CONGO Inc. ou la mondialisation vue par Jean Bofane

Cela faisait 6 ans déjà qu’on attendait un nouveau roman d’In Koli Jean Bofane, scribe talentueux venu de RDC. Son précédent ouvrage, Mathématiques congolaises, avait marqué les esprits par l’ingéniosité et la malice avec laquelle le romancier croquait les coulisses d’un pouvoir politique prédateur en République Démocratique du Congo. Il s’est appliqué à récidiver en déployant plus de facéties à décrire les impacts de la mondialisation sur son pays et la place centrale de ce dernier dans ces interactions économiques, politiques et militaires "mondiales". C'est surtout un regard sur les petits gens qui habitent dans ce pays broyé par ce système féroce, désormais incontournable.

Pour cela, Bofane choisit de camper son personnage central dans la figure la plus improbable pour être au cœur de ce parcours : Isookanga, un jeune pygmée ekonda.

BofaneBofane ou l’art du contrepied

En effet, quoi de plus surprenant que d’imaginer ce personnage atypique, au cœur de la forêt équatoriale, déjà marginal au sein de son clan du fait de sa « haute » taille toute relative, fruit des vagabondages sexuels de sa tendre mère. Isookanga est un marginal au sein de son clan ékonda. Ce dernier est lui-même singulier au sein des populations mongo du nord du Congo Kinshasa. Les ékonda sont de petites tailles et, par conséquent, assimilés aux pygmées. La rupture d’Isookanga avec son entourage n’est pas seulement morphologique. Le jeune homme est également très éloigné du respect que son peuple voue à son environnement naturel. Il est tout émoustillé par l’inauguration en grande pompe d’un pylône de télécommunications qui va relier sa localité au reste de la planète. Isookanga est un mondialiste et un mondialisant. D’ailleurs, le jeune est connecté à la Toile sur laquelle il joue en ligne sur Raging trade, un terrifiant jeu initiant de tendres teenagers en de féroces prédateurs de l’exploitation des ressources minières de part le monde. Avec un ordinateur portable volé à une sociologue belge de passage dans la région, Isookanga est un maître dans ce jeu simulant avec cynisme les effets pervers de la mondialisation…

En introduisant ce personnage qu’on aura du mal dans la suite du roman à situer comme « héros » ou« antihéros », Bofane illustre la technique extrêmement délicate du contrepied, que tennismen ou footballeurs connaissent bien. Elle surprend, enrage celui qui s’est fait prendre dans les méandres du stratège ou du dribbleur. Un pygmée pour être l’apôtre d’un modèle économique destructeur, quoi de plus improbable. Et pourtant, la mayonnaise prend.

Bofane ou la passion pour un pays et ses gens

Notre personnage se décide de tenter l’aventure de Kinshasa, loin d’une forêt dont les horizons sont bouchés par des troncs et feuillages d’arbres à perte de vue. L’arrivée d’IsooKanga dans cette mégapole de 12 millions d’habitants va permettre à Bofane de mettre en scène une multitude de personnages qui vont donner à la fois toute la saveur à ce roman, mais également plongé le lecteur dans l’âme, la joie et la souffrance d’un peuple. Naturellement, je ne vous dépeindrai pas tous ces personnages, extrêmement nombreux, faisant penser aux multitudes de solitudes qu'aimaient superposer feu Garcia-Marquez. Parmi ces gens, il y a les shégués. Les enfants de la rue de Kinshasa. Ce n’est pas la première fois que la littérature africaine traite cette question. Déjà, dans les années 60, Mohamed Choukri portait son propre regard sur l’enfance dans la rue. Enfant soldat, enfant sorcier, orphelins victimes de la guerre, les profils sont différents. Et pour les décrire, Bofane qui communique beaucoup d’émotions dans cet aspect du roman, n’hésite pas à présenter les choses avec bonne humeur. Modogo, l’enfant-sorcier. Shasha la Jactance, l’adolescente qui se prostitue. Omari Double lame, l’ancien enfant-soldat, Gianni Versace, l’amateur de griffes de vêtement… Isookanga recueilli par ces shégués ne verse cependant pas dans la compassion et l’empathie à l’endroit de ces enfants aux trajectoires si singulières. Il est un opportuniste obsédé par le désir de matérialiser son rêve de mondialisation.

Congo IncIsookanga ou la mondialisation des cynismes

Une des caractéristiques de ce roman, est le positionnement élargi des personnages. Mbandaka au Nord du Congo, Kinshasa, Kinsagani, New York, Chongkin, Vilnius. Autant de lieux. Une multitude de personnages. Congolais, Belge, Chinois, Uruguayen, Lituanien, Rwandais, Américain, Français. Les scènes de ce roman, les terrains d’action sont multiples. La RDC est naturellement au cœur de cette narration. Que ce soit de la terre à priori sauvage et « préservée » de la grande forêt équatoriale, que ce soit la mégapole Kinshasa, où les villages de l’est du pays, espace où règne l’arbitraire des Seigneurs de guerre, éléments supplétifs des Multinationales. Mais le Congo est au centre de la mondialisation, aussi l’intrigue se déroule également dans une ville secondaire mais pourtant tentaculaire de Chine ou à New York. Au-delà de cet éclatement géographique, la réussite de ce roman est dans le travail sur les personnages qui sont pour la plupart préoccupés par des questions obsessionnelles mercantiles et de domination. Quelle différence faire entre un haut fonctionnaire chinois employant toute sa puissance pour déposséder un individu, un seigneur de guerre congolais qui ignore ce que pitié et contrition signifient, un haut gradé lituanien des casques bleus corrompus jusqu’à la moelle ou un jeune ékonda dont l’unique ambition est d’exploiter – à quelle fin –les ressources de son espace.

Naturellement, on aurait aimé que Bofane creuse un peu plus les motivations de ce jeune homme. Isookanga n’a pas un Tintin, pas un de ces abrutis de première, il veut manger à la table des grands. Tout est une affaire de business. Ses valeurs sont plus américaines que mongo, plus consuméristes qu’animistes et respectueuses de l’habitat naturel qui lui a été transmis. D’une certaine manière, en nous sortant de sa forêt un pygmée capitaliste, Bofane se rit du monde dans lequel on vit. On aurait aimé qu’Isookanga soit plus vertueux, mais pourquoi le serait-il ? Le pygmée aurait-il le monopole du cœur sous prétexte qu’il vivrait à l’abri des ondes hertziennes et Wi-fi ? Si la corruption touche ce type d’individu, que restera-t-il des poumons de la terre dans quelques années. Il est mondialiste et mondialisant, il n’en a rien à battre de vos délires écologistes. Il veut sa part du gâteau. C’est un cynique.

Je retrouve là chez Bofane, une idée dans la construction de ses textes que j’avais déjà rencontrée dans son roman Mathématiques congolaises. A savoir qu’il ne connait ni le noir, ni le blanc, mais que le gris le passionne. Isookanga est complexe. Comme le Tutsi Bizimungu questionnera malgré les horreurs qu’il a commises quand par un monologue il transmettra un peu de son histoire.

 
LaReus Gangoueus


In Koli Jean Bofane, Congo Inc.
Editions Actes Sud, première parution en Mai 2014
Photo Bofane © Lionel Lecoq

Kinshasa est une fiction

FILM.-KINSHASA-MBOKA-TE-CHEIKFITANEWS.NET_Kin’sasa Mboka te ! Cette phrase que tous les kinois ont fait leur, a été signée par le plus fin et le plus grand des sociologues que la ville ait porté, en la personne de Franco Lwambo Makiadi. Nul autre n’a su mieux que lui, traduire dans ses chansons l’ambiance cacophonique et tonitruante de Kin, la-belle. Dans Kinshasa Makambo, le Grand-Maître montrait déjà comment dans cette ville le faux était terriblement vrai ; l’éphémère avait ce caractère pérenne et persistant et devant lui, tout se faisait et se défaisait, porté par une inextinguible rumeur, qui monstrueusement, se nourrissait d’elle-même et vivait de sa mort.

Dans la pure tradition du président de l’OK Jazz, l’orchestre Wenge BCBG, par l’entremise de J.B. Mpiana renoue avec la description urbaine. Sur l’album T.H., le morceau intitulé Kinshasa raconte la désillusion d’un villageois arrivé dans la Capitale, par défi, pour dit-il, « voir Kinshasa et puis mourir. » Mais sa déception n’a d’égal que ses espérances, rien ne correspond aux descriptions, rien ne vient flatter ses fantasmes. Il a pitié de lui-même car c’est un monde tout en contradiction qui s’ouvre à lui ; les évènements se chevauchent et se télescopent. Pendant que la police arrête des voleurs, d’autres larcins se commettent sur le même périmètre ; alors que les uns sont affligés par un deuil, les autres font entendre les fastes des réjouissances festives ; les marchés jouxtent les poubelles… Nous sommes bien dans la ville de tous les extrêmes qui ne peut mieux se désigner que la formule, « la ville qui n’en était pas une », une traduction approximative de Kinshasa Mboka te. Mais peut-être faut-il préférer cette autre traduction tout aussi hasardeuse, « Kinshasa est une fiction. » Le caractère à la fois réel et irréel de la fiction, cette sorte de présence absence se rapproche un peu plus de la phrase en lingala qui sert de titre au documentaire sorti en 2013 cosigné par Douglas Ntimasiemi et Raffi Aghekian.

