Démocratie et alternances régulières au pouvoir en Afrique

Afrique_cultureDans les régimes considérés comme étant démocratiques ou ceux qui essayent vraiment de le devenir, le remplacement des dirigeants au pouvoir s’effectue par la tenue d’élections libres et transparentes, d’où l’équation suivante : pas de démocratie réelle sans alternances régulières au pouvoir.

Dans son article « Démocratie et développement économique », le politologue américain Seymour Martin Lipset définit la démocratie « comme un système politique qui, à l’intérieur d’un complexe social, permet le renouvellement légal du personnel dirigeant, et comme un mécanisme social qui permet à une très grande partie de la population d’exercer une influence sur les décisions importantes en choisissant les responsables. » Rappel important : c’est au lendemain de la Guerre froide, qui s’est soldée par le triomphe de la démocratie libérale sur le communisme, que les régimes autoritaires africains s’inscrivent, à l’aube des années 1990, dans ce que Samuel Huntington a décrit comme étant la « troisième vague de démocratisation ».

Les résultats de la dernière enquête réalisée par l’Institut Afrobaromètre en 2014 dans 34 pays africains nous apprennent que la majorité des peuples africains (71%) préfèrent encore la démocratie à tout autre régime politique. Pourtant, en matière d’alternance au pouvoir, les performances globales de l’Afrique sont plutôt faibles. Le cas guinéen l’illustre parfaitement. Car si jamais le président Alpha Condé cède le pouvoir suite à la présidentielle dont le premier tour se tiendra le 11 octobre prochain, ce sera une première en Guinée. Et s’il est réélu, certains de ses concitoyens pourraient bien craindre qu’il n’imite son prédécesseur Lansana Conté qui, après avoir épuisé ses deux mandats présidentiels, a modifié la Constitution en 2002, ce qui lui avait permis de briguer un troisième mandat en 2003. Arrivé au pouvoir en 1984 à la faveur d’un coup d’État militaire survenu au lendemain de la mort du premier président guinéen, Ahmed Sékou Touré, Conté s’accrochera au pouvoir jusqu’à sa mort en 2008.

Et plus près de nous, les conditions sociopolitiques dans lesquelles Pierre Nkurunziza vient de se faire réélire pour un troisième mandat au Burundi le confirment : nombreux sont les dirigeants africains qui sont très habiles lorsqu’il s’agit de se maintenir au pouvoir par tous les moyens possibles et imaginables, notamment par des répressions sanglantes de toute manifestation publique organisée par leurs adversaires politiques, par des mascarades électorales ou des modifications constitutionnelles. Nkurunziza a usé de ces trois procédés en même temps.

Mais l’Afrique nous offre aussi quelques exemples de chefs d’État modèles qui sont bien élus et qui choisissent de quitter le pouvoir après un ou deux mandats, tel que stipulé par la majorité de ses constitutions. Tout n’y est pas noir ou blanc. Ce paradoxe suffit amplement pour expliquer l’intérêt de cette question fondamentale : comment se fait-il que certains pays africains parviennent à régulièrement remplacer leurs dirigeants par la voie légale des urnes, tandis que d’autres n’y parviennent pas ?

Entendons-nous bien : cette interrogation est d’une complexité telle que nous pourrions fournir autant de réponses que de pays africains, car il existe des facteurs endogènes et exogènes qui singularisent chaque pays. Le Sénégal n’est ni la Centrafrique, ni le Rwanda, encore moins l’Algérie, pourrait-on affirmer pour donner une idée de cette complexité.

Néanmoins, l’Afrique du Sud et le Ghana, pour ne citer que ces deux exemples, sont non seulement là pour montrer à certains pays, comme la Côte d’Ivoire, qu’une alternance est possible sans effusion de sang, mais aussi et surtout pour prouver à d’autres pays, comme la Guinée, que la présidence à vie ou l’intervention de l’armée nationale ne constituent pas des passages obligés pour réussir une alternance au pouvoir.

En Afrique du Sud, Nelson Mandela choisira de quitter la présidence, après un unique mandat au pouvoir, en cédant son fauteuil à Thabo Mbeki en 1999. À son tour, ce dernier fera deux mandats au pouvoir avant que l’actuel président Jacob Zuma ne prenne sa place en 2009. Au Ghana, après avoir été élu en 1992 et 1996, Jerry Rawlings choisira, lui aussi, de s’incliner face à la constitution ghanéenne de 1993 qui limite le nombre de mandats présidentiels à deux. C’est ainsi que son concitoyen John Kufuor lui succèdera suite à la présidentielle de 2000.

En fait, depuis 1990, force est de noter que tous les pays africains qui remplacent régulièrement leur président ont eu de grands guides politiques qui ont su fixer le cap de la réussite en matière d’alternance  au pouvoir. Ils ont eu la volonté, la sagesse, le courage et le patriotisme nécessaires pour apprendre à leurs concitoyens que l’alternance au pouvoir est le carburant de la démocratie.

Au fond, dans le jeu politique africain, la probabilité de réussite d’une alternance au pouvoir devient plus grande sous l’une des deux conditions qui suivent : une volonté politique réelle du président sortant d’organiser des élections considérées crédibles par tous, y compris par l’opposition. Au Nigéria, c’est de cette façon que Goodluck Jonathan a cédé le pouvoir au président actuel. C’est la première condition. Voici la seconde : une candidature unique de tous les opposants politiques qui cherchent sérieusement l’alternance au pouvoir. N’est-ce pas ainsi que l’actuel président sénégalais Macky Sall est arrivé au pouvoir en 2012 ? Le dicton se vérifie toujours : l’union fait la force.

Somme toute, en prenant la parole devant la tribune de l’Union africaine en juillet dernier, Barack Obama a bien fait de rappeler que « si un dirigeant pense être le seul capable d’unir sa nation, alors ce dirigeant n’a pas réussi à réellement bâtir son pays. Nelson Mandela et George Washington ont laissé un héritage durable en quittant leurs fonctions et en transmettant le pouvoir pacifiquement ».

Ousmane Diallo

Trois dimanches, cinq élections: un octobre africain

JPG_Elections180614Trois dimanches chargés attendent les passionnés de politique africaine en octobre prochain. Trois jours pour pas moins de cinq élections présidentielles sur le continent, complétées de surcroît par des législatives dans certains cas. Le Burkina Faso et la Guinée ouvrent le bal le 11 octobre. Une présidentielle est ensuite annoncée en Centrafrique le 18. Les électeurs ivoiriens et tanzaniens se présenteront eux dans les bureaux de vote la semaine suivante, le 25 octobre. Cinq scrutins, qui chacun à leur manière ont une saveur particulière.

C’était déjà un jour d’octobre, il y a près d’un an, que les Burkinabè se soulevaient pour chasser du pouvoir Blaise Compaoré et ses velléités de présidence à vie. En quatre jours, le peuple du Faso inscrivait ainsi son nom tout en haut d’une page d’histoire, peut-être en train de s’écrire sur le reste du continent. Celle où un chef d’État ne gagne pas automatiquement le droit de se porter candidat à sa propre succession, et où le multipartisme ne ressemble plus à une façade où prospèrent les entreprises politiques personnelles des uns et des autres.

C’est donc peu dire que la présidentielle burkinabè est très attendue après une transition d’un an. Son bon déroulement sonnerait comme un message d’espoir pour ceux qui au Rwanda, au Congo-Brazzaville ou en RDC, s’opposent à la reconduction de leur président pour un troisième mandat, ou pour les Burundais qui ne veulent pas se résoudre à accepter la réélection controversée de Pierre Nkurunziza. A l’inverse, un scrutin raté, même à moitié, ferait le jeu de tous ces dirigeants qui se présentent comme les incontournables garants de la stabilité et la paix. Et il y a déjà comme un mauvais signal, à moins de deux mois du vote. Le choix des autorités de transition d’invalider les candidatures aux législatives d’anciens cadres du régime Compaoré, au nom de la constitution, ressemble à un premier accroc sur les voies de la réconciliation.

En Guinée, après des mois de désaccord, le pouvoir et l’opposition ont enfin trouvé un compromis sur les dossiers aussi sensibles que la composition de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) – qui devrait bientôt accueillir deux nouveaux représentants de l’opposition – l’organisation des élections locales, ou le réexamen du fichier électoral. Prudence, affirment malgré tout certains responsables politiques, qui redoutent des délais trop courts pour permettre aux autorités de respecter leurs engagements.

Quoi qu’il en soit, le 11 octobre, comme lors de la présidentielle “historique” de 2010, le duel au sommet devrait opposer Cellou Dalein Diallo et son UFDG, à Alpha Condé, qui depuis a passé cinq ans à la présidence. La crainte, ce sont de nouveaux épisodes de violences, comme ceux qui surviennent régulièrement en Guinée quand il s’agit d’élections, à l’image des incidents meurtriers d’avril et mai dernier lors des manifestations de l’opposition. L’autre inquiétude c’est encore un raidissement sur des bases ethniques avec d’un côté les Peuls rassemblés derrière Cellou Dalein Diallo et de l’autre les Malinké avec Alpha Condé. Pour cette présidentielle, Cellou Dalein Diallo a scellé une alliance électorale opportuniste mais ambiguë avec l’ancien chef de la junte Moussa Dadis Camara, qui pourrait lui apporter des voix de sa région d’origine, la Guinée forestière. Un geste surprenant quand on sait que des partisans de l’UFDG faisaient partie des victimes des massacres du 28 septembre 2009, pour lesquels Moussa Dadis Camara a été inculpé il y a quelques semaines.

Une présidentielle le 18 octobre en RCA ?

