Démocratie au Gabon: Quelle direction?

Christian Dior MOULOUNGUI, est philosophe. Il est enseignant de philosophie et Doctorant en troisième année à l’Université Omar Bongo (Gabon) , cdmouloungui@gmail.com Libreville / Gabon

Résumé

Cette tribune étudie l’état de la démocratie tel qu’il se présente au Gabon. La démocratie dans cet État de l’Afrique centrale, nous semble-t-il, fonctionne à pas de caméléon. Nonobstant l’ouverture démocratique amorcée dans les années 1990 prônant pour le pluralisme politique dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, l’opacité de l’organisation politique au Gabon apparaît alors comme un obstacle à l’effectivité démocratique. Cette problématique de la gouvernance au Gabon est asymétrique à la question de l’alternance démocratique, bien qu’il y ait d’autres formes des dérives du pouvoir. Comment comprendre effectivement que plus d’un demi-siècle, voir plus de 55 ans, de règne présidentiel avec un même parti (PDG) au pouvoir depuis1968 ? Dans ce cas de figure, plus de trente ans plus tard, la promesse tant entendue de la démocratie est fille d’une attente sempiternelle et l’espoir du peuple gabonais de voir les jours meilleurs s’enlise dans le désenchantement total.     

Abstract

This article examines the state of democracy as it stands in Gabon. Democracy in this Central African state, it seems to us, is working at a chameleon’s pace. Notwithstanding the democratic opening that began in the 1990s advocating political pluralism in several sub-Saharan African countries, the opacity of political organization in Gabon then appears as an obstacle to democratic effectiveness. This problem of governance in Gabon is asymmetrical to the question of democratic alternation, although there are other forms of power abuses. How can we understand that more than half a century, or even more than 54 years, of presidential rule with the same party in power since 1968 ? In this case, more than thirty years later, the long-heard promise of democracy is the daughter of an eternal expectation and the hope of the Gabonese people to see better days is bogged down in total disenchantment. 

Introduction

Le triomphe de la démocratie libérale prédit et soutenu par les Occidentaux est bel et bien significatif dans l’œuvre Francis Fukuyama à la fin de la guerre froide. Pour lui, dans La fin de l’histoire et le dernier homme[1], la fin de la guerre froide marque une nouvelle ère de paix et de la fin des combats idéologiques. Et donc, finalement, la fin du communisme, des régimes totalitaires et le triomphe de la démocratie libérale et du capitalisme dans le monde. A cet effet, il prédit alors que cette nouvelle période des relations internationales,  post-guerre ou post-historique, est considérée comme une expansion, une émergence de la démocratie libérale dans le monde. Avant lui, François Mitterrand n’en pensait pas moins en s’appuyant sur la nécessité de la démocratie dans la gouvernance africaine :

Lorsque je dis démocratie, lorsque je trace un chemin, lorsque je dis que c’est la seule façon de parvenir à un état d’équilibre au moment où apparaît la nécessité d’une plus grande liberté, j’ai naturellement un schéma tout prêt : système représentatif, élections libres, multipartisme, liberté de la presse, indépendance de la magistrature, refus de la censure : voilà le schéma dont nous disposons[2].

A ces propos, au-delà de l’objectivité première de ce discours, il s’agissait d’une sorte d’injonction préconisée aux pays africains d’adopter le régime démocratique. Un régime idéal pour une organisation politique libérale et garant des libertés des individus. C’est-à-dire, la démocratie comme régime politique idéal, pour l’instant, qui exprime ou affirme le mieux les attentes des peuples : égalité, liberté et justice.

Dans ces contions, pour les pays africains, il apparaît alors difficile d’organiser une vie politique à la marge de cet idéal politique occidental. C’est dans ce contexte que le peuple gabonais se veut iconoclaste par le canal de multiples mouvements de contestations pour dire non aux politiques centralistes et au népotisme du pouvoir en exercice. En effet, après plus de 22 ans de politique de parti unique, le Gabon renoue enfin avec le multipartisme dans les années 1990. En réalité, c’est le contexte de l’ouverture politique et institutionnelle. Mais l’effectivité de cette mouvance démocratique sera actée en 1990 avec la Conférence Nationale[3] et en janvier 1991 avec la légalisation optimale des partis politiques d’opposition. C’est l’aboutissement d’une longue crise politique et sociale au sortir de la chute du mur de Berlin en 1989, le début de l’ère démocratique dans les années 1990. Partant de là, le Gabon peut maintenant rêver de construire un espace politique démocratique qui prend en compte l’intérêt général et la volonté de ses citoyens, et donc du corps politique dans sa totalité organique. C’est l’espoir du peuple gabonais de connaître un futur meilleur à travers un monde d’égalité, de justice et de liberté. Mais plus de trente ans après, l’idéal occidental et la prédiction de Fukuyama sur le triomphe de la démocratie n’ont pas atteint les résultats escomptés[4]. Lisons Ana Pouvreau pour l’entendre dire : « En 1989, lors de la chute du Mur de Berlin, la démocratie paraissait triomphante et son avenir s’annonçait sous un jour radieux. Trois décennies plus tard, force est de constater que les démocraties sont malades »[5]. Bien sûr, aucun État démocratique aujourd’hui, petit ou grand soit-il, n’est en marge de mouvements de contestations : « Partout se sont élevées des contestations condamnant le déficit de représentation, de légitimité et de constitution de la volonté générale »[6].  Pour ainsi dire, dans cette perspective, la politique gabonaise retombe dans ses travers. C’est pourquoi, finalement, on constate qu’après la mouvance de l’ouverture politique, l’organisation de la vie politique au Gabon est flétrie par le déclin de la démocratie. Quand bien même, nous le savons, la démocratie est et reste le régime politique par excellence dans le monde et la finalité de tout gouvernement qui se veut humain.

 En raisonnant ainsi, il n’en demeure pas moins de noter que bon nombre de spécialistes et citoyens pensent manifestement que l’effectivité des principes démocratiques pose problème en Afrique, en général et au Gabon, en particulier. A cet égard, il apparaît fort probable de constater que la sphère politique gabonaise est caricaturée par le blocage de l’alternance démocratique, le népotisme, le despotisme, et donc un dysfonctionnement de l’affirmation de l’État de droit et de la souveraineté du peuple. A partir de là, nous comprenons que l’enjeu de notre démonstration est de montrer en substance que la crise de la démocratie est belle et bien évidente au Gabon. Lisons Pierre Rosanvallon pour l’entendre dire : « L’idéal démocratique règne sans partage, mais les régimes qui s’en réclament suscitent presque partout des vives critiques. C’est le grand problème de notre temps »[7]. C’est un fait qui pose aujourd’hui, en substance, le problème de la méfiance et défiance des citoyens vis-à-vis des régimes démocratiques.

Approche diachronique de la démocratie au Gabon

 Après les indépendances dans les années 1960 en Afrique subsaharienne, plusieurs pays africains connaitront leur premier président élus par la voie des urnes. Cela fut la première marche vers une autonomisation et émancipation politiques. C’est le moment de l’affirmation de la souveraineté des États africains. Par ailleurs, il faut noter au passage que nous sommes dans le contexte des partis uniques, et donc du processus électoral à parti unique. Pierre Jacquemot  note avec pertinence que « les régime à parti unique s’installèrent quasiment partout, avec des pouvoirs centralisés, niant les choix concurrentiels, satisfaisant médiocrement le vœu des Africains de choisir librement leurs représentants »[8].

C’est dans ce contexte que le Gabon prend son indépendance le 17 août 1960. Et le 12 février 1961, Léon Mba fut élu le premier président du Gabon. Cette élection du Président Léon Mba prend forme après négociation avec l’opposition dirigée par Jean-Hilaire Aubame :

Fragilisé par ces arrestations des membres de son propre parti, Léon Mba se rapprocha du leader de l’opposition, Jean-Hilaire Aubame, pour négocier une entente. Celle-ci, très vite conclue, prit le nom d’ « Union nationale ». Elle regroupa le B.D.G., l’U.D.S.G. et le P.U.N.GA Sous ses auspices furent élus, le 12 février 1961, le premier président de la République gabonaise − en l’occurrence, Léon Mba[9].

Mais après sa mort le 28 novembre 1967, selon l’idéal constitutionnel, Albert-Bernard Bongo devient le Président de la République gabonaise : Comme le stipulait la Constitution, révisée à dessein le 17 février 1967, le vice-président Bongo lui succéda le 2 décembre 1967 »[10]. A partir du 12 mars 1968, le nouveau président, Albert-Bernard Bongo, « créa un parti unique dénommé Parti démocratique gabonais, qui abolit toutes les libertés démocratiques[11].

A ces propos, une fois au pouvoir, le Président Albert-Bernard Bongo met en place un parti politique dynamique, le Parti démocratique gabonais le  12 mars 1968, autour duquel il va assoir sa stratégie politique. A cet effet, à partir des années 1968 jusqu’à la mouvance démocratique en 1990, le Gabon est en plein essor économique. Ce développement économique est propulsé par les recettes pétrolières.  De même, il convient de dire que politiquement, le parti unique (PDG), sous l’égide du Président Albert-Bernard Bongo, assure l’équilibre du pays à travers le dialogue et l’intégration de différents bords politiques. En un mot, il faut comprendre que sur le plan économique et politique, en ce temps, le Gabon est considéré comme un prototype en matière du développement économique et de stabilité politique au niveau de l’Afrique centrale.   

La dérive du pouvoir

 Outre ses prouesses en matière de développement économique et de stabilité politique, la politique du parti politique unique menée par les gouvernants gabonais met en place une politique du ventre[12], autoritaire et clientéliste au Gabon. A partir de là, il y a une sorte d’implantation et de manifestation de la privation des libertés d’expression, de conscience et d’agir : « Le 17 mars, les autorités ont suspendu les activités de la Convention nationale des syndicats du système éducatif (CONASYSED), le principal syndicat d’enseignants du pays, invoquant le « trouble à l’ordre public » causé lors du début du mouvement de grève en octobre 2016 »[13]. En plus, ladite politique semble être caractérisée par la mauvaise gestion de la manne pétrolière, et donc soldée par une gouvernance opaque de ressources naturelles :

Selon le rapport du Fonds monétaire international sur le Gabon, […] la gouvernance déficiente et les fuites de recettes du pays sont dues à l’absence de transparence des accords de partage de la production ; l’absence de vérification des coûts déclarés par des entreprises ; le manque de transparence des déclarations de recettes pétrolières. A cela s’ajoute la mauvaise gestion des entreprises pétrolières publiques, Gabon Oil Compagny (GOC) et la raffinerie nationale gabonaise, la Sogara, qui s’accompagne de transferts financiers peu transparents entre elles et l’État[14].

Cette mauvaise gouvernance des ressources pétrolières a plusieurs conséquences, à savoir : la pauvreté et les inégalités sociales plausibles dans la société gabonaise. Selon le rapport Gabon : Profil de Pauvreté 2017, « pour l’ensemble du pays, la pauvreté se situe à 33,4 pour cent en 2017, tandis que l’extrême pauvreté (ou pauvreté alimentaire) concerne 8,2 pourcent des gabonais »[15]. L’incidence de la pauvreté (PO) par milieu de résidence au Gabon, selon ce rapport, présente les données suivantes : « Nous constatons que la pauvreté est plus élevée dans le Sud rural où elle concerne plus de deux tiers des individus, tandis qu’elle concerne 21 pour cent des individus à Libreville, la capitale Gabon. Port-Gentil et le reste de l’Ouest Urbain se situe également en dessous du taux de pauvreté national de 33,4 pour cent »[16]. Et l’extrême pauvreté : «  Au niveau national, l’indice de la pauvreté extrême est de 8,2 pour cent en 2017. Une ventilation des résultats selon le milieu de résidence montre que la pauvreté extrême est beaucoup plus important en milieu rural avec un taux de 25,4 pour cent »[17].

 En outre, on peut ainsi dire que le Gabon sombre dans l’aristocratie[18], le despotisme[19] et le népotisme[20] depuis l’ère du Président Omar Bongo Ondimba[21] à la succession en 2009 de son fils, Ali Bongo Ondimba[22] jusqu’aujourd’hui. Cette succession du père au fils est bien loin d’être la règle de l’alternance démocratique, mais, en réalité, elle est beaucoup plus une succession monarchique, dynastique. Le pouvoir du père au fils, cette alternance politique typique devient un prototype en Afrique subsaharienne, notamment en février 2005 au Togo et en mars 2021 au Tchad. Aujourd’hui plus qu’hier au Gabon, les libertés d’expression et de manifestation sont souvent opprimées. Donc, semble-t-il, cette répression face  à tout mouvement de contestations montre en suffisance que l’expression des libertés individuelles ou collectives apparaît sans doute aliénée. Les conflits post-électoraux de 1993, 2009 et 2016 traduisent le caractère oppressif des gouvernants en exercice. A cet égard, même malgré le multipartisme et donc le triomphe de la démocratie des 1990, on peut comprendre que la démocratie gabonaise peine à se réaliser.         

En effet, comme nous l’avons dit, nonobstant l’ouverture politique caractérisée par la mouvance démocratique dans les années 1990 en Afrique, l’organisation politique au Gabon fonctionne en marge des principes de la démocratie. Pour dire les choses autrement, la démocratie fonctionne à pas de caméléon, pour emprunter l’expression de  Richard Banégas[23]. Cela dit, depuis ces années 1990 symbolisant le retour à la vie démocratique et au pluralisme des partis politiques au Gabon, le régime politique n’a jamais changé. D’après Lassaad Ben Ahmed, « Au Gabon, la famille Bongo cumule plus d’un demi-siècle à la tête du pays, d’abord avec Omar Bongo durant 42 ans, depuis 1967, succédé ensuite par son fils Ali Bongo et toujours en poste »[24]. De même, l’élection des députés et sénateurs par le peuple gabonais, comme leurs représentants au Parlement, n’a jamais changé de paradigme ni pour une organisation politique adéquate et optimale, ni pour la confiance du peuple qu’ils sont censés représenter. L’enquête menée au Gabon par l’Afrobaromètre[25] en 2020, semble-t-il, nous donne une idée plus ou moins distincte de la situation démocratique dans ce pays. D’après cette enquête, « La moitié (50%) des Gabonais ne font pas du tout confiance  aux députés et sénateurs, en plus de 29% qui leur font juste un peu confiance. Seulement 6% leur font « beaucoup confiance »[26]. Dans ce cas de figure, nous dit Pierre Rosanvallon, nous sommes dans Le Parlement des invisibles[27]. C’est-à-dire, l’abandon exaspéré de nombreux gabonais qui se disent oubliés, incompris et pas écoutés par leurs représentants. Il faut donc comprendre que :

La forte majorité des enquêtés disent que ni les sénateurs (74%) ni les députés (63%) ne les écoutent jamais. La très large majorité des Gabonais jugent négative la performance des députés (78%) et des sénateurs (83%). Aussi, six Gabonais sur 10 (61%) estiment que la plupart ou « tous » les parlementaires sont impliqués dans les affaires de corruption[28].

 De même, Alix-Ida Mussavu n’en pense pas moins, en reprenant les sondages d’Afrobarometer  sur l’appréciation de la démocratie au Gabon : « Selon les résultats du 8e tour d’Afrobarometer au Gabon sur l’appréciation de la démocratie, 70% des Gabonais préfèrent la démocratie à toute autre forme de gouvernement mais plus de 88% ne sont pas satisfaits de son fonctionnement dans le pays »[29]. Au final, par ces sondages dont les données nous paraissent fiables, nous pouvons dire sur la base de l’expérience et d’appréciation que la manière de gouverner et la qualité de la vie au Gabon permettent de comprendre que la démocratie est d’autant plus chimérique et fataliste que réaliste.          

La mal-représentation

  Le problème de la politique gabonaise, à notre humble à vis, c’est la mal-représentation. Et celle-ci est la conséquence directe de la mauvaise gouvernance. Pour comprendre les choses autrement, le fait que les dirigeants gabonais n’assurent pas leur fonction des représentants du peuple de manière adéquate et optimale, il n’est pas sans conteste étonnant d’être dans la situation de gouvernance chaotique que connaisse le Gabon actuellement. Le clan dirigeant se livre, semble-t-il, au pillage sans précédent de ressources et richesses du pays. Selon Rose Moussaoui, dans Le Clan Bongo, un demi-siècle de règne et de pillage,  « ces richesses n’ont jamais profitées aux Gabonais, privés d’infrastructures et de services de base »[30]. Les conséquences immédiates de cette gouvernance opaque  sont : le népotisme, le clanisme et surtout, bien sûr, le chômage chronique des jeunes gabonais : « Dans son rapport publié le 11 août dernier à la veille de la célébration de la journée internationale de la jeunesse, l’OIT estime à 73 millions le nombre de jeunes chômeurs en 2022, soit 14,9%, en baisse par rapport à 2021 (75 millions), mais supérieur de 6 millions par rapport à 2019 »[31]. Parce que les postes dans l’administration gabonaise sont à la solde des collaborateurs et parents. Plus déplorable encore en ce qui concerne cette mal-représentation, c’est qu’elle a posé une scission entre le peuple gabonais et ses représentants. C’est-à-dire, les citoyens n’ont plus confiance à ceux qui les dirigent, et donc ils deviennent alors méfiants vis-à-vis d’eux et distants à l’organisation politique. Pierre Rosanvallon, dans son texte Le Parlement des invisibles, n’en pense pas moins : « Une coupure s’est creusée entre la société et les élus censés la représenter. Ce constat est aujourd’hui bien établi »[32].

  A ces propos, pour revenir à la situation démocratique du Gabon, il faut comprendre que l’érosion de la confiance s’est établie entre le peuple gabonais et ses représentants. Ces dirigeants gabonais auraient oublié volontairement, puisqu’ils en connaissent la nature et les enjeux d’une organisation politique démocratique, l’intérêt général et la souveraineté du peuple gabonais dans leur « gouvernementalité ». Autrement dit, le problème, justement, est que ces dirigeants gabonais excluent toute transparence dans la gestion de la chose publique, déclinent toute responsabilité, favorisent le partisanisme et rejettent consciemment l’écoute du peuple. De ce fait, Il apparaît donc fort probable de justifier, finalement, la méfiance, les critiques, le désarroi et le mécontentement des citoyens gabonais à l’égard de leurs dirigeants.

Partant de là, il sied d’affirmer que les dirigeants gabonais n’ont visiblement pas la volonté de penser démocratiquement la société gabonaise, ni comment gérer la chose politique démocratiquement de telle sorte que le bien-être des gabonais soit effectif. Mais dommage, bien évidemment, parce que leur souci n’est visiblement que d’assouvir leurs intérêts individualistes et partisans. Encore plus inquiétant dans leur gouvernance, nous semble-t-il, ils cherchent inéluctablement comment garder de facto ou par tous les moyens le pouvoir. Par conséquent, ils utilisent tous les mécanismes possibles pour pérenniser effectivement leur pouvoir. Pierre Rosanvallon note avec pertinence que la vie politique moderne et contemporaine « tend de plus en plus à s’organiser autours des enjeux de conquête et de l’exercice du pouvoir, et non autour du souci d’exprimer la société ou de gouverner adéquatement l’avenir »[33]. Comme telle, cette conquête du pouvoir au Gabon a mis en place une machine à broyer la scène politique gabonaise, et donc le Parti-État, Parti démocratique gabonais (PDG) : « le Parti démocratique gabonais (PDG), comme parti unique et dirige d’une main de fer »[34].

 A cet effet, cette marginalisation de la démocratie justifie non seulement le non-respect de la Constitution gabonaise, caractérisée par sa revisitation à des fins politiques, mais également pour asservir le peuple gabonais et de maintenir le pouvoir. Noël Bertrand Boundzanga[35] qualifie cette démocratie gabonaise de meurtrière  dans son ouvrage Le Gabon, une démocratie meurtrière[36]. Dans cet ouvrage, Noël Bertrand Boundzanga met en exergue l’analyse de la démocratie au Gabon, et donc ses avancées et ses malheurs. Pour lui, la démocratie telle qu’elle fonctionne au Gabon ne peut prétendre à aucun développement. En effet, l’État de droit au Gabon n’est pas respecté. Dans ces conditions, la vie politique devient l’apanage du système du pouvoir en place, en réduisant au silence les acteurs politiques et les acteurs de la société civile qui se veulent critiques, démocratiques. Pour ainsi dire, pour étouffer tout mouvement de contestation, le pouvoir politique en exercice utilise les intimidations. Christ Olivier Mpaga[37] ne peut rester indifférent face à cette politique caricaturale de la démocratie au Gabon en signant la lodiciquarte, c’est-à-dire la quatrième de couverture[38] dudit ouvrage, Le Gabon, une démocratie meurtrière. Pour lui, en substance, l’état actuel du Gabon ne peut favoriser la transition démocratique. Parce qu’il faut repenser la société gabonaise dans toute sa dimension de l’organisation politique. En commençant par la « légitimité et le statut du chef de l’État, des acteurs politiques, le rôle des intellectuels et les auxiliaires du pouvoir que sont la police, l’armée, les partis politiques, les syndicats et la société civile »[39].