Kinshasa Mboka te est une plongée profonde dans la ville. Le film, à l’instar du titre, ne nous épargne aucun paradoxe et semble même en faire une force. Mais lorsqu’on aborde cette cité monstrueuse, quelque soit le média, on se demande comment faire pour raconter une ville aussi multiple ; comment procéder pour faire tenir en 52 minutes, la métropole de plus de douze millions d’habitants. Douglas et Raffi choisissent avec une efficacité certaine, d’effectuer de multiples entrées. La première a lieu grâce à la chaine Molière TV, un média spécialisé dans l’information de proximité et qui traque, avec la complicité des kinois, les faits divers dans toutes les communes de la ville. Deuxièmement, les deux réalisateurs suivent le sculpteur Freddy Tsimba dans ses pérégrinations urbaines. L’artiste court de décharge en décharge à la recherche de «  sa matière première » tout en discourant sur les opportunités et les potentialités insoupçonnées de la ville. Les paroles d’artistes traversent tout le film : celle du plasticien, certes, mais également celle du slameur, Fier-d’être, ou celle du dessinateur Mfum’Eto, adepte du mysticisme et se présentant, le plus béatement du monde, comme un intermédiaire entre le monde visible et le « monde parallèle. ». Il faut ajouter aussi des membres de la société civile, les travailleurs sociaux intervenant auprès des enfants en rupture familiale ; les autorités communales, les représentants de la police et quelques personnages atypiques comme le chef coutumier gardien du cimetière ou le prophète Atoli complètent le tableau. Ce dernier mène une croisade contre les enseignements des missionnaires blancs tout en se confectionnant un flamboyant pédigrée. Il se présente en effet comme successeur, voir descendant de Kimpa Vita et Simon Kimbangu. Ses fidèles chantent, dans une réelle ferveur, la délivrance et la révélation que leur apporte le prophète. Ce sont tous ces foyers à partir desquels on projette les lumières sur Kinshasa.

Le constat premier : nous sommes bien loin des impressions du jeune Victor Augagneur Houang. Kinshasa n’a plus rien de la ville fantôme que regardait, enfant, le personnage d’Henri Lopès. Dans Le lys et le flamboyant, le narrateur se souvient que :

« sur la rive d’en face, on discernait les grues et les hautes tours de Léopoldville. La capitale du Congo belge ressemblait à une cité déserte, un monde de béton sans âme qui vive, une vaste nécropole assoupie dans le silence et l’immobilité. » (p. 138).

Le désert imposé par l’administration coloniale a fait place une immense foule qui se rue dans les artères de Kin dès les premières lueurs du jour. Les kinois aiment s’amasser; ils s’agglutinent autour de la moindre curiosité, commentent avec assurance, contestent avec fracas, se laissent persuader, se remettent à douter, invoquent le ciel, crient à la magie, conspuent et admirent, le tout en même temps. Les images de la ville montrent toutes un grouillement permanent, un flux ininterrompu de kinois au corps à corps avec leur ville.

Mais peu à peu les protagonistes se rejoignent tous autour d’une préoccupation commune. Une menace insidieuse pèse sur la ville. Elle tourmente aussi bien l’artiste que l’enfant abandonné ; les autorités civiles et la police nationale en font leur priorité et toute la rédaction de Molière Tv se mobilise pour contrecarrer les activités des Kuluna. C’est ainsi que l’on appelle à Kinshasa les bandes de délinquants qui sévissent dans les quartiers populaires. Le témoignage d’un ancien chef de gang est particulièrement édifiant en ce sens qu’il donne à voir l’inquiétante évolution du phénomène. Ce qui n’était qu’une guéguerre de quartier dans laquelle les rivaux s’intimidaient plus que ne s’affrontaient véritablement, s’est transformé en réseau de criminalité. Les nouveaux Kuluna usent de leur machette pour causer des blessures susceptibles d’entrainer la mort. Mais, comme d’habitude, en pareilles circonstances, ceux qui paient le plus fort tribut dans cette banalisation de la violence sont les plus fragiles, les enfants des rues qui portent en eux le traumatisme d’un coup de machette. Selon les éducateurs du centre Lokombe, ces enfants ont tout perdu et il n’est pas difficile de s’en apercevoir lorsqu’on rencontre les figures de shégué qui ont même oublié leur propre nom. Parmi ceux qui fréquent l’ONG, le jeune homme baptisé chinois koko, base électrique : la première partie du nom se traduirait par « vieux chinois », ce qui, pour un gamin d’à peine une dizaine d’année est d’un pur cynisme. Lui comme les autres enfants tentent de résister à la délinquance en se débarrassant des images de violence. Il leur faut un nouvel imaginaire, une nouvelle façon d’appréhender ce réel oppressif. Et c’est à niveau que le travail de l’artiste intervient.

Par sa sculpture, Freddy Tsimba essaie de susciter des interrogations au sein de la population tout en détournant l’arme des kuluna de son image négative et menaçante. Déplaçant sont atelier dans la rue, travaillant de jour comme de nuit, sous le regard intrigué des  habitants qui participent par leur présence, à l’élaboration de l’œuvre. Il se crée, dans la spontanéité et la familiarité kinoises, une dynamique de parole autour du geste artistique qui, se faisant, anéantit la violence des objets incriminés. Les machettes soudées se transforment en toiles, en nattes, en brique ; la froide agression se métamorphose en chaleur d’un foyer ; à l’insécurité d’avant succède le confort ; au trouble, l’apaisement. Le tour de force de l’artiste est d’instaurer une nouvelle négociation là où les mots d’un bourgmestre ne cherchaient qu’à s’attirer les faveurs de sa hiérarchie. Alors que les victimes parlent de téléphone volé, de petite délinquance, voilà que le zélé fonctionnaire fait état de grand complot contre le pouvoir et exhibe en trophées quelques adolescents sous l’emprise de la drogue et se félicite de les envoyer très vite en prison pendant que la justice populaire s’en remet aux vieilles recettes. Interrogée par les reporter de Molière, une jeune femme voit dans la prison un processus trop long et pas assez radical, elle demande donc l’émasculation pure et simple.

Mais pendant que Freddy soude dans la nuit, engageant une franche discussion avec les curieux, quelques notes au piano suivies de quelques accords de violon, transperçant les nuages, la voix d’une speakerine commente les images de la vingt cinquième commune de Kinshasa. Une maquette futuriste des plus kitchs lance la promesse d’un quartier haut de gamme sur une ile de la ville. Un premier pavillon à l’esthétique douteux sert de d’échantillon à l’ensemble à la grande satisfaction de l’ingénieur. Pendant que la première locataire s’échine sur son archet, on peut encore voir des pirogues taillées dans les troncs d’arbres glisser sur le fleuve. Et comme dans un rêve, on s’échappe par les nuages pour revenir dans les rues de Kinshasa, porté par la musique du Tout Puissant Ok Jazz. Par ce montage, plus que jamais la « cité du fleuve » apparaît comme une parenthèse, un intermède qui ne fera pratiquement jamais partie de Kinshasa, trop plate, trop molle, trop régulière, elle ne pourra qu’être ce que l’anthropologue Marc Augé appelle un « non-lieu », un espace sans identité. Kinshasa est faite d’anecdotes toujours à la limite du vraisemblable comme le poisson qui se transforme en femme au bout de l’hameçon d’un pêcheur, le faux magicien qui s’excuse auprès de l’État et qui reconnaît sa perdition mais aussi, la déconstruction de l’iconographique occidentale selon le Prophète Atoli. Son prêche s’appuie sur un « calendrier américain » racontant la victoire d’un christ blanc sur un diable noir dans une injustice totale : « les poings du premier pèsent deux mille kilos alors que ceux du second n’affichent sur la balance que deux maigres kilos. » Mais lui étant l’envoyé de Dieu, vient révéler toute la vérité sur les mensonges du christianisme.

Même sur le plan de la spiritualité Kinshasa reste en accord avec elle-même. Elle veut tout et son contraire. Mfum’Eto déclare vivre avec les esprits du monde parallèle et le chef coutumier, gardien du cimetière sait reconnaître le moment où les ancêtres sont en éveil. Mais c’est sans doute Freddy Tsimba qui résume le mieux, la dynamique contradictoire de Kinshasa : « si tu comprends trois pourcent de Kinshasa, ca te suffit pour vivre en paix. Ce n’est pas la peine d’essayer de le comprendre à cinquante pourcent car tu ne parviendras même pas aux cinq premiers. Même si tu te targues d’être kinois, le tout c’est de savoir à quelle échelle tu la maitrises. Seuls les trois pourcents te permettront de t’en sortir. Parce que Chaque jour, il y a une nouvelle ville qui nait. D’ici à demain, ce sera une nouvelle Kinshasa qu’il va falloir apprendre à connaître. »

Kinshasa Mboka té est incontestablement un des meilleurs films qui ait été fait sur l’esprit kinois.

