Omar El Mokhtar, le Lion du désert

S’il existe une figure majeure dans l’Histoire mouvementée de la Libye, c’est bien Omar El Mokhtar, leader de la résistance anticoloniale. Il constitue dans son pays le héros et le martyr d’une époque fondatrice, alors que son parcours et sa personnalité restent une référence pour l’ensemble du monde arabo-musulman. Si Mouammar Kadhafi y a souvent fait référence, les opposants à son régime  n’hésitent pas aujourd’hui à brandir les portraits d’Omar El Mokhtar comme un symbole de leur liberté à reconquérir.

Les premières batailles

Omar El Mokhtar est né vers 1861 dans le village de Janzour en Cyrénaïque, dans l’Est de la Libye. Ayant grandi dans un milieu tribal, il reçoit une éducation religieuse auprès des maîtres soufis de sa région qui appartiennent à la puissante et influente confrérie Senoussie. Alors que son père disparait lors d’un pèlerinage à la Mecque, il est adopté par un cheikh de la confrérie et en fréquente les mosquées et les écoles.

Omar El Mokhtar progresse rapidement au sein des Senoussis, parmi lesquels il est particulièrement reconnu pour son humilité et ses aptitudes oratoires et dirigeantes. Le chef des Senousis à l’époque, Cheikh El Mahdi El Senoussi aurait même déclaré à son égard que « si nous en avions dix comme Omar El Mokhtar, cela nous aurait suffit ». Il fut alors désigné comme cheikh d’une zawiya (« monastère » soufi), partageant avec les habitants de la région ses connaissances religieuses et s’efforçant de  régler les fréquentes querelles tribales. Parallèlement, il démontre de grandes aptitudes militaires lorsqu’il est envoyé avec un groupe de Senoussis en 1899, pour combattre l’armée Française au Tchad et assister le souverain local Rabih az-Zubayr. Dés cet époque, son courage est légendaire : son surnom de « Lion du désert » lui aurait d’ailleurs été donné quelques années plus tôt lors d’un voyage vers le Soudan durant lequel il réussit à tuer à lui seul un lion qui terrorisait les caravanes passant dans les parages.

La Libye est alors le dernier territoire de la région à ne pas être colonisé par les Européens: l’Algérie et la Tunisie voisines sont passées depuis plusieurs décennies sous la domination de la France alors que l’Égypte est entre les mains des Anglais. La Libye reste le dernier bastion Ottoman en Afrique du Nord, et ce jusqu’en 1911, date à laquelle les Italiens s’engagent dans la conquête d’une terre qui leur parait être une proie facile et  espérant ainsi s’étendre et « rattraper » leur arrivée tardive dans la course coloniale. 

Un corps expéditionnaire de 20 000 hommes est débarqué, faisant face à une garnison turque de quelques milliers d’hommes seulement (dont faisait partie Mustapha Kemal, fondateur de la Turquie moderne). C’était sans compter sur la détermination de la garnison et la mobilité des bédouins qui s’y rallièrent, infligeant une série de revers qui obligea les Italiens à quintupler leur corps expéditionnaire et à engager des négociations avec l’Empire Ottoman, lui accordant des contreparties territoriales en Méditerranée pour renoncer à sa souveraineté sur la Libye.

La Libye devient officiellement une colonie Italienne, mais ne sera jamais pacifiée pour autant. En effet, les tribus locales poursuivent leur résistance de manière quasi-ininterrompue et adoptent des techniques de guérillas auxquelles les Italiens ont du mal à faire face. Ces derniers contrôlent le littoral, qu’ils occupent et dont ils s’approprient les terres. Mais l’arrière pays désertique et la région montagneuse et boisée du Djebel Akhdar à l’Est servent de refuge à Omar Mukhtar et ses hommes. Ceux-ci utilisent leur excellente connaissance de la géographie locale et leur mobilité pour harceler les troupes italiennes, tendre des embuscades, attaquer des postes isolés et couper les lignes de ravitaillement. Omar Mukhtar, qui n’était qu’un simple enseignant dans une école coranique avant l’invasion Italienne, s’avère un excellent tacticien dans la guérilla du désert et enregistre des succès qui étonnent et exaspèrent les Italiens.

Le combat contre les Fascistes

L’arrivée au pouvoir des Fascistes en Italie complique davantage le conflit en Libye. Mussolini entend éteindre à tout prix cette « rébellion de bédouins » qui tient en échec l’armée Italienne depuis plusieurs années et qui limite ses projets expansionnistes en Afrique. Les Italiens tentent d’abord d’acheter la paix en proposant une pension conséquente et des terres aux principaux meneurs du mouvement de résistance. Alors que le chef de la confrérie Senoussie accepte de signer un accord avec les Italiens, Omar El Mokhtar refuse catégoriquement de déposer les armes en invoquant que la lutte armé est un devoir religieux. Contrairement aux calculs peu scrupuleux des gouverneurs Italiens, le mouvement ne faiblit pas.

