Nouveau Sommet Afrique-France : Il est temps de passer d’un mariage forcé à un mariage de raison !

Suite aux deux webinaires que nous avons organisés en mai et juin 2021 et auxquels nous avons convié le professeur Achille Mbembe afin qu’il nous parle de son travail de récolte des idées de la jeunesse africaine pour refonder les relations avec l’ancienne puissance coloniale, nous nous sommes rendus au Nouveau sommet Afrique-France qui s’est tenu à Montpellier le 8 octobre dernier. Le point d’orgue de la journée fut la discussion entre 11 jeunes femmes et hommes qualifiés de « pépites » qui ont contribué au rapport Mbembé et le président français Emmanuel Macron.

Quoiqu’on puisse en penser et en dire, ce sommet était assez inédit dans son format. C’est la première fois depuis 1973 qu’aucun chef d’État africain n’était invité et que la société civile ainsi que la jeunesse étaient mises à l’honneur. Il est naturel d’avoir des réserves et de critiquer ce sommet. La critique constructive est toujours salutaire aux fins d’amélioration. Mais nous voyons fleurir çà et là des critiques épidermiques de contempteurs à l’invective un peu facile. Comme l’a dit Cheikh Fall l’un des participants, la colère est compréhensible eu égard notamment au passif historique. Mais il importe de ne point céder à la tentation du procès d’intention.

Les jeunes ont interpellé le président Macron avec franchise et vigueur sur une série de points dont nous retiendrons l’essentiel.

– Il a été mis en exergue la nécessité de changer de narratif et de mettre fin à l’usage des terminologies sémantiques dévalorisantes et infantilisantes telles que l’aide au développement. Selon la formule du professeur Joseph Ki-Zerbo, « on ne développe pas, on se développe ». Les Africains se développeront par eux-mêmes à travers des partenariats sains et des initiatives co-construites dans l’interdépendance, certes, mais avant tout par leurs propres forces vives. Le président Macron a abondé dans le sens des jeunes en parlant d’investissement solidaire. Cela n’a pas été fait, mais puisque nous sommes sur le registre sémantique, nous pouvons interroger le terme même de sommet Afrique-France. Un seul pays ne peut pas prétendre à parler à un continent entier. Il apparaît donc judicieux de revoir cette expression. Par ailleurs, lorsque le président français dit qu’il aide le Mali, ce n’est pas inexact, mais cela ne reflète pas exactement la réalité. Il ne doit pas oublier dans le même temps que c’est l’intervention de l’OTAN en Libye ourdie par Nicolas Sarkozy avec la fortune que l’on sait, qui a accéléré la dégradation de la situation sécuritaire au Sahel. L’intervention militaire française vient donc corriger les errements d’une politique étrangère hasardeuse. Par ailleurs, en luttant contre les groupes djihadistes au Sahel, la France préserve également la sécurité de ses ressortissants sur le sol hexagonal.

– Les jeunes ont souligné la dissonance cognitive qui existe dans les discours et les actions des gouvernements français successifs. D’un côté, il y a les injonctions à la démocratie, la célébration de valeurs dites universelles ainsi que les leçons de morale. Et de l’autre, il y a la domination, l’exploitation, l’arrogance paternaliste, le racisme ainsi que la collaboration avec des autocrates qui répriment les velléités de liberté de leurs populations.

– Il a été mis en lumière l’importance d’assumer pleinement l’histoire et de nourrir les imaginaires.  Il faut « récurer la marmite » des relations entre la France et ses anciennes colonies et cela passe notamment par un travail sur l’histoire et la mémoire. On n’efface pas l’Histoire. On la regarde en face et on l’embrasse afin de ne pas reproduire les mêmes erreurs. Il importe de panser le passé afin de penser l’avenir. La traite négrière, la colonisation, la françafrique sont encore trop insuffisamment traitées au sein des manuels scolaires et enseignées aux enfants des deux rives de la méditerranée. Il est impérieux d’y remédier car les dénis de reconnaissance sont une source de frustration, d’humiliation et de colère. Le travail mémoriel passe également par la restitution des œuvres culturelles pillées pendant l’ère coloniale. La France a entamé une démarche en ce sens qu’il convient d’amplifier.

– La nécessité de sortir de l’asymétrie structurelle, de rééquilibrer les relations et de changer de paradigme a été mise en évidence. Cela passe notamment par la fin de l’ingérence dans les affaires africaines, la fin du soutien actif aux régimes dictatoriaux et l’arrêt des interventions militaires a fortiori lorsqu’elles ne sont pas sollicitées. Les bases militaires françaises en Afrique doivent devenir une relique de l’histoire. La question d’une réelle souveraineté monétaire a été soulevée à travers le rappel des revendications et des luttes populaires pour la fin du Franc CFA.

– Le président Emmanuel Macron a pris acte et annoncé qu’une série de mesures préconisées notamment par le rapport Mbembé seraient prises. L’on peut retenir la création d’un fonds d’innovation pour la démocratie visant à soutenir les acteurs du changement démocratique, la mise en place d’une maison des mondes africains et de la diaspora, le changement du nom de l’Agence française de développement (AFD) et de son fonctionnement…

Il va sans dire que le président Macron n’est pas exempt d’arrière-pensées. Comme l’écrit Jules Clarétie, « le désintéressement chez les gouvernants est aussi rare que la modestie ». Il est conscient de la perte d’influence de la France sur le continent qui ne cesse de croitre au profit d’autres acteurs. Il veut donc redéfinir sa stratégie.

– Certes, l’élection présidentielle qui se profile, et les velléités de séduction de l’électorat binational africain ne doivent pas être étrangères à ce projet de nouveau sommet.

– Certes, la société civile n’est pas en charge des politiques publiques, mais elle peut à travers sa mobilisation influencer les acteurs en charge de ces questions.

– Certes, le président Macron nous a fait une des pirouettes dont il a le secret en justifiant en même temps le pardon demandé aux Harkis et en refusant de le faire pour les crimes de la colonisation au motif que ce serait « trop facile », que ce serait une façon de se délier et de se « débarrasser » de l’histoire !! Demander pardon aux Harkis c’était donc « trop facile » et une façon de se « débarrasser de l’histoire » ? Il craint sans doute les réactions de son opinion publique et l’épineuse question de la réparation. Mais les Africains ne veulent pas tant une réparation financière qu’une réparation symbolique. Un apaisement des tourments mémoriels. À défaut de pardon, le président Macron a admis les responsabilités françaises dans le commerce triangulaire et le fait colonial aux côtés d’autres acteurs. Il a, en outre, reconnu une africanité de la France. Tout comme il existe une européanité de l’Afrique que l’on ne saurait nier puisque la colonisation entraine une interpénétration des cultures. L’acculturation est toutefois fortement inégalitaire et elle a encore des conséquences aujourd’hui tant sur les plans symbolique, psychologique (estime de soi) que politique et économique. Et ce tant en Afrique qu’au sein de l’Occident (discriminations).

– Certes, il y a des intérêts conséquents en jeu qu’ils soient stratégiques, géopolitiques, économiques, énergétiques, etc. Les forces de la conservation ne veulent pas du changement puisque la situation qui prévaut leur est bénéfique. Nous pensons aux potentats africains et à certains grands groupes industriels français à l’instar de celui de M. Bolloré ou de Total.

Il faut donc être lucide et garder à l’esprit qu’on ne change pas un système. On le force à changer. Il importe de n’être ni naïfs, ni de mauvaise foi, ni béats, ni intellectuellement malhonnêtes. Il faut sortir des postures victimaires et des critiques qui sourdent uniquement de la colère et des blessures du passé et du présent. Dans la démarche de refondation des relations entre la France et certains pays africains, il faut également se garder de sombrer dans l’écueil consistant à voiler la nudité des faits et les responsabilités africaines dans les maux de l’Afrique. L’Occident et la France ont une part ô combien importante, mais l’Afrique également. Si l’on veut parler sans fards, il faut le dire. Une maison divisée ne peut point subsister. La domination se perpétue car les divisions interafricaines perdurent.