Ramcy Kabuya

Kinshasa Mboka té

2013 – RD Congo – Belgique, Documentaire, 52 minutes
director: Douglas Ntimasiemi
scénario : Douglas Ntimasiemi – Raffi Aghekia
editing: Olivier Jourdain

Quelle est la valeur du patrimoine écologique ? Le cas de Virunga (RDC)

La valorisation des écosystèmes est un sujet central du développement durable. En Afrique où plusieurs pays disposent d’un patrimoine écologique exceptionnel, cette question est essentielle dans leur planification stratégique. Cet article posera cette problématique à travers le cas de Virunga : un site classé mais qui attise la convoitise des pétroliers.

Nouvelle image (2)En décembre 2007, le gouvernement congolais (RDC) avait accordé des concessions pétrolières sur des blocs situés à l’est du pays. Le parc national de Virunga, un des plus anciens sites classé patrimoine mondial de l’UNESCO à cause de son exceptionnel biodiversité, en fait partie. SOCO International PLC, une des compagnies bénéficiaires de la concession, souhaite explorer dans et aux abords du site. En réponse à cela, l'ONG de protection de la nature WWF saisit par quelques organisations locales, a lancé plusieurs campagnes de sensibilisation et publié un rapport sur la valeur économique de ce parc ainsi que les conséquences des activités pétrolières sur l’environnement et l’économie locale. Le 7 octobre dernier, elle a déposé une plainte auprès de l’OCDE afin d’empêcher la  compagnie de poursuivre ses activités sur le site.

Les pouvoirs publics congolais ont accordé un permis de prospection pétrolière dans une zone que l’Etat lui-même avait demandé la classification afin de préserver son écosystème particulier et protéger les espèces qui y vivent, pour la plupart menacés. Faisant fi des dispositions réglementaires prohibant les activités nuisibles à l’environnement dans ces zones, le permis accordé se base en fait sur une exception permettant de pratiquer des « activités scientifiques » dans de tels milieux. SOCO évoque cette exception et le gouvernement avance l’argument des retombées économiques tout en estimant que le parc ne sera pas menacé. Face aux mannes pétrolières bien plus palpables, les arguments de protection de l’environnement ne semblent pas convaincants. Pour ces raisons, le WWF avait commandé une étude sur le potentiel économique de ce parc de Virunga. Le rapport publié en juillet dernier tente en effet de quantifier la valeur économique actuelle et potentielle de parc naturel. Elle a identifie également les risques sur l'environnement, liés aux différentes phases d'exploration et d'exploitation, et les risques sur le développement économique et social de la région.

 DES RISQUES ENVIRONNEMENTAUX ET SOCIO-ECONOMQUES

Selon l’étude du WWF, les activités sismiques réalisées lors de la phase d’exploration du pétrole ont un impact sur l’environnement local. Les défrichages massifs effectués pour permettre l’acheminement des équipements et l’ouverture des nouvelles routes, entrainent la fragmentation de l’habitat naturel des espèces et l’introduction des plantes invasives dans ces milieux. La phase d’exploitation quant à elle engendrerait de pollution liée aux fuites sur les oléoducs ou aux déversements des hydrocarbures. La faiblesse institutionnelle et la corruption rendent le contrôle des activités des compagnies et l’application de la loi extrêmement difficile. Les conflits armés dans ces régions, souvent liés au contrôle des ressources, exposent aux risques de sabotage des infrastructures. Avec la recrudescence du braconnage, les conséquences peuvent être irréversibles sur les espèces menacés.

En plus des effets environnementaux relativement désastreux, le développement économique et social peut être impacté par les fluctuations du cours du pétrole. La compétition qui se fera de facto entre le secteur pétrolier et les autres secteurs économiques notamment le tourisme sera au détriment de ces derniers et compromettra à terme le développement de la région en déstabilisant l’économie locale. Pourtant les espaces naturels sont d’une richesse aussi importante que la manne pétrolière.

UN FORT POTENTIEL ECONOMIQUE

Nouvelle image (3)Selon l’étude du WWF, du tourisme à la pêche en passant par la pharmacologie, l’énergie, l'éducation et la recherche, la mise en valeur directe de ce milieu naturel contribuerait largement au développement socio-économique de la région. L’exploitation indirecte quant à elle engendrerait des revenues à travers la séquestration du carbone, l'approvisionnement en eau, la lutte contre l'érosion ainsi que le contrôle de la pollution. Le parc de Virunga générerait actuellement environ 49 millions $US par an. Dans une situation stable, en l’absence des conflits armés, avec la sécurisation d’accès au parc et suffisamment des ressources pour protéger l’écosystème, sa valeur peut dépasser le milliard de dollar par an (1,1 milliards $US/an). Comme l’illustre le tableau suivant, la pêche mais surtout le tourisme ont un potentiel énorme de développement (235 millions $US/an) issu de l’exploitation directe de cet écosystème. L’exploitation indirecte des ressources du parc telles que la vente des crédits carbone  génèrerait environ 64 millions de $US. L’ONG évalue jusqu’à 700 million $US par an la valeur de l’exploitation future du parc. Les activités économiques liées à ce milieu pourraient fournir du travail à plus de 45000 personnes.

POUR UNE GESTION DURABLE DES RESSOURCES NATURELLES

L’étude menée par le WWF a le mérite de chiffrer le potentiel économique d’un milieu naturel qui reste aux yeux de certains inutiles. Ces types d’arguments peuvent servir d’outils d’aide à la prise de décision. Toutefois, au delà de la valeur économique d’un site écologique, ce sont les couts liés à son éventuelle pollution ou disparition qui restent difficile à évaluer. Ces externalités sont au centre de la planification stratégique d’un développement durable.

Ce cas de Virunga illustre bien la complexité de la question de valorisation des écosystèmes en Afrique. Le patrimoine naturel, en dehors des considérations écologiques possède également une forte valeur économique lorsque des modes de gestion responsables et durables sont appliqués. L’incohérence des décisions telles que la concession pétrolière accordé sur cet espace protégé résulte-t-il d’un manque de stratégie claire ou d’une mauvaise gouvernance liée notamment à la corruption ? Par ailleurs au niveau régional, la gestion de ces espaces peut engendrer des tensions compte tenu de la souveraineté des Etats sur leurs territoires nationaux et les interconnexions entre les milieux naturels qui n'ont pas de frontières. La plainte déposée par l’ONG auprès de l’OCDE montre bien les difficultés des institutions africaines à défendre correctement leurs propres intérêts.

Qu'en est il des patrimoines écologiques des autres pays africains et quelles sont les stratégies nationales où régionales en la matière ? Ces questions feront l’objet de la suite de cet article.

  Djamal Halawa

 

Source des illustrations: The economic value of virunga national park, WWF 2013

KATANGA BUSINESS (2009) – Un film documentaire de Thierry Michel

Du business dans la rubrique culture, allons donc ! Et si on désappropriait le discours économique de la voix des seuls experts… Soyons encore plus fous, faisons en l’affaire de tous. Déplaçons donc le discours économique et adoptons une autre perspective.

Affiche_katanga_business Avec « Congo River », nous avons exploré les méandres du Congo en suivant le contre-courant du fleuve. Toujours plus haut, vers la source, tentant de surmonter le désespoir des habitants du Congo, fleuve-pays. Avec « Katanga Business », revenons sur terre et tentons d’affronter la guerre…économique qui s’y livre. Encore une guerre… Katanga Business ou la guerre des intérêts particuliers multinationaux.

Le Katanga, cette région bien nommée (katanga signifie cuivre) est une région du Congo qui détient 80% des mines du pays : cuivre, cobalt, uranium, manganèse… On croirait réciter la table de Mendeleïev, cette fameuse table d'éléments qu’on apprend en cours de chimie.

Autant de minerais qui transforment la terre en argent, sonnant et trébuchant.

Ceux qui trébuchent, les creuseurs, ces hommes venus de tout le pays pour espérer trouver quelque subsistance en creusant la terre de leurs mains nues et revendre le minerai brut souvent à prix dérisoire. Ils creusent, creusent et souvent c’est leur propre tombe qui apparaît.

C’est l’ouverture de ce film documentaire de Thierry Michel, une tombe qui se referme. Image glaçante, plus terrible encore que les maux qu’on découvre ensuite: corruption, exploitation, mépris de la vie humaine…

GrandLarge-0070_katanga-business_1.

Fidèle à son dispositif de montage, Thierry Michel mixe ses images aux archives en noir et blanc filmées du temps du Congo Belge à l’industrie florissante… une autre exploitation encore.

