent Otti, Okot Odhiambo et Dominic Ongwen) ; République démocratique du Congo (les trois affaires  Le Procureur c/Thomas Lubanga Dyilo ; Le Procureur c/Bosco Ntaganda  ; et  Le Procureur c/Germain Katanga et Mathieu Ngudjolo Chui);  Darfour, Soudan (les trois affaires Le Procureur c/Ahmad Muhammad Harun "Ahmad Harun" et Ali Muhammad Ali Abd-Al-Rahman "Ali Kushayb"; Le Procureur c/ Omar Hassan Ahmad Al Bashir; et  Le Procureur c/ Bahr Idriss Abu Garda); République centrafricaine (l'affaire Le Procurer c/Jean-Pierre Bemba Gombo), le Kenya et Libye.

Le Bureau du Procureur effectue actuellement examen préliminaire dans un certain nombre de pays dont l’Afghanistanla Géorgiela Guinée , la Côte d’IvoirePalestinela Colombiele Hondurasla Corée et le Nigeria.

Nous pouvons constater qu’une partie des actions en justice sont menées contre des Etats à Souveraineté limitée.



Frantz Fanon (2) : Peau noire, masques blancs

En 1952, Fanon publie un livre qui est une sorte de décryptage de l'aliénation. Le titre de son ouvrage Peau noire masques blancs exprime l'orientation de ses préoccupations : suivre le cheminement qui fait d'un Noir un "Nègre blanc". A partir de ses propres expériences, Fanon veut mettre en évidence, à l'intention du colonisé, les mécanismes psychosociaux qui lui masquent les causes de son oppression et l'aider ainsi à se libérer des complexes dont il est victime par le fait colonial : « Ce travail voudrait être un miroir à infrastructure progressive où  pourrait se retrouver le Noir en voie de désaliénation ».

Le cliché racial

Loin d'être une entreprise civilisatrice, nous dit Fanon, la colonisation est avant tout « une gigantesque affaire commerciale », un acte de pillage, donc d'asservissement. Mais « il n'est pas possible d'asservir des hommes sans logiquement les inférioriser de part en part ». D'où la fabrication du racisme « qui n'est que l'explication émotionnelle, affective, quelquefois intellectuelle de cette infériorisation ». Et ce racisme à une double fonction :

1/ Légitimer l'asservissement des peuples colonisés en présentant la colonisation comme une nécessité historique, morale même, découlant de la présupposé supériorité du Blanc et de la barbarie du Noir. Car dans cet Occident chrétien, il était difficile de justifier par la seule poursuite de l'intérêt et le seul droit du plus armé, l'oppression d'autres populations humaines, d'autres "créatures de Dieu". Aussi fallut-il faire de l'Afrique « un repaire de sauvages, un pays infesté de superstitions et de fanatisme, voué au mépris, lourd de la malédiction de Dieu, pays d'anthropophages, pays de nègres » qu'il fallait civiliser. Le cliché racial, raciste était né.

2/ Diminuer la volonté de résistance des colonisés en leur faisant voir la cause de leur oppression dans leur propre infériorité, c'est-à-dire en les aliénant culturellement. En effet, « quand on réfléchit aux efforts qui ont été déployés pour réaliser l'aliénation culturelle si caractéristique de l’époque coloniale, on comprend que rien n'a été fait au hasard et que le résultat global recherché par la domination coloniale était bien de convaincre les indigènes que le colonialisme devait les arracher à la nuit. Le résultat consciemment recherché par le colonialisme était d'enfoncer dans la tête des indigènes que le départ du colon signifierait pour eux retour à la barbarie, encanaillement, et  animalisation ». Pour atteindre cet objectif, les colons ne vont pas lésiner sur les moyens : « l'expropriation, le dépouillement, la razzia, le meurtre objectif vont se doubler d'une mise à sac des schémas culturels » du colonisé.
C'est ainsi qu'on va assister à la destruction des valeurs  et des modalités d'existence du colonisé, à la dévalorisation de son langage, de son habillement, de ses techniques. Tout cela « pour l'amener à confesser l'infériorité de sa culture, à reconnaître l'irrationalité de sa nation et, à l'extrême, le caractère inorganisé et non fini de sa propre structure biologique », afin d'évacuer en lui toute velléité de rébellion. Mais devant cette agression culturelle, comment va réagir le colonisé ?

L'aliénation culturelle

Dans un premier temps, « ayant assisté à la liquidation de ses systèmes de références, à l'écroulement de ses schémas culturels, il ne lui reste plus qu’à reconnaître avec l'occupant que Dieu n'est pas de son côté ». En effet, l'oppresseur, par le caractère global et effrayant de son autorité, arrive à imposer au colonisé de nouvelles façons de voir singulièrement péjoratives à l'égard de ses formes originelles. Ainsi le Noir, intériorisant le regard dépréciatif porté par le colon sur lui, en vient à souffrir de ne pas être Blanc et à vouloir se lactifier. C'est le phénomène de l'aliénation culturelle.

Les indices du comportement aliéné du colonisé se manifestent tout d'abord dans son rapport avec sa propre culture et avec la société coloniale. Sur le plan culturel, l'aliénation se traduit par l'inhibition, l'intériorisation des valeurs censées fonder la suprématie du colonisateur, notamment la langue : « Parler une langue, c’est assumer une culture, un monde… Le Noir sera d'autant plus Blanc, c'est-à-dire se rapprochera plus du véritable homme qu'il aura fait sienne la langue française ».

La libération culturelle

Dans un second temps, sentant qu'il est en train de se perdre, de s'enliser dans la culture du colon, le colonisé fait volte-face et revient vers ses racines. En effet, « pour assurer son salut, pour échapper à la suprématie de la culture blanche, le colonisé sent la nécessité de revenir vers des racines ignorées. Parce qu'il se sent devenir aliéné, le colonisé s'arrache du marais où il risquait de s'enliser et, à corps perdu, il accepte, il décide d'assumer, il confirme sa culture, il revendique avec fierté son passé anté-colonial ». Cette plongée dans le gouffre du passé – condition de liberté – peut être aussi source de liberté si le colonisé, après s'être écarté « de la grande erreur blanche », n'est pas victime du « grand mirage noir », la négritude.

Tout en reconnaissant la Négritude comme un élément historiquement et psychologiquement nécessaire, Fanon s'en méfie. Pour lui, s'appuyer sur le passé n'a de sens qu'au contact de la réalité actuelle, faute de quoi la culture devient folklore : « Je ne veux pas chanter le passé aux dépens de mon présent et de mon avenir ». Pour Fanon, l'entreprise de libération culturelle ne saurait s'arrêter à la seule revalorisation d'un patrimoine ancestral car la « situation coloniale arrête dans sa quasi totalité la culture nationale. Il n'y a pas, il ne saurait y avoir de culture nationale, de vie culturelle nationale, d'inventions culturelles ou de transformation culturelle dans le cadre d'une domination coloniale ».

