11 février 1990 : une date qui représente un tournant dans l’Histoire de l’Afrique du Sud et une victoire symbolique pour l’ensemble de l’humanité. Après vingt sept années passées dans les geôles de l’Apartheid, le plus célèbre prisonnier politique du monde est enfin libéré, suscitant une immense vague de joie et d’espoir. Vingt et un an après, le personnage de Nelson Mandela inspire toujours autant de respect et suscite une admiration unanime pour son parcours et ses idées, y compris et surtout auprès des jeunes générations. Son statut de père de la nation arc-en-ciel et d’icône universel de la lutte contre le racisme ne doit pourtant pas occulter le rôle majeur joué par d’autres acteurs aux parcours tout aussi admirables, mais qui ont eu tendance à être occultés par l’immense charisme de Mandela et la médiatisation qui l’a fait connaitre partout dans le monde.
A 92 ans, Mandela occupe une place de choix dans l’Histoire et dans le cœur des hommes, toute origine et tout âge confondus, et revient épisodiquement dans l’actualité. Une place qu’il mérite amplement et qui doit être préservée. Mais si tout le monde connait le personnage de Mandela, très peu connaissent les noms d’Albert Lutuli, Oliver Tombo, Walter Sisulu, Ahmed Kathrada et tant d’autres, qui ont consacré toute leur vie à la lutte contre le régime raciste Sud-africain et ont consenti de très lourds sacrifices pour y mettre fin. Il faut en effet réaliser que Mandela n’est pas, tel Ho Chi Minh, Senghor ou Houphouët Boigny, le leader central d’un mouvement qui a été naturellement reconnu comme héros fondateur d’une nouvelle nation. L’African National Congress(ANC) a connu d’autres personnages de premier plan, dont l’action a contribué de manière décisive à la réussite du combat. Ils ont connu Mandela, certains l’ont accompagné, d’autres l’ont conseillé, et tous ont contribué d’une manière ou d’une autre à permettre l’émergence de « Madiba » sur le devant de la scène politique sud-africaine et mondiale. Leurs noms méritent donc d’être connus et remémorés.
Albert Lutuli (1897-1967) a ainsi été le premier Africain à recevoir le Prix Nobel de la paix, en 1960, pour son engagement dans la lutte non violente contre l’Apartheid. Né en Rhodésie (actuel Zimbabwe), il fera ses études en Afrique du Sud et deviendra président d’une association d’enseignants (l’African Teachers Association) avant d’adhérer à l’ANC en 1944. Le mouvement connait alors d’importantes dissensions sur l’idéologie et les méthodes à adopter, sur fond de rivalité ethnique et régionale entre ses différents membres.
Lutuli s’imposera comme Président de l’ANC de 1952 jusqu'à sa mort, et s’efforcera d’en maintenir la cohésion et d’accroitre son influence sur la société. Mais il se trouve rapidement dépassé par des tendances plus radicales et plus violentes, en particulier après le lancement au début des années soixante d’une aile armée dénommée Umkhonyo we Sizwe (dont Mandela est membre fondateur), vraisemblablement sans l’accord de Lutuli, ou du moins avec une grande réticence de ce dernier. Lutuli avait toujours privilégié la lutte politique non violente et craignait que les actes de guérilla puissent s’avérer contreproductifs pour l’avenir de la lutte. Néanmoins, le tristement célèbre massacre de Sharpeville en mars 1960 ne pouvait déboucher que sur une évolution de l’ANC et l’adoption de méthodes plus radicales, dont Lutuli finit par consentir la nécessité. Il meurt en 1967, à l’âge de 69 ans, laissant l’ANC entre les mains d’un autre poids lourd de la lutte anti-apartheid : Oliver Tombo.
Oliver Tombo (1917-1993) appartient à une nouvelle génération, celle qui n’a connu que l’Apartheid comme système politique et qui se fait par conséquent moins d’illusions sur une lutte entièrement non-violente. Il est né dans la province du Cap oriental et a étudié dans la même université que Nelson Mandela (dont ils furent par la suite expulsés tous les deux pour avoir participé à une grève !)
Devenu enseignant à Johannesburg, il rejoint l’ANC et fonde au coté de Mandela et Sisulu, la Ligue des Jeunes de l’ANC (ANCYL), qui préconise l’usage de nouvelles méthodes de lutte, comme la désobéissance civile ou la grève. L’ANC s’était en effet cantonnée jusque là à des méthodes plus consensuelles, à savoir des pétitions et des manifestations (influencée en partie par Gandhi, qui a vécu plus de 20 ans en Afrique du Sud et y a mené ses premiers pas en politique).
