Cheikh Modibo Diarra : scientifique, mécène et maintenant homme politique

Né en 1952, Cheikh Modibo Diarra, Bambara originaire d’un village de la région de Ségou au Mali, est un vrai motif de fierté pour l’Afrique. Cet astrophysicien et navigateur interplanétaire fut le premier noir francophone à avoir intégré la NASA. Il a largement contribué au succès de l’opération Mars Pathfinder en 1996, que le président Bill Clinton a qualifié de mission la plus réussie de l’histoire de la Nasa.

Sa philosophie
Cheikh Modibo Diarra voit la vie comme le résultat d’un concours de circonstances et estime que son arrivée à la Nasa est due au hasard. D’autre part, il pense qu’il existe une intelligence collective universelle et que l’ensemble des êtres humains est capable de résoudre tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés (cancers, VIH, etc.). Cependant, l’individualisme et l’affiliation des individus à des groupes identitaires représentent un obstacle à l’émergence de cette intelligence collective. Or, parmi les jeunes Africains non scolarisés, il est possible qu’un seul d’entre eux, parmi les 6,5 milliards d’êtres humains que nous sommes, ait le cerveau structuré de façon tel qu’il puisse résoudre l’énigme du cancer ou du Sida. Mais cette personne va probablement rester dans la rue, finira peut-être par vendre du poisson au bord d’un fleuve et ce sera une perte pour l’humanité entière car personne n’aura pensé à l’envoyer à l’école.

Son engagement en Afrique
Malgré tous ses succès, Cheikh Modibo Diarra n’a pas oublié d’où il venait. Il se considère avant tout comme un Africain et met à profit une grande partie de son temps au développement du continent. En 1999, il décide de travailler à mi-temps afin de se consacrer à l’éducation en Afrique. C’est pourquoi il crée la fondation Pathfinder, un centre de formation professionnelle basé à Bamako. Dans le cadre de cette fondation, tous les ans pendant trois semaines, les trois meilleures étudiantes africaines en sciences et mathématiques sont entraînées dans le centre afin d’obtenir leur baccalauréat avec des résultats suffisamment excellents pour qu’elles soient acceptées dans les meilleures écoles du monde. En effet, après avoir découvert qu’en Afrique, 80% des enfants d’une famille atteignent au moins le niveau d’éducation de leur mère et qu’aucune corrélation n’a été établie avec le niveau d’éducation du père, Cheikh Modibo Diarra a compris que les femmes sont un pilier important du développement. Aussi, plus on éduquera les femmes africaines et plus l’Afrique engendrera des individus hautement diplômés.

En 2002, il prend un congé sabbatique pour créer un laboratoire de recherche sur l’énergie solaire à Bamako. Ce projet est un échec dû, selon Cheikh Modibo Diarra, à une mauvaise gouvernance de la part des dirigeants maliens. En 2003, il co-fonde l’Université numérique francophone mondiale qu’il préside jusqu’au 20 février 2006, date à laquelle il est nommé à la tête de Microsoft Afrique.

Les leçons qu’il tire de ses expérimentations
Suite à ces expériences, Cheikh Modibo Diarra estime que le problème actuel du sous-développement provient de la mauvaise affectation des moyens. Le budget du Mali est trop faible pour lui permettre d’investir dans tous les domaines. Il propose donc de concentrer les investissements sur des secteurs clés qui devraient créer un effet levier sur l’ensemble de l’économie, plutôt que de faire du « saupoudrage » comme le font actuellement les dirigeants africains, ce qui ne résout rien. Les secteurs clés dont il parle sont l’eau, puisque l’eau c’est la vie et que l’Afrique en regorge (fleuves, immenses nappes phréatiques sous le Sahara), l’agriculture pour atteindre la suffisance alimentaire, et l’énergie solaire (dont le sable du désert serait la matière première) qui coûterait beaucoup moins chère aux Africains.

De quelles forces dispose l’Afrique ?
Pour Cheikh Modibo Diarra, le plus grand problème de l’Afrique est un manque de confiance en elle-même. Or l’Afrique doit trouver des solutions endogènes au lieu de chercher des solutions extérieures, puisque le développement ne s’importe pas et qu’au final il est plus difficile d’adapter des solutions provenant de l’extérieur plutôt que créer ses propres solutions. Comment réussir ? Ce n’est pas bien compliqué. Le secret du succès c’est la discipline et la passion. Et cela est à la portée de tout le monde. En effet, la particularité de l’opération Mars Pathfinder était de réussir une opération importante avec moins de moyens (Faster, Better and Cheaper). « Quand une agence spatiale comme la NASA veut faire plus avec moins, elle ne peut trouver mieux qu’un Africain ». Car nous avons toujours su que la créativité et l’innovation peuvent se substituer aux ressources financières ! L’Afrique doit inventer son propre modèle. Un modèle qui allie bonne gouvernance, solidarité et tradition. De cette façon, selon Cheikh Modibo Diarra, nous pouvons créer un modèle plus performant que le modèle asiatique. 

Course à la Présidence de 2012
En septembre 2010, Cheikh Modibo Diarra, qui est également le gendre de l’ancien dictateur malien Moussa Traoré, fonde son propre parti, le Rassemblement pour le développement du Mali (RPDM) avec l’objectif d’être élu Président de la République du Mali en 2012. Malgré son entrée médiatique sur la scène politique malienne, il sera très difficile pour lui de s’imposer, d’autant plus que le Mali connait un nombre très élevé de partis politiques et que la grande popularité du président sortant, Amadou Toumani Touré dit ATT, « soldat de la démocratie » et lauréat du prix Kéba Mbaye de l’éthique, favorisera probablement les partenaires politiques de ce dernier.

 

Awa Sacko

 

La Chine-Afrique : entre nouvelle opportunité et nouvelle exploitation

 Le texte à venir est une compilation des réflexions sur la Chine-Afrique, issue d’une correspondance avec mon professeur d’histoire de khâgne. Ces réflexions se fondent sur mon expérience au sein de l’Ambassade de la République de Côte-d’Ivoire en République Populaire de Chine (Beijing) dans le courant de l’année 2009. Evoluant dans le département économique dont le travail tourne essentiellement sur la prospection et la veille, je fus aux premières loges pour observer et tenter d’analyser les relations entre ces deux entités. 

Bien que je connaisse déjà le phénomène, mon stage dans le service économique de l’ambassade de Côte d’Ivoire à Beijing (Pékin) m’a encore plus éclairé sur ce sujet : la Chine en Afrique. Aujourd’hui beaucoup d’entreprises chinoises sont implantées en Afrique et notamment Afrique de l’Ouest. Dans les nombreuses lettres d’entreprises chinoises que nous recevons tous les matins, beaucoup nous expliquent qu’elles aimeraient faire profiter la Côte-d’Ivoire de la croissance chinoise. Elles nous affirment également à quel point elles seraient fières de pouvoir contribuer au développement de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique en général. Ces entreprises sont de toutes sortes : petits, moyennes, grandes, et dans tous les domaines : l’électricité (beaucoup), le bâtiment, les services etc. Figurez-vous que certaines font même référence dans leur lettre à l’Histoire et plus précisément à celle de l’Afroasiatisme et son point d’orgue : Bandung où les principes de l’entraide entre deux continents étaient érigés.

A première vue, ces initiatives pourraient être louables. En effet, une telle coopération économique pourrait faire naître une sorte de développement mutuel par le biais de transfert de technologies, par les emplois créés sur place etc. La réalité est bien différente de tout cela. Par exemple, une entreprise, quelle qu’elle soit, pour construire ses bâtiments, va faire appel à des travailleurs chinois. Pire encore, les entreprises de construction chinoises, font appel elles-mêmes à des travailleurs chinois pour construire des infrastructures ivoiriennes. Conséquences de tout cela : on observe bien un développement rapide des infrastructures en Afrique, mais avec une population toujours aussi pauvre. Cette politique des grands travaux entamée dans toute l’Afrique de l’Ouest depuis quelques années pourrait grandement servir au développement des pays concernés et l’amélioration du niveau de vie de leurs populations. Au lieu de cela, l’Afrique est une nouvelle fois en train de manquer le coche! Par exemple, le développement actuel de la Côte d’Ivoire est un leurre : c’est un pays en permanente construction, et les infrastructures sont plus massives, plus impressionnantes, plus belles (après plusieurs années d’abandon de projets d’urbanisation). Mais face à cela, on a une population de plus en plus pauvre.

Le problème de la Chine avec l’Afrique est, je pense, le déséquilibre qu’il existe entre le pays et le continent en termes de croissance certes, mais également en terme de mœurs et cultures. Le responsable du service économique de l’ambassade m’expliquait que si les Chinois font appel à leurs ouvriers, c’est avant tout pour la docilité de ces derniers. Par exemple, les travailleurs chinois en Côte-d’Ivoire sont tout à fait prêts à travailler de nuit. Les équipes se relaient de telle sorte que les chantiers sont en branle 24h/24 ce qui permet de les terminer beaucoup plus vite. Un essai avait été effectué avec des travailleurs autochtones mais, ces-derniers ne voulant pas travailler au-delà de 19h, les dirigeants de ces entreprises s’en étaient remis à des ouvriers dont ils connaissaient le mode de fonctionnement : des ouvriers chinois. Peut-on le leur reprocher ? Bien sûr que non. On ne peut que constater ce décalage dans les méthodes qui provoque lui-même un recul des pays d’Afrique dans lesquels les entreprises chinoises se trouvent en grand nombre.