Aussi longtemps qu'un pays n'est pas réellement indépendant, il faut que toute activité culturelle ait un caractère militant car il s'agit avant tout de créer les bases d'une culture nationale : « La culture négro-africaine, c'est autour de la lutte des peuples qu'elle se densifie et non autour des chants, des poèmes ou du folklore. Senghor, qui est également membre de la Société Africaine de Culture… n'a pas craint, lui non plus, de donner l'ordre à sa délégation d'appuyer les thèses françaises sur l'Algérie. L'adhésion à la culture négro-africaine, à l'unité culturelle de l'Afrique, passe d'abord par un soutien inconditionnel à la lutte de libération des peuples. On ne peut pas vouloir le rayonnement de la culture africaine si on ne contribue pas concrètement à l'existence des conditions de cette culture, c'est à dire à la libération du continent… Se battre pour la culture nationale, c'est d'abord se battre pour la libération de la nation, matrice matérielle à partir de laquelle la culture devient possible ».
La lutte contre l'aliénation culturelle est donc intrinsèquement liée à la lutte de libération nationale. Et pour Fanon, le contenu violent de cette lutte n'est pas destructeur mais a un caractère émancipateur.

 

David Gakunzi, article initialement publié sur Africa Time for Peace et Pensées Noires

Frantz Fanon (1) : sa vie

Frantz Fanon a vu le jour en Martinique, en 1925, dans une famille relativement aisée, plutôt assimilationniste qu'indépendantiste. Comme beaucoup d'autres jeunes de sa génération, il aurait pu fermer les yeux et rester muet devant la misère et l'oppression de son peuple. Mais voilà, « il y a de ces hommes qui naissent engagés, ils n'ont pas le choix » ; Frantz Fanon était de ceux-là. En 1940, alors qu'il n'a que 16 ans, il pose son premier acte d'engagement important. A l'époque, c'est le début de la seconde guerre mondiale, les Antilles (la France ayant été vaincue) sont alors sous administration de l'Amiral Robert, représentant du Maréchal Pétain. « Le régime du pacte colonial inauguré par Colbert, et toujours en vigueur, s'aggrave car il épouse les termes de Gobineau sur l'inégalité des races ». Des jeunes Martiniquais, ressentant alors dans leur propre chair et âme les morsures du racisme, partent en dissidence et rejoignent les forces alliées anglaises de la Dominique. Fanon est l'un de ces dissidents. II se porte volontaire pour participer à la guerre contre Hitler.

Quand on lui demande ce qu'il va faire dans cette guerre de Blancs, Fanon répond : « A chaque fois que la liberté est en question, nous sommes concernés, Blancs, Noirs, Jaunes, Kakos. Chaque fois, et en quelques lieu que 1a liberté sera menacée, je m'engagerai ». Mais voilà, Fanon va subir un choc en découvrant le racisme au sein de "l'armée de la liberté" : « Nous Antillais, servons dans l'Armée Française à titre d'Européens à côté de nos frères africains qui servent à titre d'indigènes. Pour nous distinguer les uns des autres, nous portons le calot, les soldats africains portant la chéchia, mais dans le camp nous vivons ensemble avec les vrais européens, les vrais français, les Blancs. II suffit que nous nous promenions tête nue dans le camp européen pour subir le tutoiement imbécile du caporal ou le coup de pied aux fesses. » A la fin de la guerre, Frantz rentre sain et sauf en Martinique. Dans son île, Fanon mène une intense activité militante et participe notamment à la campagne du candidat communiste pour la première Législature de la 4éme République, candidat qui n'est autre qu'Aimé Césaire. En 1946, après avoir passé son bac, Fanon obtient une bourse d'études pour Lyon, à titre d'ancien combattant.

Le psychiatre

A Lyon, il partage son temps entre la lecture de la philosophie, la médecine et la neuropsychiatrie. Le contact permanent avec les travailleurs immigrés de Lyon et la confrontation quotidienne avec le racisme l'amènent à faire une étude magistrale sur le phénomène de l'intériorisation du regard raciste du colonisateur par le colonisé qui crée chez celui-ci le phénomène de l'aliénation culturelle. Fanon se propose de soutenir ce travail comme thèse de doctorat. Cette étude, ou plutôt ce livre, Peau noir masques blancs, est refusée (à cause de son contenu subversif) car « ne relevant pas exclusivement de la neuropsychiatrie ». Fanon poursuit le cours de ses études et les termine en 1951. Son intention alors est d'aller travailler en Afrique avant de rentrer s'installer aux Antilles. Sa demande d'emploi faite à Senghor étant restée sans réponse, il accepte l'offre d'aller en Algérie en tant que médecin-chef à la clinique psychiatrique de Blida.

Là, Fanon est confronté à des patients qu’il essaie de guérir par une sorte de thérapie sociale. En quoi consiste cette pratique ? Fanon : « il s'agit d'établir les bases d'une psychanalyse engagée où le monologue mental débouche sur le dialogue social, où la solitude sécurisante du divan de l'analyste prélude à l'affrontement d'un monde à transformer ». Plus simplement, cette pratique consiste à développer chez les malades des formes de vie collective, de démocratie, afin d'ébaucher des formes de sociabilité leur permettant de se réinsérer dans la société. Après trois ans d'exercice, Fanon tire une conclusion : la guérison des malades passe d'abord par la désaliénation politique nationale. Il quitte la clinique. Dans sa lettre de démission, il explique son geste en ces termes :

« Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l'homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d'affirmer que l'Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue. Le statut de l'Algérie ? Une déshumanisation systématisée. Or, le pari absurde était de vouloir coûte que coûte fa ire exister quelques valeurs alors que le non-droit, l'inégalité, le meurtre multi quotidien de l'homme étaient érigés en principes législatifs. La structure sociale existant en Algérie s'opposait à toute tentative de remettre l'individu à sa place. » Le constat établi, Fanon doit alors accorder sa pratique militante à son discours politique. C'est ainsi qu'il rejoint la lutte de libération nationale algérienne.

Le militant

L'engagement de Fanon aux côtés du peuple algérien commence par la formation clandestine des infirmiers pour le maquis, ensuite par l'aide au ravitaillement en armes et en matériel. Ses activités sont vite découvertes, et Fanon est alors expulsé d'Algérie en 1956. II se fixe à Tunis où il collabore à la rédaction d'El Moudjahid et contribue beaucoup á l'orientation politique du FLN. En 1958, il écrit un livre L'An V de la Révolution où Il explique notamment son engagement personnel dans la lutte de libération algérienne. La même année, en tant que membre du GPRA, Fanon participe au Congrès Panafricain à Accra. Sa vision de la révolution algérienne se panafricanise : « Les peuples africains sont concrètement engagés dans une lutte globale contre la colonisation, et nous Algériens, ne dissocions pas le combat que nous menons de celui des Rhodésiens et des Kenyans. La solidarité à l'égard de nos frères n'est pas verbale. La solidarité interafricaine doit être une solidarité de fait, une solidarité d'action, une solidarité concrète en hommes, en matériel, en argent ». Joignant l'acte à la parole, Fanon apporte son soutien au mouvement de libération angolais en initiant ses militants aux techniques de lutte de guérilla. En Août 1960, Fanon rencontre Lumumba avec lequel il se lie d'amitié. Quand celui-ci est assassiné en 1960, Fanon écrit : « Les Africains devront se souvenir de cette leçon. Les événements du Congo doivent nous servir d'exemple. Il n'y aura pas une Afrique qui se bat contre le colonialisme et une Afrique qui tente de s'accommoder avec. »

Atteint de leucémie depuis 1960, Fanon séjourne dans une clinique de Moscou en 1961, puis revient à Tunis. II sollicite alors un poste d'ambassadeur à Cuba qui lui est refusé. Tout en continuant à former des cadres de l'ALN, il rédige son testament politique et idéologique, Les damnés de la terre, un livre qui va marquer des générations de révolutionnaires dans le monde. Le 6 décembre 1961, Fanon s'éteint dans un hôpital de Washington. Il laisse derrière lui non pas un système idéologique mais une série d'interpellations, õ combien d'actualité encore !