 Il s’agit donc ici de repenser la vie politique au Gabon à travers la restructuration et la recomposition de son corps politique de façon organique. C’est une sorte d’iconoclasme révolutionnaire du contrat social de la politique gabonaise. Ainsi, l’ouvrage Le Gabon, une démocratie meurtrière se veut donc, à notre humble avis, une critique profonde de la mauvaise gouvernance au Gabon. Pour ainsi dire, Noël Bertrand Boundzanga, par Le Gabon, une démocratie meurtrière, se fait le chantre de la démocratie et le défenseur des valeurs humanistes. Par une opération intellectuelle chirurgicale, il peint une critique et un iconoclasme révolutionnaire totalisant de l’acte de « la gouvernementalité gabonaise » dans sa substance. Ainsi, il convient d’affirmer que l’opacité démocratique au Gabon se comprend, au-delà de tout raisonnement analogue ou analogique, par le despotisme et le népotisme exacerbés. Cette crucifixion de la démocratie présume, d’une certaine manière ou par extension, une disposition de l’État-policier[40] dans la mesure où l’aliénation des libertés fondamentales et l’impossibilité d’effectiviser les recours contre le pouvoir se font sentir dans la société gabonaise. René Dumont note avec pertinence que « Sans la démocratie, qui est la charpente, les droits de l’homme ne sont pas qu’une coquille vide »[41]. Alors que le Gabon a besoin d’un État-protecteur garantissant le bien-être et les droits de ses citoyens. 

Peuple passif ?

Peut-on dire que le peuple gabonais n’est pas à la hauteur des circonstances historiques ?         Nous présumons ici qu’au Gabon, la politique se fait manifestement sous forme de dysfonctionnements en mélangeant les institutions démocratiques et les pratiques autoritaires[42], estime Khalid Tinasti. Dans cette perspective, nous sommes dans un État soi-disant démocratique où  les dirigeants ont naturalisé l’acte politique par la politique des dons, du ventre et du culte de la personnalité, au lien de poser les fondements d’une politique démocratique de construction de l’État de droit recouvrant le bien-être et l’idéal de la population gabonaise. Mais malheureusement, les citoyens gabonais qui sont censés revendiquer cela sont dans un sommeil dogmatique. Bien évidemment, pour dire qu’ils ont succombé dans la servitude volontaire, pour reprendre l’expression d’Étienne La Boétie[43]. Dans ce texte d’Étienne La Boétie, considéré effectivement comme un réquisitoire contre le pouvoir absolu, il dénonce en substance l’acceptation du peuple d’être aliéné volontairement face au pouvoir politique. Pour lui, si le peuple est assujetti, c’est parce qu’il admet d’être dominé. De ce fait, la servitude du peuple, dit-il, est une servitude consentie parce qu’il demeure volontairement à l’état de minorité[44].

 En un mot, le peuple se donne volontairement à être manipulé, dressé et aliéné à la soumission et à la domination du pouvoir politique. Bien sûr, il est fort probable d’affirmer que c’est l’unique occasion et préoccupation possibles que les représentants souhaiteraient en avoir. En effet, pour Louis Auguste Blanqui, après plus de trente ans de démocratie jalonnée « de népotisme, de despotisme, de servitude et d’abrutissement systématique, la souveraineté du peuple » ne peut qu’être le produit ou l’éclosion d’un scrutin garni relativement et naturellement par « la graine semée dans les cerveaux »[45] par les prétendus gouvernants. A cet égard, pour revenir au peuple gabonais, nous comprenons donc que sa passivité face aux enjeux politiques, économiques et sociaux actuels qui prévalent dans le pays traduit implicitement son mutisme face à sa tâche de s’affirmer dans le jeu démocratique. Il apparaît bien, dans cette perspective, affirme Pierre Rosanvallon : « Le peuple dans son ensemble n’est pas encore, à ses yeux, à la hauteur de sa tâche historique »[46]. Autrement dit, il n’y a pas de bon peuple sur lequel l’énergie du droit de vigilance pourrait effectivement prendre appui. A l’évidence, le peuple gabonais, comme la masse des électeurs manipulés, ne limite ses droits que dans l’accrochage  à la duperie ou à l’illusion électorale. Pour le dire autrement, « Le suffrage universel est son esclave »[47]. En réalité, comme le pense Pierre Rosanvallon, si :

Le peuple est la source de tout pouvoir démocratique. Mais l’élection ne garantit pas qu’un gouvernement soit au service de l’intérêt général, ni qu’il y reste. C’est pourquoi un pouvoir n’est désormais considéré comme pleinement démocratique que s’il est soumis à des épreuves de contrôle et de validation à la fois concurrentes et complémentaires de l’expression électorale majoritaire[48].

  Alors, il convient ici de comprendre la nécessité de l’orientation du renouveau politique africaine. C’est-à-dire, l’une des solutions pour pallier aux dysfonctionnements institutionnels du pouvoir représentatif en Afrique, c’est que le peuple africain doit être constamment vigilant dans l’action gouvernementale au-delà des échéances électorales. C’est donc la problématisation du citoyen-électif passif que l’Afrique ait toujours connu dans son organisation politique. En principe, nous comprenons ainsi qu’il est important et subtile de redéfinir ou de reconstruire le rôle incontestable dans l’organisation étatique que doit désormais incarner le peuple africain, en général et le peuple gabonais, en particulier. Justement, c’est celui du citoyen-vigilant et juge dans la gestion de la politique africaine moderne et contemporaine. En effet, le peuple africain, voire le peuple gabonais, doit sortir du mirage du suffrage universel que Louis Auguste Blanqui qualifie de « bévue démocratique[49] »[50]. Dans l’exacte mesure où, pense-t-il, le suffrage universel installé au centre de la démocratie représentative est susceptible d’être un principe qui donne lieu à la manipulation et à la falsification électorale. Somme toute, loin pour nous d’ostraciser ou de nier catégoriquement le vote dans le processus de démocratisation en Afrique ou au Gabon, puisqu’on le sait, il en fait partie de l’un des principes substantiels du jeu démocratique, mais on aimerait plutôt se demander pourquoi le peuple gabonais est loin d’être manifeste et vigilant dans l’acte de la gouvernance étatique au-delà de ce vote.    

L’éternel problème de la modification constitutionnelle

 La disposition de la Constitution qui régit l’organisation politique au Gabon et dans d’autres pays africains ne favorise pas l’effectivité et le bon fonctionnement de la démocratie. C’est ce qui explique logiquement le rôle de la Constitution, souvent modifiée pour l’avantage des gouvernants, dans ces pays afin de favoriser le maintien au pouvoir des dirigeants  en exercice :

La réforme de la Constitution de 2010 qui a vidé la Loi Fondamentale de toute sa subsistance et qui a permis au Chef de l’Exécutif de s’arroger tous les pouvoirs, d’exercer une hyper prépondérance sur les autres institutions constitutionnelles au point qu’il détient seul la capacité de nomination des membres desdites institutions. Par ailleurs, cette réforme n’offre aucune possibilité d’alternance et de limitation du mandat présidentiel. Elle n’assure encore moins l’indépendance de la justice et le contrôle démocratique des forces de défense de sécurité. A cet effet, le Président de la République, sans passer par le Parlement peut désormais décréter, l’état de siège ou l’état d’urgence. Assurément, la Constitution actuelle du Gabon a été imposée au peuple en violation des principes et des objectifs de la Charte Africaine de la Démocratie, des élections et de la Gouvernance signée par le Gabon le 02, février 2010 et du Pacte International sur les Droits Civils et Politiques ratifié par le Gabon en 1983[51].

C’est pourquoi, finalement, les textes relatifs à la Constitution en Afrique, ou du moins au Gabon, sont apocryphes. C’est-à-dire, ces textes constituant la Constitution souffrent d’authenticité et de véracité. Parce qu’ils sont souvent amendés pour les intérêts de ceux qui dirigent. A contrario, ces derniers devraient être canoniques, c’est-à-dire revêtir l’authenticité et la véracité basées sur l’intérêt général et la souveraineté des citoyens africains, en général et des citoyens gabonais, en particulier. C’est ce qui relève manifestement le critérium fondamental de toute Constitution qui se veut républicaine. Pour ainsi dire, la Constitution qui promeut l’intérêt général, la chose publique et donc la démocratie.

 Cela dit, à notre sens, il est fort probable que les dirigeants gabonais, voire africains, ne devraient pas confondre l’autorité politique et la responsabilité politique dans l’effectivité constitutionnelle. Car, l’autorité politique, à notre humble avis, est dotée de la personnalité juridique permettant de faire assoir l’État de droit au Gabon. Et, disons-le, non l’autorité autoritaire dont ils font montre. Quant à la responsabilité politique, nous disons qu’elle relève de la responsabilité morale. Celle-ci demande à nos dirigeants d’être vertueux afin de comprendre naturellement la substance de la responsabilité qui est la leur de respecter leurs engagements politiques, en répondant à l’intérêt général des gabonais. C’est la politique adéquate qui répond aux besoins des conditions de vie des gabonais et à la prise en compte de leur réalité quotidienne. Il est donc urgent que les autorités gabonaises mettent en place une stratégie d’expérimentation politique, économique, sociale et intellectuelle plausibles de la bonne gouvernementalité, et donc de valoriser la meilleure Constitution au Gabon.

La place de la contestation comme expression de la critique démocratique au Gabon

 Ici, il est question d’admettre la critique dans la démocratie à travers les mouvements de contestation vis-à-vis du pouvoir politique en exercice au Gabon. En effet, les gouvernants gabonais doivent s’accoutumer avec les réalités d’expression populaire et citoyenne de contestation lorsque le besoin de revendiquer le droit des citoyens se fait savoir. Pour ce faire, les dirigeants gabonais doivent promouvoir la critique et non nullement adopter la politique autoritaire afin de vouloir dissiper la contestation par la répression, comme c’est toujours le cas actuellement. C’est l’ouverture politique d’acceptation de l’altérité, du droit de résistance à la volonté de dire non aux inégalités, du droit à l’opposition à la gouvernance caricaturale et hypothétique. C’est dans l’objectif de promouvoir l’objectivité du droit, la société d’égalité, et donc la politique de lisibilité, de visibilité, de proximité, de réflexibilité et  d’impartialité comme action démocratique de la vie politique au Gabon.

  A cet égard, la responsabilité politique, comme l’État de droit, doit permettre d’aménager « la reconstitution progressive d’un véritable espace protestataire »[52] dans la vie politique démocratique gabonaise. C’est pourquoi, manifestement, la contestation populaire et citoyenne doit être au centre de l’organisation politique au Gabon. En réalité, la contestation de tout pouvoir en exercice est du ressort même de l’idéal démocratique. C’est l’héritage de la transition démocratique que l’Afrique aurait professé dans les années 1990. Car, les mouvements de contestations « en Afrique remonte aux années 1990, en pleine transition démocratique »[53], estime Ousmanou Nwatchock A Birema. C’est pourquoi, bien évidemment, il souligne que les mouvements de contestations en Afrique subsaharienne ces dernières années auraient réussi à bouleverser la donne politique dans certains pays africains. Lisons-le pour l’entendre dire :

Les émeutes de la faim13, les mouvements citoyens tels que « le balai citoyen » (Burkina Faso) et « Y’en a marre » (Sénégal) ou encore les « vendredis en noir » ou le mouvement « 11 millions de citoyens de Cabral Libii (Cameroun) sont quelques-unes des modalités d’expression populaire et citoyenne ces toutes dernières années en Afrique subsaharienne[54].

 En un mot, l’aménagement d’un véritable espace d’expression populaire et citoyenne constitue effectivement l’une des solutions parmi tant d’autres de repenser le processus démocratique au Gabon. C’est la dimension relativement réaliste  d’une démocratie pragmatique et totalisante qui fait défaut à la vie politique au Gabon aujourd’hui. Il s’agit ici de comprendre que l’espoir d’un futur meilleur du Gabon réside dans « la lassitude des pouvoirs en place et sur l’adhésion conséquente des masses à l’idéologie de contestation qu’ils entretenaient à l’échelle du continent »[55]. Dans ce cas, le corps politique gabonais se doit de prendre en compte tous les contours de la matérialisation de l’expression populaire et citoyenne, en restituant les lieux de contestations tels que les démarches  institutionnelles, l’affirmation de la rue et des réseaux sociaux comme une sorte de défiance démocratique à l’égard de l’aliénation du pouvoir qui se veut nécessairement autoritaire ou népotiste. Au final, selon Ousmanou Nwatchock A Birema :  

La rue et les réseaux sociaux (re)deviennent les lieux d’expression de la défiance des pouvoirs (les soulèvements Afrique du nord par exemple ont eu leur large succès du fait de la capitalisation des réseaux sociaux par les leaders d’opinion), les diasporas sont utilisées pour travailler positivement ou négativement l’image des pays à l’étranger, ou pour agir dans les circuits de conquête du pouvoir[56].

A ces propos, il convient de comprendre qu’il faut redonner vie à l’espace publique gabonais sous toutes ses formes afin que l’idéal de l’expression populaire et citoyenne soit au centre de la vie politique au Gabon. Ainsi, il faut noter au passage qu’il apparaît donc urgent que la nécessité se fait de souscrire la manifestation de cette expression populaire et citoyenne dans la Constitution de l’État gabonais. En principe, c’est dans l’objectif de promouvoir une politique ostentatoire dans l’objectif de mettre en évidence les qualités et les avantages d’une Constitution démocratique au Gabon.

La transparence dans la gestion politique gabonaise

 Au Gabon, les citoyens ressentent le sentiment d’impuissance face au manque de transparence dans la gouvernance de leurs dirigeants. En effet, la transparence dans la gestion politique gabonaise demande effectivement « la restauration d’une volonté politique salvatrice »[57], affirme Pierre Rosanvallon. C’est pourquoi, semble-t-il, on pense qu’il faut que la transparence politique au Gabon mette en évidence les valeurs démocratiques telles qu’une administration républicaine et non partisane, le contrôle de l’affaire publique par des institutions indépendantes, le contrôle de l’action de l’État, la lutte contre les abus du pouvoir, la transparence des procédures budgétaires et la séparation des pouvoirs de l’État. A partir de là, il y a la possibilité de faire face à « la montée en puissance d’une démocratie qui est devenue essentiellement négative »[58]. Dans ce cas de figure, l’objectif de la transparence est de promouvoir la bonne gouvernance. C’est l’acte restaurateur même de la confiance entre les gouvernants-gouvernés, selon la perspective rosanvallienne. En outre, il faut comprendre sans doute que la transparence est supposée permettre un parfait contrôle de l’organisation étatique. D’après Pierre Rosanvallon :

La perspective de la transparence se substitue dorénavant à un exercice de la responsabilité que l’on a désespéré de pouvoir organiser ; elle accompagne une sorte d’abandon des objectifs proprement politiques au profit de la valorisation de qualités physiques et morales[59].

A cet égard, la transparence permet manifestement de lutter contre une organisation politique gabonaise opaque, en affirmant la primauté à l’attention des citoyens gabonais désabusés. En réalité, la transparence implique impérativement l’effectivité de « l’idéal démocratique de production d’un monde commun »[60], note Pierre Rosanvallon. Pour ainsi dire, la transparence est une vertu salvatrice qui restitue la bonne gouvernance telle que pensée par une politique démocratique, et donc responsable et compétitive. C’est l’affirmation de l’intérêt général dans une sphère politique submergée par l’indécision et l’incertitude des gouvernants gabonais. Pour Pierre Rosanvallon, la transparence est sans conteste constitutive et participative d’une politique de volonté manifeste et d’intérêt général. Car, dit-il, « La transparence est devenue la vertu qui s’est substituée à la vérité ou à l’idée d’intérêt général dans un monde marqué par l’incertitude »[61]. Il s’agit de comprendre qu’avec la transparence, les dérives du pouvoir autoritaires sont supposées disparaître, laisser place à la manifestation optimale des principes démocratiques dans la société gabonaise.

  En raisonnant ainsi, l’État gabonais doit comprendre que la politique de transparence implique donc une gouvernance de visibilité, d’impartialité, de réflexibilité et de proximité. A cet égard, elle sous-entend le moteur d’une organisation démocratique de la vie politique que réclament les citoyens gabonais. C’est un idéal organisationnel de clarification et  de gestion de la bonne représentation politique valorisé par le contrat social. Il faut donc que les dirigeants gabonais promeuvent une transparence de l’action gouvernementale en redynamisant démocratiquement les institutions dans leur fonctionnement. En cas de non-application de la transparence dans la gestion étatique, qui serait la prédominance du dysfonctionnement politique, le développement des pouvoirs de surveillance, d’empêchement et de jugement doit prévaloir dans toutes les actions des membres du corps politique. Parce que, nous semble-t-il, les pouvoirs contre-démocratiques sont relativement l’effectivité de l’équilibre de la division des pouvoirs constituant un État.

 Nous sommes ici en présence d’une dynamique politique impliquant subtilement le contrôle de la chose publique de façon à rendre plausible le fonctionnement étatique devant la communauté politique. C’est de cette manière, démocratiquement et objectivement, que chaque membre du contrat social contribue à encadrer l’intérêt général. Ainsi, la gouvernance démocratique au Gabon doit prendre en compte la transparence dans son fonctionnement tant recommandé par ses sujets. A contrario, l’application des pouvoirs de surveillance, d’empêchement et de jugement s’impose inéluctablement et de facto. C’est pourquoi, d’ailleurs, l’implication des principes démocratiques dans la gestion des affaires publiques permet de comprendre le degré de transparence et de volonté des gouvernants. Cela suppose donc la proximité et l’écoute des gouvernants gabonais face aux demandes de leurs citoyens. C’est pour dire que la citoyenneté au-delà du droit de vote, implique également le droit de professer les opinions, de délibérer et de proposer, affirme Rousseau[62]. Car, l’activité démocratique basée sur la souveraineté du peuple est corrélativement liée à l’écoute des attentes de la société dans laquelle la politique s’organise. Pour ce faire, l’élaboration de la Constitution gabonaise ne peut se comprendre ou s’effectiviser en marginalisant la souveraineté du peuple et ses aspirations. C’est pourquoi, notons-le, le Gabon doit renforcer la transparence dans l’appui de l’émergence de mouvements des citoyens, la construction d’opinions publiques nationales, l’autonomie de la justice et des médias, la lisibilité et la visibilité de la gestion des affaires publiques, l’affirmation d’un véritable espace d’interpellation démocratique et la légitimation d’une représentation démocratique, etc.      

Conclusion : Optimisme pour un renouveau politique au Gabon

  Préconiser un état des lieux de la démocratie au Gabon peut avérer une entreprise délicate, et donc susceptible d’avoir certaines désapprobations et approbations. Mais que cela ne tienne, semble-t-il, nous le faisons au nom de la science, en général et au nom de la vérité philosophique, en particulier. Si le sacerdoce de l’intellectuel est de dire la vérité, alors nous mourrons au nom de cette vérité en tant que philosophe. Cela dit, nous avons vu que la démocratie au Gabon a pris une direction décadente et problématique. Elle devient sujette aux maux qui minent l’organisation politique adéquate qui se veut transparente, et donc démocratique. Penser un renouveau de la politique gabonaise est l’une des possibilités pour sortir de la mauvaise gouvernance qui déstabilise tant l’effectivité et la survie de la démocratique dans ce pays.

  Somme toute, l’orientation de la politique au Gabon laisse à désirer la redéfinition de nouvelles bases de l’organisation gouvernementale. Cette nouvelle dynamique politique préconisée, à notre sens, permet de sortir de l’image d’un Gabon morcelé par un État démuni des institutions fortes qu’offre le pays aux yeux du monde. Partant de là, il est temps que le Gabon se prenne en charge, se pense elle-même et s’ouvre aux défis mondiaux avec une organisation politique conséquente, dynamique et permanente. A notre humble avis, il faut sortir du sentiment de la logique fataliste selon lequel le Gabon ne se développera jamais tant que ce même régime politique dominant (Parti démocratique gabonais) reste au pouvoir. Parce que nous pensons que le Gabon n’est pas soumis aux réalités déplorables actuelles, mais plutôt à un avenir meilleur si il redéfinit sa direction politique en matière de gouvernance et sa gestion économique en matières de ressources premières dont il dispose.

           A cet effet, en partant de l’idéal selon lequel le Gabon est le pays de l’avenir, nous devons refuser avec la dernière énergie les propos de l’Ancien Président français Jacques Chirac, qui affirmait : la « démocratie n’est pas faite pour l’Afrique », en général et pour le Gabon, en particulier. Pour cela, il convient de penser que le Gabon a des atouts qu’il doit mettre en valeur, en promettant un espace politique de délibération adéquate pour l’effectivité d’une nouvelle organisation politique de responsabilité, d’égalité et de compétitivité que son peuple rêve tant. C’est l’organisation pleinement démocratique d’un Gabon futuriste dynamique et meilleur. Lisons Flavien Enongoué pour l’entendre dire : « Au Gabon, malgré l’échec du passé, marqué par une « démocratie ambiguë », et les incertitudes du présent, résultant de l’équation à mille inconnues du parti dominant, il faut peut-être garder espoir que demain se lèvera un jour nouveau »[63].  


[1] Lire à ce sujet, Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, 1992.

[2] Voir Extrait du discours de François Mitterrand à La Baule, 20 juin 1990. Il se prononçait sur la situation économique de l’Afrique, les possibilités d’aide des pays les plus riches et la position française en matière de coopération et d’aide financière.