Du temps de la colonie, on pillait les ressources. Aujourd’hui, qu’en est-il ?

L’histoire de la Gécamines devient sous la caméra de Thierry Michel un petit cours d’histoire économique. Fleuron industriel du Congo Belge, nationalisée à l’indépendance, cette entreprise d’Etat est dirigée –au début du documentaire- par le canadien Paul Fortin. Nommé par le Président de la République Démocratique du Congo, c’est un patron pour le maintien de qui les salariés n’ont pas hésité à faire grève.  Ce patron illustre bien l’ancienne façon de diriger "à la papa". Mes ouailles, ayez confiance. « La politique, cela ne donne pas à manger » nous dit-il. Mais ça pourrait si on arrêtait de tirer sur les creuseurs qui manifestent pour défendre leurs droits. Oui, on tire pour assurer la sécurité des investissements…

Thierry Michel  trouve dans la région du Katanga le cœur brut et géologique des stratégies économiques mondiales. Cette région dotée de fabuleuses ressources énergétiques est convoitée par tous les pays avides de minerais pour accroître leur développement industriel. Et cela profite-t-il à la région et au pays lui-même ? Les Congolais gagnent-ils aussi ?

Pour y répondre, Thierry Michel pointe sa caméra vers le Gouverneur de la riche région et nous laisse faire notre propre idée.


KATANGA business de Thierry Michel

Moïse apparaît ainsi en Terre d’Afrique. Oui, un nom qui décide de son destin, dixit l’intéressé. Moïse Katumbi est dans le documentaire de Thierry Michel un véritable personnage. Ancien homme d’affaires ayant fait fortune et aussi président du fameux club de football TP Mazeme au Lubumbashi, il est élu gouverneur du Katanga en 2007. L’ancien homme d’affaires s’est mué en intercesseur de l’intérêt général.

Moïse gouverneur des hommes devient aussi le défenseur des creuseurs.

Moïse solution ! Scandent les creuseurs. Mais peut-il empêcher les multinationales de déloger les creuseurs ? C’est à ce titre que le personnage de Moïse Katumbi  attire la caméra et notre attention dans ce documentaire. Il est l’incarnation des contradictions à résoudre. Dans quelle mesure l’ancien homme d’affaires peut-il protéger l’intérêt général ? Comment peut-il à la fois encourager les investissements étrangers dans sa région et défendre les intérêts de ses administrés ?

On le sent sincère. Et puis, c’est sans compter sur l’aide contre-productive de certaines autorités qui s’accoquinent avec des investisseurs peu scrupuleux.

Les investisseurs indiens et chinois montent en puissance sur le continent. (Non, il n’y a pas de lien entre le manque de scrupule de la phrase précédente et ce qui suit)

« Nous attachons beaucoup d’importance à l’amitié. Nouer des liens amicaux avec l’ensemble des pays du monde est l’idée fondamentale de la politique étrangère de la Chine » nous dit l’ambassadeur chinois, Wu Zexian. Bon, il faut savoir aussi choisir ses amis…

Mais c’est vrai aussi que la Chine et la plupart des pays africains appartiennent encore au mouvement des non-alignés, feu mouvement qui se constitua comme une troisième voie pendant la guerre froide et surtout en lutte contre la colonisation.

On ne peut donc que sourire quand on découvre à la fin du documentaire que Paul Fortin de la Gécamines passe la main à l’investisseur chinois M. Min. C’est peut-être le début d’une grande amitié…

 


Post-scriptum :

Thierry Michel consacre son dernier documentaire au gouverneur du Katanga – « L’irrésistible ascension de Moïse Katumbi»-. Le film est sorti fin avril en Belgique, il est prévu en France à la rentrée, il est d’ores et déjà interdit en République Démocratique du Congo. Interdit de visa au Congo, Thierry Michel est d’ailleurs aussi menacé de mort par certains partisans (vraiment ?) de Moïse Katumbi. Faire un film n’est pas sans risques.

RD Congo : une nouvelle dynamique dans la résolution du conflit

Résolution conflit RDCDepuis la signature de l’Accord-Cadre sur la Paix, la Sécurité et la Coopération à la fin du mois de février, la situation dans l’Est de la République Démocratique du Congo a connu plusieurs évolutions, qui semblent confirmer un changement d’approche pour la construction de la paix dans la région. Constatant l’impuissance du gouvernement congolais à impulser un règlement bilatéral du conflit en négociant avec les rebelles du M23, les 11 chefs d’Etats d’Afrique centrale réunis à Addis-Abeba sous l’égide de l’ONU avaient pris en main le dossier congolais avec une nouvelle formule (onze Etats parties et l’Union Africaine, la CIRGL, la SADC et l’ONU comme facilitateurs). Au cours des dernières semaines, deux évènements sont venus confirmer cette dynamique d’internationalisation.

La Brigade d’Intervention Spéciale de l’ONU

Tout d’abord, le 29 mars 2013, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté la Résolution 2098, qui prévoit le déploiement d’une Brigade d’Intervention Spéciale dans l’est de la RDC. Depuis son déploiement en 2000, la mission de maintien de la paix onusienne (MONUC, puis MONUSCO), malgré des troupes conséquentes (17 000 soldats déployés) et un budget colossal (plus de 10 milliards d’euros dépensés en 13 ans), avait vu ses capacités d’action limitées par des règles d’engagement contraignantes. Bien qu’elle ait au cœur de son mandat la protection des civils, la MONUSCO n’avait le droit d’ouvrir le feu que si elle était directement attaquée par des groupes armés. De ce fait, les casques bleus avaient dû assister impuissants à la prise de Goma par le M23 en novembre dernier et aux multiples exactions qui avaient suivi. Cette passivité contrainte – puisque les troupes onusiennes n’avaient pas fait l’objet d’attaques – avait considérablement entaché l’image de l’ONU dans la région. Les casques bleus, accusés de « tourisme militaire », semblaient avoir perdu une partie de leur légitimité auprès des populations locales.

La mise sur pied d’une Brigade vient donc à point nommé : composée de trois bataillons d’infanterie (3 000 hommes au total), elle va répondre à des règles d’engagement beaucoup plus robustes, qui lui permettent de mener des opérations offensives contre les groupes armés dans les Kivus afin de les désarmer. Cette brigade devrait être composée de forces armées africaines en provenance d’Afrique du Sud, de Tanzanie et du Malawi, ce qui témoigne d’un engagement continental accru dans la résolution du conflit.

Toutefois, une opération militaire, aussi robuste et efficace qu’elle soit, ne pourra se substituer à un véritable processus politique, lui seul à même d’apaiser les antagonismes et de prendre à bras-le-corps les problèmes structurels des Kivus. La communauté internationale semble également avoir pris conscience de cette nécessité, et c’est dans cette optique qu’a été nommée mi-mars une Envoyée Spéciale de l’ONU pour la région des Grands Lacs, en la personne de Mary Robinson. Celle-ci aura pour mission de piloter l’implémentation de l’Accord-Cadre signé à Addis-Abeba.

Quelles perspectives pour une intervention militaire ?

La Brigade d’Intervention autorisée par la Résolution 2098 marque-t-elle la (re)naissance de la MONUSCO ? Déjà, des voix s’élèvent pour mettre en garde contre un excès d’optimisme. Le déploiement de cette Brigade pourrait connaître des remous : son principal contributeur, l’Afrique du Sud, fait face actuellement à un scandale national après que treize de ses soldats aient trouvé la mort en Centrafrique dans une opération de « sauvetage » très contestée de François Bozizé. Sa participation à de nouvelles opérations loin de ses frontières fait désormais débat. Par ailleurs, beaucoup redoutent que cette force armée ne vienne seulement jeter de l’huile sur le feu et ajouter une nouvelle source de violence dans une région déjà si militarisée.

Malgré ces réserves, la Brigade d’intervention, si elle est effectivement mise en place, aura sans doute des répercussions intéressantes sur l’évolution du conflit congolais. Jusqu’ici, la balance des forces dans l’Est du Congo entre le gouvernement congolais et les rebelles du M23 était déséquilibrée à l’avantage de ces derniers : du fait de l’état pitoyable des forces armées congolaises (FARDC), les rebelles étaient fréquemment dominateurs sur le plan militaire, ce qui leur permettait d’aborder les processus de négociation en position de force. Avec une MONUSCO plus robuste, cette asymétrie est diminuée, voire renversée : le M23 sera maintenant pris pour cible par une force armée mieux équipée, et probablement plus nombreuse que lui.