Ne soyons ni attentistes, ni ingénus. La liberté ne se donne pas. Elle se conquiert. Comme l’a fort bien dit le capitaine Thomas Sankara, « seule la lutte libère ». Le salut de l’Afrique ne viendra pas d’ailleurs. Il viendra des Africains unis et de l’instauration d’un rapport de force sur le terrain, mais aussi dans le champ des idées. Il viendra d’une jeunesse panafricaine, éveillée et mobilisée. Il convient donc de saluer l’engagement des 11 participants au sommet qui sont les relais d’une jeunesse qui veut être actrice et vectrice de changement. Ce dernier est en marche et il est inexorable. Mention spéciale à Adelle Oyango, Adam Dicko et Ragnimwendé Eldaa Koama.

Enfin, nous sommes les héritiers d’une histoire brutale et d’un mariage forcé. À nous d’en faire un mariage de raison et formulons le vœu que nos enfants issus des deux rives de la Méditerranée finissent par en faire un mariage d’amour.

Les banques africaines à l’ère des règles prudentielles de Bâle III

La crise financière de 2007-2009 a mis en lumière les défaillances du système financier. En réponse, le Comité de Bâle pour la supervision du système financier a proposé un ensemble de mesures pour renforcer le dispositif de supervision du système financier. Ces mesures dites de Bâle III sont en cours de mise à œuvre à l’échelle mondiale, depuis 2015.

Spécifiquement, il est demandé aux banques de détenir plus de fonds propres qu’avant et suffisamment de liquidité pour être en mesure de répondre aux demandes liquidité en cas de crise sur une période d’au moins un mois ; et de limiter le risque de transformation. Bien que les pays africains de la zone Franc n’aient pas été touchés par la crise et qu’ils n’aient pas contribué activement à la conception de ces mesures[1], ils ont aussi pris le parti de les adopter. Toutefois, l’opportunité d’une telle démarche reste discutable. 

Que dit le nouveau Bâle III?

Le cadre prudentiel défini par les mesures de Bâle III vise à prévenir de nouvelles crises financières et à renforcer la résilience des banques vis-à-vis de potentielles futures crises. L’objectif est donc de maîtriser au mieux la prise de risques par les banques. Or, les banques de la zone Franc apparaissent, en majorité, saines et liquides. En UEMOA, par exemple, le ratio de solvabilité (fonds propres sur risques) se situe à environ 13%, un niveau largement supérieur à la norme de 8% qui était requise pour chaque établissement dans le dispositif prudentiel. Le coefficient de liquidité ressort à 75% contre 25 à 35% dans d’autres régions d’Afrique. Ce résultat tient de l’application stricte du dispositif prudentiel par les autorités bancaires, toujours hantées par les crises généralisées de liquidité et de solvabilité qui ont frappé les banques africaines jusqu’au milieu des années 1990. Cela pousse les banques à une grande prudence dans la conduite de leurs activités, préférant des placements sûrs et lucratifs comme les titres publics aux projets privés. Ainsi ne contribuent-elles pas suffisamment au financement de l’activité économique. En UEMOA, par exemple, le ratio crédit intérieur fourni par le secteur bancaire sur PIB s’établit à environ 25% dans la sous-région contre 78% en Afrique sub-saharienne et même 30% en moyenne parmi les PMA. Les crédits de court-terme, destinés à financer les besoins de trésorerie des entreprises, en constitue la majorité.

Dans ce contexte, un durcissement de la réglementation bancaire n’apparait pas forcément nécessaire. En effet, globalement, les banques de la zone ne montrent aucun signe de fébrilité, qui pourrait justifier ces nouvelles exigences. Leur mise en place pourrait potentiellement limiter la contribution des banques à l’économie à la mesure où une plus grande prudence est exigée des banques. Néanmoins, il convient de préciser que l’occurrence d’une telle situation tient aussi de l’environnement économique. Les travaux réalisés par les chercheurs spécialisés sur le secteur bancaire sur des pays fortement bancarisés et avec une contribution significative des banques au financement de l’activité, concluent que la mise en place de Bâle III ne devrait pas affecter significativement les crédits bancaires[2]. Ainsi, le risque de voir les crédits intérieurs à l’économie se réduire apparait substantiel car les économies de la zone sont marquées par une faible bancarisation et les banques estiment que les demandes de crédits pour des projets privés sont peu rentables et très risqués. Un approfondissement des mesures visant à renforcer l’inclusion financière et à favoriser le financement de l’activité économique par les banques devraient donc nécessairement accompagner ce processus de mise à niveau du dispositif prudentiel.

Une démarche utile

Cette évolution du cadre de supervision bancaire vient d’ailleurs servir ce dernier objectif. D’abord, parce qu’il permettra de redéfinir l’architecture du système bancaire dans la zone. Une réduction du nombre des acteurs est quasi-inévitable dans la mesure où tous les établissements ne pourront pas respecter les nouvelles normes, notamment celles portant sur les fonds propres. Finactu dans un rapport récent estimait à 1000 milliards les ressources que devront mobiliser les banques de la zone pour respecter les normes de solvabilité de Bâle, et indiquait que cela pourrait entrainer une disparition de certains acteurs du système bancaire dans les pays de la zone.

Les pays africains de la zone Franc concentrent 179 banques, soit 6 banques pour 1 million de personnes en CEMAC et 5 en UEMOA, sans que cela n’affecte les taux d’intérêt ou ne favorise la transmission effective de la politique monétaire et complexifie la supervision du système bancaire dans son ensemble. Un paysage bancaire plus concentré, bien que dommageable, serait néanmoins plus opportun dans le contexte des pays de la zone Franc où seulement une partie de la population a accès aux services bancaires. Cela permettrait d’assurer un meilleur contrôle et une mise en œuvre plus efficace de la politique monétaire par une raffermissement de la collaboration entre les Banques Centrales et les banques commerciales.

Ensuite, parce qu’en encourageant les banques à participer activement au financement de l’économie, notamment les PME, ces dernières s’exposent à des risques nouveaux que le dispositif prudentiel actuel ne suffirait pas à contenir. Dannon et Lobez (2014)[3] ont montré, pour le cas de l’UEMOA, que si les banques de cette zone, apparaissent aujourd’hui globalement saines, elles prennent de plus en plus des participations sur des actifs risqués qui pourraient à terme entraîner une crise financière sévère pour la zone. Dans un tel contexte, le passage aux normes de Bâle III pour la supervision des banques dans les pays de la zone Franc constitue une démarche qui va approfondir et garantir la stabilité et la solvabilité du système bancaire dans la zone. 

Somme toute, l’évolution du dispositif prudentiel dans les pays de la zone Franc n’apparait pas nécessaire. Cependant, elle est utile. Elle va permettre d’assurer une meilleure supervision du système bancaire aussi bien en ce qui concerne son développement (expansion) que sur ses activités[4]. Toutefois, il est nécessaire d’accompagner ce processus par un approfondissement des politiques visant le développement de l’inclusion financière et à accroître la contribution des banques à l’économie.


[1] Seul l’Afrique du Sud est membre du Comité de Bale

[2] Ryan Banerjee and Hitoshi Mio (2018). « The Impact of Liquidity Regulation on Banks.” Journal of Financial Intermediation 35.

[3] Pascal H. Dannon et Frédéric Lobez (2014). La régulation bancaire dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine est-elle efficace ? Revue d’économie financière 116 : 279-304

[4] Pour rappel, le taux de banalisation dans les pays africains reste faible, en moyenne autour de 10%.

Wilfrid Lauriano Do Rego : « Nos entrepreneurs seront les nouveaux ambassadeurs de la France en Afrique »

En août 2017, le Président français, Emmanuel Macron, a créé un Conseil Présidentiel pour l’Afrique (CPA) auquel il a attribué la mission de se rapprocher des diasporas africaines via la société civile et de donner un nouveau visage aux relations entre la France et l’Afrique. Véritable outil de soft power, le CPA a achevé le 5 février une tournée en France dédiée à l’Entreprenariat. Il y a dévoilé de nouvelles mesures d’accompagnement des entrepreneurs désirant investir en Afrique mais aussi les résultats d’un sondage inquiétant sur l’intégration de la diaspora africaine en France.