[3] La Conférence Nationale au Gabon s’était tenue du1er mars au 19 avril 1990.

[4] Lire à ce sujet, Samuel Huntington, Le choc des civilisations, 1996. Quelques années plus tard, Huntington pour s’opposer à la thèse de Fukuyama, écrira que l’achèvement de la fin de la guerre froide n’est pas le triomphe de la démocratie. Mais plutôt, la fin du conflit en terme idéologique et le début de choc de cultures entre les différentes civilisations. 

[5] Lire à ce sujet, Ana Pouvreau, « Le siècle du populisme de Pierre Rosanvallon », Dygest, 2022.

[6] Ibid.

[7] Pierre Rosanvallon, La Contre-démocratie. La politiquent à l’âge de la défiance, Paris, Éditions du Seuil, 2006, p. 9.

[8] Pierre Jacquemot, De l’élection à la démocratie en Afrique (1960-2020), Op. cit., p. 7.

[9] Nicolas Metegue N’nah, Roland Pourtier, « GABON », Encyclopaedia Universalis. Voir en ligne https://www.universalis.fr/encyclopedie/gabon/ . Consulté le 9 novembre 2022.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Lire à ce sujet, Jean-François Bayart, L’État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Éditions Fayard, 1989.

[13] Voir Amnesty international, « Liberté d’expression, d’association et de réunion », Rapport sur le Gabon, 2017/ 2018.

[14] Voir Loïc Ntoutoume, « Gouvernance déficiente : Le Gabon veut inverser la tendance », Gabon Review, 8 septembre 2021. 

[15] Voir  CRCHUS, Université de Sherbrooke et Université Laval, Gabon : Profil de Pauvreté 2017, Août 2018. damien.echevin@usherbrooke.ca

[16] Ibid., p. 6.

[17] Ibid., p. 8.

[18] En politique, c’est une forme de gouvernement où le pouvoir n’est possédé que par un certain nombre de personnes constituant une classe privilégiée.

[19] C’est une forme de gouvernance soumise à une autorité arbitraire et absolue, qui opprime les libertés fondamentales des individus.

[20] C’est le fait que l’autorité mène une politique mettant en avant le favoritisme de son entourage, à savoir : Ses collaborateurs et les membres de sa famille. 

[21] Omar Bongo Ondimba fut le deuxième président du Gabon de 1967 à 2009.

[22] Ali Bongo Ondimba, fils du défunt président gabonais, Omar Bongo Ondimba, est élu à la tête de l’État gabonais, le 30 août 2009 jusqu’à nos jours.

[23] Lire à ce sujet, Richard Banégas, Démocratie à pas de caméléon. Transition et imaginaires politiques au Bénin, Paris, Éditions Karthala, 2003.

[24] Lire à ce sujet, Lassaad Ben Ahmed, « Gabon : Les Bongo, 54 au pouvoir », Afrique, Agence Anadolu, 02/12/2021.  

[25] L’Afrobaromètre (en anglais afrobarometer) est une étude régulière réalisée par un réseau de recherche panafricain, indépendant et non-partisan, qui réalise des sondages de l’opinion publique sur des sujets économiques, politiques et sociaux à travers le continent africain. Il a été créé en 1999 par la fusion de trois projets de recherche menés par Michael Bratton, Robert Mattes et Emmanuel Gyimah-Boadi3. Il est, en 2019, dirigé par E. Gyimah-Boadi. Voir http://www.afrobarometer.org/node/39.

[26] Lire à ce sujet, Afrobarometer, le communiqué de presse. Libreville, Gabon 2 octobre 2020. Voir www.cergep.org, www.afrobarometer.org (Christian Wali Wali, Téléphone: +241 (0) 77061701 Email: cergepgeo@gmail.com).

[27] Lire à ce sujet, Pierre Rosanvallon, Le Parlement des invisibles, Paris, Éditions du Seuil, 2020.

[28] Voir Afrobarometer, le communiqué de presse. Libreville, Gabon 2 octobre 2020. 

[29] Voir post d’Alix-Ida Mussavu, Gabon Rewiew (L’information au quotidien sur la vie du Gabon), 14 octobre 2020.

[30] Voir Rosa Moussaoui, « Le Clan Bongo, un demi-siècle de règne et de pillage », L’Humanité, vendredi 2 Septembre 2016.

[31] Voir Griffin Ondo Nzuey, « Emploi : 73 millions de jeunes chômeurs en 2022 », Gabon Review, 18 août 2022.

[32] Pierre Rosanvallon, Le Parlement des invisibles, Op. cit., p. 23.

[33] Ibid., p. 43.

[34] Voir Lassaad Ben Ahmed, « Gabon : Les Bongo, 54 au pouvoir », Afrique, Op. cit.

[35] Noël Bertrand Boundzanga Membre de la société civile, Écrivain, Essayiste et Enseignant-Chercheur à l’Université Omar Bongo (Département de Littératures Africaines).

[36] Noël Bertrand Boundzanga, Le Gabon, une démocratie meurtrière, Paris, Éditions L’Harmattan, 2016.

[37] Christ Olivier Mpaga, Philosophe, Maître de conférences en Philosophie  et Enseignant-Chercheur à l’Université Omar Bongo (Département de Philosophie).

[38] La dernière page extérieure de l’ouvrage, plat verso.

[39] Christ Olivier Mpaga, Quatrième de couverture, Le Gabon, une démocratie meurtrière, Op. cit.

[40] État-policier pourrait se comprendre comme étant un régime politique dans lequel l’accent est mis sur le contrôle des individus, au détriment des libertés individuelles. C’est-à-dire, il est souvent difficile que les pouvoirs des autorités soit encadré par le droit. Comme pour dire, le gouvernement exerce son pouvoir de façon autoritaire et arbitraire, en utilisant les forces policières pour réprimander directement les individus ou par discrétion par la police secrète. 

[41] René Dumont, Démocratie pour l’Afrique, Paris, Éditions du Seuil, 1991, p. 205.

[42] Lire à ce sujet, Khalid Tinasti , Le Gabon, entre démocratie et régime autoritaire, Paris, Éditions L’Harmattan, 2014. « Ce livre revient longuement sur l’histoire politique et la construction institutionnelle de l’État gabonais, indispensables pour l’analyse des facteurs contribuant à la non-démocratisation du pays. Il est aussi question d’évaluer le néo-patrimonialisme du régime au travers du présidentialisme, du clientélisme et de l’appréciation de la participation et de la compétition politiques. Ce système prébendier est le résultat du comportement du Président en place, autant qu’il l’est des structures même de l’État. Aussi, un régime hybride s’est installé à la suite de la réintroduction du multipartisme, car la tenue d’élections, même compétitives, ne peut à elle seule justifier de toutes les conditions démocratiques. Cet ouvrage revient sur l’émergence du modèle de régime autoritaire compétitif au Gabon, en analysant les pressions internationales de démocratisation sur le Gabon, sa capacité de résistance à ces dernières, et surtout la capacité organisationnelle interne au pouvoir. Ce dernier facteur se caractérise par la force mobilisatrice du Parti démocratique gabonais, par la puissance coercitive de l’État, ainsi que par la cohésion ou non de l’opposition politique ». Voir Quatrième de couverture de l’ouvrage.

[43] Lire à ce sujet, Étienne de La Boétie,  Discours de la servitude volontaire (1835).

[44] Lire à ce titre, Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?, Paris, Éditions Flammarion, 2020. Les Lumières se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigée par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d’un manque d’entendement, mais d’un manque de résolution et de courage pour s’en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère, reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs ; et qu’il soit si facile à d’autres de se poser comme leurs tuteurs.

[45] Louis Auguste Blanqui, La Patrie en danger, Paris, Éditions Hachette Livre, 1871, p. 272.

[46] Pierre Rosanvallon, La Démocratie inachevée, Op. cit., p . 158.

[47] Ibid., p. 158.

[48] Pierre Rosanvallon, La Légitimité démocratique, Op. cit., Quatrième de couverture, voire lodiciquarte (La dernière page extérieure de l’ouvrage, plat verso).

[49] Erreur commise par ignorance ou par inadvertance.

[50] Louis Auguste Blanqui, La Patrie en danger, Op. cit., p. 271.

[51] Voir Georges Mpaga, « Gabon : La démocratie gabonaise des années Ali Bongo », Bongo Doit Partir, 10 Novembre 2011.

[52] Ousmanou Nwatchock A Birema, « La démocratie en Afrique subsaharienne. Une question de volonté ? », CARPADD | Note d’analyses sociopolitiques N° 03, Mai 2018, p.  8.

[53] Ibid., p. 8

[54] Ibid.

[55] Ibid.

[56] Ibid., p. 9.

[57] Pierre Rosanvallon, La Contre-démocratie. La politique de la défiance, Op. cit., p. 261.

[58] Ibid., p. 261.

[59] Ibid., p. 262.

[60] Ibid.

[61] Ibid.

[62] Lire à ce titre, Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, Op. cit., livre IV, chap. I.

[63] Flavien Enongoué, « Le pluralisme politique au Gabon : l’espoir d’un troisième âge », In Dominique Etoughé Mba et Benjamin Ngadi (dir.), Refonder l’État au Gabon. Contributions au débat, Paris, Éditions L’Harmattan, 2003, p. 99.

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The threats to the democratic institutions of Senegal: An autocracy in the making

 By Souleymane Gueye, Ph.D, professor of International Economics and Statistics, College of San Francisco

Seduced by authoritarianism, the current president of the Republic of Senegal has begun to erode the democratic norms to set the foundations for an autocratic regime. Is Senegal moving away from democratic principles rather than strengthening them? The recent events in Senegal suggest that democracy is in decline in this Sub-Saharan Africa country that used to be branded as an exception in Africa.

Stability of Political Institutions and Economic Environment

Today, there is a sense in the general population, particularly among the youth that they are ignored and forgotten by the government, particularly, in terms of the decision-making process aimed at improving the welfare of citizens and the well-being of the nation. Sixty years after independence, Senegal has managed to build a democratic nation with harmony and peaceful cohabitation amongst the different ethnic groups and religious denomination. Yet, we are witnessing an erosion of the pillars of the democratic institutions that made Senegal the envy of the other states in Sub Saharan Africa. A very serious issue, that is compounded by a failure of the government to deliver an inclusive economic growth with equity (equitable distribution of the income generated in the production process), jobs creation, construction of appropriate infrastructures, efficient investment in health, education, agriculture, and technological sectors.

Before 2012, Senegal had a stable political environment, in addition to an advantageous geographical position and abundant natural resources. Despite this favorable environment, many Senegalese people still face immense hardship. Many families still live in remote rural areas, subsisting on family-run plots of land. Additionally, 70% of the youth remain unemployed laboring in the informal sector daily to earn a meager income to feed their families. Numerous Senegalese families still lack access to running water, basic sanitation, electricity, health care and education.

However, this somewhat stable political environment barely conceals the grinding poverty that prevails in the entire country as jobs are almost nonexistent, access to health care very limited, and numerous children are stunted by poor diets or are living in abject poverty with their families, with an increased probability of experiencing hunger and starvation due to the various external shocks. Namely, the pandemic of 2019, the Ukraine war, and the rising energy cost that are being felt all over the world.

Numbers don’t lie. The Senegalese economy is in a very dire strait:

  1. Low level of national per capita income ($1540) and insufficient income growth to allow convergence in per capita income toward that achieved in the countries that were at the same level of Senegal sixty years ago (most of the East Asian countries and the So – called the “Asian Tigers”)
  2. Extensive material poverty accompanied by food insecurity and hunger (66.8% poverty rate); leading to a worsening of the life expectancy (Senegal’s position dropped from 140th to 141st; life expectancy for women 70.2 and for men 66.01)
  3. Inequality in the distribution of income and inequity in chances to succeed (growing inequality in Senegal).
  4. Vulnerability to shocks (internal and external as well) and risk of falling into poverty (66.8%) and poverty trap.
  5. Lack of satisfaction of basic needs in human development, especially health and education. Human Development Index (HDI) has barely improved. Senegal’s position changed from 165 to 168 and the HDI improved from 0.487 to 0.512.
  6. Unsatisfactory “ quality of life” in a number of dimensions such as individual freedom, human rights (The Human Right Commission just condemned heavily the Senegalese authority by highlighting the arbitrary arrests of opposition figures, use of excessive force by security forces, restrictive civic space, serious human rights abuse; approved of two flawed and overly broad counterterrorism laws with life imprisonment for those found guilty of flouting the laws, but with a partisan judiciary system; sexual and gender based violence unpunished ) capabilities, and happiness or life satisfaction[1].

The Process of Undermining the Political Institutions

Instead of looking at how to reverse the trend of the underdevelopment of the economy, the Senegalese government has embarked on repression and weakening of the key political and economic institutions. For example, the previously inclusive institutions, namely a broad-based representative system that has contributed to the election of four presidents with peaceful political transition since independence would be converting to an extractive political institution characterized by narrow representation through a manipulation of the electoral file, the strict control of the issuance of national identification card, the erection of barriers to register legitimate voters, control of the electoral process.

This is done through the elimination of the Ministry of Elections created by the previous regime to satisfy the opposition after a day of national protest in 2011 for political transparency and credibility in the electoral process. The new government gave back to the Ministry of Interior all its former prerogatives in the organization of elections, de facto removing these two characteristics of the electoral process, namely transparency and credibility.

Recent political events in Senegal demonstrate this changing political stability, events such as:

  • Preventing the main opposition coalition (Yewi Askan Wi) to legitimately participate in the election by a controversial decision (May/ June 2021) of a very partisan Constitutional Court which plays a very important role in the electoral process.
  • Preventing the National Assembly from operating with transparency by not respecting the separation of power between the executive branch and the legislative branch since the former disrespectfully decided to occupy the National Assembly with the security forces (September 2022).

Other subtle methods are also used to weaken the democratic norms and corrupt the Senegalese institutions:

  • Taking down virtuous civil servants and replacing them with cronies, proteges and family members (the President appointed his brother to CNDC (Caisse National de Dépôt et de Consignation) and his brother-in-law as a super minister with very important responsibilities).
  • Reassigning honest civil servants to less important roles by switching their portfolios as punishment (judge Souleymane Telico and many other judges and civil servants).
  • Asking trusted official to prepare evidence against political opponents that the regime wants to neutralize (case of Khalifa Sall ex-mayor of Dakar, a former political rival of the current president).
  • Building case that could tar the opponent’s reputation particularly if the target has a reputation for being honest and competent (Ousmane Sonko, the main opponent of the current president and the recent event of the Gendarmery National that has led to the arrest of a prominent investigative journalist). (NB: Sonko’s trial in Dakar court is still ongoing).
  • Authorizing investigation against people and uses it to blackmail politicians and civil servants so that they can demonstrate their loyalty (list of civil servants embezzling public funds and grabbing land illegally prepared by OFNAC (National Office Against Fraud and Corruption created in December 2012).

This approach known as “digging at the foot of a wall” according to Joseph Torigian[2], is prevalent in autocratic societies such as China, Russia, Turkey, Hungary, North Korea, that value pliant people in certain key positions (Attorney General, Interior Ministry, Secretary of Defense. Constitutional Court, Territorial Administration) for the sole purpose of executing the will of the autocrat.

The freedom of the press which is critical to a democratic society in which the government is accountable to the people is under assault in Senegal (An investigating journalist Pap Ale Niang who just revealed a plot within the security forces with the complicity of some members of the government, is under arrest).

This event is very worrisome as independent journalism and investigative journalism is under threat in Senegal. Most of the mainstream media has been neutered and muzzled by intimidation and conflict of interests created by the sprawling press groups and the irruption of scrupulous businessmen in this sector that control much of Senegalese media. Maintaining a free and accessible public square for debate is crucial to defending Senegal’s democracy. Unfortunately, the current government would intent on muzzling the free press.

All the above facts have culminated in the deterioration of the democratic institutions and the erosion of democratic norms in Senegal. In addition to corrupting the government institution as management strategy – this government would have compromised the judicial and territorial administrations by appointing people belonging to the inner circle of the current president.

The Beginning of a Repressive Regime in Senegal

Here are the examples of outright repressions and undermining of the Senegalese people constitutional rights:

Right now, we are witnessing a continued purge of political rivals through an increasingly sophisticated and treacherous campaign of anticorruption purge that sidelined opponents and suppressed potential challengers – real and perceived- to the government under the guise of fighting corruption and graft through CREI (Court of Repression of Illicit Enrichment).

Additionally, the power of the state and executive branch is being used for heavy handed repressive policies that are imperiling the Senegalese’society (manifestation and protests are prohibited or brutally repressed by the security forces).

The internet is perceived as threatening the authority of the current president; hence a mass electronic surveillance is being in all likely put in place to assert the power of the state which is risk averse. This systematic repression would be the most extreme manifestation of the obsession of the president of Senegal with eliminating political rivals -reduce the opposition to their bare bone- at the risk of criticism and domestic suffering in all parts of the society.

The desire to hold on to power due to fear of prosecution under a new regime has led the government to invest heavily in more coercive capacity: military, paramilitary and police forces (proposed budget for police, and the army, recent scandal of the purchase of military equipment for 45 billion CFA). The resulting outcome of this fear of losing the power is manifested in the following actions:

  • Jailing people (mostly youth) who are perceived to support the opposition.
  • Incentivizing competition amongst subordinates to make them prove their loyalty by carrying out the repressive policies designed by the executive branch.
  • Policing the web to the point of transforming the Senegalese society to a kind of a “police state” because of the efficient use of social networks by the youth to vent their frustration about petty corruption, denounce the government, an onerous bureaucracy that frustrate their aspirations, to discuss the everyday corruption that complicates life in Senegal.

These flagrant violations of the Senegalese constitution, coupled with the use of the security forces to prevent a portion of the Senegalese citizens to exercise their right to express

their displeasure – a right guaranteed by our constitution – , the erosion of the rule of law, the normalization of violence, the desire to undermine the stability of the country and create chaos while ignoring the growing inequality constitute the precursors of the making of an autocrat willing probably to violate the constitution through forcing a third term in the throat of the Senegalese people. These are some of the symptoms that Larry Diamond[3] called “democratic recession” and unfortunately, we are seeing them in Senegal.

Furthermore, these examples of repression and control are altering the democratic fabric of Senegal and are akin to the directives of an autocrat in the making for the final battle – a third term with a will power to blur the lines between economic policies and state benefactors that will perpetuate this systemic corruption. Senegal’s enduring corruption under Macky Sall has put it in 140 th on a list by Transparency International of 175 countries ranked by the level of corruption in public sectors. Studies[4] have shown that corruption kills because with the money lost, we could invest five times as much into public health and lift millions of Senegalese out of poverty. This problem is systemic in Senegal– kickbacks have become standard operating procedure in government – controlled enterprises (Post Office and Telecommunication, Dakar Dem Dikk, CMS, LONASE, IPRESS, SAPCO, SAR, Covid 19 Fund etc.), and the administration.

Therefore, the only conclusion one can arrive to is the current president would be preparing to run for a third term which is contrary to the constitution.

This would set the country in a self-destruction path, hence planting a seed for a destruction of what is Senegal. Example of this abounds throughout Sub Saharan Africa (Mali, Burkina Faso, Guinea, Tchad, Gambia, Niger, Soudan, etc.)

But this is not what was generally expected in 2012 when the Senegalese people elected a president of the Republic of Senegal. Back then, an ambitious plan for good governance, respect of the rule of law, food self- sufficiency, job creation for the youth and expanding the economy was laid out through the Senegal Emergent Plan[5] as well as a pledge to build a more secure and egalitarian nation based on the rule of law

Hopefully, the actual president and the government will envision a peaceful transition of power for the good of Senegal, and work toward a robust and independent security and judicial system.

By risking making the political system less resilient overtime and prioritization of politics over economic goals the president and his collaborators are clouding Senegal’s long term growth prospects – the only way to reduce poverty is through sound macroeconomic policies and good governance.

These economic objectives will be difficult to achieve because political instability, misallocation of scarce resources, impunity, and of the favoritism, nepotism, clientelism in awarding of “public contract” at the expense of the efficient Senegal’s private sector.

By practicing blatant favoritism for less efficient enterprises owned by those closed to the government or their political supporters, and putting efficient domestic private businesses at a disadvantage, the government is exacerbating the long term economic problems of Senegal, including slowing down the weak productivity of labor, job creation,  wage growth, and poverty alleviation.

Needless to remind the actual government that despite the perceived stability of Senegal’s government and political institutions, this democracy could die due to the extreme partisan polarization fostered by the government along almost ethnic lines and regional divide.

This is very scary and dangerous as direct effects of political instability and unaccountability can produce unpredictable investment related policies which influence the inflow of capital by impeding the level of attractiveness of Senegal, Economic growth, and poverty.

This is the reason why we should not allow the government to create an environment of political instability and violence by subverting the will of the people of Senegal.

Let work for peace, stability, and an inclusive economic growth in Senegal so that all the children of Senegal will be able to contribute to the development of the country for the welfare of our people.


[1] Human Right Report (2022)

[2] Prestige, Manipulation, And Coercion: Elite Power struggle in the Soviet Union and China by Joseph Torigian

[3] Facing up to the Democratic Recession by Larry Diamond

[4] Economic Effects of Corruption in Senegal by SJG Working Paper

[5] Senegal Emergent Plan (2014 – 2018) Public Treasury, Ministry of finance

Les coups d’Etat en Afrique: malédiction ou point de passage nécessaire ?

