Gambie : une démonstration du « loup et l’agneau » de la Fontaine

La Cédéao et l’Union Africaine, soutenues dans une certaine mesure par la Communauté internationale, ont contraint Jammeh à céder le pouvoir après de longues négociations menées par les présidents guinéen et mauritanien et sous la menace d’une intervention militaire. Si cette manœuvre a permis de se débarrasser d’un pouvoir autocratique qui a plongé ce petit pays dans une crise socio-économique sévère et un isolement international quasi-complet ; il convient toutefois de s’interroger sur le signal qu’elle donne, notamment pour l’instauration d’une démocratie véritable en Afrique, mais aussi quant au fonctionnement des institutions régionales africaines.

Cette crise est la résultante de l’entêtement de Yahya Jammeh à s’accrocher au pouvoir alors qu’il l’aurait perdu dans les urnes. Une défaite, qu’il a concédé dans un premier temps, avant de faire volte-face contestant la légitimité du président élu en évoquant les irrégularités entachant le scrutin et révélées par l’IEC (Independent Electoral Commission).[1] Une volte-face que certains considèrent comme une manœuvre de Jammeh afin d’éviter des poursuites judiciaires pour les exactions commises durant ses 22 années au pouvoir.

Cependant, dans une Afrique en quête de stabilité démocratique, les arguments avancés par les détracteurs de Jammeh seraient-ils pertinents vis-à-vis de ceux du président sortant dénonçant les irrégularités ? D’autant plus que ces irrégularités ont été confirmées par le président de l’IEC lui-même, tout en précisant qu’elles ne sont pas de nature à modifier l’issue du scrutin.

Alors qu’à l’annonce des résultats, Jammeh aurait pu les rejeter en bloc pour diverses raisons, s’accrocher au pouvoir en s’appuyant sur l’armée comme certains de ses pairs, il les a acceptés à la surprise générale. Il a démontré sa volonté de respecter les principes de la démocratie et à ce titre, il aurait fallu user des voies de recours légales pour régler ce différend politique. La médiation de la CEDEAO, conduite par sa présidente Ellen Johnson Sirleaf, ne s’est pas attachée à amener les protagonistes à user de telles voies, même si on estime que le contexte ne s’y prête pas avec une cour suprême dont les membres n’ont pas été nommés. Elle avait une seule ambition : négocier le départ de Jammeh. L’échec d’une telle médiation était donc prévisible et n’a laissé à Jammeh que des options qui ont envenimé la crise de sorte à lui donner l’image d’ennemi de la démocratie pouvant justifier cette intervention militaire.

Jammeh n’est certes pas un agneau et son départ contraint – dans la mesure où le président élu de la Gambie, Adama Barrow, a prêté serment à Dakar (dans un flou juridique total que seul comprend la communauté Internationale) et vu l’imminence d’une intervention militaire que Jammeh ne peut contenir ; l’armée gambienne ne voulant d’ailleurs pas se battre, selon cet article du "Monde" – offre à la Gambie un nouveau souffle. Cependant, cette situation suscite plusieurs interrogations, notamment sur la gestion des crises par les institutions régionales africaines.

Le constat est qu’à situation similaire, les traitements ne sont pas les mêmes. La balance régionale tend à pencher d’un côté de sorte que l’intervention de ces institutions ne sert qu’à appuyer l’une des parties impliquées dans la crise et non à les renforcer, foulant au passage les principes démocratiques. Alors qu’en 2005 et 2015, le Togo était au bord d’une crise après les élections, la CEDEAO n’a fait qu’avaliser l’élection de Faure Gnassingbé au grand désarroi du peuple. Plus récemment, alors que tout indiquait qu’Ali Bongo a forcé sa réélection en tant que président du Gabon, l’Union Africaine a fait mine de laisser les Gabonais régler leur différend politique. Au Congo, les manœuvres de Sassou Nguesso pour se maintenir au pouvoir n’ont pas suscité une quelconque intervention de l’Union Africaine et celles de Kabila en RDC n’amèneront certainement pas cette dernière à décider d’une intervention militaire ou à en appuyer une visant à déloger ce dernier.  Si le conflit électoral en Gambie n’est pas une première sur le continent, il n’en est pas de même de la réaction de la communauté internationale. Cette dernière ne s’est en effet jamais autant impliquée pour le respect du choix populaire. Mais à y regarder de près, cette prise de position tient davantage à la personnalité de Jammeh plutôt qu’à une intention véritable de l’institution de renforcer la démocratie dans ce pays et dans la région de façon globale. Très peu apprécié par ses pairs, Jammeh a fait les frais de cette crise post-électorale qui constitue un ultime instrument entre les mains de ses détracteurs pour le forcer à quitter le pouvoir. La gestion des crises par les institutions africaines se ferait donc à la tête du client ? Cela s’y apparente. Aussi détestable que Jammeh puisse être, cette intervention musclée pour le déloger du pouvoir n’était pas forcément nécessaire, surtout qu’il était dans son droit de contester les résultats d’une élection dont la crédibilité a été remise en cause par les organisateurs.

Au final, Jammeh a quitté le pouvoir (chacun pourra l’apprécier selon sa conviction) mais il ne faudrait surtout pas y lire une victoire de la démocratie sur la dictature mais plutôt une persistance de l’application de la loi du plus fort dans la conquête du pouvoir politique en Afrique et reconnaître que les institutions africaines ne sont qu’à leur solde. Dans ce contexte, elles ne pourraient permettre d’atteindre l’intégration tant souhaitée et de construire cette Afrique que nous voulons.

Dans tous les cas, on attendra l’Union Africaine et les autres institutions régionales sur d’autres scènes … tant l’Afrique compte des accros au pouvoir, qui, comme Jammeh, dirigent leur pays d’une main de fer depuis bien longtemps et violent ouvertement les principes démocratiques, sans être inquiétés. Espérons que nous nous trompons et que ces institutions réitéreront ce genre d’actions dans d’autres cas, qui ne manqueront certainement pas de se présenter sur le continent.

L’Afrique des Idées en 2016

2016 a été une année particulièrement difficile pour le monde en général et pour l’Afrique en particulier. De ces difficultés sont nées des idées pertinentes pour la construction d’une Afrique nouvelle. Retrouvez dans les lignes ci-dessous une revue des sujets couverts par les analystes de L’Afrique des Idées .

En 2016, l’afro-responsabilité s’est affirmée davantage sur le continent et plus particulièrement auprès de la jeunesse africaine. C’est ce que Hamidou et Christine nous rappellent dans leur éditorial qui insiste sur la nécessité de l’appropriation par les africains des discours portant sur le continent. Cette jeunesse doit contribuer agilement, habilement et d’une manière innovante à la construction de l’Afrique de demain.

L’année a en outre été marquée par la tenue de plusieurs rendez-vous électoraux sur le continent. Alors que Lika dans la recherche de son président (au Sénégal) interpelle sur le profil des dirigeants africains, Moustapha analyse les défis qui restent à relever pour aboutir à des élections apaisées en Afrique.

Face à la persistance des défis sécuritaires, notamment dans le Sahel, Adrien a rencontré Serge MICHAILOF, ancien directeur des opérations de la Banque Mondiale et l’AFD pour discuter de sa vision sur le sujet. Selon M. MICHAILOF, la relance de l’agriculture, secteur oublié par les bailleurs et les politiques africains, constituerait une solution durable pour sortir le Sahel de cette impasse.

Secteur incontournable pour le développement socio-économique d’une société, l’éducation reste un défi pour les pays africains. Wilfried a revisité la question en discutant les faiblesses des systèmes éducatifs africains et leurs impacts sur la constitution du capital humain.

En outre, le numérique qui s’est imposé comme un outil incoutournable dans l’équation du développement, a constitué un sujet d’intérêt pour les analystes de L’Afriques des Idées durant l’année.[1]. Rafaela en a analysé le rôle pour le développement durable et Thiaba le présente comme un atout pour le développement de l’économie verte en Afrique.

Dans le cadre de la COP 22 qui s’est tenue à Marrakech, Cheikh a rappelé dans son article les enjeux climatiques pour l’Afrique et discuté du rôle que les Etats africains pourraient jouer dans une gouvernance climatique mondiale.

La question du financement du développement a occupé une place centrale dans les réflexions au sein de notre Think Tank en 2016 à l’image de notre conférence annuelle consacrée à cette problématique. Dans cette perspective, Marie a réalisé une revue des nouveaux modes de financement du développement sur lesquels pourraient s’appuyer les pays africains.