De mon point de vue, les véritables personnes à blâmer dans cette affaire sont les autorités ivoiriennes (et africaines en général) qui acceptent ce genre de deal. Finalement qu’est-ce que l’Afrique a-t-elle à gagner dans cette histoire à part des produits chinois non taxés à disposition, et quelques perceptions de taxes pour les collectivités locales ? L’Afrique est perdante, à nouveau. Mon supérieur m’expliquait que pour l’instant, le rapport de force était si inégal que les dirigeants ivoiriens ne pouvaient pas se permettre d’imposer, aux entreprises chinoises implantées dans le pays, d’embaucher des autochtones. Il espère néanmoins qu’ « avec le temps la situation changera ». Cela dit, dans ce contexte bien précis, je ne vois pas comment le temps fera pour améliorer les choses. Bien au contraire, il les aggravera. La Chine sera plus riche demain, et la Côte-d’Ivoire plus pauvre encore. Puis viendra le jour où la Chine n’aura plus besoin de l’Afrique pour se développer et la laissera tomber. Et l’Afrique se retrouvera une nouvelle fois face à elle-même sans savoir que faire, comme à la fin des années 60.

Mon supérieur m’explique que si on ne fait pas confiance aux travailleurs africains c’est parce qu’ils n’ont aucun réel savoir faire. Ils ne savent pas construire ; les nouvelles technologies leur sont étrangères. A partir de cette réflexion je me suis dit que nous étions dans un cercle vicieux car si l’Afrique n’a rien, on ne commerce pas avec elle. Et lorsqu’on décide de travailler « avec l’Afrique » c’est sans lui permettre de connaître les techniques actuelles qui pourraient la rendre plus performante demain. L’Afrique ne profite pas du possible transfert de savoir et de technologies qui pourrait s’opérer avec la Chine actuellement et c’est dommage. On ne peut pas obliger les Chinois à faire travailler des Ivoiriens sur les chantiers ivoiriens. Le mieux serait que les Chinois prennent d’eux-mêmes ces initiatives. Pour qu’ils prennent ces initiatives, il faudrait peut-être que les populations africaines changent quelque peu l’approche qu’elles ont du commerce, des échanges. L’Afrique a peut-être avec la Chine, une chance de devenir sujet de la mondialisation et non plus seulement l’objet de cette-dernière. Car c’est bien comme cela que je vois la situation pour l’instant. Les rapports entre la Chine et les pays africains, selon moi, ne sont qu’une nouvelle forme d’exploitation. Et je vois se substituer à la France-Afrique une Chine-Afrique bien que les rapports seraient d’un tout autre ordre. Vous comprendrez donc à quel point les cris « On veut les Chinois » me révulsent.

Alors, oui, on peut toujours affirmer que c’est là la faute des chinois etc. mais si cette nouvelle exploitation est possible, elle est avant tout due à l’apathie des dirigeants africains, leur incapacité également, à transformer les schèmes des sociétés qu’ils gouvernent. C’est une preuve d’ignorance que d’affirmer que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire comme le pensent certains… cela dit, je reste persuadé que l’Afrique est entrée dans le monde économique par la mauvaise porte, qu’elle en paie le prix et pire, qu’elle ne fait rien pour s’en sortir. Les dirigeants africains sont responsables, alors, finalement, peut-on réellement reprocher aux populations de crier « On veut les Chinois » ou « On veut les Américains. » ?

L’Afrique cherche ailleurs des modèles qu’elle est incapable de trouver chez elle. Nous n’avons pas de capitaines d’industries, nous n’avons pas de grandes entreprises, ni mêmes des PME (pourtant solides pour certaines) qui prennent le risque de se développer à l’international. L’Afrique se nourrit de l’agriculture (sans mauvais jeu de mot), c’est un mets bien maigre à l’heure des Ipods, micro-PC, et autres gadgets en tous genres de la nouvelle ère informationnelle.

Giovanni C. DJOSSOU

La Chinafrique, ou De l’intérêt bien entendu

 

A l’heure où la coopération Sud-Sud semble être la panacée selon les dirigeants africains, il est un pays émergent qui allie intérêts stratégiques et aide au développement sur le continent : la Chine. Le pays a en effet développé une stratégie d’intervention très efficace dans de nombreux pays d’Afrique, en sécurisant son accès à des ressources naturelles vitales pour sa croissance, mais également en contribuant au développement du continent à travers des financements à des projets que les banques traditionnelles hésitent à soutenir.

Le rapport de l’ONU intitulé La coopération de l’Afrique avec les partenaires de développement nouveaux et émergents : options pour le développement en Afrique  paru en 2010 analyse les intérêts chinois en Afrique, qui relèvent à la fois d’impératifs économiques et  d’un pragmatisme politique incontestable. La Chine a en effet multiplié  les investissements dans le secteur de l’énergie (pétrole, minéraux) et a redoublé d’efforts pour maintenir  de fortes relations commerciales sur le continent afin de s’assurer d’un accès privilégié aux matières premières et de  garantir des débouchés à ses exportations, principalement des technologies  à bas niveau ou intermédiaire. L’essentiel de la politique de coopération chinoise se concentre sur les pays riches en ressources naturelles (Angola, Nigéria, Afrique du Sud), et le modèle de développement intègre à la fois l’importation de matières premières et une coopération technique diversifiée (infrastructures, logements).  Le rapport montre que l’Afrique profite elle aussi de l’intérêt de la Chine pour ses richesses naturelles, le montant de l’aide au développement chinoise étant en constante augmentation depuis vingt ans.

Toutefois l’idée d’un pillage des ressources naturelles par la Chine est souvent évoquée par les médias occidentaux, affirmation remise en question dans un papier publié par la Banque africaine de développement en mai dernier, intitulé China’s engagement and aid effectiveness in Africa . L’auteur note ainsi que contrairement aux idées reçues, la coopération chinoise a joué un rôle globalement positif dans le développement du continent africain, en intervenant dans des secteurs où les acteurs du développement étaient peu présents, tels que les transports ou les NTIC. Il est pourtant difficle de faire la part entre aide et IDE et de schématiser le modèle de l’aide chinoise, compte tenu de ses composantes très diverses, allant de l’assistance technique à des allègements de dette.  Les tests économétriques publiés dans le rapport montrent une forte corrélation entre l’aide chinoise et deux autres facteurs, à savoir le montant de l’investissement direct à l’étranger chinois et la nature des relations diplomatiques avec le pays bénéficiaire.  En revanche, le montant du PIB par tête ou même les insuffisances en matière de gouvernance ne constituent pas des facteurs déterminants pour  l’attribution  de l’aide.

Les publications de recherche divergentes montrent qu’il  est encore tôt pour mesurer l’impact de la Chinafrique sur le développement en Afrique.  Face à la progression chinoise dans le pré carré des acteurs traditionnels du développement , un autre enjeu de long terme se dessine : la coordination entre les donneurs occidentaux et la Chine en matière d’aide au développement sur le continent .

 

Leïla Morghad

Haro sur le franc CFA

Le professeur d'économie Nicolas Agbohou, de nationalité ivoirienne, est l'auteur d'un essai de référence qui appelle à la fin de l'alignement du franc CFA sur l'euro et de la gestion de ses réserves par le Trésor français : Le franc CFA et l'euro contre l'Afrique. Terangaweb a souhaité interroger le professeur Agbohou sur certains points évoqués dans son livre et sur les stratégies à mettre en oeuvre pour une gestion souveraine du franc CFA.

Terangaweb : Pourquoi malgré le consensus des chefs d’Etat africains sur les problèmes de l’alignement du CFA au Franc français puis à l’euro, il n’y a toujours pas eu de tentative concertée de remise en cause du lien entre l’euro et la zone FCFA ?

Pr Agbohou : J’ai travaillé avec Abdoulaye Wade lorsqu’il était encore dans l’opposition et il me disait que lorsqu’il arriverait au pouvoir, son premier travail consisterait à démanteler le FCFA. Cela fait maintenant 11 ans qu’Abdoulaye Wade est au pouvoir. Tout cela pour dire que la remise en cause du lien entre l’euro et la zone FCFA est un long combat. De plus, personne ne prend le pouvoir en Afrique francophone sans la permission de l’Elysée. Il existe bien entendu des exceptions comme Laurent Gbagbo, qui confirment la règle. La France exerce sa domination sur l’Afrique francophone à travers deux éléments : l’armée et la monnaie. Celui qui prend le pouvoir s’engage auprès de la France à respecter ces deux éléments. Sinon il devient un ennemi objectif de l’Hexagone.
Il faut souligner que les institutions et les quatre objectifs du FCFA profitent complètement à la France. Prenons par exemple le principe de la convertibilité. Lorsqu’un pays comme le Sénégal a 50 milliards de dollars sous forme de prêts ou de dons, toutes ces devises sont stockées au trésor public français au vu et au su de tous.

Rappelons aussi les deux façons dont se fait la création monétaire. La première façon c’est lorsque vous venez me voir, si je suis votre banquier, en me disant que vous avez besoin de 200 millions. Je crédite alors votre compte et désormais je me tourne vers la banque centrale qui va me prêter cet argent à un taux d’intérêt directeur, que je vais vous majorer d'une marge qui constituera mon gain. Il en résulte que la quantité de monnaie en cirulation dans l'économie est  influencée par la Banque Centrale qui augmente ou diminue son taux d'intrêt directeur pour réguler la masse monétaire injectée dans l'économie.La banque centrale est toujours un établissement public qui appartient à un Etat ou à un groupe d’Etats. D’où la possibilité pour l’Etat de donner des instructions à la Banque Centrale pour faire baisser le taux directeur. De ce fait le banquier commercial baisse aussi son taux d’intérêt qu’il facture au client. Donc la quantité de monnaie entre les mains des agents financiers s’accroît.