Le premier tour de présidentielle centrafricaine pourra-t-il avoir lieu la semaine suivante ? Certains observateurs ou des responsables politiques comme le candidat déclaré Crépin Mboli Goumba n’y croient guère. Après deux ans et demi de crise, la Centrafrique reste un Etat “failli” où la plupart des services publics sont à terre. Y organiser des élections dans de bonnes conditions relève du défi, et le mot est faible. D’autant que de nouveaux affrontements entre chrétiens et musulmans ont eu lieu ces derniers jours à Bambari, dans le centre du pays, faisant au moins une quinzaine de morts. Il faudra ramener le calme, aller au bout d’un recensement électoral difficile, trouver les fonds nécessaires au scrutin, établir le fichier électoral et comment faire voter les réfugiés qui ont fui le pays pendant les violences. Soit près de 500 000 personnes dont un peu moins de la moitié d’électeurs potentiels. La communauté internationale s’accroche pourtant à ce calendrier électoral comme à une bouée de sauvetage et son respect est la mission numéro 1 assignée aux autorités de transition. En attendant les candidats se bousculent, dont l’ancien président François Bozizé, des ex-premiers ministres comme Martin Ziguélé, Nicolas Tiangaye ou Anicet Dologuélé… pour un scrutin censé permettre de tourner la page.

La Côte d’Ivoire a quant à elle retrouvé sa tranquillité et son allant économique. Fort de ces résultats, Alassane Ouattara rêve de se faire réélire dans un fauteuil. Une présidentielle apaisée et crédible le 25 octobre servira en tout cas à tenter d’oublier le traumatisme du scrutin précédent et des quelque 3 250 personnes qui ont perdu la vie pendant la crise post-électorale et les affrontements fratricides entre pro-Gbagbo et pro-Ouattara. La société civile ivoirienne vient d’ailleurs de rendre publique une charte qu’elle souhaite faire signer à tous les candidats pour qu’ils s’engagent à une élection sans violence. La quasi-totalité des figures de la vie politique ivoirienne devraient la parapher parce qu’à peu de chose près, ils sont tous sur la ligne de départ : Ouattara bien sûr, mais aussi Pascal Affi Nguessan, Charles Konan Banny, Kouadio Konan Bertin (KKB) pour ne citer qu’eux… Des rivaux qui se présentent donc divisés face à un chef de l’État qui se sent fort.

Le modèle tanzanien

Enfin la Tanzanie aura elle aussi droit à une présidentielle le 25 octobre. Une élection inédite entre d’un côté le ministre des Travaux Publics John Magufuli, vainqueur surprise de la primaire au sein du parti au pouvoir, et de l’autre côté l’ancien premier ministre Edward Lowassa. Défait pendant la primaire, Edward Lowassa a réussi une jolie manœuvre puisqu’il a tout simplement changé de camp pour devenir le chef de file de l’opposition, dont il sera le candidat unique. A l’approche du scrutin, on retiendra surtout le passage de relais du chef de l’État Jakaya Kikwete, qui conformément à la constitution, ne brigue pas un troisième mandat. La Tanzanie fait figure de modèle puisqu’aucun président n’y a tenté un quelconque tripatouillage électoral pour s’accrocher au pouvoir.

Cinq présidentielles donc après lesquelles courront les journalistes et les observateurs, happés par les soubresauts de l’actualité et son temps forcément trop court. Aura-t-on le recul nécessaire pour voir que 2014, 2015 et 2016 pourraient bien ressembler à un tournant de la politique africaine, comme le furent les années 1990 et les grandes conférences souveraines, préludes à la démocratisation.

Il y a déjà eu une révolution au Burkina Faso, une alternance paisible au Nigéria. Il y a maintenant une série d’élections qui se profilent et peuvent chacune incarner un symbole fort pour leur peuple et les dirigeants de la région. L’ouverture au multipartisme des années 1990 s'est malheureusement conclue par un grand espoir déçu. Qu’en sera-t-il cette fois-ci ?

Adrien de Calan

Le Togo, ou l’impossible alternance

JPG_Faure Gnassingbé27 avril 2015, 55 ans jour pour jour que la République du Togo est née. Faure Gnassingbé, sereinement, parade dans la ville de Lomé et se permet un bain de foule avant d’allumer la flamme de l’indépendance au Monument de l’Indépendance. Nous sommes au lendemain du déroulement de l’élection présidentielle, à laquelle il a participé. L’assurance de la victoire ne fait aucun doute  dans son camp. Le jour suivant, il sera réélu pour un troisième mandat. Cela fait dix années qu’il est au pouvoir et quarante-huit ans que sa majorité dirige le pays. Entre une opposition en manque de repères et une majorité qui n’est pas prête à se séparer des privilèges du pouvoir, le changement, ce n’est pas maintenant !

S’opposer pour s’exposer, c’est s’opposer sans s’imposer.

En  2002, le tripatouillage de la constitution par une Assemblée nationale monocolore (80 députés sur 81 étaient issus des rangs du parti au pouvoir) issue d’élections législatives boycottées par l’opposition avait permis au feu président Eyadema de briguer un nouveau mandat. Ce, en violation de l’accord cadre de Lomé du 29 juillet 1999 qui stipulait que le « Baobab de Kara » tirerait sa révérence au soir de son mandat issu d’élections déjà contestées en 1998.

Depuis cette modification en 2002, le retour à la Constitution de 1992, qui prévoyait une limitation de mandats et un scrutin présidentiel à deux tours a été incessamment réclamée par l’opposition. Au lendemain de la sanglante élection d’avril 2005, un accord dit Accord politique global va entériner le retour à la Constitution de 1992. Neuf années après cet accord et surtout deux législatures après, la révision de la Constitution n’a toujours pas été faite.

L’opposition togolaise, qui d’habitude brille pour ses divergences et ses querelles de leadership, a réclamé avec un semblant d’unité la réalisation de la  révision constitutionnelle avant les échéances électorales. Mais ce bras de fer  s’est soldé par un échec en raison d’une intransigeance du principal parti d’opposition, l’Alliance nationale pour le changement (ANC), qui frise une certaine irresponsabilité politique.

En effet, un projet de loi de révision a été proposé au Parlement. Ce projet, issu d’un dialogue entre la mouvance présidentielle et l’opposition, prévoyait la limitation à deux mandats avec effet immédiat, ce qui dans l’esprit du parti au pouvoir, avait pour but d’écarter Faure Gnassingbé des prochaines élections. D’ailleurs, l’opposition à travers l’ANC ne s’en cachait pas. Elle revendiquait ouvertement  sa volonté d’empêcher Faure Gnassingbé de participer à ces échéances. Un consensus avait été trouvé entre l’opposition et le parti au pouvoir. Celui-ci consistait en une limitation de mandat sans effet immédiat ; or, l’ANC, disposant d’une minorité de blocage à l’Assemblée nationale, a posé son véto contre un tel consensus. Le principal parti d’opposition réclamait avec intransigeance une révision constitutionnelle avec effet immédiat. Une position intransigeante de l’ANC qui a finalement permis à Faure Gnassingbé  de pouvoir se représenter  sans aucune barrière légale.

La stratégie du «  tout ou rien » de l’ANC semble difficile à soutenir en l’espèce. D’autant plus que le combat de ce parti depuis sa création  est véritablement l’avènement de l’alternance. Manque de stratégie ou cynisme politique calculé ? On ne saurait répondre à cette interrogation. Tout le monde y va de son point de vue. L’ANC continue de jouir d’une popularité importante, surtout dans le sud du pays où le parti a construit son bastion. Pour une certaine partie des partisans de l’opposition, négocier ou concéder des faveurs au parti au pouvoir est signe d’allégeance à ce dernier. Nombreux sont les opposants qui ont perdu toute légitimité  populaire  en raison du fait qu’à un moment donné de leur parcours politique, ils ont jugé utile de collaborer avec le parti au pouvoir. Le principal parti d’opposition qui tient et tire sa popularité de cette intransigeance envers l’UNIR, le parti de Faure Gnassingbé, avait dès lors tout intérêt à ne pas apparaître comme ce parti qui a permis au président de briguer un troisième mandat.

Cependant, dans la conjoncture politique et constitutionnelle togolaise actuelle, pouvait-il  en être autrement ? L’ANC a choisi de satisfaire sa base électorale plutôt que de prendre une décision courageuse dans l’intérêt supérieur  du peuple togolais. C’est dans ces conditions, que les élections présidentielles ont eu lieu le 26 avril 2015.

Des élections au suspens manifestement inexistant

« Le fichier électoral n’est pas fiable mais consensuel ». Ce sont les mots du général Siaka Sangaré, chargé de mission de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) pour auditer le fichier électoral togolais et remédier aux déficiences dont il fait l’objet. Après deux semaines  d’audit, la conclusion  de l’équipe de l’OIF est sans appel. Le fichier est mauvais. Le fichier électoral Togolais n’est pas fiable et n’est pas de nature à permettre des élections crédibles. Cependant les acteurs politiques du pays, conscients de l’état du fichier, se sont mis d’accord pour organiser des élections présidentielles avec ledit fichier. Comment peut-on alors venir se plaindre au lendemain du scrutin d’avoir été volé, si déjà au départ on avait conscience que l’arbitre du jeu n’est pas fiable ?

Ceci a été en tout cas la réaction du CAP 2015, un regroupement de partis qui a porté la candidature du président de l’ANC Jean-Pierre Fabre, chef de file de l’opposition. Une partie de l’opposition a boycotté ces élections, car estimant qu’elle ne servirait qu’à accompagner le parti au pouvoir dans sa mascarade, et par là à légitimer aux yeux de la communauté internationale, une réélection du président sortant.

