La place de l’Afrique dans les chaînes de valeur mondiales

Les théories économiques se sont toujours penchées sur l’origine de la richesse des nations et ont mené dans ce sens des réflexions afin de proposer des voies pour leur prospérité. C’est ainsi que le père de la science économique moderne Adam Smith proposait dans son ouvrage « Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations » publié en 1776, la division du travail qui stipule en partant de la manufacture d’épingles que : chaque nation devrait se spécialiser dans la production du bien pour lequel elle détient un avantage absolu. Cette approche bien que novatrice dans l’analyse économique présente le désavantage d’exclure de la sphère économique certains peuples n’ayant pas une suprématie dans la production d’un bien. Par ailleurs, un autre classique David Ricardo viendra corriger cette limite et renforcer cette pensée en proposant la théorie des avantages comparatifs qui prône la spécialisation des nations dans la production du bien pour lequel ils ont un avantage comparatif. A la lumière de ce qui précède l’on pourrait dire que tous les continents devraient se spécialiser sur les biens dont ils ont un avantage comparatif. La contextualisation de cette pensée nous suggère d’analyser les chaines de valeur mondiales, lesquelles chaines de valeur « sont le fait d’entreprises qui optimisent leurs stratégies d’approvisionnement en séparant les stades de production».[1] Cette analyse est d’autant plus motivée par la contribution importante du commerce en termes de valeur ajoutée dans les PIB nationaux (30 % dans les pays en voie de développement et 18% dans les pays développés en moyenne)[2] et que les chaines de valeur mondiales ont une incidence sur l’emploi et les niveaux de revenu[3].

Les pays africains quoiqu’étant les grands fournisseurs de matières premières participent à hauteur de 2 à 3 %[4] du commerce mondial. Ce qui rend pertinent d’examiner leur place dans les chaines de valeur mondiales en vue de déceler les facteurs explicatifs de ce paradoxe. En d’autres termes dans quelles mesures le continent africain présente un avantage comparatif dans les secteurs d’activité et quelles peuvent être les blocages qui freinent sa participation au commerce international ? Quelles peuvent également être les pistes à explorer pour une meilleure participation du continent dans les chaines de valeur mondiales ? Dans la suite, il s’agira d’abord de mettre en exergue les opportunités qui s’offrent aux pays africains pour une contribution importante dans le commerce international. Il sera ensuite question de convoquer ses faiblesses dans les CVM avant d’examiner enfin les facteurs qui permettraient au continent de redynamiser ces échanges internationaux pour une meilleure place dans les chaines de valeurs mondiales.

  • Les forces de l’Afrique pour intensifier sa part dans les échanges mondiaux

Le continent africain regorge de potentialités énormes du fait de la richesse de son sous-sol. Il dispose, en effet, d’une dotation généreuse en ressources naturelles. A lui seul, il détient 97% des réserves mondiales de cuivre, 80% de coltan, 50% de cobalt, 57% d’or, 49% de platine, 60% de diamants; sans compter les nouvelles découvertes de ressources énergétiques telles que le pétrole et l’uranium ( et le phosphate) dont ses parts sont déjà respectivement de 14% et 23% des réserves mondiales[5].

Cette richesse naturelle du continent devrait lui permettre de décoller économiquement. C’est dans cet ordre d’idées que l’ancien économiste en chef de la Banque mondiale JUSTIN YIFU LIN affirmait dans un entretien publié le 10. 02. 2014 sur le site d’information SENEPLUS ECONOMIE que « L’Afrique dispose de tous les atouts pour réaliser un développement économique similaire à celui de la Chine ». En effet, cette déclaration quoiqu’elle semblerait flatteuse ne devrait empêcher d’en déceler la quintessence si l’on sait que la Chine est aujourd’hui l’usine du monde du fait de ses exportations estimées à 2,487 milliards de dollars US courant en 2018 selon les données de la Banque mondiale[6] et donc par ricochet, une participation intensive au commerce international.  Cette comparaison entre l’Afrique et la Chine suggère les avantages que le continent africain pourrait avoir sur les chaines de valeur mondiales. En effet, disposant d’un avantage comparatif en termes de ressources naturelles, l’Afrique est en phase d’accroitre ses parts dans le commerce international avec l’implantation des multinationales qui y trouvent leur matière première en abondance et à des couts réduits.

L’autre force des pays africains dans les chaines de valeur mondiales est la disponibilité de sa main d’œuvre et à bon marché[7]. Jadis, les entreprises se ruaient vers l’Asie en général et la Chine en particulier pour bénéficier de la disponibilité de sa main d’œuvre avec des rémunérations relativement faibles. Aujourd’hui, avec la revalorisation des salaires, le déficit de main d’œuvre et les politiques démographiques, ces conditions de facilité sont réduites en Chine. A ce stade, l’Afrique demeure une destination privilégiée pour les multinationales dans la mesure où le continent offre ces opportunités aux entreprises. Ce qui permet au continent d’être dans une optique d’accroissement de son poids dans les échanges internationaux.

Toutefois, malgré cette tendance haussière à la participation des pays africains aux chaines de valeur mondiales et leur volonté de plus en plus affichée et réaffirmée, il convient de signaler que le continent africain rencontre des difficultés dans l’élaboration de stratégies pour intensifier sa contribution aux chaines de valeur mondiales.

  •            Les faiblesses de l’Afrique dans les CVM

Les difficultés rencontrées par le continent africain dans les CVM sont nombreuses :

La première difficulté réside dans le manque de formation de sa jeunesse, si bien que quelque avance que le continent prend sur les autres en matières de disponibilité de la main d’œuvre, il est aussitôt devancé en termes de productivité par le personnel qualifié des autres continents. En effet, un tiers de la jeunesse[8] en Afrique subsaharienne n’a pas achevé son éducation primaire, ce qui compromet toute éventualité de formation qualifiante. Ce faible taux de formation rend difficile le respect des normes internationales et donc de s’adapter aux chaines de valeur mondiales. Ce qui a pour conséquence directe de freiner ou du moins d’amoindrir la pénétration des produits africains dans les marchés internationaux. Aussi, faudrait-il noter la faible participation des entreprises locales dans les échanges internationaux. Ces deux facteurs à savoir le manque de formation de la main d’œuvre et la faible participation des entreprises locales africaines combinés aux technologies peu adaptées fragilisent la position des Etats africains dans les CVM en ce sens que leur production en termes de valeur ajoutée demeure marginale.

La deuxième préoccupation demeure l’insuffisance d’infrastructures viables qui, ne favorise pas la libre circulation des personnes et des biens au sein du continent. Or les CVM supposent des déplacements fréquents du fait de la spécialisation et de la division des tâches. Mais ces déplacements sont compliqués par la mauvaise qualité des routes. A cela s’ajoute les barrières tarifaires et non tarifaires assez conséquentes. En effet, on peut lire à la page 23 du livre de Harry G BROADMAN intitulé la Route de la soie en Afrique : « Une entreprise chinoise en Afrique du Sud estime qu’envoyer des produits de l’Angola vers l’Afrique du Sud est aussi coûteux que de les expédier en Chine ». Outre ces barrières, on peut noter le niveau de corruption qui gangrène les efforts africains dans la participation aux CVM.

Le troisième obstacle que rencontre les pays africains dans leur élan pour un meilleur engagement dans les CVM reste l’environnement des affaires peu favorable.  En effet, selon le classement du Doing Business de 2020, seuls deux pays africains sont dans le top 50. Il s’agit de l’ile Maurice qui occupe le 13iém rang mondial et du Rwanda qui occupe la 38ième place. Ceci traduit la difficulté de la mise en œuvre des CVM qui se manifeste par une fiscalité élevée, des difficultés d’installation des entreprises avec des retards dans le raccordement en électricité et en eau et des problèmes de sécurité dus à la fréquence de contestations sociale et/ou politique. Cet environnement hostile ne favorise pas l’implantation des investisseurs étrangers sur le continent. Il réduit les capacités d’attraction d’investissement des pays et mine par ailleurs leur pénétration dans les CVM.

Ces trois freins à la facilitation de sa contribution dans les CVM précités, ne sont en fait que le reflet des problèmes de transformations structurelles que connait le continent. En effet, une participation massive au commerce international nécessite une organisation sophistiquée allant de la disponibilité de la main d’œuvre qualifiée à l’encadrement étatique par la mise en œuvre d’un environnement favorable en passant par des infrastructures viables et un engagement considérable des privés locaux. Vu l’ampleur du chantier, le continent a manifestement du chemin à faire pour se tailler une place de choix dans les CVM et l’espoir de l’y voir émerger semble se dissiper. Toutefois, l’heure n’est justement pas au découragement mais au recensement et à l’exploration de pistes susceptibles de mener le continent au cœur des échanges internationaux.

  •  Quelques pistes en faveur de l’Afrique dans les chaines de valeur mondiales

Le nœud du principal problème du continent africain dans sa participation aux CVM étant décelé à savoir la transformation structurelle, le continent doit se donner les moyens d’y parvenir. Celle-ci passe par la formation de la jeunesse pour obtenir une main d’œuvre qualifiée. Ce qui pourra la rendre capable de s’adapter et de permettre aux entreprises dans lesquelles elle est employée d’amorcer une phase de production à forte valeur ajoutée au moyen notamment de technologies adaptées. Ceci passe par la mise sur pieds d’infrastructures routières, portuaires et aéroportuaires pérennes afin de faciliter la mobilité des personnes et des biens, laquelle mobilité est facilitée par la réduction des barrières tarifaires et non tarifaires et l’établissement d’une concurrence saine afin de permettre à tous de tirer parti des CVM. Il est opportun de rappeler que la matérialisation des accords sur la Zone de Libre-Echange Continentale Africaine (ZLECAf) de l’agenda 2063 des Etats africains et la création d’union monétaire régionale permettraient de noter des avancées significatives dans ce sens.

Dans cet objectif, il est important que les gouvernements soient à l’écoute des entreprises locales en prenant en compte leurs préoccupations dans les secteurs d’activité à privilégier et en leur facilitant le financement. A cet effet, les pays peuvent s’inspirer de la Chine à travers notamment ses Zones Economiques Spécialisées (ZES) qui ont fait leurs preuves en ile Maurice et en Ethiopie avec un décollage respectif dans les secteurs d’activités du textile et de la fabrication de chaussure. Il serait judicieux toutefois de prendre en compte l’aspect environnemental et humain dans l’application des ZES pour s’inscrire dans la durabilité.

L’autre levier, sur lequel pourrait s’appuyer l’Afrique, devrait être les chaines de valeur régionales. Ces chaines de valeur ont l’avantage d’avoir des normes moins contraignantes que les CVM. Ainsi, les pays africains auront plus de facilités à s’y implanter en attendant de se conformer aux normes internationales. Cependant cette phase d’attente ne doit perdurer, elle devrait être une phase de transition vers la standardisation internationale.

Aussi, les services entrent dans cette orientation. En effet, leur élaboration facile combinée aux outils de télécommunications de plus en plus accessibles et de bonne qualité permet aux pays de s’y lancer. L’Afrique doit continuer dans ce sens puisque l’établissement des services d’intermédiation financiers pourrait lui permettre de mobiliser les épargnes des agents économiques et faciliter l’accès au financement des entreprises locales.

L’hôtellerie pourrait être également un maillon important dans la percée des pays dans les CVM. En effet, les dotations naturelles de l’Afrique en termes de ressources naturelles, de parcs, de faunes, de fleuves, de lacs, de cascades, de montagnes… permettent d’attirer un nombre conséquent de touristes chaque année. En effet, en 2017 par exemple, le Sénégal et l’Ethiopie ont accueillis respectivement 1,3 millions et 900 mille touristes[9]. Cet accroissement du nombre de visiteurs permet au continent de disposer de devises étrangères facilitant ainsi ses échanges internationaux.

