Qui prendrait des balles pour son président ?

coup d'etat BFL’échec du coup d’Etat en Turquie grâce à la mobilisation d’une large majorité de la population favorable à Recep Tayyip Erdogan doit nous interpeller en Afrique. Car d’abord, le continent détient malheureusement le record du plus grand nombre de putschs militaires, dont certains ont souvent provoqué des drames effroyables. Ensuite, nous devrions nous poser cette question : qui en Afrique affronterait les balles de soldats pour défendre un président menacé ?

Ayant posé la question sur le réseau social Twitter et auprès de nombreux amis, beaucoup m’ont répondu avec plus ou moins de fierté en citant l’exemple du Burkina Faso. Ils ont en partie raison. En septembre 2015, la résistance héroïque de la jeunesse burkinabè a mis en échec le coup d’Etat du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) avec à sa tête le Général Gilbert Diendéré. Mais, une nuance s’impose car le peuple burkinabé n’a pas à mon avis défendu le régime de la transition du duo Michel Kafando et Isaac Yacouba Zida qui était d’ailleurs sous le feu d’une multitude de critiques justifiées. La jeunesse a affronté les hommes surentrainés et suréquipés du RSP pour sauver sa « révolution » et préserver son pays du retour du système Blaise Compaoré qu’incarnait Gilbert Diendéré. Les Burkinabé seraient-ils sortis dans la rue défendre leurs institutions si les auteurs du putschs étaient des officiers et sous-officiers inconnus et n’ayant aucun lien avec le régime déchu du CDP, l’ancienne formation au pouvoir ?

Cassure entre élites politiques et peuple

De façon plus générale, dans l’écrasante majorité des pays africains, je ne suis pas convaincu que le commun des mortels accepte de prendre des balles pour sauver un président, très souvent impopulaire. Nous vivons une crise politique et institutionnelle qui, si elle est moins profonde que dans les décennies précédentes, reste préoccupante.

Il y a une cassure entre les élites politiques et le peuple. D’abord, elle est d’ordre démographique car la jeunesse majoritaire sur le continent n’accède qu’à dose homéopathique aux strates du pouvoir. Ensuite, elle est d’ordre pratique : l’écrasante majorité de nos Etats sont à ce point mal gouvernés qu’ils ont réussi à tuer toute forme de confiance et d’espoir de la part de ceux qu’ils sont censés pourtant représenter.

Il y a longtemps que nous n’attendons plus rien des régimes post-indépendances, érigés sur le prétexte de la consolidation d’une nation socle d’une future prospérité qui n’a jusque-là jamais été au rendez-vous.

La génération de leaders politiques qui a suivi a elle davantage déçu car n’ayant même pas eu l’excuse de forger un Etat sur les cendres de la colonisation. Souvent armée de la rengaine du changement et de l’émergence, elle n’a rien fait sinon se compromettre moralement et maintenir nos pays dans l’indigence économique.

Ils « mentent dans toutes les langues »

Les trahisons sur les promesses électorales, la mal-gouvernance, la promotion de la corruption, l’encouragement de la transhumance politique et le culte de la médiocrité ont enterré le mythe de l’eldorado promis par nos gouvernants. Comme disait Nietzsche, ils « mentent dans toutes les langues ». Leurs promesses ne sont que mirage. Leur attitude au quotidien, méprisante et méprisable. Leur amour pour leur pays, infime.

Parmi nos leaders peu ont gouverné en cultivant le mérite et en mettant l’efficacité de l’action publique et la transformation radicale des conditions de vie des populations au centre de leurs actions. Cette chronique de Seidik Abba au Monde Afrique sur le train de vie des dirigeants africains est stupéfiante. On ne peut imaginer des gens vivre avec autant d’indécence et d’insolence quand leurs concitoyens manquent du minimum pour vivre.

Dans un tel climat de rupture de confiance et de priorités entre les élites politiques souvent corrompues et hors sol et le peuple, qui accepterait de prendre des balles le jour où leurs régimes seront menacés ? Qui se sacrifierait pour la pâle copie de révolutionnaires que sont devenus Mugabe, Dos Santos ou Museveni ? Qui donnerait sa vie pour préserver le régime Teodoro Obiang Nguema qui vient de hisser son fils au rang de vice-président ? Allons plus loin, tentons un banal exercice de casting chez les nouveaux leaders : Yahya Jammeh ? IBK ? Faure Gnassingbé ? Joseph Kabila ? Sérieusement, aucun qui déchainerait les foules…

La jeunesse ne s’identifie plus à son élite dirigeante. Elle la juge indigne de sa confiance et de son respect. Au mieux, elle la fustige régulièrement, au pire, elle ne lui accorde que mépris et désintérêt. En tout état de cause, elle a raison de ne pas envisager donner sa vie pour défendre des gens qui la lui nie au quotidien par une irresponsabilité consternante. 

Hamidou Anne

 

 

100 jours après, où en est le gouvernement de Roch Marc Christian Kaboré au Burkina Faso?


JPG_Kaboré190416Roch Marc Christian Kaboré a récemment célébré ses cent premiers jours à la tête du Burkina Faso. Bien qu’il soit encore trop tôt pour faire un véritable bilan de l’action gouvernementale, il semble opportun d’examiner l’avancée des dossiers prioritaires qui attendaient le Président au moment de son élection le 29 novembre 2015, ainsi que les défis auquel il a dû faire face depuis son arrivée à la tête de l’Etat.

Après la transition mouvementée, installée suite à la chute du régime de Blaise Compaoré en 2014, qui fut marquée par des coups d’éclat législatifs (révision controversée du Code électoral, adoption d’un nouveau Code minier et dépénalisation des délits de presse) et par des turbulences politico-militaires culminant avec le coup d’État manqué de septembre 2015, le Président Kaboré a été qualifiée de « président diesel » par l’opposition du fait de l’absence de progrès concrets en réponse aux très fortes attentes de la population en matière de sécurité nationale, de justice, d’emploi et de gouvernance.

La menace terroriste

Quelques jours seulement après que le Président Kaboré ait formé son gouvernement, et avant même que certains ministres n’aient officiellement pris leurs fonctions, la capitale burkinabè était ciblée par une attaque terroriste revendiquée par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Le carnage du café Cappuccino et de l’hôtel Splendid, au cœur de Ouagadougou le 15 janvier 2016, ont attesté de la vulnérabilité du Burkina face à ce mal qui continue de gangrener la sous-région.

Le gouvernement a dû réagir au pied levé, et la réponse tardive des forces de sécurité sur les lieux de l’attaque a été fortement critiquée. Cela a également été l’occasion pour certains de pointer du doigt le vide laissé par la dissolution du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) en matière de renseignement et de sécurité. Des mesures de coopération régionale ont été annoncées, telles que la mise en place de patrouilles communes entre le Mali et le Burkina le long de leur frontière commune. La France, qui a systématiquement appuyé (sinon mené) les assauts contre les terroristes à Bamako, Ouagadougou et Grand Bassam, a annoncé un renforcement de son soutien, mais au gré d’un grand cafouillage. L’annonce radiophonique par Bernard Cazeneuve, ministre français de l’Intérieur, de l’envoi d’une troupe du GIGN au Burkina Faso, par le biais duquel ‘Roch’ lui-même a appris la nouvelle, a provoqué l’indignation des autorités aussi bien que des réseaux sociaux burkinabè, dénonçant un tel mépris de la part de l’ancienne métropole.

L’attaque de Grand Bassam en Côte d’Ivoire le 13 mars 2016 montre bien que la menace terroriste ne faiblit pas, bien au contraire. Il est donc impératif et urgent pour le gouvernement de renforcer les systèmes de sécurité et de renseignement, sans répéter les erreurs du passé qui ont caractérisé les actions du RSP de Blaise Compaoré.