Au-delà de ces défis, Nacim nous apprend que l’Afrique reste un continent qui entreprend et qui innove bien que la stratégie  pour accélérer cette dynamique reste encore à préciser et à parfaire.

A l’heure où la jeunesse africaine prend davantage conscience de la nécessité pour elle de porter le développement social, politique et économique de son continent, les bouleversements devraient se poursuivre et il devient encore plus urgent de les accompagner avec des analyses pertinentes permettant de construire cette Afrique à laquelle nous aspirons. L’Afrique des Idées ne manquera pas d’être présent à ce rendez-vous qui constitue l’essence même de notre engagement.

Foly Ananou


[1] Une série d’articles a été entièrement consacré à cette question.

 

 

Vers une nouvelle crise de la dette en Afrique subsaharienne ?

dette-grece-colosse-mai-2011Les annulations de dette consécutives à l’atteinte du point d’achèvement des PPTE (entre 2001 – 2012) ont offert aux pays africains[1], ceux d’Afrique subsaharienne en particulier, une fenêtre d’opportunités pour financer leur développement, qu’ils semblent pour la majorité avoir saisi [2]. Pour financer ces dépenses, les pays se sont appuyés sur de nouveaux emprunts. La dette publique des pays d’Afrique subsaharienne qui est passée de 104% du PIB fin 2000 à 39% à fin 2012[3], a d’ores et déjà atteint 50,6%, soit une augmentation annuelle moyenne de 4 points de %[4]. Cette forte croissance de la dette dans les pays africains, qui excède celle de l’accélération de la croissance suscite aujourd’hui plusieurs interrogations. Devrait-on réellement s’en inquiéter ? Cet article revient sur la politique de financement du développement la dette des pays africains et les risques potentiels liés à cette stratégie.

A la lecture des statistiques disponibles (WEO du FMI) – même les plus pessimistes –  sur la performance économique et le niveau de la dette des pays africains, on est tenté d’exclure tout risque que pourrait induire la dette sur les économies africaines. Cependant, en considérant les facteurs qui soutiennent cette performance économique, la capacité limitée des pays africains à collecter davantage les ressources domestiques et le rythme soutenu de croissance de la dette, la question se pose avec pertinence[5]. Dans un article précédent, il a été montré que la dette n’est profitable à une économie que si elle permet de financer des activités permettant d’accélérer la croissance à un niveau excédant les taux d’intérêt escomptés et si l’Etat est suffisamment capacité pour collecter les fruits de ces investissements. Ce qui n’est pas encore forcément le cas dans les pays africains.[6] La capacité de mobilisation des ressources intérieures (et donc de la richesse créée) est faible et repose sur une petite partie de l’économie alors que la croissance générée est davantage le fruit d’investissements étrangers dans des secteurs qui ne favorisent pas la transformation structurelle de l’économie.

A juste titre, les analyses de viabilité de la dette (AVD) réalisées[7] par le FMI et la Banque Mondiale, montrent que le profil de risque d’endettement des pays africains a rapidement évolué entre 2012 et 2015. Sur les 39 pays bénéficiaires de l’IPPTE, 7 ont déjà atteint un risque élevé d’endettement (contre 5 en 2012), 18 sont classés en risque modéré (13 en 2012) et 5 sont classés en risque faible (contre 11 en 2012).  Il apparaît donc évident que l’évolution de la dette dans les pays africains n’est pas sans risques que plusieurs facteurs contribuent à accentuer. 

Premièrement, le profil de la dette dans les pays africains a beaucoup changé. En plus d’un recours accru aux marchés financiers locaux, et pour certains pays aux marchés financiers internationaux, les pays africains se tournent de plus en plus vers les pays émergents, notamment la Chine, l’Inde et la Turquie. Ces nouveaux emprunts, s’ils répondent à un besoin de diversification des partenaires et des risques, paraissent toutefois onéreux pour les économies africaines. Sur les marchés financiers internationaux et locaux, les taux d’intérêts varient entre 5 et 10% – cas des récentes émissions effectuées par la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigéria, le Sénégal ou encore la Zambie. Auprès des émergents, non soumis aux règles d’APD de l’OCDE, les emprunts se font à des conditions dit semi-concessionnels – soit à des taux variant entre 0.5 et 1%.

Deuxièmement, la dynamique économique des pays africains tend à s’estomper certes (à degré variable entre les pays). La chute des cours des matières premières[8], induits par le ralentissement économique des pays émergents, affectent les pays africains[9] et va se traduire par des entrées moins importantes de devises, nécessaires pour assurer le service de la dette extérieure notamment. Aussi la fin de la récente crise financière, et donc de la politique monétaire conciliante menée par la Fed américaine en réponse à cette crise et qui a poussé les investisseurs à s’intéresser aux marchés africains, va induire une baisse des investissements à destination du continent. Dans ce contexte, un effet de change pourra rendre plus onéreux le service de la dette libellé en devises, absorbant ainsi une bonne partie des ressources des pays et accentuant les pressions sur les finances publiques.

Si le ré-endettement s’est constitué comme une option aux pays d’Afrique sub-saharienne, notamment pour ceux ayant bénéficié de l’IPPTE, pour financer leur développement ; il ne s’est pas forcément appuyé sur une politique de financement global alliant mobilisation des ressources domestiques et externes. Il apparaît plutôt comme un outil utilisé mécaniquement par les Etats pour compenser l’insuffisance des ressources domestiques et financer leurs investissements. Cette stratégie est aujourd’hui porteuse de risques, révélant par la même occasion les limites de la politique économique menée par les pays durant la dernière décennie. Si une nouvelle crise de la dette n’est pas envisageable à court terme, la poursuite de cette stratégie peut s’avérer très contraignante pour les économies africaines à moyen-long terme d’autant plus que la perspective d’une nouvelle IPPTE est à écarter au regard du profil des créditeurs. Il apparaît dès lors nécessaires pour les pays africains d’inclure dans leur stratégie de développement une politique propre de gestion de l’endettement mais aussi de renforcer la collecte des ressources internes.

Foly Ananou


[1] Fin 2012, le nombre de pays africains ayant bénéficié de l’IPPTE s’établissait à 39.

[2] La réduction de la dette se traduit de fait par une di munition du service de la dette, créant donc des marges de manœuvre budgétaire pour déployer la politique publique.

[3] Cette donnée cache de fortes disparités. La Côte d’Ivoire et la Guinée qui ont bénéficié de l’initiative fin 2012, tire cette moyenne vers le bas ; certains pays ayant bénéficié de l’initiative assez tôt dès la première moitié de la décennie ont fait croître leur dette entre temps. Toutefois, elle révèle assez bien comment cette initiative a permis de réduire considérablement le poids de la dette des pays africains.

[4] Cette donnée s’applique à un pays moyen. Une analyse plus fine par pays révèle de forte disparité et des trajectoires différentes. Les pays exportateurs de matières premières ont une situation plus critique que les autres (cas du Ghana)

[5] En effet, ce qui inquiète, ce n’est pas tant le niveau de la dette mais son accélération qui se fait dans des conditions non maitrisées.

[8] Qui ne devrait pas se résorber à court terme selon les estimations de la Banque Mondiale (Commodity Market Outlook)

[9] Durement les exportateurs et les gains sont modérés pour les importateurs

Financer l’urbanisation en Afrique : de la nécessité d’une fiscalité locale forte !

urbnL’urbanisation massive sera la transformation la plus importante de l’Afrique au 21ème siècle, selon le directeur du développement durable de la Banque Mondiale. La démographie galopante du continent combinée à l’exode rural engendre une forte croissance de la population urbaine des pays africains. La population urbaine devrait représenter 84% de la population du continent d’ici 2040 (contre 40% en 2010), selon la BAD. Cette dynamique urbaine, qui selon certains analystes, traduit l’émergence d’une classe moyenne dans les villes africaines, est porteuse de plusieurs défis ; notamment dans les domaines sociaux (assainissement, éducation, adduction d’eau et accès à l’électricité, alimentation, …). 