Aujourd’hui, Faure Gnassingbé est réélu, avec une Constitution qui lui permet de se représenter autant de fois qu’il le souhaite. Le Togo reste l’un des derniers pays de la sous-région ouest-africaine dont la Constitution ne prévoit pas de limitations de mandat et dont les  élections sont toujours  à un tour. Cette situation est une aubaine pour le parti au pouvoir qui régente ce pays depuis 1967, année de l’accession au pouvoir de Gnassingbé Eyadema. Près d’un demi-siècle de règne plus tard, ce parti n’est pas prêt à mettre  en place les conditions nécessaires  à une alternance. La situation politique togolaise d’une complexité avérée, stagne dans une impasse qui fait les affaires du régime  et de ses alliés. Pour le changement, le peuple attendra.

Côte d’Ivoire : réconciliation acquise ou à construire ?

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La Côte d’Ivoire a connu une longue et difficile période de divisions sociales exacerbées par  des conditions économiques peu favorables, et par des hommes politiques animés par de sinistres intentions. Ces divisions ont conduit à des démonstrations inouïes de violence entre les différents groupes qui la composent. Or, avant ces circonstances dévastatrices, ces derniers n’entraient pas des relations aussi bellicistes. La crise post électorale de 2010-2011, ayant conduit à plus de 3000 morts en moins de cinq mois, a été le paroxysme de ces violences inter-ethniques à forts relents politiques.

Retour sur quinze années ponctuées de malentendus et de guerres fratricides alors qu’un scrutin déterminant pointe à l’horizon.

La prochaine élection présidentielle en Côte d’Ivoire est prévue au mois d’octobre de cette année. Force est de se demander si, d’une part, les populations, avec les différentes mesures prises par l’Etat pour tenter d’apaiser leurs peines, de compenser les pertes subies, de leur faire tourner la page sur les horreurs vécues et de remettre au goût du jour le « vivre ensemble » dans la paix, et d’autre part, l’Etat, représenté par ses instances et dirigeants, ont mesuré l’impact de ces incitations à la haine. S’ils ont pris la pleine mesure de leurs conséquences socio-économiques. S’ils les prennent en compte dans leurs différents calculs politiques afin de ne plus faire sombrer les peuples dans ce genre d’errements meurtriers.

Contexte

Comme beaucoup de pays africains, la Côte d’Ivoire est composée de plusieurs groupes sociaux. Il s’agit d’une soixantaine d’ethnies regroupées dans quatre grands groupes, allant au-delà des frontières ivoiriennes, partageant des codes sociaux plus ou moins différents mais vivant sur un même territoire dont les limites ont été dessinées depuis la conférence de Berlin de 1884. À l’indépendance du pays, en 1960, son premier président, Félix Houphouët Boigny, avait, d’une certaine manière, intégré cet état des choses dans sa stratégie de gouvernance en positionnant des « fils » et des « cadres des régions » qui pourraient être considérés, en réalité, comme représentants des différentes ethnies du pays.

Ce système de gouvernance n’était pas admis par tous comme le montrent les tentatives de scission qui se sont manifestées dès les premières années d’indépendance du pays, au royaume du Sanwi situé dans Sud-est du pays. Tentatives énergiquement refrénées par le nouveau président : les « évènements du Guébié »,  qui s’étaient déclenchés dans l’Ouest de la Côte d’Ivoire en 1970, auraient conduit à la mort de 4 000 personnes au minimum.

En plus de ses groupes ethniques, la Côte d’Ivoire a été très tôt enrichie d’une forte population étrangère. Les résultats du recensement général de la population et de l’habitat de 1975 indiquent que la population non-ivoirienne représente 22% de la population totale. Ce taux atteint 28% en 1988 avec une majorité de Burkinabè, Maliens et Guinéens – plus de 80% des étrangers – d’après le recensement effectué cette année-là. Malgré leur contribution à la croissance démographique et au développement économique du pays, ces populations étrangères culturellement proches des Ivoiriens du Nord sont rapidement mises en cause pour le déséquilibre économique et l’insécurité accrue dans le pays. En effet, la Côte d’Ivoire connaît dans les années 1980 ses premiers Plans d’Ajustement Structurel, destinés à redresser son économie qui avait subi les effets de la crise des années 1970.

A ces considérations économiques et sociales, s’ajoute la dimension politique lorsqu’à la mort du président Houphouët-Boigny, sous le président par intérim Henri Konan Bédié, le code électoral est modifié avec la précision que nul ne peut être élu président de la République s'il « n'est Ivoirien de naissance, né de père et mère eux-mêmes Ivoiriens de naissance ». Cette disposition légale empêche le candidat Alassane Ouattara de se présenter à l’élection présidentielle. Son père étant d’origine burkinabè, il est accusé d’être de nationalité « douteuse ».

Conséquemment, les conflits entre les communautés, attisés par ces différents facteurs, se déclarent et se multiplient dans le pays. Le coup d’Etat de 1999 permet au Général Robert Gueï de prendre le pouvoir. Sous sa présidence une nouvelle constitution est adoptée, en 2000, avec notamment l’article 35 reprenant la loi introduite précédemment sous Henri Konan Bédié, avec un débat sur certains de ses termes jugés « confligènes ». Laurent Gbagbo accède au pouvoir à l’issue de la présidentielle d’octobre 2000, marquées par des heurts après le refus du Général Robert Gueï de reconnaître les résultats et des batailles meurtrières entre les militants du président élu et ceux d’Alassane Ouattara. Durant son règne, les populations du Nord constituant environ 40% de la population du pays et soutenant majoritairement le candidat Alassane Ouattara écarté, sont exclues des postes de responsabilité jusqu’en 2007, année où Guillaume Soro, chef de la rébellion qui avait éclaté en 2002 après la tentative de coup d’État durant la même année, est nommé Premier ministre. L’élection présidentielle prévue en 2005 a finalement lieu en 2010 à la suite de plusieurs accords, impliquant la communauté internationale et par lesquels la candidature d’Alassane Ouattara est acceptée.

Une guerre civile est de nouveau déclenchée à la fin de l’élection présidentielle du fait d’un désaccord sur les résultats du scrutin, entre le président sortant soutenu par le Conseil Constitutionnel et Alassane Ouattara soutenu par la communauté internationale. Les affrontements tournent, une nouvelle fois, à des exactions et violences inter-ethniques qui prennent officiellement fin en mai 2011.

Accords, mesures de réconciliation et réunification

Pendant toutes les années de conflits, différentes mesures et accords ont été mis en place pour favoriser l’unité du peuple. Ces actions visent en premier lieu la cessation des affrontements mais aussi la mise en place d’un climat plus propice à la paix et au développement économique.

En 2001, un Forum de réconciliation nationale est organisé par le Président Gbagbo pour examiner les questions sources de conflit à savoir la nationalité, la propriété des terres et les conditions d’emploi dans les forces de sécurité. Tous les partis politiques étaient conviés à ce forum dont les recommandations finales ne seront pas finalement toutes appliquées. Après l’éclatement de la guerre civile en 2002, des négociations sont entamées entre un groupe de contact créé au niveau de la CEDEAO et la Côte d’Ivoire. Elles conduiront à un cessez-le-feu signé par le président Gbagbo et les rebelles qui exigeaient son départ. Par la suite, des pourparlers sont entamés au Togo pour renforcer ce retour vers la paix. Des accords seront finalement signés par tous les partis politiques en 2003 à Linas-Marcoussis, en France, avec notamment comme disposition la création d’un gouvernement de réconciliation nationale. Ils ne seront jamais appliqués complètement. Malgré d’autres cessez-le-feu et accords signés par la suite, le pays reste secoué par des affrontements meurtriers.

C’est en 2012, qu’un processus de désarmement, de démobilisation, de réinsertion, de réintégration socio-économique des ex-combattants (DDRR) est réellement entrepris. Ce programme permet de contribuer à la sécurité et à la stabilité du pays dans un contexte d'après-guerre et de favoriser ainsi la reconstruction et le développement. L’article Côte d'Ivoire: Paix, sécurité, émergence explique de manière plus détaillée les missions, objectifs et résultats de l’agence (ADDR) créée dans le cadre de ce programme.

Une Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR) a été créée en 2011 pour situer les responsabilités, entendre les victimes, auteurs et témoins des crises politico-militaires qui ont déstabilisé la Côte d’Ivoire depuis 1999. Critiquée pour ses résultats peu visibles, ses activités se sont officiellement achevées en décembre 2014 avec un rapport comportant des recommandations comme la libération de prisonniers, le dégel des avoirs ou la réparation des préjudices subis. En mars 2015, une nouvelle Commission nationale pour la réconciliation et l’indemnisation des victimes (Conariv) a été créée pour parachever le travail du CDVR. Elle dispose d’un Fonds d’indemnisation des victimes des crises survenues en Côte d’Ivoire et d’un organe chargé de l’indemnisation et de cohésion sociale, à savoir le Programme National de Cohésion Sociale (PNCS).

Enfin, le système judiciaire du pays considéré comme étant de nouveau fonctionnel, des procès ont été enclenchés contre les différents acteurs ayant pris part à la dernière crise. C’est dans ce cadre que Simone Gbagbo, ex-Première dame de Côte d’Ivoire a été jugée et condamnée à 20 ans de prison en mars 2015. Cependant, des organismes de défense des droits de l’homme comme l’ONG Human Rights Watch mettent en garde le président contre une politique de justice partiale qui ferait obstacle à une véritable réconciliation.

Des débats soulevés sur l’éligibilité d’Alassane Ouattara dans le cadre de la prochaine élection ont vite été écartés. L’article 35, toujours en cause, devrait être modifié après ce scrutin par voie référendaire. Il semblerait alors que la machine soit véritablement en marche vers l’émergence dans l’unité que vise le président Ouattara pour 2020.