La « faillite » du système judiciaire et sécuritaire

Au niveau judiciaire, la transition avait relancé des dossiers longtemps portés en symbole par les acteurs de la lutte contre l’impunité, en particulier ceux concernant la mort du journaliste Norbert Zongo et de l’ancien président Thomas Sankara. Des promesses avaient été faites également concernant les martyrs de l’insurrection d’octobre 2014 et du coup d’état manqué de septembre 2015. Concernant ces dernières affaires, plusieurs personnes, dont des politiciens proches de Compaoré et des militaires de l’ex-RSP avaient été mis en examen. Mais depuis la fin de la transition, il n’y a pas eu progrès visible dans l’instruction de ces dossiers. Au contraire, quatre personnes incarcérées, dont deux journalistes, ont bénéficié d’une libération provisoire, tandis que le gel des avoirs d’individus et partis politiques mis en cause vient d’être levé. Ces éléments suscitent des désillusions quant aux promesses d’en finir avec l’impunité faites depuis la transition.  

Au-delà des dossiers les plus médiatiques, c’est tout l’appareil judiciaire qui est en grand besoin de réforme. Alors que celui-ci semble incapable de résoudre pacifiquement les tensions croissantes entre agriculteurs et éleveurs dans la zone frontalière avec la Côte d’Ivoire, des milices rurales se font justice elles-mêmes à travers le pays, exaspérées par l’inefficacité, la corruption et le manque de ressources des forces de sécurité. Ces « koglweogo » (« gardien de la brousse » en mooré) arrêtent et font le procès de personnes accusées de vol de bétail ou d’autres méfaits, sans respecter les lois en vigueur ni les droits humains. Ces abus, inhérent à l’absence de cadre légal régulant leur action, ont mené à des confrontations avec les forces de sécurité, remettant de fait en cause le monopole de la violence dont l’État est censé disposer. Simon Compaoré, ministre de la Sécurité intérieure, a reconnu que l’État n’est pas en mesure de réprimer ces initiatives populaires compte tenu des moyens matériels et humains limités dont disposent les forces de sécurité, et a donc ouvert la porte à leur reconnaissance et encadrement.

Le défi récurrent de l’emploi

Comme pour ses prédécesseurs et ses pairs de la sous-région, l’un des défis majeurs du Président Kaboré est l’emploi. Le chômage et le manque de perspectives économiques est un des éléments principaux qui ont alimenté la grogne populaire – en particulier parmi les jeunes – contre Blaise Compaoré en 2014. L’oisiveté et l’insécurité financière sont un terreau fertile des mobilisations populaires, mais aussi de la criminalité et de la radicalisation.

Face à ce défi crucial, les mesures annoncées par le gouvernement semblent très insuffisantes et n’ont pas encore eu de retombées concrètes pour la population. L’annonce du recrutement de 30.000 personnes par l’administration et les collectivités territoriales n’a pas convaincu les organisations de la société civile, telles que le Balai Citoyen qui, bien qu’appréciant cette initiative, a rappelé que le règlement du problème de l’emploi passera par « un investissement conséquent dans les secteurs productifs comme l’agriculture, l’élevage, l’artisanat et par le développement des PME-PMI ».

Une nouvelle république pour « tourner définitivement la page Compaoré »

Réclamée lors de la transition pour en finir avec le régime de Compaoré, Roch avait fait de l’élaboration d’une nouvelle constitution et le passage à une Cinquième République une promesse de campagne. Le 16 mars dernier, le gouvernement a lancé la manœuvre en adoptant un décret portant création d’une commission constitutionnelle chargée d’élaborer un avant-projet de constitution dans les 60 jours. Bien que le contenu précis du projet demeure flou, il est à prévoir que la nouvelle constitution entérine la limitation des mandats présidentiels à deux, et adopte un rééquilibrage des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif. Mais cette annonce n’a pour l’instant pas été suivie d’effet – les membres de cette commission n’ont même pas été nommés jusqu’à présent. Il reste donc à voir comment se déroulera le processus et à quoi ressemblera vraiment la nouvelle constitution.

Comme nous avons pu le voir, les « 100 jours » du gouvernement ont été l’occasion d’une grand-messe générale, chacun émettant son avis parmi le gouvernement, l’opposition et la société civile. Dans la continuité de l’observation domestique des élections de 2015, qui avait fortement contribué au succès du scrutin, un « présimètre » a été lancé pour permettre une évaluation citoyenne de l’action du Président et de son équipe. Cette initiative, déjà expérimentée au Sénégal, combine l’utilisation de TIC et de sondages plus traditionnels (radio, SMS…) et ouvre des espaces de dialogue et de débats démocratiques.

Il y a 100 jours, la Transition recevait des éloges de toutes parts et « Roch » bénéficiait de l’optimisme de la population et de la dynamique suscitée par sa victoire. Aujourd’hui, l’image de la transition a été éclaboussée par l’irruption de scandales salissant ses figures-clés comme le Général Isaac Zida. Par ailleurs, les mesures-phares prises par la Transition pour insuffler un réel changement au Burkina Faso (Code minier, progrès des affaires judiciaires…) se dissipent du fait de l’inaction du nouveau gouvernement. L’inquiétude que le changement promis durant la campagne n’était qu’un leurre est croissante, et bien qu’il soit encore trop tôt pour féliciter ou condamner le Président Kaboré, et qu’il soit important de garder à l’esprit la démesure des attentes à son encontre et l’immensité des obstacles sur son chemin, il se doit maintenant d’accélérer la cadence pour être à la hauteur de son mandat.

Eloise Bertrand

 « Malheur à celui qui bâillonne son peuple »

MY« Nous sommes le 3 janvier 1966, six ans après l’accession à l’indépendance de la Haute-Volta pays dirigé par Maurice Yaméogo successeur du lion du RDA Daniel Ouezzin Coulibaly parti trop tôt. En ce premier lundi de l’année 1966 le président est retranché dans son palais, à l’extérieur le peuple gronde, le peuple prend le pouvoir… »

En 1965 Maurice Yameogo est réélu à la tête de la Haute-Volta avec 99.98 % des voix. Au sein du pouvoir on célèbre cette victoire avec faste. Loin des murmures d’un peuple qui commence à perdre patience face à un pouvoir arrogant qui du haut de son piédestal, le méprise et oublie trop souvent de qui il tient sa légitimité. Les jours qui suivront l’euphorie de la victoire seront fatals au président Maurice Yaméogo.

En effet cinq ans après l’octroie de l’indépendance, la Haute -Volta est dans une situation économique dramatique, les finances publiques sont au plus mal et les comptes de l’Etat accusent un déficit de 100 millions de francs pour un budget d’à peine 10 milliards. Face à cette situation le pouvoir, déjà très critiqué au sein de la population, décide de faire voter un budget d’austérité qui prévoit une réduction de 20% du salaire des fonctionnaires voltaïques. Cette mesure va sonner le glas du pouvoir de Maurice Yaméogo.

Les syndicats s’opposent à cette mesure et se mobilisent sous l’impulsion de l’un de leurs leaders Joseph Ouedraogo alors dirigeant de la confédération africaine des travailleurs chrétiens.

Le 28 décembre 1965 suite aux travaux de l’assemblée sur le budget d’austérité, les syndicats demandent à rencontrer le président ; celui-ci refuse et confie cette tache à son ministre de l’intérieur. La rencontre qui s’en suit est houleuse et se mue en dialogue de sourds, les positions restent figées. Au sortir de cette réunion face à l’entêtement du gouvernement les syndicats décident de porter leurs revendications dans la rue à la faveur d’une grande manifestation programmée pour le 3 janvier 1966.

Alors en voyage chez son voisin ivoirien le président Maurice Yaméogo décide de rentrer deux jours avant la marche. Il interdit la marche du 3 janvier, il déclare l’état d’urgence, toutes les manifestations et grèves sont déclarées illégales, la menace du licenciement plane sur tous les fonctionnaires qui souhaiteraient manifester. L’armée est mobilisée, le président est prêt à entamer un rapport de force avec les syndicats. La date du 3 janvier approche, syndicats et gouvernement restent sur leurs positions, le début de l’année 1966 s’annonce tendu dans un pays où l’exaspération se fait grandissante.