Dans cet entretien accordé à l’Afrique des Idées, le coordonnateur de ce Conseil, Wilfrid Lauriano Do Rego, revient sur ce malaise profond qui traverse la diaspora et brandit la carte de l’entreprenariat pour y remédier. Nommé en 2019, en succession de Jules Armand Aniambossou, ce franco-béninois de 61 ans est actuellement un des acteurs de la politique africaine d’Emmanuel Macron. Membre de l’influent Club du XXIème siècle – un think tank select qui vise à pro­mouvoir la diversité dans la société française – Wilfrid Lauriano Do Rego est également Président du conseil de surveillance du cabinet d’audit KPMG France où il a acquis une longue expérience dans les secteurs de l’énergie et des infrastructures.

L’Afrique des Idées : Selon un sondage que vous avez commandé au cabinet Opinionway, 73% des membres de la diaspora africaine affirment que l’égalité des chances n’est pas respectée en France. Vous attendiez-vous à ce résultat ?

Wilfrid Lauriano Do Rego : En toute sincérité, non. Je savais que ce sentiment existait mais je ne pensais pas qu’il serait de cette ampleur. Le plus surprenant pour moi est que la diaspora africaine place l’inégalité des chances bien avant l’éducation et l’emploi qui sont, comme vous savez, des sujets majeurs pour la population française. La diaspora interrogée dans le cadre de cette étude voulait montrer qu’elle n’avait pas les mêmes chances de compétir que le reste des Français. Elle nous met face à un très grand malaise, mais elle nous montre aussi l’existence de leviers d’amélioration.

Lesquels ?

Au sein du CPA, nous sommes convaincus que le remède à ce malaise est l’entreprenariat. Les différents porteurs de projets que nous avons pu rencontrer durant cette tournée en France ont relevé trois obstacles qui les empêchaient de saisir leur chance et d’initier leurs propres projets : la formation, le mentoring et le financement. Nous leur avons proposé sept solutions très concrètes. Aider l’entrepreneuriat, c’est œuvrer pour l’égalité des chances.

Avant d’arriver aux solutions, comment comprendre que ce sentiment d’inégalité des chances en France soit aussi important chez la diaspora africaine alors que 54% de cette dernière se dit satisfaite de sa position sociale ?

Certes, les membres de la diaspora africaine s’inquiètent des inégalités dans notre société mais en même temps ils acceptent l’existence de leviers d’amélioration comme l’éducation. Je tiens à rappeler que 75% des sondés estiment que la relation entre la France et le continent africain est une chance et qu’ils sont prêts à se lancer dans des projets d’entreprenariat en lien avec le continent. Donc, quelque part, nous sommes face à une inquiétude mais aussi à des pistes de solutions.

Près de 54% des personnes interrogées dans le cadre de ce sondage disent ne pas appartenir à la diaspora africaine. Comment peut-on faire partie d’une diaspora et ne pas l’assumer ?

C’est toute l’ambiguité du terme « diaspora ». Ceux qui réussissent et qui sont d’origine étrangère ont peut-être le sentiment qu’on veut les ramener en arrière en leur parlant de leurs origines. Certains refusent cette notion d’appartenance. Le sujet que vous soulevez est très complexe. La définition de la diaspora reste, à mon sens, liée à l’histoire de chacun. Elle invoque l’acceptation ou non de ses propres origines, l’appartenance à la première, deuxième ou troisième génération, la tranche d’âge…Durant ce Tour de France de l’Entreprenariat, j’ai personnellement relevé trois types d’audiences : des entrepreneurs qui ne voulaient pas parler de diaspora parce qu’ils se pensaient uniquement français. D’autres qui étaient preneurs de toutes les pistes d’intégration et puis une troisième tranche qui ne voulait pas parler d’Afrique mais préférait trouver son chemin ici en France. Tout cela pour vous dire qu’il n’y a pas une seule diaspora, mais plusieurs.

Cette ambiguïté ne convoque-t-elle pas le débat crispé sur les identités qui a lieu actuellement en France ?

Tout à fait. Je pense que cette notion de diaspora est complétement liée à l’identité. Certains vous diront qu’ils sont français tout court. D’autres se voient français mais d’origine africaine.

Les trois quarts des sondés déclarent ne pas envoyer d’argent en Afrique alors que les transferts de la diaspora africaine vers leur continent – près de 10 milliards d’euros en 2019 – dépassent de loin les aides au développement. Comment expliquez-vous cette contradiction ?

Cela est surprenant en effet. Il me semblait que la solidarité de la diaspora africaine était beaucoup plus forte. Pendant cette période de la Covid-19, nous avons tous remarqué que nos concitoyens d’origine africaine s’étaient mobilisés pour aider leurs familles en Afrique. Ce qui me pousse à dire que ce chiffre a été peut-être focalisé sur les transferts d’argent directs et ne prend pas en compte les pistes indirectes d’envoi d’argent (ndlr : remise en espèce via des proches)

Vous disiez tout à l’heure que le Tour de France de l’Entreprenariat a débouché sur sept solutions concrètes. Comment comptez-vous les implémenter ?

En effet, durant notre tournée, nous avons pu percevoir combien l’entreprenariat est l’enseignement le plus précieux. Il existe un potentiel d’innovation encore inexploité chez nos jeunes et, pour le mettre en valeur, nous allons nous adjoindre le soutien de grands partenaires français telsBPI France, l’Agence Française de Développement, Business France et Expertise France.

Quant aux solutions que nous mettons en place, elles sont au nombre de sept :

-Solution 1 :  Deuxième phase du Programme MEETAfrica pour les jeunes entrepreneurs.

– Solution 2 : « PASS Africa », un parcours unique dédié aux entrepreneurs plus matures.
– Solution 3 :  Créer la communauté « PASS Africa / EuroQuity ».

– Solution 4 : Application web CPA pour l’entrepreneuriat des diasporas.
– Solution 5 : Valoriser les diasporas dans le programme « Entrepreneuriat pour tous ».
– Solution 6 : Nouveau programme « Talents en commun » pour les experts de l’action publique.
– Solution 7 : Le Chèque Relance V.I.E pour la mobilité des jeunes professionnels en Afrique.

Chaque pays africain a sa propre politique d’entreprenariat et d’émergence industrielle. Avez-vous confronté vos ambitions avec la réalité des marchés cibles en Afrique ?

Nous ne sommes que des catalyseurs. C’est aux entrepreneurs d’étudier la faisabilité de leurs projets dans les marchés cibles et de nous convaincre de la pertinence de leurs choix. Ils y sont d’ailleurs obligés. Sans une étude de marché convaincante, aucun projet ne pourra être financé. Il faut garder à l’esprit que nous ne sommes pas dans une logique de dons ou de subventions. Les projets doivent tenir la route. Maintenant, au cas où les candidats au financement présentent des projets incomplets, nous nous engageons à les accompagner jusqu’à ce qu’ils arrivent à livrer des projets viables.

Le CPA veut-il faire de ces nouveaux entrepreneurs les ambassadeurs de la France en Afrique ?

Oui. Ces entrepreneurs seront mis aux avant-gardes dans la relation entre la France et l’Afrique. Le Président Emmanuel Macron s’est engagé à développer de nouveaux liens avec l’Afrique par le prisme de la société civile et de l’entreprenariat.

A un an de la présidentielle en France, quel bilan faites-vous de l’action du CPA ?

Le Conseil Présidentiel pour l’Afrique (CPA) a été fondé par le Président, Emmanuel Macron, en août 2017 pour véhiculer une nouvelle vision de la politique extérieure de la France envers l’Afrique. Il réunit des personnalités issues de la société civile qui croient à la puissance de l’entreprenariat dans le développement du continent. Depuis cette date, le CPA a accompagné des chantiers majeurs comme la restitution des biens culturels en Afrique, la réforme du franc CFA et, tout récemment, le Tour de France de l’Entreprenariat. Le 5 février dernier, pour souligner encore plus son engagement africain, le Président Macron a clôturé la dernière étape de ce Tour en présence de deux ministres : Mme Élisabeth Moreno, ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances, et de Franck Riester, ministre délégué, chargé du Commerce extérieur et de l’Attractivité.