Toutefois, sa réponse : « il s’agit d’un simple rattrapage », en janvier 2012, lors de sa visite en France, à une remarque d’un journaliste de l’Express sur la nomination de nordistes aux postes clés, questionne cette dynamique d’unité et de réconciliation. Il faudrait qu’en tant que chef de l’Etat, Alassane Ouattara ne tombe pas dans un clientélisme ethnique qui plongerait à nouveau le pays dans le chaos : le plus lourd tribut serait encore payé par les populations.

Oulématou Camara

Sénégalaise, Oulématou s’intéresse aux questions politiques, économiques et culturelles du monde et particulièrement de l’Afrique. Titulaire d’un diplôme en Supply Chain Management, domaine dans lequel elle exerce, elle a rejoint l’Afrique des idées car elle souhaite contribuer à ces réflexions qui sont, selon elle, la première étape vers la mise en œuvre d’actions de développement constructives.

 

Nigerian politics : a small arrangement between friends

IBB-OBJ-and-GMB-150x150On the 28th of March, Nigeria, the largest economy in Africa, will be having its presidential elections. This will have an determining impact on the uncertain future of a country also dealing with the issues of violence with Boko Haram. The election, the most inclusive in the history of the country, could lead to a new wave of violence. Terangaweb.com has dedicated a series of articles to the elections and this first article by Tity Agbahey, is focused on the ambiguous relationships in the country’s political class. 

On the 28th of March, Nigerian voters will go to the polls to elect their new president. In a country with a population of about 178 million (also the largest economy in Africa), this time is usually troubling because it is almost always accompanied by election violence. However this year, the stakes are even higher as it may lead to the first party change since 1999. That was the year of return to civilian rule. Since then, the People’s Democratic Party (PDP) holds the power. The PDP candidate, Goodluck Ebele Jonathan is facing Muhammadu Buhari, the All Progressives Congress (APC) candidate. APC is a coalition of opposition parties which was created in July 2013. If Buhari wins the elections, Nigeria will be led by a different party. This represents a small revolution, very small. As a matter of fact, in Nigeria, there are no coincidences. Politics is an arrangement between friends. The fate of more than 100 million lives rests in the hands of small portion of the society, who are always the same people.

Ironically, even if President Jonathan’s critics claim he is “the worst president Nigeria has ever known”, his election in 2011 raised the hopes of many. It represented a change in a country where the political class always remained the same. Four years ago, Jonathan was presented as a man of the people, without ties to the upper reaches of power, since he is a native of a minority ethnic group that had been under represented in politics.

In an immensely rich country with a mostly poor population, the people identified with this man who told the story of his modest upbringing ‘‘with no shoes nor school bag’’. He is not a soldier and has never led the country. He was a clean slate. In fact, his political ascension looks much like an accident. In 2005, during his term as the deputy governor of his home state, Bayelsa, he was appointed as governor and replaced Diepreye Alamieyeseigha, who was impeached. Two years later, he moved on to Abuja, where he became the vice-president to Umaru Yar’Adua, who died in 2010. He, thus, became the president of the immense country. With no attachments, he said. Not even to the highest reaches of power, his mandate was doomed for failure right from the beginning. This is because in Nigeria, politics has been a game of soldiers (who are still involved today) for a long time, before civilians got involved. Some of them actually. And the same ones. In Nigeria, there are no coincidences. Why should the decision be left to the citizens when you can always agree among friends?
In 2006, as President Obasanjo’s mandate was ending, he tried to modify the constitution, so as to run a third time in the elections. Unfortunately, this motion was rejected by the Nigerian senate. So, Obasanjo was left with no other choice than to leave at the end of his second mandate in 2007. He decided to play the role of an elder statesman, who by all means must express his opinion about the political leaders of the country.

Nevertheless, there are other ways to govern. According to the zoning rule in Nigeria, political power is meant to alternate between the north and the south. After Obasanjo (south-west), the power was to go to someone from the north. Therefore, the outgoing president decided to support, infact impose Umaru Yar’Adua’s candidacy in the elections. Umaru Yar’Adua was the former governor of Katsina state and the brother of Shehu Musa Yar’Adua, vice-president to…Olusegun Obasanjo, while he was president under the military regime from 1976 to 1979. Nigerian politics is like a bad movie, always with the same characters that only change position and title. In that manner, Obasanjo was president from 1976 to 1979 under military rule and was president again under civilian rule from 1999 to 2007. At the end of his mandate, he was replaced by Umaru Yar’Adua, the brother of his vice president from 1976 to 1979.

On the other hand, Goodluck Jonathan’s supporters say that it is his lack of political bonds with the upper class of the political and military circles that is destroying the efforts of this Bayelsan native. They say that, some ill-intentioned politicians first sponsored Boko Haram. They did that to discredit Jonathan’s rule. Now, Boko Haram has become the monster that it is today. At one time, Boko Haram was sponsored by the Northern governors; however, the monster has grown wings of its own and is no more under their control. It is terrorizing both the north and south and makes no distinction between religion nor ethnic group. Nigeria has lost some of its territory to the terrorist group. The situation is alarming especially from a humanitarian perspective.

In 2011, we all thought that Jonathan would bring change. He, who had not yet known corruption, criminal indecency or ridicule. However, the American dream is not the Nigerian dream. In 2015, bruised, terrorised and desperate, Nigeria is trying to stop this enchanted interlude. Zoning can wait, truth can wait. For the time being, we want a saviour and as often as this happens, we do not have to search afar off. Muhammadu Buhari is an attractive choice for those who are looking for a radical response to the troubles of Nigeria.
In the soap opera of Nigerian politics since, Buhari has played quite a number of roles since 1960: Major General, Minister of Petroleum and natural resources under Obasanjo (from 1976 to 1979), and President from 1983 to 1985. Since then, he has been trying to return to power.
He lost three times (2003, 2007, 2011). Now, he runs for the fourth time and might just win. Nigeria needs fresh blood. Fresh blood at 72 years! Well no one cares, it is experience that matters and old friends like: Babangida, Yar’Adua and the undeterred Obasanjo.
Nigeria dey oh !

Translated by Onyinyechi Ananaba

Kabila et Sassou face à leurs constitutions



 

 

JPG_KabilaSassou 030215Les présidents des deux Congo sont confrontés au même problème : leurs Constitutions respectives les empêchent de briguer un nouveau mandat. Mais ils ne sont pas tout à fait dans la même situation.

Ironie du sort, Denis Sassou Nguesso et Joseph Kabila, à qui on a régulièrement prêté des différends sont confrontés exactement au même problème en ce début d’année 2015. Et il se résume à chaque fois à un numéro: 57 (et 58) au Congo Brazzaville et 70 en RDC, les articles constitutionnels qui les empêchent de briguer un troisième mandat à la tête de leur pays. Si la loi fondamentale reste en l’état et si ils la respectent, Sassou Nguesso, tout comme Kabila auront quitté le pouvoir fin 2016.

Après le précédent burkinabè, le débat fait donc rage à Brazzaville comme à Kinshasa, les deux capitales les plus proches du monde – séparées seulement par le fleuve Congo, franchi en sept minutes de canot rapide, avant d’affronter les formalités administratives qui dureront elles beaucoup plus longtemps,  qu'importe la rive où l’on accoste.

À Brazzaville, le sujet est officiellement sur la table depuis le 31 décembre et l’appel du principal mouvement de la majorité, le Parti congolais du travail (PCT), à la rédaction d’une nouvelle Constitution, plus adaptée à la situation du pays. L’ancien texte serait dépassé estime le parti du président Sassou, car rédigé en 2002 dans une période post-conflit, après la sanglante guerre civile qu’a connu le pays.

Bien sûr cette nouvelle Constitution n’a rien à voir avec l’éventualité d’une énième candidature du président Sassou, assure le PCT… Pourtant, l’opposition et quelques rares dissidents de la majorité y voient une simple manœuvre pour justifier un « coup d’État constitutionnel », assurant le maintien au pouvoir du chef. Denis Sassou Nguesso a quant à lui sobrement jugé sain et démocratique un tel débat constitutionnel dans son message de vœux à la Nation.

À Kinshasa, le débat a pris un tour nouveau depuis les violences survenues entre le 19 et le 22 janvier dans la capitale et à Goma à l’est du pays. À l’origine de ces affrontements, dont le bilan est  estimé par les ONG à plus de quarante morts, un projet de loi électorale qui a mis le feu aux poudres. En effet, un article particulièrement controversé, y laissait craindre un report de l’élection présidentielle, ce qui n’était pas tout à fait du goût de l’opposition. Celle-ci dénonçait, là encore, une tentative du président Kabila de s’accrocher au pouvoir. Face à la contestation populaire, l’article a finalement été retiré.

Preuve qu’à Kin’, comme à Brazza, la question constitutionnelle est sensible, même si en RDC ni le parti majoritaire (le PPRD), ni le président n’ont officiellement pris position dans le débat.

Deux situations bien différentes

Les deux chefs d’État sont donc face au même défi, ils restent néanmoins dans des situations bien différentes, autant liées à la nature de leurs pays qu’à l' histoire politique de chacun d'entre eux..

Il y a d’abord un géant face à un petit poucet. La RDC avec ses 80 millions d’habitants est l'un des pays les plus grands et peuplés d’Afrique. Et plusieurs parties du territoire échappent encore au contrôle des autorités à l’est du pays et dans le nord de la province du Katanga. Maï Maï, ADF Nalu, ou anciens rebelles hutus rwandais FDLR… les difficultés avec les groupes armés sont loin d’être réglées dans les Kivus.