La deuxième méthode de création monétaire, c'est la conversion des devises en monnaie locale: la banque crée de la monnaie locale en contrepartie des devises qu'elle reçoit de ses clients. Or tous ces instruments ne sont pas aujourd’hui entre les mains des Etats d’Afrique francophone. Les trois banques centrales sont inféodées au pouvoir de la France.

Terangaweb : Mais plus précisément, si les chefs d’Etat prenaient la décision de sortir du FCFA, en seraient-ils vraiment capables ?

Pr. Agbohou : Il y a une modernisation de la colonisation et celui qui entre dans ce système ne peut pas faire grand chose. A moins que les chefs d’Etat ne se mettent d’accord pour dire ensemble « nous ne voulons plus du FCFA ». Actuellement les Présidents ne font pas cette révolution. A celui qui prendrait une telle décision arriverait ce qui est arrivé à Laurent Gbagbo. Prenons encore le cas de Modibo Keita qui en 1962 a décidé de sortir du FCFA à une époque où le contrôle de la France était encore fort. La France a alors profité des erreurs économiques de Keita. Ce dernier a en effet commis plusieurs erreurs dont le sentimentalisme économique. Dans un contexte de guerre froide, il s’est mis du côté communiste en nationalisant tout le commerce, ce qui a cassé le dynamisme de la tradition commerciale malienne. Ensuite il a fait disparaitre le secteur privé et il n’y avait plus que l’état pour embaucher, d’où un triplement du nombre de fonctionnaires. La monnaie nationale a alors été utilisée pour rémunérer les fonctionnaires qui eux mêmes ne produisaient rien. L’inflation a alors considérablement augmenté et il a passé son temps à lutter contre cette inflation de la monnaie malienne. Lorsque le 19 juillet 1967, Keita a voulu revenir au FCFA, la France a imposé deux conditions : une dévaluation de la monnaie malienne de 50% et un Président de la banque centrale inféodé à la France. C’est ainsi que le Mali a intégré la zone de 1967 à 1984 en pensant qu’en dévaluant sa monnaie, le pays pourrait vendre plus facilement son coton, ce qui est faux. Cette expérience malienne a marqué l’esprit africain et plus aucun chef d’état ne veut prendre ce risque. Rappelez vous la phrase de De Gaulle « vous voulez prendre l’indépendance, prenez en aussi tous les risques ».

Terangaweb : Concrètement si on devait recouvrer notre totale liberté de gestion du FCFA, comment devrait-on s’y prendre et quels seraient les défis à relever?

Pr Agbohou : Souvent les Africains s’imaginent des choses compliquées qui n’existent pas. Si on prend la décision de quitter la zone, il y aura deux grandes phases. D’abord il faut suivre le processus législatif avec un gouvernement qui, ayant pris cette décision, dépose son projet de loi à l’Assemblée nationale qui, à son tour, se chargera de son adoption. Une fois la loi votée, il faudra importer les machines qui produisent la monnaie et nous produirons ainsi notre propre monnaie. Cela est simplement mécanique.

Terangaweb : Oui mais au-delà des questions logistiques, quel sera l’accompagnement politique et économique pour éviter que la création de notre monnaie ne soit un échec ?

Pr Agbohou : La décision politique de battre sa propre monnaie est la conséquence logique de l’indépendance économique. Autrement on est dans un système de troc. Après, il faudra gérer la monnaie avec rationalité. Et cela se fait aussi avec l’expérience. Il ne faut pas jeter l’anathème sur tout un continent sous prétexte qu’on n’y dispose pas de compétences managériales. Ce sont les Noirs qui ont été les premiers à créer la monnaie. Au Ghana, il y a une gestion très rigoureuse du Cedi et cela est assuré par des Africains.

Terangaweb : Comment expliquez-vous que la zone CFA reste attractive pour plusieurs pays, comme la Guinée-Bissau qui l’a intégré en 1999, alors qu’on parle d’une possibilité pour la Guinée Conakry d’adopter également le FCFA ?

Pr Agbohou : La première raison est que les gens sont dans l’ignorance : les gens ne savent pas le mal que fait le FCFA aux populations africaines. Pouemi Tchundjang, l’auteur de Monnaie et servitude, a été retrouvé mort. Avant lui en janvier 1963, le président togolais Olympio a été aussi tué parce qu’il s’opposait au FCFA. On ne doit pas accepter que les jeunes Africains vivent dans cet esclavage monétaire mais il ne faut pas attendre ce changement de l’Occident. C’est à nous même de nous engager dans la lutte pour le pouvoir. Nous avons le devoir d’informer rationnellement nos jeunes générations.
De plus, tous les dirigeants qui prennent le pouvoir, y compris Alpha Condé récemment, s’accrochent à la puissance de la France. Ceux qui sont informés, à savoir les élites politiques, ont passé des pactes avec la France. L’impérialisme est encore violent. Dans mon livre, j’ai aussi demandé la décolonisation mentale des élites car les élites africaines sont toujours colonisées. Tous nos livres scolaires viennent de l’Europe ; l’élite doit être décolonisée mentalement et éclairer les décideurs.

Terangaweb : N’avez-vous pas peur qu’on vous reproche de ramener tous les problèmes de l’Afrique à la question du FCFA ?

Pr Agbohou : On ne peut pas obliger les gens à aller travailler. Tout le monde veut rentrer au pays mais à quoi ça sert ? Il suffit de payer les Africains pour qu’ils travaillent, sinon ils ne le feront pas. Aujourd’hui on demande aux chefs d’Etat de payer les gens. Ils ne peuvent pas car l’inflation n’est pas seulement d’origine monétaire ; il y a un manque d’argent en circulation. La monnaie est la base de la mise en œuvre du génie créatif d’un peuple. Pour enfermer ce génie, il suffit juste de lui confisquer sa monnaie.

Terangaweb : Et qu’est ce qui garantit qu’avec notre monnaie nous nous développerons ?

Pr Agbohou : J’ai proposé deux solutions qui peuvent s’appliquer aux pays d’Afrique francophone pris isolément. La première est la monnaie. La deuxième réside dans la transformation sur place de toutes les matières premières en produits finis qui génèrent de la valeur ajoutée. Le problème aujourd’hui est que nous vendons des matières premières à vil prix.

Prenons l’exemple de la tasse de café vendue à Paris au prix de 2 euros. On y met à peu près 10 grammes de café. Des 1000 grammes qui composent un kilo de café moulu, on peut donc préparer 100 tasses de café vendues à 2 euros l’unité, soit un prix total de 200 euros. Or le prix au kilo payé au producteur de café ivoirien par l’Etat s’élève dans le meilleur des cas à 300 FCFA. En intégrant une marge de 200 FCFA, l’Etat revend ce même kilo de café au niveau du port d’Abidjan au client européen à 500 FCFA, c’est-à-dire 0,76 euros, et donc même pas 1 euro.

Ainsi donc le Nord et le Sud échangent pour générer 200 euros dont le Sud ne tire qu’un seul euro. Pourquoi ? Parce que l’Européen qui va en Afrique prend son bateau, paie l’assurance à des compagnies européennes, puis le produit rentre dans les usines dans lesquelles travaillent les Européens, puis les sociétés d’emballage, puis les supermarchés, puis ceux qui travaillent dans les bars. Tout va à l’Europe. Les Africains souffrent de l’extraversion économique. Il faudrait un développement endogène avec des transformations locales. Il est nécessaire d’importer les outils de fabrication chez nous et de faire tout le travail à l’échelle locale pour pouvoir vendre à 100 euros le kilogramme du café par exemple. La Côte d’Ivoire pourrait vivre 3 ans sans rien si elle demandait seulement 6 euros pour le kilo de café vendu et 40 ans si elle en demandait 100 euros.

On ne peut pas revendiquer la vraie liberté si on n’a pas d’assise économique. On ne pas avoir cette dernière si on persiste dans la mendicité financière. En plus, on ne peut rien faire en étant dans la zone CFA. Si on a demandé l’indépendance, c’est pour acquérir par la suite la souveraineté économique ; or le summum de l’économie c’est la monnaie. Pour avoir 1 euro il faut 655 FCFA ; la Corée du Sud donne 1 500 Wongs pour un euro, l’Indonésie 12 000 Rupiahs, l’Iran 14 500 rials, le Vietnam 27 000 dongs. Et cela ne veut pas dire que ces pays sont moins développés que les pays africains. Leur dénominateur commun est que ce sont des pays qui gèrent leur propre monnaie. Ils sont tout simplement libres, ce qui n’est pas le cas des pays d’Afrique francophone.
En Afrique noire francophone on est convaincu que le développement s’importe, ce qui est faux. Tant que l’on n’aura pas pris conscience que nous vivons dans un monde conflictuel et que la première nécessité est de satisfaire nos besoins primaires, on ne s’en sortira pas.

 

Interview réalisée par Awa Sacko, Emmanuel Leroueil et Nicolas Simel
 

Tidiani Tall, un entrepreneur africain

Monsieur Tidiani (Jeff) Tall est un ingénieur diplômé de l’Ecole Polytechnique (Paris), entrepreneur en série et auteur de l’essai Réparer l’Afrique, une bonne fois pour toutes.