Faire face à ces défis nécessitera des ressources financières que les administrations centrales ne pourront à elles seules supporter à travers leur budget. De plus, les ressources dont disposent les administrations locales, provenant pour l’essentiel des transferts reçus de l’Etat, de quelques bailleurs et de leurs partenaires dans des grandes villes occidentales, ne pourraient suffire pour apporter une réponse adéquate à ces besoins. Les administrations locales doivent donc être capables, dans ce contexte, de mobiliser les ressources nécessaires pour assurer le développement de leurs collectivités. 

Alors que la mobilisation de ressources sur les marchés financiers (solution utilisée par plusieurs grandes villes au monde pour financer des projets rémunérateurs) semblent contraintes en Afrique – du fait de la forte dépendance des administrations locales aux administrations centrales –[1], les villes africaines pourraient renforcer davantage la collecte des ressources fiscales locales. En effet, bien que des dispositions légales en la matière existent dans la plupart des pays africains, les ressources fiscales locales ne constituent qu’une part congrue des budgets des collectivités. Plusieurs facteurs expliquent cette situation :

  • Un engagement politique faible des administrations locales : si la décentralisation s’est imposée dans les pays africains comme une approche participative pour développer les collectivités, les élus locaux ne prennent pas toujours la pleine mesure de la nécessité de mobiliser les ressources fiscales au niveau local pour asseoir leur autonomie financière. Selon des études du Fonds Mondial pour le Développement des Villes, les prélèvements obligataires des collectivités sur leurs économies locales atteignent à peine 1%, dans les pays africains.
  • Le manque d’un système d’information au niveau local : la difficulté persistante des pays africains à mettre en place un système statistique viable et significative à l’échelle nationale n’offre que peu d’opportunités pour la production de statistiques locales nécessaires pour la planification à l’échelle locale. Cette difficulté est exacerbée par la prédominance de l’informelle, mettant ainsi en exergue la nécessité pour les administrations locales de disposer de systèmes d’information permettant de suivre ces entités.
  • Une faible maitrise de la chaine fiscale : dans la plupart des pays africains la définition des taux et la composition de l’assiette fiscale est faite a priori par les administrations centrales. La collecte est dans la majorité assurer par les services du ministère des Finances, qui n’ont pas de relations formelles avec les collectivités locales, empêchant ces dernières d’avoir un contrôle sur les ressources prélevées pour elles.
  • Une dépense publique dont l’efficacité reste à prouver : dans les pays africains, le manque de transparence dans la gestion des finances publiques et la réponse mitigée apportée par les autorités (centrales et locales) à la demande sociale ont fini d’éroder la confiance des contribuables dans la capacité des élus à améliorer leur condition de vie, ce qui ne favorise par leur consentement au paiement des impôts.

Améliorer la capacité des administrations locales à mobiliser les ressources locales passera donc essentiellement par la résolution de ces défis. Les voies et moyens pour y arriver sont divers et varient en fonction des législations régissant la décentralisation de chaque pays mais quelques points mériteraient une attention particulière.

A l’échelle nationale, le processus de décentralisation à l’origine de la mise en place d’administrations locales, doit être approfondi, notamment en ce qui concerne l’autonomie financière de collectivités. La gestion et la mise en œuvre de la politique fiscale locale (fixation des taux, de l’assiette et du recouvrement) devrait ainsi être confiée aux administrations locales, avec un encadrement pour prévenir le dumping entre collectivités et la concurrence avec la politique fiscale nationale. Ceci nécessitera un engagement politique fort au travers d’un dialogue concerté entre les différentes administrations afin de convenir d’un cadre commun, au lieu que les décisions soient prises au niveau central et imposées aux administrations locales. En outre, les autorités nationales doivent consentir un effort pour mettre en place des systèmes d’informations viables et qui permettraient aux collectivités d’avoir une meilleure connaissance de leur potentiel économique et de mieux planifier leur développement.

Dans les collectivités, il sera nécessaire de mettre en place une administration fiscale locale qui sera en charge de piloter la politique fiscale, et plus généralement des services en charge de la finance de ces collectivités qui exerceront de façon concertée avec les services déconcentrés et centraux de l’administration centrale.

Plusieurs villes africaines engagées dans de telles stratégies ont vu leur capacité financière s’améliorer significativement au cours des dernières années. A Dakar par exemple, la mise en place d’une division dédiée aux taxes municipales (gérées directement par la ville) et sa collaboration avec les services centraux de la Direction Générale des Impôts et des Domaines (DGID) ont permis de porter la part de la fiscalité locale à 90% du budget de la ville en 2014 (contre moins de 80% en 2010). A Johannesburg, l’introduction d’une fiscalité locale a conforté les finances de la ville et à approfondir son urbanisation.

Si les autorités africaines ont pris la mesure de la nécessité de la décentralisation pour accélérer le développement de leurs pays, l’absence de moyen financier et la dépendance des administrations locales vis-à-vis des administrations centrales en matière de mobilisation des ressources locales, constituent une contrainte forte au rôle que ces administrations locales peuvent jouer dans le processus de développement. Il apparaît dès lors nécessaire de renforcer leurs capacités, notamment en ce qui concerne la gestion de leurs finances, et plus particulièrement en matière de fiscalité locale, pour leur permettre de participer pleinement aux efforts d’émergence du continent.

Foly Ananou


[1] La ville de Dakar a tenté en février 2015 d’émettre sur le marché financier local (20 Mds XOF au taux de 6,6% sur 7 ans) pour financer un centre commercial. Bien que l’opération est reçue l’accord des instances régionales chargées de la surveillance du marché financier, que la ville est notée A/A1 par l’agence de notation Bloomfield, basé à Abidjan et que les ressources financières que généreraient le projet permettraient de couvrir cet emprunt ; l’intervention des autorités sénégalaises (MEF), qui évoquaient la crainte d’une augmentation de la dette de l’Etat avec cette opération en cas de défaillance de la ville, a suffit pour annuler l’opération.

Poverty in Africa

The World Bank recently stated that the number of poor people in the world has declined by 3.2 points from 2012 to 2015 and now reaches 702 million people (a little less than 10% of world population).  At this pace, the World Banks predicts that extreme poverty could be eradicated by 2030. Theses numbers are even more impressive as the international poverty line has increased from 1.25 USD a day to 1.90.

It should be noted that in reality, this line remains unchanged. The principle used by the World Bank’s analysts is to keep the purchasing power parity rate and to inflate it at the 2011 prices. In other terms, purchasing and consumption haven’t changed but the prices have. This new line reflects inflation and not an upward variation of real capacities and that is for the best. World Bank’s estimates results are not linked to the methodology.

Concerning Sub-Saharan Africa, poverty rate went down from 56% in 1990 to 35% in 2015. The figures show that in African countries the fight against poverty is actually effective. Yet, on the 702 millions of people, about 346 millions of people are from Sub-Saharan Africa. Comparitively, they represented 285 millions in 1990. 

So, the 35% poverty rate announced for Sub-Saharan African may be due to a base effect. Over this period, African population has considerably grown and went from 523 millions people in 1990 to almost 1 billion in 2015. In comparison to other countries with a similar poverty level in 1990, the result is that the growing of African population came with a less pronounced increase of poor people. Indeed, in South Asia or East Asia and The Pacific, the number of people living in extreme poverty respectively went from 582 millions and 1 billion in 1990 to 225 millions and 84 million in 2015.

Obviously, the situation differs from country to country. Some have been through many years of socio-political crisis which have interfered with any solutions that would have improved the poorest’ living conditions. Besides, the numbers are only estimates that might be revised up or downwards when more precise data will be available. Beyond these methodologies, the numbers reflect the failures of the different programs (including Millennium Development Goals (MDG), private initiatives of NGO aimed at reducing poverty. Is the African context the problem, especially when these exact programs seem to work effectively in other countries? 

We already gave an answer in a previous article, insisting on the fact that these programs are focused on economic growth and do not take in account transmission channels and are not really adapted to local realities. Corruption (misappropriation of money) and socio-political tensions are many factors that counter the efficiency of these development programs. The lack of independent, autonomous development planification is another obstacle. Many countries undergo the evolution of their population without being able to give an appropriate solution. For example, the lack of urbanization policies results in the concentration of rural into non-inhabitable areas. These people are facing recurrent problems of flooding, which create sanitation problems, and then create delays in back-to-school seasons, which prevent the rising of living conditions of these people, who are going to be reported as poor. 

African economies are extroverted and outward looking but the recent economic performances had only a small impact on the situation of the poorest, because they do not participate at the improvement of the economy.  The solution to poverty strongly relies on the capacity of the countries to establish autonomous economic policies that will improve the conditions of the poor, just as other countries did. 