Cette Haute-Volta qui décide de se révolter ce lundi 3 janvier est un pays bâillonné ou le jeu politique se résume à un seul parti l’ UDV-RDA dirigé par le président , un pays où les leaders qui osent s’opposer au régime sont embastillés, un pays où les mouvements d’opposition sont contraints d’exister dans la clandestinité, un pays où tous les pouvoirs sont accaparés par un seul homme, un pays où le voltaïque peine à trouver de quoi subsister, un pays où le murmure de la révolte se fait de plus en plus insistant et assourdissant.

En ce premier lundi de l’année 1966, les syndicats bravent l’interdit et sont dans la rue pour porter leurs revendications. Ils sont soutenus par la population emmenée par les leaders de l’opposition clandestine dont le MNV du professeur Joseph Ki-Zerbo et sa femme. Ils sont plus de 100 000 Ouagalais à protester ce jour là dans les rues d’une ville en ébullition. De Gounguin à Tampouy en passant par Tanguin et Dagnouin, le peuple se lève et fait face à son destin.

Cette manifestation contre le budget d’austérité se transforme rapidement en révolte populaire, et les manifestants réclament désormais du pain, de la démocratie mais surtout la démission du président. Le peuple s’amasse devant le palais présidentiel et attend que le régime autocratique de Maurice Yaméogo tombe. Celui-ci retranché dans son palais avec ses ministres sent le vent tourner. Il a dans ses mains tous les attributs du pouvoir mais se retrouve démuni et affaibli face à un peuple obstiné et déterminé.

Au sein du palais les tractations sur le sort du président débutent, le lieutenant Sangoulé Lamizana alors chef d’état major est présent lors de ces tractations. L’Eglise Catholique alors très influente en Haute-Volta refuse de porter secours au président. Le président se retrouve esseulé, l’armée de son coté se rend à l’évidence : elle ne peut rien face à la détermination du peuple. Dans un dernier sursaut pour sauver son pouvoir, Maurice Yaméogo souhaite revenir sur sa décision de réduire les salaires mais il est déjà trop tard. Dans la foule amassée dans les rues de Ouagadougou le slogan « l’armée au pouvoir !! » revient de plus en plus. Maurice Yaméogo comprend alors qu’il vient de perdre son pouvoir. Dans la soirée, il annonce sa démission au cours d’une allocution radio diffusée et annonce que le nouveau dirigeant de la Haute Volta est désormais le lieutenant Sangoulé Lamizana alors chef d’état major de l’armée nationale.

Ce 6 janvier le peuple de Haute-Volta vient de faire tomber en un jour un pouvoir qui se croyait invulnérable. En un jour le peuple de Haute-Volta à donner un signal fort à l’Afrique. Maurice Yaméogo ne sera pas le seul à subir les foudres d’un peuple qui très tôt avait compris que seule la lutte libère.

Aujourd’hui plus que jamais nous devons nous souvenir et ne plus jamais oublier que tout au long de son histoire les habitants du pays des hommes intègres ont toujours su se lever pour leur liberté et leur dignité.

Joël-Armel Nandjui

Opérations mains propres en Afrique, opérations cosmétiques ?

JPG_NigerCorruption121114« Opérations mains propres » : le slogan trouve son origine dans l’Italie des années 1992, où la chasse à la corruption, « Mani Pulite », n’obtint rien de moins que la chute de la 1ere République. C’est donc un beau programme que se sont donné ces dernières années les divers gouvernements africains qui ont entrepris de telles batailles, quel que soient le nom que ces dernières aient reçu.

Dès 2006, l’opération « Epervier » lancée au Cameroun par son président Paul Biya aboutissait à l’arrestation de nombreux anciens ministres et dirigeants d’entreprises publiques. Depuis, les exemples se sont multipliés sur le continent : représentent-ils un premier pas vers la fin de l’impunité généralisée ?

Pourquoi maintenant ?

De manière inédite, les instigateurs de ces campagnes de bonne gouvernance ne sont plus les bailleurs internationaux du continent ni la société civile, mais les gouvernements eux-mêmes : alors pourquoi maintenant ?

La vague de démocratisation des années 1990 a soulevé de fortes attentes populaires sans porter ses promesses : les indicateurs de corruptions ont explosé dans la majorité des pays audités ces dix dernières années. En parallèle, la généralisation de l’accès à l’information et la publication de rapports sur la corruption des milieux politiques et économiques tels ceux de Chatham House ou de Transparency International ont fini par influencer le dialogue politique. Les campagnes électorales se sont emparées du sujet et, de façon notoire, la plupart des dernières élections du continent se sont gagnées sur les thèmes de lutte contre la corruption et de bonne gouvernance.

De la campagne de Macky Sall en 2012 au Sénégal aux promesses de Muhammaddu Buhari au Nigéria : qu’en est il aujourd’hui ? Tour d’horizon de quelques unes des opérations mains propres du continent.

Sénégal, une stratégie progressive

Au Sénégal, la dynamique semble bien lancée depuis 2012 : dès son élection, le gouvernement Macky Sall a envoyé des signaux forts avec la création d’un ministère de Promotion de la bonne gouvernance, suivie de la mise en place de l’Office National de Lutte contre la Fraude et la Corruption (OFNAC). En juin 2013, Dakar poursuivait avec le lancement de sa Stratégie nationale pour la bonne gouvernance.

Nigéria : Buhari, Monsieur propre ?

Six mois à peine après son élection, Buhari limogeait l’ex-patron de la puissante EFCC, l’agence fédérale nigériane traquant les crimes économiques et financiers. Durant ses 100 premiers jours au pouvoir, de nombreuses mesures ont ainsi été prises pour redresser la corruption du pays : Président et vice-président ont divisé leur propre salaire par deux et déclaré le montant de leur patrimoine, des mécanismes de rationalisation financière ont été instaurés avec les Etats fédérés, un Comité de conseil contre la corruption composé de sept personnalités reconnues a été formé, et la direction des compagnies pétrolières étatiques a été fortement restructurée_.

De manière visible, des instructions fortes ont été données aux organismes de lutte contre la corruption déjà existants : de nombreuses têtes sont déjà tombées dont celle de Lawal Jafaru Isa, pourtant un ancien allié politique du Président Buhari. Plus de 450 000 euros détournés seraient ainsi déjà retournés dans les caisses de l’Etat.

Burkina Faso : nouvelle ère cherche nouvelle règles

Au pays des nouveaux hommes intègres, la fin de l’ère Compaoré a franchi un cap supplémentaire le 4 mars 2015, avec le vote de la Loi « portant prévention et répression de la corruption au Burkina Faso ». Le texte détaille l’ensemble des manifestations quotidiennes de la corruption dorénavant illicites, les acteurs concernés, avant de préciser la hauteur des peines encourues. Parmi les mesures d’intérêt on peut citer : l’obligation faite aux hauts fonctionnaires de déclarer périodiquement leur patrimoine, l’interdiction pour les agents publics « d’accepter des dons, cadeaux et autres avantages en nature », ainsi qu’une série de mesures visant la transparence du fonctionnement des services administratifs et des mécanismes de contrôle des transactions illicites.

Il parait néanmoins regrettable que certaines des mesures les plus importantes aient été évacuées en quelques formules généralistes et laconiques au sein d’un seul et même article. En effet, l’article 40 évoque à la fois la participation de la société civile, les programmes d’enseignements destinés à sensibiliser étudiants et écoliers, ainsi que l’accès des médias à l’information concernant la corruption. L’article en question ne détaille aucune mesure concrète, aucun moyen d’action envisagé, ni même les services concernés.

Au Gabon, la fête serait terminée ?

Au Gabon, c’est une pratique bien particulière du gouvernement Bongo père qui est visée par l’opération mains propres lancée en 2014 par son fils et successeur, Ali Bongo. Sont en cause les « fêtes tournantes » organisées chaque année dans un Etat différent du pays pour la fête nationale, destinées à mettre en valeur les territoires. L’audit réalisé par la Cour des Comptes nationale est sans appel : sur les 762 millions d’euros engagés pendant 10 ans pour ces célébrations, plus de 600 millions ont été détournés. L’audit poursuit en affirmant que « plus de la moitié du budget (de l’Etat) a disparu dans la nature ». Certaines figures de l’ancien régime sont déjà tombées, notamment Jeannot Kalima, le secrétaire général du ministère des Mines, de l’Industrie et du Tourisme.