Bonjour M. TALL, Pouvez-vous nous présenter votre parcours universitaire et professionnel ?
Mr Tall : Né au Mali et de père diplomate, enfant, j’ai connu beaucoup de pays. Pour que je me fixe quelque part, mon père m’envoya en France où je fis les Classes Préparatoires au Prytanée Militaire de la Flèche dans la Sarthe. Je réussis à intégrer l’Ecole Polytechnique en 1990 après une 5/2 en tant que français. Après une spécialisation à l’ENSPM (Ecole Nationale Supérieure des Pétroles et Moteurs), j’ai débuté ma carrière chez Morgan Stanley (Banque d’affaires) à Londres en tant qu’analyste pendant deux ans. Par la suite j’ai démissionné et suis retourné au Mali monter une boîte de transports de carburant dans le domaine de la raffinerie. Face à un climat peu propice aux affaires (concurrence du secteur informel etc.), cette expérience n’a duré que trois années. Porté par la vague des dotcom (.com) à la mode, je créai une start-up Espirituality.com, aux Etats-Unis, qui n’a pas survécu à la bulle technologique des années 2000. Après un passage chez Roland Berger à New York en tant que consultant en stratégie pendant deux ans, j’ai travaillé à Dubaï dans un cabinet de marketing pour me rapprocher un peu plus de ma famille. Depuis début 2010, je suis en poste chez un leader mondial des matériaux de construction en temps que Vice Président afin de développer la partie vente et logistique en Afrique Subsaharienne.

De nos jours, on fait la promotion de l’innovation et de l’entreprenariat dans nos écoles. En temps qu’entrepreneur en série, quels conseils donnez-vous aux entrepreneurs en herbe ?
Mr Tall : Entreprendre sans expérience préalable n’est pas très raisonnable, ce fût mon cas. Il est préférable d’acquérir d’abord de l’expérience et de nouer des relations professionnelles avant de lancer une entreprise. Créer une start-up en Afrique requiert aussi de bien connaitre son secteur et d’y investir que si on trouve un réel besoin non satisfait ou mal satisfait par le marché. En fin de compte, je vous conseille de n’entreprendre que si vous êtes passionné et que vous ne pouvez pas vous empêcher de vouloir créer du travail, des produits et du profit. L’écosystème de l’enseignement supérieur français fait qu’en moyenne, on gagne plus si on suit un parcours classique.

A votre avis l’entreprenariat a-t-il changé au fil des années ?
Mr Tall : Oui. Le coût d’entrée dans une activité commerciale est devenu moins élevé. Avec une dizaine d’euros et quelques heures, on peut acheter un nom de domaine et produire du contenu original. Ca permet entre autres de tenter quelque chose en gardant son boulot ou en continuant ses études.

D’ où vous est venue l’idée d’écrire votre livre ?
Mr Tall : C’est venu avec la célébration du cinquantenaire de l’indépendance de la Guinée en 2008. Ce pays démuni n’avait honnêtement rien à célébrer avec une telle situation économique. C’était aussi un moyen de dire aux dirigeants africains qu’on n’est pas satisfaits de leurs actes.

Vous dédicacez votre livre à certains africains en écrivant : <<A tous mes amis africains qui ont rejeté toute participation aux systèmes corrompus et immoraux qui ont pris en otage tout un continent, au prix de sacrifices personnels incommensurables. On vous a traité de fous à lier, de perdants, d’aigris ou de doux rêveurs. En ce jour, je vous salue>>. Pouvez-vous commenter ces propos ?
Mr Tall : J’ai beaucoup d’admiration pour les … idéalistes. J’utilise ce mot pour résumer ma pensée. J’admire ceux qui ont su garder et qui gardent encore leurs principes dans un milieu hostile où il n’y a pas vraiment de gendarme. Je voulais féliciter ceux-là dans mon livre parce qu’on entend rarement parler d’eux.

En lisant votre livre, on se rend compte que vous vous basez sur deux piliers : la jeunesse et les nouvelles technologies de l’information. Pourquoi ce choix ?
Mr Tall : Je pense que vous, la jeunesse actuelle, êtes une génération sans complexes. Vous n’avez pas le complexe du colonialisme, du blanc et vous êtes aussi plus exposés au reste du monde grâce à la technologie. Vous savez, la technologie est un outil qui supprime la censure. Prenez le cas de mon e-book (livre électronique), une fois diffusé, c’est très difficile de stopper sa diffusion. Sans le net, il n’aurait été lu que par ma famille proche par exemple.

Vous écrivez dans votre livre que votre vœu est qu’il soit une sorte de livre viral dont le message contaminerait tous les décideurs africains en même temps. Le retour que vous avez reçu à-t-il répondu à vos attentes ?
Mr Tall : L’écho des moins de 25 ans a dépassé mes attentes. Par contre, du côté des décideurs, j’ai été déçu. J’ai pensé mon livre comme un facteur de déclenchement. En Afrique, on est à l’heure des activistes. On a besoin d’une « bourgeoisie éduquée » qui anime les foules pour bouger les choses. Einstein disait que « La folie est de toujours se comporter de la même manière et de s'attendre à un résultat différent ». Mon livre fait appel aux activistes en leur répétant des idées classiques. Mais je pars sur le principe que si telle chose arriverait, les conditions seraient bien meilleures. Le printemps arabe a eu le mérite de donner la démocratie aux pays du Maghreb et de rendre les dirigeants africains moins arrogants. Actuellement, je ne suis pas un homme politique ; aux activistes de nos pays de prendre le relais !

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants africains en France ?
Mr Tall : Je leur dirai d’être pragmatiques et surtout de chercher à se construire. Ils doivent chercher l’expérience là où ils peuvent. Que ça soit en Malaisie, en France ou ailleurs en attendant de meilleurs auspices. Prenez l’exemple des Indiens et des Chinois. Ils peuvent rentrer chez eux actuellement car leur système est prêt. Ce qui n’est pas encore notre cas. Pour ceux qui retournent maintenant, c’est un choix que je respecte bien sûr. Je pense que l’heure est plus aux activistes et à ceux qui ont un tempérament pour la confrontation. Les étudiants ont plus intérêt à se former davantage, au risque d’un taux d’échec élevé car le système n’est pas encore prêt .Entre temps, les choses auront bien évolué en Afrique.
Permettez-moi de revenir sur l’entreprenariat. D’habitude, on insiste sur l’importance des langues étrangères mais on oublie la comptabilité. C’est le langage des affaires. Plus vous montez au sein d’une entreprise, plus les chiffres deviennent importants. Dans les écoles en France, les étudiants ont tendance à la regarder de haut. Donc, je vous dirai : apprenez la comptabilité et pratiquez-la !

 

Interview réalisée par Moustapha Sène et Abdoulaye Ndiaye

 

Pour aller plus loin: http://www.fixingafrica.com/fr/ et http://www.africa2030.org/

 

Zimbabwe : voyage au bout de la nuit

Les superstitieux y verront sans doute une confirmation de leur mauvais présage. Dernier pays dans l'ordre alphabétique, le Zimbabwe occupe également la dernière place du classement des Nations Unies sur le développement humain. Une triste position de lanterne rouge qui témoigne de l'état de déliquescence engendré par la crise aiguë que connaît le pays depuis une décennie maintenant. Opposition baillonée et violation récurrente des droits de l'homme, mise au ban de la communauté internationale, corruption endémique et clientélisme, hyperinflation et économie en lambeaux, délabrement inquiétant des structures sanitaires et éducatives, taux de prévalence élevé du VIH et espérance de vie en chute libre, émigration accélérée des forces vives de la nation…

Dans la vaste galerie des trophées chers aux afro-pessimistes, le Zimbabwe est assurément une pièce de choix. Celle que les esprits chagrins du continent noir montrent afin de conforter leur propos, balayer définitivement toute objection, comme pour dire d'un air entendu : "Vous voyez, c'est bien ce que je vous disais…" Un condensé poussé jusqu'à la caricature de toutes les tares frappant encore l'Afrique, où même les meilleures volontés s'échinent à trouver des motifs d'espérance.

Il semble y avoir dans le destin contemporain du Zimbabwe une fatalité dont la logique défie le bon sens. Voilà une nation qui est à bien des égards favorisée : des ressources minières importantes, des terres fertiles en abondance, un réseau décent d'infrastructures laissé par l'ancien colonisateur britannique, et surtout une population jeune et proportionnellement mieux éduquée que dans bon nombre d'autres pays africains. Une combinaison a priori gagnante et qui permettait de justifier un optimisme de bon aloi lorsque le pays accéda définitivement à l'indépendance en 1980. Trois décennies plus tard, l'espoir raisonnable de lendemains meilleurs s'est mué en défiance absolue. Tragique présent fait d'accablements, et sans perspective immédiate d'horizon plus dégagé.

Un pays en faillite

Précaire, difficile, préoccupante, catastrophique… Les qualificatifs pour juger la situation actuelle du Zimbabwe donnent le ton. La violation des droits élémentaires de la personne restent pratique courante et malheur à qui ose protester. Le tout puissant parti ZANU-PF continue toujours d'exercer son impitoyable magistère et contrôle sévèrement médias, armée, police, services secrets et justice. Il lui faut bien cela pour faire le vide autour de lui et régner sur un pays en banqueroute, où 95 % de la population active est au chômage (terreau propice au secteur informel et aux combines en tous genres qui sont nécessaires à la survie de tout un chacun). Autrefois grenier de toute l'Afrique Australe, le Zimbabwe est désormais dans la situation ubuesque de vivre sous perfusion de l'aide alimentaire mondiale (près de la moitié de ses 12 millions d'habitants avait ainsi besoin d'une assistance nutritionnelle en 2008). L'expropriation massive des fermiers blancs alliée à un clientélisme dévastateur (consistant principalement à redistribuer les terres ainsi libérées aux anciens compagnons de lutte de la guerre d'indépendance) auront à cet égard été particulièrement néfastes.

Conséquence de la dégradation continue des infrastructures, les coupures d'électricité sont légion et les systèmes éducatifs et sanitaires partent à vau l'eau. S'agissant de ce dernier, les conditions sont désastreuses : fermeture de structures hospitalières pour défaut de paiement des fonctionnaires, choléra endémique, prévalence élevé du VIH (près d'un cinquième de la population adulte est infecté, un des plus forts taux de la planète) et chute continue de l’espérance de vie (tombée de 60 ans à 45 ans entre 1990 et 2009).