Quel est le chantier qui vous tient à cœur et que vous auriez aimé mener au sein du CPA ?

En toute franchise, c’est l’accès de la diaspora africaine à l’espace public. Le sondage sur les diasporas africaines a montré que 80 % des personnes interrogées ne se sentent pas représentées dans l’espace public français (médias, fonction publique, élus…). Remédier à cette situation permettrait à la population africaine qui se sent marginalisée de se regarder autrement. Une plus grande visibilité des Africains dans nos espaces publics abolirait les clichés et permettrait de voir ces derniers dans des postures de réussite et de challenge.

BENIN: Point d’entreprenariat sans une réelle politique d’incitation !

Il est une réalité indiscutable au Bénin : le secteur privé est sous-financé. En effet, le crédit intérieur fourni au secteur privé représente 17% du PIB du Bénin en 2019. A titre de comparaison, ce chiffre est de 87% au Maroc, 140% en Afrique du Sud, 86% en Tunisie, 72% en Namibie. Le constat est établi : les entrepreneurs au Bénin ne sont pas suffisamment financés. A la suite de cette observation, il y a un désir naturel de recherche de causes : « Tout ce qui naît, naît nécessairement d’une cause », aphorisme axiomatique proclamé par Platon dans le Timée. Les « circonstances causales » qui conduisent au fait souligné ci-dessus sont sans doute nombreuses et diverses (la défaillance du système légal de droits de propriété, les conditions des prêts bancaires, la mauvaise perception du risque, etc…). Mais, je veux monter en épingle un axe du terrain causal qui a trait à la fonction même de l’entrepreneur. Il va donc falloir expliciter (succinctement) le rôle de l’entrepreneur dans une économie. 

Le genre humain, dans l’exercice de son conatus, oscille entre besoins et satisfactions. S’il n’y a besoin d’effort pour répondre au besoin, la satisfaction est, en quelque sorte, gratuite. Mais, bien souvent, la satisfaction est onéreuse en ce sens qu’elle requiert de l’effort, de la peine pour avoir cours. Par exemple, tout homme a besoin de manger et, pour cela, doit employer la force de ses bras soit directement en cultivant des aliments soit indirectement sous forme d’unités monétaires : la satisfaction est, dans ce cas, onéreuse. Et c’est là qu’intervient un personnage curieux qu’on appelle entrepreneur. Ce dernier passe son temps à se demander comment rendre moins onéreuses les satisfactions des hommes. Dit autrement, l’entrepreneur cherche à rendre service à ses semblables en appliquant ses facultés aux choses. C’est dans ce sens qu’il faut entendre le « Nous voulons rendre le monde meilleur » des grands entrepreneurs de la planète. Il s’ensuit que, par sa fonction, l’entrepreneur est la source de la croissance économique. Pour bien remplir son rôle, l’entrepreneur a besoin la plupart du temps de capital (des machines, de l’argent, etc…) pour développer son idée. Mais, il ne passe à l’action qu’après un calcul économique. Tout entrepreneur a des coûts certains (ou maîtrisables) et des revenus incertains (espérés). Donc pour qu’il passe à l’action, il faut que le coût du capital soit inférieur à la rentabilité espérée du capital ; autrement c’est la faillite assurée. Une fois ce principe énoncé, je peux revenir à la situation du Bénin afin de déterminer approximativement la valeur des deux variables (coût du capital et rentabilité du capital).

Que le lecteur veuille bien considérer le graphique suivant.

Le coût du capital c’est le taux d’intérêt des crédits accordés par les institutions financières. Au Bénin, le taux d’intérêt moyen des crédits aux entreprises individuelles varie, depuis 2012, entre 11% et 10%, celui aux TPE, PME et grandes entreprises varie entre 9% et 7%. Il nous faut déterminer maintenant la rentabilité moyenne du capital employé par les entreprises au Bénin qui doit être normalement bien supérieur au coût du capital. C’est là que je me heurte à l’absence de données fiables (un grand merci d’avance au lecteur qui pourra me faire suivre les données sur la RMCI au Bénin).

Afin de dépasser cet obstacle, je fais l’hypothèse suivante : la rentabilité moyenne du capital investi au Bénin est strictement inférieure à celle du Royaume-Uni (soit dit en passant, je pourrais prendre les Etats Unis pour l’exemple). Hypothèse raisonnable. Car, le Royaume-Uni possède les meilleures universités du monde (donc un capital humain extraordinaire), les meilleures infrastructures, ses entreprises sont les mieux gérées au monde, etc. Au Royaume-Uni, la rentabilité moyenne du capital investi pour les entreprises non financières (qui mesure l’efficacité de l’utilisation de l’ensemble des capitaux investis) varie entre 12% et 13% depuis 2011. Cela signifie que pour 100 livres sterling investis au Royaume-Uni l’on gagne en moyenne 12 livres sterling comme profits (bien sûr, cette moyenne cache les disparités entre les différents secteurs de l’économie, entre les différentes villes, etc.). Pour le même capital investi au Bénin, l’on est sûr de gagner en moyenne moins de 12 livres sterling en sachant que si le capital investi provient d’un crédit bancaire, celui-ci coûte en moyenne 11 livres sterling pour une entreprise individuelle au Bénin. La marge est alors très mince pour l’entrepreneur. La règle « il faut que le coût du capital soit inférieur à la rentabilité du capital » est à peine vérifiée au Bénin ; ce qui n’est pas une bonne nouvelle. Car les entrepreneurs, dans ce contexte, ne vont pas passer à l’action : ça, c’est ce qu’on voit. Ce qu’on ne voit pas, ce sont les milliers d’emplois que ces entrepreneurs auraient pu créer, c’est leur contribution à la croissance économique du pays qui s’évapore, c’est le bien-être collectif qui est sapé. 

Eu égard à ce qui précède, il ressort que le cadre global au Bénin ne donne pas suffisamment d’incitations à l’endroit de l’entrepreneur. Au sein d’une économie, la création de richesse est directement liée au stock de capital dont l’évolution est motivée par la profitabilité des investissements, elle-même fonction de la rentabilité du capital et du taux d’intérêt réel.

Il urge d’améliorer la situation des entrepreneurs au Bénin en diminuant le coût du capital, le taux d’intérêt réel des crédits accordés aux entreprises. Ce serait un bon signal envoyé à ceux qui ont l’étincelle divine de la création, c’est-à-dire les entrepreneurs.

Avec la Zlecaf, c’est le rêve du panafricanisme qui prend forme !

1er Janvier 2021. La Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) entre officiellement en vigueur. Le traité instaurant la Zlecaf vise l’accroissement du commerce intra-africain en éliminant, d’ici 15 ans au maximum, 90% des taxes douanières sur les biens et les services. En effet, les exportations intra-africaines représentaient 16,6% des exportations totales en 2017, contre 68% en Europe et 59% en Asie. La Zlecaf représente potentiellement la plus vaste zone de libre-échange au monde avec 1,2 milliard de personnes et un produit intérieur brut combiné de 2500 milliards de dollars américains et constitue une étape importante vers la réalisation de l’Agenda 2063 de l’Union africaine. A cette date, 34 pays ont déjà ratifié le traité de la Zlecaf. Il existe encore des points de négociation en cours à savoir :  la détermination des offres tarifaires (les calendriers de baisses des droits de douane et les catégories de produits concernés) et le consensus autour de la règle d’origine (le niveau de la part africaine contenue dans un produit manufacturé).

L’idée fondamentale de la Zlecaf est à saluer. J’ai déjà démontré l’importance de la Zlecaf dans la réponse à long terme à la crise de la Covid-19 dans ce billet pour Jeune Afrique. Mais, cette démonstration souffre peut-être d’une faible amplitude explicative. Doit-on, pour ce faire, convoquer des modèles macroéconomiques complexes, des théories économiques comme celle de l’endogénéité des cycles économiques ou autres savants outils ? Je crois que le bon sens praxéologique suffira très largement.