Le développement des technologies de l’information et de la communication permettrait de mieux organiser ce secteur par la disponibilité de l’information à travers les sites internet des voyagistes et hôtels. Ce qui rend possible les réservations et paiements en ligne.

Le continent devrait multiplier ses efforts dans ce sens et favoriser les services dans les activités manufacturières si l’on sait que d’après l’OCDE et l’OMC, ils permettent directement ou indirectement de créer plus de 30 % de la valeur ajoutée[10] dans les activités de distribution manufacturières.

  • Conclusion

En définitive, il convient de noter que le taux de participation du continent africain dans les chaines de valeur mondiales est important. Toutefois cette contribution n’a pas su créer de la valeur ajoutée à la hauteur de son intensification. Le continent africain regorge cependant des atouts lui permettant de redynamiser sa place dans les CVM par l’entremise de ses ressources naturelles et de la disponibilité de la main d’œuvre et à couts réduits. Des difficultés freinent toutefois ces opportunités. Qu’il s’agisse du faible taux de formation de la main d’œuvre et du faible engagement des entreprises locales. Qu’il s’agisse de l’absence d’infrastructures viables, de barrières à la circulation des personnes et des biens et donc du caractère défavorable de l’environnement des affaires. Qu’il s’agisse en bref des problèmes de transformation structurelle. Néanmoins, la volonté de voir les pays africains occuper une place privilégiée pourrait être matérialisée. Cette volonté peut s’appuyer sur la transformation structurelle avec un accent mis sur la formation des jeunes, la concertation des gouvernements avec les entrepreneurs locaux et l’accessibilité de leur financement. Elle pourra par ailleurs s’adosser à l’intensification des chaines de valeur régionales et à la massification des services notamment d’intermédiation financiers, d’hôtellerie et de distribution de produits manufacturiers.

Il apparait fondamental de souligner que le développement économique de l’Afrique ne saurait être le seul fait des chaines de valeur mondiales. Il est donc primordial de déceler les facteurs bloquants son décollage économique et d’y remédier en vue de pouvoir faire bénéficier au continent la valeur ajoutée tirée des Chaines de valeur mondiales. Cependant ces CVM en particulier et le commerce international en général connaissent des dysfonctionnements. C’est à ce propos que l’historien Walter Rodney affirmait « Lorsque que les termes de l’échange sont fixés par un pays d’une manière entièrement avantageuse pour lui-même, alors le commerce est généralement préjudiciable pour le partenaire commercial »[11]. De quoi orienter le débat vers le commerce équitable.

Auteur : Sidy TRAORE, Elève Ingénieur Statisticien Economiste, ENSAE-Dakar

 

[1] ÉDITION THÉMATIQUE : Perspectives économiques en Afrique 2014

[2] Voir https://unctad.org/fr/Pages/PressRelease.aspx?OriginalVersionID=144

[3] Voir https://unctad.org/fr/Pages/PressRelease.aspx?OriginalVersionID=144

[4] Commission économique des nations unies pour l’Afrique, rapport économique sur l’Afrique 2015 : l’industrialisation par le commerce, P-100

[5] Abdelhak Bassou, Ressources naturelles et réalités géopolitiques de l’Afrique, 25 mai 2017

[6] https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/TX.VAL.MRCH.CD.WT

[7] La population africaine est estimée à 1,3 milliards d’habitants en 2020 avec plus 400 millions âgés entre 15 et 35 ans (voir https://au.int/fr/developpement-de-la-jeunesse et Contrymeters.com)

[8] Voir https://fr.unesco.org/gem-report/sites/gem-report/files/gmr2012_PR_ssa-fr.pdf

[9] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/10/09/l-afrique-veut-jouer-la-carte-du tourisme _6014875_3212.html

[10] Perspectives économiques en Afriques 2014, page 69.

[11] Walter Rodney, Et l’Europe sous-développa l’Afrique : analyse historique et politique du sous-développement, 1972

Enquête sur les attentes des jeunes Africains en matière de formation

Cette enquête constitue une première tentative pour comprendre les facteurs qui déterminent
les choix de formation des jeunes Africains et ce qu’ils espèrent autour de leur formation
pour améliorer leur employabilité. Bien que les résultats fournissent des indications générales
sur les attentes des jeunes Africains, elles ne devraient pas être considérées comme des faits
stylisés. On retient tout au moins les besoins des jeunes Africains en matière de formation pourrait
trouver une réponse dans l’ETFP, dont le potentiel reste très marginalement employé en Afrique.Enquete sur les attentes des jeunes africains en matière de formation

La Couverture Santé Universelle en Afrique : Défis et faiblesses

La santé pour tous ! Une problématique qui préoccupe les pays du monde entier du fait d’une perpétuelle recherche de rationalisation des ressources financières limitées. Pour la majorité des pays africains, la pauvreté de la population, la prépondérance du secteur informel et la faible performance des systèmes de santé, sont autant de facteurs à considérer dans l’élaboration des politiques d’accès aux soins et de financement des systèmes de santé. Pour la majorité des pays africains, les dépenses de santé sont largement en deçà de ce qui est recommandé. L’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE) estime qu’en 2014 un tiers des pays africains avaient des dépenses de santé par habitant en dessous du seuil acceptable, fixé à 38$ USD courant[1]. Le financement de la santé dans ces pays passe habituellement par les programmes de santé financés par des organismes internationaux ou des associations humanitaires. En l’absence de ces derniers, les dépenses de santé sont financées par la population au travers des paiements directs qui représentent environ 90%  des dépenses de santé totales. Ces paiements directs représentent pour la majorité des ménages des dépenses catastrophiques, conduisant généralement à un renoncement aux soins. Malheureusement, il n’existe pas de nos jours des politiques de Couverture Santé Universelle (CSU) pouvant favoriser l’accès aux soins de manière équitable et pérenne.

Les politiques de gratuité et d’exemption

Dans les années 90, des politiques de gratuité et d’exemption de paiement en santé ont été mises en place dans certains pays, notamment au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Bénin, au Ghana et en Côte d’Ivoire. Ces politiques visaient à réduire les barrières financières, favorisant ainsi un accès équitable aux services médicaux, en particulier pour les groupes les plus vulnérables. Elles portaient donc sur une catégorie précise de soins et/ou de la population. Ainsi, on observe des politiques orientées vers les enfants, les femmes enceintes, et/ou portées sur la vaccination des enfants, les soins primaires, le paludisme, ou encore les soins anténataux et postnataux. Bien que ces politiques aient généralement un impact positif sur l’utilisation des services de santé, elles présentent quelques faiblesses qui entravent leur efficience et leur pérennité. D’abord, on observe une prise en charge partielle du parcours de soins du bénéficiaire. En effet, certains coûts directs médicaux (exemple des médicaments) et non médicaux (exemple du transport et des frais de l’accompagnant) restent entièrement à la charge du bénéficiaire. Au Mali(1) par exemple,  la politique de gratuité des césariennes n’incluent pas les coûts de transport en ambulance en cas de complications. Or, ces coûts de transport, bien que pouvant s’avérer plus élevés que le coût de la césarienne, restent entièrement à la charge du patient et de sa famille. Ces derniers devront rassembler rapidement ces fonds afin de bénéficier des soins adéquats. Aussi, ces politiques sont rapidement confrontées à une insuffisance de ressources financières et médicales (comme le personnel, les médicament et l’équipement sanitaire) à cause d’une mauvaise anticipation de la demande et des besoins financiers. Ce fut le cas de la politique d’exemption des frais de consultations et de médicaments des enfants de moins de 5 ans au Niger(1). En effet, la pénurie de médicaments, due au retard de remboursement des centres de santé par l’Etat, a conduit le personnel soignant à prescrire des ordonnances de médicaments payants aux patients ; ces médicaments pouvant parfois être vendu illicitement par les agents de santé en étant prélevés sur les stocks du centre de santé.

Les conséquences de ces faiblesses se traduisent d’une part par des prescriptions non observées et un mauvais suivi médical pour le bénéficiaire, et, d’autre part, pour le personnel soignant, par un mécontentement causé par le retard de paiement de l’Etat Or le surcroît d’activité n’est pas rémunéré. Il en résulte une dégradation progressive de la qualité de la prise en charge offerte. Malheureusement, ces politiques se révèlent être inefficientes à long terme car des dépenses de santé considérables sont engagées alors que les résultats de santé attendus ne sont que partiels.

L’Assurance-Maladie obligatoire et les mutuelles de santé

Un autre mode de financement de la santé en Afrique est l’Assurance-Maladie obligatoire. Son adhésion est cependant limitée aux fonctionnaires et à certains employés du secteur privé. Depuis une vingtaine d’années, on observe une forte affluence des mutuelles de santé qui proposent des couvertures santé variées. Elles sont caractérisées par une adhésion volontaire et un paiement ex ante permettant de couvrir le risque maladie. Or le nombre d’adhérents reste limité par la forte proportion de personnes à revenu faible et/ou irrégulier du fait de la part considérable du secteur informel et du taux de chômage élevé parmi les jeunes actifs. D’ailleurs, plusieurs études empiriques ont montré que la capacité financière des ménages et le niveau d’éducation sont les principaux déterminants de l’adhésion aux mutuelles(2). Ainsi, malgré leur popularité, la faible capacité contributive(3) freine leur développement et leur pérennisation.

Quelques pistes de réformes

Les modes de financement précédemment présentés peuvent ensemble contribuer à la construction d’une Couverture Santé Universelle (CSU). Le facteur éducatif jouant un rôle primordial sur la demande de soins et l’adhésion à une mutuelle(4), la construction d’une société civile sensibilisée aux risques sanitaires est un facteur clé de succès d’une politique de CSU. Toutefois, les politiques de gratuité et d’exemption doivent cibler les ménages à faibles revenus. Elles doivent proposer une prise en charge globale, portée sur un parcours de soins ([2]) complet lié à une maladie plutôt que sur un acte isolé, afin d’assurer le suivi médical des bénéficiaires. L’Assurance-Maladie obligatoire ne devrait pas se restreindre à une catégorie socio-professionnelle donnée, dans la mesure où le secteur informel constitue une part majeure des populations africaines. Il convient de « formaliser » ce secteur afin de pouvoir offrir à cette population une couverture santé à caractère obligatoire en échange de cotisations à des tarifs adéquats. Ces cotisations représenteront non seulement un moyen de responsabiliser les bénéficiaires en vue d’une consommation rationnelle des services de santé, mais aussi une source de financement de la couverture offerte. Par ailleurs, la participation du secteur privé reste une contribution à fort potentiel qui nécessite d’être développée dans un cadre juridique bien défini par l’Etat.

En Afrique, une politique de Couverture Santé Universelle pérenne nécessiterait un budget suffisant, défini au préalable. Elle devrait également passer par l’éducation sanitaire, l’emploi des jeunes et la formalisation du secteur informel.

[1] Source : https://read.oecd-ilibrary.org/development/perspectives-economiques-en-afrique-2017/depenses-de-sante-par-habitant-dans-les-pays-africains-2014_aeo-2017-graph35-fr#page1

[2] Le parcours de soins est défini ici comme étant l’ensemble de soins nécessaires à une prise en charge complète d’une maladie (analyses biologiques, examens radiologiques, médicaments…).

La malédiction des matières premières en Afrique : fantasme ou réalité ?