Cette conjonction de difficultés ne pouvait qu'aboutir à une catastrophe économique. Le PIB actuel est ainsi inférieur à ce qu'il était en 1980, au moment de l'indépendance. 30 ans pour rien. Quant à l'inflation, les zimbabwéens se souviendront pendant longtemps des dernières années de la décennie 2001-2010. Au pic de la crise économique à la fin de 2008, alors que le monde entier faisait face au spectre de la pire dépression depuis 1929, le pays s'asphyxiait à lutter en vain contre une hyperflation qui ravageait le pouvoir d'achat de ses résidents, déjà dérisoire.. Un taux annualisé de 231 millions % et 1 $ américain correspondant à un peu plus de… 11 milliards de $ du Zimbabwe. Dans l'histoire contemporaine, il faut remonter à l'Allemagne vaincue de la république de Weimar des années 20 pour pouvoir disposer d'un exemple comparativement équivalent.

Un problème nommé Robert Mugabé

Alors, à qui la faute ? On ne saurait réduire l'explication de la trajectoire (malheureuse) de toute une nation à un seul élément. Pourtant, s'il était donné de fixer un visage à la fatalité qui touche si durement le Zimbabwe, celle-ci prendrait les traits d'un vieillard cacochyme et ombrageux. Vindicatif, tout en étant doué de lucidité et de rouerie. Et quand cette fatalité personnifiée se trouve tenir le gouvernail du navire depuis plus de 30 ans, les conséquences ne peuvent qu'être à la mesure du pouvoir exercé sur les destinées de la nation : énormes. Hier héros de la guerre d'indépendance et chef d'Etat portant sur les fonds baptismaux la jeune nation zimbabwéenne, Robert Mugabe n'est plus aujourd'hui qu'une figure lugubre de président s'accrochant désespérément à un pouvoir qui l'a enivré jusqu'à la dernière extrémité. Résumant fort justement le cas Mugabe, un article paru sur le site d'information Rue 89 le qualifiait de "libérateur devenu oppresseur". On ne saurait mieux dire.

L'homme est complexe. De Mugabe le chef de guérilla en Rhodésie du Sud (ancien nom du Zimbabwe avant l'indépendance), on retiendra le courage, la combativité et la détermination. Courage d'affronter un adversaire aux forces très souvent supérieures. Combativité lorsque le révolutionnaire "Comrade Bob" dirigeait en personne les opérations coups de poing de la ZANLA (branche militaire et clandestine de la ZANU), au péril souvent de sa propre vie. Enfin, détermination à ne jamais abandonner la lutte, et ce en dépit de toutes les afflictions qu'il eut à connaître (10 ans de prison entre 1964 et 1974, perte de nombre de ses proches…) jusqu'à la victoire finale des accords de Lancaster House qui aboutirent à la véritable indépendance du pays en 1980 (par opposition à celle décrétée unilatéralement par la minorité blanche en 1965 et fondée sur un régime raciste similaire à l'apartheid du voisin sud-africain). C'est le Mugabe héros, celui chanté et célébré par toute une nation en liesse il y a trente ans. Mais un homme doit toujours être pris d'un bloc, afin d'être pesé et jugé à l'aune de ses forces et faiblesses, sa part de grandeur et de compromissions.

A cet exercice délicat, l'actuel président zimbabwéen a échoué, d'ores et déjà condamné unanimement par ses contemporains. Quant à la Postérité, elle se chargera probablement de remettre en perspective ce singulier parcours, mais on a peine à croire que son jugement sera différent. Personne ne pouvait prédire en 1980 ce qu'il adviendrait au cours des décennies suivantes. L'observateur attentif de l'Histoire a néanmoins pour lui cette faculté de regarder la séquence des évènements a posteriori et d'en tirer ainsi une logique susceptible de clarifier le cheminement ultérieur suivi. Tout ce raisonnement pour répondre à cette lancinante double question : comment en est-on arrivé là ? Et à qui en incombe la responsabilité ?
La mainmise écrasante du parti ZANU-PF aujourd'hui fait oublier qu'il ne fut pas le seul récipiendaire de la légitimité acquise dans le sang et les larmes, pour la lutte indépendantiste. Au vrai, il fut précédé par un autre grand parti historique, le ZAPU, et trouva à se distinguer en jouant sur la corde ethnique (les Shonas majoritaires de Mugabe face aux Ndébélés dont était issu l'autre grand leader, Josuha Nkomo). Première erreur funeste de divisionnisme, et qui atteindra son paroxysme au début des années 80 par la violente répression dont furent victimes les Ndébélés(10.000 morts). En tant que membre fondateur et dirigeant du ZANU, puis plus tard chef du gouvernement, la responsabilité de Mugabe est incontestable.

L'arrivée aux affaires de ce dernier à partir des années 80, correspond à un violent retournement de conjoncture économique, le prix des matières premières exportées par le Zimbabwe chutant fortement (et partant les recettes générées au profit de l'Etat et des opérateurs économiques). Une contingence extérieure aux effets négatifs, qui ne relève donc pas de la responsabilité du pouvoir zimbabwéen. En revanche, les réponses apportées à cette nouvelle donne le furent et force est de constater qu'elles s'avérèrent désastreuses (mesures protectionnistes contre-productives, établissement de la loi martiale pour mater toute agitation sociale, stigmatisation raciale de la minorité blanche et expropriation de ses terres, clientélisme forcené pour s'assurer la base des supporters du ZANU, souvent composée d'anciens guérilleros démobilisés et sans ressources).

A partir des années 2000, face à l'effondrement économique, à la contestation sociale grandissante et aux protestations internationales, Mugabe a alors sciemment décidé de jouer l'épreuve de force. Quitte à voir tout l'édifice s'effondrer. Au mépris de son propre peuple, et en foulant aux pieds des précédents idéaux révolutionnaires. Un nouveau Néron pyromane contemplant Rome en train de brûler.

Un fragile espoir à confirmer

Il ne pourra lutter indéfiniment contre le vent du changement historique. D'autant plus que celui-ci frappe déjà à la porte. Après une campagne électorale pour les présidentielles de 2008 marquée par la violence et la fraude massive, le rapport de force s'est progressivement détérioré pour Mugabe. Sous la pression grandissante de la société civile et des états voisins, un gouvernement d'union nationale avec Morgan Tsvangirai (le dirigeant du parti d'opposition MDC) a été mis en place depuis février 2009. Ce changement est assurément porteur d'espoir. Mais d'un espoir qui se veut mesuré et lucide, car ayant conscience des innombrables difficultés et contrariétés rencontrées dans l'exercice effectif du pouvoir. Rien n'est gagné et deux ans et demi après la constitution de ce gouvernement élargi, Mugabe bloque toujours l'accord concernant l'équilibre des pouvoirs.

De petites améliorations apparaissent pourtant. L'hyperinflation a finalement été stoppée par un moyen radical : L'abandon du dollar zimbabwéen au profit du dollar US. Tant pis pour la souveraineté économique nationale mais dans les présentes circonstances, c'était très certainement la meilleure décision à prendre. Les salaires des fonctionnaires sont de nouveau payés, ce qui a permis de rouvrir écoles et hôpitaux. Les denrées alimentaires qui avaient au plus fort de la crise disparues des échoppes réapparaissent et le pays revient progressivement à un semblant de normalité. Les indicateurs sociaux ont cessé de chuter et après une décennie de récession économique profonde, le pays a enregistré un taux de croissance de 5.9 % en 2010. Conséquence de la remontée du cours des matières premières et d'un environnement socio-politique plus stable.

Cette reprise demeure cependant extrêmement précaire, car à la merci d'un possible retournement. Tant conjoncturel que (surtout) politique. En la matière, les écueils à surmonter au cours du proche avenir ne manqueront pas. Le bras de fer Mugabe-Tsvangirai est plus que jamais d'actualité, celui-ci s'étant récemment cristallisé sur les prochaines présidentielles, qui devraient finalement avoir lieu en 2012. Mugabe, fidèle à lui-même, s'est déclaré candidat à sa propre succession. Il est plus que jamais dans une logique jusqu'au boutiste où tous les coups sont permis, et où la force seule prévaut. Et puis il y a enfin cette dernière inconnue qui plane, telle une épée de Damoclès : quid après la disparition du vieux dirigeant ?

Pour un homme de sa génération arrivé au soir de sa vie, et qui aura consacré une grande partie de celle-ci à lutter pour accéder au pouvoir, et le conserver ensuite coûte que coûte, la perspective du néant est probablement terrifiante. Mais pour son adversaire plus jeune qu'est Tsvangirai, nul doute que l'hypothèse ne soit à considérer avec la plus grande attention. Le leader du MDC sait pertinemment que le temps joue pour lui, et que la patience est une vertu en politique. N'en déplaise à certains de ses partisans qui estiment que le changement tant espéré ne s'est pas encore matérialisé et que chaque jour qui passe est une trahison de plus au regard des attentes immenses de tout un peuple qui, trois décennies après son indépendance officielle, attend toujours de pouvoir assumer librement son Destin.
 

 

Jacques Leroueil

 

Internet en Afrique : état des lieux

Entre les prémisses d’ARPANET, projet confidentiel de réseau à distance du ministère de la Défense américain, et son populaire héritier civil qu’est Internet, moins d’un demi-siècle s’est écoulé. Une période brève qui aura vu une idée visant initialement à sécuriser les communication sensibles du Pentagone dans un contexte de guerre froide se répandre progressivement à la sphère des chercheurs universitaires américains, puis in fine toucher la totalité de la planète. Une révolution comparable aux précédentes innovations (imprimerie, chemin de fer, télégraphe, électricité, automobile, télévision…)qui ont bouleversé en profondeur les modes de vie individuels.