Le 17 mai 2016, François Soudan, actuel directeur de la rédaction de Jeune Afrique, écrit dans une de ses tribunes : « […] Tout démontre que le continent le plus touché par la fièvre des complots est en voie de guérison. Un militaire qui, aujourd’hui, voudrait renverser par les armes un gouvernement, fût-il impopulaire, sait qu’il sera immédiatement condamné et banni par l’Union africaine, l’ONU et la communauté internationale, et qu’en cas de dérapage, la Cour pénale internationale l’attend. » Les récents événements politico-militaires en Afrique francophone liquident cette analyse qui prenait une simple accalmie pour une tendance lourde. En effet, dans une ambiance de « désillusion décromatique », quatre coups d’État se sont succédé, d’août 2020 à janvier 2022, en Afrique francophone : au Mali, au Tchad, en Guinée et au Burkina Faso. Il est vrai que les pays africains se distinguent par le caractère prétorien de leur gouvernance. Selon les données de Jonathan Powell, spécialiste des relations internationales, sur les 486 coups d’État réussis ou ratés depuis 1950, 214 – dont 106 réussis – ont eu lieu en Afrique; ce qui fait de l’Afrique, la région la plus touchée au monde.

A la suite de cette observation, il y a un désir naturel de recherche de causes : « Tout ce qui naît, naît nécessairement d’une cause », aphorisme axiomatique proclamé par Platon dans le Timée. La question : Quels sont les facteurs favorisant les coups d’État en Afrique ? a trouvé plusieurs réponses. Par exemple, dans son communiqué de presse du 29 Mai 2014, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine déclare : “Les changements anticonstitutionnels de gouvernement et les soulèvements populaires étaient profondément ancrés dans les insuffisances en termes de gouvernance. […] Les situations de cupidité, l’égoïsme, une mauvaise gestion de la diversité et des opportunités, la marginalisation, la violation des droits de l’homme, le refus d’accepter la défaite électorale, la manipulation des constitutions, ainsi que la révision anticonstitutionnelle des constitutions en faveur d’intérêts restreints et la corruption sont des déclencheurs puissants de changements anticonstitutionnels de gouvernement et de soulèvements populaires”. Sur son site, Jonathan Powell indique que « les coups d’État sont de plus en plus limités aux pays les plus pauvres du monde, et la récente vague de coups d’État s’inscrit dans ce contexte ». Simple corrélation ou profonde causalité ? Si causalité, alors quel est son sens ? Est-ce c’est la pauvreté qui favorise les coups d’Etat ou ce sont les coups d’Etat qui favorisent la pauvreté ?  Par ailluers, en 2016, les chercheurs américains Aaron Belkin et Evan Schofer ont publié un papier de recherche (Toward a Structural Understanding of Coup Risk) dans lequel ils expliquent que la solidité de la société civile d’un pays, la légitimité du gouvernement vis-à-vis de la population et le passé d’un pays en termes de putschs sont des facteurs prédictifs importants des coups d’État. 

Les différentes explications du phénomène des coups d’État en Afrique ci-dessus sont satisfaisantes à bien des égards mais ont la faiblesse de ne pas monter en épingle la cause « fondamentale » – première, en quelque sorte – me semble-t-il. Je veux soutenir dans ce billet la thèse suivante : Les coups d’État en Afrique sont dus à la maturation des États africains. En quelque sorte, les coups d’État dans les pays africains caractériseraient « l’adolescence » de la vie des jeunes États africains et annonceraient même leur passage à la vie adulte. C’est, en somme, le chaos qui annonce l’ordre. Leibniz avait raison de dire : « Il est dans le grand ordre qu’il y ait un petit désordre » ; le mal fait ressortir le bien.

Revenons à ma thèse pour la démontrer.

D’abord, l’État, dans son acception moderne, est une idée neuve en Afrique et pour les Africains car les structures proprement politiques africaines historiques étaient à petite échelle. George Peter Murdock, anthropologue américain, a proposé une classification des institutions politiques suivant les « niveaux de hiérarchie juridictionnelle » (levels of jurisdictional hierarchy, en anglais) dans son livre Ethnographic Atlas, 1967 qui est une base de données sur 1167 sociétés. Dans sa base de données, Murdock a codé une variable (le second chiffre de la colonne 32 dans le dataset) qui varie de 0 à 4 : 0 pour “société sans autorité politique”, 1 pour « petites chefferies », 2 pour « chefferies plus importantes », 3 pour « États » et 4 pour “grands États”. Quand on combine cette classification de Murdock avec les estimations de la population en Afrique en 1880 du projet HYDE (Historical Database of the Global Environment), nous pouvons calculer la proportion d’Africains qui vivaient dans des États en 1880 (voir cette étude : https://ideas.repec.org/p/nbr/nberwo/28603.html) . Il en ressort qu’en 1880, seulement 30% des Africains vivaient dans des sociétés qui avaient un État si l’on considère comme état, les groupes ethniques de la base de données de Murdock qui sont codés comme ayant au moins 3 « niveaux de hiérarchie juridictionnelle ». Dans le cas où l’on adopte la définition plus restrictive de “grand État” de Murdock, seulement 4,4% des Africains vivaient dans des sociétés qui avaient un État. Quoi qu’il en soit, une très grande majorité d’Africains ne vivaient pas dans des États au cours de la période précoloniale. Le pouvoir était confiné à l’échelle locale. La raison fondamentale de ce fait réside dans ce que les africains ont développé un scepticisme profond à l’égard de l’autorité politique (surtout à grande échelle) – le lecteur curieux peut aller lire The Children of Woot de Jan Vansina

La constitution des États africains tels qu’ils sont de nos jours est un phénomène qui a, dans la plupart des cas, moins d’un siècle et demi d’âge. C’est un monde nouveau pour les Africains qui, pour la majorité, ont vécu dans des sociétés presque sans niveau de hiérarchie juridictionnelle tant le scepticisme à l’endroit de l’autorité politique est profondément ancré. Cela a créé un énorme problème au moment des indépendances ; celui de rassembler toutes les institutions endogènes diverses et souvent contradictoires dans un contrat social post-colonial. Le résultat a été l’instauration d’un magma bureaucratico-politique sur le continent. La nature ayant horreur du vide, la situation post-coloniale a permis la montée des dictateurs et des autocrates, souvent aidés par les puissances coloniales en partance. Ainsi, la mentalité de “The winner takes all” a gagné la vie politique des jeunes États en Afrique.  Cette attitude de “The winner takes all”, bien expliqué par Carlos Lopes dans son livre “L’Afrique est l’avenir du monde”, génère du ressentiment chez les “perdants” qui se vengent par plusieurs moyens dont les coups d’Etat. 

Les coups d’Etat en Afrique sont donc un phénomène “normal” dans le processus de consolidation des “nouvelles” structures politiques sur le continent. Nous savons de Hésiode qu’au commencement était le Chaos et qu’après, Zeus, triomphant de son père et de la race des géants et des Titans, s’impose en maître et instaure l’Ordre parmi les dieux et les hommes. Les coups d’Etat en Afrique donnent une impression de chaos. Mais, l’ordre est proche. Les Etats africains se consolident. Ils arriveront à maturité comme nous l’enseigne l’histoire des autres régions du monde. Je pèche, peut-être, dans ma conclusion par déterminisme historique.

TotalEnergies en Afrique de l’Est : l’environnement face au développement

Par Giovanni DJOSSOU pour l’Afrique des Idées

Le 7 décembre 2022 s’est ouvert à Paris le procès contre les projets pétroliers de TotalEnergies en Ouganda et en Tanzanie. Selon les différentes ONG ayant assigné la firme française en justice, ces projets engendreraient des dommages colossaux et irréversibles tant sur l’environnement que sur les droits humains. Face à ces accusations, Total se défend en mettant en avant sa bonne foi via son « plan de vigilance ». Quant au gouvernement Ougandais, partie prenante à 15% dans ces projets, il en appelle au « droit à se développer ».

Pour entendre correctement la situation, un retour en arrière s’impose. En 2006, un important gisement de pétrole (l’équivalent 6,5 milliards de barils) est découvert sous les eaux et les rives du lac Albert, l’un des plus grands lacs d’Afrique (5 270km2), à la frontière entre l’Ouganda et la République Démocratique du Congo. En 2007, la compagnie pétrolière britannique Tullow Oil, spécialisée dans l’exploitation des gisements en Afrique et en Amérique du Sud, acquiert les droits d’exploitation de ce gisement. En 2020, après plusieurs années de négociations, TotalEnergies rachète la quasi-totalité des droits pour un montant de 575 millions de dollars. En 2021, le Conseil des ministres ougandais adopte le projet du géant pétrolier français.

La nature des projets Tilenga et EACOP

Le projet de TotalEnergies est double. D’un côté, le projet Tilenga qui prévoit la construction de puits forés et le projet complémentaire EACOP (EAST African Crude Oil Pipeline) qui prévoit l’acheminement du pétrole extrait d’un oléoduc chauffé de 1 443 km traversant l’Ouganda et la Tanzanie, ce qui en ferait le plus long pipeline chauffé du monde.

Ce « mégaprojet », évalué à 10 milliards de dollars, est porté par trois entités : TotalEnergies, à hauteur de 62%, les compagnies pétrolières nationales d’Ouganda et de Tanzanie (30% (15% + 15%)) ainsi que la troisième plus importante compagnie pétrolière chinoise, CNOOC (8%).

Le programme d’exploitation comprend la production de 216 000 barils de pétroles par jour au travers des 419 puits créés.

Un projet dangereux pour l’environnement et les populations locales

Dès 2019, avant même l’approbation du projet par le gouvernement ougandais, quatre associations ougandaises (Afiego, CRED, Nape, Navoda) et deux ONG françaises (Les Amis de la Terre, Survie) assignent TotalEnergies en justice. Parmi les griefs les plus notables, les ONG pointent du doigt le fait qu’un tiers des puits forés l’est dans le parc naturel de Murchison Fall, le plus vieux et plus grand parc naturel du continent. L’oléoduc de 1 443km, traversant 16 aires protégées dont des parcs nationaux et des réserves animalières, met en grand danger la survie de certaines espèces et plus largement, la biodiversité. Enfin, selon Me Louis Cofflard, avocat de l’ONG Amis de la Terre, le programme conduira à l’émission de 33 millions de tonnes de CO2 par an, soit trente fois les émissions annuelles de l’Ouganda et de la Tanzanie réunies.

Si le projet entraîne des conséquences sur la nature, il en a tout autant sur les droits humains et l’activité humaine. La construction des infrastructures liées au projet d’extraction a provoqué le déplacement des plus de 18 000 foyers. Selon les ONG assignant TotalEnergies en justice, ce déplacement de populations provoque des situations de famine en chaîne ainsi qu’une forte hausse de la déscolarisation d’enfants. Enfin, le risque de contamination des deux grands lacs de la région (Albert, Victoria) est une menace pour l’accès à l’eau potable, pour 40 millions de personnes.

TotalEnergies montre patte blanche

Face à si mauvaise presse, les conséquences négatives pour TotalEnergies ne se sont pas fait attendre. Le programme Tilenga-EACOP a été placé sur la liste rouge de l’UICN (l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature) et onze banques partenaires, parmi lesquelles trois françaises (BNP, Société Général, Crédit Agricole) ou la britannique HSBC, se sont désengagées du projet, dès avril 2021.

Les opposants à l’initiative de TotalEnergies reprochent à la firme l’établissement d’un « plan de vigilance » trop léger. En effet, la loi Rana Plaza (du nom de l’immeuble s’étant effondré en 2013 au Bangladesh du fait de la négligence des multinationales de la « fast-fashion ») créée en 2017, oblige les entreprises à « établir une stratégie explicite visant à prévenir les atteintes graves aux droits humains et à leurs libertés fondamentales ».

Dans un communiqué datant du 12 octobre 2022, TotalEnergies défend son plan de vigilance en présentant les conclusions des « experts tiers » qu’elle a mandatés (sans plus de précision sur leur identité). La compagnie pétrolière affirme agir sur la préservation de la biodiversité avec 1 000 hectares de forêts restaurés, pour permettre le déplacement des chimpanzés, 10 000 hectares de forêts préservés, mais aussi la mise en place d’un programme dont l’objectif sera l’accroissement de 25% des populations de lions et d’éléphants dans le parc nature de Murchison Fall.

Concernant les habitants, le groupe assure avoir signé des accords de compensation avec la très large majorité des 18 000 foyers concernés par les relocalisations. Ces accords viseraient en priorité le développement de l’emploi, de l’éducation et « le respect du droit des femmes ».

Préservation de lenvironnement plutôt que développement économique ?

Dans son communiqué et toujours selon les experts mandatés, Total garantit que 70% des habitants concernés par les déplacements déclarent observer une amélioration de leur vie depuis l’indemnisation, pendant que 28% ne notent aucun changement, ne laissant supposément que 2% de mécontents. Sur ce point, Matthieu Orphelin, député EELV de Maine-et-Loire, affirmait dans une tribune au journal Le Monde, le 28 mars 2022, que 100 000 personnes ne pouvaient plus cultiver leurs terres librement et que journalistes et activistes ougandais subissaient des pressions, des menaces et des arrestations par des « personnes associées à la major pétrolière ainsi que des Etats ougandais et tanzanien ».

Au-delà de ces questions -pourtant essentielles évidemment- une plus importante encore semble s’imposer à la vue de ce dossier: comment concilier préservation de l’environnement et développement économique ?

Pour Me Louis Cofflard : « C’est la survie de la planète qui est en jeu, au travers de ce genre de projet. (…) L’Agence internationale de l’Energie estime qu’il faudrait arrêter tous les projets d’exploitation des énergies fossiles, si l’on veut respecter les accords de Paris ». Ce discours s’entend. Peut-être est-il plus facile de le tenir lorsqu’on est résident de la 7e puissance mondiale, qui n’a été que très peu regardante sur les effets négatifs de son industrialisation sur la nature. En d’autres termes : comment des pays dont les ressources reposent essentiellement sur l’exploitation des énergies fossiles (ce qui est le cas d’un grand nombre de pays d’Afrique) sont-ils censés se développer ?

L’Ouganda est un pays dont 41% des 40 millions d’habitants vit sous le seuil de pauvreté. Depuis de nombreuses années déjà, les grands groupes mondiaux de l’énergie, dont TotalEnergies fait partie, établissent des programmes « développement contre pétrole », dont les termes de l’échange sont inégaux mais qui semblent être la stratégie suivie par l’Ouganda, la Tanzanie et bien d’autres Etats du continent. Peut-on les blâmer ? Pour exemple (même si le nombre est dérisoire), en plus des programmes d’éducation et de droit des femmes, Total affirme avoir créé 279 emplois locaux grâce à son projet Tilenga-EACOP.

Pourtant, malgré la trajectoire que semble emprunter l’Ouganda, sa ministre de l’Energie Ruth Nankabirwa, assure que le pays a « engagé un processus de transition écologique. (…) Le but est de sortir de la cuisson au charbon et au bois ». Néanmoins, les coûts engendrés par cette transition sont un obstacle de taille.

Un verdict dans le procès de TotalEnergies est attendu pour le 28 février 2023. Me Ophélie Claude, avocate de la multinationale française prévient d’ores-et-déjà : « Aucun plan de vigilance ne sera jamais assez parfait. C’est impossible et trop complexe à mettre en œuvre ». Si Total perd son procès, le projet est- il avorté ? Si oui, quid des stratégies établies par les gouvernement ougandais et tanzanien ?

L’Afrique peut-elle se permettre d’avoir comme préoccupation première la préservation de son environnement? La question peut paraître provocatrice et semble assurément anachronique. Pourtant, c’est un choix de société auquel les dirigeants des Etats du continent sont, et seront davantage encore, confrontés demain. La position des ONG occidentales, qui ne voient le problème que par leur prisme, doit-elle primer sur la volonté des pays concernés ? Est-il normal qu’une ONG, à des milliers de kilomètres puisse, par son action, influer sur un projet de développement d’un pays africain (quoique l’on pense dudit projet) ?

Plus important que tout : comment faire en sorte que la protection de l’environnement ne devienne pas une arme redoutable dans le jeu de la compétition internationale, empêchant les « petits » de devenir moins petits ? Cette question fait déjà rage concernant l’exploitation de l’Amazonie, par le Brésil et ses voisins.

En une question comme en cent -et reprenant les propos de François Soudan, rédacteur en chef de Jeune Afrique- : « l’Afrique doit-elle rester pauvre pour que la planète respire » ?

Références:

https://www.nouvelobs.com/ecologie/20221208.OBS66869/au-proces-de-total-pour-ses-projets-en- ouganda-et-tanzanie-c-est-la-survie-de-l-humanite-qui-est-en-jeu.html

https://www.ouest-france.fr/economie/energie/petrole/climat-le-mega-projet-petrolier-de-total-en- ouganda-symbole-de-ce-qu-il-ne-faut-plus-faire-8a7712ae-10bc-11ec-9117-940091b907ce

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/03/28/totalenergies-doit-stopper-ses-projets-eacop-et- tilenga-en-ouganda_6119509_3232.html

https://www.jeuneafrique.com/1219536/societe/lafrique-doit-elle-rester-pauvre-pour-que-la- planete-respire/

https://totalenergies.com/fr/medias/actualite/communiques-presse/Devoir-de-vigilance- TotalEnergies-regrette-le-refus-par-les-ONG-de-la-mediation-proposee

https://www.cairn.info/revue-mondes-en-developpement-2008-3-page- 97.htm#:~:text=La%20d%C3%A9forestation%20en%20Amazonie%20br%C3%A9silienne%20r%C3%A9 sulte%20en%20grande%20partie%20des,g%C3%A9n%C3%A9rant%20d’importantes%20cons%C3%A 9quences%20environnementales.

Faut-il réformer le capitalisme ?

Plutôt que de collaborer, les capitalistes et les socialistes s’extrémisent et engendrent le populisme. L’heure n’est plus à la polarisation politique, estime Stephen Dossou, étudiant à CentraleSupélec, mais à la réconciliation des tempéraments par un capitalisme rénové qui répond aux enjeux économiques et sociaux de notre temps.

Le capitalisme est l’un des sujets polarisants qui souffrent malheureusement d’un arbitrage marqué par la diversité des tempéraments. Dans cet article, j’essaierai dans la mesure de mes aptitudes de faire une analyse de ce système, orientée par la littérature économique et alimentée par des données scientifiques.

Par capitalisme, j’entends :

  • Propriété privée des moyens de production
  • Recherche du profit
  • Liberté de marché
  • Intervention minimale de l’Etat

Critique du capitalisme

Dans un premier temps, résumons brièvement les idées des détracteurs du capitalisme. L’économiste Richard Wolff (2016) résume la critique marxiste du capitalisme par l’équation :

C’est une simple caricature mais supposons que la production rapporte 200€ :

  • 100€ serviront à renouveler les moyens de production
  • 50€ permettront de rémunérer les travailleurs
  • 50€ constitueront alors le surplus

Sans prêter de mauvaises intentions aux capitalistes, le surplus permet naturellement de :

  • se maintenir en position de pouvoir (lobbying, héritage, formations élitistes)
  • former et fidéliser les travailleurs (financement d’écoles, primes)
  • générer davantage de surplus (réinjection des dividendes, optimisation des méthodes)

Résultat, les riches s’enrichissent (Ray Dalio, 2018) :

  • Les 1% plus riches possèdent plus de richesses que le bottom 90% combiné.
  • Les 60% moins riches n’ont pas connu d’augmentation de richesse depuis 1980 et les richesses des 10% ont doublé et les 1% ont triplé.

Et dans le même temps, l’ascension sociale est dysfonctionnelle (Ray Dalio, 2018) :

  • En France, les gens dont les parents font partie des 20% moins riches au monde y restent pour 35% des cas.
  • En France, 70% des élèves dans des collèges désavantagés auraient des problèmes sociaux ou émotionnels significatifs.

Le problème c’est que la recherche du profit, prise isolément, produit une boucle infernale qui menace l’égalité des chances en concentrant les capitaux dans les mains des plus riches. Les capitalistes font trop souvent le choix de l’optimisation des revenus parfois au péril du bien commun (délocalisation, automatisation, pollution, surproduction, etc.).

Points forts du capitalisme

Si le capitalisme a ses torts, il n’en demeure pas moins qu’il a énormément rendu service à l’humanité : depuis son invention, le PIB par habitant et l’espérance de vie ont connu une croissance exponentielle.

 

Source : Principles for Dealing with the Changing World Order (2021), Ray Dalio

 Le système capitaliste est en effet :

  • un motivateur efficace (la rémunération est fonction de la valeur accordée par le marché au travail fourni)
  • un bon producteur de ressources (un capitaliste peut difficilement permettre que la valeur de son produit soit en dessous de celle des moyens de production et de la capacité de travail de ses employés).

Note : Si on reprend l’exemple au-dessus, si le produit vaut 150€ alors que la capacité de production des travailleurs vaut 100€, il n’y a plus de marge de bénéfice pour le capitaliste.