Par contraste, le Congo-Brazza avec ses quatre millions d’habitants, fait figure de petit pays tranquille. Et Brazzaville de village paisible qui dévisage avec inquiétude la « Gotham City » Kinshasa aux grandes tours défraichies. Le calme, la paix, après la guerre civile de 1997 qui a marqué les esprits sont d’ailleurs les arguments volontiers convoqués par le camp du président Sassou pour appeler à son maintien au pouvoir.

Sassou et Kabila, c’est aussi deux personnalités et deux situations politiques très différentes.

À 43 ans, Joseph Kabila reste un chef d’État énigmatique et discret, assez malicieux certainement pour avoir échappé, depuis 2001 et l’assassinat de son père, aux chausses trappe inhérentes à l’exercice du pouvoir en RDC. Il reste toutefois très difficile de mesurer la nature et l’étendue de son autorité quand les richesses du sous-sol de son pays et le désordre qui y règne renforcent sans cesse les convoitises et les rivalités.

Sur le plan intérieur, Kabila dispose de concurrents reconnus comme Etienne Tshisekedi, le leader de l’UDPS apprécié notamment à Kinshasa et qui revendique depuis 2011 sa victoire aux dernières élections présidentielles.  Dans la majorité même, des concurrents s’affirment et affichent leur opposition à la révision constitutionnelle. Depuis quelques semaines, le charismatique gouverneur du Katanga, Moise Katumbi, connu pour les succès de son équipe de football le Tout Puissant Mazembe, fait ainsi parler de lui en rejetant implicitement une nouvelle candidature de Kabila. Et il n’est pas le seul au sein de la majorité à prendre ses distances.

À 71 ans, Denis Sassou Nguesso est lui un animal politique  plus expérimenté. Il a déjà plus de trente ans de pratique du pouvoir derrière lui, malgré la parenthèse de la présidence Lissouba entre 1992 et 1997 avant son retour par les armes. Le président a habilement fragilisé les partis d’opposition historique comme l’UPADS, celui de l’ancien président Lissouba, ou le MCDDI, celui de feu Bernard Kolélas, autre rival des années 1990, en attirant ses adversaires dans son giron grâce ,disent ses détracteurs, à l’attraction qu’exercent les richesses pétrolières du pays. Au sein de l’opposition, on serait ainsi bien en peine de distinguer des figures fédératrices et reconnues par la population. Des opposants minoritaires existent bel et bien mais ils ont du mal à se faire entendre dans un paysage médiatique sous contrôle.

Quant à la majorité, à l’image du PCT, héritier des années socialistes au Congo, elle reste à l’unisson avec son chef, même si quelques dissonances notables apparaissent ces dernières semaines par les voix d’anciens ministres comme André Okombi Salissa ou Charles Zacharie Bowao ou même d’un membre du gouvernement actuel Guy Parfait Kolélas (fils de Bernard…), opposées au changement constitutionnel.

Homme d’expérience, par contraste avec un Kabila bien discret sur la scène diplomatique, Sassou Nguesso exerce aussi son influence à l'international depuis de nombreuses années avec la confiance de ses partenaires. Il est par exemple le médiateur dans la crise centrafricaine. 

Un même défi donc et des situations différentes pour les présidents Kabila et Sassou. Mais ces réalités dans toute leur complexité ne permettent évidemment pas d’annoncer quels seront les prochains épisodes pour l’un ou l’autre de ces chefs d’Etat congolais. Qui aurait pu prédire qu'au Burkina Faso, une révolution populaire allait contraindre Blaise Comparé à quitter le pouvoir après 27 ans à la tête du pays ?

Adrien de Calan

Why is media freedom questionnable in Congo-Brazzaville ?

Congo – Brazzaville is known to have a very fragile media in Central Africa. Since the country transitionned to political pluralism after its Sovereign National Conference in the 1990s, the media was also diversified. However it became more and more difficult for the journalists to be independent given the structural difficulties and the concentration of power in the hands of a few people.

A single newspaper for the whole country

The difficulties encountered in the difficult pressare absurd. Dépêches de Brazzaville is the only newspaper in Congo. It is completely commited to President Denis Sassou Nguesso. Created in 1998 by Jean-Paul Bigasse (the President's communication advisor), the newspaper was published every month in four color printing. It then turned into a weekly newspaper in 2004 and then a daily in 2007. It is one of the few newspapers to have computerised editing, a printing press and is subsidised by the State. It is the only affordablenewspaper (200 FCFA) whereas other newspapers cost at least double the price and do not receive any financial help from the state.

Other newspapers in Africa are as fragile economically. The costs are quite high in the written press, especially paper, purchased in the neighboring countries the Democratic Republic of Congo, and the printing. Except two well established newspapers, Dépêches de Brazzaville and the bi-weekly La Semaine Africaine, other newspapers such as La Rue dies and Tam-Tam Africa are published very irregularly depending on the vagaries of the troubled economy. Their journalists earn a low income and sometimes no income at all. Although there is officially a collective agreement that sets a minimum wage of 90,000 CFA francs (137 euros), it is very rarely followed.

This economic vulnerability has a direct influence on the content of the articles. It partly explains the confusion in many newspapers between articles and advertisements appearing in many media that are not presented as such. Unsufficient advertising and low sales weaken these newspapers even more. Thus the "comorra" (originating from the Democratic Republic of Congo) is widely practiced by many underpaid journalists who are paid to publish a specific press release or article.

Dangerous liaisons between politics and media

From this economic vulnerability stems other issues, one of which is the dangerous liaisons between journalism and politics. According to researcher Marie-Soleil Frère, "in Congo, the majority of the media is the instrument of individual strategies of conquest or conservation of power". Public media is in the hands of the political officials who play a direct role in the country's political game. As a matter of fact, DRTV television channel is owned by the general Nobert Dabira who is a senior Congolese official close to the government. MN TV is owned by Maurice Nguesso, elder brother of the president. Top Tv is owned by his daughter Claudia. Independent newspapers are often directly or indirectly linked to political parties or officials. "As the sector becomes more dynamic, the amount of the pro-government propaganda also increases in the columns of the newspapers and on the radio. The media contributes to the cult of personality, losing all credibility and respect in the eyes of the public". This statement could be read a few months ago in the Congolese barometer media, created by the Friedrich Ebert Foundation in collaboration with professionals of the country.

This context of over-politicization and media individualisation has several negative effects. It led some independent newspapers to become a platform for the settlement of scores in the political cenacle by relaying rumors about ministers and favouring anathema to a deep analysis. It also hinders the structuring of the profession and the establishment of professional solidarity that is essential in the most challenging times such as elections. According to "senior" professionals, this solidarity is all the more important because the profession is suffering from a deep lack of training, in a country where civil wars have greatly damaged the education system.

Another major obstacle to the independence of the press is the intimidation, especially when the political situation gets tougher. This is the case in recent weeks with the ongoing debate on the constitutional amendment that would allow the President Sassou to run for a third office. Two journalists were recently expelled: Sadio Kante Morel (freelance journalist) on September 22, and Cameroonian Elijah Smith (from MN TV) on September 26. He was physically assaulted two days after covering a meeting of the opposition.

In addition to this direct violence, many journalists state that media independence is primarily limited by self-censorship. In a context of extreme fragility, taking the risk of opposing potential funders or threathening the existence of the newspapers seems somewhat questionable. According to a report by the Panos Institute, even historical newspapers and reliable references as La Semaine Africaine, bi-weekly created in 1954, backed by the Catholic Church and the Episcopal Conference, negotiate "a relative neutrality" by supporting occasionally the system to avoid trouble and ensure its existence. But in an ultra-pyramidal political system, how can they escape this temptation?

Any solutions?

Solutions to these issues are not easy to find. However, there are interesting initiatives that attempt to solve these problems.

Firstly, the lack of means can be solved by international donations. It requires that the people suggest useful projects with a long-term training program and that international donors such as the United States or the European Union, would be solicited especially during the elections. In neighboring DRC, and in a different context, Radio Okapi has proved that with a substantial budget (millions of dollars) funded by the UN, a channel can provide independent information of quality. But this kind of financial help has its limits: what happens when the donor withdraws? Congo-Brazzaville is a stable and potentially rich country. In this situation, how to access such funds generally directed in priority to countries which are in crisis?

Digital technology is a major opportunity in a country where an entrepreneur, Verona Mankou, claims to have created the first African touch pad. If digital technology is probably too often presented as a totem that would solve all problems, it has at least the advantage of reducing costs and broadcasting to a much larger audience. In Congo, a small community of people living in Brazzaville has started a network in a social media platform that rapidly relays informations, especially to the connected diaspora. This network could have a major role in controlling the information although it is difficult to assess its actual impact in a country where the access to internet is limited to a minority of the population.

 

Another challenge is to be independent from politics. In a pyramidal system, it is difficult to be independent as the political debate in Congo is very limited and has lost all credibility. It is thus easier to focus instead on economic and social issues. There are very interesting projects such as the work of the Association Syfia (http://syfia.over-blog.com), supported by the European Union. The association is composed of a team of journalists who work on human rights issues in Congo. Syfia plays the role of a small news agency and offers reports on the daily struggles of citizens. The main issues concern the relationship between Bantu and indigenous people (pygmies) and the place of women in the economy and the society or environmental protection. Recently, a website http://www.ifrikiamag.com offered a comedic platform to decrypt the clichés or quirks of the Congolese society, and present some cultural operators in the country. Even media close to the President's entourage can diversify their programs and show stories and social issues that meet the actual concerns and expectations of the public, such as the new bimonthly Terrafrica and the private channel TV service Equator Service Television.

 

Some might say that media avoids the political debate and concentrates on society and culture. However, in recent years, it is largely thanks to the artists and the vitality of the Congolese cultural scene (the playwright Dieudonné Niangouna, the dancer DeLaVallet Bidiefono, the visual artists Bill Kouélany and Gastineau Massamba …) that the dramas of the recent history of Congo could be analysed.