Alors que ses compagnons Mandela et Sisulu sont arrêtés et condamnés, Oliver Tombo est envoyé à l’étranger pour sensibiliser les gouvernements et les opinions publiques à la lutte contre l’Apartheid, alors que le massacre de Sharpeville révèle au monde entier la nature profondément raciste et violente de l’Apartheid. Il passera au total 30 ans en exil, installé à Londres mais sillonnant le monde sans relâche pour servir la cause de l’ANC, contribuant ainsi de manière déterminante à discréditer le régime de Pretoria et à l’isoler sur la scène internationale. De même, il ne ménagera pas ses efforts pour médiatiser le sort de Mandela et accentuer la pression sur les autorités sud-africaines en vue de libérer ses autres camarades de lutte. Oliver Tombo restera président de l’ANC jusqu’en 1991, après avoir occupé ce poste pendant 24 ans, et rentre en Afrique du Sud en tant que héros. Il aura réussi à préserver les structures de l’ANC (dont les principaux membres étaient en prison ou soumis à une forte répression), a mené le combat diplomatique contre l’Apartheid, et a grandement participé à forger le « phénomène Mandela ». Mais il ne vivra pas assez longtemps pour voir le premier président noir accéder à la tête du pays, puisqu’il disparait en avril 1993.
Walter Sisulu (1912-2003), est le dernier poids lourd et l’ainé du trio qu’il forme avec Mandela et Tombo, mais reste sans doute le moins connu des trois. Etant métis, fils d’un magistrat blanc et d’une servante noire, Sisulu aurait pu être enregistré comme tel et bénéficier de conditions moins difficiles sous l’Apartheid (qui établissait une hiérarchie de droits selon les races). Mais il a préféré être identifié en tant que noir et lutter pour mettre fin à l’injustice du système raciste. Il a été un militant de la première heure et un pilier de l’ANC ainsi que le mentor de Nelson Mandela, dont il fut l’ami intime sur Robben Island, après avoir été condamné lors d’un même procès (le célèbre procès de Rivonia, qui a jugé 10 dirigeants de la branche armée de l’ANC, dont 4 Blancs et 2 Indiens).
Sisulu aura passé 26 ans en prison et n’est libéré qu’une année avant son camarade de fortune, Nelson Mandela. Ils auront tellement le temps de se connaitre qu’ils deviendront parfaitement complémentaires. Autant Mandela est charismatique et brillant orateur, autant Sisulu préfère la discrétion et la réflexion. Il écrira plus tard à propos de son mentor: « Walter et moi avons tout connu ensemble. C’était un homme de raison et de sagesse, et personne ne me connaissait mieux que lui. Il était l’homme dont l’opinion me paraissait la plus digne de confiance et la plus précieuse”.
Sisulu avait partagé sa vision de l’Afrique du Sud postapartheid avec ses compagnons à Robben Island et a conseillé Mandela lors des négociations avec les autorités du régime agonisant. Apprécié pour sa modestie et son intégrité, il a renoncé à toute carrière politique et s’est éteint en 2003. Ses efforts et l’influence qu’il a eue sur l’ANC, sur Mandela, et sur la nation Sud Africaine moderne constituent néanmoins un héritage inestimable.
Lutuli, Tambo, Sisulu : trois géants qui demeurent dans l’ombre de Mandela et qui méritent une plus grande reconnaissance nationale et internationale pour leur contribution majeure à l lutte anti-apartheid. Leur « passage à la trappe » est illustré par le classement des cent plus grands Sud Africains, mené en 2003, et basé sur les votes de téléspectateurs de SABC3, qui placera sans surprise Mandela à la première place. Mais la stupeur et la consternation ont accompagné les performances d’autres grandes figures de la lutte : Tombo et Sisulu n’arrivent respectivement qu’a la 31ème et la 33ème place, et Lutuli est 41ème, très loin derrière Hendrik Verwoerd, ancien Premier Ministre et architecte du système de l’Apartheid, ou Eugène Terre’Blanche, à la tête d’un mouvement qui promeut toujours la suprématie blanche, ainsi que plusieurs artistes et joueurs de criquets…
Toutes les grandes causes ont leurs panthéons de héros, qu’il convient d’honorer de manière équitable. La « personnalisation » d’une lutte peut en effet avoir de graves conséquences sur l’avenir d’une nation, comme le montre la difficulté pour la Guinée de remplacer Sékou Touré, celle de la Cote d’Ivoire d’assurer une stabilité après Houphouët Boigny, ou celle des militants de la Cause Palestinienne à rester unifiés après la mort de Yasser Arafat. Si Mandela n’a jamais organisé de culte de la personnalité, son immense popularité a occulté, malgré lui, le combat de ses compagnons. C’est une injustice à laquelle il convient de remédier, et que les autres nations doivent méditer pour ne pas faire passer à la trappe de l’oubli leurs héros et avoir à faire face ensuite aux contradictions historiques et aux crises identitaires.