Les structures d’investissement (les banques, etc.) permettent alors :

  • de garantir la sauvegarde des ressources des individus
  • d’investir dans l’économie et l’innovation.

Ainsi, le capitalisme récompenserait les productifs et les audacieux pour leur participation à l’économie et à l’innovation, et le progrès social serait possible par la découverte des capacités individuelles (Ayn Rand, 1957).

Le communisme / le socialisme historique

Malgré ces points forts du capitalisme, le communisme et le socialisme sont des systèmes qu’on pourrait lui préférer parce qu’elles sont des critiques de ses dérives. Historiquement, le communisme se définit par : « Chacun selon ses capacités et à chacun selon ses besoins ». C’est la mise en commun des moyens de production pour une distribution égale des richesses.

Dans Le Manifeste du parti communiste (1848), Karl Marx énonce dix lois du communisme. Si ces lois ne sont plus nécessairement d’actualité, il convient de les énoncer pour mieux comprendre l’Histoire :

  1. L’abolition de la propriété de terre et l’utilisation de tous les paiements de loyer pour des fins publiques.
  2. Une lourde, progressive et graduelle taxe sur le revenu.
  3. L‘abolition de tout droit d’héritage.
  4. La confiscation de la propriété de tous les émigrants et de tous les rebelles.
  5. Une responsabilité égale de tous pour le travail et un établissement d’armées industrielles, particulièrement pour l’agriculture.
  6. La combinaison de l’agriculture avec les industries de manufacture : abolition graduelle de la distinction entre ville et pays par une distribution plus équitable de la population dans un pays.
  7. L’éducation gratuite pour tous les enfants dans les écoles publiques : l’abolition du travail des enfants et la combinaison de l’éducation avec la production industrielle.
  8. La centralisation du crédit dans les mains de l’Etat, par les moyens de la banque nationale avec un Capitalisme d’Etat et un monopole exclusif.
  9. La centralisation des moyens de communication et de transport dans les mains de l’Etat.
  10. L’extension des usines et des instruments de production détenus par l’Etat, la culture des terres non utilisées et l’amélioration du sol conformément à un plan commun

Points forts historiques du communisme / socialisme

 Le communisme tel que défini ci-dessus a eu l’occasion de faire ses preuves.

  • En Russie, pendant les premières heures du communisme, le PIB a augmenté, l’espérance de vie s’est allongée, la mortalité infantile a baissé et les niveaux de nutrition et d’instruction se sont améliorés (Asatar Bair, 2021).
  • Depuis Deng Xiaoping (1978), la Chine connaît une croissance exponentielle.

Source: Principles for Dealing with the Changing World Order (2021), Ray Dalio.

Note : En ordonnée, on a un indicateur qui prend en compte la force économique, le commerce, les forces militaires, les finances, la monnaie, la technologie et l’éducation

Critique du communisme / socialisme

Pourtant, les détracteurs du communisme ont plusieurs griefs à lui faire. Tout d’abord, pour conjuguer la productivité et la motivation des travailleurs avec la distribution équitable des richesses, le socialisme a historiquement eu recours à l’autoritarisme (et/ou a échoué). Je suspecte aussi que certaines lois du *Manifeste du parti communiste (1848) de Karl Marx soient la cause de cette tendance.

Par ailleurs, dans Les Frères Karamazov (1879) de Dostoïevski, le père Païsius déclare à propos du socialisme :

« […] le socialisme […] c’est […] la question de l’athéisme, de son incarnation contemporaine, la question de la tour de Babel, qui se construit sans Dieu, non pour atteindre les cieux de la terre, mais pour abaisser les cieux jusqu’à la terre. »

 En effet, selon Jordan Peterson (2017), le communisme s’explique par le mépris des hiérarchies naturelles générées par le capitalisme. Le capitalisme produit en effet des individus dont les compétences leur permettent de se hisser au sommet de leurs secteurs d’activité respectifs. Les moins bien récompensés éprouveraient du ressentiment contre les productifs.

L’histoire d’Abel et de Caïn me permettra de mieux expliquer ce point :

« Abel fut berger, et Caïn cultivateur. Au bout d’un certain temps, Caïn apporta des produits de la terre en offrande pour le Seigneur. Abel, de son côté, apporta en sacrifice des agneaux premiers nés de son troupeau, dont il offrit au Seigneur les meilleurs morceaux. Le Seigneur accueillit favorablement Abel et son offrande, mais non pas Caïn et son offrande. […] Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua.« , Genèse 4, 2-4;8

 Il existe une différence de rémunération entre un chirurgien et un infirmier, qui travaillent tous deux des heures équivalentes, en raison de l’évaluation du marché de la valeur de leur travail. Selon le capitalisme, si une profession est considérée comme cruciale et que peu de personnes sont capables de la remplir, il est mis en place un système de récompense pour inciter une poignée de personnes à fournir les efforts nécessaires pour y parvenir.

Cependant, il est également logique que certaines personnes souhaitent limiter les fortunes excessives, car elles confèrent à certains individus des pouvoirs similaires à ceux des monarques et reproduisent ce qui était critiqué dans la sphère politique dans le domaine économique (Richard Wolff, 2020).

Pourtant, lorsque ce sentiment de ressentiment entraîne une violence incontrôlable, comme dans l’histoire de Caïn et Abel, cela peut devenir dangereux. Alexandre Soljenitsyne a expliqué dans « L’Archipel du Goulag » (1973) que l’un des facteurs profonds de la création du Goulag était une haine similaire à celle de Caïn pour Abel. De tels extrêmes devraient nous alerter pour des raisons évidentes

Le communisme / le socialisme moderne

Toutefois, je ne suis pas totalement insensible aux idées du socialisme moderne. De nombreux socialistes/communistes actuels critiquent Marx et l’interprétation historique de ces systèmes. Je pense que les idées de Richard Wolff et de Slavoj Zizek méritent d’être prises en compte et défendues.

Selon Richard Wolff (2020), et certains partis socialistes (comme le Labor Party), dans une société socialiste, le surplus sera collectivement et démocratiquement utilisé pour la collectivité. L’idée est d’apporter la démocratie sur le terrain du travail et de l’entreprise (avec les notions de suffrage et de représentation).

Zizek Slavoj (2020), lui, parle d’un Etat d’urgence permanent, justifié par la pauvreté, avec des mesures similaires à celles prises pendant la crise COVID-19 : un système qui viole les lois du marché pour garantir la santé et la distribution de la nourriture.

Ces idées ne sont pas nécessairement incompatibles avec la productivité et la liberté défendues par le capitalisme et ont pour mérite de prioriser le bien commun.

L’urgence d’une réorganisation de la société

Malheureusement, plutôt que de collaborer, les capitalistes et les socialistes s’extrémisent et engendrent le populisme. Des leaders forts émergent et attisent les tensions. Place à la caricature : d’un côté, les capitalistes sont des bourreaux qui exploitent les pauvres et de l’autre, les socialistes sont des sentimentaux ou des paresseux irréalistes.

 » L’intelligence des peuples démocratiques reçoit avec délice les idées simples et générales.  » Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique (1835)

Cette forte polarisation de la société s’inscrit dans un contexte particulièrement sensible : **une crise économique de la même envergure que celle de 1929 est à craindre**.

Note : La crise de 2008 et la crise COVID-19 ont créé une forte impression de billets et l’achat d’actifs financiers par les banques centrales qui crée de l’inflation et des écarts de richesses amplifiés par les nouvelles technologies. Pour plus de détails, voir Principles for Dealing with the Changing World Order (2021) de Ray Dalio.

Dans un tel contexte, l’heure n’est plus à la polarisation politique mais à la réconciliation des tempéraments par une politique réfléchie qui répond aux enjeux économiques et sociaux de notre temps.

Réformer le capitalisme

Un des problèmes des gouvernements capitalistes actuels est qu’ils ne pensent qu’en termes de budget et pas en termes de retour sur investissement. Je simplifie, mais les conservateurs sont pragmatiques mais ne sont pas visionnaires tandis que les libéraux sont optimistes mais irréalistes. Si ces deux groupes travaillaient ensemble, ils pourraient investir de manière à obtenir de bons résultats économiques et sociaux.

Pour réformer le capitalisme, Ray Dalio (2018) pense qu’il faut :

  1. en finir avec les inégalités de chance
  2. unir la gauche et la droite pour mieux distribuer les richesses et maintenir la productivité
  3. définir des indicateurs clairs pour mesurer le succès du point 2
  4. créer des partenariats public-privés pour réaliser le point 2 (gouvernements, philanthropes, entreprises, etc.)
  5. investir dans les sujets qui améliorent les conditions de vie en même temps que l’économie (investir dans la taxe de la pollution qui dégrade la santé et l’économie, investir dans les infrastructures avec un retour sur investissement de 10-20%)
  6. taxer davantage les riches mais de telle sorte que la productivité globale ne soit pas endommagée
  7. investir davantage dans l’alimentation (3 millions d’enfants pauvres en France (20%) – l’aide alimentaire des enfants augmente de 18% leur accès au supérieur)
  8. investir davantage dans l’éducation (aux EU, le top 40% investit 5 fois plus dans l’éducation de leurs enfants que le bottom 60%)
  9. mieux payer les enseignants (d’après l’INSEE (2019), les enseignants gagnent 25% moins que les autres diplômés en France)
  10. accorder davantage de crédit aux moins riches pour dynamiser l’économie réelle (les riches ont tendance à sécuriser leurs richesses – pour chaque dollar investi en microfinance, environ 12$ est prêté, rendu et réinvesti)

Commentaire sur le point 6 : En taxant les riches, on prend le risque de la fuite des capitaux et d’une dégradation des performances économiques sur le court terme. Sur le long terme, si les taxes sont « judicieusement » fixées, on augmente potentiellement la productivité par la réduction des inégalités de chance et on obtient de bons résultats économiques et sociaux. C’est une direction dans laquelle il vaut la peine de regarder.

Le capitalisme tel qu’on le connaît aujourd’hui n’est pas viable. Soit on cède à la polarisation de la société et on prend le risque de semer la graine de la violence ou on opte pour la réconciliation de la société par une politique intelligente qui conjugue résultats sociaux et économiques.

Stephen Dossou, étudiant à CentraleSupélec

(Petite) théorie de l’économie numérique au service de l’action

Nous vivons des temps révolutionnaires (sur le plan technologique). Les différentes révolutions industrielles constituent une manifestation d’un désir profond, caractéristique du genre humain : multiplier les quantités et les vitesses qui sont deux facteurs clés de la civilisation humaine. Un homme qui aurait fait une longue sieste entre 1890 et 1990 ne reconnaîtrait pas le monde dans lequel il s’éveillerait. La troisième révolution industrielle c’est-à-dire la révolution numérique – les historiens de la technique récusent l’existence d’une quatrième révolution industrielle- a complètement bouleversé les genres de vie. Le fait majeur de la révolution digitale est :  les tâches (physiques ou mentales) systématiques et répétitives sont automatisées. De ce fait, découle une pléthore de conséquences qui peuvent constituer une (petite) théorie de l’économie numérique pouvant guider l’action stratégique.

Que reste-t-il au travailleur si les tâches répétitives et systématiques sont automatisées ? Il lui reste les tâches non répétitives faisant appel à la créativité, à l’initiative, au discernement. L’ouvrier du 21ème siècle ne travaille plus avec sa “main” mais avec son “cerveau”. Comme le dit fort bien l’économiste Michel Volle, avec la révolution numérique, on passe de la main d’œuvre au cerveau d’œuvre. Le premier étage de notre théorie est le suivant: l’économie numérique est une économie de la compétence. L’économie digitale redéfinit les attributs des êtres humains et appelle de nouvelles compétences. Des ingénieurs en microélectronique, des développeurs informatiques, des ingénieurs d’affaires, des responsables de service après-vente, des directeurs de systèmes d’information, des analystes de données, etc… tant de compétences nécessaires à l’informatisation des sociétés africaines. Ces compétences représentent un savoir-faire ; ce qui pose la question de la nécessité de réformer le système éducatif en Afrique. Le système éducatif africain, hérité essentiellement de la colonisation, est celui qui produit des concepts théoriques, éduque à l’abstraction et la logique. Il a permis de former d’éminents hommes d’État, chefs d’entreprises et dirigeants jusqu’à la fin du 20ème siècle. Mais il doit être réformé, car il ne s’agit plus de “remplir des cerveaux” mais de produire des connaissances orientées vers l’action. Dit autrement, l’Afrique a besoin d’un système éducatif qui produit des compétences et pas seulement des connaissances. Par exemple, Il y a environ sept cent mille développeurs informatiques sur l’ensemble du continent, dont la moitié est concentrée sur cinq pays (Afrique du Sud, Égypte, Maroc, Nigeria, Kenya) ; ce qui est relativement peu au regard du milliard de personnes vivant sur le continent.

J’ai rappelé que le fait majeur de la révolution digitale est :  les tâches (physiques ou mentales) systématiques et répétitives sont automatisées. Une des conséquences découlant de ce fait est que le coût marginal de la production est insignifiant par rapport à l’investissement initial. Le deuxième étage de notre théorie est donc le suivant: l’économie numérique est une économie à coût marginal nul. Il y a deux ans, en collaboration avec un ami, j’ai créé une entreprise pour proposer une solution digitale de gestion des notes des élèves dans les établissements scolaires au Bénin. Pour le développement de la première version du logiciel, nous avons dépensé quasiment tout notre capital financier initial (achat de licences informatiques, recrutement de développeurs informatiques, etc.). Une fois le logiciel mis au point, il peut être déployé dans n’importe quel établissement scolaire à coût nul. Concrètement, il y a un coût de distribution (les frais de transport pour aller sur le site de nos clients). Mais, il est très faible en regard du coût de développement du logiciel. Le coût de production est quasiment indépendant de la quantité produite ; c’est une spécificité de l’économie numérique. Le rendement d’échelle est croissant diront les économistes. L’économie numérique est une économie à coût fixe. Par conséquent, les sunk cost (les coûts irrécupérables) sont une des caractéristiques principales des entreprises de l’économie numérique. Quand une boulangerie tombe en faillite, l’on a la possibilité de vendre le four à pain, l’armoire à levain, le pétrin mélangeur, la trancheuse de pain ou tout autre équipement. En revanche, quand une entreprise de logiciel échoue, elle n’a plus rien à vendre. Le code du logiciel n’a très probablement plus aucune valeur. L’investissement initial est complètement perdu. D’où l’on peut tirer deux conclusions en matière de financement de l’entreprenariat numérique : (1) la dette est un mauvais instrument de financement de l’économie numérique, (2) le capital-investissement est le bon instrument.

Le troisième (et dernier) étage de notre (petite) théorie est que l’économie numérique est une économie à régime de marché de type concurrence monopolistique. Ceci est une conséquence logique du deuxième étage de notre théorie. Le coût marginal de production d’un système d’exploitation par exemple est nul (en première approximation). Si on applique le principe de la tarification au coût marginal, Microsoft par exemple aurait fait faillite quelques mois après sa création. Le régime de marché ne peut être celui de la concurrence pure et parfaite pour qu’une économie informatisée parvienne à une allocation des ressources efficace. Cela signifie donc que le rôle du régulateur change dans une économie informatisée. Puisque la nature de l’économie digitale ne se prête pas au régime de concurrence parfaite, le régulateur doit surveiller la durée des situations de monopole. Il faut que le monopole que détient une entreprise soit temporaire afin qu’elle évite de s’endormir sur ses lauriers, afin de ne pas pénaliser en fin de parcours le consommateur.

Si vous voulez aller plus loin dans la compréhension de l’économie numérique, je vous suggère de vous procurer mon ouvrage : Le digital au secours de l’Afrique

La politique freine-t-elle la réalité d’une communauté économique ouest-africaine?

Par Foly Ananou (L’Afrique des Idées) et Beringer Gloglo (Cercle des Economistes Africains)

Le déclin successif des anciens empires du Ghana, Mandingue et Songhaï, a donné lieu à plusieurs nouveaux États souverains qui forment, aujourd’hui, la zone Afrique de l’Ouest. Fort de leur proximité civilisationnelle, avec des peuples partageant un héritage historique commun, les nouveaux Etats ouest-africains nouvellement indépendants ont formé, dès 1975, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cette organisation vise la création d’une union économique et monétaire ouest-africaine à termes. Quelques décennies plus tard, des traités de libre circulations des biens et marchandises et des personnes régissent désormais la zone. Cependant, l’application des textes et l’ambition de la zone monétaire élargie, notamment au Nigéria et au Ghana, les deux plus grandes économies de la sous-région, restent encore des défis majeurs. Avant la pandémie de la Covid-19, le projet de la nouvelle monnaie unique ECO a revivifié les débats sur la zone monétaire élargie à la CEDEAO, sans pour autant aboutir à une concrétisation.

Les dernières crises socio-politiques dans la région occidentale d’Afrique ont remis au centre des débats la question de la pertinence de la construction d’une union économique et monétaire élargie dans la région. Le regain d’un élan souverainiste dans la région porte sur le projet un coup que même la simple convergence économique plébiscitée par les économistes des zones monétaires ne suffirait pas pour que la Communauté soit effective. En effet, le consensus chez les économistes et les chercheurs est que l’effectivité d’une zone monétaire élargie et d’une véritable union économique est tributaire du renforcement de l’intégration économique (coopération), laquelle est appréhendée, notamment par la convergence des cycles économiques ou encore par l’intensité des échanges commerciaux entre les pays et la similitude des chocs. Dès lors, les recommandations pour parvenir à cette intégration sont essentiellement orientées vers l’adoption des réformes qui promeuvent la coordination des politiques et une coopération plus accrue entre les États – le fameux modèle de Mundell.

Or, cette perception de l’intégration malgré son bien fondée scientifique, revêt un caractère purement économique, et ne permet pas d’examiner la question sous l’angle des implications politiques en termes d’architecture institutionnelle et de gouvernance. En d’autres termes, le développement d’une vie plus intensifiée en communauté implique des sacrifices ou des compromis au niveau individuel pouvant limiter l’influence du pouvoir politique sur le plan national. D’ailleurs, pour le cas de la Cédéao, si le projet a tenu longtemps, c’est d’abord du fait d’une volonté politique plus ou moins marquée. Cela a plusieurs implications. Alors que les pays ne trouvent pas toujours de points de convergence sur les questions liées à la gouvernance, sont-ils prêts à délaisser leur autonomie politique comme c’est le cas dans les pays européens pour voir émerger une communauté économique ou le projet n’est qu’un leurre, un instrument utilisé pour se débarrasser de personnalités politiques mal aimées dans la région ?

Dans une étude[1] récente, s’appuyant sur le trilemme politique de l’économie mondiale de Dani Rodrik, des économistes de l’Afrique des Idées et du Cercle des Économistes Africains montrent que les pays d’Afrique de l’ouest semblent globalement converger politiquement, bien que très lentement toutefois, vers une union économique et monétaire, malgré la persistance de velléité souverainiste.

  1. Comprendre le trilemme politique de l’économie mondiale de Rodrik

Le trilemme de Dani Rodrik (2011, p. xviii)[2] évoque l’impossibilité, de poursuivre simultanément la démocratie, la souveraineté nationale et la mondialisation économique. La poursuite de deux de ces biens politiques exige l’abandon du troisième. Son modèle peut être résumé par le schéma suivant :

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Les trois nœuds du trilemme sont définis par Rodrik comme suit : l’État-nation est une entité territoriale et juridictionnelle dotée de pouvoirs indépendants de création et d’administration du droit. La démocratie fait référence à un système politique où le droit de vote n’est pas limité, où il existe un degré élevé de mobilisation politique et où les institutions politiques sont sensibles aux groupes mobilisés. L’apothéose de l’intégration économique internationale serait une économie mondiale parfaitement intégrée dans laquelle les juridictions nationales n’interfèrent pas avec l’arbitrage sur les marchés des biens, des services ou des capitaux ; les coûts de transaction et les écarts fiscaux sont négligeables, la couverture des prix des produits de base et des rendements des facteurs est presque totale.

Autrement dit, les pointes du triangle sont l’État en tant que polarité souveraine disposant d’un monopole décisionnel sur les affaires qui le concernent ; la démocratie connote la réactivité de la société aux questions de distribution ; et la mondialisation consiste à se diriger vers une asymptote qui est l’intégration des économies nationales dans un marché mondial unifié. Ainsi, pour Rodrik, il est possible de combiner mondialisation (ouverture) et démocratie, mais seulement si nous déplaçons nos structures politiques au niveau international (et, à terme, mondial) et que nous renonçons à la souveraineté nationale. A contrario, si l’on veut conserver la capacité de faire des choix politiques autonomes au niveau national, il faut soit abandonner la mondialisation et se retrancher derrière les murs des communautés démocratiques nationales, soit abandonner la démocratie et accepter que les règles nécessaires pour gouverner la mondialisation soient fixées par des négociations internationales et des élites technocratiques.

La validité du modèle a été démontrée par les travaux empiriques de Aizenman et Hiro (2020).[3] Ils ont démontré que pour les pays de la zone euro, l’intégration se justifiait et fonctionne car les pays ont une préférence pour des systèmes démocratiques, avec une ambition d’insertion dans l’économie mondiale et ont abandonné leur souveraineté nationale. Les États-Unis favorisent plutôt l’insertion mondiale et leur souveraineté, ce qui se traduit par des systèmes politique peu démocratique relativement à ce qui est observable dans les pays européens. Cette trajectoire est suivie par plusieurs pays émergents et pauvres.