Dans son rapport sur les investissements dans le monde en 2018, la Commission des Nations Unies sur le Commerce et le développement (Cnuced) fait état d’un recul de 21% des investissements directs étrangers vers l’Afrique en 2017. Selon l’institution, la baisse généralisée du cours des matières premières serait la principale raison à ce recul d’intérêt pour les pays africains. Ce constat vient témoigner davantage de l’importante dépendance des pays africains à leurs ressources naturelles. Cette forte richesse des pays africains en ressources naturelles, qui détermine leur trajectoire économique, est souvent considérée comme une malédiction. Un terme trop souvent associé au continent parce qu’ailleurs dans le monde, les ressources naturelles ont servi de base pour le développement ou l’émergence de certains pays. C’est le cas de la Norvège et de plusieurs pays du Moyen-Orient. Le cas des pays africains est-il alors singulier ? La richesse en matières premières des pays africains constitue-t-elle une entrave au développement ?

Nous proposons dans cet article de porter un regard sur la question, en analysant la relation entre abondance des ressources naturelles, niveau de revenu par habitant et profondeur de la paix dans les pays africains.

Selon Richard Auty (1994)[1], précurseur de cette théorie, les économies axées sur l’exploitation de matières premières se développent plus lentement que les autres et font face à de la corruption et des violences internes. Ainsi selon cette théorie, les pays africains dont l’économie est fortement dépendante de l’exploitation de matières premières devraient afficher des niveaux de développement relativement faible et un climat social délétère.

Pour mesurer cela, considérons le revenu par habitant pour mesurer le niveau de développement[2], l’indice de globale de paix proposé par l’Institute of Economics and Peace[3] et le poids des rentes tirées de l’exploitation des matières premières dans le Pib. Le graphique[4] suivant combine ces trois dimensions et apporte quelques éléments de réponses.

La lecture de ce graphique permet d’établir deux constats majeurs. D’une part, la quasi-totalité des pays se concentre dans le coin droit du rectangle de bas à gauche, indiquant que sur le continent, le degré de pacifisme est plutôt moyen – ce que souligne à juste titre l’Institute for Economics and Peace dans son rapport 2018. En outre, le graphique met en exergue que l’exploitation des matières premières n’auraient pas d’incidence majeure sur la qualité de la paix et sur la stabilité socio-politique. Toutefois, dans certains pays, l’indice de paix est plus dégradé et il reste difficile d’attribuer cela au seul fait de l’exploitation des matières premières, sans toutefois écarter leur contribution. Au Nigéria[5] comme en RDC[6], par exemple, la persistance des conflits est liée à l’exploitation des ressources naturelles.

D’autre, part, les pays dont l’économie dépend fortement de l’exploitation de leurs ressources ont des niveaux de revenus par habitant plus faibles que ceux dont l’économie est moins dépendante. Plus impressionnant encore, on constate que ces derniers pays sont les plus paisibles et compte parmi les pays avec les niveaux de revenu par habitant les plus élevés du continent. Plus généralement, pour « un même niveau de paix » donné, les économies peu dépendantes de leurs ressources ont des revenus par habitant relativement plus élevés que les autres, à quelques exceptions près.

Si les ressources naturelles semblent avoir un impact peu significatif sur la paix, il semble qu’elles pénalisent fortement tout progrès économique. Toutefois, ce constat ne suffit pas pour établir un lien de causalité entre abondance de ressources naturelles et situation socio-économique ; parler de malédiction serait ainsi abusif. L’expérience d’autres pays non africains montrent que plusieurs autres facteurs entrent en jeu comme potentiels catalyseurs. Le cas de la Norvège est particulièrement édifiant dans ce sens : l’environnement économique et politique – gouvernance, environnement des affaires, corruption, etc. – apparait déterminant dans le rôle des ressources naturelles sur les trajectoires nationales de développement.

Le graphe[7] ci-après présente le positionnement des pays par rapport au niveau de corruption et à l’importance de l’exploitation des ressources naturelles dans le PIB. La corruption est mesurée par l’indice de perception de la corruption (IPC) de Transparency International[8] et le niveau de maturité de l’environnement des affaires par l’indice de liberté économique élaboré par The Heritage Foundation.[9]

Le constat majeur est que les économies les plus dépendantes de l’exploitation des ressources naturelles comptent parmi les plus corrompus du continent avec un environnement des affaires peu attractif. C’est le cas de la RDC, du Congo, de la Guinée Equatoriale, de la Guinée, de l’Algérie ou de la Mauritanie. Le cas du Libéria est assez singulier. Le pays sort d’une longue période de crise et l’exploitation des ressources naturelles constitue pour l’heure sa principale source de revenus d’une part et l’environnement des affaires reste à améliorer d’autre part. On note aussi que les pays les moins dépendants de leurs ressources naturelles (tels que le Rwanda, la Namibie et le Botswana) affichent un faible niveau de corruption et sont plus attractifs pour les affaires. Pour les autres pays, la situation est plutôt mitigée : certains pays relativement peu dépendants de leurs ressources naturelles affichent des niveaux de corruption élevés avec un environnement des affaires qui reste perfectible (cas du Togo, du Kenya, Djibouti, etc.) alors que d’autres dont l’économie repose sur l’exploitation de ressources naturelles apparaissent meilleurs en termes de corruption et plus attractifs (cas du Burkina et du Ghana, etc.). Et cela transparait dans le niveau des revenus par habitant.

L’abondance des ressources annuelles semble contribuer assez fortement à la corruption, sans néanmoins l’être de façon systématique. Le cas de plusieurs pays du continent permet de déjouer tout hypothétique lien de causalité entre exploitation de ressources et corruption. Toutefois, la première peut entretenir la seconde, si elle existait déjà et que l’environnement des affaires présente des défaillances. Des pays comme le Congo, la RDC, l’Ouganda ou encore la Guinée illustrent parfaitement ce triste phénomène.

Les pays africains ne sont pas maudits par leur richesse en ressources naturelles et les pays dépendants de leurs ressources ne se trouvent pas systématiquement dans des situations socio-économiques critiques. Ils souffrent surtout d’un environnement institutionnel défavorable, qui exacerbe les dérives que peut engendrer une grande richesse si elle n’est pas correctement gérée. La trajectoire du Ghana l’atteste : avant la découverte du pétrole – dont l’exploitation a démarré en 2010 –  le pays avait un environnement des affaires et institutionnel meilleur que celui que du Nigéria, de l’Afrique du Sud ou encore de la Guinée Équatoriale. Il ne s’est donc pas embourbé dans les travers de corruption qu’ont connus par les pays précités. Il est ainsi bon d’espérer que le Sénégal, l’un des pays les moins corrompus du continent, avec un environnement des affaires plutôt favorable, ne connaisse pas de semblables travers avec l’exploitation de son gaz.

La découverte de gisement de minerais ou de combustibles tend malheureusement à s’instituer en sport continental pour financer les programmes de développement des pays. Pour en profiter au mieux, les pays devraient renforcer leur institution et améliorer leur environnement des affaires, afin d’assurer la diversification de leurs économies. Les Gouvernements doivent plutôt viser à considérer l’exploitation des ressources naturelles comme une activité économique parmi d’autres ou/et, user de façon plus efficiente les revenus générés par ces ressources pour financer l’expansion de leur économie.

 

 

 

 

[1] Richard Auty (1993). Industrial policy reform in six large newly industrializing countries: The resource curse thesis. World Development 22, 11-26.

[2] Cet indicateur peut souffrir d’un effet de base liée à la population et ne suffit pas à juger de façon pertinente du niveau de développement. Cependant, il permet d’appréhender au mieux la situation socio-économique d’un pays.

[3] Cet indicateur mesure le degré de pacifisme dans un pays. en s’appuyant sur la participation du pays à des conflits armés (internes ou externes), le niveau de sécurité interne (criminalité, terrorisme, instabilité politique, pression policière et/ou politique, population carcérale, etc.) et le niveau de militarisation . Plus le score est faible, plus le pays est considéré comme paisible. Plus de détails sur le site de l’IEP.

[4] Pour tenir compte de l’échelle, les données sur les rentes ont été augmentées de 10. Ainsi, pour Maurice par exemple les rentes tirées de l’exploitation des ressources naturelles sont nulles et ne représentent pas 10% du Pib. Pour chaque pays, la donnée réelle est donc celle présentée sur le graphe à laquelle il faut soustraire 10.

[5] Exploitation du pétrole et rébellions dans le delta du Niger

[6] Congo : la guerre des minerais, le récit d’un désastre

[7] Réduire de 10 les statistiques sur les rentes tirées de l’exploitation des ressources naturelles.

[8] Nous avons pour l’exercice, considéré le complément à 100 du score fourni par Transparency International, de sorte que les pays avec une corruption moindre se retrouveraient le plus à gauche du graphique.

[9] Cet indice mesure pour un pays donnée, la capacité à y mener des activités économiques sans contraintes légales majeures. Elle va plus loin que le Doing Business, à la mesure où elle tient compte du poids de la pression fiscale, de l’ouverture économique et de l’environnement légale pour les affaires.

En Afrique la ville est fabriquée en permanence par la planification et par l’informel.

Le constat d’une urbanisation galopante n’est plus à démontrer dans les villes africaines : d’après les prévisions des Nations Unies et de l’OCDE, en 2050, environ 60 % des Africains devraient vivre dans des villes. Les villes s’urbanisent à outrance, car elles sont perçues comme des lieux d’opportunités économiques et sociales, comme des eldorados qui offrent des conditions de vie meilleures aux populations modestes, provenant principalement des zones rurales (plus de 50 % des ruraux migrent vers les villes : exode rural). Cette forte urbanisation massive qui prend forme depuis 1960 — date à laquelle plusieurs pays africains sont devenus indépendants — n’est pas proportionnelle au niveau de développement économique des villes concernées. Ainsi se pose le problème de l’occupation anarchique, informelle des espaces périurbains. La majorité des grandes villes a une configuration spatiale duale — voire marxiste — avec d’une part, un pôle urbain qui abrite les principaux services publics, privés et les quartiers résidentiels aux alentours pour les riches et d’autre part une périphérie qui s’étale horizontalement, animée par des habitations éparpillées d’une couche de population modeste. La prise en compte de cette configuration spatiale — appelée autrement centre-périphérie — est particulièrement intéressante pour comprendre le processus de fabrication des villes africaines. En effet, si des plans d’urbanisme et d’aménagement existent depuis les indépendances dans la plupart des villes, leur application est défaillante, car des dysfonctionnements sont constatés dans l’espace vécu. Les documents d’urbanisme existants sont appliqués dans les différentes politiques urbaines — cela renvoie à la dimension formelle de la planification des villes — cependant, les villes africaines sont également fabriquées foncièrement par l’informel. En effet, s’il existe des textes juridiques qui régissent l’occupation des espaces, une analyse lucide de la réalité permet de comprendre que les habitants — surtout les plus pauvres — sont des acteurs importants dans le processus de fabrication des villes, à travers notamment des pratiques informelles.

   Comment la prise en compte du maillage entre les pratiques formelles et informelles peut permettre de comprendre la fabrication des villes africaines ?

Dans cet article, il s’agit d’analyser, dans un premier temps, les particularités des documents d’urbanisme dans villes africaines ; ensuite, de montrer en quoi les villes africaines s’autoconstruisent avec l’informel ; enfin, de proposer quelques pistes pour trouver un équilibre entre le formel et l’informel pour une planification harmonieuse des villes africaines.

     Nous vivons dans des villes où les citadins aux catégories sociales variées ont des intérêts divers : ils ont besoin de se loger, de se déplacer, de se divertir. Les besoins sont nombreux, mais les intérêts des uns et des autres sont antagonistes. Ainsi, pour veiller à la qualité de vie de tout un chacun dans le temps et dans l’espace, les acteurs doivent faire de sorte que l’intérêt général soit assuré. Cela nécessite une planification. L’objectif de la planification c’est d’organiser les espaces urbains de sorte qu’ils soient occupés de manière rationnelle avec une bonne gestion des transports et mobilité, du foncier et la création des conditions de développement économique pour les habitants.