Cela est d’autant plus vrai que le M23 a connu au mois de mars une grave crise interne : deux factions, rattachés aux deux hommes forts du mouvement Sultani Makenga et Bosco Ntaganda, se sont violemment affrontées. Les combats ont tourné à l’avantage de Makenga, qui a mis les troupes de Ntaganda en déroute. Celui-ci a décidé, à la surprise de tous les observateurs, de déposer les armes et de se rendre à l’ambassade américaine du Rwanda ; il a depuis été transféré à la Cour pénale internationale, qui avait émis un mandat d’arrêt contre lui depuis de nombreuses années. Certains des combattants pro-Ntaganda ont depuis réintégré le M23 ; mais celui-ci a sans nul doute souffert de ces luttes intestines, et apparaît moins puissant qu’il ne l’était il y a quelques mois.

Deux initiatives concurrentes

Dans ce contexte, il sera intéressant de suivre l’évolution du processus de paix de Kampala, engagé entre le gouvernement congolais et le M23 en décembre, avant que le dossier ne soit pris en main par la communauté internationale. Kampala reproduit la recette des précédentes négociations entre le gouvernement et l’ancien groupe rebelle du CNDP, et qui avait seulement servi à renforcer les capacités militaires et les réseaux politico-économiques de ce dernier. Comme son prédécesseur, le M23 avait engagé ce processus à la suite de sa prise de Goma en novembre, à un moment où il était clairement en position de force vis-à-vis de Kinshasa. Ainsi, si le nouveau déploiement de la MONUSCO produit une asymétrie en faveur du gouvernement, les négociations de Kampala reposent sur une asymétrie inverse, à l’avantage des rebelles.

Le  timing des deux initiatives sera donc crucial pour déterminer laquelle de ces deux dynamiques l’emportera en définitive. Le M23 ne s’y est d’ailleurs pas trompé, et a présenté cette semaine à Kampala un projet d’accord de paix pour essayer de prendre de vitesse le processus international qui, on l’a vu, lui est beaucoup plus défavorable. Création de brigades intégrées entre les forces congolaises et le M23, amnistie pour tous les actes commis depuis 2009, reconnaissance de tous les grades militaires du M23… On retrouve ici les grands principes tant de fois privilégiés ces dernières années. Reste à savoir si le gouvernement congolais, désormais dans une position plus avantageuse, choisira de jouer la carte de Kampala.

Les efforts de résolution de conflit au Congo, après plusieurs années d’enlisement, semblent être désormais à un tournant, et les prochains mois seront donc riches d’enseignement. Quoiqu’il en soit, ce premier pas ne doit pas cacher d’autres problèmes pressants : d’une part, la réforme de l’Etat congolais (et notamment de son armée) est indispensable pour rétablir une présence légitime dans les Kivus ; d’autre part, les acteurs nationaux et internationaux ne doivent pas  porter leur attention exclusivement sur le M23 : de nombreux autres groupes armés, ancrés localement, prennent aussi part dans la continuation de la violence dans l’est de la RDC. La démilitarisation ne pourra s’effectuer sans s’attaquer aux causes de cette violence à la plus basse échelle, à travers des processus de paix localisés.

 Vincent Rouget

RD Congo : accord probable, paix impossible ?

nord kivu negociationAprès Lusaka, Windhoek, Pretoria et Kampala, Addis-Abeba est devenue ce dimanche 24 février 2013 la cinquième capitale africaine à accueillir la signature d’un accord de paix en République Démocratique du Congo (RDC). Réunis dans la capitale éthiopienne à l’invitation du secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, 11 chefs d’Etat de la région ont approuvé un « Accord-Cadre sur la Paix, la Sécurité et la Coopération pour la RDC et la région » préparé par les Nations Unies. Ban Ki-moon a réussi à rassembler autour d’une table toutes les parties prenantes du conflit dans les Grands Lacs, ce qui en soi n’est pas une mince affaire. Mais au-delà du titre pompeux et des cérémonies fastueuses, que peut-on attendre de cet énième texte visant à trouver une solution négociée à « l’insoluble question congolaise » ? 

La réunion d’Addis-Abeba inaugure une nouvelle période d’activisme international, qui fait suite à la faillite évidente des efforts régionaux pour la résolution du conflit. Bien que reléguée au second plan par les évènements en Syrie et au Mali, la rébellion initiée en avril 2012 par le M23 dans le Nord-Kivu, a tout de même retenu l’attention de la communauté internationale, et s’est même propulsée sur le devant de la scène pendant quelques jours de novembre, lorsque les rebelles ont brièvement occupé la capitale régionale Goma. Dans la lignée des précédentes tentatives de paix dans la région, c’est d’abord une solution régionale qui a été privilégiée, à travers la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs (CIGRL). 

Les négociations de Kampala : la faillite d’une solution régionale

Le M23 et le gouvernement congolais se sont ainsi retrouvés début décembre à Kampala pour des pourparlers officiels sous la médiation du ministre de la Défense ougandais Crispus Kiyonga. Des négociations qui, aux yeux de beaucoup d’observateurs, étaient dès le départ vouées à l’échec. L’Ouganda n’avait certainement pas les traits du médiateur idéal neutre, capable de peser de tout son poids sur les deux parties, et de combiner de manière équitable encouragements et menaces de sanctions : directement impliqué dans les rébellions anti-Kabila du début des années 2000, il a été pointé du doigt par le Groupe des Experts de l’ONU pour son soutien humain, financier et matériel au M23… Difficile dans ces conditions d’instaurer la confiance entre les négociateurs. D’autant plus que les délégations sont arrivées dans la capitale ougandaise sans agenda clairement défini : alors que le gouvernement de Joseph Kabila voulait restreindre les négociations au problème sécuritaire initial – l’occupation militaire du Nord-Kivu par un groupe rebelle – le M23 a rapidement cherché à transformer le processus de Kampala en une tribune contre le régime de Kabila, et ainsi à revendiquer des réformes politiques radicales à l’échelle nationale. Résultat : les deux parties ont passé la plupart des mois de décembre et janvier à débattre du programme des discussions ultérieures plutôt qu’à aborder les véritables points de désaccord. 

Un seul document a finalement émergé, début février, de ces deux longues et laborieuses négociations : une évaluation de l’accord de paix du 23 mars 2009, qui mettait fin à la précédente rébellion du CNDP (duquel est largement issu le M23), long document technique reconnaissant que certains points du traité n’avaient pas été mis en œuvre, mais n’offrant aucune avancée pour le problème présent. Après que le gouvernement congolais ait proposé d’intégrer les officiers de bas rang du M23 en échange de la reddition de son leadership militaire – proposition bien évidemment inacceptable pour les rebelles -, les négociations sont maintenant au point mort. 

Négocier pour négocier : les dividendes de la paix

Une fois de plus, le processus de Kampala aura montré l’inefficacité d’une solution bilatérale étroite, menée dans un cadre régional. Pour le gouvernement congolais comme pour les rebelles, être présent aux côtés d’un médiateur et offrir aux yeux de tous une posture de négociation semblait être plus important que de traiter des sujets de discorde : on en vient alors à se demander si les bénéfices à récolter de la négociation ne leur importeraient pas plus que les avantages de la paix elle-même…

A ce titre, ce qui s’est joué ces derniers mois dans l’est de la RDC n’est que la nouvelle version d’une partition plusieurs fois déroulée au cours de ces dernières années. La dynamique cyclique est la suivante : des leaders locaux aux intérêts menacés se constituent en groupe armé, avec le soutien plus ou moins explicite des voisins rwandais et ougandais ; s’en suit des affrontements armés entre le nouveau groupe de rebelles et les forces armées congolaises (FARDC), affrontements qui se soldent souvent par un retrait de ces dernières, sous-équipées, mal entraînées et rongées par la corruption ; après quelques mois (et parfois l’occupation de villes importantes comme Goma ou Bukavu), les rebelles se déclarent prêts à négocier, tandis que le gouvernement congolais, soucieux d’éviter de nouvelles humiliations militaires qui pourraient mettre son pouvoir en danger, est lui aussi favorable à des négociations ; un accord est alors signé, qui offre aux rebelles certains avantages immédiats (intégration dans les FARDC, positions de pouvoir, démobilisation financièrement avantageuse…) ; un semblant de stabilité (trompeur) revient alors dans la région, jusqu’à ce que les « dividendes de la paix » offerts aux rebelles par l’accord perdent de leur valeur ; alors un nouveau cycle est susceptible de s’enclencher. 

Le M23, au-delà de son plaidoyer public pour un renversement du régime de Kabila à Kinshasa, se situe clairement dans cette stratégie des « dividendes de la paix » : la conquête territoriale ne l’intéresse qu’à des fins d’obtenir une meilleure position de négociations, et ainsi des avantages plus conséquents dans les accords de paix. C’est dans cette logique qu’il faut comprendre sa décision – a priori surprenante – de n’occuper Goma que pendant quelques jours avant de se retirer sur les hauteurs de la capitale régionale du Nord-Kivu. 