Pour quel bilan ?

Malgré ces initiatives positives, le ressenti des populations demeure globalement négatif, et les chiffres consternants : près de 75 millions d’Africains disent avoir payé un bakchich en 2015, soit près de 7,5% du continent. L’étude 2015 du Baromètre de la corruption en Afrique réalisée par Transparency International pointe notamment le Nigeria, en tête des pires résultats du continent. Plus de 78% des Nigérians estiment que la lutte menée par leur gouvernement contre la corruption est un échec. A l’inverse, le Sénégal obtient des chiffres plutôt encourageants, avec 47% de sa population convaincue de l’efficacité du gouvernement contre la corruption. Néanmoins, le combat semble difficile, et la section sénégalaise de Transparency International rapporte des menaces et violences à son encontre, jusqu’à l’incendie d’une partie de ses locaux en 2013.

De même, derrière les plans de communication célébrant les opérations mains propres, il convient de regarder le budget réellement alloué à la justice, et l’évolution de celui-ci au cours des années. Le budget 2015 du Sénégal avait ainsi affiché une baisse de 10,52% des ressources allouées au ministère de la Justice par rapport à 2014. Mais davantage que des budgets, c’est une restructuration en profondeur du fonctionnement de la justice, et l’introduction de solides mécanismes de contrôle qui est attendue. En 2015, Justice et Police sont encore les deux institutions où se payent le plus de pots-de vins en Afrique selon Transparency International.

                                                        Julie Lanckriet

Elections au Burkina Faso : un exemple de transparence et d’efficacité.

Cette contribution est une version traduite et mise à jour d’un article originalement publié en anglais par African Arguments.

JPG_BurkinaElections3Le 29 novembre, le peuple du Burkina Faso s’est rendu aux urnes pour élire leur prochain président et leurs députés. Roch Marc Christian Kaboré du Mouvement du Peuple pour le Progrès (MPP) a été officiellement déclaré vainqueur de l’élection présidentielle le 1er décembre, ayant obtenu 53,49% des voix. Son poursuivant, Zéphirin Diabré de l’Union pour le Progrès et le Changement (UPC), a reconnu sa défaite sur Twitter avant de féliciter Kaboré en personne. Les résultats des élections législatives ont été dévoilés le lendemain, donnant une majorité simple au président élu.

Comme plusieurs fois durant l’année précédente, le Burkina Faso s’est dressé en exemple éclatant dans une région où les irrégularités, les allégations de fraude et la violence électorale émaillent régulièrement les scrutins. Un an après qu’une insurrection populaire ait empêché l’ancien président Blaise Compaoré de supprimer la clause constitutionnelle limitant le nombre de mandats – une mobilisation qui a inspiré d’autres mouvements sur le continent – et seulement quelques semaines après que la société civile, des soldats de rang, et des manifestants de tous les coins du pays aient empêché une tentative de coup d’État de la garde présidentielle, la conduite exemplaire des élections renforce l’idée que le Burkina Faso mérite son nom de « pays des hommes intègres ».

Ces élections ont été historiques car elles concluent la transition politique mise en place après la démission de Compaoré en 2014 et parce que, pour la première fois en presque 30 ans, le nom de Compaoré n’apparaissaient pas sur les bulletins de vote. Cela signifie des enjeux inégalés pour les élections les plus ouvertes depuis des décennies, et une responsabilité immense reposait donc sur les épaules de la commission électorale (CENI) pour assurer la conduite irréprochable du scrutin.

Juste avant les élections, de nombreuses personnes semblaient confiants que celles-ci seraient transparentes, mais d’autres avaient des doutes. « On dirait qu’ils soutiennent le MPP » a déclaré un électeur à un meeting de l’UPC à Ouagadougou, en parlant des autorités de la transition et de la CENI. Cependant, en partie grâce à la mobilisation massive d’activistes et à une série de mesures prises par la CENI pour garantir l’efficacité et la transparence, les élections se sont déroulées dans le calme et tous les observateurs ont loué la conduite du scrutin.

Une observation minutieuse du processus électoral

Les élections au Burkina Faso ont attiré des missions d’observations de multiples organisations internationales, telles que l’Union européenne et l’organisation régionale ouest-africaine de la CEDEAO. Mais les membres de la société civile burkinabè se sont également saisis de cette affaire de façon cruciale. A de nombreux bureaux de vote, des petits groupes d’électeurs restaient après avoir mis leurs bulletins dans les urnes pour observer par eux-mêmes que le processus était transparent. Le Balai Citoyen, un mouvement de la société civile ayant joué un rôle clé dans la mobilisation anti-Compaoré, avait en effet appelé ses militants à agir ainsi dans le cadre d’une campagne intitulée « Je vote et je reste ».

De manière plus formelle, 35 organisations de la société civile se sont rassemblées en juillet pour former la Convention des organisations de la société civile pour l’observation domestique des élections (CODEL), une alliance visant à mettre en œuvre une « observation harmonisée, proactive et civique » du processus électoral. Forte de son expérience en la matière au Sénégal, au Mali et en Sierra Léone, l’ONG londonienne OneWorld a travaillé avec la CODEL pour mettre en place un système impliquant 6 000 observateurs déployés à travers 1 490 bureaux de votes. Ces individus pouvaient alors transmettre des données par SMS à la ‘situation room’ de Ouagadougou, leurs analyses nourrissant alors une plateforme publique. « C’est un devoir patriotique en tant que citoyen » explique un observateur déployé dans un bureau de vote de la capitale. Mamadi, un des superviseurs travaillant depuis la ‘situation room’, lui fait écho, ajoutant : « c’est une cause nationale. Il faut que chacun y mette du sien pour avoir des élections apaisées et acceptées par tous. »

Le jour des élections, des rapports d’observation transmis à la ‘situation room’ ont permis au personnel de la CODEL d’identifier les incidents et d’en alerter la commission électorale. La CODEL a noté plus de 30 incidents majeurs qui ont alors pu être résolus en partenariat avec la CENI. Selon les données de la CODEL, 99% des bureaux de vote avaient ouvert à l’heure ou moins d’une heure après l’ouverture programmée, et 91% étaient correctement équipés avec tout le matériel requis. Malgré quelques soucis logistiques inévitables, tels que des bureaux de vote ayant ouvert tardivement à cause du manque de personnel ou de matériel, ou des électeurs ayant des difficultés à trouver leur bureau de vote, l’organisation du scrutin a été unanimement applaudie par les observateurs.

Une collecte efficace des résultats

Pour réduire les risques de contestation, la CENI avait promis de communiquer les résultats des élections présidentielles 24 heures après le vote au plus tard, une tâche particulièrement difficile dans un pays où un fort analphabétisme et un manque d’électricité rendent le dépouillement difficile. 

Les résultats ont d’abord été compilés au niveau communal, puis consolidés nationalement à travers une plateforme électronique. Les premières estimations étaient disponibles seulement 12 heures après la fermeture des derniers bureaux de vote et étaient mis à jour régulièrement durant la journée jusqu’à la proclamation officielle des résultats provisoires peu après minuit. La CODEL avait également mis en place un système de comptage parallèle des voix basé sur un échantillon représentatif de 251 bureaux de vote, qui a permis de montrer une corrélation avec les résultats de la CENI. De plus, certains partis comme le MPP, qui disposaient également de délégués dans tous les bureaux de votes pour observer le processus, avaient leur propre système en place pour obtenir les résultats.