Dans les villes africaines, les plans d’urbanisme existent, mais c’est plutôt leur opérationnalité par rapport aux réalités africaines qui mérite des réflexions. Si ces documents ont permis de rationaliser en partie l’occupation des espaces urbains, force est de constater que l’évolution et l’état actuel de la plupart des villes africaines ne permettent pas de valider l’efficacité de ces plans qui, en réalité, ne sont pas mis à jour et restent des vœux pieux jamais opérationnalisés entièrement. Les plans, faits généralement par des bureaux d’étude étrangers qui ignorent les aspects sociologiques africains, sont inadaptés. De plus, leur production prend du temps et leur application est souvent programmée sur le long terme : planifier une ville à l’horizon 2065, alors qu’il existe des problèmes urgents en 2018 : voilà l’incohérence des documents d’urbanisme dans les villes africaines ! « L’Afrique est un cimetière de plans mort-nés », caricaturait Philippe Hugon en 1985. En effet, entre le début et l’élaboration du plan, les dynamiques économiques, sociales et surtout démographiques de plusieurs villes africaines évoluent complètement. Il est tout à fait intéressant de planifier, car on ne peut pas continuer à faire abstraction de l’occupation anarchique des espaces, notamment dans les zones périurbaines du fait de la croissance démographique et de l’inaccessibilité des centres urbains pour les populations modestes. Cette planification nécessite un réajustement régulier des documents d’urbanisme pour qu’ils puissent répondre aux enjeux changeants et évolutifs des villes. Ainsi, s’il existe bel et bien une dimension formelle de l’organisation des villes — bien que celle-ci cause des problèmes évoqués plus haut —, il est tout de même intéressant de comprendre que les villes africaines s’autoconstruisent en permanence dans l’informel.

Les villes africaines sont aussi fabriquées par l’informel. En effet, lors de la première phase d’urbanisation des villes, les espaces périurbains représentaient des réserves foncières. Lorsque l’urbanisation est accentuée, les plus pauvres sont rejetées dans ces espaces sans que ces derniers aient de documents de planification prévus pour leur organisation. Loin des considérations politiques et institutionnelles, les habitants se font leur propre conception de la ville, l’auto-organisent en permanence et de façon circonstancielle en fonction de leurs activités : ils se fixent leur propre limite de la ville, définissent les zones d’activités commerciales à travers d’installations de boutiques ou stands informels, autoconstruisent des infrastructures (bricolage de dos-d’âne, système d’irrigation dans les rues en période hivernale) pour pallier à leur manque de confort dû à un déficit d’infrastructures publiques formelles, s’autoérigent comme des propriétaires fonciers dans ces espaces périurbains s’autodélimitent des espaces d’habitat informels — faits souvent avec des matériaux trouvés — quitte à empiéter sur les voies publiques. Les conditions de vie de ces espaces sont souvent marquées par une grande précarité : insécurité, contiguïté du voisinage, défaillance des réseaux publics d’assainissement, d’adduction en électricité, en eau potable, absence de voiries publiques : c’est l’exemple du quartier Guinaw Rail, à Pikine, à la banlieue de Dakar. Ces espaces informels — construits en permanence dans l’illégitimité sur plusieurs décennies — traduisent une réponse informelle face au caractère inadaptable des documents d’urbanisme classiques et l’insuffisance de l’offre formelle des acteurs publics. Ils font partie — au même titre que les centres urbains planifiés — dans le processus de fabrication de la ville.

Que faut-il donc faire pour trouver l’équilibre entre le formel et l’informel dans la planification des villes africaines ?

D’une part, il faudrait encadrer davantage les espaces formels. Pour ce faire, il est important de prendre en considération des réalités sociologiques. Aujourd’hui, les documents de planification existants sont en décalage avec les réalités locales, soit par le temps (car les pratiques évoluent et les documents sont destinés à des périodes différentes), soit par l’espace (les espaces changent également) ; ils sont donc inefficaces. Les règles de bases prescrites dans les documents doivent être ajustées par rapport aux contextes locaux pour conduire un programme de restructuration progressive des quartiers informels, en concordance avec les pratiques des habitants et les moyens techniques et financiers des collectivités locales.

D’autre part, il s’agit de « formaliser l’informel », on ne peut pas déloger des habitants (des acteurs entiers de la fabrication des villes) qui habitent depuis des décennies dans un endroit sous prétexte de planification qui, à terme, risque de produire des mêmes effets : nous pouvons citer l’exemple de la cité Jaxaay créée par l’ancien président du Sénégal, Wade, pour déloger les habitants des quartiers informels de Médina Gounass, touchés alors par des inondations. Jaxaay connaît le même sort : de terribles inondations, car des règles d’occupation de l’espace y étaient quasi-absentes.

La formalisation du secteur informel part de la mise en œuvre de modalités strictes : délimiter la trame urbaine, interdire et sauvegarder des espaces non propices à l’habitat (les zones à risque et les zones naturelles et agricoles), veiller sur l’occupation des espaces destinés aux équipements publics.

En définitive, au regard du caractère ambivalent de l’occupation des espaces — avec le formel d’une part et l’informel d’autre part — il est important de comprendre que les villes africaines ne sont pas fabriquées uniquement par les planificateurs ; elles sont aussi fabriquées de façon informelle par les habitants sur le long terme (les représentations individuelles et collectives : les différentes formes d’appropriation de l’espace urbain). C’est l’informel et quelques restrictions très rudimentaires des documents d’urbanisme qui font foncièrement la ville. La volonté de planifier la ville africaine doit impérativement partir de la prise compte du secteur informel comme un indicateur fondamental, sans quoi toute analyse, toute politique relèverait d’un pur fantasme.

 

Restructurer les stratégies de croissance pour l’atteinte des ODD en Afrique

Les pays africains ont enregistré un taux de croissance relativement rapide depuis le début du nouveau millénaire, ce qui s’est à son tour traduit par des améliorations dans plusieurs domaines tels que le commerce, les rentrées de recettes fiscales, le développement de l’infrastructure et la fourniture de services sociaux et vice-versa. En effet, au cours de la période 2001-2007, l’Afrique a été l’une des régions de l’économie mondiale qui a connu la croissance la plus dynamique, et il est intéressant de noter que cette amélioration de la courbe de croissance a été largement répartie entre les pays, pour connaitre après un déclin considérable de 6.1% en 2007 à 2.2% en 2016 (taux de croissance réelle du PIB). Malgré les progrès accomplis par la région durant la dernière décennie, le profil actuel de la croissance n’est ni inclusif ni durable.

Les pays africains sont fortement tributaires des ressources naturelles qui sont les moteurs de la croissance économique. Pourtant, la plupart de ces ressources − combustibles fossiles, minéraux métalliques et non métalliques (90 % des ressources naturelles de Platinum, 50% des ressources d’or, 50 % des ressources de diamant et 33 % des ressources d’uranium) − sont des ressources non renouvelables et sont en train de s’épuiser très rapidement, ce qui a des conséquences négatives pour la croissance future et la durabilité. La dépendance à l’égard d’une croissance basée sur les ressources est également un sujet de préoccupation pour les responsables africains parce que les prix des produits de base sont extrêmement volatils et soumis aux caprices de la demande mondiale. Cette instabilité des prix a des conséquences négatives pour l’investissement et rend plus difficile la planification macroéconomique.

La production et la productivité agricoles par habitant sont encore faibles dans la région par rapport à la moyenne mondiale, ce qui a de graves conséquences pour la sécurité alimentaire et la stabilité sociale. La Banque africaine de développement estime qu’en Afrique la production vivrière par habitant représente environ 56 % de la moyenne mondiale. De plus, on estime qu’environ 30 % de la population totale de l’Afrique subsaharienne était sous-alimentée en 2010 (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et Programme alimentaire mondial (PAM), 2010). Quelques signes positifs d’une augmentation de la productivité agricole sont apparus au cours de la dernière décennie (Block, 2010). Dans le passé, cependant, la croissance de la production agricole provenait en grande partie d’une expansion de la superficie cultivée plutôt que d’un accroissement de la productivité. Avec la densification croissante de la population rurale, la taille des exploitations agricoles a diminué et de plus en plus de ruraux ont été repoussés vers des terres plus fragiles. L’intensification durable de la production agricole est nécessaire pour doper la productivité et la production agricoles et renforcer la sécurité alimentaire dans la région.

Une autre caractéristique de l’actuel profil de croissance de l’Afrique, c’est que la croissance a eu pour corollaire la désindustrialisation, ce qui ressort du fait que la part de l’industrie manufacturière dans le produit intérieur brut (PIB) de l’Afrique est tombée de 15 % en 1990 à 10 % en 2008. Le recul le plus prononcé a été observé en Afrique de l’Ouest, où la part du secteur manufacturier a chuté de 13 à 5 % durant la même période. Néanmoins, il y a eu aussi une désindustrialisation considérable dans les autres sous-régions de l’Afrique. Par exemple, en Afrique de l’Est, la part du secteur manufacturier dans le produit intérieur brut est passée de 13 % en 1990 à quelque 10 % en 2008 et en Afrique centrale de 11 à 6 % au cours de la même période. De surcroît, en Afrique du Nord, la part du secteur manufacturier a légèrement baissé passant d’envions 13 % à 11 % et en Afrique australe de 23 à 18 %. Le recul de la part du secteur manufacturier dans la production africaine est un sujet de préoccupation, car le secteur manufacturier a été historiquement le principal moteur d’une croissance économique robuste, rapide et soutenue (CNUCED et Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI), 2011).

De plus, l’Afrique a connu une croissance urbaine rapide. La part de la population urbaine dans la population totale est aujourd’hui d’environ 40 % et devrait atteindre, d’après les projections, 60 % environ d’ici à 2050. Historiquement, une industrialisation et une transformation agricole impulsée par l’industrie ont été d’importants facteurs d’urbanisation en rendant possible l’absorption de la main-d’œuvre migrant des secteurs ruraux vers les secteurs urbains et modernes de l’économie. Cependant, l’urbanisation de l’Afrique n’a trouvé son impulsion ni dans l’industrialisation ni dans la révolution agricole. Jedwab (2012) montre que la croissance urbaine spectaculaire observée en Afrique durant les dernières décennies n’a pas tiré son dynamisme d’une révolution industrielle ou agricole mais, au contraire, des exportations de ressources naturelles. Il soutient qu’étant donné qu’en Afrique la rente tirée des ressources naturelles est essentiellement dépensée sous forme de biens et services urbains, ceux-ci rendent les villes relativement plus attirantes et incitent la main-d’œuvre à quitter les zones rurales.