La transposition du trilemme de Rodrik à l’échelle d’un groupe de pays formant (ou désireux de former) une union met ainsi en évidence les trois options stratégiques de principe disponibles pour la future gouvernance de l’union potentielle. Mais à la différence du processus général de mondialisation par la libéralisation des échanges auquel Rodrik fait référence, l’intégration monétaire, dans la présente configuration, implique une décision institutionnelle délibérée d’abandonner les prérogatives nationales sur le taux de change et la fixation du niveau du taux d’intérêt dans le but d’établir une monnaie commune. Toutefois, cela implique une intensification de l’exposition de chaque pays membre aux économies des autres pays formant l’union. A cet effet, l’intégration monétaire est plus contraignante pour les économies et les politiques nationales que ne l’est, normalement, la mondialisation.

2. Une analyse de la situation en Afrique de l’Ouest

Nous avons testé la convergence des pays de la CEDEAO au sens de la thèse de Rodrik. Pour ce faire, et en s’appuyant sur les travaux de Aizenman et Hiro (2020), nous avons analysé la position des pays de la région quant à leur insertion dans le monde, la souveraineté, et le processus de démocratisation.[4]

La Figure 1 (en dessous) montre que les pays dans la sous-région sont assez divergents entre eux sur le plan de la gouvernance. Les ambitions ne sont clairement pas les mêmes. D’un côté, il y a des pays (cas de la Côte d’Ivoire, Bénin, Burkina Faso) qui tendent à abandonner leur souveraineté pour se positionner comme des démocraties avec une ambition de s’insérer dans le monde. D’un autre côté, certains pays comme le Sénégal ou le Nigéria, bien que disposant d’institutions démocratiques tiennent davantage à leur souveraineté et ambitionnent de s’insérer sur le marché international. Cette divergence indique ainsi que le projet de Communauté pour la région reste encore un objectif lointain. Toutefois, il convient de préciser que sa réalisation ne paraît pas utopique.

Figure 1. Nuage des variables et des individus

Note : Cette figure présente le nuage des variables (figure de gauche) et des individus (figure de droite) issues de l’estimation d’une analyse en composante principale.

La figure 2 (qui décrit l’évolution de chaque dimension) montre que les pays de la zone ont connu des évolutions majeures, qui laissent penser que la nécessité de se constituer en communauté s’imposera effectivement au pays de la zone. Dans les années 90, la majorité des pays étaient très souverainistes. A la fin des années 1990 et dans le sillage des années 2000, on constate un relâchement de la souveraineté nationale dans certains pays. Cette période coïncide avec la création de l’union économique et monétaire ouest-africaine (début 1994) qui rassemble le Bénin, le Burkina-Faso, la Côte d’ivoire, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Globalement, l’ensemble de la période est marqué par une tendance à l’ouverture au monde dans l’ensemble des pays de la région. Cela s’accompagne d’un renforcement de la démocratie. Cependant, les divergences restent marquées entre les pays parce que la dynamique reste assez hétéroclite entre les pays. Même s’il y a une tendance générale à l’abandon de la souveraineté nationale, certains pays semblent encore très animés par la volonté de disposer d’autonomie dans la gestion de leurs affaires. Par ailleurs, le maintien voire le renforcement de la souveraineté nationale, notamment depuis le début de la crise sanitaire, dans certains pays jette des doutes sur la volonté d’une réelle unification.

Figure 2. Évolution des indicateurs

Note : Cette figure présente la dynamique des différents indices relatives à l’insertion dans le monde (Globalization), à l’autonomie de décisions (Sovereignty) et au développement démocratique (Democratization), par pays entre 1990 et 2016. Ces indices sont déterminés à partir de l’ACP appliqué sur un ensemble de variables décrivant ces différentes dimensions.

Somme toute, il apparait que le projet mis en place d’une communauté économique en Afrique de l’Ouest n’ait clairement pas utopique. Notre analyse montre que les pays de la zone sont sur une tendance, du moins sur le plan de leur gouvernance et de leur position dans le monde, qui inéluctablement va les amener à se constituer en union économique et monétaire pour être pertinents. Il apparait ainsi que la volonté des dirigeants politiques de la région pour renforcer les pratiques démocratiques dans la région constitue une vraie affirmation de leur volonté de voir ce projet se concrétiser. Cette volonté devrait se matérialiser davantage dans les marqueurs économiques pour que cette communauté, si, quand elle sera réelle, puisse contribuer à améliorer les conditions socio-économiques (le bien-être social) pour les populations de la zone. 


[1] Prendre attache avec les auteurs pour plus de détails.

[2] The Globalization Paradox – Democracy and the Future of the World Economy.

[3] Aizenman, J., Hiro, I., 2020. The Political-Economy Trilemma. Open Economies Review 31(5) : 945-975

[4] L’insertion dans l’économie mondiale est mesurée par les indices de globalisation produite par KOF Globalisation index, la démocratisation est mesurée par Polcon (un indicateur produit par l’Université de Wharton qui mesure la capacité de coercition des institutions publiques et autres acteurs politiques sur le pouvoir exécutif) mais aussi par Polity2 (un indicateur qui mesure le degré d’autocratie d’un régime politique, produit par Systemic Peace). La souveraineté est mesurée par Exec (variable dichotomique, qui prend 1 si le parti au pouvoir est considéré comme un parti nationaliste ; 0 sinon), Allhouse (variable dichotomique, qui prend 1 si le parti au pouvoir a la majorité au sein du pouvoir légistatif ; 0 sinon), Herfgov (un indicateur qui mesure si le gouvernement est dominé par les membres du parti du président en cours d’exercice) extrait de la Database of Political Institutions. Pour les dimensions qui sont mesurées par plusieurs variables, nous avons aussi construit des indices composites.

Retrait de la force Barkhane du Mali : Des lendemains difficiles

Le 17 février, l’Elysée publie une déclaration conjointe sur la lutte contre la menace terroriste et le soutien à la paix et à la sécurité au Sahel et en Afrique de l’Ouest : « En raison des multiples obstructions des autorités de transition maliennes, le Canada et les Etats Européens opérant aux côtés de l’opération Barkhane et au sein de la Task Force Takuba estiment que les conditions politiques, opérationnelles et juridiques ne sont plus réunies pour poursuivre efficacement leur engagement militaire actuel dans la lutte contre le terrorisme au Mali et ont donc décidé d’entamer le retrait coordonné du territoire malien de leurs moyens militaires respectifs dédiés à ces opérations».

Désormais, c’est acté. La force Barkhane lève le camp et la France cesse ses opérations militaires au Mali. Après de longs mois de divergences sur fond de tension politique et géopolitique et de crispation des relations diplomatiques, le divorce est consommé entre Bamako et Paris. Le mariage aura tenu neuf ans (2013-2022) avant de connaître une évolution sinusoïdale avec de très fortes amplitudes ces derniers mois pour aboutir au non-retour.

Rappelons les circonstances. Janvier 2013, sous le joug de la menace djihadiste grandissante caractérisée par la progression rapide des groupes armés terroristes vers le centre du Mali après la conquête du Nord et de certaines villes (Tombouctou, Gao, Kidal et Tessalite), le président Dioncounda Traoré a sollicité une intervention militaire immédiate de la République française via son président d’alors, François Hollande, afin d’endiguer le mal de l’insécurité. Ce fut le début de l’opération Serval. Entre janvier 2013 et août 2014, environ 4500 hommes sont déployés par la France au Mali pour appuyer et organiser l’armée malienne dans la défense du territoire et recouvrer progressivement son intégrité territoriale. Serval permettra, un tant soit peu, une désintégration du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA). Cependant, fin 2014, ce dernier se renforcera grâce à une union avec d’autres groupes Touaregs afin de poursuivre ses activités de conquête des territoires. Une nouvelle opération française, Barkhane, supposée mieux performer, prendra alors le relais de Serval avec environ 5000 hommes déployés sur les territoires malien, tchadien, nigérien et burkinabè, suscitant l’effervescence sociale.

Une politique mal orientée

Contre toute attente, le nouvel espoir du peuple malien n’en sera rien. Barkhane au Mali, faut-il le reconnaître, n’a pas fléchit au combat. C’est la politique africaine de la France au Sahel qui a été mal orientée. En effet, cette mission d’aide à la défense a servi de passerelle à la France pour protéger des zones stratégiques où elle a des concitoyens et des multinationales d’envergure. Effectivement, il est difficilement concevable de croire que la France consacrerait un budget annuel conséquent (par exemple Serval aurait coûté 646 millions d’euros au contribuable français en 17 mois d’intervention) au Sahel simplement pour la seule lutte contre le terrorisme. D’ailleurs, dans de nombreuses communications, les autorités françaises ont subtilement rappelé que Barkhane ne mène pas directement de guerre au Sahel et qu’elle soutient plutôt la FAMA et le G5 Sahel avec des renseignements. La menace terroriste a gagné du terrain au Sahel renforçant la fragilisation du pouvoir et des institutions étatiques au Mali. La conséquence est une désillusion et la naissance d’un sentiment de dépossession de l’économie nationale chez les acteurs privés et une partie de la jeunesse toujours plus pauvre face à une offensive des entreprises françaises dans l’espace CEDEAO durant la décennie 2010 (Auchan dans la grande distribution, Orange dans la téléphonie, Total dans la distribution de produits pétroliers, Bolloré dans la logistique, etc.).

Le début des temps difficiles

Les tensions sociales qui ont émergé au Mali courant 2020, et qui ont conduit à la saisie du pouvoir par les militaires en 2021, marquent le début d’une crise sans précédent au Mali. Alors que les autorités françaises et les institutions régionales s’interrogent sur la légitimé du nouveau pouvoir de Bamako, la junte insiste et persiste pour assumer pleinement les pouvoirs décisionnels à Bamako. La cristallisation des relations politique et diplomatique qui s’en est suivi entre le Mali et la CEDEAO, d’une part et la France d’autre part, a induit une demande de cessation imminente des opérations de la force Barkhane par le gouvernement de Bamako. Aujourd’hui, ce retrait est acté. Les autorités maliennes font ainsi preuve d’une résilience et d’une détermination vis-à-vis de la France, que plusieurs analystes et observateurs apprécieront. Mais faut-il réellement se réjouir ? Ce retrait des troupes françaises du Mali suscite plusieurs interrogations dont les réponses à ce stade restent à préciser.

Le moins que l’on puisse dire à ce stade c’est que, dorénavant, le Mali, plus généralement l’Afrique de l’Ouest, doit faire face à son destin et relever le défi de la sécurité et de la protection de sa souveraineté territoriale.

Est-elle prête ? Sans doute pas, eu égard à son potentiel militaire actuel. Le Mali est classé 99ème sur 140 pays en termes de puissance militaire, avec 18.000 militaires actifs et un budget de défense qui s’établit à moins de 600 000 USD en 2022 (Global FirePower Annuel Ranking). En sus, la situation socio-politique nationale ne prédispose pas à une cohésion au sommet de l’État afin de se concentrer sur la gestion de la crise sécuritaire.

Wagner avance

Le groupe Wagner tant plébiscitée constitue-t-il une solution viable ? Difficile d’avancer une réponse sans brume. Le groupe Wagner n’est officiellement connu qu’en qualité de société militaire privée russe ayant recours au mercenariat. Il n’y a donc pas de coopération directe entre le Mali et la Russie. Le recours à cette société pourrait coûter près de 10 millions de dollars (soit 16 fois le budget annuel de l’armée malienne), selon le chef du commandement américain pour l’Afrique, le général Stephen Townsend. Qu’elle en serait l’efficacité ? Pour rappel, le recours à une telle structure laisse peu de manœuvre pour de la négociation. Ce serait soit le combat ou le silence. La question sécuritaire pourrait se déplacer ainsi d’une zone à une autre ou laisser le Sahel avec une cellule dormante qui pourrait se structurer davantage et émerger comme ce fut le cas de l’État Islamique.

Au-delà de l’euphorie, peut-être mal placée, que suscite le départ de Barkhane sous la pression politique malienne (qui au passage prouve que les Etats africains sont bien indépendants), il convient de se prémunir contre un chauvinisme mortifère. Les autorités maliennes auraient dû définir une vraie et bonne stratégie. Bien que l’efficacité de Barkhane soit discutable, sa présence était néanmoins dissuasive et permettait de maintenir un dialogue avec les groupes armés.  Repenser la présence française et de ses alliés aurait été peut-être plus opportune, qu’un retrait de leurs troupes. Tout comme sur la question du franc CFA, la France doit repenser sa stratégie avec les Africains, et les Africains eux-mêmes devraient prendre conscience de leur faiblesse et de leur force. Comme le disait H.J. Temple : un pays « n’a pas d’amis ou d’ennemis permanents ; elle n’a que des intérêts permanents ». Les autorités africaines devraient pondérer davantage sur cette assertion, car ce n’est pas toujours une question de « nous contre eux » (Sir Alex Ferguson, ancien coach de Manchester United), mais c’est, pour les pays, une question de jeux à somme non nulle.[1]

Dans tous les cas, il urge de renforcer la coopération militaire entre pays africains car, l’insécurité au Sahel n’est pas qu’une affaire propre au Mali ou au Niger ou au Burkina Faso. Le risque de contagion est très élevé, d’autant plus que plane sur la zone l’intervention d’un groupe armée dont l’intérêt est purement et simplement économique. Comme dixit le proverbe « lorsque tu observes la maison de ton voisin brûlée sous un regard silencieux, la tienne sera, peut-être, la prochaine ». Par ailleurs, c’est peut-être le moment pour que la CEDEAO, élargie au Maroc, se refasse une santé. Le départ de forces occidentales suscite en conséquence des interrogations de fond quant à la suite à donner à la lutte contre les djihadistes au Nord Mali.

Redéploiement au Niger

Au demeurant, ce départ certes attendu, mais dans une certaine mesure surprise, va-t-il rabattre les cartes de la stratégie politique et militaire dans le sahel ? A priori, Cela ne semble pas être le cas puisque le Président Macron a expressément indiqué le redéploiement des forces françaises au Niger toujours dans le cadre de la lutte contre le terrorisme islamiste.  Il faut cependant se rappeler, qu’il y a quelques mois, les autorités Maliens avaient esquissé la volonté d’entamer un dialogue avec Al qaida au Maghreb.  Si cette hypothèse a toujours été considérée par Paris comme un point de non-retour, le départ acté de Barkane et Takuba ouvre la voie aux dirigeants maliens.

Il faut rappeler ici que le problème du Nord Mali ne date pas de 2013 ; ni encore de l’effondrement de la Libye qui aurait engendré une profusion d’armes ayant servi dans une certaine mesure à la déstabilisation du Pays. Le problème du Nord Mali date des années d’indépendance. Les populations du Nord notamment de l’Azawad ont toujours été dans une logique de sécession vis à vis de Bamako jusqu’en 2012 où ils ont vertement proclamé leur indépendance avant de rétropédaler quelques mois après. Ceci pour dire qu’avant d’être infiltré par les métastases du djihadisme international orchestré par l’Etat islamique, le conflit malien est avant tout un conflit interne d’un Etat qui, depuis les indépendances cherche la bonne formule pour faire « nation ».

L’hypothèse ainsi soulevée par les autorités de transition de s’asseoir avec les différentes factions rebelles notamment les djihadistes ne devrait plus être analysée comme un cas d’école. Quelle sera, à ce moment, l’attitude des forces occidentales qui ne quittent pas la zone sahélienne ? Quelle sera la position des chefs d’Etat de la CEDAO directement concernés par cette situation si ces négociations s’enclenchaient ?

Loin d’être la fin d’une aventure, le départ des forces occidentales donnent peut-être le ton d’un imbroglio diplomatico-politique qui ne dit pas son nom en Afrique de l’Ouest.


[1] La théorie des jeux, appliquée à la géopolitique, nous apprend qu’un jeu à somme non-nul est atteignable entre nations sur fonds de compromis et négociation.

Auteurs:

Foly Ananou, Economiste et membre du think tank l’Afrique des Idées

Jed Sophonie Koboude, Chargé d’études au sein du think tank l’Afrique des Idées

Giani Gnassounou, Juriste et membre du think tank l’Afrique des Idées

Béringer Gloglo, Fondateur du Cercle des Jeunes Economistes pour l’Afrique

Démographie africaine : En finir avec les craintes néomalthusiennes

L’aventure démographique africaine telle qu’elle est prédite dans les projections de la Division de la population des Nations Unies est phénoménale. En 2050, l’Afrique va doubler sa population et sera le continent le plus peuplé avec plus de 2,5 milliards d’habitants. En 2100, la population africaine sera de 4,2 milliards d’habitants. Par exemple, le Nigeria, avec une population de 206 millions de personnes aujourd’hui, atteindra 400 millions d’âmes en 2050. Un enfant né aujourd’hui au Burundi (qui compte environ 12 millions d’habitants) verrait son petit-fils naître dans un pays qui aura quadruplé sa population. Le Niger triplera (presque) sa population en l’espace de 30 années en passant de 24 millions d’habitants en 2020 à 66 millions de personnes en 2050. La République Démocratique du Congo, avec une population de 89 millions de personnes aujourd’hui, atteindra environ 362 millions d’individus en 2100. Il y aura une centaine de villes à plus d’un million d’habitants sur le continent d’ici à 2050.

Des projections à prendre avec des pincettes

Pour pouvoir faire une estimation possible de la population d’un pays dans quelques décennies, il faut un certain nombre de conditions initiales. Tout d’abord, il faut avoir une idée de la population actuelle, disposer de données fiables sur la population initiale, par sexe et âge (recensements) et les niveaux initiaux de la mortalité, de la fécondité et migrations (état civil, enquêtes, etc.) ; ce qui n’est pas trivial car il est admis qu’à tout instant, la population d’un pays est connue au mieux avec une précision de l’ordre de 2%. L’imprécision des conditions initiales est encore plus grande dans le cas du continent africain. Dans le rapport African Governance Report 2019 de la fondation du milliardaire anglo-soudanais Mo Ibrahim, on note que, seulement huit pays en Afrique sont dotés d’un dispositif fiable d’enregistrement des naissances. De plus, plusieurs pays africains n’ont effectué aucun recensement de population sur la dernière décennie. En l’occurrence, la République Démocratique du Congo n’a pas effectué de recensement de sa population depuis 30 ans. Avec de telles incertitudes sur les conditions initiales de l’exercice de projection démographique, on peut légitimement prendre avec beaucoup de pincettes les résultats. Par exemple, si l’on reprend les travaux de la Division de la Population des Nations Unies en 1994, ils prévoyaient 170 millions d’habitants en Iran en 2050 ; ceux de 2019 tablent sur 100 millions. Toutefois, l’analyse démographique n’est pas farfelue. Elle indique des tendances lourdes et les projections démographiques sur une ou deux décennies sont souvent justes en raison de l’inertie des populations humaines.

L’inanité des craintes d’inspiration néomalthusienne

Pour nombre d’experts, la croissance démographique africaine serait un obstacle au développement économique du continent. Pour eux, l’objectif de la croissance qui est la hausse du revenu par tête est, en effet, la maximisation d’une expression ayant au dénominateur le paramètre population ; ce qui justifie l’idée selon laquelle une hausse démographique agirait donc négativement sur le revenu moyen, c’est-à-dire le PIB par tête. C’est ainsi que l’ancien président du Nigeria, Goodluck Jonathan, au forum du think tank Dialogue of Civilizations Research Institute en octobre 2017, vient à dire que « si nous ne réduisons pas la taille de nos familles, notre pays continuera à souffrir de la pauvreté parce que les ressources disponibles ne pourront plus couvrir nos besoins ». Ce raisonnement est un sophisme : c’est le sophisme du gâteau fixe. L’accroissement démographique a fait partie intégrante du processus de développement dans les pays aujourd’hui économiquement avancés et riches. L’épisode du baby-boom juste après la Seconde Guerre mondiale est particulièrement illustratif. Il serait approximatif de considérer la croissance démographique de l’Europe au XIXe siècle comme ayant eu une influence déprimante sur le développement économique de cette dernière. La passivité de l’homme quand il rencontre des problèmes économiques liés aux ressources naturelles ne sera qu’un mythe malthusien. L’innovation est une fonction directe de l’effectif de la population. Cela nous rappelle la savante phrase du philosophe Jean Bodin : « il n’est de richesse que d’hommes ».  Il est évident que la croissance démographique constitue un défi important pour tous les Etats du monde et pour tous les pays d’Afrique subsaharienne en particulier (hausse des demandes et besoins de la collectivité, en termes d’infrastructures, de politiques publiques, d’éducation ou de santé par exemple). Mais, en dernière analyse, la croissance économique repose sur deux piliers : la démographie et la productivité. La démographie africaine est plutôt un atout pour le continent. Par exemple, d’après les projections de Renaissance Capital, banque d’investissements russe axée sur les marchés émergents, l’Afrique sera une économie de 29 000 milliards de dollars d’ici à 2050-2060, soit plus que le PIB combiné des États-Unis et de la zone euro en 2012. La structure de la population africaine est un atout indéniable. Elle est constituée en très grande majorité de jeunes avec un âge médian d’environ 19 ans. C’est une opportunité pour les fonds de pension, qui pourraient accumuler l’épargne de ces derniers pendant les 40 prochaines années sans avoir la pression des paiements que l’on observe dans les économies développées qui ont une population vieillissante. C’est un immense réservoir de capitaux à long terme pour le financement de l’économie réelle, notamment les infrastructures et le logement.