L’internationalisation du dossier congolais

On observe ainsi dans l’est de la RDC un mécanisme d’auto-reproduction de la violence, ô combien difficile à enrayer. La communauté internationale semble en tout cas avoir pris conscience que dans les conditions actuelles, un cadre bilatéral de résolution de conflit (gouvernement contre rebelles) semble plutôt contribuer à perpétuer cette dynamique conflictuelle. En « internationalisant » le dossier congolais en main à travers l’Accord-cadre signé dimanche à Addis-Abeba, elle peut peut-être lui insuffler un nouveau souffle, et l’on ne peut que se réjouir qu’un certain volontarisme international succède enfin à des années d’indifférence à l’égard de la région. 

Rien n’est toutefois garanti en RDC, cimetière des idéalistes de la paix depuis plus de quinze ans, et on ne saurait attendre des miracles d’une simple déclaration de principes. Car tout rempli de bonnes intentions qu’il soit, l’Accord-cadre pourrait bien n’être qu’une nouvelle coquille vide : avec seulement trois pages faites de mesures très générales (« poursuivre la réforme structurelles des institutions congolaises », « ne pas interférer dans les affaires intérieures des Etats voisins »…), la phase d’implémentation sera cruciale pour mettre en œuvre ce document, et nécessitera un suivi actif des quatre garants identifiés par l’accord : l’Union Africaine, la CIRGL, la SADC (Communauté des Etats d’Afrique australe) et l’ONU.

Alors que l’investissement international dans la résolution du conflit congolais a été jusqu’alors uniquement réactif, la formule 11+4 (onze parties, quatre facilitateurs) ne pourra tenir ses promesses qu’avec un changement d’approche radical. Plusieurs axes d’intervention requièrent en effet un engagement constant et permanent, et non seulement du « management de crise » tel qu’il a été pratiqué ces dernières années : réforme des institutions congolaises, traitement de la violence locale, amélioration des relations entre RDC et Rwanda… Mais sur ce dernier point, si déterminant dans la résurgence des rébellions dans l’est de la RDC, les mauvaises relations entre les présidents Kabila et Kagame semblent constituer un obstacle sérieux à tout effort de résolution de conflit. 

Du côté de Kigali, il ne faut s’attendre à aucun bouleversement majeur : le Rwanda a montré sa capacité à naviguer subtilement sur un chemin diplomatique étroit, qui lui permet d’avancer ses intérêts dans les Kivus sans pour autant se mettre à dos la communauté internationale. L’aide au développement s’interrompt, puis reprend, au gré des déclarations habiles de Kagame et des visites dans les capitales occidentales de sa ministre des Affaires étrangères Louise Mushikiwabo. 

En revanche, en RDC, le pouvoir de Joseph Kabila apparaît de plus en plus fragilisé depuis les élections frauduleuses de novembre 2011. Un changement de régime à Kinshasa : voilà sans doute, à côté d’un véritable engagement international, le deuxième évènement susceptible de rebattre les cartes dans la relation RDC-Rwanda… pour le pire ou le meilleur. 

Vincent Rouget

Les freins à la réforme de l’Etat en RDC (Fin)

Un calendrier de reformes pour la RDC

Le lien patriarcal conserve un sens très important dans l’arène politique congolaise. Les alliances politiques se font au gré presque exclusif des appartenances ethniques et familiales. Joseph Kabila n’hésita pas à se lier à Nsanga Mobutu, fils de l’ancien Président. De même, Antoine Gizenga, qui a réuni autour de lui des fidèles de Patrice Lumumba, se fit remplacer par son propre neveu, Adolphe Muzito, qui ne fit pas mieux que lui au poste de Premier ministre. Obtenir la délivrance d’une pièce d’état civil, d’un permis de conduire, ou d’autres documents administratifs, est beaucoup plus facile lorsqu’on a un « bon » patronyme. Les liens familiaux, au sens large, régissent la vie politique et administrative, et sapent la réforme.

La corruption qui passe par les dirigeants des firmes multinationales accentue le retard. L’effondrement en 1990 d’installations minières de Kamoto (Katanga), important pan de la Générale des Carrières et des Mines (Gécamines), qui assure en grande partie les fonds du Trésor de la RDC, témoigne de la négligence qui gangrène le secteur minier. Y passent argent, cuivre, or, cobalt, diamant, et des centaines de milliards de dollars. Le régime Kabila, d’une manière ou d’une autre, a réussi la malicieuse prouesse de la restauration des privilèges consentis aux cartels transnationaux qui gravitent autour des richesses minières sous Mobutu.

La Barrick Gold Corporation, L’Anglo-American Corporation, l’American Diamond Buyers, De Beers, etc. n’ont rien perdu de leur superbe en ce qui concerne l’opacité de leurs opérations financières, et continuent de sucrer éperdument les politiciens et fonctionnaires véreux pour acheter leur silence. En filigrane, apparaît un véritable nouvel ordre politique et économique voulu et entretenu par les dirigeants de ces multinationales, qui n’est pas sans rappeler une certaine Conférence tenue à Berlin, en 1885. La RDC, grande comme l’Union Européenne, frontalière de neuf Etats, est toute désignée pour de telles pratiques.

Assainir le secteur minier

Une redéfinition des termes d’exploitation qui prenne mieux en compte les besoins sociaux, notamment en termes d’emplois autochtones et de considérations environnementales, s’impose, en effet, en République Démocratique du Congo. Elle doit être protégée au plan politique et administratif. Il faudrait tout d’abord exiger une prise en compte systématique des méthodes de gestion qui permettent une transparence absolue dans les documents comptables de chaque entreprise pour parvenir à un assainissement de la vie privée. Il serait ensuite très opportun d’inclure des objectifs sociaux dans les conditions d’octroi d’agrément ou d’autorisation aux firmes multinationales, pour arriver à une exploitation optimale des ressources naturelles.

L’inclusion d’une forte dose de mesures revêtant un caractère de responsabilité sociale à l’octroi de licences d’exploitation accompagnera ces entreprises dans leur recherche d’assentiment de la part des populations autochtones. Ces mesures pourraient prendre la forme d’une augmentation du nombre d’emplois de type cadre, qui soient en tout cas importants et/ou bien rémunérés, aux populations locales.

Mieux, une priorité devrait être donnée aux Congolais disposant des qualifications requises pour accroître sensiblement les effectifs nationaux dans les grandes entreprises opérant dans le pays. Cette préférence nationale devra être étroitement surveillée, et intégrée au besoin dans les textes, afin de donner aux administrations compétentes la possibilité de la faire respecter.
Beaucoup plus de mesures participatives de la part des entreprises pourraient également se décliner sous forme d’actions régulières en faveur des associations ou groupements de certaines catégories sociales (jeunes, femmes, personnes âgées) pour les accompagner dans leurs activités citoyennes. Par ailleurs, il est plus que jamais utile d’augmenter la dose écologique dans les activités d’exploitation des ressources naturelles, qui fasse en sorte que l’activité industrielle ne se nuise pas à elle-même et profite également aux générations futures.

Mieux identifier les priorités des populations

Dans le même esprit, il serait utile de mieux prendre en compte les besoins des destinataires ultimes des réformes institutionnelles et administratives. Il s’agira pour les responsables politiques et les fonctionnaires d’inclure dans leurs prévisions et actions ultérieures le besoin criant de bien-être social qui s’est installé en République Démocratique du Congo. Au lieu de lamentablement suivre les orientations des bailleurs de fonds internationaux, notamment FMI et Banque Mondiale, les responsables politiques congolais, puisqu’ils disposent de la légitimé du suffrage universel, devraient plutôt s’enquérir au préalable des réelles priorités de leur peuple. Celles-ci ne sont pas inscrites dans des théories classiques internationalement admises, elles se trouvent à peu près dans chaque localité du pays.

Dans cette optique, les compétences des fonctionnaires formés à l’exécution de chaque tâche déterminée doivent dorénavant être mobilisées pour identifier les urgences sociales qui sévissent dans chaque partie de la RDC. Une certaine harmonie devrait se mettre en place dans les différentes actions entreprises par les administrations territoriales, les organismes publics destinés à l’accompagnement des initiatives locales, et les organes politiques locaux, pour atteindre une rationalisation des initiatives publiques en faveur du développement local.

Ce dernier pourrait utilement s’inspirer ou se faire aider par les mécanismes déjà mis en place au niveau national pour attirer les investissements privés internationaux et les financements des institutions publiques internationales. En d’autres termes, la coopération décentralisée, si elle est pensée en des termes plus soucieux des priorités du peuple congolais, pourra contribuer de manière décisive à l’essor économique de la RDC. Le programme de décentralisation, inscrit dans la Constitution et qui donna lieu à des heurts violents en 2009, pourra ainsi mettre à profit l’expertise internationale en la matière pour éviter toute sclérose. 