Les statistiques disponibles peuvent témoigner de cette croissance exponentielle : 23 ordinateurs connectés au réseau ARPANET en 1971. 40 ans plus tard, le cap des 2 milliards d’internautes a été franchi à l'échelle mondiale. L’idée avant-gardiste de scientifiques s’est ainsi muée en outil de masse, transformant radicalement la façon de communiquer, échanger, commercer.
A l'image de cette (r)évolution globale, Internet en Afrique a également connu une fantastique croissance depuis la fin des années 90. Le réseau a cependant deux particularités qui lui sont propres sur le continent : Le plus faible taux de pénétration de la planète, compensé cependant par la plus forte croissance mondiale.

Un taux de pénétration faible…

Selon les dernières données compilées par Internet World Stats, sur près de 2.1 milliards d'utilisateurs internet recensés dans le monde en mars 2011, seuls 110 millions d'entre eux sont africains, soit 5 % du total. Le taux de pénétration sur le continent atteint aujourd'hui les 11 %, à comparer avec un taux de 30 % pour l'ensemble du monde (l'Amérique du Nord approchant les 80 %, tandis que l'Europe avoisine les 60 %). Ces chiffres donnent un ordre de grandeur à une réalité qui n'aura échappé à personne : Internet demeure un moyen de communication inégalement partagé. Et en Afrique plus qu'ailleurs, il continue d'être l'apanage des classes moyennes et supérieures en milieu urbain. Un outil dont l'usage quotidien depuis son domicile reste un luxe pour l'immense majorité des habitants du continent. A noter que cette disparité est aussi visible suivant les différentes sous-régions évoquées : l'Afrique du Nord et l'Afrique du Sud font, et de loin, la course en tête. A contrario, le reste de l'Afrique subsaharienne fait toujours figure de parent pauvre.

Au-delà des données statistiques, le réseau internet doit faire face sur le continent à trois difficultés spécifiques :

– 1) Une couverture du réseau insuffisante qui privilégie le plus souvent les bordures côtières fortement densifiées et urbanisées au détriment du reste du territoire.

– 2) La faiblesse régulière de la vitesse des connexions internet (l'usage du haut débit demeure très limité), liée à l'indigence des infrastructures de télécommunications.

– 3) Le coût élevé de la connexion, qui s'explique principalement par la charge des liaisons longue distance et l'étroitesse du marché qui rendent difficile la réalisation d'économies d'échelle significatives.

Outre les freins à l'expansion mentionnés ici, les principaux obstacles à la croissance de l'Internet en Afrique demeurent la faiblesse du pouvoir d'achat, une trop longue négligence des politiques publiques à l'égard des nouvelles technologies (encore aggravée par la faiblesse des moyens mis en oeuvre) et un rapport de force le plus souvent en faveur des grands opérateurs privés. Ces derniers privilégiant le plus souvent une optique de rentabilité à court terme (logique de "comptoirs" dénoncée par certains observateurs pour qualifier la recherche d'une rentabilité immédiate et garantie consistant à n'offrir des prestations que dans les zones fortement peuplées et urbanisées le long des côtes, sans tenir compte des populations moins solvables de l'intérieur), parfois au détriment d'un schéma de développement à échéance longue qui serait plus profitable pour l'ensemble de la collectivité.

Néanmoins, ce retard africain est progressivement résorbé par un phénomène de rattrapage.

…mais en forte progression.

En dépit des nombreux défis à relever et obstacles à surmonter, l'Afrique est aujourd'hui le continent enregistrant la plus forte croissance au monde du réseau internet. Une progression de 2527 % entre 2000-2011, là où le reste du monde faisait + 480 % sur la même période. La dernière frontière. L'endroit où il faut désormais être (Orange, Vodafone, Bharti…) pour capter les réservoirs de croissance que ne peuvent plus apporter les marchés matures des pays développés.

Pendant longtemps, l'Afrique n'a eu qu'un accès extrêmement limitée à la toile : un seul câble sous-marin reliait le sud de l'Europe à l'ouest du continent africain. Aujourd'hui, initiatives et autres projets d'envergure sont partout engagés pour développer les réseaux internationaux et mieux raccorder l'Afrique au reste du monde. Avec la promesse d'une augmentation significative des débits pour les usagers. Cette nouvelle dynamique se traduit logiquement par une hausse des investissements sur le continent, les principaux projets en cours se chiffrant à plusieurs milliards de dollars, essentiellement financés par les grands opérateurs de télécommunications. C'est une véritable course contre la montre qui s'est engagée pour rafler la plus large portion d'un gâteau qui grossit d'année en année. A tel point que certains vont jusqu'à craindre un prochain excès de capacité en fibre optique pour les besoins du réseau internet en Afrique. Annie Chéneau-Loquay, directrice de recherche au CNRS, dans une étude intitulée L'Afrique au seuil de la révolution des télécommunications, résume assez bien ce nouveau sentiment : "Depuis 2009, le paysage de la connexion du continent au reste du monde est en train de changer radicalement, à tel point que l'on se demande si on ne passe pas d'un extrême à l'autre, d'une situation de pénurie à une situation de surcapacité en ce qui concerne les câbles à fibre optique".

Enfin, le tableau de l'évolution actuelle d'Internet en Afrique serait incomplet s'il n'était tenu compte aussi d'un phénomène de convergence technologique actuellement à l'oeuvre sur le continent et qui contribue grandement à la diffusion du web : l'Internet mobile. Avec près d'un demi-milliard d'utilisateurs de mobiles en Afrique, l'usage de terminaux portatifs est désormais entièrement entré dans les moeurs. Avec toutes les possibilités que cela implique, notamment l'usage d'une connexion internet mobile. L'Union internationale des télécommunications (UIT) estime ainsi que 29 millions de personnes sont déjà abonnées à des services d'Internet à haut débit sur mobile en Afrique. Il n'y en avait que 7 millions en 2008…

A quoi dès lors attribuer ce changement progressif de paradigme dans l'usage de l'Internet en Afrique ? Plusieurs explications pourraient être avancées, mais quelques-unes se détachent cependant.

– 1) Une dynamique démographique porteuse, se traduisant par une population jeune, réceptive aux nouvelles technologies.

– 2) Une croissance économique soutenue au cours des dernières années sur la majeure partie du continent, alimentant un pouvoir d'achat sans cesse accru d'une classe moyenne montante.

– 3) Une plus grande implication des pouvoirs publics dans la définition des schémas directeurs liés aux nouvelles technologies (notamment celles liées à Internet), associée à une modification progressive des rapports de force en leur faveur (face aux opérateurs privés).

Pour conclure

En définitive, la faiblesse du taux de pénétration d’Internet en Afrique et le corollaire négatif qui en découle (fameuse notion de "fracture numérique") sont plus que jamais d'actualité. Mais cet écart est progressivement comblé par la très forte croissance du réseau sur le continent, ce qui laisse penser qu’une uniformisation du taux de pénétration d'Internet est en cours désormais à l’échelle du monde. Perspective certainement encore lointaine mais en ligne de mire.

La démocratisation et la maturité désormais éprouvées d’Internet augurent donc encore de nombreux changements en perspective, et l'Afrique dispose d'une opportunité historique de sauter des étapes dans une perspective de développement accéléré en s'appropriant pleinement ce formidable médium que constitue Internet. La saga continue plus que jamais et l'avenir est encore à écrire.
 

Jacques Leroueil
 

L’afro-optimisme selon Lionel Zinsou

Si l’afro-optimisme était une école de pensée, Lionel Zinsou en serait sans doute le chef de file. Ce banquier d’affaires franco-béninois, qui dirige le plus grand fond d’investissement français, PAI Partner, et par ailleurs conseiller du Président béninois Yayi Boni, estime que « l’Afrique sera bientôt au centre du monde ». Dans le cadre de la série d’entretiens que Terangaweb a réalisée avec lui, après « Lionel Zinsou, le parcours atypique d’un franco-béninois » et en attendant « L’Afrique et ses 4 anomalies », Lionel Zinsou justifie son afro-optimisme.

Terangaweb : Monsieur Zinsou, vous êtes considéré comme l’un des plus fervents tenants de l’afro-optimisme. Sur quelles bases se fonde votre position ?

Lionel Zinsou : Il me faut tout d’abord expliquer le contexte dans lequel j’ai été amené à défendre l’afro-optimisme. J’ai pendant longtemps eu des réserves de parole du fait de mes fonctions professionnelles. J’ai été un cadre de Danone puis un banquier qui ne parlait pas de ses affaires. La seule liberté de parole que j’avais portait sur des sujets autres que ceux sur lesquels je travaillais et qui me tenaient à coeur. C’est ainsi qu’en tant que citoyen, je préside le cercle Fraternité, cercle d’amitié autour de Laurent Fabius. Je siège aussi au Conseil de surveillance du quotidien Libération. On m’a questionné sur le manque de cohérence de cet engagement avec le « libéralisme » de mon métier de capitaliste ! (Rires)
L’Afrique était un autre domaine citoyen sur lequel j’avais le droit d’exprimer mon avis. En 2003-2004, puis lors du sommet de Gleaneagles en 2005, il y a eu des changements au niveau international concernant le continent. Georges Bush et Tony Blair se sont notamment ralliés à l’idée de désendetter les Pays les moins avancés (PMA) situés principalement en Afrique. Le magazine Le Point a alors publié un entretien avec moi sur la croissance et même la renaissance de l’Afrique du fait de cette actualité, ce qui a donné le ton de ma position ensuite. A partir de ce moment, mon point de vue a commencé à être audible.