Le recours à ces méthodes diverses et indépendantes pour surveiller le dépouillement ont garanti des résultats crédibles tandis que les efforts fournis avant les élections pour informer les partis politiques, la société civile et les médias à propos du processus mis en place par la CODEL ont contribué à ce que les citoyens aient confiance en la conduite des élections. Une fois les résultats proclamés, les électeurs ont rapidement accepté l’issue du scrutin. « Je suis très fier car j’ai grandi durant le régime de Compaoré et c’est la première fois que je vois des élections qui sont réellement transparentes » a déclaré un jeune homme soutenant le MPP. Parallèlement, même ceux qui espéraient un autre résultat semblaient satisfaits du processus. « Je ne suis pas trop déçu ; le vote a été transparent et notre leader a accepté les résultats, donc ça va » a déclaré un électeur de l’UPC.

Le président-élu Kaboré, qui sera investi le 29 décembre, devra respecter ses promesses sans tarder pour montrer qu’il peut apporter un réel changement dans le pays malgré son association passée avec le régime de Compaoré. Si l’ancien premier ministre de Compaoré n’en est pas capable, la « Place de la Révolution » – le point de ralliement des manifestants dans le centre de Ouagadougou – sera de nouveau pleine, ont prévenu les activistes. Mais au moins, Kaboré n’aura pas besoin de s’inquiéter d’allégations de fraude ou de suspicions concernant la légitimité de son arrivée au pouvoir, et cela grâce à la conduite transparente des élections. Même si tous les Burkinabè n’ont pas obtenu le résultat qu’ils souhaitaient, les élections ont été acceptées et la transition politique se termine sur une note positive grâce aux efforts de la CENI, la CODEL et des observateurs internationaux comme domestiques.

« Nous arborons un large sourire, nous poussons des soupirs de soulagement » a déclaré le Président de la CODEL Halidou Ouédraogo. Après des mois de préparation et quelques jours mouvementés, il en a bien le droit.

Mouvements citoyens en Afrique : les raisons d’espérer

JPG_Balaicitoyen091215Le 13 octobre 2015, après 28 ans d’omerta imposés par le gouvernement de Blaise Compaoré, la dépouille de l’ancien président burkinabè Thomas Sankara (1983-87), l’une des figures emblématiques des mouvements citoyens africains, était exhumée pour autopsie. Le constat est sans appel : le corps criblé de balle du révolutionnaire confirme son assassinat, et conforte, si besoin en était, l’idée du sort que réservent aux démocrates les régimes autoritaires.

« Y en a marre », « Le Balai Citoyen » ou « Filimbi » : ces mouvements qui se réclament aujourd’hui de Sankara, Patrice Lumumba ou Mandela ont émergé dans les années 2010. Dès 2012, ils affichent des conquêtes démocratiques de poids : chute du « vieux » Abdoulaye Wade au Sénégal, expulsion de Compaoré du trône burkinabé, et sanctuarisation (provisoire) de la Constitution congolaise contre la volonté de Joseph Kabila de prolonger son séjour au pouvoir. En quoi ces initiatives sont-elles novatrices ? Quelles sont leurs influences et comment s’organisent elles ?

Une stratégie diplomatique qui épouse les codes internationaux…

De manière assez inédite, ces mouvements citoyens se distinguent des mouvements sociaux existants en tant qu’ils se sont emparé de tous les leviers de légitimation politique conventionnels, tout en s’attachant à des valeurs –  et en prônant des références culturelles –  africaines.

La rhétorique employée tout d’abord, est dans la droite lignée de celle affectionnée par les organisations internationales. Les termes de « démocratie », « non-violence », l’affirmation du rejet du radicalisme et même la « bonne gouvernance » figurent ainsi en bonne place au sein de la Déclaration des Mouvements Citoyens Africains, rédigée et co-signée à Ouagadougou à l’été 2015 par plus de 30 mouvements du continent.

Ces organisations sont donc « légitimistes » : elles ne prônent pas de soulèvement révolutionnaires, comme les mouvements sociaux nés sous la colonisation, ni la dénonciation des plans d’ajustements structurels imposés par le FMI, à l’instar de ceux des années 1980, mais bien le respect des constitutions en place. C’est le cas de Filimbi, « Ras-le-bol », ou encore de « Touche pas à mon 220 » (mouvement né au Congo-Brazzaville), qui ont milité pour le respect de la limitation des mandats présidentiels imposée par les textes.

En plus de parler le langage des bailleurs occidentaux, ces mouvements s’appuient sur leurs organes de négociations, et cherchent à faire porter leurs revendications à l’ONU et à l’Union africaine (UA), tandis que leurs représentants n’hésitent pas à rencontrer les hommes politiques influents de la scène internationale (les « yenamaristes » ont ainsi été reçus, entre autres, par Laurent Fabius et Barack Obama).

…Mais qui s’en émancipe pour prôner des valeurs propres au continent

Cependant, tout en s’emparant des véhicules de communication de l’Occident, ils s’en émancipent avec des références idéologiques spécifiquement africaines. Les leaders charismatiques de ces groupes ne se privent pas de critiquer ouvertement les modèles et moyens employés par les pays développés. « Au Sénégal comme en France, nous combattons la même forme d’injustice sociale, les mêmes affres du libéralisme sauvage » déclarait ainsi Fadel Barro à l’ONG Survie.

C’est le concept du libéralisme, dans son ensemble, qui est rejeté : l’un des objectifs affichés des mouvements est ainsi de proposer un « projet politique alternatif au système néo-libéral dominant ». Le vocabulaire utilisé, de même, est proche de la philosophie marxiste : « les masses » doivent lutter contre l’« accaparement des terres », tandis que sont martelés les termes de « capital » et de « lutte ». On retrouve ici des similarités avec les références au marxisme-léninisme des mouvements sociaux des années 1970, qui avaient principalement agité les pays lusophones.

Mais le travail des mouvements sénégalais, burkinabè ou congolais ne se limite pas au rejet stérile d’un modèle décrié. Leur ambition est de constituer une réflexion académique « africanocentrée » et acquise à leur cause : la déclaration de Ouagadougou appelle ainsi à « encourager la conduite et la production de recherches académiques (…), favoriser l'existence de spécialistes africains sur les mouvements citoyens en Afrique ».

L’émancipation a toutefois ses limites, notamment quand vient la question du financement. Les accusations qui leur ont été faites d’être soutenus par Washington et Ottawa, si elles ne sont pas avérées, soulèvent néanmoins le problème de l’indépendance réelle de ces mouvements.

L’idéal du panafricanisme, pour l’expansion d’un mouvement qui fait encore exception

Un autre aspect intéressant de la philosophie des initiatives citoyennes est le panafricanisme. Promu dès 1949 par le Centrafricain Barthélémy Boganda et le Ghanéen Kwame Nkrumah, le panafricanisme représente l’espoir de voir un jour émerger « les États-Unis d’Afrique ». Dès les premiers heurts au Burundi, le Balai Citoyen a relayé des messages de soutien aux Bujumburais, tandis que les 30 mouvements réunis à Ouagadougou l’été dernier ont demandé la libération des prisonniers politiques détenus à  Kinshasa. Des échanges ont lieu entre leurs structures, qui se conseillent sur les modes d’action et sur la formation de leurs membres : par exemple, des membres des organisations congolaises Filimbi et  Lucha ont rencontré leurs homologues du Balai citoyen et de Y en a marre en mars 2015 à Kinshasa.

Cette dynamique et les succès variables qu’elle rencontre ne doivent pas faire oublier que de tels mouvements, structurés et influents, sont encore absents de trop nombreux pays du continent : qui pour s’opposer aux velléités autoritaristes de Pierre Nkurunziza ou de Robert Mugabe, pour ne citer qu’eux ? Là où la guerre civile est encore trop fraiche ou la répression trop dure, il est en effet difficile d’envisager avant longtemps toute opposition organisée et revendiquée.

Mais le constat n’en est pas moins porteur d’espoir : en cinq ans à peine, des organisations citoyennes tangibles se sont élevées et ont renversé des figures politiques autrefois jugées inébranlables. Ces mouvements sont enracinés au niveau local, ramifiés avec leurs homologues des pays voisins et travaillent à constituer une philosophie qui leur soit propre, et d’autant plus apte à mobiliser les énergies. De nombreux obstacles attendent encore les mouvements citoyens du continent, et les 15 élections prévues en Afrique pour l’année 2016 seront un test sans concession, mais les raisons d’espérer sont là.