Translated by Aymeric LOUSSALA

Au Burkina Faso, Blaise Compaoré cherche une présidence à vie

JPG_BurkinaFaso250614La question des limitations de mandats présidentiels, plus d’un demi-siècle après les indépendances, reste plus que jamais au cœur des débats africains. Des tripatouillages et des tentatives de tripatouillages constitutionnels, orchestrés par des présidents « véreux » et avides de pouvoir sont régulièrement constatés sur le continent.  Blaise Compaoré, après avoir passé plus d’un quart de siècle (27 ans) à la tête du Pays des Hommes Intègres, veut récidiver et tient mordicus à un passage en force pour être éligible aux futures élections présidentielles de 2015.

Un climat politique délétère

Le Burkina Faso est à la croisée des chemins, à quelques mois d’une des plus importantes élections présidentielles de son histoire. Et pour cause, Blaise Compaoré veut tenter un passage en force pour se maintenir à la tête de l’État, malgré l’interdiction formelle de se représenter que lui impose  l’article 37 de la Constitution, qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Sa machine de séduction du peuple est déjà en marche, dévoilant ainsi ses intentions et moyens. Sa tournée dans le centre-ouest, les 9 et 10 mai dernier, est révélatrice de cet état de fait. Son objectif est de s’éterniser au pouvoir et sa campagne électorale est déjà officieusement lancée.

 Jeu de dupe et stratégies malsaines ?

Depuis quelques mois le président du Faso est en quête d’un moyen salvateur qui puisse lui permettre de briguer un nouveau mandat pour les cinq prochaines années. Son camp, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) et autres soutiens ne cessent de multiplier les tentatives et stratégies pour parvenir à leur fin. Cette attitude, digne d’un « monarque constitutionnel», représente une atteinte grave à la démocratie. Sa dernière trouvaille, l’idée d’un référendum, agite la classe politique, la société civile et l’ensemble du peuple burkinabè. Et pourtant, aucun Burkinabè n’est bloqué par le verrou de l’article 37 de la Constitution à part le président. Le référendum ne concerne donc que lui, et lui seul cherche un « lenga » (bonus) présidentiel exposant du coup tout le peuple à des risques d’une crise.

La phase d’affrontement passif bat son plein

Les prémisses d’une situation de crise sont perceptibles au Burkina Faso. Pro- et anti-référendum accentuent les actions, s’affrontent par articles de presse et meetings interposés, ouvrant une lucarne sur ce que 2015 sera. Des fronts de refus naissent sur le plan national et international pour le contrecarrer. L’opposition politique réunie derrière Zéphirin Diabré, le Chef de file de l’opposition politique (CFOP) a lancé officiellement le sien le 31 mai dernier au Stade du 4 août de Ouagadougou lors d’un meeting de protestation contre un éventuel référendum sur l’Article 37 de la constitution. C’est devant un public immense que le CFOP a lancé officiellement les Comités Contre le Référendum (CCR). A Bobo-Dioulasso, ce fut le même son de cloche ce 14 juin au stade Omnisport Sangoulé Lamizana, mais avec moins de succès. En effet, la jeunesse du CDP/Houet organisait aussi au même moment un meeting pour « saper les efforts de l’opposition » et aurait « marchandé des gens avec de l’argent et des tee-shirts » pour leur participation. Rien d’étonnant, sous le règne Compaoré, car cela semble être une « marque de fabrique » à toute activité de mobilisation du CDP.  Le Balai Citoyen et d’autres structures de la société civile, à travers des conférences publiques, des meetings, des  concerts pédagogiques etc. lancent également la sonnette d’alarme et s’opposent farouchement à ce projet de modification de l’article 37. Sur les réseaux sociaux un front contre le référendum est né.

Les partisans du référendum multiplient également les mobilisations. Le 21 juin, au Stade du 4 août de Ouagadougou, le CDP organisait un meeting pour exhorter Blaise Compaoré à convoquer officiellement le référendum. La tension est montée d’un cran et chaque camp se prépare d’avantage, l’étape d’observation se poursuit, mais, jusqu’à quand ?

Ce qui est certain, ce jour n’est plus loin. Bien malin qui saura prédire les prochains mois au Burkina.

Ismaël COMPAORE 

La démocratie de l’angoisse (2ème partie)

Dr. Gilles Olakounlé Yabi est consultant indépendant sur les questions de conflits, de sécurité et de gouvernance en Afrique de l'Ouest. Il était auparavant directeur du projet Afrique de l'Ouest du think-tank International Crisis Group. Cet article a initialement été publié sur le site d'African Futures et sur son blog (http://gillesyabi.blogspot.com). Nous le republions ici avec son accord.  

JPG_Elections180614Dans la première partie de cet article, l’auteur a décrit le contexte politique dans lequel se dérouleront les élections présidentielles dans les six pays d’Afrique de l’Ouest concernés par ces scrutins souvent à haut risque cette année et en 2015. Il a examiné en particulier l’intensité anticipée de la compétition électorale dans chacun des pays, un des trois éléments d’appréciation des risques de violence. Dans cette deuxième partie, il s’interroge sur le contexte sécuritaire actuel des différents pays et sur l’environnement institutionnel qui devra encadrer les processus électoraux.

 

Lorsqu’on s’intéresse au contexte sécuritaire général, un deuxième élément d’appréciation capital pour une analyse approximative des risques liés aux élections présidentielles à venir, il n’y a pas de quoi être rassuré. Parmi les déterminants principaux du contexte sécuritaire, on peut s’appesantir sur l’existence ou non dans le pays de groupes armés rebelles ou ex-rebelles, le degré de contrôle politique et d’intégrité professionnelle des forces de sécurité et des forces armées, le niveau d’alignement des affinités politiques avec l’appartenance ethnique et régionale, les conditions pacifiques ou non des élections présidentielles les plus récentes ainsi que l’ampleur et la forme de l’implication politique et/ou sécuritaire d’acteurs extérieurs importants.

Le Nigeria apparaît sans conteste comme l’environnement sécuritaire le plus fragile. L’élection de 2015 va se dérouler dans un pays déjà aux prises avec le groupe terroriste Boko Haram au Nord-Est, un pays qui abrite également des groupes armés organisés dans le Delta du Niger aussi prompts à soutenir politiquement qu’à exercer des pressions sur le président Jonathan lui-même issu de cette région du South-South, et un pays qui connaît des niveaux élevés de violence combinant des dimensions politiques, économiques, ethniques et religieuses dans le Middle Belt (centre du pays) et ailleurs sur le territoire. La fédération nigériane est aussi habituée à des lendemains d’élection meurtriers, comme ce fut le cas en 2011, alors même que le scrutin avait été jugé mieux organisé et plus crédible que tous les précédents.

Plus de 800 personnes avaient été tuées en trois jours d’émeutes et de furie dans douze Etats du nord de la fédération, l’élément déclencheur ayant été la défaite du candidat nordiste Muhammadu Buhari face à Jonathan. Le Nigeria n’avait pas besoin du terrorisme de Boko Haram pour atteindre de tels niveaux de violences mettant aux prises des concitoyens entre eux, avec certes une dose de spontanéité mais aussi un degré certain de préparation des esprits à la violence par des entrepreneurs politico-ethniques et des extrémistes religieux. Dans la perspective de 2015, le chantage à la violence a déjà commencé dans le pays, animé aussi bien par des groupes de militants du « si Jonathan n’est pas réélu, ce sera le chaos » que par ceux du « si Jonathan est réélu, ce sera le chaos ». Quand on ajoute à cette préparation mentale le très faible degré de confiance des populations nigérianes dans l’intégrité et le professionnalisme des forces de sécurité, la crainte d’un sombre début d’année 2015 dans la grande puissance de l’Afrique de l’Ouest paraît fort légitime.

La Guinée, du fait du prolongement ethno-régional de la polarisation politique et du passif de violences, est également très fragile du point de vue sécuritaire. Il convient de reconnaître les progrès indéniables qui ont été faits sous la présidence Condé dans la réforme du secteur de la sécurité qui se traduit par une amélioration de la capacité des forces de l’ordre à contenir des manifestations de rue sans tuer en une seule journée plusieurs dizaines de personnes. Ce n’est plus l’époque de Lansana Conté ou celle de Dadis Camara mais on n’est encore très loin d’un comportement exemplaire des forces de sécurité et d’une neutralité politique des responsables du maintien de l’ordre et de la haute administration territoriale. Les différentes manifestations qui avaient rythmé la longue et difficile marche vers les élections législatives de septembre dernier s’étaient tout de même traduites par des violences parfois meurtrières. On peut déjà anticiper un face-à-face explosif entre manifestants de l’opposition et forces de sécurité lorsque sera engagé le processus menant à l’élection présidentielle.

Le contexte sécuritaire n’est pas particulièrement rassurant non plus en Guinée Bissau et en Côte d’Ivoire. Dans le premier pays, les chefs de l’armée se sont toujours considérés autonomes par rapport au pouvoir politique civil et on parle de réforme du secteur de la sécurité depuis une dizaine d’années sans avoir jamais réussi à l’enclencher. En Côte d’Ivoire, des efforts significatifs ont été faits pour gérer les conséquences catastrophiques du conflit armé postélectoral de 2011, mais il faudra encore quelques années pour doter le pays de forces de défense et de sécurité cohérentes, efficaces et politiquement neutres. L’héritage difficile des années de rébellion et de conflit risque de peser lourdement dans l’environnement sécuritaire et les développements politiques… après l’élection de 2015. Aussi bien en Guinée Bissau qu’en Côte d’Ivoire, la présence d’acteurs extérieurs mandatés pour le maintien de la paix, la mission militaire de la CEDEAO (ECOMIB) et l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) respectivement, est un facteur d’apaisement relatif.