Mussolini décide alors d’employer la manière forte et d’envoyer des généraux aux méthodes radicales pour mater la résistance. Les Italiens se concentrèrent sur les ravitaillements pour affaiblir un ennemi insaisissable, en déployant des barbelés aux frontières (notamment avec l’Egypte) et en employant des moyens de terreur pour dissuader la population d’aider les hommes d’Omar el Mokhtar.

En particulier, le Général Graziani s’employa à regrouper la population dans de véritables camps de concentration dans lesquels périrent des Libyens par milliers à cause du manque de vivres ou de maladie. Des exécutions sommaires « pour l’exemple » sont fréquentes, les récoltes et certains villages sont brulés afin d’intimider les tribus qui chercheraient à se rallier à la résistance. L’armée Italienne emploie également des moyens militaires lourds, notamment l’aviation et les blindés (qu’elle sera la première à employer dans le désert). Enfin, la conquête de plusieurs oasis dans le sud (notamment Koufra en janvier 1931) infligea de sérieuses difficultés à Omar el Mokhtar, dont l’armée manque cruellement de vivres et de munitions.

En septembre 1931, après prés de deux décennies de résistance, Graziani parvient enfin à capturer son adversaire Omar el Mokhtar au cours d’une embuscade dont ce dernier est le seul survivant. Le vieux cheikh (il a alors environ 70 ans) est rapidement transféré à Benghazi et jugé dans les jours qui suivirent. Après un procès qui dura à peine une heure, il fut condamné à mort par pendaison, et exécuté dés le lendemain matin devant plusieurs milliers de personnes. Il déclara juste avant sa mort : « Ma vie sera plus longue que celle de ceux qui me pendent ».

Omar el Mokhtar deviendra ainsi la figure centrale de la Libye indépendante, et continue d’être célébré comme un héros de la lutte anticoloniale par les nouvelles générations. Un film intitulé « Le Lion du désert » lui a même été dédié, avec Anthony Queens dans le rôle d’Omar el Mokhtar et Oliver Reed dans celui du Général Graziani, et est devenu un chef d’œuvre du cinéma.

Nacim KAID SLIMANE

Libye : chronique d’une révolte annoncée

« Pourquoi voulez-vous qu’on me critique ? Moi je ne dirige rien, je n’ai pas le pouvoir, pas de compétences politiques ou administratives. C’est le peuple qui gère ses affaires, c’est lui qui détermine les lois et qui prend les décisions ». Voici les déclarations du colonel Kadhafi le 12 décembre 2007, à Paris, lors d’un entretien accordé à David Pujadas.
 
Pour tout citoyen d’une démocratie moderne, la mise en scène politique et le vocabulaire employé en Libye semble tout droit sorti de l’univers de Kafka. Le colonel Kadhafi n’est en effet ni Président, ni chef de gouvernement mais Frère Guide de la Révolution et Roi des Rois d’Afrique. En effet, tel que le prévoit le fonctionnement des institutions libyennes, le colonel Kadhafi n’est qu’un simple conseiller. Le peuple libyen, libre et seul maître du pouvoir, se réunit en congrès populaire pour discuter et décider des propositions faîtes par le Guide. Comme chacun de nous peut aujourd’hui le constater, la réaction et la réponse du Guide au soulèvement populaire sont en totale adéquation avec les présupposés théoriques énoncés ci-dessus.
 
L’auteur de ces lignes a vécu en Libye pendant 6 mois, entre janvier et juin 2009, et l’avenir de ce pays paraissait déjà particulièrement incertain. Le régime mis en place par Kadhafi depuis plus de 40 ans n’était pas préparé à affronter ni les évolutions sur la scène intérieure, ni les défis sur le plan international. Déjà en 2009, le Guide semblait être arrivé à un point de non-retour pour quatre raisons : son régime était largement déconnecté des réalités locales et de la population, il régnait une atmosphère de fin de règne qui n’arrangeait rien à l’immobilisme d’un régime miné par la corruption, les institutions publiques et les circuits décisionnels semblaient totalement paralysés et enfin la société civile était caractérisée par un grave manque de personnalités publiques et d’intellectuels à même de penser et de mettre en œuvre une quelconque réforme.
 