« Angoisse populationnelle » injustifiée

La hausse de la population africaine se transsubstantiera-t-elle en une « bombe migratoire » ? Telle est l’inquiétude des leaders européens ; à juste titre car le continent européen est distant de 14 kilomètres de l’Afrique au détroit de Gibraltar. Inutile inquiétude. En 2019, notre planète comptait 272 millions de migrants internationaux soit à peu près 3,2% de la population mondiale. La contribution de l’Afrique subsaharienne dans ce mouvement de déplacement mondial est de 8,7% seulement. De plus, 70% des migrants subsahariens restent sur le continent africain. Donc, loin des discours cafardeux des prophètes du « péril noir », la migration africaine est d’abord intracontinentale. Et « il n’existe pas de lien mécanique entre la croissance démographique et celle du taux de migration », Jean-Christophe Dumont, chef du département des migrations internationales à l’OCDE.

La meilleure méthode contraceptive c’est le développement économique

L’on pose souvent le postulat suivant : pour faire chuter à un rythme soutenu le niveau de fécondité des subsahariens, il faut initier une révolution contraceptive. Malheureusement, le taux d’utilisation des méthodes contraceptives est estimé à 26% en Afrique subsaharienne contre une moyenne de 75% dans les pays riches. La religion et la culture expliqueraient ce faible taux de contraception. Aussi, les centres médicaux, souvent situés à des centaines kilomètres des ménages, sont-ils en rupture de stock de contraceptifs de façon récurrente, décourageant ainsi certaines femmes désireuses de suivre un programme de contraception. Il est maintenant admis que la quasi-absence des assurances santé, vieillesse, chômage couplée à des revenus faibles et donc une capacité d’épargne des familles limitée conduit les personnes à compter sur la solidarité familiale. Les femmes nigériennes ont en moyenne 7 enfants, mais seulement 3 enfants seront encore en vie à l’âge adulte au moment où leurs parents seront dans l’incapacité de travailler en raison de leur âge. Ainsi, en l’absence de systèmes d’assurances santé et vieillesse performants, tout soutien financier ou matériel pour les parents ne pourra-t-il venir que de leurs enfants. Il est donc parfaitement rationnel que les ménages nigériens aient une fécondité élevée. La leçon à retenir est que la meilleure méthode contraceptive c’est le développement économique.

Nouveau Sommet Afrique-France : Il est temps de passer d’un mariage forcé à un mariage de raison !

Suite aux deux webinaires que nous avons organisés en mai et juin 2021 et auxquels nous avons convié le professeur Achille Mbembe afin qu’il nous parle de son travail de récolte des idées de la jeunesse africaine pour refonder les relations avec l’ancienne puissance coloniale, nous nous sommes rendus au Nouveau sommet Afrique-France qui s’est tenu à Montpellier le 8 octobre dernier. Le point d’orgue de la journée fut la discussion entre 11 jeunes femmes et hommes qualifiés de « pépites » qui ont contribué au rapport Mbembé et le président français Emmanuel Macron.

Quoiqu’on puisse en penser et en dire, ce sommet était assez inédit dans son format. C’est la première fois depuis 1973 qu’aucun chef d’État africain n’était invité et que la société civile ainsi que la jeunesse étaient mises à l’honneur. Il est naturel d’avoir des réserves et de critiquer ce sommet. La critique constructive est toujours salutaire aux fins d’amélioration. Mais nous voyons fleurir çà et là des critiques épidermiques de contempteurs à l’invective un peu facile. Comme l’a dit Cheikh Fall l’un des participants, la colère est compréhensible eu égard notamment au passif historique. Mais il importe de ne point céder à la tentation du procès d’intention.

Les jeunes ont interpellé le président Macron avec franchise et vigueur sur une série de points dont nous retiendrons l’essentiel.

– Il a été mis en exergue la nécessité de changer de narratif et de mettre fin à l’usage des terminologies sémantiques dévalorisantes et infantilisantes telles que l’aide au développement. Selon la formule du professeur Joseph Ki-Zerbo, « on ne développe pas, on se développe ». Les Africains se développeront par eux-mêmes à travers des partenariats sains et des initiatives co-construites dans l’interdépendance, certes, mais avant tout par leurs propres forces vives. Le président Macron a abondé dans le sens des jeunes en parlant d’investissement solidaire. Cela n’a pas été fait, mais puisque nous sommes sur le registre sémantique, nous pouvons interroger le terme même de sommet Afrique-France. Un seul pays ne peut pas prétendre à parler à un continent entier. Il apparaît donc judicieux de revoir cette expression. Par ailleurs, lorsque le président français dit qu’il aide le Mali, ce n’est pas inexact, mais cela ne reflète pas exactement la réalité. Il ne doit pas oublier dans le même temps que c’est l’intervention de l’OTAN en Libye ourdie par Nicolas Sarkozy avec la fortune que l’on sait, qui a accéléré la dégradation de la situation sécuritaire au Sahel. L’intervention militaire française vient donc corriger les errements d’une politique étrangère hasardeuse. Par ailleurs, en luttant contre les groupes djihadistes au Sahel, la France préserve également la sécurité de ses ressortissants sur le sol hexagonal.

– Les jeunes ont souligné la dissonance cognitive qui existe dans les discours et les actions des gouvernements français successifs. D’un côté, il y a les injonctions à la démocratie, la célébration de valeurs dites universelles ainsi que les leçons de morale. Et de l’autre, il y a la domination, l’exploitation, l’arrogance paternaliste, le racisme ainsi que la collaboration avec des autocrates qui répriment les velléités de liberté de leurs populations.

– Il a été mis en lumière l’importance d’assumer pleinement l’histoire et de nourrir les imaginaires.  Il faut « récurer la marmite » des relations entre la France et ses anciennes colonies et cela passe notamment par un travail sur l’histoire et la mémoire. On n’efface pas l’Histoire. On la regarde en face et on l’embrasse afin de ne pas reproduire les mêmes erreurs. Il importe de panser le passé afin de penser l’avenir. La traite négrière, la colonisation, la françafrique sont encore trop insuffisamment traitées au sein des manuels scolaires et enseignées aux enfants des deux rives de la méditerranée. Il est impérieux d’y remédier car les dénis de reconnaissance sont une source de frustration, d’humiliation et de colère. Le travail mémoriel passe également par la restitution des œuvres culturelles pillées pendant l’ère coloniale. La France a entamé une démarche en ce sens qu’il convient d’amplifier.

– La nécessité de sortir de l’asymétrie structurelle, de rééquilibrer les relations et de changer de paradigme a été mise en évidence. Cela passe notamment par la fin de l’ingérence dans les affaires africaines, la fin du soutien actif aux régimes dictatoriaux et l’arrêt des interventions militaires a fortiori lorsqu’elles ne sont pas sollicitées. Les bases militaires françaises en Afrique doivent devenir une relique de l’histoire. La question d’une réelle souveraineté monétaire a été soulevée à travers le rappel des revendications et des luttes populaires pour la fin du Franc CFA.

– Le président Emmanuel Macron a pris acte et annoncé qu’une série de mesures préconisées notamment par le rapport Mbembé seraient prises. L’on peut retenir la création d’un fonds d’innovation pour la démocratie visant à soutenir les acteurs du changement démocratique, la mise en place d’une maison des mondes africains et de la diaspora, le changement du nom de l’Agence française de développement (AFD) et de son fonctionnement…

Il va sans dire que le président Macron n’est pas exempt d’arrière-pensées. Comme l’écrit Jules Clarétie, « le désintéressement chez les gouvernants est aussi rare que la modestie ». Il est conscient de la perte d’influence de la France sur le continent qui ne cesse de croitre au profit d’autres acteurs. Il veut donc redéfinir sa stratégie.

– Certes, l’élection présidentielle qui se profile, et les velléités de séduction de l’électorat binational africain ne doivent pas être étrangères à ce projet de nouveau sommet.

– Certes, la société civile n’est pas en charge des politiques publiques, mais elle peut à travers sa mobilisation influencer les acteurs en charge de ces questions.

– Certes, le président Macron nous a fait une des pirouettes dont il a le secret en justifiant en même temps le pardon demandé aux Harkis et en refusant de le faire pour les crimes de la colonisation au motif que ce serait « trop facile », que ce serait une façon de se délier et de se « débarrasser » de l’histoire !! Demander pardon aux Harkis c’était donc « trop facile » et une façon de se « débarrasser de l’histoire » ? Il craint sans doute les réactions de son opinion publique et l’épineuse question de la réparation. Mais les Africains ne veulent pas tant une réparation financière qu’une réparation symbolique. Un apaisement des tourments mémoriels. À défaut de pardon, le président Macron a admis les responsabilités françaises dans le commerce triangulaire et le fait colonial aux côtés d’autres acteurs. Il a, en outre, reconnu une africanité de la France. Tout comme il existe une européanité de l’Afrique que l’on ne saurait nier puisque la colonisation entraine une interpénétration des cultures. L’acculturation est toutefois fortement inégalitaire et elle a encore des conséquences aujourd’hui tant sur les plans symbolique, psychologique (estime de soi) que politique et économique. Et ce tant en Afrique qu’au sein de l’Occident (discriminations).

– Certes, il y a des intérêts conséquents en jeu qu’ils soient stratégiques, géopolitiques, économiques, énergétiques, etc. Les forces de la conservation ne veulent pas du changement puisque la situation qui prévaut leur est bénéfique. Nous pensons aux potentats africains et à certains grands groupes industriels français à l’instar de celui de M. Bolloré ou de Total.

Il faut donc être lucide et garder à l’esprit qu’on ne change pas un système. On le force à changer. Il importe de n’être ni naïfs, ni de mauvaise foi, ni béats, ni intellectuellement malhonnêtes. Il faut sortir des postures victimaires et des critiques qui sourdent uniquement de la colère et des blessures du passé et du présent. Dans la démarche de refondation des relations entre la France et certains pays africains, il faut également se garder de sombrer dans l’écueil consistant à voiler la nudité des faits et les responsabilités africaines dans les maux de l’Afrique. L’Occident et la France ont une part ô combien importante, mais l’Afrique également. Si l’on veut parler sans fards, il faut le dire. Une maison divisée ne peut point subsister. La domination se perpétue car les divisions interafricaines perdurent.

Ne soyons ni attentistes, ni ingénus. La liberté ne se donne pas. Elle se conquiert. Comme l’a fort bien dit le capitaine Thomas Sankara, « seule la lutte libère ». Le salut de l’Afrique ne viendra pas d’ailleurs. Il viendra des Africains unis et de l’instauration d’un rapport de force sur le terrain, mais aussi dans le champ des idées. Il viendra d’une jeunesse panafricaine, éveillée et mobilisée. Il convient donc de saluer l’engagement des 11 participants au sommet qui sont les relais d’une jeunesse qui veut être actrice et vectrice de changement. Ce dernier est en marche et il est inexorable. Mention spéciale à Adelle Oyango, Adam Dicko et Ragnimwendé Eldaa Koama.

Enfin, nous sommes les héritiers d’une histoire brutale et d’un mariage forcé. À nous d’en faire un mariage de raison et formulons le vœu que nos enfants issus des deux rives de la Méditerranée finissent par en faire un mariage d’amour.

Les banques africaines à l’ère des règles prudentielles de Bâle III

La crise financière de 2007-2009 a mis en lumière les défaillances du système financier. En réponse, le Comité de Bâle pour la supervision du système financier a proposé un ensemble de mesures pour renforcer le dispositif de supervision du système financier. Ces mesures dites de Bâle III sont en cours de mise à œuvre à l’échelle mondiale, depuis 2015.

Spécifiquement, il est demandé aux banques de détenir plus de fonds propres qu’avant et suffisamment de liquidité pour être en mesure de répondre aux demandes liquidité en cas de crise sur une période d’au moins un mois ; et de limiter le risque de transformation. Bien que les pays africains de la zone Franc n’aient pas été touchés par la crise et qu’ils n’aient pas contribué activement à la conception de ces mesures[1], ils ont aussi pris le parti de les adopter. Toutefois, l’opportunité d’une telle démarche reste discutable. 

Que dit le nouveau Bâle III?

Le cadre prudentiel défini par les mesures de Bâle III vise à prévenir de nouvelles crises financières et à renforcer la résilience des banques vis-à-vis de potentielles futures crises. L’objectif est donc de maîtriser au mieux la prise de risques par les banques. Or, les banques de la zone Franc apparaissent, en majorité, saines et liquides. En UEMOA, par exemple, le ratio de solvabilité (fonds propres sur risques) se situe à environ 13%, un niveau largement supérieur à la norme de 8% qui était requise pour chaque établissement dans le dispositif prudentiel. Le coefficient de liquidité ressort à 75% contre 25 à 35% dans d’autres régions d’Afrique. Ce résultat tient de l’application stricte du dispositif prudentiel par les autorités bancaires, toujours hantées par les crises généralisées de liquidité et de solvabilité qui ont frappé les banques africaines jusqu’au milieu des années 1990. Cela pousse les banques à une grande prudence dans la conduite de leurs activités, préférant des placements sûrs et lucratifs comme les titres publics aux projets privés. Ainsi ne contribuent-elles pas suffisamment au financement de l’activité économique. En UEMOA, par exemple, le ratio crédit intérieur fourni par le secteur bancaire sur PIB s’établit à environ 25% dans la sous-région contre 78% en Afrique sub-saharienne et même 30% en moyenne parmi les PMA. Les crédits de court-terme, destinés à financer les besoins de trésorerie des entreprises, en constitue la majorité.

Dans ce contexte, un durcissement de la réglementation bancaire n’apparait pas forcément nécessaire. En effet, globalement, les banques de la zone ne montrent aucun signe de fébrilité, qui pourrait justifier ces nouvelles exigences. Leur mise en place pourrait potentiellement limiter la contribution des banques à l’économie à la mesure où une plus grande prudence est exigée des banques. Néanmoins, il convient de préciser que l’occurrence d’une telle situation tient aussi de l’environnement économique. Les travaux réalisés par les chercheurs spécialisés sur le secteur bancaire sur des pays fortement bancarisés et avec une contribution significative des banques au financement de l’activité, concluent que la mise en place de Bâle III ne devrait pas affecter significativement les crédits bancaires[2]. Ainsi, le risque de voir les crédits intérieurs à l’économie se réduire apparait substantiel car les économies de la zone sont marquées par une faible bancarisation et les banques estiment que les demandes de crédits pour des projets privés sont peu rentables et très risqués. Un approfondissement des mesures visant à renforcer l’inclusion financière et à favoriser le financement de l’activité économique par les banques devraient donc nécessairement accompagner ce processus de mise à niveau du dispositif prudentiel.

Une démarche utile

Cette évolution du cadre de supervision bancaire vient d’ailleurs servir ce dernier objectif. D’abord, parce qu’il permettra de redéfinir l’architecture du système bancaire dans la zone. Une réduction du nombre des acteurs est quasi-inévitable dans la mesure où tous les établissements ne pourront pas respecter les nouvelles normes, notamment celles portant sur les fonds propres. Finactu dans un rapport récent estimait à 1000 milliards les ressources que devront mobiliser les banques de la zone pour respecter les normes de solvabilité de Bâle, et indiquait que cela pourrait entrainer une disparition de certains acteurs du système bancaire dans les pays de la zone.

Les pays africains de la zone Franc concentrent 179 banques, soit 6 banques pour 1 million de personnes en CEMAC et 5 en UEMOA, sans que cela n’affecte les taux d’intérêt ou ne favorise la transmission effective de la politique monétaire et complexifie la supervision du système bancaire dans son ensemble. Un paysage bancaire plus concentré, bien que dommageable, serait néanmoins plus opportun dans le contexte des pays de la zone Franc où seulement une partie de la population a accès aux services bancaires. Cela permettrait d’assurer un meilleur contrôle et une mise en œuvre plus efficace de la politique monétaire par une raffermissement de la collaboration entre les Banques Centrales et les banques commerciales.

Ensuite, parce qu’en encourageant les banques à participer activement au financement de l’économie, notamment les PME, ces dernières s’exposent à des risques nouveaux que le dispositif prudentiel actuel ne suffirait pas à contenir. Dannon et Lobez (2014)[3] ont montré, pour le cas de l’UEMOA, que si les banques de cette zone, apparaissent aujourd’hui globalement saines, elles prennent de plus en plus des participations sur des actifs risqués qui pourraient à terme entraîner une crise financière sévère pour la zone. Dans un tel contexte, le passage aux normes de Bâle III pour la supervision des banques dans les pays de la zone Franc constitue une démarche qui va approfondir et garantir la stabilité et la solvabilité du système bancaire dans la zone. 

Somme toute, l’évolution du dispositif prudentiel dans les pays de la zone Franc n’apparait pas nécessaire. Cependant, elle est utile. Elle va permettre d’assurer une meilleure supervision du système bancaire aussi bien en ce qui concerne son développement (expansion) que sur ses activités[4]. Toutefois, il est nécessaire d’accompagner ce processus par un approfondissement des politiques visant le développement de l’inclusion financière et à accroître la contribution des banques à l’économie.


[1] Seul l’Afrique du Sud est membre du Comité de Bale

[2] Ryan Banerjee and Hitoshi Mio (2018). « The Impact of Liquidity Regulation on Banks.” Journal of Financial Intermediation 35.

[3] Pascal H. Dannon et Frédéric Lobez (2014). La régulation bancaire dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine est-elle efficace ? Revue d’économie financière 116 : 279-304

[4] Pour rappel, le taux de banalisation dans les pays africains reste faible, en moyenne autour de 10%.

Wilfrid Lauriano Do Rego : « Nos entrepreneurs seront les nouveaux ambassadeurs de la France en Afrique »

En août 2017, le Président français, Emmanuel Macron, a créé un Conseil Présidentiel pour l’Afrique (CPA) auquel il a attribué la mission de se rapprocher des diasporas africaines via la société civile et de donner un nouveau visage aux relations entre la France et l’Afrique. Véritable outil de soft power, le CPA a achevé le 5 février une tournée en France dédiée à l’Entreprenariat. Il y a dévoilé de nouvelles mesures d’accompagnement des entrepreneurs désirant investir en Afrique mais aussi les résultats d’un sondage inquiétant sur l’intégration de la diaspora africaine en France.

Dans cet entretien accordé à l’Afrique des Idées, le coordonnateur de ce Conseil, Wilfrid Lauriano Do Rego, revient sur ce malaise profond qui traverse la diaspora et brandit la carte de l’entreprenariat pour y remédier. Nommé en 2019, en succession de Jules Armand Aniambossou, ce franco-béninois de 61 ans est actuellement un des acteurs de la politique africaine d’Emmanuel Macron. Membre de l’influent Club du XXIème siècle – un think tank select qui vise à pro­mouvoir la diversité dans la société française – Wilfrid Lauriano Do Rego est également Président du conseil de surveillance du cabinet d’audit KPMG France où il a acquis une longue expérience dans les secteurs de l’énergie et des infrastructures.

L’Afrique des Idées : Selon un sondage que vous avez commandé au cabinet Opinionway, 73% des membres de la diaspora africaine affirment que l’égalité des chances n’est pas respectée en France. Vous attendiez-vous à ce résultat ?

Wilfrid Lauriano Do Rego : En toute sincérité, non. Je savais que ce sentiment existait mais je ne pensais pas qu’il serait de cette ampleur. Le plus surprenant pour moi est que la diaspora africaine place l’inégalité des chances bien avant l’éducation et l’emploi qui sont, comme vous savez, des sujets majeurs pour la population française. La diaspora interrogée dans le cadre de cette étude voulait montrer qu’elle n’avait pas les mêmes chances de compétir que le reste des Français. Elle nous met face à un très grand malaise, mais elle nous montre aussi l’existence de leviers d’amélioration.

Lesquels ?

Au sein du CPA, nous sommes convaincus que le remède à ce malaise est l’entreprenariat. Les différents porteurs de projets que nous avons pu rencontrer durant cette tournée en France ont relevé trois obstacles qui les empêchaient de saisir leur chance et d’initier leurs propres projets : la formation, le mentoring et le financement. Nous leur avons proposé sept solutions très concrètes. Aider l’entrepreneuriat, c’est œuvrer pour l’égalité des chances.

Avant d’arriver aux solutions, comment comprendre que ce sentiment d’inégalité des chances en France soit aussi important chez la diaspora africaine alors que 54% de cette dernière se dit satisfaite de sa position sociale ?

Certes, les membres de la diaspora africaine s’inquiètent des inégalités dans notre société mais en même temps ils acceptent l’existence de leviers d’amélioration comme l’éducation. Je tiens à rappeler que 75% des sondés estiment que la relation entre la France et le continent africain est une chance et qu’ils sont prêts à se lancer dans des projets d’entreprenariat en lien avec le continent. Donc, quelque part, nous sommes face à une inquiétude mais aussi à des pistes de solutions.

Près de 54% des personnes interrogées dans le cadre de ce sondage disent ne pas appartenir à la diaspora africaine. Comment peut-on faire partie d’une diaspora et ne pas l’assumer ?