 David Gakunzi, article initialement publié sur Africa Time for Peace et Pensées Noires

Maman Maggy reçoit le Prix de la Fondation Chirac

 

Ce 24 novembre 2011, Kofi Annan, prix Nobel de la paix et ancien Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, a remis, pour sa troisième édition, le Prix de la fondation  Chirac, à la « Mère Teresa » burundaise. « Chère Maggy, vous êtes un exemple pour votre pays, pour l’Afrique et  pour le monde. Vous êtes une femme de foi, de courage et d’espérance au service de la jeunesse du Burundi », a déclaré le premier ministre François Fillon dans son discours. « Je suis contente et fière d’être une burundaise qui a remporté ce prix.  Je suis encouragée de voir toutes ses hautes personnalités et des burundais venant de différents coins du monde, s’être  déplacés pour me soutenir », a-t-elle confié.

Deux prix pour deux femmes exemplaires

La Fondation Chirac décerne chaque année deux distinctions : le Prix de la Fondation Chirac récompense une ou des personnes de la société civile et le Prix Spécial du Jury, une ou des personnalités publiques. Si semblables mais si différentes, les deux lauréates 2011, ont des parcours opposés.

L’une, Marguerite Barankitse, est enseignante de formation, et mène une vie de mère entièrement dévouée aux enfants victimes de la guerre. Ce Prix, doté de 100 000 euros va lui permettre de poursuivre son action en faveur de la réconciliation au Burundi.

Et l’autre, la Canadienne Louise Arbour est juriste et s’attaque avec détermination aux criminels de guerre. Elle a été le premier procureur du Tribunal Pénal international (TPI) pour l’Ex-Yougoslavie et du TPI pour le Rwanda. Le Prix Spécial du Jury  la récompense notamment pour ses innovations majeures qui ont permis à la justice internationale de s’affirmer contre l’esprit d’impunité. Ses nombreuses initiatives, notamment les « actes d’accusations scellés » (inculpations gardées secrètes contre des criminels de guerre, des auteurs d’actes de génocide, qu’ils soient hauts responsables politiques ou militaires), et la sensibilisation des médias au travail du TPI ont largement contribué à renforcer la justice internationale. Les inculpations prononcées aujourd’hui par la CPI témoignent de ce processus désormais inéluctable.

Une rescapée de guerre au service des enfants

L’action  de Maman Maggy a commencé en  1993, lorsque 72 personnes ont été massacrées devant ses yeux, elle-même y ayant échappé de justesse. Courageuse, elle est allée sur les champs de bataille recueillir les blessés. Elle a rassemblé  des orphelins sans distinction ethnique. Grâce à l’apport de certains bienfaiteurs, elle a pu construire la Maison Shalom de Ruyigi où vivent aujourd’hui 20 000 enfants. Un centre d’apprentissage des métiers de plomberie, menuiserie, agriculture, élevage, et couture est mis à disposition des orphelins. Marguerite Barankitse a aussi fait construire à Ruyigi l’hôpital Rema qui prend en charge la protection maternelle et infantile. Un centre de dépistage du VIH/SIDA  accueille aussi les séropositives ; les patientes y reçoivent des conseils, des antiviraux, de la nourriture.

Une ambassadrice de bonne volonté pour le Burundi

Dans certains médias internationaux, Maman Maggy  est comparée à Nelson Mandela, pour  sa lutte contre la discrimination ethnique. D’autres la comparent à Mère Teresa pour son engagement envers les enfants. Une semaine avant la  remise de son prix,  des grandes affiches ont été arborées sur les murs de différentes stations de métros  parisiens, des RER de l’île de France, et  sur le grand boulevard des champs Elysées. Grâce à l’action de Maman Maggy et à la récompense de la Fondation Chirac, de plus en plus de personnes découvrent le Burundi. Maman Maggy fait la fierté de ce pays  à l’étranger et offre un bel exemple d’engagement social.

Landry Rukingamubiri

 

Les dangers de l’intervention kenyane en Somalie

Le 16 octobre dernier, les forces kenyanes entraient dans le sud de la Somalie pour neutraliser al-Shabaab, mouvement islamiste en guerre contre le faible Gouvernement Fédéral de Transition (TFG). Cette intervention armée intervient après que plusieurs occidentaux ont été enlevés au Kenya, dans des zones touristiques et parmi les travailleurs humanitaires. Le Kenya n’aurait peut-être pas dû intervenir en Somalie, car cette action militaire risque d’aggraver la situation politique et humanitaire d’un pays décimé par vingt années de guerre civile.

Il convient avant tout de rappeler que cette intervention musclée s’est effectuée dans un cadre légal contestable. Le Kenya a certes invoqué son droit à la légitime défense contre la menace terroriste d’al-Shabaab – action reconnue et légitimée par les États-Unis. Pourtant, Washington n’a pas de mandat pour décider de la légalité des interventions internationales. Si l’article 51 de la Charte des Nations Unies reconnait le droit à l’autodéfense, il stipule en revanche qu’il s’exerce « jusqu'à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales », et que dans tous les cas les actions militaires menées au nom du droit à la légitime défense doivent être « immédiatement portées à la connaissance du Conseil de sécurité », ce qui n’est pas le cas pour l’intervention kenyane. Bien qu’il existe une menace terroriste constante d’al-Shabaab, il est en revanche nécessaire de rappeler que le mouvement islamiste a nié sa responsabilité dans les attentats commis contre des Occidentaux sur le sol kenyan. Al-Shabaab a pourtant toujours revendiqué ses attentats, que ce soit sur le sol Somalien (attentat meurtrier du 4 octobre dernier) ou sur la scène régionale (Kampala en juillet 2010).

En outre, le Kenya n’a fait état d’aucune preuve contre les Shabaab, dans une région où opèrent de nombreux groupes criminels distincts, pirates ou milices armées. L’argument de légitime défense contre la menace des kidnappings apparaît ainsi comme un prétexte pour lancer une attaque prévue de longue date. Depuis des années, le Kenya, soutenu par les Etats-Unis, recrute et entraine des somaliens réfugiés dans le Nord du pays pour combattre al-Shabaab. Pourtant, l’intervention s’est faite sans concertation avec le TFG, certes extrêmement faible mais furieux, dont le président Sheik Sharif Sheik Ahmed a dénoncé une action « inappropriée » contre la souveraineté somalienne. Enfin, la légalité de cette intervention militaire dans le contexte national kenyan est discutable : la Constitution kenyane prévoit une approbation préalable du Parlement pour toute déclaration de guerre.