Terangaweb
: Et quel est exactement le point de vue que vous défendez sur la situation de l’Afrique ?

Lionel Zinsou : On me disait : « on sait que l’Afrique va mal, qu'elle est en guerre, que le chômage progresse, que les pandémies progressent, pourquoi nous raconter que tout cela est faux ? ». Moi je disais : « les pandémies régressent dans des proportions qu’on a rarement vues ; la conflictualité est en baisse continue suivant les indices calculés par l'OCDE ; les taux de croissance positifs augmentent depuis les années 2000, il y a consensus sur le fait que ces taux de croissance sont sans doute sous-estimés et ils ne sont surpassés que par l'Asie.»
J’ai donc rappelé une série de banalités. L’Afrique est désendettée : on est passé d’un endettement de 120% du PIB à 20% au cours de la décennie 2000, notamment sur la période 2004-2010. Cette situation s’explique par l’annulation d’une partie de la dette des pays les plus pauvres, et par le remboursement en ce qui concerne certains Etats comme l’Algérie et le Nigéria. L’Afrique enregistre parallèlement le taux d’épargne le plus élevé après l’Asie. Il existe donc de meilleurs indicateurs financiers.

Il en va ainsi de nos réserves de change : on accumule ces réserves parce qu’on a une balance de marchandises excédentaire. L’Afrique est par exemple le seul continent à avoir une balance commerciale excédentaire avec la Chine. La balance de capitaux est aussi très excédentaire parce que les remboursements de crédits sont réduits, parce qu’il y a une croissance des investissements directs étrangers et que le rapatriement de l’épargne des migrants est égal ou supérieur à l’aide publique au développement. On a environ 500 milliards de dollars dans les coffres de nos banques centrales.

Terangaweb : Mais cette situation que vous décrivez concerne-t-elle l’ensemble du continent ?

Lionel Zinsou : On m'oppose souvent qu’il y a une hétérogénéité de l’Afrique. Par exemple : les pays pétroliers et les autres. La croissance du Bénin sur dix ans est cependant supérieure à celle du Nigéria. Les fluctuations des matières premières donnent des écarts à court terme, mais à moyen terme la tendance de croissance est à peu près identique sur l’ensemble du continent. Si on met de côté les pays qui sont en période d’après guerre et qui enregistrent des résultats de croissance élevés à court terme (cas de la Sierre Leone, du Mozambique, de l’Angola, du Libéria et bientôt de la Côte d’Ivoire), il y a une vraie convergence des taux de croissance à moyen terme en Afrique. Cette croissance homogène s’échelonne autour de 5% ; la variance et les écarts types restent faibles ; ce sont les situations de départ qui singularisent quelques pays plus avancés dans leur développement humain.

Terangaweb : Cette croissance homogène à l’échelle du continent n’a-t-elle pas été remise en cause par la dernière crise économique ?

Lionel Zinsou : Une partie de l’Afrique a vécu une crise forte en 2009 – 2010 ; c’est notamment le cas des pays pétroliers, de l’Afrique du Sud et de l’Egypte qui sont plus intégrés dans le commerce international. En réalité, plus on était une économie moderne, plus il existait un risque de croissance négative. Mais globalement l’Afrique n’est pas entrée en récession et le continent a été un de ceux qui ont le mieux résisté à la crise. On peut parler de ces choses là ou ne pas les dire. J’ai choisi de les dire. Bien sûr, il y a du chômage, des émeutes de la faim, et on peut donc en limiter la portée. On peut dire que la croissance n’est pas le développement. Mais cela ne sert à rien de dire qu’il n’y a pas de croissance en Afrique. Il n’y en a pas eu pendant au moins 25 ans, donc maintenant qu’il y en a il faut plutôt s’en réjouir.
Et même si l’on prend des grandeurs de consommation, de production industrielle et agricole, de télécommunications, de rendement de l’impôt, de bancarisation etc …, on peut toujours recouper au niveau micro-économique qu’il se passe quelque chose en Afrique en ce moment. La plupart des indicateurs économiques sont au vert, ce sont des chiffres de croissance globale qui renvoient à des transformations considérables et d’une rapidité presque inconnue dans l’histoire. Je suis maintenant prêt à en discuter la pertinence en termes de qualité du développement mais c'est un autre sujet.

Terangaweb : Ce discours, pas souvent ni suffisamment exprimé en général, fait de vous un vrai afro-optimiste…

Lionel Zinsou : De manière générale, je ne partage pas le fatalisme ni le pessimisme d’analystes comme Stephen Smith (auteur de Négrophobie). L’Afrique possédera le quart de la population d’âge actif du monde dans 30 ans . Historiquement, l’atelier du monde est là où réside le plus grand nombre de gens d’âge actif. Dans 30 ans, cet endroit sera l’Afrique et non plus la Chine. Inexorablement, l’Afrique sera importante ne serait-ce qu’en termes démographiques. Et il faut se rendre compte à quel point, historiquement, l’Afrique est un continent vide : 250 millions d’habitants en 1960 sur 30 millions de km², environ 30 millions 100 ans auparavant, aujourd’hui 850 millions et dans 30 ans environ 1,5 milliard d’habitants. Le continent était vide. Aujourd’hui, c’est le début d’une espèce de plénitude de l’Afrique. C’est une dimension incontournable.
Je souhaite aussi répondre à une question qui revient sans arrêt : la dégradation du service public en Afrique. On oublie qu’auparavant, à la veille de l'Indépendance, ces services publics n’existaient pas ou très peu. Prenez le service public d'éducation. Le fait le plus frappant est la rapidité récente des progrès de l’alphabétisation. Il s’agit de l’un des rares Objectifs du Millénaire qui vont être atteint. On est passé de 20% à 70% d’une classe d’âge scolarisée au Bénin, avec une population passée de 2 millions à 10 millions d’habitants. Donc on ne peut pas se contenter de dénigrer les services publics en Afrique. Tous les débats sont ouverts sur le développement, mais les faits de base vont dans le bon sens.

Propos recueillis par Emmanuel Leroueil, Nicolas Simel Ndiaye et Tite Yokossi
 

Vers un monde sans PMA

Réduire de moitié le nombre de Pays les Moins Aavancés d’ici 2020. C’est l’objectif ambitieux fixé à la quatrième conférence des Nations Unies sur les pays les moins avancés, qui vient de s’achever à Istanbul. La conférence, qui a réuni des centaines de participants sur les rives du Bosphore (notamment plusieurs chefs d’Etats et le Secrétaire Général de l’ONU), a été l’occasion de dresser un bilan sur la situation des PMA depuis la dernière conférence qui s’est tenu en 2001 à Bruxelles, et d’adopter un programme d’action pour la décennie actuelle.

Le concept de pays les moins avancés (PMA) a été élaboré par l’ONU en 1971, pour désigner vingt cinq pays qui connaissaient de grandes difficultés en termes de développement. Le « club » compte aujourd’hui 48 membres (dont 33 pays Africains) qui remplissent les trois critères retenus par l’ONU : un revenu bas, de faibles ressources humaines, et une forte vulnérabilité économique. Le groupe de pays a été identifié afin de mette en place des mesures de soutien spécifiques.  Une brochure diffusée par le bureau du Haut Représentant de l’ONU pour les PMA identifie ainsi  les sept domaines d’engagements mis en avant pour améliorer la situation de cas pays : http://www.unohrlls.org/UserFiles/File/LDC%20Documents/Advocacy%20brochure%20French%20for%20Web.pdf

En ce qui concerne les pays Africains, qui ont le triste privilège d’être surreprésentés au sein des PMA, un rapport a été publié pour évaluer la mise en œuvre du programme d’action élaboré il y a dix ans à Bruxelles. Si la situation reste alarmante et les mesures adoptées insuffisantes, il faut reconnaitre que certains progrès ont été accomplis (que le rapport juge toutefois « lents et inéquitables »). Néanmoins, de « nouveaux problèmes » ont été soulevés durant la décennie, notamment les crises alimentaires et énergétiques, le changement climatique, ainsi que les crises économiques et financières qui ont accru la vulnérabilité des PMA. Le document, qui comprend également une série de recommandations, est accessible sur : http://www.un.org/wcm/webdav/site/ldc/shared/ARR%20Final%20document%20French.pdf

Face à ce constat, la quatrième conférence a élaboré à Istanbul un programme d’action qui sera appliqué pendant la décennie 2011-2020. Celui-ci a notamment adopté une approche « plus stratégique, globale et soutenue » que le précédent.  Après avoir évoqué les insuffisances des précédentes initiatives et les nouveaux enjeux à prendre en compte, le plan  rappelle l’objectif primordial qui est de créer les conditions nécessaires pour pouvoir quitter la catégorie des PMA (le groupe étant ironiquement un club auquel on adhère en espérant pouvoir le quitter au plus vite, et dont l’objectif suprême est de s’auto-dissoudre…). Le programme regroupe ainsi les mesures à adopter par domaines d’actions prioritaires, afin d’accompagner une dynamique de développement suffisante et durable, promouvoir les partenariats régionaux et internationaux, et avancer vers un monde sans PMA : http://www.un.org/ga/search/view_doc.asp?symbol=A/CONF.219/3&referer=/english/&Lang=F

Nacim KAID-SLIMANE

L’école en Afrique francophone: intégration ou exclusion ?