 

 

Mouhamadou Moustapha Mbengue

Rwanda – RDC: les dessous d’une guerre larvée

La récente admission du Rwanda au Conseil de Sécurité de l’ONU en tant que membre non permanent a ravivé les tensions entre Kigali et Kinshasa. En effet, la République Démocratique du Congo a activé, en vain, tous ses leviers diplomatiques pour que son encombrant voisin ne puisse bénéficier de pareille reconnaissance sur le plan international. Cet échec de la RDC confirme une fois de plus le grand bon diplomatique réussi par le Rwanda depuis près de deux dernières décennies. A coté d’une situation économique de plus en plus fleurissante, Kagamé est en passe de faire de Kigali une capitale diplomatique qui compte en Afrique.

Retour sur un conflit qui dure depuis près de deux décennies et dont les effets continuent à être dévastateurs pour cette zone géographique au potentiel énorme.Massacres, viols, mutilations, non accès à l'assistance humanitaire, destruction d’écoles et d’hôpitaux, enlèvements d’enfants incorporés de force aux groupes armés… Les conséquences dramatiques du différend entre frères ennemis rwandais et congolais sur la population civile sont légion. Ce conflit dont l’origine est au croisement de considérations ethniques, de raisons économiques et de calculs géostratégiques impliquant d’autres pays, voisins ou non, fait de l’immense terrain de chasse qu’est devenue la RDC, une zone d’instabilité chronique.

Tout part du génocide rwandais de 1994 qui a vu le massacre organisé de la population d’ethnie tutsie par des membres de l’ethnie hutue. Après l’arrêt du génocide et la prise du pouvoir par les Tutsis sous la houlette de Paul Kagamé, des centaines de milliers d’Hutus fuyant les représailles des nouveaux hommes forts de Kigali se sont réfugiés dans l’Est de ce qui était à l’époque le Zaïre avec la bienveillance de Mobutu.

A Kigali on est très vite convaincu que les camps de réfugiés nés de cette situation sont sous la coupe des milices hutues Interahamwe et de membres hutus de l’ancienne armée rwandaise, donc de génocidaires. Sous prétexte qu’ils préparent une invasion, la nouvelle armée rwandaise convoque la nécessité de défendre son intégrité territoriale pour occuper cette partie orientale du Zaïre. Mais derrière cette raison militaire se cache une autre beaucoup moins avouable, corroborée notamment par un rapport de l’ONU à l’époque : le dessein de Kigali est aussi, à terme, de faire main basse sur une partie des richesses du Zaïre. Comme pour donner du grain à moudre aux tenants de cette thèse, le Rwanda, qui rejette pourtant les accusations de l’ONU, arme d’abord les rebelles tutsis zaïrois Banyamulenge puis, avec l’Ouganda, l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila.

Ce dernier, avec l’aide de ces deux pays, parvient à évincer Mobutu du pouvoir en 1997. Il rebaptise le pays République Démocratique du Congo (RDC). Un an plus tard, en 1998, il décide de tourner le dos à ses alliés après en avoir trouvé d’autres jugés moins encombrants. Ainsi se sépare t-il de son chef de cabinet rwandais James Kabarebe, celui là même dont le général tutsi congolais Laurent Nkunda, entré en rébellion, dira quelques années plus tard, alors qu’on lui reprochait son allégeance à Kigali, qu’il a été le mentor de Joseph Kabila – héritier de son père à la tête de la RDC. Par conséquent, à en croire ces allégations, Kabila fils était lui aussi quelque part membre de l’armée rwandaise car formé dans le maquis par Kabarebe. Un raccourci hâtif certes mais qui en dit long sur l’influence que le Rwanda cherche à cultiver chez les dirigeants congolais.
Influence dont Laurent Désiré Kabila tenta toujours de se départir. Ses deux alliés traditionnels jugèrent alors opportun de le renverser mais c’était sans compter avec l’intervention de ses nouveaux alliés (Angola, Zimbabwe, Namibie, Libye, Tchad, Soudan) qui ont vu tout l’intérêt, d’ordre militaire parfois (démantèlement des bases de l’UNITA au sud de la RDC pour l’Angola) mais surtout économique qu’ils pouvaient chacun tirer de la situation compte tenu des trésors que renferme le sous-sol congolais. Cette démarche de Kabila père produira ce qu’on a appelé la deuxième guerre du Congo ou la première guerre continentale africaine. Elle dura quatre années (1998-2002).

Les accords de paix de Lusaka d’abord en 1999, puis Pretoria et Luanda en 2002, sont venus stabiliser relativement la région avec notamment le départ des 20 000 soldats rwandais présents dans l’Est de la RDC. Cependant, en dépit de tous ces accords, de ceux qui ont suivi (Nairobi 2006), de la présence de casques bleus et de l’organisation d’élections nationales qui ont conforté Joseph Kabila, de nombreux groupes armés souvent sponsorisés par des gouvernements étrangers continuent à opérer sur le territoire congolais. Cette instabilité chronique anéantit toute possibilité de développement du pays et de normalisation des relations entre Kinshasa et Kigali.

Une bonne partie de la population civile congolaise ne voit ainsi toujours pas la fin de cette guerre qui, de par sa durée, la multiplication de ses acteurs, le caractère à la fin illisible des revendications, des alliances et des parties prenantes, résiste à toute forme de bilan chiffré. En effet, nul ne sait exactement le nombre de victimes directes et indirectes engendrées par le chaos qui prévaut depuis des décennies dans le Kivu

Le Rwanda que plusieurs rapports de l’ONU, dont il vient d’accéder au Conseil de Sécurité, ont pointé du doigt ces dernières années quant à sa responsabilité conjointe avec l’Ouganda dans le pillage des ressources congolaises, continue de clamer sa légitimité sur toute une partie orientale de la RDC sous prétexte que cette zone, riche en ressources minières, serait « historiquement rwandaise ». Autant le dire sans nuance : tant que ce point de vue sera défendu par Kigali, la guerre larvée entre ces deux pays ne connaitra pas son épilogue.

Racine Demba

Diplomatie et hégémonie régionale en Afrique subsaharienne (2)

La géographie du Congo ou l'économie du Gabon : à qui le Centre ?

RDC
« L’Afrique est un revolver dont la gâchette est le Congo », disait Frantz Fanon. Cette assertion sonne comme un vœu pieux tant la RDC, à l’image de l’ensemble des Etats d'Afrique centrale, semble loin de l'émergence politique et économique. L’instabilité chronique dans cette région en est la cause principale. Le Congo, territoire immense aux ressources naturelles abondantes semble victime d'une malédiction. Son décollage aux premières lueurs de l'indépendance a été altéré par l'épopée de Mobutu ; les années qui suivirent son éviction du pouvoir furent marquées par un changement de direction politique qui n’a toutefois pas permis de rompre avec les vieux démons de la violence et d’une exploitation prédatrice des ressources nationales. L'est de la RDC est une zone poudrière qui est, à elle seuls, un nœud diffus de problèmes et d'enjeux multiples. En effet, sur ce territoire frontalier du Rwanda, cohabitent une multitude de groupes armés avec tous des agendas et des structurations différents. On y retrouve les Maï Maï, les Interhamwe, les FDLR, les rebelles du M23, les dissidents du RCD-Goma, etc.

Rwanda
A coté de cette kyrielle d'organisations militaires, le voisin rwandais est aussi une donnée à analyser avec grand intérêt. Paul Kagamé, président du Rwanda est constamment accusé de fragiliser et déstabiliser la RDC en accordant son soutien aux groupes armés qui opèrent sur le territoire congolais, avec comme base arrière le sol rwandais. Son but serait de disposer ainsi d'un levier de pression sur son puissant voisin. C'est une stratégie hélas courante sur le continent, utilisée par la Gambie qui s’est longtemps servie de la Casamance comme un moyen de pression sur le Sénégal ou de l'Algérie, qui s'appuie sur le Front Polisario pour contrarier le Maroc, etc.
L’impulsion derrière la diplomatie de Paul Kagamé est d’assumer un rôle de premier plan dans la région des Grands Lacs et, au delà, en Afrique de l'Est. Le Rwanda s'est donné les moyens de cette politique de retour après les tragiques épisodes du génocide de 1994 par le biais d'une diplomatie active et d'une économie en forte croissance.. Ce retour s’effectue avec le soutien des Etats Unis et de la Grande Bretagne qui accueillent avec bienveillance ce pays dans leur giron. Faut-il rappeler que le Rwanda post-génocide a tourné le dos à la France, allant même jusqu'à renier son identité francophone. Le rôle joué par Paris durant le génocide de 1994 reste controversé.

Gabon
Par ailleurs, dans la région centrale de l'Afrique, le Gabon occupe une place particulière malgré la modestie de sa taille et de sa population. Ainsi, ce pays joue un rôle de premier plan au sein de la CEMAC dont il est la locomotive, eu égard à sa puissance économique et financière. Le Gabon a pu s'appuyer sur ses richesses issues du pétrole pour acquérir une importance et une notoriété qui dépassent au-delà des frontières du continent. Cette importance du Gabon sur la scène internationale est aussi le fait d'une diplomatie généreuse surtout vis-à-vis de l'ancienne puissance coloniale. En effet, Omar Bongo a fini par symboliser, à lui seul, les méfaits et travers de la « Françafrique ». Sa loyauté vis-à-vis de la France a fait du Gabon un pays privilégié du pré-carré et une sorte de prolongement de l'ancienne métropole en Afrique. Omar Bongo a été fidèle à la France, que celle-ci soit de gauche ou de droite. Et elle le lui a bien rendu, notamment avec la présence de Nicolas Sarkozy à ses obsèques et l’acquiescement de l'Elysée à la transmission quasi-filiale du pouvoir à Ali Bongo, en porte-à-faux avec ses imprécations au respect de la démocratie et à la transparence dans les processus électoraux en Afrique.