Outre les arguments légaux, l’intervention kenyane est hautement incertaine du strict point de vue militaire, et soulève de nombreux doutes quant à sa faisabilité. Les Etats-Unis et l’Ethiopie, dont la puissance militaire équivaut largement celle du Kenya, s’y essayèrent, avec le succès que l’on sait, respectivement en 1993 et 2009. Le bilan des Nations Unies et de l’Union Africaine (UA) est tout aussi médiocre. Le risque de rester enlisé dans un conflit sans fin est réel. Même si al-Shabaab s’était affaibli au cours des derniers mois, l’organisation reste néanmoins très performante dans les tactiques de guérilla. Par ailleurs, les militants d’al-Shabaab seraient actuellement ravitaillés en armes par avion. Le Kenya accuse l’Erythrée d’en être à l’origine et menace de couper les liens diplomatiques avec Asmara. L’intervention kenyane réveille pourtant des ambitions de part et d’autres. Il est vraisemblable que les Etats-Unis, qui rêvent d’éradiquer les Shabaab, aient apporté leur soutien dans la planification de cette intervention, bien que l’administration américaine affirme avoir été surprise par cet assaut. En outre, les Etats-Unis lancent régulièrement dans le sud de la Somalie des attaques de drones depuis leurs bases éthiopiennes, et viennent d’annoncer le renforcement de leur base militaire à Djibouti ainsi que l’ouverture d’une nouvelle base aux Seychelles. D’autre pays ont préféré saisir l’opportunité de combattre al-Shabaab en passant par le mandat légal d’AMISOM (Mission de maintien de la paix de l’Union africaine en Somalie). Ainsi, des troupes sierra-léonaises et djiboutiennes viendront bientôt appuyer les soldats ougandais et burundais de la mission de l’UA.

Au-delà des risques militaires, l’intervention kenyane risque d’avoir des conséquences politiques désastreuses, radicalisant et régionalisant l’action d’al-Shabaab. Le mouvement islamiste, récemment divisé et affaibli, possède désormais le meilleur des prétextes pour s’unifier contre un ennemi commun. De la même manière, l’intervention du Kenya risque de donner aux Shabaab de bonnes raisons d’agir au-delà des frontières somaliennes. Jusqu’à présent, la lutte d’al-Shabaab était avant tout une affaire de politique intérieure. La violence extrême de la guerre civile somalienne restait contenue à l’intérieur des frontières du pays, et le seul attentat commis dans un pays étranger était contre l’Ouganda, plus gros pays fournisseur de troupes pour AMISOM. Aujourd’hui, al-Shabaab a déjà annoncé des représailles contre le Kenya, comme en témoigne l’attentat à la voiture piégée près du Ministère des Affaires Etrangères somalien lors de la visite d’officiels kenyan le 18 octobre dernier. La radicalisation et la régionalisation des Shabaab risquent de mettre définitivement une croix sur les espoirs de résolution du conflit somalien. Les leçons tirées des précédentes expériences militaires semblent pourtant indiquer que seule une négociation sans pré-conditions et l’intégration politique d’al-Shabaab au sein du gouvernement permettrait de stabiliser et construire un Etat somalien viable.

Enfin, il semble nécessaire de rappeler que l’intervention kenyane a lieu au cœur d’une crise humanitaire de taille. Le bombardement de villages entiers cause d’ores des « dommages collatéraux » massifs et provoque le déplacement de populations civiles vers des zones sans aucune capacité d’absorption. L’accès au nord du Kenya est par ailleurs pratiquement bloqué pour les réfugiés qui se dirigent désormais vers l’Ethiopie. Enfin, la déclaration de guerre du Kenya restreint plus encore les chances de négociations avec les Shabaab en vue d’obtenir un accès humanitaire aux zones qu’ils contrôlent.

Marie Doucey

L’Algérie, une économie rentière en danger (2)

Un fort taux de chômage et un fort taux d’inflation

La première revendication des jeunes Algériens est le travail. Les statistiques du Fmi montrent qu’ils étaient plus de 1,245 million à être au chômage en 2008, soit 13 % de la population active. En 2011, les prévisions tablaient sur un taux plus important à hauteur de 13,3 %.

À cela s’ajoute un taux d’inflation qui a connu en 2008 le niveau le plus élevé depuis le début de cette décennie (6,1 % au premier trimestre 2009). Il s’établit à 4,4 % en moyenne fin 2008, en hausse d’un point par rapport à fin 2007. L’augmentation de variation des indices des prix à la consommation est due essentiellement à l’accroissement des prix des produits alimentaires, dont la variation de l’indice a atteint 7,4 %, sous l’effet de la hausse des prix internationaux des produits alimentaires (+10,8 %) et des produits agricoles frais (+ 4,1 %).

Tableau (6) : Moyenne annuelle et glissement sur 12 mois de taux d’inflation (en %).

 

 
2000
2001
2002
2003
2004
2005
2006
2007
2008
Moyenne annuelle
0,34
4,23
1,42
2,59
3,56
1,64
2,53
3,51
4,4
Glissement sur 12 mois
0,12
7,56
-1,55
3,96
1,98
1,66
4,44
3,86
5,8

Source : Banque d’Algérie 2009.

Les faibles investissements directs en Algérie

Même si l’économie nationale dispose d’énormes potentialités, les IDE en Algérie restent très faibles. Selon les statistiques du FMI, le maximum d’IDE nets en Algérie n’a pas dépassé les 1,8 milliard de dollars en 2006. La majorité des secteurs économiques ne bénéficient que de très peu d’IDE, sinon des investissements spéculatifs à court terme. Malgré les efforts pour attirer l’implantation des entreprises étrangères depuis le début du millénaire, l’Algérie n’est toujours pas un pays attractif. Cela est dû à des raisons multiples et complexes dont la plus importante reste la rude concurrence de la Tunisie et du Maroc qui attirent nettement plus d’IDE, favorisés par leur climat d’affaires, leurs législations commerciales et surtout la confiance des acteurs économiques dans la souplesse, la transparence et à la crédibilité de leurs systèmes administratifs par rapport au système algérien.

Un recours accru aux importations

En l’absence d’un fort taux d’investissement pour stimuler l’activité industrielle et créer des emplois, sans base productive qui peut répondre à une demande nationale de plus en plus forte et à une consommation en plein essor, l’Algérie ne peut que se tourner vers les importations pour couvrir la demande locale. Avec 2,5 % de valeur d’exportations hors hydrocarbures en 2008 le bilan du commerce extérieur est plus que catastrophique, tandis que ses exportations n’ont progressé que de 600 millions de dollars par rapport à 2007, date à laquelle leur valeur avoisinait 1,3 milliard de dollars.

Exprimés en dollar courant, les flux du commerce extérieur de marchandises fin décembre 2008 ont enregistré une progression des importations de 41,7 %. Ainsi, on note une hausse des flux à l’importation des biens d’équipements et des biens intermédiaires pour répondre aux besoins des grands projets d’infrastructures entrepris dans le cadre du programme complémentaire de soutien à la croissance. Sur la période 2005-2008, les importations de ces produits ont évolué comme suit :

Tableau (7) : Évolution des l’importation des biens (en milliards de dollars).

 

Importations
2005
2006
2007
2008
Biens intermédiaires
5,051
6,021
8,754
11,832
Biens d’équipements
8,612
8,624
8,680
13,196

Source : Ministère des finances 2009.

Dans l’ensemble, les importations ont connu une augmentation de 2052,45 % (en valeur nominale) depuis 1992. Au premier semestre de l’année 2009, elles ont enregistré une hausse de 4,04 % par rapport aux six premiers mois de 2008, soit un total de 19,70 milliards de dollars. En 2008, les importations de bien alimentaires et des biens de consommation ont évolué respectivement de + 5,7 % et + 4,0 % par rapport à 2007. 6,412 milliards de dollars pour les biens de consommation non alimentaires, dont 1,851 milliard de dollars consacrés aux achats des médicaments, en progression de 27,83 % par rapport à 2007. Mais le plus alarmant demeure la lourdeur de la facture alimentaire qui a représenté en 2008 près de 8 milliards de dollars.