Julie Lanckriet

 

 

 

Ci-gît la République au Burkina Faso

mogho nabaAprès deux semaines de confusion, la vie va reprendre son cours quasi normale au Burkina Faso. Michel Kafando et son gouvernement de la transition ont été remis en selle. Le RSP a été mis au pas et démantelé.

La sortie de crise est une excellente nouvelle pour le pays et la sous-région compte tenu de l’escalade de ces derniers jours. Le Burkina,  pauvre et pris dans un étau de feu, entre le Mali, le Niger et le Nigéria, n’avait guère besoin d’une guerre civile, qui aurait été une brèche miraculeuse pour le terrorisme islamiste.

Après sa « révolution » de l’année dernière, le peuple burkinabé tient à sa démocratie et l’a fait comprendre face aux putschistes du RSP.

Mais la véritable clef de résolution de cette crise est le Mogho Naba qui a scellé, le 22 septembre, dans sa cour, l’accord entre militaires épargnant ainsi au pays une terrible catastrophe.  On n’ose imaginer le bilan d’un affrontement entre les unités de l’armée burkinabè et le RSP dans Ouagadougou.

Le face à face entre le RSP et une partie de l’armée aurait pu mal tourner si, dans leur fougue, les jeunes chefs de corps avaient attaqué les positions des hommes de Gilbert Diendere.

Le Mogho Naba est le chef traditionnel des Mossis, l’ethnie majoritaire dans le pays. Il incarne une autorité morale sans conteste. Il a, à plusieurs reprises, joué les bons offices lors de crises politiques. Et cette fois, on peut valablement souligner qu’il a sauvé le Burkina d’un bain de sang.

C’est à se poser la question de savoir s’il ne serait pas crucial d’instaurer une monarchie constitutionnelle au Burkina, avec, comme chef d’Etat, le Mogho Naba ? 

Car à l’aune de la résolution de cette crise, que reste t-il de la république dans le pays ? Elle est dévoyée en même temps que le pays était sauvé. Et le Burkina gardera longtemps les séquelles de cet échec de la promesse républicaine, au profit d’autres mirages.

L’article 37 de Compaoré a d’abord infligé une première blessure à la république. Le coup d’Etat de Gilbert Diendere a pris le relais. Et cette résolution de la crise sous les auspices du roi des Mossis constitue encore un dévoiement de l’idée républicaine. Un mal nécessaire vient de se produire dans ce pays qui ne peut faire l’économie d’un véritable travail de ses élites politiques et intellectuelles sur la place de la république et surtout ce qu’il en reste à la suite de cette énième crise.

Mais au-delà du Burkina, sur l’ensemble du continent, une réflexion de fond doit être menée  sur la structuration politique que l’on souhaite donner à nos nations. Appliquer totalement le legs républicain de la colonisation ? Instaurer des modèles « bâtards » qui prennent en compte les spécificités locales ? Il faut choisir. Assez de schizophrénie !

Dans plusieurs pays d’Afrique, le système étatique hérité de la colonisation côtoie d’autres niveaux de pouvoir traditionnels qui agrègent de solides relais et une forte puissance. L’exemple des confréries au Sénégal est emblématique de cette juxtaposition des pouvoirs dans nos pays. 

Le débat est d’autant plus intéressant au Burkina Faso qu’une partie du pays vit sur une forme d’idéalisation du passé. Un passé radical, romantique, galvanisant mais hélas pas très actualisé à l’aune des nouveaux paradigmes d’un monde dont les lignes ont bougé depuis l’épopée sankariste des années 1980. J’ai déjà appelé au « meurtre » de Sankara, ce père tutélaire qu’il faut nécessairement soumettre à un devoir d’inventaire.

En France par exemple, autant la gauche avec Mitterrand que la droite avec De Gaulle, on a eu beaucoup de mal à perpétrer ce meurtre du père et à s’affranchir d’inutiles querelles de légitimité ou d’héritage. Les revendications ubuesques sur qui était plus gaulliste que son autre camarade de parti ont pendant longtemps épousé les convulsions du plus grand parti de la droite française.

Au Burkina Faso, longtemps les épigones de Sankara se sont violemment disputés le monopole de l’héritage du « Che » africain. Et continuent de le faire. Un vrai sujet eu égard à la situation du pays ? Rester constamment blotti dans ce passé romantique – quoique touchant – et être incapable de présenter un véritable projet alternatif ? Ce n’est guère la posture idéale face aux énormes défis qui se dressent en face du Burkina Faso.

Hamidou Anne

Trois dimanches, cinq élections: un octobre africain

JPG_Elections180614Trois dimanches chargés attendent les passionnés de politique africaine en octobre prochain. Trois jours pour pas moins de cinq élections présidentielles sur le continent, complétées de surcroît par des législatives dans certains cas. Le Burkina Faso et la Guinée ouvrent le bal le 11 octobre. Une présidentielle est ensuite annoncée en Centrafrique le 18. Les électeurs ivoiriens et tanzaniens se présenteront eux dans les bureaux de vote la semaine suivante, le 25 octobre. Cinq scrutins, qui chacun à leur manière ont une saveur particulière.

C’était déjà un jour d’octobre, il y a près d’un an, que les Burkinabè se soulevaient pour chasser du pouvoir Blaise Compaoré et ses velléités de présidence à vie. En quatre jours, le peuple du Faso inscrivait ainsi son nom tout en haut d’une page d’histoire, peut-être en train de s’écrire sur le reste du continent. Celle où un chef d’État ne gagne pas automatiquement le droit de se porter candidat à sa propre succession, et où le multipartisme ne ressemble plus à une façade où prospèrent les entreprises politiques personnelles des uns et des autres.

C’est donc peu dire que la présidentielle burkinabè est très attendue après une transition d’un an. Son bon déroulement sonnerait comme un message d’espoir pour ceux qui au Rwanda, au Congo-Brazzaville ou en RDC, s’opposent à la reconduction de leur président pour un troisième mandat, ou pour les Burundais qui ne veulent pas se résoudre à accepter la réélection controversée de Pierre Nkurunziza. A l’inverse, un scrutin raté, même à moitié, ferait le jeu de tous ces dirigeants qui se présentent comme les incontournables garants de la stabilité et la paix. Et il y a déjà comme un mauvais signal, à moins de deux mois du vote. Le choix des autorités de transition d’invalider les candidatures aux législatives d’anciens cadres du régime Compaoré, au nom de la constitution, ressemble à un premier accroc sur les voies de la réconciliation.

En Guinée, après des mois de désaccord, le pouvoir et l’opposition ont enfin trouvé un compromis sur les dossiers aussi sensibles que la composition de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) – qui devrait bientôt accueillir deux nouveaux représentants de l’opposition – l’organisation des élections locales, ou le réexamen du fichier électoral. Prudence, affirment malgré tout certains responsables politiques, qui redoutent des délais trop courts pour permettre aux autorités de respecter leurs engagements.

Quoi qu’il en soit, le 11 octobre, comme lors de la présidentielle “historique” de 2010, le duel au sommet devrait opposer Cellou Dalein Diallo et son UFDG, à Alpha Condé, qui depuis a passé cinq ans à la présidence. La crainte, ce sont de nouveaux épisodes de violences, comme ceux qui surviennent régulièrement en Guinée quand il s’agit d’élections, à l’image des incidents meurtriers d’avril et mai dernier lors des manifestations de l’opposition. L’autre inquiétude c’est encore un raidissement sur des bases ethniques avec d’un côté les Peuls rassemblés derrière Cellou Dalein Diallo et de l’autre les Malinké avec Alpha Condé. Pour cette présidentielle, Cellou Dalein Diallo a scellé une alliance électorale opportuniste mais ambiguë avec l’ancien chef de la junte Moussa Dadis Camara, qui pourrait lui apporter des voix de sa région d’origine, la Guinée forestière. Un geste surprenant quand on sait que des partisans de l’UFDG faisaient partie des victimes des massacres du 28 septembre 2009, pour lesquels Moussa Dadis Camara a été inculpé il y a quelques semaines.