La proposition  « L’échange est le socle des sociétés » ne peut souffrir de quelque débat. Même, l’état de nature rousseauiste ou hobbésien, qui n’est pas plus qu’une fiction intellectuelle que Daniel Defoe n’a même pas pu reproduire dans Robinson Crusoé en 1719, ne peut liquider la valeur de la proposition ci-dessus. Cette vérité est tellement ancrée dans nos habitudes que nous n’y faisons plus attention. Rousseau avait bien raison quand il disait : « il faut beaucoup de philosophie pour observer les faits qui sont trop près de nous ».

Prenons un homme, soudeur vivant à Cotonou au Bénin. En se levant tous les jours, il s’habille. N’ayant pas le talent de confectionnement de vêtements, il est obligé de payer son vêtement chez un marchand. Ce dernier s’est approvisionné chez des tailleurs-couturiers togolais qui utilisent des tissus provenant des usines de textile d’Ethiopie employant du coton malien. Pour que le coton malien parvienne à l’usine de textile éthiopienne, il a fallu que des terres aient été défrichées, labourées et ensemencées, que le coton ait été récolté, que des spécialistes de la logistique acheminassent le coton. Avec son premier geste de la journée (s’habiller), cet homme a mobilisé une centaine, un millier de personnes, une quantité inouïe de travail humain. De plus, il ne passera pas sa journée sans employer un peu d’huile, un peu de pain, un de peu sucre, un peu de tomates, etc. Je laisse le lecteur remonter le fil de la chaîne de fabrication de ces biens. A son tour, cet homme soudera des machines qui seront employées peut-être en Côte d’Ivoire, en Tanzanie ou au Maroc. Inutile pour moi de dérouler toutes les éventualités. Ce que je veux dire via l’exemple ci-dessus est : Les hommes travaillent les uns pour les autres et, donc, échangent. C’est l’échange qui permet aux hommes de tirer leurs satisfactions de la société sans en payer la peine équivalente. Il faut donc faciliter les échanges : c’est l’ambition de la Zlecaf.

Contre les échanges se dressent les fleuves, les cours d’eau, le désert et autres obstacles ejusdem farinae. Mais il y a aussi malheureusement des obstacles non naturels (tarifs douaniers, réglementations, etc). Les gouvernements africains, d’un côté, dépensent des fortunes pour faire des infrastructures aux frontières afin de faciliter les échanges inter-pays et, de l’autre côté, dressent des barrières artificielles contre l’échange. Il est des économistes qui soulignent que la Zlecaf va dissoudre les recettes issues de la fiscalité de porte (les droits de douane). Ils ont raison et c’est une bonne nouvelle : les nations en seront riches d’autant. La Banque mondiale a montré que la Zlecaf pourrait accroître le revenu régional de 7 %, soit 450 milliards de dollars de plus, et sortir 30 millions de personnes de l’extrême pauvreté d’ici 2035. Je crois qu’il existe plein de bienfaits que nous ne pouvons anticiper. Entre, l’entrepreneur marocain qui, riche désormais d’un marché d’un milliard d’individus, va accroître sa production, le consommateur bostwanais qui va désormais payer certains produits de consommation moins chers disposant ainsi d’un pouvoir d’achat supplémentaire qu’il peut investir et l’entrepreneur en réserve qui lancera son activité tant le signal envoyé par le marché est positif, je crois que les vertus de la Zlecaf ne peuvent être, toutes, anticipées.

Les phénomènes économiques se résolvent dans l’échange. C’est l’enseignement qui sous-tend l’idée de la Zlecaf. Que les pays africains qui hésitent encore à ratifier cet accord commercial soient rassurés ; ils en tireront bénéfice et satisfaction. Par ailleurs, la Zlecaf donne une occasion unique à l’Afrique de démanteler sa structure économique coloniale au moyen du développement industriel. Sur le plan symbolique, c’est le rêve du panafricanisme qui prend forme ; plus exactement, le panafricanisme houphouëtiste ou senghorien – celui de Kwame Nkrumah ou Ahmed Ben Bella restant un repère placé à l’horizon.

Africains et amis de l’Afrique, saluons cette initiative. Espérons que la mise en œuvre de la Zlecaf soit concrète sur le terrain.

La cause de la pauvreté en Afrique est aussi liée à l’absence de droits de propriété

Que l’Afrique soit relativement moins touchée sur le plan sanitaire par la crise de la Covid-19, voilà qui est une évidence empirique. Mais, il est une conséquence de la crise sanitaro-économique en Afrique qui ne devrait échapper à personne : la hausse de la pauvreté. En cela, la crise a été à la fois un révélateur et un booster du niveau de paupérisation des masses. Les mesures de restriction des libertés dans le cadre de la lutte contre la pandémie vont précipiter 40 à 60 millions de personnes supplémentaires dans l’extrême pauvreté (vivant avec moins de 1,90 dollar US par jour). Que diable est-il si difficile de renvoyer l’extrême pauvreté dans les lits de l’histoire en Afrique?

Face à la pauvreté, la communauté internationale n’est pas restée les bras croisés. Depuis le milieu des années 80, de nombreux programmes de lutte contre la pauvreté émanant des Etats ou des organismes internationaux ont fait florès. Les pays riches ont transféré au continent africain plus de 1000 milliards de dollars US en 50 ans sous forme d’aide au développement. Malgré le « pognon de dingue » engagé, les taux de pauvreté dans plusieurs pays africains demeurent à deux chiffres et sont les plus élevés du monde. Le nombre de pauvres en Afrique est passé de 278 millions en 1990 à 413 millions en 2015. Le revenu réel par habitant n’a été multiplié que par 1,7 depuis 1990 (depuis 30 ans !). De deux choses l’une : soit le raisonnement linéaire qui consiste à transférer des ressources (souvent, financières) des pays riches vers les pays pauvres n’a pas été poussé à l’extrême pour résoudre la question de la pauvreté, soit la cause du mal est endogène. J’avoue être séduit par le second diagnostic tant le premier ressemble à la situation des médecins de Molière répétant: “Le poumon vous dis-je, le poumon”.

Je veux ici dire qu’il n’y a, en réalité, pas de pauvres, il n’y a que des écosystèmes pauvres. La preuve est donnée par les jeunes africains qui traversent la Méditerranée pour rejoindre l’Europe. Ces jeunes, considérés comme pauvres dans leur pays d’origine, réussissent à s’offrir une vie meilleure en Europe au point de réaliser des transferts d’argent vers leur pays de provenance. La pauvreté, as such, n’est pas une situation de pénuries objectives mais plutôt une absence de conditions et de préalables spécifiques. Elle résulte du fait que les économies africaines ne produisent pas de capital. Le capital est concept intangible qui prend corps à travers un système formel de droits de propriété. Or, dans la plupart des pays africains, il n’est aucun système de droits de propriété efficace et accessible. Selon le laboratoire d’idées The Heritage Foundation, sur les 50 pays les moins notés en matière de droits de propriété, plus de la moitié se trouve en Afrique. Dans les zones rurales de l’Afrique de l’Ouest, moins de 10% des terres sont immatriculées.

En absence de droits de propriété, les individus ne peuvent utiliser leurs biens comme un capital productif par exemple comme collatéral d’un prêt bancaire pour créer une entreprise. Les actifs de la plupart des africains constituent ce que l’économiste Hernando De Soto appelle le “capital mort”.  En 2000, De Soto a souligné que la valeur du “capital mort” détenu sous forme immobilière est de 580 milliards de dollars US. Autant de capital improductif ! Le miracle rwandais, souvent évoqué, a démarré en 2003 par des réformes visant à définir et protéger les droits de propriété avec une simplification des procédures pour créer une entreprise. Résultat, le Rwanda est devenu le 38e pays au monde où il est le plus facile de faire des affaires.

Ceux que nous appelons « pauvres » sont des gens qui possèdent du capital sous forme non-productive et constituent une armée de réserve d’entrepreneurs. Le socle du capitalisme réside dans l’existence d’un système juridique de la propriété (donc un état de droit). Le rendement marginal des politiques économiques en Afrique (nationalisations, monnaie avec régime de change fixe ou flexible, privatisations) restera désespérément décroissant tant qu’il n’y aura pas de régime de propriété efficace et accessible dans les pays africains. C’est l’absence de système juridique de la propriété qui constitue le terreau de la pauvreté en Afrique.