Le recours aux importations des céréales, des huiles alimentaires, du sucre et de lait s’impose de jour en jour et de plus en plus pour couvrir les besoins de la population. Cette situation a fait augmenter le poids de la facture alimentaire, et nécessite un accroissement constant des ressources en devises consacrées à la satisfaction de la demande locale : 1 milliard de dollars dans les années 1970, 2 milliards dans les années 1980, 2,5 milliards dans les années 1990, 3 milliards de dollars en 2005. Au cours des dix premiers mois de l’année 2010, la facture alimentaire de l’Algérie a atteint les 4,89 milliards de dollars, soit une baisse de 15,68 % par rapport à 2009 pour un montant de 5,8 milliards de dollars, loin du record de 2008 où elle avait atteint les 7,716 milliards de dollars (4,954 milliards de dollars en 2007). En 2010, la facture des céréales a enregistré une baisse insignifiante par rapport à celle de 2009 où elle avait atteint les 2,34 milliards de dollars en baisse de près de 41 % par rapport à 2008 (3,967 milliards de dollars en 2008 et 1,987 milliards de dollars en 2007).

Graphique (1) : Évolution des importations et des exportations de 1992 à 2008.
En millions de $ (prix courant) 
 
Source : Office national des statistiques (2009).

Les menaces sur un modèle économique en déperdition

Le modèle économique rentier appliqué dans le pays depuis l’indépendance est toujours en vigueur. Pourtant, nombreux sont ceux qui ont appelé à revoir cette stratégie qui se base sur l’exploitation extrêmement risquée d’une ressource non renouvelable dont le tarissement est établi à moyen terme. Cela rend les perspectives de l’économie plus que sombres et fait du pétrole un cadeau empoisonné pour l’Algérie. En effet, alors que la rente pétrolière représente près de 50 % du PIB, alors que les recettes des exportations constituent plus de 98 % des entrées totales des devises, alors qu’environ 70 % des recettes fiscales de l’État sont issues de ce secteur, les niveaux des réserves prouvées (ressources non exploitées) sont pour le moins, très moyens.

Les statistiques indiquent que les niveaux des réserves prouvées en 2008 sont de l’ordre de 12,2 milliards de barils, soit 0,926 % des réserves mondiales prouvées du pétrole, ce qui classe l’Algérie en 2008 au 16e rang mondial. À partir de ces chiffres, et au rythme actuel d’extraction, le pays peut encore produire pendant 16 ans, ce qui pose un problème de validité du système de financement de l’économie nationale à long terme. En revanche, la situation est meilleure pour ce qui concerne les réserves du gaz naturel. Avec plus de 161,740 billions de pieds cube (4 576,5 milliards de m³), soit 2,641 % des réserves mondiales prouvées du gaz naturel en 2008, l’Algérie occupe le 8e rang mondial. À partir de ces chiffres, l’Algérie peut assurer son rythme de production pour un demi-siècle encore.

Certes, ces réserves constituent une rente importante qui pourrait garantir des ressources financières futures pour le financement de l’économie, mais hélas, elles demeurent très insuffisantes par rapport aux défis futurs. Une nouvelle source financière doit être trouvée afin de sortir l’économie algérienne de son système rentier et en finir avec son statut d’économie mono-exportatrice qui se base exclusivement sur l’exploitation risquée d’une ressource naturelle épuisable et non renouvelable. L’Algérie souffre toujours de ce que max Corden nommait dans les années 1980, le « Dutch disease » qui se traduit par un ensemble de phénomènes complexes qui handicapent les secteurs manufacturiers et la croissance d’une économie, suite à l’exploitation d’une matière première (ce fut le cas également en Grande-Bretagne, en Norvège, au Pays bas, au Mexique et dans les pays du Golfe).

Cela entraîne, selon ladite théorie, un effet de dépense qui se manifeste sur le marché des biens et le marché des facteurs. Depuis l’indépendance et jusqu’aujourd’hui, la rente continuede financer l’économie algérienne. De 2009 à 2014, le pays envisage de dépenser un montant de 280 milliards de dollars dans sa stratégie de développement nationale. Alors que les conditions nécessaires pour un développement économique conséquent et durable ne sont pas satisfaites, le pays risque de se retrouver confronté aux mêmes défis et inquiétudes que par le passé. Les fondamentaux de développement économique en Algérie sont absents :

  • L’absence d’institutions efficaces ou ce que Douglass North (Prix Nobel 1993) appelait dans son livre « Institutions, Institutional Change and Economic Performance » une condition primordiale pour le bon encadrement de l’économie. En Algérie, la Cour des comptes, l’Inspection des douanes, le Parlement sont des institutions de contrôle étatique qui ne remplissent pas correctement leurs rôles.
  • L’absence d’un capital humain ou ce qu’Amartya Sen (Prix Nobel 1998) appelait une des conditions de développement d’une nation. Le pays ne dispose pas d’une élite capable d’entraîner un changement politique ou économique. Le pays est toujours tributaire et dépend entièrement des entreprises étrangères pour la réalisation des projets. Comme le rappelle Luis Martinez dans son livre Violence de la rente pétrolière[20], l’Algérie n’a ni les moyens ni les outils, les idées ou les ressources humaines pour mettre en œuvre une stratégie de diversification économique. En définitive, le pays achète son développement au lieu de le bâtir.
  • L’absence de la perspective économique et la vision stratégique de l’État à long terme afin de réaliser le développement de la nation. Joseph Stiglitz (Prix Nobel 2001) rappelle que le développement est une tâche difficile et complexe en même temps, cependant la tâche des pays en développement est, en un sens plus facile que celle de l’Europe et des États-Unis dans le passé, il s’agit aujourd’hui de rattraper et non pas de progresser en territoire inconnu. Dans ce cadre, n’est-il pas important que l’Algérie bénéficie de l’expérience empirique des États pétroliers dont le développement l’a précédé ? La Norvège par exemple a placé ses rentes pétrolières dans le fonds souverain « Governement Pension Fund-Global » pour pouvoir développer l’économie locale, tandis que le Koweït a adopté une politique équivalente de création de fonds et de diversification de l’économie. La Malaisie quant à elle a su, grâce à sa rente pétrolière, mettre en œuvre une stratégie de développement de son système éducatif et de santé afin de doter le pays des outils pour asseoir sa politique de développement.

Quelle politique pour quel objectif de l’avenir ?

Face à l’actualité, face à l’incertitude de l’économie algérienne même à court terme, il est plus que nécessaire de repenser un modèle de développement permettant de réussir une réelle transition vers l’économie du marché, édifier une croissance libérée de la dépendance aux hydrocarbures et de l’emprise de la volatilité de leurs prix et effacer les avatars d’une politique de développement jusque-là quasi chimérique. Une occasion de redresser l’économie par l’exécution de profondes transformations structurelles qui engendreront de l’emploi à long terme.

À défaut d’une nouvelle alternative qui prendra en charge les préoccupations économiques et sociales de la population et celles des jeunes en particulier, la situation en Algérie risque de s’embraser dans un futur très proche comme ce fut le cas en Tunisie, en Égypte et en Libye. Il est plus qu’urgent d’accentuer les efforts pour assurer un avenir florissant et un développement durable et solidaire pour le pays. L’application d’une vraie stratégie de développement est plus qu’indispensable. Un développement qui doit s’effectuer dans tous les secteurs en même temps au prix de lourds investissements au profit des jeunes Algériens, afin de résorber d’une manière efficace le chômage et aider à réaliser une croissance rapide assurant la réussite d’une transition d’économie rentière à une économie productive répondant ainsi aux besoins de la population algérienne, ainsi qu’à ceux des générations futures.