Is nothing had been done for more than 20 years? The answer could be: a lot but not enough. Obviously, if nothing had been done, the number of poor people in Africa would be way more important. The fight against poverty should be deepen, and it would take more responsible politics (economic, social and management) that aim a global well being of the society. If the financial approach of poverty is questionable, it may not constitute an argument. The approach used is based on an Western way of living, but an “African way of life” (even if it is difficult to give a definition in this era of globalization) is not a life without access to decent living conditions (education, nutrition, access to health care…).

Translated by Anne Sophie Cadet

Are African States able to finance their development ?

The durability of the current economic dynamics of African states is an acute issue, for this performance relies more on the exploitation of natural resources than on the exploitation of production factors with high added value (capital and labor). According to Kuznets’ definition [1] of economic growth as “a long-term rise in capacity to supply increasingly diverse economic goods to its population, this growing capacity based on advancing technology and the institutional and ideological adjustments that it demands”, the current dynamics needs a thorough transformation of African economies. All analysts agree on this.


The structural transformation is a must. These measures vary a lot but many of them are based on industrial sector. This process requires an improvement of conditions for pursuit of an activity in order to attract investments and favor industrial development. Here the State has to play a crucial role. The conditions for pursuit of an activity depend not only on laws and tax break but mostly on the institutions and the infrastructure quality: a politically stable country with no basic infrastructure (electricity, road, ICT etc.) is less attractive for investors than a politically unstable country with quality labor force and efficient infrastructure. Yet, only the State has the prerogatives of building infrastructure.


Articles published on this website have already discussed the many possible sources for States to finance development. It supposes that budgetary funds finance structural projects which make the countries more attractive and favor changes. However, nothing ensures that the States will invest the available resources in structural programs. See the different examples of debt crises, and recently Greek one. Those situations question the ability of African States to finance their development, in which case they succeed in mobilizing enough resources.


This article offers to analyze the budget expenditure structure of African countries and identify to what extent it can be an instrument of support to the socio-economic dynamics of the continent on the long-run. 


Sub-Saharan countries have great needs in infrastructure. According to the World Bank and the United-Nations [2], the coverage of those needs would require an investment from 16 to 18% of the GDP, with at least 11% dedicated to the construction of new infrastructure. Nowadays in sub-Saharan Africa, public investment is in average 6% of the GDP, with hardly 4% of the GDP dedicated to the construction of new infrastructure. It is to note that the situation is not the same in the region: some countries have already reached level of developments which don’t need heavy investments for infrastructure construction but which need to ensure its maintenance; others have just come out of a time of crisis and need high levels of expenditure for the State reconstruction. 
In spite of praises of the current transformations on the continent, especially infrastructure building, those data remind us that those transformations, if any, are very slow. The lack of available resources explains this situation. However, does State maximize the available resources to finance the investments?  The following figure provides some answers.

Source: IMF - Classification of the budgets of African countries in 2013 Source: IMF – Classification of the budgets of African countries in 2013

First of all, it is to be noted, from this figure, that African countries spend only what they have and they must be under pressure of their financial partners due to their commitment to control their deficit. They are all located in the diagonal line of the figure made by the budget size (as a percentage of the GDP) and the financial resources (tax and other non-tax resources, including those from the exploitation of natural resources). However, here are some gaps: the Central Africa Republic and Bissau Guinea are countries coming out of crisis, with huge needs and dependent on international subsidies and which then cannot afford to spend more than their internal capacities. Other countries, more extrovert, incur expenses through the use of debt (Gambia, Ghana, etc.) or international assistance (Burundi, Malawi, etc.). Curiously enough, some countries do not make use of their full potential: well-resourced Congo Republic and Gabon spend very few.


Most countries have very limited resources and thus, a low budget. According to the available data, the domestic resources mobilized by the States have trouble reaching the 35% advocated by the United-Nations. However, there are great disparities between countries. While Lesotho exceeds 50% for domestic resources, Nigeria in spite of its high economic potential, have trouble reaching 35%. This situation conveys a certain State “incompetence” to raise resources for the implementation of the budget policy. In this context, States leverage poorly economy as they have limited financial base.
Moreover, much of the resources finance unproductive expenditure (see the size of balloons on the graphic). In average, nearly 85% of the domestic resources raised are used for the payment of salaries, public orders invoices (goods and services) and some transfers or subsidies, at the expense of productive spending. If the debt service payments (principal and interests) are included, the share for profitable investments is very small. Debt and international assistance could be an alternative, but the resources are limited by the financial availability of the partners on the one hand and by the cost and the obligations linked to budget deficit on the other. Even if other sorts of financing are taken into consideration, States cannot go through those constraints. Those different sorts of financing mainly enable to diversify the risk portfolio and alleviate their burden on public finances and economies.


Those states are mainly “consumers-employer” whereas African countries need more “investor States”. The implement pace of the few current infrastructure programs suffers from the costly running of African administrations and does not convey their capacities. A better distribution key of expenditure should enable States to finance more productive investments and limit the use of external resources. Outside financial sources can be a constraint on the long run, even in the current background characterized by limited domestic resources.


Ethiopia with 14% of GDP as domestic resources is here a good example. His budget is restrained to 18% of the GDP and his unproductive expenditure (without debt services) absorbs only 24% of domestic resources. He is one of the countries who make the best advance in the HDI ranking between 2000 and 2013 and one of the most attractive countries in the continent, even if he is not said to be part of the “great African democracies”. One can think that Ethiopian State could be a better catalyst and could accelerate the implementation of structuring programs if he reinforces the domestic resources raising system. On the contrary, Nigerian State has a low financial capacity, despite his high economic potential: the domestic resources represent only 11% of his GDP, including 91% dedicated to running expenditure and wage payment. The majority of the sub-Saharan countries has a profile similar to Nigerian one with some variations. In some cases like in the Central Africa Republic, Guinea-Bissau, to a lesser extent Sudan, Madagascar, the decay and the resilience of the central administration explain this huge cost of running. Other countries do not have great needs in infrastructure construction, which limits investments budget to maintenance works: Lesotho, South-Africa, Mauritius, or the Seychelles. This is not a better option.


The purpose here is not to blame the running spending, in favor of investment spending. Actually, great investment policy does not ensure that the economy shall be more attractive or performing. Every invested dollar must be efficient. However, the impact of the running expenditure is very weak on the economy. Public order (for the administration running) and wage payment enable to boost consumption and form a market for some companies. This sort of spending does not lead to business environment changes in order to develop new activities or attract more important private funds. This policy is a way to maintain the economy in the same bases. Its importance in the budget of African States is sticking point on the role of States in development process. 


Nowadays, sub-Saharan States measure the role they could play in development process but they are still limited by their financial capacities and their internal management which consumes a great part of the resources they have. Development plans and more assistance from financial partners are useless without deep changes in the running of State administration. States mainly need to stop being « consumers-employers » and act to (i) reinforce the mechanisms of raising domestic funds, especially the fiscal system, (ii) reorganize the public spending, especially the wage bill. More generally, decisions for a better public finance management must be taken in order to save funds for public investment and make public spending more efficient. The funds left to States are numerous and the lack of budget disciplinary prevent from maximizing the domestic resources raising and spending. The ways to economic emergence for African countries requires a breakdown in the public finance management and disciplinary.

Translated by Mame Thiabe Diagne

[1] Nobel Prize speech (1971)
[2] Economic Development in Africa 2014 : catalysing investment for transformative growth in Africa
 

Les Etats africains sont-ils capables de financer le développement de leur pays ?

iLa question de la pérennité de la dynamique économique actuelle des pays africains se pose avec acuité, à la mesure où cette performance s’appuie davantage sur l’exploitation des ressources naturelles que celle des facteurs de production à forte valeur ajoutée (capital et travail). Si Kuznets[1] identifie la croissance économique comme « une hausse de longue période de la capacité d’un pays à offrir à sa population une gamme sans cesse élargie de biens économiques; cette capacité croissante est fondée sur le progrès technique et les ajustements institutionnels qu'elle requiert » alors le maintien de la dynamique actuelle passera sans nul doute par une transformation en profondeur des économies de la région. Sur cette question, tous les analystes tendent à s’accorder.