Une présidentielle le 18 octobre en RCA ?

Le premier tour de présidentielle centrafricaine pourra-t-il avoir lieu la semaine suivante ? Certains observateurs ou des responsables politiques comme le candidat déclaré Crépin Mboli Goumba n’y croient guère. Après deux ans et demi de crise, la Centrafrique reste un Etat “failli” où la plupart des services publics sont à terre. Y organiser des élections dans de bonnes conditions relève du défi, et le mot est faible. D’autant que de nouveaux affrontements entre chrétiens et musulmans ont eu lieu ces derniers jours à Bambari, dans le centre du pays, faisant au moins une quinzaine de morts. Il faudra ramener le calme, aller au bout d’un recensement électoral difficile, trouver les fonds nécessaires au scrutin, établir le fichier électoral et comment faire voter les réfugiés qui ont fui le pays pendant les violences. Soit près de 500 000 personnes dont un peu moins de la moitié d’électeurs potentiels. La communauté internationale s’accroche pourtant à ce calendrier électoral comme à une bouée de sauvetage et son respect est la mission numéro 1 assignée aux autorités de transition. En attendant les candidats se bousculent, dont l’ancien président François Bozizé, des ex-premiers ministres comme Martin Ziguélé, Nicolas Tiangaye ou Anicet Dologuélé… pour un scrutin censé permettre de tourner la page.

La Côte d’Ivoire a quant à elle retrouvé sa tranquillité et son allant économique. Fort de ces résultats, Alassane Ouattara rêve de se faire réélire dans un fauteuil. Une présidentielle apaisée et crédible le 25 octobre servira en tout cas à tenter d’oublier le traumatisme du scrutin précédent et des quelque 3 250 personnes qui ont perdu la vie pendant la crise post-électorale et les affrontements fratricides entre pro-Gbagbo et pro-Ouattara. La société civile ivoirienne vient d’ailleurs de rendre publique une charte qu’elle souhaite faire signer à tous les candidats pour qu’ils s’engagent à une élection sans violence. La quasi-totalité des figures de la vie politique ivoirienne devraient la parapher parce qu’à peu de chose près, ils sont tous sur la ligne de départ : Ouattara bien sûr, mais aussi Pascal Affi Nguessan, Charles Konan Banny, Kouadio Konan Bertin (KKB) pour ne citer qu’eux… Des rivaux qui se présentent donc divisés face à un chef de l’État qui se sent fort.

Le modèle tanzanien

Enfin la Tanzanie aura elle aussi droit à une présidentielle le 25 octobre. Une élection inédite entre d’un côté le ministre des Travaux Publics John Magufuli, vainqueur surprise de la primaire au sein du parti au pouvoir, et de l’autre côté l’ancien premier ministre Edward Lowassa. Défait pendant la primaire, Edward Lowassa a réussi une jolie manœuvre puisqu’il a tout simplement changé de camp pour devenir le chef de file de l’opposition, dont il sera le candidat unique. A l’approche du scrutin, on retiendra surtout le passage de relais du chef de l’État Jakaya Kikwete, qui conformément à la constitution, ne brigue pas un troisième mandat. La Tanzanie fait figure de modèle puisqu’aucun président n’y a tenté un quelconque tripatouillage électoral pour s’accrocher au pouvoir.

Cinq présidentielles donc après lesquelles courront les journalistes et les observateurs, happés par les soubresauts de l’actualité et son temps forcément trop court. Aura-t-on le recul nécessaire pour voir que 2014, 2015 et 2016 pourraient bien ressembler à un tournant de la politique africaine, comme le furent les années 1990 et les grandes conférences souveraines, préludes à la démocratisation.

Il y a déjà eu une révolution au Burkina Faso, une alternance paisible au Nigéria. Il y a maintenant une série d’élections qui se profilent et peuvent chacune incarner un symbole fort pour leur peuple et les dirigeants de la région. L’ouverture au multipartisme des années 1990 s'est malheureusement conclue par un grand espoir déçu. Qu’en sera-t-il cette fois-ci ?

Adrien de Calan

Burundi, Bénin, Congo, RDC, Rwanda… : pas touche à ma constitution ?

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Depuis plusieurs mois, un même débat faisait rage, dans de nombreux pays africains. Au Burundi, au Burkina Faso, au Bénin, au Congo, en République démocratique du Congo (RDC) et au Rwanda pour ne citer qu’eux, la classe politique et les citoyens se déchiraient sur une éventuelle révision de la constitution autorisant le chef de l’État à briguer un nouveau mandat, ce que la loi fondamentale, en l’état, lui interdit. 

Les termes de la controverse ont radicalement changé le 30 et le 31 octobre. Au Faso, la contestation grandissante pour sauver la constitution et son article 37 – celui qui empêchait le président Compaoré de rempiler après 27 ans de pouvoir – s’est transformée en révolution. Un tournant politique qui sonne comme un avertissement pour tous les chefs d’État  de la région.

Les arguments favorables à une révision constitutionnelle sont connus : stabilité du régime, paix et sécurité, approfondissement de politiques déjà engagées, voire adhésion de la population à la présidence en cours et à un changement de constitution qui pourrait dit-on être confirmé par référendum. Qu’en est-il des opinions inverses ? Voici les principaux arguments défendus par ceux qui s’opposent à tout “tripatouillage électoral”.

 1- Parce que tout a changé depuis la Burkina

 La révolution burkinabè annonce-t-elle des mouvements de contestation à venir dans les deux Congo, au Burundi, au Rwanda? Difficile à dire bien sûr. Le contexte a en tout cas radicalement changé depuis ces derniers jours d’octobre. Dans les pays concernés, les responsables de l’opposition ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : “la leçon qu’il faut tirer de cela c’est que les différents chefs d’État doivent comprendre que plus rien ne sera comme auparavant. Et ceci doit être une leçon qui doit être retenue pour chez nous aussi, où nous avons choisi la lutte pacifique», a ainsi déclaré Vital Kamerhe, leader de l’Union pour la nation congolaise (UNC) en RDC.

 Certes, il y a plus de trois ans et demi déjà, avait lieu les printemps arabes. L’inquiétude était alors palpable dans certaines capitales africaines. Mais le Maghreb restait lointain, et la dégradation des conditions sécuritaires qui s’est installée depuis dans certains pays, devenait même pour certains chefs d’État un argument pour revendiquer leur indispensable rôle dans le maintien de la stabilité du continent.

 Le cas burkinabè rebat incontestablement les cartes. D’abord parce qu’il est plus proche et repose exactement sur la même équation : toucher ou non à un article de la constitution devenu le totem qui cristallise les revendications de l’opposition. Ensuite, parce que le régime de Blaise Compaoré ressemblait à s’y méprendre à certains cités plus haut.

Le parallèle le plus parlant étant sans doute celui avec le Congo-Brazzaville.  27 ans de pouvoir pour le « beau Blaise », près de 30 pour Denis Sassou Nguesso, aux commandes depuis 1979 (malgré une interruption entre 1992 et 1997). Et une stratégie commune : se rendre indispensable sur la scène internationale. Un rôle de médiateur au Mali pour Compaoré, une médiation en Centrafrique pour Sassou Nguesso, très impliqué dans la crise en cours à Bangui.

 2 – Pour permettre l’alternance

 Faut-il empêcher un président qui fait du bon travail de le poursuivre s’il est soutenu par sa population ?  Sans être absurde, l’argument reste au moins intrigant pour ceux qui, comme Compaoré ou Denis Sassou Nguesso, ont passé plusieurs dizaines d’années au pouvoir et ont eu tout le loisir de mettre en œuvre les politiques qu’ils estimaient utiles à leurs pays.