Riche de biens et pauvre de capital !

Soit l’apologue suivant.

Il était un pays, Maskini. Dans ce pays, on trouve des hommes et des femmes habités par le désir d’améliorer leur condition matérielle au moyen de la force de leurs bras. Mkandarasi, un habitant de la capitale de Maskini, a été frappé par une étincelle divine. Il a eu une idée géniale : la manière optimale de fabriquer le produit Bidhaa qui est le produit le plus vendu à Maskini. Comme pour toute entreprise, Mkandarasi a besoin de sous pour se payer les outils de production (machines, etc.) afin de mettre en application son idée. Il va voir le banquier de sa ville et lui dit : Monsieur le banquier, j’ai trouvé la meilleure façon de produire Bidhaa. Daignez me prêter 8000 afin que je puisse démarrer mon activité. Le banquier lui répondit : Monsieur, votre projet m’intéresse mais, le risque étant important, il me faut une hypothèque. Et Mkandarasi s’écria : J’ai une parcelle de 20 hectares dans un village à 30 km d’ici et tous les habitants du village savent que j’en suis le propriétaire. Je vais l’utiliser comme collatéral ! Le banquier répliqua : Apportez-moi les papiers prouvant que vous détenez une telle parcelle et, par suite, je vous prête le montant demandé. Puis Mkandarasi répondit : Monsieur le banquier, je n’ai pas de papiers, de titres de propriété. Mais, je vous assure, tous les habitants du village me connaissent et savent que les 20 hectares, appartenant autrefois à mon défunt père, sont ma propriété. Je peux vous y conduire pour recueillir des témoignages. Le banquier répondit : Désolé, je ne puis vous accorder le prêt demandé. Mkandarasi repartit bilieux de la banque.

Que raconte cet apologue ? Mkandarasi, n’ayant pas obtenu de crédit à la banque, n’a pas pu démarrer son entreprise : ça, c’est ce qu’on voit. Ce qu’on ne voit pas :

  • Ce sont tous les emplois qu’aurait créés Mkandarasi (directement, en employant des ouvriers dans son entreprise, indirectement en achetant des machines-outils auprès d’autres entreprises),
  • C’est le pouvoir d’achat qu’auraient gagné les habitants de Maskini ; le produit Bidhaa coûterait très probablement moins cher car serait produit avec des techniques de production optimisées,
  • C’est le désir de création de Mkandarasi (entrepreneuriat) qui n’est pas encouragé. Il risque de ranger dans les placards les prochaines étincelles divines qu’il recevra,
  • C’est Mkandarasi qui, ne pouvant pas s’enrichir par les fruits de son entreprise, n’enrichit pas non plus l’Etat via le paiement des impôts,
  • C’est l’Etat qui, privé des recettes des impôts qu’aurait payés Mkandarasi, n’est pas assez riche pour financer des secteurs comme l’Éducation, la Santé publique.

Bref, je pourrais dresser à l’infini la liste des conséquences. Quel a été l’élement qui a fait défaut Mkandarasi ? Les droits de propriété. L’absence de droits de propriété a été le point de départ de l’enchaînement des répercussions sus-citées.

Malheureusement, il est, en Afrique, beaucoup de pays à l’image de Maskini. Beaucoup de pays ne détenant pas un régime formel de droits de propriétés. Beaucoup de pays où les règles gouvernant la propriété varient d’une rue, d’un logis à un autre. Selon l’indice International Property Rights Index, sur les 50 pays les moins notés en matière de droits de propriété, la moitié se trouve en Afrique.

Néanmoins, à chaque élection, les candidats chantent : Enrichissement, enrichissement des peuples !

Que de balivernes. Que de billevesées.

Dans ces pays, se trouvent des millions de Mkandarasi, des gens qui sont riches de biens et non de capital. Les africains possèdent des biens mais pas de capital, voilà qui peut surprendre. Ces biens, l’économiste Hernando de Soto, les appelle du « capital mort » ; c’est-à-dire des biens improductifs. Sans un système légal gérant les droits de propriété, pas de capital. La difficulté réside en ce que le capital est mal compris car intangible.

L’homme a inventé l’horloge, le calendrier pour rendre tangible le temps ; la notation musicale pour rendre tangible la musique ; le système juridique de droits de propriété pour donner vie au capital. Ce qui convertit un bien en capital c’est le système légal de droits de propriété.

La croissance économique n’est que le résultat de l’utilisation efficiente (« darwinienne », dirait l’économiste Charles Gave) du stock de capital dont dispose une nation. Donc, pas de croissance économique sans capital et pas de capital, sans système de droits de propriété efficace et accessible (donc un état de droit).

C’est l’inadaptation du système juridique de la propriété qui constitue le terreau de la pauvreté en Afrique.

En Afrique, il n’y pas de pauvres mais des écosystèmes pauvres.

Il est une conséquence de la crise sanitaro-économique (Covid-19) en Afrique qui n’échappe à personne : la hausse de la pauvreté. Les mesures de confinement, l’arrêt des chaînes de valeurs mondiales et la chute des cours de matières premières vont précipiter 40 à 60 millions de personnes supplémentaires dans l’extrême pauvreté (vivant avec moins de 1,90 dollar US par jour). C’est donc l’occasion de penser pour « panser » le fléau de la pauvreté dans les pays africains.

Depuis le milieu des années 90, de nombreux programmes de lutte contre la pauvreté émanant des Etats ou des organismes internationaux ont fait florès. L’entreprise de lutte contre la pauvreté a consisté essentiellement à transférer des ressources (monétaires ou matérielles) des endroits riches vers les endroits pauvres. Ainsi, semble-t-il, cela permettra d’éradiquer la pauvreté où elle se situe. Malgré le « pognon de dingue » engagé, les taux de pauvreté dans plusieurs pays africains demeurent à deux chiffres et sont les plus élevés du monde. Pire, le nombre de pauvres en Afrique est passé de 278 millions en 1990 à 413 millions en 2015 ; ce qui compromet grandement la réalisation de l’objectif de développement durable des Nations Unies d’éradication de la pauvreté d’ici 2030. On peut donc dire que, vraisemblablement, les politiques de lutte contre la pauvreté en Afrique n’ont pas eu une grande réussite.

La raison de cet échec réside dans l’approche du problème de la pauvreté. Le raisonnement qui soutient les campagnes de lutte contre la pauvreté est le suivant : en apportant de l’aide (souvent financière) au pauvre, l’on résoudra et tirera le pauvre de sa condition qui est, précisément, un manque de moyens. Cette « logique » est un raisonnement linéaire. Elle présente le pauvre avec l’attitude du personnage Oblomov de l’écrivain russe Ivan Gontcharov : l’aide (souvent financière) rendra le temps irrésistiblement splendide pour que Oblomov décide d’abandonner son lit bien-aimé. Ce raisonnement linéaire déconsidère la complexité de la question de la pauvreté et ses racines profondes.

Je veux ici dire qu’il n’y a, en réalité, pas de pauvres, il n’y a que des écosystèmes pauvres. La pauvreté, as such, n’est pas une situation de pénuries objectives mais plutôt une absence de conditions et de préalables spécifiques. La preuve est donnée par les jeunes africains qui traversent la Méditerranée pour rejoindre l’Europe. Ces jeunes, considérés comme pauvres dans leur pays d’origine, réussissent à s’offrir une vie meilleure en Europe au point de réaliser des transferts d’argent vers leur pays de provenance. Donc, le principal sujet est d’élucider les raisons pour lesquelles ces jeunes n’ont pas exercé leur esprit entrepreneurial dans leur pays d’origine. Tous les pays qui ont renvoyé l’extrême pauvreté dans les lits de l’Histoire sont ceux où l’on répond par l’affirmative à la question suivante: Est-il facile, ici, de créer, gérer et fermer une entreprise?