La transformation structurelle est une impérative pour les économies africaines, si elles aspirent à l’émergence. Si les mesures de la transformation structurelle sont diverses et variées, elle s’appuie sur le développement du secteur industriel. Ce processus requiert une amélioration des conditions d’exercice d’une activité afin d’attirer les investissements et favoriser le développement d’activités industrielles, ce qui confère un rôle prépondérant à l’Etat. En effet, les conditions d’exercice d’une activité ne se mesurent pas seulement aux lois et aux incitations fiscales. Elles se mesurent surtout dans la qualité des institutions et dans la qualité des infrastructures, de sorte qu’un pays stable politiquement et sans infrastructures (électricité, route, TIC, etc.) pourrait attirer moins d’investissement qu’un pays avec une main d’œuvre de qualité et des infrastructures performantes mais qui connaît quelques remous sur le plan politique. Or seul l’Etat dispose de la prérogative en matière d’installation des infrastructures.

Des articles publiés sur ce site ont déjà discuté les nombreuses sources de financement possibles pour permettre aux Etats de disposer de ressources suffisantes pour financer leur développement. Ceci suppose que les ressources budgétaires financent des projets structurels qui permettront de rendre les pays compétitifs en matière d’attraction des investissements et favoriser leur transformation. Toutefois, la disponibilité des ressources ne garantit pas systématiquement que l’Etat investisse dans des programmes structurants. Les différentes crises de la dette, et celle de la Grèce plus récemment, le montrent assez bien. Elles découlent généralement du fait que les dettes ont financé des dépenses qui n’ont pas généré assez de revenus pour assurer les remboursements. A la lumière de ces situations, il est important de se demander si les Etats africains sont prédisposés à financer leur développement auquel cas ils arrivaient à mobiliser des ressources suffisantes.

Cet article se propose d’analyser la structure des dépenses budgétaires des pays africains et d’identifier dans quelles mesures elles peuvent constituer un instrument de soutien à la dynamique socio-économique du continent sur le long terme.

Les pays d’Afrique subsaharienne ont des besoins considérables en matière d’infrastructures. Selon la Banque Mondiale et les Nations Unis[2], la couverture de ces besoins nécessiterait un investissement de 16 à 18% du PIB avec au moins 11% qui devraient être consacrés à la construction de nouvelles infrastructures. Aujourd’hui en Afrique subsaharienne, l’investissement public se situe en moyenne à 6% du PIB avec à peine 4% du PIB consacrés à la construction de nouvelles structures. Il faut noter que la situation assez hétéroclite dans la région : certains pays ayant déjà atteint des niveaux de développement qui ne nécessiterait pas des investissements lourds pour la construction d’infrastructures mais d’assurer leur maintenance ; d’autres sortent à peine de période de crise, nécessitant de fortes dépenses pour la reconstruction de l’Etat.

Malgré les discours laudateurs sur les transformations en cours sur le continent, notamment en matière d’infrastructures ; ces données tendent à nous rappeler que cette transformation si elle a lieu demeure très lente. Une situation que l’on explique aisément par le manque de ressources financières. Cependant, l’Etat optimise-t-il les ressources disponibles pour financer les investissements ? Le tableau suivant nous fournit quelques éléments de réponses.

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Avant toute chose, il convient de signaler, à la lecture de ce tableau, que les pays de la région ne dépensent que ce qu’ils ont, surement de façon « forcée » compte tenu des engagements en matière de déficit vis-à-vis de leurs partenaires financiers. Ils se situent tous sur la diagonale du cadrant formé par la taille du budget (en % du PIB) et les ressources financières (fiscales et autres ressources non fiscales dont celles issues de l’exploitation des ressources naturelles). Il existe cependant quelques écarts, notamment Centrafrique et Guinée Bissau, qui sont des pays sortant de crises, avec d’énormes besoins et sous perfusion d’aides internationales, et qui peuvent donc se permettre des dépenses excédant leurs capacités internes. D’autres plus extravertis engagent des dépenses qu’ils financent notamment à partir de la dette (Gambie, Ghana, etc.) ou d’aides internationales (Burundi, Malawi, etc.). Mais aussi, paradoxalement, certains pays de la région n’utilisent pas encore pleinement leur potentiel. La République du Congo et le Gabon qui ont plutôt des ressources confortables, ne dépensent que très peu.

La plupart des pays ont des ressources très limitées, se traduisant par un budget faible. Selon les données disponibles, les ressources internes mobilisées par les Etats peinent à atteindre les 35% suggérés par les Nations Unis. Il existe cependant de forte disparité entre les pays. Alors que le Lesotho excède aisément la barre des 50% en matière de ressources internes, des pays comme le Nigéria, pourtant avec un fort potentiel économique, peine à atteindre 15%. Cette situation traduit une certaine « incompétence » des Etats à collecter les ressources nécessaires pour la mise en œuvre de la politique budgétaire. Dans ce contexte, l’Etat n’a qu’un effet de levier très faible sur l’économie ; la surface financière dont il dispose étant très limitée.

En outre, une bonne partie des ressources financent des dépenses non productives (taille des bulles sur le graphique). En moyenne, ce sont près de 85% des ressources internes collectées qui sont utilisés pour le paiement des salaires, le paiement des factures liées aux commandes publiques (biens et services) et à quelques transferts ou subventions ; laissant ainsi une part incongrue pour les dépenses productives. Si on intègre les dépenses au titre du service de la dette (principal et intérêt), les Etats ne disposent que d’une marge très maigre pour financer  des investissements rentables. La dette et les aides pourraient prendre le relais dans ce sens, mais ces ressources sont limitées d’une part par la disponibilité financière des partenaires mais aussi leurs coûts et par les contraintes liées au déficit budgétaire d’autre part. Même si d’autres formes de financement sont prises en compte, les Etats ne pourraient s’affranchir de ces contraintes. Le recours à ces différentes formes de financement permettrait surtout de diversifier le portefeuille des risques pris par les Etats et d’alléger leur poids sur les finances publiques et l’économie.  

On est surtout ici en présence d’Etats « consommateurs-employeurs » alors que les pays africains auraient davantage besoin d’Etats « investisseurs ». Ainsi, si quelques programmes en matière d’infrastructures sont en cours d’exécution ; le rythme de leur mise en œuvre souffre surtout du fonctionnement budgétivore des Etats africains et ne reflète guère les capacités des pays. Une meilleure clé de répartition des dépenses budgétaires devrait permettre aux Etats de financer davantage des investissements productifs et de limiter le recours à des ressources financières externes, qui peuvent constituer à termes des contraintes à l’économie et ce, même dans les conditions actuelles caractérisées par des ressources internes limitées.

L’Ethiopie, dont les ressources internes représentent 14% du PIB s’inscrit dans cette logique. Son budget est modéré à 18% du PIB et ses dépenses non productives (hors service de la dette) n’absorbent que 24% des ressources internes. Il fait partie aujourd’hui des pays qui ont le plus progressé au classement IDH entre 2000 et 2013 et compte parmi les pays les plus attractifs du continent, pourtant il n’est pas cité parmi les plus grandes « démocraties » africaines. On est tenté de dire que si l’Etat dans ce pays approfondissait le système de collecte des ressources intérieures, il pourrait davantage jouer son rôle de catalyseur en accélérant la mise en œuvre des projets structurants ; contrairement à un pays comme le Nigéria. Ce dernier pays est caractérisé par un Etat dont la capacité financière est très faible, malgré son fort potentiel économique. Les ressources internes ne représentent que 11% du PIB dont près de 91% sont consacrés aux dépenses de fonctionnement et au paiement des salaires. La majorité des pays présente un profil similaire à celui du Nigéria. Certains consacrent toutes leurs ressources intérieurs ainsi qu’une partie des ressources mobilisés à l’extérieure (dons ou aides). Il faut toutefois préciser que la situation selon les pays est assez différente. Pour certains, cette situation tient davantage à la déliquescence de l’administration centrale, en lien avec les crises qu’ils ont eu à traverser et qui nécessite sa reconstruction. C’est le cas de pays comme la Centrafrique, de la Guinée Bissau et dans une moindre mesure, le Soudan ou le Madagascar. D’autres n’ont plus un besoin important en matière de construction d’infrastructures, ce qui leur permet de limiter leur budget d’investissement aux travaux de maintenance, ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle. C’est le cas de pays comme le Lesotho, l’Afrique du Sud, Maurice ou encore les Seychelles.