Le Guide et son régime sont en effet totalement déconnectés des réalités locales et de la population, en particulier de la jeunesse. Une des particularités de la Libye est son taux de fécondité très élevé, de l’ordre de 3,15 enfants par femme. La population est donc très jeune, avec une majorité d’habitants âgés de moins de 30 ans. Comme nous avons pu le constater au début du soulèvement populaire, ce sont principalement des jeunes non armés qui constituaient le corps des troupes des opposants. C’est le symptôme d’une jeunesse qui n’a rien à perdre, livrée à elle-même, avec une formation scolaire de très faible niveau et pour qui l’avenir n’offre aucune perspective (ni en terme de formation, ni en terme d’emplois). Une jeunesse qui s’ennuie et dont la caractéristique principale est d’être bien moins docile que ses aînés. La question des rapports entre hommes et femmes n’améliore guère le paysage. Comment en effet quitter le domicile familial pour se marier (les relations amoureuses ne sont possibles que dans le cadre du mariage) sans situation professionnelle et donc sans logement ?
 
C’est ici qu’apparaît le premier grand décalage entre le Guide et la réalité. Ce dernier continue en effet de mettre en avant l’identité bédouine et tribale de son pays alors que sa jeunesse (qui constitue on le rappelle la majorité de la population) ne rêve et n’aspire qu’aux éléments les plus clinquants de la société occidentale, sans toutefois y avoir accès (téléphone portable avec écran tactile, télévision écran plat, grosse voiture, etc.). C’est dans un tel contexte que la consommation de drogue dure (facilement disponible et à bas prix), de pornographie (télévision par satellite et internet) ainsi que la prostitution ont explosé.
 
Par ailleurs, grâce à la récente ouverture du pays sur l’étranger et l’accès aux grands médias arabes, la population libyenne s’est rendue compte du grand décalage en terme de développement entre son pays et les monarchies pétrolières du Golfe (en particulier dans le secteur de la santé et de l’éducation). Il apparaît alors clairement que les réelles volontés du Guide ne sont absolument pas d’emprunter la voie du développement ni de permettre à sa population d’élever son niveau de vie.
 
Les évènements actuels mettent aussi au grand jour le rôle joué par la corruption dans le système mis en place par le Guide Kadhafi. La corruption constituait autant le ciment que la glu du régime libyen. Kadhafi assurait en effet la stabilité de son régime et son maintien au pouvoir par un subtil mélange de tribalisme et de corruption en s’achetant la loyauté des hommes forts et des seigneurs locaux. À la manière d’un chef d’orchestre qui de la pointe de sa baguette garantirait l’existence d’une mélodie harmonieuse, le Guide, du boutde son carnet de chèques, s’était fait l’arbitre des tensions tribales afin d’éviter la constitution de ligues hostiles qui auraient pu entrer en dissonance avec la voix du régime. Dans cette même logique de son maintien au pouvoir par la paix sociale, la population libyenne était conçue comme un client dont la fidélité devait s’acheter à bas coût. Les salaires étaient maintenus à un niveau assez bas mais toujours suffisant pour pouvoir s’approvisionner en produits subventionnés.
 
Le tissu socio-économique était d’ailleurs au stade embryonnaire. Même dans la région de Tripoli, seule zone sous influence directe du régime, la structure économique était très fragile. Elle était principalement constituée de bédouins, dont la sédentarisation remonte à l’accession au pouvoir du Guide en 1969, bien souvent rustres et ignares, occupés dans des emplois de faible niveau, dans une administration publique congestionnée, inefficace et corrompue. Le secteur privé était quant à lui assez peu développé, maintenu à son expression la plus primaire, que ce soit dans les services ou dans l’industrie.
 
Quant aux revenus issus de l’exploitation des ressources naturelles, une infime partie d’entre eux est investie en Libye. Il n’y a aucune volonté du Guide de créer une dynamique de développement. Bien au contraire, ces avoirs financiers sont gérés de façon tout à fait opaque avec l’aide de relais locaux en Europe centrale ou orientale et en Asie dont les pratiques sont tout autant douteuses. De cette manière, quiconque viendrait détrôner le Guide ne pourrait faire valoir les droits du pays que sur une infime partie de cette richesse. De plus, la politique panafricaine menée par Kadhafi est perçue par le peuple libyen comme une vaste entreprise de détournement de cet argent public. Une politique qui a pour conséquence d’accentuer le racisme traditionnel déjà présent parmi la population libyenne envers les Noirs.
 
En conclusion, le soulèvement populaire actuel est à mettre en lien avec ce grand décalage entre le régime de Kadhafi et sa population. Comme on peut le voir aujourd’hui à travers ses déclarations et sa réponse aux évènements, le Guide ne reconnaît pas, voire pire ignore les évolutions au sein de son pays. Bien au contraire, il se cache derrière ses lunettes de soleil afin de ne pas être aveuglé par l’éblouissante et cruelle réalité des souffrances de son peuple. 
 
 
Youssef HALAOUA