C’est toute l’ambiguité du terme « diaspora ». Ceux qui réussissent et qui sont d’origine étrangère ont peut-être le sentiment qu’on veut les ramener en arrière en leur parlant de leurs origines. Certains refusent cette notion d’appartenance. Le sujet que vous soulevez est très complexe. La définition de la diaspora reste, à mon sens, liée à l’histoire de chacun. Elle invoque l’acceptation ou non de ses propres origines, l’appartenance à la première, deuxième ou troisième génération, la tranche d’âge…Durant ce Tour de France de l’Entreprenariat, j’ai personnellement relevé trois types d’audiences : des entrepreneurs qui ne voulaient pas parler de diaspora parce qu’ils se pensaient uniquement français. D’autres qui étaient preneurs de toutes les pistes d’intégration et puis une troisième tranche qui ne voulait pas parler d’Afrique mais préférait trouver son chemin ici en France. Tout cela pour vous dire qu’il n’y a pas une seule diaspora, mais plusieurs.

Cette ambiguïté ne convoque-t-elle pas le débat crispé sur les identités qui a lieu actuellement en France ?

Tout à fait. Je pense que cette notion de diaspora est complétement liée à l’identité. Certains vous diront qu’ils sont français tout court. D’autres se voient français mais d’origine africaine.

Les trois quarts des sondés déclarent ne pas envoyer d’argent en Afrique alors que les transferts de la diaspora africaine vers leur continent – près de 10 milliards d’euros en 2019 – dépassent de loin les aides au développement. Comment expliquez-vous cette contradiction ?

Cela est surprenant en effet. Il me semblait que la solidarité de la diaspora africaine était beaucoup plus forte. Pendant cette période de la Covid-19, nous avons tous remarqué que nos concitoyens d’origine africaine s’étaient mobilisés pour aider leurs familles en Afrique. Ce qui me pousse à dire que ce chiffre a été peut-être focalisé sur les transferts d’argent directs et ne prend pas en compte les pistes indirectes d’envoi d’argent (ndlr : remise en espèce via des proches)

Vous disiez tout à l’heure que le Tour de France de l’Entreprenariat a débouché sur sept solutions concrètes. Comment comptez-vous les implémenter ?

En effet, durant notre tournée, nous avons pu percevoir combien l’entreprenariat est l’enseignement le plus précieux. Il existe un potentiel d’innovation encore inexploité chez nos jeunes et, pour le mettre en valeur, nous allons nous adjoindre le soutien de grands partenaires français telsBPI France, l’Agence Française de Développement, Business France et Expertise France.

Quant aux solutions que nous mettons en place, elles sont au nombre de sept :

-Solution 1 :  Deuxième phase du Programme MEETAfrica pour les jeunes entrepreneurs.

– Solution 2 : « PASS Africa », un parcours unique dédié aux entrepreneurs plus matures.
– Solution 3 :  Créer la communauté « PASS Africa / EuroQuity ».

– Solution 4 : Application web CPA pour l’entrepreneuriat des diasporas.
– Solution 5 : Valoriser les diasporas dans le programme « Entrepreneuriat pour tous ».
– Solution 6 : Nouveau programme « Talents en commun » pour les experts de l’action publique.
– Solution 7 : Le Chèque Relance V.I.E pour la mobilité des jeunes professionnels en Afrique.

Chaque pays africain a sa propre politique d’entreprenariat et d’émergence industrielle. Avez-vous confronté vos ambitions avec la réalité des marchés cibles en Afrique ?

Nous ne sommes que des catalyseurs. C’est aux entrepreneurs d’étudier la faisabilité de leurs projets dans les marchés cibles et de nous convaincre de la pertinence de leurs choix. Ils y sont d’ailleurs obligés. Sans une étude de marché convaincante, aucun projet ne pourra être financé. Il faut garder à l’esprit que nous ne sommes pas dans une logique de dons ou de subventions. Les projets doivent tenir la route. Maintenant, au cas où les candidats au financement présentent des projets incomplets, nous nous engageons à les accompagner jusqu’à ce qu’ils arrivent à livrer des projets viables.

Le CPA veut-il faire de ces nouveaux entrepreneurs les ambassadeurs de la France en Afrique ?

Oui. Ces entrepreneurs seront mis aux avant-gardes dans la relation entre la France et l’Afrique. Le Président Emmanuel Macron s’est engagé à développer de nouveaux liens avec l’Afrique par le prisme de la société civile et de l’entreprenariat.

A un an de la présidentielle en France, quel bilan faites-vous de l’action du CPA ?

Le Conseil Présidentiel pour l’Afrique (CPA) a été fondé par le Président, Emmanuel Macron, en août 2017 pour véhiculer une nouvelle vision de la politique extérieure de la France envers l’Afrique. Il réunit des personnalités issues de la société civile qui croient à la puissance de l’entreprenariat dans le développement du continent. Depuis cette date, le CPA a accompagné des chantiers majeurs comme la restitution des biens culturels en Afrique, la réforme du franc CFA et, tout récemment, le Tour de France de l’Entreprenariat. Le 5 février dernier, pour souligner encore plus son engagement africain, le Président Macron a clôturé la dernière étape de ce Tour en présence de deux ministres : Mme Élisabeth Moreno, ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances, et de Franck Riester, ministre délégué, chargé du Commerce extérieur et de l’Attractivité.

Quel est le chantier qui vous tient à cœur et que vous auriez aimé mener au sein du CPA ?

En toute franchise, c’est l’accès de la diaspora africaine à l’espace public. Le sondage sur les diasporas africaines a montré que 80 % des personnes interrogées ne se sentent pas représentées dans l’espace public français (médias, fonction publique, élus…). Remédier à cette situation permettrait à la population africaine qui se sent marginalisée de se regarder autrement. Une plus grande visibilité des Africains dans nos espaces publics abolirait les clichés et permettrait de voir ces derniers dans des postures de réussite et de challenge.

BENIN: Point d’entreprenariat sans une réelle politique d’incitation !

Il est une réalité indiscutable au Bénin : le secteur privé est sous-financé. En effet, le crédit intérieur fourni au secteur privé représente 17% du PIB du Bénin en 2019. A titre de comparaison, ce chiffre est de 87% au Maroc, 140% en Afrique du Sud, 86% en Tunisie, 72% en Namibie. Le constat est établi : les entrepreneurs au Bénin ne sont pas suffisamment financés. A la suite de cette observation, il y a un désir naturel de recherche de causes : « Tout ce qui naît, naît nécessairement d’une cause », aphorisme axiomatique proclamé par Platon dans le Timée. Les « circonstances causales » qui conduisent au fait souligné ci-dessus sont sans doute nombreuses et diverses (la défaillance du système légal de droits de propriété, les conditions des prêts bancaires, la mauvaise perception du risque, etc…). Mais, je veux monter en épingle un axe du terrain causal qui a trait à la fonction même de l’entrepreneur. Il va donc falloir expliciter (succinctement) le rôle de l’entrepreneur dans une économie. 

Le genre humain, dans l’exercice de son conatus, oscille entre besoins et satisfactions. S’il n’y a besoin d’effort pour répondre au besoin, la satisfaction est, en quelque sorte, gratuite. Mais, bien souvent, la satisfaction est onéreuse en ce sens qu’elle requiert de l’effort, de la peine pour avoir cours. Par exemple, tout homme a besoin de manger et, pour cela, doit employer la force de ses bras soit directement en cultivant des aliments soit indirectement sous forme d’unités monétaires : la satisfaction est, dans ce cas, onéreuse. Et c’est là qu’intervient un personnage curieux qu’on appelle entrepreneur. Ce dernier passe son temps à se demander comment rendre moins onéreuses les satisfactions des hommes. Dit autrement, l’entrepreneur cherche à rendre service à ses semblables en appliquant ses facultés aux choses. C’est dans ce sens qu’il faut entendre le « Nous voulons rendre le monde meilleur » des grands entrepreneurs de la planète. Il s’ensuit que, par sa fonction, l’entrepreneur est la source de la croissance économique. Pour bien remplir son rôle, l’entrepreneur a besoin la plupart du temps de capital (des machines, de l’argent, etc…) pour développer son idée. Mais, il ne passe à l’action qu’après un calcul économique. Tout entrepreneur a des coûts certains (ou maîtrisables) et des revenus incertains (espérés). Donc pour qu’il passe à l’action, il faut que le coût du capital soit inférieur à la rentabilité espérée du capital ; autrement c’est la faillite assurée. Une fois ce principe énoncé, je peux revenir à la situation du Bénin afin de déterminer approximativement la valeur des deux variables (coût du capital et rentabilité du capital).

Que le lecteur veuille bien considérer le graphique suivant.

Le coût du capital c’est le taux d’intérêt des crédits accordés par les institutions financières. Au Bénin, le taux d’intérêt moyen des crédits aux entreprises individuelles varie, depuis 2012, entre 11% et 10%, celui aux TPE, PME et grandes entreprises varie entre 9% et 7%. Il nous faut déterminer maintenant la rentabilité moyenne du capital employé par les entreprises au Bénin qui doit être normalement bien supérieur au coût du capital. C’est là que je me heurte à l’absence de données fiables (un grand merci d’avance au lecteur qui pourra me faire suivre les données sur la RMCI au Bénin).

Afin de dépasser cet obstacle, je fais l’hypothèse suivante : la rentabilité moyenne du capital investi au Bénin est strictement inférieure à celle du Royaume-Uni (soit dit en passant, je pourrais prendre les Etats Unis pour l’exemple). Hypothèse raisonnable. Car, le Royaume-Uni possède les meilleures universités du monde (donc un capital humain extraordinaire), les meilleures infrastructures, ses entreprises sont les mieux gérées au monde, etc. Au Royaume-Uni, la rentabilité moyenne du capital investi pour les entreprises non financières (qui mesure l’efficacité de l’utilisation de l’ensemble des capitaux investis) varie entre 12% et 13% depuis 2011. Cela signifie que pour 100 livres sterling investis au Royaume-Uni l’on gagne en moyenne 12 livres sterling comme profits (bien sûr, cette moyenne cache les disparités entre les différents secteurs de l’économie, entre les différentes villes, etc.). Pour le même capital investi au Bénin, l’on est sûr de gagner en moyenne moins de 12 livres sterling en sachant que si le capital investi provient d’un crédit bancaire, celui-ci coûte en moyenne 11 livres sterling pour une entreprise individuelle au Bénin. La marge est alors très mince pour l’entrepreneur. La règle « il faut que le coût du capital soit inférieur à la rentabilité du capital » est à peine vérifiée au Bénin ; ce qui n’est pas une bonne nouvelle. Car les entrepreneurs, dans ce contexte, ne vont pas passer à l’action : ça, c’est ce qu’on voit. Ce qu’on ne voit pas, ce sont les milliers d’emplois que ces entrepreneurs auraient pu créer, c’est leur contribution à la croissance économique du pays qui s’évapore, c’est le bien-être collectif qui est sapé. 

Eu égard à ce qui précède, il ressort que le cadre global au Bénin ne donne pas suffisamment d’incitations à l’endroit de l’entrepreneur. Au sein d’une économie, la création de richesse est directement liée au stock de capital dont l’évolution est motivée par la profitabilité des investissements, elle-même fonction de la rentabilité du capital et du taux d’intérêt réel.

Il urge d’améliorer la situation des entrepreneurs au Bénin en diminuant le coût du capital, le taux d’intérêt réel des crédits accordés aux entreprises. Ce serait un bon signal envoyé à ceux qui ont l’étincelle divine de la création, c’est-à-dire les entrepreneurs.

Avec la Zlecaf, c’est le rêve du panafricanisme qui prend forme !

1er Janvier 2021. La Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) entre officiellement en vigueur. Le traité instaurant la Zlecaf vise l’accroissement du commerce intra-africain en éliminant, d’ici 15 ans au maximum, 90% des taxes douanières sur les biens et les services. En effet, les exportations intra-africaines représentaient 16,6% des exportations totales en 2017, contre 68% en Europe et 59% en Asie. La Zlecaf représente potentiellement la plus vaste zone de libre-échange au monde avec 1,2 milliard de personnes et un produit intérieur brut combiné de 2500 milliards de dollars américains et constitue une étape importante vers la réalisation de l’Agenda 2063 de l’Union africaine. A cette date, 34 pays ont déjà ratifié le traité de la Zlecaf. Il existe encore des points de négociation en cours à savoir :  la détermination des offres tarifaires (les calendriers de baisses des droits de douane et les catégories de produits concernés) et le consensus autour de la règle d’origine (le niveau de la part africaine contenue dans un produit manufacturé).

L’idée fondamentale de la Zlecaf est à saluer. J’ai déjà démontré l’importance de la Zlecaf dans la réponse à long terme à la crise de la Covid-19 dans ce billet pour Jeune Afrique. Mais, cette démonstration souffre peut-être d’une faible amplitude explicative. Doit-on, pour ce faire, convoquer des modèles macroéconomiques complexes, des théories économiques comme celle de l’endogénéité des cycles économiques ou autres savants outils ? Je crois que le bon sens praxéologique suffira très largement.

La proposition  « L’échange est le socle des sociétés » ne peut souffrir de quelque débat. Même, l’état de nature rousseauiste ou hobbésien, qui n’est pas plus qu’une fiction intellectuelle que Daniel Defoe n’a même pas pu reproduire dans Robinson Crusoé en 1719, ne peut liquider la valeur de la proposition ci-dessus. Cette vérité est tellement ancrée dans nos habitudes que nous n’y faisons plus attention. Rousseau avait bien raison quand il disait : « il faut beaucoup de philosophie pour observer les faits qui sont trop près de nous ».

Prenons un homme, soudeur vivant à Cotonou au Bénin. En se levant tous les jours, il s’habille. N’ayant pas le talent de confectionnement de vêtements, il est obligé de payer son vêtement chez un marchand. Ce dernier s’est approvisionné chez des tailleurs-couturiers togolais qui utilisent des tissus provenant des usines de textile d’Ethiopie employant du coton malien. Pour que le coton malien parvienne à l’usine de textile éthiopienne, il a fallu que des terres aient été défrichées, labourées et ensemencées, que le coton ait été récolté, que des spécialistes de la logistique acheminassent le coton. Avec son premier geste de la journée (s’habiller), cet homme a mobilisé une centaine, un millier de personnes, une quantité inouïe de travail humain. De plus, il ne passera pas sa journée sans employer un peu d’huile, un peu de pain, un de peu sucre, un peu de tomates, etc. Je laisse le lecteur remonter le fil de la chaîne de fabrication de ces biens. A son tour, cet homme soudera des machines qui seront employées peut-être en Côte d’Ivoire, en Tanzanie ou au Maroc. Inutile pour moi de dérouler toutes les éventualités. Ce que je veux dire via l’exemple ci-dessus est : Les hommes travaillent les uns pour les autres et, donc, échangent. C’est l’échange qui permet aux hommes de tirer leurs satisfactions de la société sans en payer la peine équivalente. Il faut donc faciliter les échanges : c’est l’ambition de la Zlecaf.

Contre les échanges se dressent les fleuves, les cours d’eau, le désert et autres obstacles ejusdem farinae. Mais il y a aussi malheureusement des obstacles non naturels (tarifs douaniers, réglementations, etc). Les gouvernements africains, d’un côté, dépensent des fortunes pour faire des infrastructures aux frontières afin de faciliter les échanges inter-pays et, de l’autre côté, dressent des barrières artificielles contre l’échange. Il est des économistes qui soulignent que la Zlecaf va dissoudre les recettes issues de la fiscalité de porte (les droits de douane). Ils ont raison et c’est une bonne nouvelle : les nations en seront riches d’autant. La Banque mondiale a montré que la Zlecaf pourrait accroître le revenu régional de 7 %, soit 450 milliards de dollars de plus, et sortir 30 millions de personnes de l’extrême pauvreté d’ici 2035. Je crois qu’il existe plein de bienfaits que nous ne pouvons anticiper. Entre, l’entrepreneur marocain qui, riche désormais d’un marché d’un milliard d’individus, va accroître sa production, le consommateur bostwanais qui va désormais payer certains produits de consommation moins chers disposant ainsi d’un pouvoir d’achat supplémentaire qu’il peut investir et l’entrepreneur en réserve qui lancera son activité tant le signal envoyé par le marché est positif, je crois que les vertus de la Zlecaf ne peuvent être, toutes, anticipées.

Les phénomènes économiques se résolvent dans l’échange. C’est l’enseignement qui sous-tend l’idée de la Zlecaf. Que les pays africains qui hésitent encore à ratifier cet accord commercial soient rassurés ; ils en tireront bénéfice et satisfaction. Par ailleurs, la Zlecaf donne une occasion unique à l’Afrique de démanteler sa structure économique coloniale au moyen du développement industriel. Sur le plan symbolique, c’est le rêve du panafricanisme qui prend forme ; plus exactement, le panafricanisme houphouëtiste ou senghorien – celui de Kwame Nkrumah ou Ahmed Ben Bella restant un repère placé à l’horizon.

Africains et amis de l’Afrique, saluons cette initiative. Espérons que la mise en œuvre de la Zlecaf soit concrète sur le terrain.

La cause de la pauvreté en Afrique est aussi liée à l’absence de droits de propriété

Que l’Afrique soit relativement moins touchée sur le plan sanitaire par la crise de la Covid-19, voilà qui est une évidence empirique. Mais, il est une conséquence de la crise sanitaro-économique en Afrique qui ne devrait échapper à personne : la hausse de la pauvreté. En cela, la crise a été à la fois un révélateur et un booster du niveau de paupérisation des masses. Les mesures de restriction des libertés dans le cadre de la lutte contre la pandémie vont précipiter 40 à 60 millions de personnes supplémentaires dans l’extrême pauvreté (vivant avec moins de 1,90 dollar US par jour). Que diable est-il si difficile de renvoyer l’extrême pauvreté dans les lits de l’histoire en Afrique?

Face à la pauvreté, la communauté internationale n’est pas restée les bras croisés. Depuis le milieu des années 80, de nombreux programmes de lutte contre la pauvreté émanant des Etats ou des organismes internationaux ont fait florès. Les pays riches ont transféré au continent africain plus de 1000 milliards de dollars US en 50 ans sous forme d’aide au développement. Malgré le « pognon de dingue » engagé, les taux de pauvreté dans plusieurs pays africains demeurent à deux chiffres et sont les plus élevés du monde. Le nombre de pauvres en Afrique est passé de 278 millions en 1990 à 413 millions en 2015. Le revenu réel par habitant n’a été multiplié que par 1,7 depuis 1990 (depuis 30 ans !). De deux choses l’une : soit le raisonnement linéaire qui consiste à transférer des ressources (souvent, financières) des pays riches vers les pays pauvres n’a pas été poussé à l’extrême pour résoudre la question de la pauvreté, soit la cause du mal est endogène. J’avoue être séduit par le second diagnostic tant le premier ressemble à la situation des médecins de Molière répétant: “Le poumon vous dis-je, le poumon”.

Je veux ici dire qu’il n’y a, en réalité, pas de pauvres, il n’y a que des écosystèmes pauvres. La preuve est donnée par les jeunes africains qui traversent la Méditerranée pour rejoindre l’Europe. Ces jeunes, considérés comme pauvres dans leur pays d’origine, réussissent à s’offrir une vie meilleure en Europe au point de réaliser des transferts d’argent vers leur pays de provenance. La pauvreté, as such, n’est pas une situation de pénuries objectives mais plutôt une absence de conditions et de préalables spécifiques. Elle résulte du fait que les économies africaines ne produisent pas de capital. Le capital est concept intangible qui prend corps à travers un système formel de droits de propriété. Or, dans la plupart des pays africains, il n’est aucun système de droits de propriété efficace et accessible. Selon le laboratoire d’idées The Heritage Foundation, sur les 50 pays les moins notés en matière de droits de propriété, plus de la moitié se trouve en Afrique. Dans les zones rurales de l’Afrique de l’Ouest, moins de 10% des terres sont immatriculées.

En absence de droits de propriété, les individus ne peuvent utiliser leurs biens comme un capital productif par exemple comme collatéral d’un prêt bancaire pour créer une entreprise. Les actifs de la plupart des africains constituent ce que l’économiste Hernando De Soto appelle le “capital mort”.  En 2000, De Soto a souligné que la valeur du “capital mort” détenu sous forme immobilière est de 580 milliards de dollars US. Autant de capital improductif ! Le miracle rwandais, souvent évoqué, a démarré en 2003 par des réformes visant à définir et protéger les droits de propriété avec une simplification des procédures pour créer une entreprise. Résultat, le Rwanda est devenu le 38e pays au monde où il est le plus facile de faire des affaires.

Ceux que nous appelons « pauvres » sont des gens qui possèdent du capital sous forme non-productive et constituent une armée de réserve d’entrepreneurs. Le socle du capitalisme réside dans l’existence d’un système juridique de la propriété (donc un état de droit). Le rendement marginal des politiques économiques en Afrique (nationalisations, monnaie avec régime de change fixe ou flexible, privatisations) restera désespérément décroissant tant qu’il n’y aura pas de régime de propriété efficace et accessible dans les pays africains. C’est l’absence de système juridique de la propriété qui constitue le terreau de la pauvreté en Afrique.