Le propos ici n’est pas d’incriminer les dépenses de fonctionnement au profit des dépenses d’investissement. De fait, investir abondamment n’est pas la garantie pour que l’économie soit plus attractive ou plus performante. Il faut surtout que chaque dollar investi soit efficient. Toutefois, les dépenses de fonctionnement n’ont qu’un impact très faible sur l’économie. En effet, la commande publique (pour le fonctionnement de l’administration) et le paiement des salaires permet de relancer la consommation et constitue un marché pour certaines entreprises mais ces types de dépenses n’induit pas une transformation de l’environnement économique, afin de permettre le développement de nouvelles activités ou d’attirer des capitaux privés plus importants. En gros, elles permettent d’entretenir l’économie dans son état. Leur importance dans les budgets des Etats africains constituent un point d’achoppement pour le rôle que pourrait jouer ces Etats dans le processus de développement du continent.

Si aujourd’hui les Etats des pays d’Afrique subsaharienne prennent la mesure du rôle qu’ils peuvent jouer dans le processus de développement de leurs pays ; ils sont encore fortement contraints par leur capacité financière mais aussi par leur gestion interne qui consomme une bonne partie des ressources dont ils disposent et mises à leur disposition par les populations. Dresser des plans de développement et solliciter davantage d’efforts financiers auprès des partenaires, servirait presque à rien et constituerait une pression supplémentaire sur leurs économies, si une réelle transformation dans le fonctionnement des Etats dans les pays africains ne s’opère pas. Il faudrait surtout que les Etats se démarquent de ce comportement d’ « Etat consommateur-employeur » et prennent des dispositions visant à (i) renforcer les mécanismes de collecte des ressources internes, notamment en matière de fiscalité et à (ii) assainir les dépenses publiques, notamment en ce qui concerne la masse salariale. Plus généralement, il faudrait prendre de mesures pour une meilleure gestion des finances publiques, afin de dégager des marges pour l’investissement public mais aussi afin de rendre la dépense publique plus efficiente. Les marges dont disposent les Etats sont encore grandes et le manque de discipline budgétaire empêchent d’optimiser la collecte des ressources internes et de les dépenser de façon optimale. Si les pays du continent veulent s’engager sur la voie de l’émergence (comme prôner par les différents plans de développement en cours), la rupture dans la gestion des finances publiques et la discipline s’imposent.

Afrique : le continent des pauvres ?

bm pauvreteDans un communiqué récent, la Banque Mondiale annonçait que le nombre de pauvres dans le monde aurait diminué de 3,2 points de pourcentage entre 2012 et 2015 pour s’établir à 702 millions de personnes, soit un peu moins de 10% de la population mondiale, et qu’à cette allure l’extrême pauvreté pourrait être éradiquée d’ici 2030. Cette donnée est d’autant plus impressionnante que le seuil a été révisé à la hausse, passant de 1,25 USD par jour à 1,90 USD.

Avant toute chose, il faut préciser qu’en termes réelles, ce seuil n’a point changé. La méthodologie utilisée par les analystes de la BM conserve le pouvoir d’achat réel et l’actualise au prix de 2011. En d’autres termes, il est considéré que la quantité de biens et services qu’une personne peut s’offrir n’a pas changé mais que ce sont les prix qui ont évolué. Ce nouveau seuil ne traduit donc qu’une augmentation de prix plutôt qu’une variation (à la hausse des capacités réelles) et c’est tant mieux. Les résultats des estimations effectuées par la Banque ne seraient donc pas liés à la méthodologie.

En ce qui concerne l’Afrique subsaharienne, le taux de pauvreté est passé de de 56% en 1990 à 35% en 2015. Une donnée qui tend à prouver que les pays africains luttent effectivement contre la pauvreté. Or sur les 702 millions de personnes concernés, 346 millions seraient d’Afrique subsahariennes contre 285 millions en 1990.

Le 35% annoncé comme taux de pauvreté en Afrique subsaharienne serait donc lié à un effet de base ; la population africaine ayant fortement cru sur la période passant de 523 millions en 1990 à près d’un milliard en 2015. Comparé à d’autres régions du monde (notamment ceux affichant un niveau de pauvreté similaire à celui du continent en 1990), le constat est que de façon absolue, la croissance de la population africaine s’est accompagné d’une augmentation de la population des pauvres mais à un rythme moins prononcée de sorte qu’il paraît négligeable. En effet, en Asie du sud ou en Asie de l’Est-Pacifique, le nombre de personnes en situation d’extrême pauvreté est passé de 583 millions et 1 milliard en 1990 respectivement à 225 millions et 84 millions en 2015.

Bien sûr la situation est très hétéroclite suivant les pays. Certains ayant subi plusieurs années de crises socio-politiques qui ont inhibé la mise en œuvre de toutes politiques susceptibles d’améliorer les conditions de vie des plus pauvres. En outre, les données discutées ici ne sont que des estimations et pourraient être révisées à la  hausse ou à la baisse quand seront disponibles des données plus précises. Au-delà de ces considérations méthodologiques, ces données traduisent un certain échec des différents programmes (y compris OMD), des initiatives privées (d’ONG) visant à réduire la pauvreté. Un contexte africain pourrait-il expliquer cette situation, d’autant plus que les mêmes programmes exécutés ailleurs dans le monde semblent aboutir à des résultats satisfaisants ?

Une tentative de réponse avait été fournie dans un article précédent en insistant sur la conception de ces programmes qui se focalisent davantage sur la croissance, occultent les canaux de transmission et ne sont pas parfois adaptées aux réalités locales. La corruption (qui se traduit par des détournements de fonds) et les tensions socio-politiques sont autant de facteurs qui obèrent l’efficacité des programmes de développement. Le manque de planification autonome du développement constitue, par ailleurs, un facteur entravant. Plusieurs pays du continent subissent l’évolution de leur population, sans pouvoir y apporter une réponse adéquate. A titre d’exemple, le manque de politique d’urbanisation se traduit par une concentration des ruraux (qui se sont déplacés vers les centres urbains) dans des zones non adaptées pour l’habitation. A termes, ces personnes font face à des problèmes récurrents d’inondation, qui à leur tour induisent des problèmes d’assainissement, retardent les rentrées scolaires, etc., qui obèrent toutes perspectives d’élévation du niveau de vie de ces personnes, qui seront tout naturellement comptabilisées comme étant pauvres. En outre, les économies africaines sont extraverties sur l’extérieur de sorte que les performances économiques récentes du continent n’ont eu que des impacts limitées sur la situation des plus pauvres, qui ne participent pas du tout ou que très peu à cette embellie économique. Il apparaît donc que la résolution de la question de la pauvreté repose fortement sur la capacité des pays en mettre en place de façon autonome des politiques économiques susceptibles d’améliore la situation les plus pauvres comme l’ont fait les autres[i].

Rien n’a-t-il donc été fait depuis plus de 20 ans ? A cette question, la réponse serait : beaucoup mais pas assez. De toute évidence, si rien n’avait été fait, le nombre de pauvre sur le continent serait bien plus important. Il faudrait davantage approfondir la lutte contre la pauvreté et cela passerait sans doute par une politique (économique, sociale et de gestion) plus responsable et qui s’attache à l’amélioration du bien-être globale de la société. Si la mesure de la pauvreté, via l’approche monétaire, est discutable, elle ne peut en aucun cas constituer un argument. Certes le modèle utilisé se base sur une conception occidentale du mode de vie mais « un mode de vie à l’africaine » (encore qu’il faudrait pouvoir en donner une définition dans le contexte actuel de mondialisation) ne stipule pas non plus  une vie sans accès aux fondamentaux d’une vie décente (éducation peu importe la forme qu’on lui donne, accès aux soins, nutrition, etc.).

Foly Ananou

 


[i] Cas des BRICS ?

L’Afrique devrait elle s’inquiéter du ralentissement économique en Chine ?

La Chine est devenue la locomotive de l’économie mondiale. De fait, le marché chinois est important et offre des opportunités : elle représente un marché de 1,4 milliard de consommateurs avec une richesse globale de 9,5 milliards USD. Ces dernières années a vu les relations entre l’Afrique et la Chine s’intensifier, une opportunité certaine pour l’Afrique. Plusieurs pays africains n’ont d’ailleurs pas hésité à saisir cette opportunité.