La question ci-dessus concentre les principes sur lesquels reposent une société prospère qui éradique la pauvreté : la liberté individuelle, l’Etat de droit et la liberté économique. Sans respect des droits de propriétés, la prospérité économique, tant désirée dans les pays africains, n’aura pas lieu. Rappelons le cas du jeune tunisien Mohamed Bouazizi, marchand ambulant de fruits et légumes qui, étant incapable de verser des pots-de-vin à l’administration, s’est vu confisquer arbitrairement son outil de travail. Il s’est immolé par le feu juste après cette phrase interrogative et pleine de désespoir : “Comment voulez-vous que je gagne ma vie ?”

Certains ajustements structurels sont nécessaires pour favoriser l’éradication de la pauvreté. Il faut supprimer les barrières tarifaires et non-tarifaires à la création d’entreprise, permettre aux populations de disposer de titres de propriété et favoriser la concurrence dans tous les secteurs où cela est nécessaire. Les politiques publiques doivent avoir une seule ambition: celle de créer des incitations, un environnement où peut prospérer une grande diversité d’activités de production. A ce titre, l’indice Doing Business de la Banque Mondiale, bien qu’imparfait, peut servir de boussole pour renseigner sur l’amélioration des conditions favorables à l’esprit d’entreprise.

Ceux que nous appelons « pauvres » constituent, à bien des égards, une armée de réserve d’entrepreneurs. En supprimant les barrières à la liberté économique, l’Afrique pourra sortir les masses de leur condition de pauvreté.

Le PIB du Bénin en hausse : Bonne nouvelle ou artifice ?

Il est une phrase de la Sagesse populaire béninoise que je paraphrase comme suit : Quand un vodoun (entité transcendante) requiert du sang d’agneau et que tu lui donnes du jus d’hibiscus, ta mort est prochaine. 

Qu’apprend nous cette sagesse à propos d’une des actualités du Bénin?

La Banque mondiale répartit les économies du monde en quatre groupes : faible revenu, revenu intermédiaire de la tranche inférieure, revenu intermédiaire de la tranche supérieure et revenu élevé et publie cette classification le 1er Juillet de chaque année. Pour cette année, la Banque mondiale annonce que le Bénin fait partie désormais du groupe des « pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure » pour la première fois de son Histoire. En effet, au Bénin, le revenu national brut (RNB) par tête est passé de 870 $US par an à 1250 $US par an soit une augmentation de 30% ! 

Qu’est-ce qui explique cette belle performance? Essentiellement, une mise à jour de la comptabilité nationale. L’Institut National de la Statistique et de l’Analyse Economique (INSAE) a procédé à une révision des comptes nationaux en délaissant le Système de comptabilité nationale (SCN) 1993 pour le SCN 2008 développé par les Nations Unies. De plus, il a retenu l’année 2015 comme nouvelle base des comptes nationaux (l’année 2007 était l’année de reference d’usage); c’est que l’on appelle “rebasage” dans le jargon des économistes.

Déchiffrer la tambouille statistique

Suite à ces révisions statistiques, le PIB réel du Bénin a bondi de 36%. Pour information, la différence entre le PIB (Produit intérieur brut) et le RNB (Revenu national brut) réside en ceci que le premier comptabilise l’ensemble des valeurs ajoutées des entreprises domiciliées dans un pays tandis que le second compile les revenus perçus par les agents économiques nationaux, soit les citoyens et les entreprises ayant la nationalité dudit pays.

L’effet du rebasage est une augmentation sensible du PIB. De quoi s’agit-il ?

Supposons une économie lambda qui fabrique 1000 Kg de tomates et 2 ordinateurs. Admettons l’année 2000 comme année de référence et supposons que les tomates de cette année-là coûtent 2 $/Kg alors qu’un ordinateur coûte 2 000 $. Dans ce cas, le PIB réel de cette économie, libellé en dollars de 2000, serait de 6 000 $ . Imaginons qu’en 2001, cette économie  se développe en produisant un ordinateur portable supplémentaire. Cette augmentation signifie que le PIB réel en 2001, exprimé en prix de l’année 2000, est de 8 000 $. Par rapport à l’année 2000, le PIB réel a augmenté de 33,3 % . Il y a une croissance matérielle (un ordinateur produit de plus) qui est sous-jacente à la croissance du PIB réel.

Maintenant, au lieu d’utiliser l’année 2000 comme année de référence, utilisons 2001 (on procède à un rebasage). Les niveaux de production restent inchangés : 1 000 Kg tomates et 2 ordinateurs portables en 2000 et 1 000 Kg de tomates et 3 ordinateurs portables en 2001. Les prix de l’année de base ne sont cependant plus les mêmes : supposons qu’en 2001, notre nouvelle année de base, le prix des tomates a doublé pour atteindre 4 $/Kg tandis que le prix des ordinateurs portables a été réduit de moitié pour atteindre 1 000 $. Dans ces nouvelles conditions, le PIB réel pour l’année 2000, cette fois-ci libellé en dollars de 2001, est de 6 000 $, tandis que le PIB réel pour l’année 2001, également en dollars de 2001, est de 7 000 $. Contrairement à la situation antérieure, la croissance du PIB n’est que de 17 %. (L’on pourrait choisir les prix de la nouvelle année de base de sorte à avoir une croissance plus forte que dans le premier cas).

La leçon de cet exemple pédagogique est la suivante: le PIB réel est affecté non seulement par les quantités réelles produites, mais aussi par notre choix de l’année de référence. Et comme il existe de nombreuses années de reference possibles, le même PIB réel peut se retrouver avec des valeurs très différentes ! 

Quels bénéfices pour l’économie réelle?

Revenons au cas du Bénin. Après le rebasage et autres révisions statistiques, le Bénin a connu une croissance “mathématique” de son PIB réel de 36%. D’abord, il faut saluer la volonté de modernisation de l’appareil statistique béninois des autorités. Ensuite, il faut relever les implications de cette tambouille statistique. Comme le PIB réel a connu une forte croissance grâce au rebasage, la dette béninoise qui était d’environ 60% du PIB est descendue à 40% du PIB. Le Bénin devient un bon élève en ce qui concerne les critères de convergence de l’Uemoa concernant le déficit budgétaire fixé à 3 %. Les marchés financiers réinterprèteront aussi les performances du Bénin. 

Mais, derrière les statistiques se trouve un peuple. La croissance annoncée n’est pas synonyme de “plus de tomates et d’ordinateurs” (cf. l’exemple pédagogique). Des micro-trottoirs réalisés à Cotonou, la capitale économique du Bénin, révèlent un sentiment d’indifférence (au mieux) des citoyens qui ne « ressentent » pas la croissance. Selon la Banque Mondiale, le taux de pauvreté à l’échelle nationale ressortait à 38,2% en 2020 (sans prise en compte de l’impact de la crise de la Covid-19).

Reprenons la sagesse populaire indiquée en début de ce billet. Le vodoun c’est la croissance, le sang d’agneau c’est le progrès matériel et le jus d’hibiscus représente les tambouilles statistiques.

Puisse la proposition subordonnée de la paraphrase de cette sagesse n’être le sort réservé au Bénin. 

Afrique: La croissance démographique comme une aubaine?