Malgré elle, la Somalie plaque tournante d'une lutte d'influence féroce

La Somalie
L'Afrique orientale est sans doute la zone la plus troublée du continent avec une instabilité notoire entre les deux voisins Soudanais, les troubles frontaliers entre l'Ethiopie et son voisin érythréen, les visées rwandaises sur une partie du territoire congolais et la désagrégation de la Somalie qui est aujourd’hui, peut-être plus que l’Afghanistan, le modèle du failed state.
Aux côtés de Kigali, Nairobi et Addis-Abeba veulent aussi se positionner, voire se maintenir comme les acteurs majeurs de la zone. Curieusement, la Somalie constitue une zone d'exercice de l'influence que ces pays cultivent en Afrique orientale. La faillite de ce pays, divisé de fait en plusieurs micro-entités aux mains de chefs de guerre, de fondamentalistes shebabs et de pirates opérant dans le golfe d'Aden, inspire de la part de ses voisins une entreprise de normalisation qui cache mal un dessein hégémonique régional.

Le Kenya
Le Kenya, d’ordinaire réservé sur le plan militaire, a envahi le territoire somalien afin de combattre les milices islamistes qui ont procédé à des enlèvements de touristes et de travailleurs humanitaires étrangers sur le sol kenyan. L'Ethiopie a suivi en investissant la Somalie afin de combattre aussi les shebabs et d’éviter ainsi une jonction avec les populations autonomistes de l’Ogaden à majorité musulmane. Ces opérations, accompagnées d’un soutien logistique nécessaire au gouvernement provisoire somalien plus que dépendant de l'étranger, cachent mal une volonté des deux pays d’affirmer une puissance régionale dont le terrain de jeu est la Somalie.

Les luttes d'influence font rage en Afrique à l'instar des autres continents. Et il est intéressant de les appréhender selon une grille de lecture faisant appel à différents paramètres. Comment les intérêts nationaux peuvent-ils diverger, se croiser ou se compléter dans un grand ensemble qui est fortement tributaire des décisions et orientations prises hors de son sein ? En effet, il est courant de voir le continent africain indexé comme la cible d'une compétition hégémonique entre d'autres acteurs du jeu mondial. L'Europe qui veut préserver l'antériorité de son influence acquise par le biais du colonialisme. La Chine, qui se réveille et dont les besoins énergétiques orientent nécessairement vers le continent. L'Amérique qui veut intégrer l'Afrique dans son combat à visée universelle contre le terrorisme. C'est à oublier parfois qu'il existe une diplomatie intra africaine qui se pratique avec des leviers classiques de la politique étrangère dont dispose chaque Etat. Cette diplomatie est intéressante, notamment dans la mesure où elle se heurte aux difficultés structurelles qu'imposent souvent le caractère limité des moyens humains et matériels, mais également par la présence continue et influente des puissances occidentales à qui souvent revient le dernier mot sur des questions essentiellement afro-africaines. C'est ça aussi le paradoxe de l'Afrique, et cela ne fait que rendre la course hégémonie encore plus importante.

Hamidou Anne

Quelle est la place de la Francophonie en Afrique ?

A la veille de l’ouverture du sommet de l’Organisation Internationale de la Francophonie en République Démocratique du Congo, pays aux multiples imbrications politiques et militaires, il est important d’analyser les enjeux de ce grand rendez-vous diplomatique en Afrique.

Il n’est pas fortuit de confier l’organisation de ce sommet à la RDC qui, il faut le rappeler, est le plus grand pays francophone au monde, avec ses 69 millions d’habitants.
 

Ce sommet pourrait être celui d’un nouveau tournant pour une organisation qui, tant bien que mal, ne cesse d’essayer de compter dans le jeu diplomatique mondial. Cela, du fait de l’intérêt croissant qu’elle accorde dorénavant aux problématiques liées à la paix, la démocratie, l’Etat de droit et la préservation des droits de l’homme.
 

Ce sommet en Afrique centrale comporte une importance capitale eu égard à l’importance du continent dans la préservation de l’identité francophone. L’Afrique est encore le dernier rempart de l’avancée massive de l’anglais sur les bases francophones. Faut-il rappeler que sur les 56 pays membres de plein exercice de l’OIF, 30 sont africains. En outre, selon les chiffres de l’organisation, 96 sur les 220 millions de locuteurs francophones dans le monde vivent en Afrique.
Dès lors, l’on ne peu négliger la place que devrait occuper l’OIF en Afrique et l’ambition qui devrait être sienne de toujours y solidifier ses bases.
 

La place de la francophonie en Afrique ne peut être analysée seulement à l’aune de la consolidation de la présence et de l’influence de la France sur le continent. Ce serait tout de même faire preuve d’une grande naïveté de faire fi de cet aspect. Mais les relations entre le continent et la langue française découlent d’un passé qui a vu des chefs d’Etat africains prôner, défendre et construire une entité regroupant tous les locuteurs de cette langue au lendemain des indépendances. Léopold Senghor, Habib Bourguiba, Hamani Diori…furent les pionniers de cette unité organique des francophones qui, au début, jouait le rôle de lien entre la France et ses anciennes colonies.
 

Si au départ, le sentiment d’appartenir à une même communauté cimentée par la langue a prévalu à la création de l’OIF, d’autres enjeux plus politiques ont rejoint le chapelet des principes, missions et objectifs qui délimitent le champ d’intervention de l’organisation.
Ainsi, l’OIF est de plus en plus présente, depuis la Déclaration de Bamako, sur les questions de démocratie, de paix et de droits de l’Homme.
 

C’est cette orientation, plus ou moins récente donnée à l’OIF qui a prévalu à l’établissement de plusieurs mécanismes avec des résultats encore relatifs sur le terrain. Ainsi, Abdou Diouf avait pris des positions tranchées lors de la crise ivoirienne en demandant à Gbagbo de quitter le pouvoir après son refus de se conformer au verdict des urnes.
D’ailleurs, trois pays ont encore subi les foudres de la communauté francophone. Le Mali, la Guinée Bissau et le Madagascar sont suspendus de l’OIF à la suite des crises qui ont vu le fonctionnement normal de leurs institutions rompus. Ces pays ne seront pas représentés au ballet diplomatique de Kinshasa et ne pourront réintégrer les structures de l’organisation que lorsque la démocratie y sera rétablie.

Mais malgré ses positions régulièrement déclinées sur le continent, l’OIF peine à s’imposer en Afrique comme un géant politique et diplomatique capable de peser un poids énorme dans la résolution des crises institutionnelles nombreuses encore sur le continent. Ainsi, lors de plusieurs conflits intra ou inter pays du continent, elle ne s’en remet souvent qu’aux laconiques et répétées déclarations de principe et autres appels souvent peu entendus et suivis.

La situation conflictuelle qui demeure entre la RDC et le Rwanda, et qui a contribué au « boycott » du sommet de Kinshasa par le président Kagamé, (il sera finalement représenté par sa ministre des affaires étrangères) malgré les pressions amicales d’Abdou Diouf sont symptomatiques de la faiblesse diplomatique de l’organisation.
Kinshasa devait pourtant valablement servir de cadre de dialogue propice entre les deux pays qui s’accusent mutuellement de déstabilisation par groupes armés interposés. On se souvient que Dakar servit de cadre, la veille du sommet de l’OCI, de signature d’un accord de paix entre le Tchad et le Soudan.

Cette absence de poids diplomatique réel en Afrique constitue une tare assez incompréhensible du fait du nombre conséquent de pays africains membres de l’OIF, du leadership qu’incarne depuis 2002 Abdou Diouf à la tête de l’organisation et des nombreux fonctionnaires issus du continent qui servent dans toutes les sphères de l’organisation.
En effet, il suffit d’effectuer un tour au 19-21 de l’avenue Bosquet, siège de l’OIF, pour se rendre compte de la place que cette organisation devrait occuper sur le continent eu égard au nombre important de ressortissants africains qui y travaillent.
 

Il faut maintenant observer le déroulement de Kinshasa 2012, attendre ses conclusions afin de voir ce qui va sortir de ce grand rendez-vous transcontinental. L’OIF exploitera t-elle enfin le fort potentiel qu’elle détient sur le continent ? La réponse, elle est en anglais, un crime de lèse-organisation, wait and see !
 

Hamidou Anne