L’actuel profil de la croissance économique de l’Afrique est particulièrement préoccupant, vu que la région a une population jeune et de plus en plus nombreuse et comptera d’ici à 2050, d’après la division de la population de l’ONU, près de 29 % de la population mondiale âgée de 15 à 24 ans. De surcroît, les projections indiquent que la population africaine en âge de travailler s’accroît de 15,3 millions de personnes par an, et que ce nombre devrait encore augmenter au cours des décennies à venir. Si le fait d’avoir une population jeune et de plus en plus nombreuse génère des opportunités en alimentant une offre de main-d’œuvre abondante à fort potentiel créatif, cela signifie aussi que les pays africains devront s’engager sur des sentiers de croissance qui génèrent des emplois sur une grande échelle afin d’absorber la main-d’œuvre supplémentaire. En particulier, ils devront abandonner les stratégies de croissance sans emplois et opter pour des modes de croissance inclusive à forte intensité de main-d’œuvre et générant des possibilités d’apprentissage pour les jeunes. Les récents événements d’Afrique du Nord ont montré qu’un sentier de développement qui génère de la croissance sans amélioration significative de l’emploi risque de provoquer des troubles sociaux et politiques, avec de sévères conséquences pour les efforts en faveur d’un développement durable. Les faits récents montrent que l’Afrique est passée par un processus de changement structurel au cours des trente dernières années, mais que ce processus n’a pas été une transformation structurelle de nature à renforcer la productivité. En effet, parallèlement à ce processus, l’économie axée sur les produits de base a pris une importance croissante, de même que les activités économiques informelles à faible productivité dans le secteur des services. Un changement structurel de ce type a en fait ralenti le processus de croissance économique au lieu de le dynamiser, étant donné qu’il ne s’est pas accompagné d’une réorientation vers des secteurs à forte productivité au détriment de secteurs peu productifs (McMillan et Rodrik, 2011). Si les pays africains veulent réaliser une croissance économique vigoureuse et soutenue, ils doivent donc passer par le processus de transformation structurelle impliquant un accroissement de la part des activités manufacturières et des services modernes à forte productivité dans le produit intérieur, allant de pair avec une augmentation de la productivité et de la production agricole. Ces dernières années, les responsables africains ont relevé le défi de la croissance axée sur les ressources en renouvelant leur engagement politique en faveur de la transformation structurelle et en adoptant, aux niveaux national et régional, plusieurs initiatives visant à diversifier la structure de leur production et de leurs exportations (CNUCED et ONUDI, 2011).

Dans le un contexte de la transformation structurelle, le découplage entre l’utilisation des ressources naturelles et les impacts environnementaux, d’une part, et la croissance économique, de l’autre, est d’une importance critique pour relever le défi de la durabilité environnementale en Afrique. Tel qu’il est défini par le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), le découplage consiste à utiliser moins de ressources par unité de produit économique (en d’autres termes, à accroître la productivité des ressources ou l’efficience des ressources) et à réduire l’impact environnemental de toute ressource utilisée ou de toute activité économique entreprise. Le découplage peut être soit absolu c’est-à-dire nécessiter une diminution de la quantité absolue de ressources utilisées, indépendamment de la production générée – ou relatif, ce qui implique que de plus en plus de ressources peuvent être utilisées, mais à un taux inférieur au taux de croissance de la production.

Si le découplage absolu peut être nécessaire au niveau mondial pour répondre à des défs environnementales mondiaux (tels que le changement climatique), la préoccupation première des responsables africains devrait être pour le découplage relatif parce que la région a des taux d’utilisation des ressources par habitant très faibles par rapport à la moyenne mondiale, et aussi parce que la région n’est pas l’un des principaux pollueurs. En outre, l’Afrique a actuellement un très faible revenu par habitant, elle n’est pas passée par un processus normal de transformation structurelle et elle aurait besoin d’une plus forte croissance économique à court et à moyen terme pour pouvoir réaliser des progrès significatifs dans la réduction de la pauvreté. La région a donc besoin d’une plus large marge de manœuvre pour promouvoir la transformation structurelle et relever les défs présents et futurs du développement. De plus, la transformation structurelle ne devrait pas être considérée comme une fin en soi mais plutôt comme un élément d’une stratégie plus expansive de transformation structurelle. En Afrique, il y a eu un certain nombre d’initiatives visant à promouvoir le découplage en même temps que la transformation structurelle. Parmi ces initiatives, le Cadre décennal africain de programmes pour une consommation et une production durables (PNUE, 2005) occupe une place importante. Ce cadre s’inscrit dans le Processus de Marrakech, effort global visant à soutenir la mise en place d’un cadre décennal de programmes sur la consommation et la production durables, comme il est demandé dans le Plan de mise en œuvre du Sommet de Johannesburg sur le développement durable. La sixième Table ronde africaine sur la consommation et la production durables s’est tenue en 2010 au Caire, et son principal objectif était d’œuvrer à la transformation structurelle et au développement vert en Afrique grâce à la mise en œuvre intégrée de pratiques industrielles plus propres et plus efficientes et à la promotion de styles de vie durables (ARSCP, 2010). Ses participants sont convenus de mettre en œuvre plusieurs initiatives qui ont trait à la consommation et à la production durables et qui peuvent favoriser le découplage des ressources et de l’impact. Dans le cadre du Processus de Marrakech, et avec l’appui de l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI) et du PNUE, des centres nationaux pour une production propre ont été créés en Afrique du Sud, en Égypte, en Éthiopie, au Kenya, au Maroc, au Mozambique, en Ouganda, au Rwanda (en cours de création), en République Unie de Tanzanie, en Tunisie, et au Zimbabwe. Parmi les objectifs de ces centres, il y a l’aide à apporter aux pays en développement de la région pour qu’ils améliorent l’utilisation efficiente de l’eau, de l’énergie et des matières premières, l’amélioration de la compétitivité des industries africaines et l’ouverture de nouvelles voies d’accès au marché mondial. De plus, ces centres stimulent la création de partenariats public-privé et encouragent l’élaboration et le transfert de technologies innovantes. Ils peuvent donner un puissant élan aux efforts de découplage.

L’Afrique a besoin de repenser ses stratégies de croissance et de trouver les moyens de les rendre plus compatibles avec l’objectif du développement durable. Le développement durable, tel qu’il est défini dans le rapport Brundtland, est un « développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre l’aptitude des générations futures à répondre à leurs propres besoins ». Tel qu’il a été défini lors du Sommet mondial de 2005 pour le développement durable, le développement durable comprend trois piliers interdépendants qui se renforcent mutuellement : développement économique, équité sociale et durabilité environnementale. En particulier, il exige des responsables qu’ils tiennent compte des conséquences de leurs choix et de leurs décisions sur les générations futures et que le bien-être social soit maximisé dans une perspective intertemporelle plutôt que dans l’immédiat.

Ce n’est pas seulement l’Afrique, cependant, qui a besoin de réaliser un développement durable. On observe un mouvement universel général en faveur de la prise en compte des considérations environnementales dans le processus décisionnel sur les dimensions économiques et sociales. Il faut souligner que ces efforts internationaux devraient être gérés d’une manière qui ne réduise pas la marge de manœuvre dont les pays africains ont besoin pour promouvoir la transformation structurelle durable. Au demeurant, la communauté internationale a un rôle important à jouer en appuyant la transformation structurelle durable par des mesures dans les domaines clefs du commerce, des finances et du transfert de technologie.

Former pour l’emploi en Afrique

Les rideaux sont tombés le weekend dernier sur les 53èmeassemblées annuelles de la BAD réunies autour du terme, « Accélérer l’industrialisation de Afrique ». En marge de cette rencontre, le Président de la Banque a indiqué que les universités africaines forment pour les métiers du passé, alors même qu’elles devraient former pour le futur, avant de les enjoindre de revoir leurs programmes. Il revient très souvent dans les débats que la formation en Afrique est déconnectée d’avec les mêmes besoins du marché auxquels elle est supposée répondre. Mieux, la structuration de la formation appelle souvent l’interrogation sur le modèle de développement adéquat sur le continent. Le Président de la Banque Mondiale rappelle dans ce sens que le meilleur investissement qui pourrait réorienter la marche du continent vers le progrès est sans nul doute l’éducation. L’Afrique des idées offre une relecture de la formation et de l’éducation en Afrique lors de sa conférence annuelle le 9 juin 2018 à l’Université Paris Dauphine. Notre Think Tank saisit l’occasion de la sortie d’un rapport [dans lequel il livre ses analyses et fait des propositions] dédié à la réforme de la formation professionnelle pour ouvrir des échanges et réflexions entre les jeunes, les leaders et décideurs de la formation professionnelle venus d’Afrique, les recruteurs, les experts internationaux de la formation professionnelle dans le but d’émuler un changement de paradigme dans la formation professionnelle sur le continent.

Si le chômage, quoique inexactement mesuré encore dans nombre de pays du continent, étrangle l’économie et réduit les perspectives pour les jeunes, notre rapport sur l’éducation pour l’employabilité des jeunes examine le champ des possibles. Il s’appuie sur (1) le dividende démographique et la jeunesse de la population du continent, (2) les transformations des modèles de formation professionnelle et de financement avec un rôle de plus en plus important pour le secteur  privé, et (3) la digitalisation du secteur et de l’économie en général.

Parce que la croissance économique dans nombre de pays du continent ne génère pas assez d’emplois[1]et que les filets de sécurité sont quasi-inexistants, la jeunesse sans emplois ou sous-employée, connait des frustrations et éventre à mains nues la froide violence de la Mer en marche vers l’Europe. Ils ont été quelques 630 000 entre 2011 et 2016 à tenter le périlleux trajet[2]. Les activités illicites, la contestation et la violence complètent le tableau. Par exemple,  59% des cybercriminels sont sans emplois et sont jeunes (19-39 ans)[3]et la persistance des conflits armés constitue une des illustrations de l’enrôlement des jeunes dans la violence[4]. En Afrique, l’emploi jeune est surtout vulnérable et nul doute que l’emploi vulnérable rend l’économie tout autant vulnérable. Plus de 19% des sans emplois dans le monde se retrouvent en Afrique. Il faut tout de même signaler que la réalité du chômage cache des nuances régionales ou même par pays. Les pays de l’Afrique Australe rapportent des taux de chômage élevés [peut-être parce que la collecte des données y est plus systématique ou structurée] que les autres parties du continent.

Malgré une structure démographique qui suppose un jet d’énergies alimenté par sa jeunesse, l’Afrique est loin de tirer parti de son potentiel en capital humain [en moyenne capturé à 55% contre 65% dans le monde selon l’indice du capital humain du WEF[5]] et reste inadéquatement préparée au changement brusque dans les emplois et les compétences qu’apporte la 4èmerévolution industrielle. Nos analyses indiquent que revisiter les curricula, réorienter les ressources vers la formation tirée par les secteurs à forte croissance (agrobusiness, santé, BTP, le numérique) et réinventer des partenariats nouveaux qui mettent le secteur privé au cœur de la formation professionnelle doivent être au nombre des réformes. Ces réformes devront intégrer le rôle de l’informel dans la formation [80% des jeunes en formation professionnelle le sont dans l’informel] et les emplois. Le financement déjà insuffisant du secteur repose encore essentiellement sur le secteur public. Il est de l’ordre de 2-6% des dépenses publiques en éducation[6]. Deux options complémentaires sont possibles. Premierement, il s’agira de réorienter et d’accroitre l’efficience des dépenses publiques vers les TVET[7]et les STEM[8] sachant que seulement 1% de formation supérieure est en ingénierie. Deuxiement, il faudra inventer de partenariats nouveaux qui couplent  financement du privé, plans de formation et de carrière basés sur les besoins du marché du travail.  La main d’œuvre non qualifiée est citée comme contrainte par 40% des employeurs sur le continent. On peut aussi explorer la titrisation des prêts éducation, apporter une souplesse et des formes de formation en alternance ou des stages le long de la constitution des compétences. Les modèles ayant marché au Singapour, en Allemagne et en Finlande sont aptes à un essai contextualisé. L’Afrique peut aussi apprendre d’elle-même, avec quelques champions comme le Rwanda, l’Éthiopie et le Ghana.

Puisque le futur est digital, l’automation du travail prédite pour atteindre 41%, 46% et 52% respectivement en Afrique du Sud, au Nigeria et au Kenya pourrait soumettre l’emploi à des bouleversements importants. Les institutions de formation doivent exercer l’anticipation et la proactivité. Bien entendu des nuances non négligeables entre pays existent, mais la digitalisation de l’emploi sera réelle. A elle toute seule, la digitalisation suggère que les modèles de formation de l’Afrique devront se reposer sur les habiletés numériques, les STEM, les soft skills, l’intelligence émotionnelle et l’analyse critique. Aussi confirme-t-elle que l’industrialisation du continent est une histoire à écrire et que les modèles classiques ne seront pas la baguette magique.