 

 

Selon le rapport Perspectives de la population dans le monde de l’ONU publié le 17 juin 2019, la population d’Afrique subsaharienne devrait doubler d’ici 2050 passant de 1,06 milliard d’habitants en 2019 à 2,2 milliards d’habitants en 2050. Ainsi, le Nigeria, avec une population de 191 millions de personnes aujourd’hui atteindra plus de 410 millions d’âmes en 2050, faisant alors de ce pays le troisième le plus peuplé de la planète après l’Inde et la Chine. Le Niger passera de 22 millions d’habitants en 2019 à 69 millions de personnes en 2050. Cette transition démographique rapide est présentée comme le défi majeur du continent ; on parle parfois de “bombe démographique”. Les leaders africains et occidentaux montrent très clairement leur inquiétude face à cette “explosion” démographique.
En premier lieu, remarquons que les démographes préfèrent parler de “projections” (ou de “perspectives”) démographiques que de prévisions démographiques ; c’est un détail de vocabulaire mais qui a son importance. Il s’agit en effet de déterminer une évolution possible de la population sous les conditions imposées à la mortalité, à la fécondité et aux migrations. Ces conditions sont de deux types: soit elles sont choisies comme semblant les plus raisonnables, compte tenu des évolutions antérieures et de celles d’autres pays; soit elles sont du type “Et si …”, destinées à illustrer des hypothèses alternatives, parfois extrêmes ou irréalistes. Pour faire des projections, on part de quelques conditions initiales. Il faut donc disposer de données fiables sur la population initiale, par sexe et âge (recensements) et les niveaux initiaux de la mortalité, de la fécondité et migrations (état civil, enquêtes etc). Il est par ailleurs admis qu’à tout instant, la population d’un pays est connue au mieux avec une précision de l’ordre de 2% ; ce qui n’est pas anecdotique ! Si l’on reprend les travaux de l’ONU en 1994, ils prévoyaient 170 millions d’habitants en Iran en 2050. Ceux de 2014 tablent sur 90 millions. Prenons l’Insee. En 1994, la prévision s’établit à 60 millions de Français en 2050. En 2010, on table sur 73 millions. L’incertitude sur l’évolution des paramètres utilisés en entrée de la projection démographique rend l’exercice prospectif délicat avec des résultats plus ou moins probants. Néanmoins, je prendrai, dans la suite de l’article, pour argent comptant la projection démographique africaine à l’horizon 2050 de l’ONU.

Les frayeurs engendrées par l’accroissement démographique sont généralement de trois ordres. Le premier est celui de la pénurie de ressources comme corollaire de l’abondance d’êtres humains sur une planète à ressources limitées. Le deuxième est celui qui postule sur le ralentissement du développement du continent africain car ce dernier, qui peine déjà à nourrir ses habitants, ne pourra pas amortir un choc démographique. Le dernier est essentiellement occidental et est lié à la problématique de migrations des africains vers les pays du Nord. Si ces frayeurs sont parfois justifiées, nous verrons par la suite qu’un accroissement de population est une bonne nouvelle pour l’Afrique.

L’accroissement démographique, synonyme de pénurie des ressources?

Dans l’histoire, plusieurs scénarios apocalyptiques sur la pénurie de ressources ont prospéré. En 1798, Malthus publie son célèbre ouvrage Essai sur le principe de la population dans lequel il explique que les rendements d’un champ agricole sont décroissants au fur à mesure que l’on y ajoute des travailleurs. Il croyait que les hausses de surplus de nourriture qui accroissent géométriquement la population devraient faire retomber celle-ci dans la disette et la misère. Il a échoué dans sa prévision. En 1968, le biologiste américain Paul Ehrlich, connu pour ses engagements néomalthusianistes, a publié son livre intitulé La Bombe P dans lequel il s’inquiétait des famines que connaîtrait le monde dans les années 70 en raison d’un accroissement démographique. Ses prévisions se sont révélées fausses. Les prévisions techniques du néomalthusianisme sont très souvent mal fondées pour deux raisons principales. La première est relative au fait que la quantité physique d’une ressource dans la terre, si étroite que soit la définition, n’est jamais parfaitement connue, puisqu’on ne cherche des matières premières qu’au fur et à mesure que le besoin se fait sentir; une illustration de ce phénomène est l’augmentation des réserves connues d’une ressource telle que le cuivre. La seconde fait écho à la capacité de l’homme à développer de nouvelles méthodes pour satisfaire ses besoins. L’Homme serait ainsi l’ultime ressource pour reprendre le titre du livre du célèbre économiste Julian Simon publié en 1981. Le think tank Human Progress a développé le Simon Abundance Index pour rendre hommage à l’économiste Julian Simon qui a prit le contre pied des thèses néomalthusianistes. Cet indicateur mesure l’évolution de l’accessibilité des ressources pour l’humanité en calculant l’évolution du temps de travail moyen nécessaire à l’achat d’une unité de ressource particulière à l’échelle mondiale. Il en ressort qu’un individu peut, en 2019, s’offrir 3,6 fois plus d’unités de ressources qu’en 1980 pour une même quantité de travail. La croissance économique va donc de paire avec la croissance démographique.

L’accroissement démographique comme facteur limitant du développement économique de l’Afrique?

Dans la théorie du développement économique, il est largement admis que l’accroissement démographique est un frein au développement car l’objectif du développement qui est la hausse du revenu par tête est la maximisation d’une expression ayant au dénominateur la variable population. L’économiste Hans Singer utilise l’image de la montée d’un escalator dans le sens de la descente pour décrire le caractère nuisible d’un accroissement démographique dans les pays sous développés (Voir Singer: “Economic progress in underdeveloped countries” p.7). Joseph Schumpeter, dans “The creative response in economic history” à la page 149, est moins tranché. Il dit: “Parfois, un accroissement de population ne produit vraiment pas d’autres effets que celui prévu par la théorie classique: une chute de revenu réel par tête ; mais parfois il peut avoir un effet énergétique, qui provoque de nouveaux développements aboutissant à des hausses du revenu par tête”. Cette phrase de Schumpeter laisse évidemment les choses dans un état d’indétermination.
Partons du “postulat psychologique” de James Duesenberry dans son ouvrage Income, Saving and the Theory of Consumer Behavior qui est le suivant: Les individus, en période de dépression économique, opposeront une résistance à un abaissement de leur niveau de vie. Pourquoi, les africains ne réagiraient-ils pas ainsi afin d’empêcher la chute de leur revenu? En effet, la pression exercée sur les revenus par une surpopulation engendre une pression inverse ; une activité visant à maintenir ou restaurer le niveau de vie traditionnel de la communauté (Voir The Strategy of economic development, Albert Hirschman). Cette activité déployée par la communauté pour empêcher la chute de sa richesse la rend potentiellement plus capable de contrôler son environnement et de s’organiser pour le développement. En reprenant l’image donnée par Hans Singer, monter des escalator dans le sens de la descente est un excellent entraînement pour ceux qui ont besoin d’améliorer leurs performances en matière de course.
L’approbation la plus nette donnée en faveur de l’accroissement démographique est celle du sociologue belge Eugène Dupréel dans son essai Population et progrès publié en 1928. Il y retrace les mécanismes engendrés par une croissance démographique qui, in fine, conduisent à une meilleure gestion des affaires administratives, politiques et culturelles. Il y démontre comment l’accroissement démographique a des effets positifs directs sur les motivations individuelles. Le biais des raisonnements pessimistes sur l’avenir de l’Afrique est l’incapacité à prendre en compte la capacité d’innovation et de contribution positive des africains. A court terme, des enfants additionnels impliquent des coûts supplémentaires, quoique les coûts imposés aux personnes autres que les parents soient relativement faibles. Sur une période plus longue, cependant, le revenu par habitant croîtra vraisemblablement plus vite dans le cas d’une population en croissance que dans celui d’une population stationnaire, aussi bien dans les pays développés que dans les pays africains.
Je reconnais que mon analyse souffre d’empiricité. Néanmoins, j’ai un point d’échantillonnage dans l’histoire. L’accroissement démographique a fait partie intégrante du processus de développement dans les pays aujourd’hui économiquement avancés. Il serait malhonnête de considérer la croissance démographique de l’Europe au 19e siècle comme ayant eu une influence déprimante sur le développement économique de ce dernier.

Quid des migrations de demain?

La transition démographique de l’Afrique représente un sujet d’inquiétude chez les leaders occidentaux. Le problème migratoire est en partie une construction médiatique. Les thèses comme celle de la “ruée de l’Afrique vers l’Europe” de Stephen Smith manquent cruellement de fondement scientifique (Voir L’Urgence Africaine de Kako Nubukpo). La migration est plutôt sud-sud que sud-nord. La Banque Mondiale (2016) estime à 67% la migration sud-sud en Afrique. La migration est donc essentiellement dans les pays voisins. La migration de demain sera encore nettement atténuée car l’accroissement démographique de l’Afrique s’accompagnera d’une croissance économique soutenue.