Le positionnement politique des forces de défense et de sécurité et le maintien de leur unité sont des éléments d’incertitude qui pèsent sur le contexte sécuritaire au Burkina Faso qui a connu de violentes mutineries en 2011. Impossible de savoir comment l’armée burkinabè et les différentes générations qui la composent vivent actuellement la situation inédite d’incertitude politique sur l’après 2015. Les hauts responsables militaires dont beaucoup ont été nommés au lendemain des mutineries de 2011 pour reprendre en main ce pilier essentiel du pouvoir de Compaoré considèrent-ils leur sort lié au maintien de ce dernier au palais présidentiel après 2015 ? Comment les officiers les plus proches du président qui l’ont accompagné depuis les premières années d’un régime alors très brutal appréhendent-ils l’avenir ? Beaucoup de questions et peu de réponses, ce qui ne devrait pas atténuer l’angoisse des Burkinabè et de nombre de leurs voisins ouest-africains. Au Togo, la question du positionnement politique des forces de sécurité et de l’armée se pose beaucoup moins : le verrouillage sécuritaire par le pouvoir de Lomé semble résister à l’usure du temps.

Il convient enfin de s’interroger sur le cadre institutionnel dans lequel se dérouleront les scrutins présidentiels dans les différents pays. Ce cadre désigne ici l’ensemble des règles, procédures, institutions qui sont mobilisées du début à la fin du processus électoral et qui jouent un rôle déterminant dans la crédibilité des scrutins, en particulier celle des résultats définitifs qui désignent le vainqueur. Si la crédibilité du processus électoral n’est pas une garantie d’absence de crise et de violences, la perception d’un déficit important de crédibilité est quasiment toujours un déclencheur de troubles. De plus, lorsque l’élection présidentielle se passe dans un pays dont l’environnement sécuritaire est déjà fragile et dans le contexte d’une intense compétition pour le pouvoir, la crédibilité du cadre institutionnel régentant l’élection peut être décisive pour sauver le pays d’un basculement quasiment certain dans une crise postélectorale.

Il ne faudra pas trop compter sur cela. Partout, les dispositions des lois électorales, les conditions d’établissement des fichiers d’électeurs, la neutralité politique et la compétence technique des institutions chargées d’organiser les élections et d’examiner les éventuels recours font l’objet de controverses. Aucun des pays concerné par une élection présidentielle en 2014 ou 2015 n’est un modèle dans la région en matière d’organisation de scrutins libres, transparents et crédibles. Certains ont accompli, à l’instar du Nigeria, des progrès notables en la matière au cours des dernières années, mais ils sont tous encore loin, bien loin, des modèles en Afrique de l’Ouest que sont le Ghana, le Cap-Vert et le Sénégal où des commissions électorales et/ou d’autres dispositifs et institutions ont su gérer et crédibiliser des élections parfois très compétitives.

Au Nigeria, nombre de réformes qui avaient été recommandées par les experts au lendemain des élections générales de 2011, certes mieux organisées que les précédentes, pour corriger les plus graves failles du système n’ont pas été mises en œuvre. En Guinée, il a fallu des médiations, une forte implication technique internationale et un accord politique âprement négocié pour arriver à organiser des élections législatives en septembre 2013. La liste des tâches à accomplir pour rendre le dispositif électoral plus crédible pour la présidentielle de 2015 est très longue. Elle comprend l’établissement d’un nouveau fichier électoral et la mise en place d’une institution cruciale comme la Cour constitutionnelle qui doit remplacer la Cour suprême dans le rôle de juge ultime du contentieux électoral. Même en Côte d’Ivoire, où l’actuel président avait promis une révision de la Constitution, rien n’a été fait pour fermer la page des dispositions spéciales issues des accords de paix et doter le pays d’un nouveau cadre électoral et d’un mode de composition de la commission électorale indépendante susceptible de créer davantage de confiance de la part de tous les acteurs politiques.

On ne peut, en guise de conclusion, que donner raison aux citoyens d’Afrique de l’Ouest déjà angoissés à l’approche des échéances électorales à venir. Lorsqu’on prend en compte simultanément les trois éléments d’appréciation, aucun des pays ne sera à l’abri de tensions fortes susceptibles de dégénérer en violences plus ou moins graves. En prenant le risque de se tromper, – qui peut vraiment prévoir tous les scénarios possibles dans chacun de ces pays plusieurs mois avant les différents scrutins ? -, il est raisonnable de classer le Nigeria et la Guinée dans une catégorie de pays à très haut risque, le Burkina Faso dans une catégorie de pays à haut risque et la Guinée Bissau, la Côte d’Ivoire et le Togo dans une catégorie de pays à risque modéré, ce qualificatif ne voulant surtout pas dire « faible » ou « inexistant ».

Les élections calamiteuses ne sont pas cependant des catastrophes naturelles imprévisibles et inévitables. Les citoyens de chacun des pays concernés, la CEDEAO et les acteurs internationaux importants ont les moyens de dompter l’angoisse par une forte mobilisation pour prévenir des crises violentes. Mais il y a aussi un risque à appréhender les élections uniquement ou principalement comme des moments de danger d’implosion des Etats, et à ne rechercher que des élections sans violence. Cela revient souvent, pour les organisations régionales et internationales, à préférer la manipulation des processus électoraux au profit du camp le plus puissant, et donc le plus à même de provoquer le chaos en cas de défaite, à des scrutins réellement ouverts à l’issue incertaine. Le risque est celui d’oublier et de faire oublier à quoi devraient servir les rituels électoraux dans des démocraties jeunes et fragiles : à ancrer petit à petit une culture démocratique dans la société. Si les populations doivent continuer à aller voter tous les quatre ou cinq ans, la peur au ventre, c’est l’adhésion populaire à l’idéal démocratique en Afrique de l’Ouest qui finira par être menacée.

Dr. Gilles Yabi

La démocratie de l’angoisse (1ère partie)

Dr. Gilles Olakounlé Yabi est consultant indépendant sur les questions de conflits, de sécurité et de gouvernance en Afrique de l'Ouest. Il était auparavant directeur du projet Afrique de l'Ouest du think-tank International Crisis Group. Cet article a initialement été publié sur le site d'African Futures et sur son blog (http://gillesyabi.blogspot.com). Nous le republions ici avec son accord.  

JPG_WestAfrica040614C’est l’estomac noué et la gorge serrée que les citoyens de six pays membres de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) s’apprêtent à entrer dans une période électorale devenue synonyme, dans une trop grande partie du continent, de risque maximal de crise violente. Les premiers qui devraient être convoqués aux urnes sont les électeurs de Guinée Bissau où un scrutin présidentiel et des législatives censés tourner la page d’une période de transition sont prévus le 13 avril prochain. Dans ce pays lusophone, le seul de la région avec les îles du Cap-Vert, le calendrier électoral a été systématiquement perturbé depuis la démocratisation formelle au début des années 1990 par des coups de force militaires, des assassinats politiques et dernièrement par la mort naturelle du président. Mais c’est en 2015 que l’actualité électorale sera extraordinairement chargée.[1] Des élections présidentielles sont prévues au premier trimestre au Nigeria et au Togo, puis au dernier trimestre au Burkina Faso, en Guinée et en Côte d’Ivoire.[2]
 
Pour chacun de ces pays et pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, les élections présidentielles à venir représentent un enjeu crucial pour la paix, la stabilité politique mais aussi pour le progrès économique et social. Si la région n’avait pas connu une série de crises violentes au cours des dix dernières années, les échéances de 2014-2015 auraient dû surtout servir de test pour la consolidation de la pratique et de la culture démocratiques dans chacun des pays concernés et, par là même, pour l’ensemble de cette région du continent. Cette question ne sera que secondaire autant pour les citoyens que pour les organisations régionales et internationales à l’approche des différents scrutins présidentiels. La préoccupation première sera celle d’éviter que ces moments censés incarner la vitalité démocratique ne se transforment en périodes d’explosion de violences, ou pire, de basculement dans des conflits armés. Au regard des évènements politiques et sécuritaires des dernières années, ces craintes sont légitimes.
 
Mais quelle est l’ampleur des risques associés à chacune des élections présidentielles à venir dans la région ? Où sont-ils les plus importants ? Pour tenter de répondre à ces questions, trois éléments d’appréciation méritent d’être mobilisés: ce qu’on pourrait appeler l’intensité anticipée de la compétition présidentielle, le contexte sécuritaire général du pays et le cadre institutionnel appelé à régenter le processus électoral. Anticiper l’intensité de la compétition pour la fonction présidentielle revient à s’interroger, dans chaque pays, sur les chances que le scrutin soit ouvert et qu’il n’y ait pas de candidat quasiment sûr de gagner bien avant l’échéance. Classer les pays en fonction de ce premier critère n’est pas si simple, alors qu’on ne connaît pas encore avec certitude qui seront les candidats en course pour chacune des élections présidentielles.
 
En Guinée Bissau, le scrutin doit mettre fin à une situation d’exception née d’un coup d’Etat…contre un Premier ministre qui était en passe de devenir président, Carlos Gomes Júnior. Organisée en avril 2012, la dernière élection présidentielle s’était arrêtée entre les deux tours. Gomes Júnior, largement en avance à l’issue du premier tour, avait été brutalement sorti du jeu par les chefs militaires du pays qui lui étaient résolument hostiles. L’ancien Premier ministre reste en 2014 un acteur politique influent mais contraint à l’exil d’abord au Portugal et désormais au Cap-Vert, toujours considéré inacceptable pour la hiérarchie militaire et peut-être pour des acteurs régionaux importants, on ne voit pas comment il pourrait rentrer dans son pays en sécurité et se présenter à nouveau à une élection présidentielle. Il a sollicité l’investiture de son parti, le PAIGC (Partido Africano da Independência da Guiné e Cabo Verde, Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert), mais le choix de ce dernier s’est porté le 2 mars sur l’ancien ministre des Finances et ancien maire de la capitale, José Mário Vaz.
 