 

Mohamed Chabane, article initialement paru sur Revue Averroès

L’Algérie, une économie rentière en danger (1)

Les dernières années ont été plutôt fastes pour l'Algérie qui a connu des évolutions favorables pour ses principaux équilibres macro-économiques et financiers. En 2008, le produit intérieur brut (PIB) en volume a connu un taux de croissance de 2,4 %. Sa valeur (en terme nominal) est passée de 135,3 milliards de dollars à plus de 162,9 milliards de dollars, aboutissant à un PIB par habitant de près de 4 681 dollars par an. Avec près de 80 milliards de dollars d’exportations, l’Algérie a réalisé un excédent commercial de 39,983 milliards de dollars, contre 32,898 milliards de dollars en 2007, soit une augmentation de 21,53 % de la balance commerciale et de 30,48 % des exportations en valeur. Les réserves de change qui avaient franchi la barre des 110 milliards de dollars en 2007 (110,2 milliards en fin d’année) s’établissaient fin 2008 à 143,1 milliards de dollars, soit une augmentation de près d’un tiers (29,85 %) par rapport aux douze derniers mois. L’évolution des réserves de change à ce rythme représente une couverture d’importations de plus de deux ans et demi après avoir été d’un an et demi seulement en 2003, comme nous pouvons le constater dans le tableau (1).

Tableau (1) : Couverture des réserves de change en mois d’importation[3].
Indicateurs
2003
2004
2005
2006
2007
2008
2009
En mois d’importations n+1 (fab)
18,1
21,0
26,5
28,0
27,4
31,0
38

Source: IMF Country Report No.11/40, February 2011.

La balance des paiements a enregistré en 2008 un excédent global de 37 milliards de dollars, contre 29,6 milliards de dollars en 2007. Le solde de compte courant s’est établi en 2008 à 35,2 milliards de dollars.

Le niveau de la fiscalité pétrolière budgétisée est passé de 14,296 milliards de dollars à 26,391 milliards de dollars entre la loi des finances initiale 2008 (LFI 08) et complémentaire de 2008 (LFC 08), soit une progression de 76,8 %, sous l’effet de la révision à la hausse du prix de référence fiscal du baril de pétrole brut qui est passé de 19 dollars/baril à 37 dollars/baril. Par ailleurs, les disponibilités du fond de régulation des recettes (FRR) [4] ont atteint, au 31 décembre 2008, un montant de 65,847 milliards de dollars. Une richesse conjoncturelle qui est le produit conjugué de l’accroissement des exportations et l’augmentation des prix des hydrocarbures qui rendent l’économie nationale plus que fragile. La politique de l’État, les projets, les prévisions, le financement du budget, les décisions, les importations (alimentations, médicaments), les plans sont paramétrés par les ressources des hydrocarbures.

Une économie rentière et fortement dépendante

En effet, l’analyse de la structure de l’économie algérienne démontre une forte dépendance à la rente pétrolière. Le secteur des hydrocarbures est par excellence le pilier de l’économie locale. Son apport au PIB en 2008 a atteint près de 50 % et sa contribution en valeur ajoutée avoisinait les 77 milliards de dollars. L’aisance financière que connait l’Algérie aujourd’hui est exclusivement l’œuvre de ce secteur. Elle est strictement liée à deux facteurs essentiels : l’envolée des cours des hydrocarbures et l’augmentation des volumes d’exportations depuis 2002. Les hydrocarbures représentent la majorité des exportations des biens et de marchandises. Ils restent également la source principale des ressources en devises. 77,246 milliards de dollars des 79,139 milliards de dollars des exportations de marchandises proviennent des hydrocarbures, soit plus de 97,6 % de la valeur des exportations en 2008.

Les exportations d’hydrocarbures ont connu une augmentation de plus de 30,5 % en valeur par rapport à l’année 2007, grâce à l’accroissement du prix du baril de pétrole qui a connu une augmentation de plus d’un tiers par rapport à son prix en 2007, où il se situait à 74,4 dollars le baril pour atteindre 99,1 dollars en moyenne, et cela en dépit de la baisse de la production du secteur qui a enregistré un recul de 3,3 % en un an. Le secteur des hydrocarbures en 2008 a enregistré pour la troisième année consécutive, une baisse en volume de sa production : -2,3 % en 2008, – 0,9 % en 2007 et – 2,5 % en 2006. Cette diminution est due essentiellement au recul de la production du pétrole brut de – 4 %. Ceci a induit un repli du volume des exportations qui a connu une baisse de 3,3 % entre 2007 et 2008.

La production primaire d’hydrocarbures pour l’année 2007 s’est élevée à 233,3 millions de tonnes équivalent pétrole (TEP). Le bilan par produits fait ressortir des productions de 63,8 millions de tonnes de pétrole brut, 152,8 milliards de m³ de gaz naturel, 13,7 millions de tonnes de condensat, 8,6 millions de tonnes de gaz du pétrole liquéfié (GPL) et 40 millions de m³ de gaz naturel liquéfié (GNL), d’après les statistiques de la Sonatrach [5] (rapport annuel d’activité, année 2007). Les productions et les exportations du gaz naturel ont enregistré quant à elles une quasi-stagnation depuis plus de 3 ans, en partie à cause de la crise économique mondiale. Même si ces chiffres indiquent une certaine « santé financière [6] » et une renaissance de l’économie après la crise de 1986 [7] et l’application du Plan d’ajustement structurel (PAS) en 1994, l’économie demeure néanmoins fortement dépendante aux prix des hydrocarbures[8], peu diversifiée avec des résultats dérisoires et une croissance artificielle sans réel développement, se qui accroît son caractère fébrile et vulnérable. À cette faiblesse structurelle de l’économie nationale s’ajoute l’inefficacité des autres secteurs qui fonctionnent au ralenti.

Une agriculture qui fonctionne au ralenti…

Le bilan que nous pouvons faire de l’état du secteur agricole en Algérie après près d’un demi-siècle d’indépendance ne peut être positif. Un retard de développement de l’activité est constaté. Une dépendance accrue aux importations étrangères s’est dangereusement manifestée. Le secteur agricole dans le pays s’est révélé une victime collatérale de la stratégie du développement poursuivie par l’État durant les années du « socialisme ». L’avenir de l’agriculture semble en grande partie compromis. Même les nouveaux dispositifs visant à développer le secteur se heurtent à un blocus d’obstacles qui risquent de les entraver.

Alors que l’agriculture profitait d’une position privilégiée à l’époque coloniale, où elle fut l’activité qui bénéficiait le plus des subventions de l’État et jouissait des attentions des autorités publiques grâce à une politique agricole efficace, elle s’est vu reléguée à un second plan après l’indépendance, faisant les frais d’un choix de développement « peu réfléchi » qui a favorisé l’activité industrielle au prix de lourds investissements à travers la stratégie des « industries industrialisantes » [9]. De l’autogestion au socialisme agraire révolutionnaire et aux plans de libéralisations imposées par les institutions financières internationales, l’activité agricole en Algérie a servi de champs d’expériences pour les « idiologies » de technocrates campant dans les bureaux de l’administration centrale.