Evoquant des souvenirs d’enfance, l’ancien directeur général de l’Unesco, Amadou Makhtar Mbow, rappelait : « le premier qui, dans la cour de récréation, parlait sa langue maternelle recevait un bâton, le symbole, qu’il fallait à tout prix refiler à un autre « fautif » car, lorsque la cloche sonnait, c’est le dernier possesseur du symbole qui recevait la punition ! ». Témoignage éclairant et non isolé d’un système scolaire qui a marginalisé la langue maternelle en l’excluant du processus éducatif !
Comment ne pas voir là une des causes de l’échec des politiques francophones en matière d’éducation ?

En Afrique francophone, deux enfants sur cinq n’accèdent pas à l’école et sept adultes sur dix ne sont pas alphabétisés ; dans certains pays, le taux de scolarisation dans le secondaire est de 5 % (par comparaison, la Norvège est à 95% et Guyana à 75%). Le problème n’est pas seulement financier et il ne pourra être résolu seulement à coup de milliards de dollars ou d’euros. Il faut s’attaquer à l’ensemble des causes et, particulièrement, au rôle que l’école doit jouer comme facteur d’intégration sociale et de construction de l’identité. Bref, repenser l’école à l’heure de la mondialisation et sous l’angle de la diversité culturelle et linguistique.

Les débats des dernières années ont porté sur l’importance de cette approche dans l’ensemble des politiques. En septembre 2002, au Sommet de Johannesburg, la Communauté internationale a retenu la diversité culturelle comme un des quatre piliers du développement durable. L’Unesco, le 20 octobre 2005, a adopté une convention pour la diversité culturelle. La Francophonie a largement contribué à ces résultats. Pourquoi l’école échapperait-elle à cette question et pourquoi l’école au Sud est elle si peu efficace et accueillante que 2 enfants sur 5 ne terminent pas l’école primaire ? Par comparaison, comment se déroule la formation d’un enfant du Nord ? Au plus souvent, après 1 ou 2 ans de maternelle qui le préparent au primaire, l’enfant sera formé par l’école, par la télévision, parfois par l’Internet et, très souvent, par la famille qui parle la langue du livre de lecture.Ainsi, l’école n’est qu’un acteur parmi d’autres de l’apprentissage.

A l’opposé, l’école au Sud constitue pour l’enfant une rupture brutale avec son milieu, une source d’insécurité linguistique et affective puisqu’il apprend à lire et à écrire et à communiquer son monde dans une langue qui n’est pas encore la sienne et qui n’est pas la langue de son quotidien.

Rarement la télévision pour compléter l’enseignement et pas d’environnement familial pour l’assister et l’accompagner puisque l’école ne parle pas la langue de la famille ! Ainsi, l’enfant du Sud est, sans doute, le seul enfant du monde qui ne peut demander l’aide de sa grand-mère pour ses devoirs…

Il faut resituer ce problème dans la réalité linguistique des pays d’Afrique subsaharienne. Selon le dernier rapport du Haut conseil de la francophonie, à l’exception du Gabon, du Congo et du Cameroun, dans les pays d’Afrique dont le français est une langue nationale, le nombre de francophones est généralement inférieur à 10%. Comment alphabétiser en français dans un tel contexte ? L’école a un rôle fondamental à jouer dans l’insertion de l’enfant dans sa communauté, elle constitue à la fois l’ouverture au monde mais aussi le « conservatoire » des valeurs et des traditions ; elle est le lien entre les générations. Pourquoi, alors, une pédagogie qui contribue à la déstabilisation ?

Les responsabilités sont partagées : politique coloniale de l’assimilation, attitude centralisatrice des gouvernements africains (donc, recours à la « langue unique »), attrait des familles pour la « langue de la promotion sociale »… Et pourtant, depuis de nombreuses années, des expériences originales de « pédagogie convergente » sont menées dans plusieurs pays : Burkina Faso, Gambie, Mali, Namibie, Niger, Nigeria, Sénégal notamment avec des résultats parfois spectaculaires. 

Le rapport mondial sur le développement humain 2004 publié par le PNUD, nous donne quelques données intéressantes. La Papouasie Nouvelle-Guinée, en 1993, a introduit 369 langues autochtones dans les trois premières années de scolarisation et cette réforme a amélioré l’accès à l’école notamment en diminuant l’abandon des filles. Aujourd’hui, plus de 70% des élèves du CM2 passent en sixième contre 40% en 1992 ; de plus, les enfants apprennent à lire, à écrire et à parler le français plus vite et plus facilement. Au Burkina Faso, 72% des enfants obtiennent le certificat d’études primaires dans l’école bilingue contre 14% dans l’école conventionnelle monolingue et le « taux de rendement » (tenant compte des redoublements et des abandons) est de 68% dans la première contre 16%, seulement, dans la seconde.

Depuis plus de 40 ans, (comme le recommande l’Unesco) l’Inde développe une politique d’éducation intégrant 3 langues : une langue internationale, une langue véhiculaire, une langue maternelle (selon le concept indien de gradual differentiation process fondé sur le principe pédagogique classique du connu à l’inconnu, dans l’ordre, une langue maternelle, une langue véhiculaire, une langue internationale). En Afghanistan, à côté des 2 langues nationales, la nouvelle Constitution accorde une place à toutes les langues minoritaires pour l’éducation. Cette question de la langue maternelle dans le processus d’alphabétisation se pose à l’ensemble des pays en développement mais c’est l’Afrique qui, dans ce domaine, fait preuve de la plus grande frilosité. En Amérique latine 91 % des enfants sont instruits dans un système bilingue contre 13% en Afrique subsaharienne.
L’argument des coûts n’est plus recevable.
Le cumul en 40 ans des dépenses publiques (nationales et internationales) en matière d’éducation représente un montant gigantesque et cela, avec une absence de résultat d’autant plus révoltante qu’il y a une concordance parfaite entre les chiffres de la pauvreté et ceux de l’analphabétisme. Or, au Burkina, le coût par élève (enseignants, fournitures, entretien) de l’école bilingue est de 77.500 CFA contre 105 000 CFA pour l’élève de l’école monolingue. Au Guatemala, l’introduction des langues indiennes a permis d’économiser immédiatement 5 millions de dollars grâce à la baisse du nombre de redoublements Ainsi, l’utilisation des langues maternelles donne de bons résultats dans toutes les aires linguistiques ; en termes économiques ce système apparaît comme d’avantage productif et ce type d’enseignement permet une meilleure acquisition de la langue internationale.

Qu’attend, dès lors, la communauté internationale pour adopter et financer un plan mondial de l’éducation intégrant de manière systématique une véritable diversité culturelle et linguistique ? Bien sûr, il faudra former des instituteurs, produire des manuels scolaire, inventer d’autres méthodes… Mais si l’école redevient un vrai produit « du village » alors, chaque citoyen, chaque « Ancien », détenteur d’une partie de l’histoire deviendra, à sa façon, un auxiliaire de l’enseignant et l’éducation des enfants constituera une entreprise collective dont personne ne sera exclu. Un premier jour à l’école s’apparente à un rite initiatique, il doit se faire dans la langue des rêves.

De même, pour l’alphabétisation des adultes l’usage des langues vernaculaires encourage la mobilisation communautaire et le développement social. Pourquoi refuser plus longtemps d’ancrer l’enseignement dans la réalité culturelle, même la plus locale, et pourquoi la langue maternelle est-elle réduite à des approches expérimentales ? On a cru longtemps que les responsables politiques africains ne voulaient pas choisir entre les langues de telle ou telle ethnie. Mais, qui parle de choisir ? Toutes les expériences analysées par le Pnud intègrent les langues les plus minoritaires.

La diversité culturelle et linguistique est à ce prix et elle ne peut s’accommoder d’une quelconque hiérarchie. Il faut en finir avec le double langage qui consiste à s’inquiéter de la disparition des langues (une par jour, selon l’Unesco) tout en étant responsable ou complice de leur marginalisation.
Il ne s’agit pas de bouleverser l’ensemble des systèmes scolaires mais, tout simplement, d’accorder aux langues nationales la première place dans l’alphabétisation et une place significative dans les autres cursus.

S’ils en ont la volonté, les Etats n’auront aucun mal à recruter l’instituteur capable d’enseigner dans sa langue à tel petit groupe et cela quel que soit le nombre de langues à prendre en compte (à l’exemple de la Papouasie Nouvelle-Guinée).
L’Unesco a consacré bien des travaux et des colloques pour sensibiliser les autorités à cette question et, lors du Sommet de Dakar, en 1989, les chefs d’Etats et de Gouvernements de la Francophonie avaient réclamé des programmes ambitieux en la matière. 

En mars 2003, à l’occasion des « Etats généraux de l’enseignement du français en Afrique subsaharienne francophone », les 17 ministres de l’éducation concernés ont adopté un mémorandum mettant la priorité sur la collaboration entre le français et les langues nationales. En soutenant les langues nationales, la Francophonie ne renonce pas à son objectif de défense de la langue française. Au contraire, c’est en substituant le partenariat à la contrainte que la langue internationale s’inscrira durablement dans la diversité culturelle de la communauté francophone.

Depuis la conférence de Jomtien en 1990, la communauté internationale s’est mobilisée en vue de la scolarisation du plus grand nombre. La réunion de Dakar, en 2000 a fait le constat de l’échec de cette politique et les résultats, à ce jour, ne sont pas plus rassurants. Sans doute le temps est il venu de s’attaquer également à la question des méthodes et des contenus ; c’est dans cette approche qu’il faut situer la problématique des langues de l’école. Comme elle l’a fait, avec l’Unesco, pour la diversité culturelle, la Francophonie peut jouer un rôle majeur dans la mise en place d’une autre politique de l’éducation sur le continent africain.

Roger Dehaybe, ancien administrateur général de l’Agence intergouvernementale de la francophonie.