[1]Selon une étude de la Banque Africaine de Développement, chaque point de croissance génère seulement 0,41 point de croissance des emplois.

[2]Rapport OIM (2017)

[3]Trend Micro (2016) et Symantec (2016)

[4]Wim Naudé (2008)

[5]World Economic Forum (2017). The future of Jobs and Skills in Africa: Preparing the Region for the Fourth Industrial Revolution

[6]OECD/AfDB (2008)

[7]Technical and Vocational Education and Training

[8]Science, Technology, Engineering and Maths

L’accord de Zone de Libre-Echange Continentale

La naissance de la zone de libre échange continentale (ZLEC), dont l’accord a été signé en grande pompe le 21 mars au sommet de l’Union Africaine (UA) à Kigali, s’inscrit dans une trajectoire linéaire. Dans les années suivant les indépendances, le panafricanisme avait le vent en poupe, favorisant une velléité d’initiatives intergouvernementales de coopération économique multisectorielle et d’initiatives bilatérales ou multinationales mono-sectorielles. Le traité d’Abuja, en 1994, en prévoyant la Communauté Économique Africaine (CEA) d’ici 2027, pose les jalons de l’intégration continentale avec une monnaie commune, une mobilité des facteurs de production et la libre circulation des biens et des services. Le traité ouvre aussi la voie à la mise en place de Communautés Economiques Régionales (CER). Depuis lors, quatorze CER ont été créées[1], avec des états d’avancement assez hétérogènes. En 2012, est adoptée au sommet d’Addis Abeba une feuille de route pour l’intégration continentale dans laquelle la ZLEC prend pleinement place : une zone économique tripartite entre 26 pays en 2017 (zone de libre échange tripartite ou ZLET), un marché commun en 2023 et, à terme, une Communauté Economique Africaine.

Étape clé de ce processus, la ZLEC porte cinq objectifs majeurs : disposer d’une force de négociation renforcée auprès des partenaires extérieurs au continent, ce qui repose sur une diplomatie commune et non pas parcellaire et bilatérale, faisant le jeu des pays extérieurs ; promouvoir un commerce intrarégional en supprimant les barrières tarifaires et non tarifaires, en visant une hausse de 60% d’ici 2022[2] ; appuyer le développement régional par un effort de diversification et d’industrialisation soutenu, basé sur une complémentarité renforcée des secteurs et des infrastructures, et assis sur un marché potentiel de 1,2 milliard de personnes, pour un PIB cumulé de plus de 2 500 milliards de dollars ; supprimer les obstacles à la libre circulation des facteurs de production pour gagner en compétitivité ; s’acheminer vers une coopération et, in fine, une stabilité monétaire.

Après la signature de l’accord réunissant quarante-quatre pays en mars 2018[3], d’autres étapes sont prévues pour que la ZLEC entre pleinement en vigueur. D’une part, 50% minimum des pays membres de l’UA devront ratifier l’accord dans un délai d’un an. D’autre part, il s’agira de régler des points de la première et de la deuxième phase concernant l’investissement, la politique de la concurrence et la propriété intellectuelle.

Cependant, la signature de l’accord est loin d’être gage de sa viabilité et de son effectivité. Ces dernières peuvent être évaluées à la lumière du cadre de réflexion et d’élaboration de la ZLEC. En effet, la ZLEC se fonde sur une démarche de construction par blocs. Elle entend capitaliser sur les acquis des différentes CER existantes et les consolider afin, à terme, d’arriver à un niveau égal sinon supérieur de libéralisation et d’intégration à l’échelle continentale.

Or, en dépit de cette logique de bon sens, de nombreux écueils existent. Tout d’abord, les bases de la ZLEC, les CER, sont fragiles. S’il est bon de rappeler certaines réussites –  par exemple, dans le domaine énergétique, le Southern African Power Pool, un système hydroélectrique partagé entre douze pays d’Afrique de l’Est – beaucoup de CER présentent de nombreux défauts. Le premier est leur nombre, puisqu’il existe plus d’organisations régionales en Afrique qu’ailleurs, avec de nombreuses juxtapositions – seuls huit pays sur cinquante-quatre n’appartiennent qu’à une seule organisation. Ces difficultés risquent fort de se retrouver dans la ZLEC, avec des enjeux complexes de chevauchement et de tensions lors de négociations entre les pays. D’autre part, le grand nombre de pays au sein de la ZLEC peut être une source de conflit. L’hétérogénéité des membres – petits et grands pays, pays enclavés et pays côtiers, pays aux niveaux de développement variés, ethnies et langues représentées – implique une plus grande difficulté à trouver un consensus et des coûts politiques en matière de fourniture de biens publics plus élevés.

En outre, pour les détracteurs de l’accord, l’aspect matériel est un facteur critique. L’état des infrastructures en Afrique, avec des niveaux de développement hétérogènes mais globalement faibles, constitue un sérieux frein à la mise en œuvre de l’accord de libre-échange.  De plus, il est opportun de se demander, en faisant le bilan en demi-teinte des acquis et bénéfices de l’intégration régionale africaine, si le coût du processus n’a pas finalement absorbé ses avantages. Enfin, les vœux de transformation et de diversification économique nourris par l’accord pourraient s’avérer pieux en raison d’un manque de complémentarité économique et commerciale entre les pays membres.

Dès lors, l’enthousiasme des signataires enjoint de rappeler les facteurs clés de succès pour la ZLEC. Premièrement, la mise en œuvre doit concilier cohésion continentale et adaptation nationale. Ainsi, sur l’exemple réussi de la Communauté d’Afrique de l’Est, la ZLEC a tout intérêt à nommer une agence par pays membre chargée de coordonner l’effectivité de la ZLEC sur son territoire. Deuxièmement, afin de forcer la main sur le terrain des plus récalcitrants, car c’est bien là que tout se jouera, un système de sanctions et d’incitatifs adaptés doit être établi. La responsabilisation des acteurs, à différents échelons, est à renforcer, pour que tout un chacun comprenne, s’approprie et mette en œuvre le changement induit par un tel accord panafricain. Troisièmement, le cadre institutionnel doit être souple et simple. Si le cadre des CER sert de base, il représente aussi un enchevêtrement juridique et commercial susceptible d’embourber la ZLEC. C’est pourquoi, à terme, la mise en place d’un cadre épuré est à souhaiter. Quatrièmement, l’intégration continentale portée par la ZLEC a beaucoup à apprendre des manquements du modèle européen. Souvent dépeint comme éloignée et obscure pour les citoyens, la construction européenne souligne a contrario la nécessité de rendre accessible et compréhensible une telle structure à ceux qu’elle entend servir in fine. Enfin, tout comme le marché commun est un aspect parmi d’autres mais dont la pertinence est indissociable d’autres politiques économiques, la ZLEC doit aller de concert avec la mise en place de politiques ambitieuses et pragmatiques, sur la base du plan BIAT (Boosting Intra African Trade) de l’UA.

Outre l’effectivité, l’inclusivité et la pérennité sont deux enjeux critiques pour la ZLEC ; l’ultime ambition de l’Union Africaine pour la ZLEC étant son accomplissement en CEA. De nombreux analystes mettent en garde contre les risques qu’un tel accord fait peser sur les pays les plus faibles et les populations fragiles. En effet, la loi du plus fort étant hélas bien souvent la meilleure, les intérêts des pays les plus puissants risquent de prévaloir, au détriment de pays moins richement dotés. Ainsi, le coût de l’intégration à une union douanière au sein d’une organisation à géométrie variable sera élevé pour des petits pays. C’est pourquoi des mesures d’accompagnement sont primordiales pour accompagner et assurer la mise en œuvre de l’accord. Pour les économies les moins diversifiées, l’argument de l’industrialisation et des bénéfices du libre-échange n’apparait guère convaincant. Faire compétir sur un même marché le Maroc, dont 75% de ses exportations est composé de plus de 80 lignes de produits, contre le Tchad, pour qui le seul pétrole totalise plus de ce même taux (82,36%)[4], se révèle être un match bien inégal.

En outre, la ZLEC ne sera pas sans répercussion sur le commerce informel africain, segment primordial des économies du continent. Des mesures d’accompagnement sont donc bienvenues, pour ne pas bouleverser brutalement ces systèmes et/ou risquer l’échec de la ZLEC si les mesures sont contournées. De même, les règles induites par la mise en place d’un marché économique commun, telles que les règles d’origine et phytosanitaires ne vont pas sans péril et sans coût pour les petits exploitants agricoles, qui représentent pourtant plus de 60% des emplois en Afrique subsaharienne[5]. La mise aux normes implique donc des aides et des formations pour s’adapter et se conformer à ce nouveau cadre.

En conclusion, s’il est bon de sourire devant les photos de poignées de mains satisfaites de nos présidents, il est tout autant souhaitable de ne pas se réjouir trop vite, le plus dur restant à faire. 

[1] L’Afrique compte 14 CERs. Mais seuls huit ont été officiellement reconnus par l’Union africaine : la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ; la Communauté de Développement de l’Afrique du Sud-est (SADC) ; la Communauté Economique de l’Afrique Centrale (CEEAC) ; l’Union du Maghreb Arabe (UMA) ; la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) ; le Marché Commun de l’Afrique du Sud-est (COMESA) ; la Communauté Economique des Etats Sahélo-Sahariens (CENSAD) et l’Autorité Intergouvernementale pour le Développement (IGAD).

[2] Le commerce intrarégional étant aujourd’hui de 16%.

[3] Parmi les non-signataires, on compte notamment le Nigéria, le Bénin, l’Érythrée, le Burundi, la Namibie et la Sierra Leone.

[4] Atlas.cid.harvard.edu

[5] Rapport de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (Agra) – Septembre 2017

Quelles conséquences de l’adoption des normes de liquidité de Bale III en Afrique ?

Du troisième trimestre de l’an 2007 au deuxième trimestre de l’an 2009, le monde était frappé par une des plus sévères crises économiques de son histoire, après la crise de production de 1929.  Cette crise a mis à jour plusieurs défaillances dans la gestion des liquidités des banques[1]. Ainsi, afin de renforcer et assurer un système financier sain, le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire (CBCB) a établi en 2010, dans le cadre des accords de Bâle III, deux standards de liquidité à savoir : le ratio de liquidité à court terme (LCR) et le ratio structurel de liquidité à long terme (NSFR). Ces ratios sont entrés en vigueur graduellement depuis 2015 et seront entièrement appliqués en 2018 pour le ratio structurel de liquidité, et en 2019 pour le ratio de liquidité à court terme. En revanche, la plupart des pays africains n’ont pas encore adopté ces normes de liquidité. Par exemple, selon un rapport de l’agence Finafrique réalisé en 2015, les pays de l’UEMOA et de la CEMAC sont encore en migration vers le Bâle II pendant que le Nigeria est aux normes du Bâle II. Ces pays aspirent néanmoins à l’application du Bâle III. Quel pourra être l’impact de ces normes de liquidité sur les économies des pays africains ?

Le ratio de liquidité à court terme (LCR)

Le ratio de liquidité à court terme a pour but de permettre aux banques de posséder des actifs liquides de haute qualité pour résister à une crise de liquidité idiosyncratique ou systémique[2] sur un mois. Pour le calculer, le stock d’actifs liquides de haute qualité est divisé par les sorties nettes au cours des 30 prochains jours calendaires. Les actifs hautement liquides correspondent aux actifs de niveau 1 (cash, réserves au niveau de la banque centrale…) et de niveau 2 (les obligations sécurisées notées AA- ou plus et les actifs avec 20% de pondération au risque).