Les marchés à l’exportation des pays africains se sont ainsi déplacés (sans se diversifiés) de l’Europe vers l’empire du milieu. Les flux financiers au titre des IDE et de prêts affluent, avec des conditionnalités bien plus souples (démocratie, droits de l’homme, etc. ne sont pas des questions qui intéressent particulièrement les investisseurs et les autorités chinoises). Alors que les anciens partenaires (occidentaux) considèrent cette situation comme une certaine prédation économique chinoise en Afrique, les pays évoquent la nécessité de diversifier leur portefeuille de partenaires afin d’accélérer leur développement, pour davantage s’impliquer économiquement avec la Chine.

Sauf qu’aujourd’hui la Chine n’est pas un partenaire dans le pool de partenaires, il est de loin le principal partenaire du continent. Cependant, comme  William le soulevait : l’Afrique n’est pas le plus important des partenaires de la Chine ; ce sont plutôt l’Union Européenne, les Etats Unis ou le Japon. et c’est bien cela qui paraît inquiétant mais qui justifie aussi l’attitude africaine vis-à-vis des craintes qui sont formulées à l’égard de la présence chinoise en Afrique.

Paradoxalement, alors que le ralentissement en Chine inquiète (du fait qu’il est l’un des principaux acheteurs du monde), les pays africains se montrent sereins (très peu de débats sur la question). Une sérénité qui s’explique ou  tout simplement l’impuissance d’un habitant d’une maison préfabriquée qui voit venir l’orage ?

La Chine, c’est 17% des importations africaines en 2014 contre 8% en 2005 et 14% des exportations africaines en 2014 (6% en 2005) alors que l’Afrique représentait en 2014 un peu plus de 3% des exportations chinoises et à peine 5% des importations chinoises. La dépendance de l’Afrique vis-à-vis de la Chine est plus qu’une évidence et elle s’explique. La majorité des pays africains ont toujours été les fournisseurs des « ateliers » du monde.

Ils vendent à ceux qui ont des industries. Les industries occidentales s’étant délocalisées en Chine pour la plupart et l’émergence d’une industrie propre chinoise créent un nouveau marché à l’exportation de matières premières pour les pays africains ; les entrées de devises étant nécessaires pour assurer le « service de la dette ». La Chine produit beaucoup, vite et moins chère (même si la qualité des produits peut être remise en cause) et ses produits, qui s’adaptent à tous les types de bourses sont parfaits pour les consommateurs africains dont le pouvoir d’achat est faible.

Les commerçants africains l’ont compris. Le Gucci et le Versace sont hors de prix pour les Africains, même le wax ou woodin, tissus prisés par une bonne partie des populations d’Afrique subsaharienne (fabriqués en Hollande) ; pourtant ils veulent bien en porter. La solution, la Chine l’offre. Un maillot floqué « Idadis» (à la place d’Adidas) ou une réplique du wax en nylon, c’est presque la même chose (il faut bien être un spécialiste de la matière pour différencier) et est financière abordable. Les produits chinois inondent le marché africain, les motos « Yamaha », « Mate » ou « Honda » sont rapidement remplacées par des engins de fabrication chinoise (dont la résistance ne dure que le temps d’un accident).

La Chine s’est rapprochée de l’Afrique et répond à ses besoins les plus urgents. Elle s’est d’ailleurs mise à son niveau, certainement pour mieux le pousser vers le haut. Elle prend tout ce qu’elle peut et offre ce que les dirigeants africains exigent tant que cela permet à ces entreprises d’obtenir les ressources nécessaires pour maintenir les performances du secteur industriel, qui puise sa puissance du marché intérieur chinois mais aussi occidental. Elle dame le pion aux partenaires classiques et financent par des prêts dont les conditions sont jugées peu favorables (ils sont quand même semi-concessionnels, il faut le signaler), les infrastructures dont les pays africains ont tant besoin, sans regarder la « note » socio-politique.

Les pays africains sont peu regardants sur la façon (marchés directement accordés à des entreprises chinoises, qui n’emploient pas ou peu la main d’œuvre locale). Tant que l’infrastructure est en place, c’est l’essentiel. Il y a des contraintes électorales à tenir, même si ce n’est pas bien nécessaire pour gagner une élection (mais il faut bien justifier les intentions de se maintenir au pouvoir avec quelques réalisations en matière d’infrastructures).

Le partenariat avec la Chine paraît tellement lucratif qu’on n’en oublie qu’il peut être porteur de risques. A termes la croissance change de régime ainsi que ses moteurs. La Chine a aujourd’hui développé son industrie, par voie de conséquence les conditions de vie s’améliorent, les populations exigent ou exigeront plus. Pour les chinois, il faut bien penser à renouveler les moteurs de la croissance et c’est bien de cela qu’il s’agit actuellement. La Chine prépare l’avenir. Elle veut miser plus sur son marché intérieur. Dans ce changement, ses anciens partenaires, notamment ses fournisseurs, et donc l’Afrique, seront fortement impactés – à des degrés différents.

Certains pourront bénéficier d’impacts positifs, notamment ceux qui ont mis en place les conditions (main d’œuvre qualifiée, infrastructures, énergie, condition de travail souple, etc.) pour prendre le relais  en tant que « ateliers du monde » ; ce qui ne semblent pas être le cas pour l’Afrique dont le marché du travail est jugé très rigide et pas du tout intéressant pour attirer les investissements chinois ou dont les infrastructures et le capital humain sont encore insuffisants.

Pourquoi ? La réponse paraît évidente ! Tous les ingrédients sont déjà dans la sauce : la Chine nous vend ce dont on a besoin, nous prête de l’argent (qu’elle ramène chez elle à travers ses entreprises et qu’on devra rembourser quand même) et ne nous a rien enseigné. Nos exportations déjà très faibles dans les exportations chinoises vont se réduire alors que nos importations en provenance de ce pays vont augmenter, la balance commerciale au profit de la Chine va se creuser et par voie de conséquence, les entrées de devises seront moindres. Les pays africains auront plus de mal à tenir leur engagements financiers[1], cette fois pas seulement envers des partenaires « nationaux » mais envers des banques. Les conséquences de cette dépendance est déjà visible. La baisse de la demande chinoise a entrainé la chute du prix du baril et les gros exportateurs de brut en Afrique voient déjà leurs perspectives économiques se dégrader.

Catastrophe ? Pas tout à fait ! Si le partenariat avec l’empire du milieu est mis à profit pour faire du continent une zone économiquement attractive, les changements de politique économique en Chine n’auraient que des effets limités sur le continent. 6 ou 7% de croissance en Chine demeure quand même robuste et les opportunités pour l’Afrique sont certaines mais moindres ; les occidentaux s’inquiètent surtout parce qu’ils estiment que le pouvoir d’achat en Chine risque de se stabiliser et qu’ils ne pourront faire croître leurs ventes dans ce pays.

Une inquiétude qui serait d’ailleurs vite résolue, à la mesure où ils disposent d’un marché intérieur dynamique et capable d’absorber la production ; ce dont ne peut se prévaloir les pays africains, qui importent systématiquement l’essentiel de leurs consommations internes. Ces inquiétudes, sans pour autant être considérées comme une source de pressions supplémentaires pour les pays africains qui ont déjà assez de difficultés à tenir les pressions internes, devraient toutefois alerter les pays africains pour lesquels les enjeux du ralentissement de la croissance chinoise semblent assez importants.

Le risque pour l’Afrique est fort. Cependant, pendant qu’ils le peuvent encore, il faudrait que les pays africains accélèrent leur transformation vers une économie industrielle. A défaut, le tassement de la croissance chinoise va créer un « tremblement économique » en Afrique qui va remettre en cause les belles perspectives économiques du continent et les efforts réalisés ces dernières années en matière d’amélioration des conditions de vie. L’inaction constitue aussi une solution. Ce sera un bond de 10 ans, en arrière, avec de nouvelles initiatives d’allègement de la dette[2]. Peut-être qu’avec ce « reset », la politique économique des pays africains sera davantage plus prudente et permettra de positionner le continent comme futur « atelier » du monde.

 

[1] Conséquence de la baisse de la demande chinoise, les cours des matières premières vont chuter et la croissance africaine portée par les exportations de ces produits sera plus molle, ce qui se traduirait par une baisse des recettes pour les Etats

[2] en renforçant son partenariat avec le continent, dans les conditions, la Chine s’expose elle-même et devra se préparer à faire une initiative d’allègement de dette au profit des pays africains. 

Foly Ananou

Pourquoi la Côte d’Ivoire attire tant les investisseurs ?