Les résultats décevants de l’agriculture depuis l’indépendance ne sauraient s’expliquer uniquement par l’héritage colonial qui a, certes, bouleversé à jamais la structure rurale en particulier pour le foncier agricole, qui demeure aussi complexe que problématique[10], mais aussi, par la création d’un dualisme de deux secteurs agricoles (traditionnel et moderne) qui subsiste jusqu’à nos jours. Elles ne sauraient s’expliquer uniquement par des causes naturelles et climatiques. Les réformes perpétuelles et les réaménagements persistants, les modes d’organisation et les mutations, souvent à caractères bureaucratiques liés notamment au statut de la terre, à son mode d’exploitation et à la distorsion considérable dans l’allocation des ressources sont parmi les éléments responsables de la situation du secteur aujourd’hui. Malgré une relative amélioration des indices globaux, l’activité demeure déficitaire et est loin de satisfaire la demande locale même si sa contribution au Pib est en croissance (11,086 milliards de dollars 2008 contre 10,152 milliards de dollars en 2007) comme nous le constatons dans le tableau (2).

Tableau (2) : Contribution sectorielle de l’agriculture dans le PIB à prix courants.
 
2003
2004
2005
2006
2007
2008
Contribution de l’agriculture au PIB
6,660
8,032
7,901
8,805
10,153
11,087
Part de l’agriculture dans le PIB
9,80 %
9,40 %
7,70 %
7,60 %
7,60 %
6,50 %

 Source: IMF Country Report No.11/40, February 2011.

L’analyse de la situation du secteur indique qu’il est toujours sujet à d’interminables restructurations et de réaménagements infinis, perpétuant ainsi l’altération d’un secteur déjà en grande difficulté, loin d’assurer son activité productive. L’étude des niveaux de production ainsi que l’examen de la balance commerciale agricole confirment ce constat. Le secteur est confronté depuis l’indépendance à une multitude de problèmes de tout ordre : techniques, financiers et humains. Ce secteur, qui a contribué fortement à la croissance économique dans le passé, en matière de production et d’absorption de la main-d’œuvre, n’assure aujourd’hui que partiellement la couverture des besoins en produits alimentaires de base (tableau 3) :

Tableau (3) : Taux de couverture de la production nationale par rapport à la demande :
Produit
Blé
Légumes secs
Pomme de terre
Viande rouge et blanche
Lait
Taux moyen
24,0 %
12,9 %
61,7 %
88,2 %
47,4 %

 

 

Source : D’après nos propres calculs à partir des différentes statistiques.

En 2008, la production agricole a enregistré une baisse en volume de près de 5,3 % par rapport à celle de 2007. Cette baisse est la conséquence d’un recul de la production végétale de l’ordre de 10 % due à une réduction importante des niveaux de production céréalière de l’ordre de 60 % (de 40,2 millions de quintaux en moyenne pour la période 2003-2007 à 17 millions en 2008) et près de 18 % de légumes secs par rapport à la même période (ministère de l’Agriculture et du Développement rural). Cette situation a obligé l’État à se tourner vers les importations afin de combler le déficit. Ainsi, les importations alimentaires ont connu un accroissement en volume de l’ordre de 5,7 % par rapport à 2007 (augmentation de 21,7 % pour les produits laitiers, 100,55 % pour les céréales).

Une industrie en mal de développement

Durant les années 1970, dans le modèle algérien de développement, le processus d’industrialisation a été orienté vers l’implantation prioritaire d’industries de base et, par conséquent, dissocié de la demande existante tant sur le marché national que le marché international. De plus, l’investissement dans sa presque totalité devait être destiné aux « industries industrialisantes », qui recouvraient dans le cadre de l’économie industrielle algérienne un rôle primordial. Il allait ainsi en priorité aux secteurs des hydrocarbures, de la pétrochimie, de la sidérurgie et de la mécanique qui sont les « industries industrialisantes »[11].

Dès lors, une économie rentière basée essentiellement sur les industries pétrolières s’est mise en place. La prérogative accordée au secteur industriel se traduisait par une importante accumulation des fonds résultant d’un taux très élevé des investissements. Un taux d’investissement sans précédent dans l’industrie s’est développé au détriment du secteur agricole, délaissé et défavorisé en termes d’investissement. Aujourd’hui, en dépit d’un taux de croissance de l’ordre de 4,3 % en 2008, la contribution de la production du secteur industriel hors hydrocarbures à la formation du produit intérieur brut demeure très marginale en comparaison avec les pays voisins comme le Maroc ou la Tunisie.

La Tunisie est le premier exportateur industriel en valeur absolue en Afrique. Le textile et l’agroalimentaire représentent plus de la moitié de sa production. Les industries mécaniques et électriques se multiplient d’une année à l’autre. Les échanges commerciaux de la Tunisie connaissent une forte progression, +21,8 % à l’exportation et +23,7 % à l’importation entre 2007 et 2008. La filière mécanique, électrique et électronique occupe une place croissante dans ces échanges. Il en va de même au Maroc, où les industries des différentes branches manufacturières, du textile (42 % de l’emploi et 34 % du secteur manufacturier), de l’agroalimentaire, de l’industrie navale, pharmaceutique et automobile et même aéronautique, se développent.

Une des raisons essentielles de la décadence de l’activité industrielle en Algérie est le sous-investissement qui a marqué le secteur depuis une trentaine d’années, contrairement à la période post-indépendance qui s’est caractérisée par des investissements gigantesques.

Tableau (4) : Indice général de la production industrielle hors hydrocarbures (1989 = 100)
Année
2003
2004
2005
2006
2007
Indice (base 1989 = 100)
73,8
73,8
74,6
74,4
72 

Source : Fond Monétaire International. 

La part du secteur industriel dans le PIB chute de 5 % en 2007 à 4,39 % en 2008, mais représente une augmentation en valeur nominale d’un peu moins de 310 millions de dollars. Cet accroissement est le fruit d’une augmentation dans le secteur de l’énergie, des mines, de la chimie et de l’industrie agroalimentaire, malgré une baisse dans les secteurs des matériaux de construction, des textiles, du cuir et du bois comme nous constatons à travers le tableau (5).

Tableau (5) : Taux de croissance dans les secteurs industriels hors hydrocarbures.
Bois
Chimie
Cuir
Énergie
Mines et carrières
IAA
Textiles
-11,90 %
2,50 %
-1,20 %
7,90 %
9,80 %
6,80 %
-1,10 %

Source: IMF Country Report No. 09/111, Algeria: Statistical Appendix, April 2009.

Cette situation intervient alors que l’État a consacré un niveau important de ressources aux investissements, hélas, mal gérées.

Inefficacité des dépenses publiques…

Après la décennie noire des années 1990, une nouvelle perspective économique s’est mise en marche, propulsée par le programme du Président A. Bouteflika. L’Algérie a profité depuis son élection d’une conjoncture financière particulièrement favorable, suite au vif redressement du marché pétrolier et à l’affermissement des prix du baril du pétrole qui a alors atteint plus de 34 dollars le baril, soit, un triplement de prix par rapport à celui de 1998 (10 dollars/baril en moyenne durant l’année 1998).