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Merci pour cet article très instructif et qui vient réparer une petite injustice mémorielle… Ce qui est frappant, c'est la force de la génération de Mandela, qui a vu se réunir trois hommes de la stature de Tombo, Sisulu et Mandela, qui sont tout simplement les pères de la Nation sud-africaine post-apartheid. Certes, les évènements se prêtaient à l'émergence de "grands hommes", mais force est de constater que l'Afrique du Sud manque aujourd'hui cruellement, en tout cas au niveau politique, de figures à la hauteur de ces trois hommes ou de celle d'un Desmund Tutu… Et pourtant, ils en auraient bien besoin, aujourd'hui comme hier. Sans vouloir tomber dans la rengaine facile de l'âge d'or toujours meilleur que le présent, les hommes politiques actuellement au pouvoir dans ce pays n'ont vraiment pas l'air d'être à la hauteur.
Comme tu l'as bien dit, c'était une génération exceptionnelle qui était fidéle à des principes. Mais je pense aussi qu'il est sans doute plus facile de conquérir le pouvoir que de l'exercer…
Mandela l'a bien compris en ne s'engageant pas dans un mandat suppelémentaire, et Sisulu n'a meme pas voulu se lancer dans la vie politique. C'est peut etre mieux comme ca, car s'ils s'étaient laissé "usés" par le pouvoir, on n'en garderait surement pas le meilleurs souvenir, et on aurait pu les classer dans la longue liste des dictateurs qui s'accrochent au pouvoir en soutenant que c'est un droit, puisque le peuple à une dette envers eux pour tous les efforts qu'il ont accomplis pour la nation…
Je ne pense qu'il soit "plus facile de conquérir le pouvoir" que de l'exercer. Je crois qu'en effet cela demande des compétences parfois différentes, et que comme tu le soulignes ces hommes auraient pu se révéler être de mauvais gestionnaires ou hommes d'Etat. Toutefois, on ne peut pas dire au vue des épreuves qu'ils ont traversés que cela a été facile… Et des gens comme Mbeki ont par contre eu la tâche facilitée en surfant sur l'adhésion populaire que leur ont livré clé en main des figures comme Mandela.
Je n'excuserai donc pas les maladresses des dirigeants actuels en disant que leur tâche est plus difficile. C'est juste qu'il n'ont pas la carrure pour répondre aux défis de leur société.
Je te remercie pour ton commentaire, qui nous donne l'occasion de débattre à ce sujet. Conquérir le pouvoir n'est bien evidement pas une chose facile, et vu la démarche qui m'a conduit à ecrire cet article, je serais le dernier à minimiser ce qu'ont fait Mandela et ses compagnons pour abattre le régime de l'Apartheid. Mais prendre les renes d'un pays aussi complexe que l'Afrique du Sud, dont les problémes économiques et sociaux sautent aux yeux et dont la situation politique est toujours instable demande, à mon humble avis, des efforts bien plus importants. Comme dans toute révolution, abattre l'ordre ancien ne doit etre considéré que comme un début, si difficile ait été le combat qui a été mené. Tout reste à faire ensuite pour faire aboutir le projet pour lequel on a lutté, et c'est un principe que beaucoup de partis révolutionnaires ont eu tendance à négliger.
Un probléme comme la question des inégalités raciales en Afrique du Sud (et tu le sais sans doute mieux que moi pour avoir consacré un article à ce pays), est trés difficilement soluble à court terme, tant l'apartheid a laissé des traces quasiment irréparables. Meme si je ne suis pas un "fan" de Thabo Mbeki, je pense qu'il a su continuer sur la lancée des réformes engagées, et qu'il a laissé un bilan plutot positif. Evidement, il n'a pas eu à "passer par la case prison" pendant 27 ans pour récupérer le siége de Mandela ( meme si son pére, Govan Mbeki, a passé 24 ans sur Robben Island ! ).Sans vouloir défendre la transmission dynastique de la légitimité politique (surtout vu l'actualité récente), je ne pense pas que Mbeki soit si peu doué au point de ne devoir sa popularité qu'a Mandela.
Enfin, il faut reconnaitre qu'il n y a plus aujourd'hui la meme mobilisation et l'union sacrée qui prévalait lors de la lutte contre l'apartheid. Les dissensions qui minent l'ANC de l'intérieur et les décéptions qu'a pu occasionner son gouvernement au sein de la population rendent les réformes (pourtant nécéssaires) encore plus difficiles à mener. Je suis d'ailleurs convaincu qu'il existe toujours des hommes de l'envergure de Mandela, Tombo, Lutuli ou Sisulu au sein de l'ANC, mais que le contexte n'est plus adapté à les laisser exprimer leur talent…
Merci pour cet article très instructif. Si j'avais une connaissance floue de Tombo et de Sisulu, Lutuli m'était complétement inconnu et il est vrai qu'ils méritent tous notre reconnaissance.