Le PAIGC, qui continue à bénéficier de son statut historique de  parti ayant conduit la lutte armée pour l’indépendance des deux anciennes colonies portugaises d’Afrique de l’Ouest, reste la force politique dominante dans le pays malgré ses divisions internes. Il partira favori pour les élections législatives, face au PRS (Partido para a Renovação Social, Parti pour la rénovation sociale), également divisé, et aux autres partis plus petits. La compétition pour le fauteuil présidentiel devrait être plus ouverte en raison notamment de quelques candidatures indépendantes susceptibles de séduire un électorat désorienté par les luttes politiques partisanes. Mais le plus dur en Guinée Bissau n’est pas toujours de doter le pays d’un président démocratiquement élu. C’est de lui garantir de bonnes chances de survie politique et physique jusqu’à la fin de son mandat, surtout s’il lui venait à l’esprit de toucher aux intérêts des chefs militaires et/ou des alliés locaux des réseaux internationaux de trafic de drogue actifs dans ce pays et dans toute l’Afrique de l’Ouest.
 
Au Nigeria non plus, on ne sait pas encore avec certitude qui sera candidat, mais l’attention se concentre sur les intentions du président sortant Goodluck Jonathan. Evoquant un principe non écrit de rotation entre candidats nordistes et sudistes désignés par le PDP (People’s Democratic Party, Parti démocratique du peuple), parti au pouvoir depuis le retour à la démocratie en 1999, nombreux sont ceux qui s’opposent à une nouvelle candidature du président actuel. Vice-président en 2007, Jonathan avait hérité du poste de président après le décès de Umaru Yar’Adua en 2010 avant de se faire élire en 2011 pour un premier mandat plein de quatre ans. Les défections de personnalités très influentes du PDP se sont multipliées ces derniers mois et elles continuent, affaiblissant le camp du président.
 
L’opposition au PDP semble par ailleurs n’avoir jamais été aussi forte, en raison de la fusion en février 2013 de quatre partis importants dans une grande formation, l’APC (All Progressives Congress, Congrès de tous les progressistes) qui est aussi bien implanté que le parti au pouvoir dans tous les Etats de la fédération. Les moyens financiers, déterminants dans la bataille électorale colossale qui se profile, ne manqueront pas d’un côté comme de l’autre, même si le camp au pouvoir dans cette puissance pétrolière qu’est le Nigeria disposera inévitablement d’un avantage certain en la matière. La compétition sera selon toute probabilité très intense. Elle le sera dans tous les cas, y compris dans l’hypothèse très improbable d’un retrait du président sortant de la course à l’investiture du PDP, et quel que soit le candidat qui sera choisi par l’APC. Ce choix ne sera pas aisé et pourrait provoquer des failles dans l’unité affichée jusque-là par le nouveau grand parti d’opposition.
 
Les Togolais devraient, comme les Nigérians, aller aux urnes au premier trimestre 2015. Le président sortant Faure Gnassingbé, élu dans des circonstances controversées et violentes en 2005 après la mort naturelle de son père, Eyadema Gnassingbé, puis réélu en 2010, pourra se porter candidat une troisième fois sans avoir à faire modifier la Constitution en vigueur. Depuis le retour forcé à un système démocratique formel, le pouvoir togolais n’a pas arrêté de jouer avec la disposition de limitation à deux du nombre de mandats présidentiels successifs. En 2002, une révision constitutionnelle avait non seulement supprimé cette disposition mais elle avait également consacré le principe d’une élection présidentielle à un seul tour. Malgré les recommandations d’un accord politique global signé en 2006 et les demandes répétées de l’opposition, les dispositions actuelles de la Constitution et du code électoral restent très favorables à une tranquille pérennité du régime du président Gnassingbé. Le parti présidentiel UNIR (Union pour la République) dispose d’une majorité absolue au Parlement et s’assurera que rien ne soit entrepris pour réduire les chances de victoire de son chef en 2015. Par ailleurs, la machine sécuritaire au service du pouvoir et l’insuffisante coordination des forces politiques de l’opposition ne militent pas pour l’instant en faveur d’une compétition électorale ouverte et intense pouvant déboucher sur une alternance politique réelle dans un pays qui n’en a pas connue depuis le coup d’Etat d’Eyadema Gnassingbé en… 1967.
 
Au Burkina Faso, il n’y a même pas eu d’alternance générationnelle comme ce fut le cas au Togo en 2005. Au pouvoir depuis octobre 1987, Blaise Compaoré devrait avoir passé 28 ans à la tête de l’Etat au moment de l’élection présidentielle de 2015. La Constitution limitant le nombre de mandats successifs à deux, le président ne pourra être candidat qu’à condition de réussir à faire passer une nouvelle révision de la loi fondamentale dans les mois à venir. Cette intention ne faisant plus de doute, la mobilisation des adversaires à une énième manœuvre visant à prolonger le règne du président Compaoré a commencé à Ouagadougou. Elle a même affaibli le pouvoir beaucoup plus rapidement qu’on ne pouvait le prévoir, un large groupe de personnalités de poids du parti présidentiel, le CDP (Congrès pour la Démocratie et le Progrès) qui ont toujours soutenu Compaoré, ayant décidé de quitter le navire pour rejoindre en janvier dernier le camp des adversaires de toute révision constitutionnelle.
Le Burkina Faso est de fait déjà entré dans une période  tendue et cela devrait durer jusqu’à ce que le pouvoir décide de renoncer à toute modification constitutionnelle ou choisisse de convoquer un référendum sur cette question. Dans ce dernier cas, de fortes contestations sociopolitiques seront inévitables et leurs conséquences incertaines. La compétition  électorale en 2015 sera forcément intense. Dans l’hypothèse où Compaoré renoncerait à prétendre à un nouveau mandat, la compétition devrait être très ouverte. Elle pourrait juste être moins tendue et explosive qu’en cas de candidature du président sortant.
 
En Guinée, le président Alpha Condé devrait être candidat en 2015 pour un second et dernier mandat. Pas d’obstacle légal à contourner. Il devrait par contre faire face à des rivaux politiques organisés, déterminés et capables de le priver d’un nouveau mandat. Arrivé au pouvoir en décembre 2010, au terme d’un scrutin laborieux et controversé, le président avait été largement distancé au premier tour par l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo avant de l’emporter au second. Les récentes élections législatives, elles-aussi organisées au forceps après une série de reports et grâce à une forte implication internationale, ont encore montré que le camp du président Condé n’était pas capable d’écraser l’opposition. Cette dernière, même éclatée en plusieurs pôles, a quasiment fait jeu égal avec le parti du président, le RPG (Rassemblement du peuple de Guinée) et ses alliés.
 
L’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) de Cellou Dalein Diallo reste une force politique significative qui, si elle s’allie à d’autres partis importants comme l’Union des forces républicaines (UFR) de Sydia Touré ou le PEDN (Parti de l’espoir pour le développement national) de Lansana Kouyaté, pourrait devenir majoritaire à l’occasion du second tour d’un scrutin présidentiel. Dans l’hypothèse, pour le moment improbable, d’une candidature unique de l’opposition, le président Condé serait particulièrement menacé par une défaite électorale, malgré les avantages habituels conséquents d’un président-candidat. Aucun doute n’est permis sur l’intensité de la bataille pour la présidence de la Guinée à la fin de l’année 2015. Elle  sera l’une des plus rudes de la région.
 
Au cours de ce même dernier trimestre 2015, les Ivoiriens seront eux-aussi convoqués aux urnes pour reconduire le président Alassane Ouattara ou choisir un nouveau chef d’Etat. Arrivé au pouvoir au terme d’une élection compétitive qui a dégénéré en conflit armé avec celui qui était le président sortant, Laurent Gbagbo, Ouattara a rapidement indiqué qu’il serait bien candidat à un second et ultime mandat. Si son parti, le Rassemblement des républicains (RDR) sera à coup sûr uni derrière le président pour la future bataille électorale, le soutien franc et massif du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), allié important et potentiellement décisif, n’est pas nécessairement acquis. Le scrutin ne sera pas gagné d’avance mais la faiblesse et le passif du Front populaire ivoirien (FPI) de l’ex-président Gbagbo, détenu à la prison de la Cour pénale internationale aux Pays-Bas, sont tels que le président sortant devrait partir favori. Son bilan en termes de relance de l’économie ivoirienne et des mesures récentes allant enfin dans le sens de l’apaisement et de la réconciliation nationale devraient aussi jouer en sa faveur. On peut anticiper une compétition présidentielle modérément intense dans un pays dont les électeurs ont encore à l’esprit le traumatisme postélectoral de 2010-2011.
 
Gilles Olakounlé Yabi
 
[1] L’autre élection présidentielle de l’année 2014, prévue en juin, aura lieu en Mauritanie, pays à cheval sur l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du Nord qui s’est retiré de la CEDEAO en 2000.

[2] Dans la foulée, au début de l’année 2016, les électeurs du Niger et du Bénin seront à leur tour appelés aux urnes pour choisir leurs chefs d’Etat. Dans les deux pays, l’atmosphère politique est déjà marquée par de fortes tensions à plus de deux ans des échéances électorales. Le Cap-Vert, la Gambie puis le Ghana seront aussi concernés par les élections au second semestre 2016.