Le début de la période de présidence de A. Bouteflika s’est caractérisé par le lancement du Programme de soutien et de relance économique (PSRE) d’un montant de 7 milliards de dollars sur la période de 2000 à 2004, suivi du Programme complémentaire de soutien à la croissance (PCSC[12]) et de la mise en œuvre des grands projets d’investissements productifs et d’infrastructures publiques, pour une enveloppe globale de 55 milliards de dollars sur la période de 2005 à 2009, soit, en moyenne, quelque 11 milliards de dollars par an. Les plus importants de ces projets concernaient particulièrement les infrastructures : achèvement des travaux de l’aéroport d’Alger, lancement de la construction de l’autoroute Est-Ouest, édifice de nouveaux logements sociaux dans le cadre du projet d’un million de logements sociaux, etc. En dépit de ce fort taux d’investissement et l’accroissement de la dépense publique mobilisée pour la réalisation de ces grands projets d’infrastructure et l’accomplissement des programmes de soutien à la croissance, les résultats ne suivent pas !

D’après le rapport du FMI d’octobre 2009, malgré une dépense publique de 200 milliards de dollars, l’Algérie n’aura un taux de croissance que de 2,1 % en 2009 et un peu plus de 3 % en 2010. Résultat, l’indice de développement humain (IDH) de l’Algérie se voit dégradé dans le rapport du PNUD d’octobre 2009 de la 100e place en 2008 à la 104e place en 2009. Ces prévisions remettent directement en cause les anticipations gouvernementales qui concernent la création de 3 millions d’emplois entre 2009 et 2013. La création de ces emplois nécessiterait en effet au minimum un taux de croissance de 6 à 7 % sur cinq ans, ce qui est, selon les évaluations du FMI dans les conditions actuelles, tout simplement « une impossibilité économique ».

 

Mohamed Chabane, article initialement paru chez notre partenaire Revue Averroès


 

[1] Certains observateurs de la scène politique algérienne ne soutiennent pas la thèse de la spontanéité des événements d’octobre 1988. Ils estiment que le discours de président Bendjedid prononcé au palais des Nations le 19 septembre 1988 a mis le feu au poudre.

[2] Harrâga est un terme qui est utilisé pour décrire les migrants clandestins qui prennent le large de la Méditerranée depuis les côtes Sud pour rejoindre les côtes européennes en utilisant des embarcations de fortune, des barques et des radeaux d’un autre temps. Signifiant « ceux qui brulent », le nom Harrâga leur a été attribué car ils brulent leurs papiers d’identité avant leur départ.

[3] Le temps de couverture d’importations est une mesure utilisée afin d’évaluer le montant des réserves de change d’un pays par rapport à ses besoins en importations.

[4] Qui constituent le réceptacle du différentiel entre le produit de la fiscalité pétrolière recouvré et le produit de la fiscalité pétrolière budgétisé.

[5] Société Nationale pour la Recherche, la Production, le Transport, la Transformation, et la Commercialisation des Hydrocarbures. La Sonatrach s’est développée comme grande compagnie nationale chargée de prospecter et de commercialiser le pétrole après la nationalisation du pétrole et du gaz algérien le 24 février 1971 suite à la « décolonisation pétrolifère » du Président Boumediene qui a créé durant ces années plus de soixante-dix sociétés nationales, bouleversant ainsi le tissu économique algérien.

[6] Cette aisance financière n’est certainement pas durable puisqu’elle est la conséquence de la volatilité des prix du pétrole. Les données statistiques indiquent que la baisse du prix du pétrole à 50 dollars en moyenne a causé une perte de près de 17 milliards de dollars entre le premier semestre 2008 et le premier semestre 2009.

[7] Tout événement qui ébranlera la demande internationale ou engendrera une faiblesse durable des prix du pétrole se traduirait par un fort amenuisement des gains à l’exportation et aura des conséquences graves sur l’économie, similaires à celles de 1986. La crise de 1986 avait donné l’occasion d’appréhender les inconvénients d’une politique économique axée sur la rente. Après l’écroulement des prix des hydrocarbures (chute de près de 40 % des prix du pétrole entre 1985 et 1986) dont la production constituait 28 % du PIB en 1984, 98 % des exportations totales, 43 % des ressources de l’État pour la même année, et face à la dépréciation du dollar américain, principale monnaie des transactions pétrolières, l’État algérien voit son malheur amplifié par l’avènement et la combinaison de plusieurs crises.

[8] Les incertitudes concernant l’évolution des prix du pétrole constituent un des facteurs du risque les plus élevés. La chute des prix du pétrole de l’été 2008 à décembre 2008 confirme sans ambigüité qu’une économie rentière est une économie à risque sans possibilité d’anticipation, privée de conjectures sûres. Les prévisions des prix des hydrocarbures se basent sur un marché irrationnel, à une très forte volatilité et une instabilité même à court terme. Les cours pour le moyen et le long terme sont encore plus difficiles à déterminer. Les pressions spéculatives, les déséquilibres régionaux de l’offre, les tensions géopolitiques et l’incertitude résultant de l’instabilité politique au Moyen-Orient ainsi que les possibilités de rupture des approvisionnements dans d’autres pays producteurs, ajoutent à l’instabilité du prix du pétrole une autre particularité à risque.

[9] Dans un contexte économique et politique difficile, l’Algérie a fait le choix de son modèle de développement, en voulant éviter les pièges des autres politiques de développement dans les pays du tiers monde, récemment indépendants. Le modèle de développement suivi s’est caractérisé par une forte planification centralisée de type soviétique. La stratégie algérienne de développement basée essentiellement sur l’industrialisation, avait choisi en effet, de privilégier l’industrie lourde au prix de colossaux investissements matériels, supposés entraîner l’industrie légère en aval. C’est le cœur de la théorie des « industries industrialisantes ».

[10] Complexe par l’absence d’une politique clairement énoncée et problématique par la présence d’une situation où les forces qui façonnent habituellement le marché ont des stratégies, des comportements et des pratiques qui entraînent une situation délétère rendant délicat l’accès au foncier.

[11] Gérard Destanne de Bernis (un des principaux conseillers économiques de Président Houari Boumediene), qui s’est inspiré des idées de la théorie des pôles de croissance, des industries motrices et des effets d’entraînement de François Perroux, définit les industries industrialisantes comme suit : « Ce groupe d’industries dont la fonction économique fondamentale est d’entrainer dans son environnement localisé et daté un noircissement systématique ou une modification structurelle de la matrice inter-industrielle et des transformations des fonctions de production, grâce à la mise à la disposition de l’entière économie d’ensembles de nouvelles machines qui accroissent la productivité de l’un des facteurs ou la productivité globale et, en tout cas, un accroissement de la maîtrise de l’homme sur sa production et son produit. Ces transformations induisent, à leur tour, une restructuration économique et sociale et une transformation des fonctions de comportement dans l’ensemble considéré, la rénovation des structures sociales constituant à la fois et tour à tour une condition et une conséquence du processus d’industrialisation. » (Destanne de Bernis G., Les industries industrialisantes et les options algériennes, in Tiers-Monde, 1971, tome 12 n°47, p. 547).

[12] Le financement du PCSC, qui vise l’amélioration des conditions de vie des citoyens (45,4 %), le développement des infrastructures de base (40,5 %), l’appui au développement économique (8,0 %), la modernisation des services publics (4,9 %) et le développement des nouvelles technologies de communication (1,2 %), est évalué à près de 155 milliards de dollars sur la période allant de 2005 à 2009. Ainsi, le coefficient d’investissement public supérieur à 10 % du PIB, prévu dans le cadre du PCSC, classait l’Algérie parmi les pays où le niveau d’investissement est le plus élevé au monde. Selon la Banque mondiale, ce taux est particulièrement haut par rapport à la moyenne dans les pays de l’OCDE de moins de 4 % du PIB, moins de 5 % en Amérique latine, et moins de 8 % dans les pays asiatiques.