En 2013, les flux d’IDE en direction de la Côte d’Ivoire ont plus que triplé par rapport à 2012, atteignant 621 millions d’euros (CEPICI). En 2014 et 2015, cette donnée devrait être encore plus importante. En outre le pays bénéficie de conditions allégées sur les marchés financiers (régional et international). Ses émissions de longue maturité (supérieur à 3 ans) sont sursouscrites à des taux relativement faibles par rapport à ses pairs de la région (6% en moyenne sur les émissions effectuées depuis 2013). Pour ses premières incursions sur le marché international, le pays a obtenu des taux relativement bas (5,625% pour la première portant sur 750 millions de dollars et 6,625% sur la seconde portant sur 1 milliard de dollars) là où les autres pays obtiennent des niveaux de rémunérations atteignant 10%.

Les partenaires bilatéraux mais aussi les institutions multilatérales se bousculent pour proposer des financements à la Côte d’Ivoire. Ainsi le pays a bénéficié en 2012 d’un C2D (contrat de désendettement et de développement) de la France et l’aide internationale qui a atteint son plus bas niveau durant la crise (100 millions de dollars) s’accélère, se situant à près d’un milliard de dollars en moyenne sur les 3 dernières années. La Chine ne compte pas être en marge. D’autres pays d’Asie tel que l’Inde et Singapour sont prêts à investir dans le pays. Les libanais, déjà fortement présents dans l’économie ivoirienne, tiennent à renforcer leur emprise. Les autres pays africains s’empressent d’acquérir des actifs en Côte d’Ivoire. Selon CEPICI, une bonne partie des investissements reçus par le pays en 2013 proviendraient de la sous-région ouest africaine. Les récentes visites du roi du Maroc à Abidjan portaient un cachet économique. Par ailleurs, toutes les multinationales qui souhaiteraient s’implanter en Afrique de l’ouest veulent désormais passer par la Côte d’Ivoire[1].

De toute évidence, la Côte d’Ivoire a le vent en poulpe (au-delà de l’affection qu’on peut porter au pays) que même les élections présidentielles d’octobre, qui inquiètent à raison des antécédents socio-politiques du pays ne semblent pas remettre en cause.

Qu’est ce qui explique cette attractivité de la Côte d’Ivoire et permettra-t-il d’améliorer les conditions de vie des populations ?

Une situation socio-politique tendue, mais sans danger. La Côte d’Ivoire a connu une période sombre dans son histoire et il serait difficile d’en faire pire. Avec les élections de 2011, le pays semble avoir tourné la page et cette situation tend à réconforter les investisseurs. Si le risque de heurtes n’est pas écarté après les élections à venir et que les défis sur le plan sécuritaire demeurent énormes, source d’instabilité ; il n’affecterait presque pas ou peu l’activité économique. Les tensions entre les différents partis ne se sont certes pas encore totalement dissipées et l’actualité des procès après les élections de 2011 est encore présente. Mais tout porte à croire que les populations sont plus aujourd’hui portées par leur avenir et la restauration de l’image « pays de paix » que leurs désaccords politiques. Selon des observateurs de France 24 à Abidjan, ces tensions qui se sont cristallisées avec une bagarre récente entre un « pro-Gbagbo » et un « pro-Ouattara » n’a fait que les choux gras de la presse et ne suffirait pas à inciter les populations à de la violence. Néanmoins, elle témoigne encore de la fragilité de cette stabilité politique, contenue aujourd’hui par le système en place, et qui pourrait à termes s’amplifier et plonger le pays dans une nouvelle crise.

Le réveil du géant, porté par une vision bien pilotée. La Côte d’Ivoire est la locomotive de la zone UEMOA, l’un des géants de l’Afrique de l’ouest en général, derrière le Nigéria, le Ghana et à côté du Libéria et de la Sierra Léone. La restauration de la situation socio-politique et la nécessité de reconstruire le pays, qui se sont traduites par un investissement public massif (10% en moyenne par an entre 2013 et 2015), a permis d’accélérer la croissance qui a atteint un taux de croissance de 8% en 2013 et 2014: la Côte d’Ivoire rattrape le retard qu’elle a accusé sur elle-même. Selon les prévisions du FMI, le pays devrait afficher un taux de croissance moyen de 6 à 7% entre 2015 et 2020. En outre, le taux de croissance de la population (2,6% par an selon les résultats du dernier recensement) est relativement faible vis-à-vis des perspectives de croissance ; ce qui se traduirait par une hausse (théorique) du pouvoir d’achat des populations : le PIB par tête passerait ainsi de 1403 USD en 2013 (2945 USD PPA) à presque 2000  USD (4500 USD PPA) en 2020.  En outre, le pays dispose d’énormes potentialités dans presque tous les secteurs (de l’agriculture aux services) que les autorités ambitionnent de valoriser avec la mise en œuvre du plan Côte d’Ivoire Emergent.

L’investissement public, concentré notamment dans les infrastructures (électricité, transport, etc.) transforme le pays et permet d’y réaliser des affaires de façon durable. Plusieurs réformes entreprises par les autorités entretiennent ce renouveau : la mise en place d’un nouveau code d’investissement et de nouveaux instruments d’encadrement du secteur privé, notamment un cadre de dialogue secteur public – secteur privé, un guichet unique pour les formalités de création d’entreprises, un tribunal de commerce ainsi qu’une plateforme d’échanges pour centraliser les appuis des partenaires au développement à l’environnement des affaires. La solvabilité apparente des consommateurs, l’ouverture du pays sur le marché régional constituent autant de facteurs qui contribuent à renforcer l’attractivité du pays pour les investissements privés.

Une concurrence régionale inexistante. La Côte d’Ivoire bénéficie en outre de la situation défavorable de ses voisins. Hormis le Ghana et le Nigéria et dans une moindre mesure la Sierra Léone et le Libéria avec leur ressources minières, les autres pays de la région sont minés par des difficultés qui entachent leur attractivité auprès des investisseurs. Avec un Sénégal naturellement sous doté et qui souffre de problèmes énergétiques et d’infrastructures ; une situation sécuritaire instable dans le sahel (Mali, Burkina et Niger) ; le Togo et le Bénin qui sont devenu des plateformes commerciales pour le Nigeria et offrent (malgré leur potentiel) peu d’opportunités d’affaires avec des infrastructures défaillantes et un cadre institutionnel faible et non sécurisant, la Côte d’Ivoire se présente de loin comme le seul pays de la sous-région capable d’accueillir les investissements étrangers, et ce d’autant plus qu’elle ouvre la voie aux autres pays (Mali, Niger, Burkina). La boucle ferroviaire, qui sera prochaine réalisée par Bolloré, vient davantage conforter cette position de la Côte d’Ivoire.

Malgré cet engouement que suscite le pays, sa situation sociale n’a que très peu évoluée. « Les routes ne se mangent pas » disent les abidjanais. Cependant, ces routes les « feront manger » à termes (en 2020), à en croire le plan Côte d’Ivoire Emergent. En effet, la croissance actuelle est essentiellement portée par ces projets d’infrastructures et l’exportation mais ce sont ces infrastructures qui constitueront le socle de l’émergence du pays. Elles permettront aux entreprises de profiter des potentialités du pays, de s’orienter vers de la transformation, donc d’employer, de participer à la redistribution de la richesse et de réduire la dépendance du pays aux produits importés … du moins théoriquement. Si une sortie de crise n’est pas toujours synonyme de relève économique (cas du Libéria et de la Sierra Léone), le pari semble aujourd’hui relevé pour la Côte d’Ivoire et la pérennité de ses performances dépendra des choix de politique économique des autorités, notamment en matière de capital humain. Si pour l’heure, la politique de l’Etat en matière d’infrastructures est bien définie et visible, celle portant sur le renforcement du capital humain reste à préciser.  

Loin de stigmatiser l’embellie économie et les transformations en cours en Côte d’Ivoire, il convient de signaler que l’attractivité du pays demeure fragile et pourrait être remise en cause par tout choc exogène, notamment sur le plan politique. Il urge donc de renforcer les mécanismes visant à sa pérennisation et à son appropriation par les acteurs économiques internes : inclusion financière, renforcement du capital humain, environnement des affaires sécurisant, fiscalité simple et renforcement des institutions.

Foly Ananou


[1] Consulter la page Côte d’Ivoire de Jeune Afrique