Le ratio structurel de liquidité à long terme (NSFR)

Le ratio structurel de liquidité à long terme est un ratio permettant aux banques de faire face au risque de liquidité sur le long terme. Il est calculé en divisant le montant du financement stable disponible par le montant du financement stable exigé. Il peut alors être défini comme la proportion d’actifs à long terme[3] financés par un financement à long terme ou stable[4]. Le financement stable disponible concerne la part du capital et du passif dont l’échéance est supérieure à un an. Le financement stable requis correspond aux différents actifs détenus par la banque concernée, y compris ceux de son exposition hors bilan[5]. Par conséquent, avec le ratio structurel de liquidité à long terme, les régulateurs veulent inciter les banques à maintenir un profil de financement stable par rapport à la composition de leurs actifs et de leurs activités hors bilan. Le ratio structurel de liquidité à long terme oblige ainsi les banques à utiliser des sources de financement stables dans l’optique de réduire la probabilité de perturbation des sources de liquidités régulières de la banque, ce qui est censé réduire la probabilité de faillite.

Il vise également à réduire le recours excessif au financement de gros à court terme[6]. Les banques peuvent en effet être incitées à élargir leurs bilans très rapidement. Pour cela, elles peuvent s’appuyer sur un financement de gros à court terme bon marché. Et pourtant, une augmentation rapide de la taille du bilan peut affaiblir leur capacité à répondre aux chocs de liquidité.

Les limites de la règlementation de la liquidité du Bâle III 

Même si les nouvelles réglementations du cadre de Bâle III semblent permettre d’éliminer une bonne partie du risque de liquidité bancaire et constituent un progrès considérable dans la gestion du risque de liquidité, leur application peut générer de nouveaux problèmes. En effet, le ratio de liquidité à court terme accorde de l’importance aux actifs non risqués comme les obligations d’État. Ainsi afin de satisfaire cette exigence règlementaire, les banques pourraient préférer prêter aux gouvernements et être moins incitées à prêter aux investisseurs. Cela réduira l’investissement privé. Cette baisse de l’investissement privé peut engendrer le ralentissement de l’activité économique si elle n’est pas compensée par l’accroissement de l’investissement public effectué grâce aux prêts bancaires. En outre, nous avons tous été témoins de la crise de la dette souveraine en 2011 dans la zone euro. Cette crise a montré que le risque de défaut d’un État peut exister et donc les obligations d’État peuvent être risquées et illiquides.

Le ratio structurel de liquidité à long terme (NSFR) présente également ses failles. La principale limite de ce ratio est en effet, qu’il va à l’encontre d’une des principales fonctions intrinsèques aux banques : la transformation de maturité. Les banques transforment les fonds à court terme tels que les dépôts d’épargne en emprunts à long terme comme les hypothèques. Ainsi, dans un objectif de réduire l’asymétrie de maturité tout en exigeant des banques qu’elles financent une bonne partie des actifs à long terme avec des fonds stables, le ratio structurel de liquidité à long terme pourrait pousser les banques à offrir moins de crédit et à une allocation des ressources non optimale. D’une part, une allocation de ressources peu efficiente impactera négativement la performance des banques et d’autre part le rétrécissement de l’activité de crédit entrainerait le ralentissement de l’activité économique.

Règlementation du risque de liquidité du Bâle III : danger ou solution pour l’Afrique ?

Les banques sont aussi connues pour être le poumon des économies. Elles financent les économies essentiellement par leurs prêts qu’elles octroient aux agents économiques. Elles rationnent les prêts et fixent la rémunération de ces prêts (taux d’intérêt débiteur) selon le profil de risque des potentiels emprunteurs. La rémunération des prêts constitue la prime du risque pris par la banque. Ainsi, plus le risque est important, plus le taux d’intérêt sera élevé. Les banques octroient également les crédits en fonction de l’environnement économique. Elles seront plus incitées à produire des prêts à des taux relativement faibles lorsqu’elles ont confiance en l’environnement économique.

De façon générale en Afrique, les banques font face à des potentiels emprunteurs assez risqués du fait de l’opacité de ceux-ci. Cette opacité est soutenue par le poids non-négligeable de secteur informel (25 % à 65 % du PIB selon le FMI). Le manque d’information sur les demandeurs de prêts constitue un élément essentiel qui réduit l’activité de prêts des banques et surtout qui exige des taux d’intérêt élevés. En plus, il n’existe pas d’importantes structures pouvant augmenter l’incitation des banques à prêter. Dans les pays développés par exemple, il existe des structures qui accompagnent les chômeurs (tel que pôle emploi en France). Ces structures garantissent une entrée de revenus pour les travailleurs en cas de perte d’emploi réduisant ainsi le risque de défaut lorsque ces travailleurs souhaitent avoir un prêt. L’absence de telles structures dans la quasi-totalité de l’Afrique, ne facilite pas la mise en place des crédits de la part des banques.

Certes, on pourrait atténuer ce problème avec la mise en place d’une assurance mais la prime d’assurance viendrait rendre le cout total des prêts plus importants. De plus, pour la plupart des prêts accordés, la banque exige une assurance vie qui garantira le remboursement du prêt en cas de décès de l’emprunteur. En Afrique l’espérance de vie est en moyenne 60 ans alors qu’en France, elle est de 82 ans selon la radio publique d’information française France info. Dans un communiqué de presse de l’OMS paru en 2016, vingt-deux pays de l’Afrique subsaharienne ont une espérance de vie de moins de 60 ans. On se retrouve alors avec des primes d’assurance beaucoup plus élevées en Afrique d’où des couts de prêts assez significatifs à supporter par le potentiel emprunteur. L’importance de ces coûts impactent évidemment de manière négative la demande de prêt. Le taux de bancarisation est également assez faible en Afrique. Il est de 10% en Afrique subsaharienne, se situe entre 7,4 et 8% dans la zone UEMOA et avoisine les 40% au Maroc contre 99% en France selon la chaine d’information Africa24. Par conséquent, les banques collectent moins de dépôt en raison de la thésaurisation des ménages. Et pourtant pour effectuer les prêts, la banque utilise essentiellement ses dépôts. Ainsi la faible collecte de dépôts décourage la mise en place de prêts et incite davantage à rationner les crédits. Enfin, l’aléa de l’instabilité politique de certains pays ne favorise pas également la mise en place prêts car cela détériore la confiance des banquiers.

En raison de ces aspects, les banques africaines limitent leurs activités de prêts et exigent des taux d’intérêts élevés.

Comme énuméré plus haut, les nouvelles exigences de liquidité dans le cadre du Bâle III pourraient inciter les banques à moins prêter.  Ainsi leur application en Afrique, un continent qui souffre déjà du manque de financement, pourrait être néfaste pour la performance des banques africaines et surtout pour les économies africaines. Il serait du coup intéressant de songer à une règlementation selon le niveau de développement des pays.

Sources

Basel Committee on Banking Supervision, 2010, Basel III: International framework for liquidity risk measurement, standards and monitoring.

Idrissa Coulibaly, 2015, L’impact des réglementations internationales BÂLE I, II & III sur le système bancaire africain, FinAfrique

[1] Le terme liquidité est vaste. Nous pouvons néanmoins distinguer trois définitions de base : (i) la liquidité d’un titre financier définie comme la facilité de le vendre sans perdre de la valeur ; (ii) la liquidité du marché définie comme étant la possibilité d’échanger sur ce marché une grande quantité de titres sans influencer leurs prix ; (iii) la liquidité de financement que l’on peut définir comme la capacité d’honorer ses obligations dans le temps. On peut ainsi associer le risque de liquidité à chaque aspect. Le risque de liquidité d’un actif est le risque qu’on ne puisse pas le vendre sans perde de la valeur. Le risque de liquidité du marché est le risque qu’on ne puisse effectuer plusieurs transactions sur le marché sans impacter les prix et le risque de liquidité de financement d’une firme est le risque que cette firme ne parvienne pas à satisfaire ses obligations sur un horizon donné.

[2] Une crise de liquidité idiosyncratique d’une banque est une crise de liquidité qui touche que cette banque tandis qu’une crise de liquidité systémique est une crise de liquidité qui touche de façon simultanée plusieurs banques.

[3] Il s’agit des actifs ne pouvant pas être liquides ou utilisés avant au moins un an.

[4] Les sources de financement à long terme sont des ressources étalées sur plus d’un an (capital, dettes de long terme…).

[5] Les activités hors bilan d’une banque sont l’ensemble de ces activités qui ne sont pas inscrites dans son bilan. Il s’agit par exemple des engagements de crédits.

[6] En plus de la source de financement traditionnelle qu’utilisent les banques (dépôts à vue), elles utilisent aussi Le financement de gros. Cette source de financement correspond essentiellement pour les banques américaines, aux federal funds (fonds fédéraux), foreign deposits (dépôts étrangers) et brokered deposits (dépôts effectués par un courtier). Ces types de financement sont le plus souvent de court terme. Du coup, une banque fortement dépendante de ces types de financement peut facilement faire face à un problème de liquidité si elle est perçue comme risqué ou peu capitalisée.

Economie de la connaissance : un accès difficile pour les pays en développement

3D illustration of people on the map, representing the country’s demography.

L’économie de la connaissance est un paradigme largement accepté dans l’étude de l’économie, et plus particulièrement dans le champ de l’économie du développement. En effet, à première vue, la diffusion de la connaissance et de l’information ouvre des perspectives de développement en améliorant la productivité des entreprises et proposant des nouveaux modes de consommation, de travail, etc. De plus, contrairement aux biens matériels qui bénéficient uniquement aux agents qui les possèdent, la connaissance peut être détenue, simultanément, par plusieurs agents qui en tireront les mêmes bénéfices, sans en priver l’autre. Dans ce contexte, on peut facilement imaginer que les pays en développement, à défaut d’avoir des ressources financières immédiatement mobilisables, leur permettant de combler leur retard économique et social, pourraient au moins obtenir facilement un accès à l’information, à la connaissance, qu’ils pourrait exploiter à leur avantage.

En réalité, l’idée d’une économie fondée sur le savoir qui permettrait aux pays en développement de rattraper leur retard est facilement remise en question. Les indicateurs utilisés pour mesurer l’économie de la connaissance montrent eux même les biais de la théorie économique en faveur des pays développés. De plus, en pratique, les effets positifs d’une économie de la connaissance et de l’information sur les pays en développement restent discutables.

La mesure de la connaissance : des indicateurs biaisés

L’économie de la connaissance est souvent identifiée par des indicateurs généraux (taux de scolarisation, d’analphabétisme, etc) et des indicateurs plus spécifiques : nombre de brevets, d’articles scientifiques, paiement de redevances/licences, investissement en R&D…. Comme on va le voir, ces indicateurs sont tellement liés aux indicateurs généraux, qu’il est difficile de savoir s’ils mesurent l’économie de la connaissance, ou sont simplement révélateurs du niveau de développement général de la société.

Les pays développés ont de manière générale, plus de moyens que ceux en développement pour investir et mener des recherches permettant de créer du savoir, de la connaissance, ce qui explique un nombre plus important de brevets. Mais les individus et entités de ces pays sont également mieux informés sur les processus de dépôt de brevet, leur permettant d’en déposer plus facilement, sur toutes sortes d’« innovation ». Ainsi, les cas de biopiraterie, où une entreprise multinationale s’approprie des ressources biologiques d’un autre pays, moins développé, ou un savoir traditionnel comme l’utilisation d’une plante à des fins médicinales, pour les commercialiser, sont maintenant bien connus. L’Office Européen des Brevets a par exemple donné raison, en 2010, à une communauté Sud Africaine contestant le brevet de l’entreprise Schwabe Pharmaceuticals, sur une méthode d’extraction de racine, utilisée depuis longtemps par la communauté, mais que celle-ci n’avait pas brevetée, ne connaissant pas le système de droits de propriété intellectuelle[1].

Ces cas démontrent que la détention de brevet ne relève pas forcément de la maîtrise d’un processus de production complexe ou d’une technologie pointue, mais plutôt d’une maitrise du système de brevet et une meilleure compréhension des enjeux économiques derrière un produit… Ils démontrent également des différences de perception de la connaissance, celle-ci étant un bien commun n’appartenant à personne pour les communautés des Pays du Sud, alors que le système international de propriété intellectuelle donne un droit de propriété exclusif sur certaines connaissances, à des agents économiques.

Il existe un réel manque à gagner pour les pays en développement derrière le système des brevets, car il était estimé en 2008 que 10 à 15% des brevets donnent lieu à des licences, et donc des redevances mensuelles pour les entreprises qui les détiennent[2]. Les pays en développement, possédant moins de brevets que les pays développés, bénéficient donc de moins de retombées.

Le nombre d’articles scientifiques publiés est également censé être révélateur d’une société de la connaissance. Les pays africains, on l’a vu dans un précédent article, sont bien loin derrières d’autres pays en nombre d’articles publiés ; mais ce nombre est à relier directement à la situation financière de ces pays. En effet, dans des sociétés où les taux d’éducation et de formation sont les plus faibles, ou les dépenses en R&D des entreprises sont bas, et où les Etats ne sont pas en mesure de soutenir ni universités, laboratoires, ou encore entreprises, comme cela peut être le cas dans les pays dits développés, il est évident que les chercheurs seront moins nombreux, ou n’auront pas une autonomie financière leur permettant de se dédier à la recherche. En 2013, on comptait 2,4% d’africains parmi les chercheurs mondiaux[3], alors que les Africains représentaient 15% de la population mondiale[4].

Enfin, La répartition des revenus en R&D par zones géographiques est représentative des disparités entre les différentes zones. L’UNESCO est un peu plus optimiste que la Banque Mondiale, estimant que la R&D africaine représente 1,3% des dépenses mondiales, (contre 0,5% pour la BM), à un niveau similaire à celui de l’Océanie, alors que l’Europe, les Amériques et l’Asie représenteraient respectivement 22%, 32% et 42% des dépenses en R&D mondiales. L’Etat financerait 60 à 70% de la R&D (souvent grâce aux bailleurs internationaux), le secteur privé étant un faible contributeur[5] ; mais le niveau de R&D reste faible – encore une fois à cause d’une difficulté à mobiliser des ressources.

Cela dit, cet indicateur présente une faiblesse liée à la difficulté à quantifier la connaissance : il repose uniquement sur les inputs – les investissements en R&D – et non les outputs, c’est à dire les innovations ou les gains de productivité réellement produits.

Les limites de ces indicateurs montrent que la connaissance reste un bien commercialisable comme d’autre, et que l’économie de la connaissance ne peut pas ignorer les coûts liés à la transmission des savoirs, dans ce contexte. Outre ces coûts, d’autres éléments comme les déficiences structurelles des pays en développement mitigent l’impact potentiel de l’économie du développement sur la croissance.

L’économie de la connaissance : cercle vertueux ou cercle vicieux ?

L’économie de la connaissance permettrait-elle réellement le rattrapage envisagé par économistes et organisations internationales ? Peut-être, mais seulement pour les Etats qui possèdent déjà certains prérequis.

Ces prérequis concernent les infrastructures : route, électricité, internet…. Des équipements modernes auront besoin d’électricité pour fonctionner, un système d’information utilisant la sauvegarde de données en cloud ou des modes de collaboration partagés nécessiteront une bonne connexion internet. De même, le processus d’appropriation des connaissances sera plus difficile pour un personnel peu éduqué, qui sera donc plus couteux en termes de formation pour une entreprise internationale, que si elle peut trouver sur place des individus déjà qualifiés.

En effet, étant donné le peu de ressources mobilisées par les Etats africains pour des activités scientifiques, de recherche et d’innovation, les IDE sont perçus comme davantage capables de contribuer à l’économie du développement, à travers des transferts de technologie, comme l’import d’équipements modernes, de technologies ou systèmes récents (entre autres, via les licences).

Pourtant les IDE vers les pays en développement concernent souvent des activités primaires (extraction de matières premières notamment) et n’apportent donc pas de valeur ajoutée à l’économie locale ; celle-ci ne bénéficie pas réellement de transferts de technologie ou de connaissances qui puissent avoir un effet ricochet sur d’autres secteurs. De plus, les équipements ou procédés importés, y compris dans d’autres secteurs, ne sont pas forcément les plus récents, les innovations étant réservées aux marchés développés, plus aptes à les rémunérer.

Ainsi, difficile de dire que les IDE des entreprises multinationales sont révélateurs de transferts de technologie et de connaissance ; ils peuvent éventuellement permettre de stimuler les économies, mais il serait pertinent de les étudier de plus près pour voir de quels types de dépenses ils sont composés. Par exemple, il serait intéressant de voir si ces IDE concernent l’implantation de services d’ingénierie, de recherche ; le recrutement et la formation d’employés en local ; ou l’importation d’équipements et logiciels récents, et à fort contenu technologique.

Pour certains auteurs, les IDE témoignent même qu’une économie basée sur les connaissances contribue à perpétuer des inégalités entre pays ayant atteints différents niveau de développement : dans les pays les moins avancés, les investissements se feront en direction d’activités à faible valeur ajoutée, et se traduiront peu par des transferts de connaissance, contrairement aux pays plus développés où l’existence de certains prérequis incitera davantage les entreprises à y implanter des activités à plus forte valeur ajoutée[6].

Cela dit, ce constat pessimiste doit être mitigé avec certains pays dans lesquels les multinationales n’hésitent pas à employer de la main d’œuvre locale, de plus en plus qualifiée, au sein de secteurs plus sophistiqués. Dans le secteur des TIC, on voit ainsi de plus en plus d’ingénieurs africains, que ce soit au sein de filiales ou en tant que prestataires de ces multinationales, tandis que certains pays comme Nigeria attirent davantage de chaines de production quasi-complètes, montrant ainsi que le savoir-faire nécessaire à cette production est présent en local.

Concernant la relation entre économie de la connaissance et développement, certains auteurs constatent une corrélation entre niveau de connaissance (mesuré par le KEI de la Banque Mondiale) et niveau de développement, mais difficile d’établir le sens de la causalité entre développement et économie de la connaissance. En effet, les pays développés possèdent également un cadre institutionnel plus solide, des meilleures infrastructures, des systèmes éducatifs et de santé plus sains ; comment établir que la connaissance, déjà difficilement définissable, soit un facteur décisif du développement ?

Dans leur article intitulé « Pour une critique de l’économie de la connaissance comme vecteur du développement », les auteurs tentent de mesurer l’impact de la connaissance sur le développement, et concluent que l’investissement dans les TIC a un impact plus important sur la croissance pour les pays déjà développés, que dans ceux qui le sont moins[7].

Les mêmes auteurs vont plus loin en considérant que les investissements dans les TIC, encouragés par le paradigme actuel, se feraient au détriment d’investissements autrement plus urgents comme la santé, l’éducation, les infrastructures, et la sécurité pour certains pays… Autant de domaines qui, s’ils étaient renforcés, contribueraient de manière bien plus certaine au développement d’un pays, que l’économie de la connaissance.

Ces remarques sur les différents indicateurs révèlent plusieurs choses. L’économie de la connaissance reste un concept difficile à saisir, sans définition unanimement acceptée, certains la considérant d’un point de vue sociétal – une société aux modes de vie transformés par l’immatériel – et d’autre d’un point de vue économique, celui de la contribution des connaissances – un bien difficile voire impossible à quantifier – à l’économie.

La connaissance pourrait être gratuite, mais le système de propriété intellectuelle actuel en fait un bien payant au même titre que les biens matériels : c’est le cas du système des brevets, ou encore des articles scientifiques, parus dans des revues au coût prohibitif. Les coûts liés aux brevets et licences, à l’accès à la connaissance à travers des revues sont ainsi des barrières à l’accès aux connaissances pour les pays les moins développés.

La connaissance existante dans les pays en développement, peu formalisée, semble ne pas rentrer dans les cadres d’analyse de l’économie de la connaissance. Les savoirs traditionnels détenus par les pays du Sud sont réels et sans doute sous-estimés, et ce pour plusieurs raisons. D’une part, car les sociétés qui les connaissent ne les considèrent pas comme des biens sur lesquels certains individus ou organismes peuvent revendiquer des droits exclusifs de propriété, mais comme un savoir qui appartient à tous. Ensuite car la prépondérance de l’oralité rend superflue la formalisation écrite d’un tel savoir, or le système moderne de brevet a besoin d’une trace écrite pour valider la possession de cette connaissance. Enfin, la mesure de la part des connaissances dans l’économie est complexifiée, dans le cas des pays africains, par un manque de statistiques criant.

Marie Caplain

[1] Reinert Magalie, « Biopiraterie: une communauté autochtone d'Afrique du Sud remporte une victoire face au géant Schwabe », Novethic, 27 avril 2010

[2] Guellec Dominique, Madies Thierry et Prager Jean Claude, « les marchés de brevet dans l’économie de la connaissance – rapport (version provisoire), Conseil d’Analyse Economique, 28 Juillet 2010, p.24

[3]  Unesco, Rapport de l’Unesco sur la science – vers 2030 (résumé exécutif), 2015, p.16.

[4]  Ibid, p.11

[5] Union Africain et Nations Unies, « Transferts de technologies – L’industrialisation au service du développement inclusif et de la transformation en Afrique », Septième réunion annuelle conjointe de la Conférence des ministres africains des finances, de la planification et du développement  économique de la Commission économique pour l’Afrique et de la Conférence des ministres de l’économie et des finances de l’Union africaine , 29-30 Mars 2014, p.10.

[6] Clévenot, Mickaël, et David Douyère. « Pour une critique de l’économie de la croissance comme vecteur du développement », Revue Congolaise de Gestion, vol. numéro 17, no. 1, 2013, pp. 9-56.

[7] Ibid.

SOURCES

Reinert Magalie, « Biopiraterie: une communauté autochtone d'Afrique du Sud remporte une victoire face au géant Schwabe », Novethic, 27 avril 2010

http://www.novethic.fr/empreinte-sociale/droits-humains/isr-rse/biopiraterie-une-communaute-autochtone-d-afrique-du-sud-remporte-une-victoire-face-au-geant-schwabe-144060.html

Guellec Dominique, Madies Thierry et Prager Jean Claude, « les marchés de brevet dans l’économie de la connaissance – rapport (version provisoire), Conseil d’Analyse Economique, 28 Juillet 2010, p.24 http://www.cae-eco.fr/IMG/pdf/rapport_brevets_CAE.pdf

Unesco, Rapport de l’Unesco sur la science – vers 2030 (résumé exécutif), 2015, p.16. http://unesdoc.unesco.org/images/0023/002354/235407f.pdf

Union Africain et Nations Unies, « Transferts de technologies – L’industrialisation au service du développement inclusif et de la transformation en Afrique », Septième réunion annuelle conjointe de la Conférence des ministres africains des finances, de la planification et du développement  économique de la Commission économique pour l’Afrique et de la Conférence des ministres de l’économie et des finances de l’Union africaine , 29-30 Mars 2014, p.10.

https://www.uneca.org/sites/default/files/uploaded-documents/CoM/com2014/com2014-innovation_and_technlogy_transfer_for_enhanced_productivity_and_connectiveness_in_africa-french.pdf

Clévenot, Mickaël, et David Douyère. « Pour une critique de l’économie de la croissance comme vecteur du développement », Revue Congolaise de Gestion, vol. numéro 17, no. 1, 2013, pp. 9-56.

https://www.cairn.info/revue-congolaise-de-gestion-2013-1-page-9.htm