 Les cinq pays pourront aussi prendre l’exemple du Sénégal avec son alternance pacifique entre Diouf et Wade en 2000, puis l’élection de Macky Sall en 2012, qui ont montré les vertus d’un changement à la tête de l’État pour assurer un renouvellement des élites et des pratiques du pouvoir ; ou celui du du Ghana où après deux mandats, le président Kufuor a cédé la place à son successeur Atta-Mills en 2009.

3 – Pour respecter ses engagements nationaux et internationaux

Les opposants à tout changement constitutionnel invoquent aussi le respect des engagements nationaux et internationaux des gouvernants. Ainsi dans bien des pays, la constitution envisage des possibilités de révision mais exclut précisément tout changement qui concernerait la durée et le nombre de mandats. C’est l’article 185 à Brazzaville ou le 220 à Kinshasa qui précise que “ le nombre et la durée des mandats du Président de la République (…) ne peuvent faire l'objet d'aucune révision constitutionnelle.”

 Pour la Conférence épiscopale de RDC, qui ne cesse de réitérer son opposition à une révision constitutionnelle, “cet article pose les bases de la stabilité du pays et l’équilibre des pouvoirs dans les institutions. Le modifier serait faire marche en arrière sur le chemin de la construction de notre démocratie et compromettre gravement l’avenir harmonieux de la Nation”,  

Sur le plan international, les cinq États  cités ci-dessus ont également tous signé la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance de 2007 qui condamne dans son article 23(5) : “Tout amendement ou toute révision des Constitutions ou des instruments juridiques qui porte atteinte aux principes de l’alternance démocratique, "qui représenterait un “changement anticonstitutionnel de gouvernement et passible de sanctions appropriées de la part de l’Union”.

4 – Pour dépersonnaliser la loi

Rarement des constitutions auront suscité autant de passions dans les capitales du continent, laissant une drôle d’image d’une Afrique où tout débat constitutionnel apparaît inextricablement lié à celui du maintien au pouvoir du chef, comme si chose publique et chose privée étaient inévitablement mêlées. On ne débat plus de la constitution pour de réelles raisons juridiques ou sociales mais bien pour l’adapter à une situation individuelle d’un président :  la loi n’encadre pas l’exercice du pouvoir mais est aménagée en fonction de lui.

 En 1995, quand l’Assemblée nationale ivoirienne obligeait tout candidat à la magistrature suprême à fournir la preuve que ses deux parents sont effectivement nés en Côte d'Ivoire, l’objectif ultime était de transformer en loi “le concept d’”ivoirité” imaginé par le président Henri Konan Bédié afin de disqualifier son principal rival Alassane Ouattara.

Quant au Congo-Brazzaville, l’article 58 de la constitution de 2002 interdit à tout candidat de plus de 70 ans de se présenter à la présidentielle. Son adoption visait moins à rajeunir la classe politique qu’à empêcher les concurrents de Sassou Nguesso de l’époque, comme Pascal Lissouba, de se présenter. Un verrou générationnel qui se retourne aujourd’hui contre celui qui l’a fixé puisque c’est désormais Sassou lui-même qui a atteint la limite d’âge…

5 – Pour la stabilité institutionnelle

“L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts mais d’institutions fortes”, affirmait Barack Obama en 2009 dans son discours d’Accra, précisant que l’Histoire n’est pas du côté de “ceux qui modifient les constitutions pour rester au pouvoir”.

Une constitution comme toute construction humaine n’a aucune de raison d’être immuable. Mais les règles du jeu qu’elle instaure méritent au moins d’être éprouvées dans la durée. La plupart des pays cités ont des constitutions récentes : 2006 pour la RDC, 2005 pour le Burundi, 2003 pour le Rwanda, 2002 pour le Congo.

Entretenir l’instabilité institutionnelle, c’est mettre à mal la confiance des citoyens à l’égard de leurs dirigeants. Le Congo-Brazzaville est “le plus vaste cimetière institutionnel de l’Afrique”, dénonçait en 2001 l’universitaire Félix Bankounda. Depuis son indépendance en 1960, le pays a connu treize textes fondamentaux (six constitutions et sept actes fondamentaux), dont huit sous la seule présidence de Sassou Nguesso.

6 – Pour échapper à la caricature

Si la présidence à vie n’est pas l’apanage de l’Afrique, il n’en reste pas moins comme le note le journaliste Tirthankar Shanda que “sur les 19 chefs d’État qui ont accédé au pouvoir au siècle dernier et qui s’accrochent à leur place, 14 sont Africains !”. Après le Burkina, la communauté internationale sera peut être – qui sait ? – plus exigeante. La France avait prévenu à plusieurs reprises le président Compaoré, semble insister l’Élysée depuis quelques jours.

Mais il faudra sans aucun doute des concessions. Peut-on, défendre par exemple un ambigu statut d’immunité qui garantirait une sécurité économique et judiciaire à des chefs d’Etat qui, s’ils lâchent le pouvoir, redoutent la revanche de ceux qui l’ont trop longtemps attendu ? Ou offrir une (prestigieuse) porte de sortie aux présidents en place en leur attribuant de nouvelles missions dans des institutions internationales comme le proposait François Hollande à Compaoré dans un courrier du 7 octobre l’invitant à ne pas toucher à la constitution.

Ou même, si finalement maintien au pouvoir il y a, négocier de réelles contreparties. Car la conclusion du débat dépendra bien sûr de la situation bien particulière de chacun des pays. Un responsable de l’opposition burundaise confiait ainsi il y a quelques semaines qu’il avait “toutes les raisons de croire que Pierre Nkurunziza serait toujours président après 2015”, compte tenu des équilibres politiques de son pays. Mais il réclamait en échange “une vraie négociation pour ouvrir le jeu politique alors qu’il est complètement crispé. Pour cela nous aurons besoin d’un réel appui et de toute la pression de la communauté internationale”. Ce serait le moins.

Adrien de Calan

Burkina Faso: C’est une révolte ? Non, Sire, c’est une révolution !

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L’image est saisissante : en ce jeudi 30 octobre, matin de révolution, une bande de manifestants s’empare du siège de la Radio-télévision du Burkina (RTB). Armés de bâtons, d’une chemise rose et d’une stéréo portable, ils posent jubilants sur un plateau télé où, à peine quelques heures plus tôt, un journaliste soucieux de ménager le pouvoir en place s’évertuait à reléguer leur révolte au second plan. 

Encore plus saisissant est le contraste entre cette joyeuse troupe et les visages fermés d’un groupe d’officiers qui, au printemps 2012, annonçait à la télévision nationale du Mali voisin qu’ils venaient de renverser le régime du président Amadou Toumani Touré et d’instaurer une junte militaire. Quelle que soit l’issue – à cette heure encore incertaine – de la transition actuellement engagée au Burkina Faso, cette image ne pourra pas être oubliée : en ce 30 octobre 2014, alors que le Parlement s’apprêtait à réviser la Constitution pour permettre au président Blaise Compaoré de se représenter en 2015, c’est bien le peuple burkinabè qui s’est levé en masse pour dire non.

Compaoré a joué, et il a perdu ; en dépit des avertissements d’une société civile toujours plus combative, des manifestations sans cesse plus fréquentes et fréquentées, il s’est obstiné sur la voie d’une révision constitutionnelle hasardeuse. Convaincu qu’après 27 ans au pouvoir, sa propre personne valait plus que toutes les institutions du pays réunies, il a sous-estimé l’aspiration au changement d’une grande partie de la population, et surtout d’une jeunesse qui est née et a grandi toute sa vie dans l’ombre de son portrait officiel. Compaoré serait probablement sorti par la grande porte s’il avait accepté de quitter le pouvoir à l’expiration de son mandat en novembre 2015 ; sa longue carrière de médiateur dans de nombreux conflits ouest-africains aurait pu été récompensée par une position prestigieuse dans une institution internationale. Il n’en sera rien de cela : le pompier devenu pyromane, chassé de son propre pays, est finalement sorti de l’Histoire en catimini.

Dans une réponse éclatante à la mégalomanie des hommes au pouvoir, la foule a subitement laissé éclater sa colère, contenue pendant les manifestations de ces derniers mois. Les leaders de l’opposition, qui avaient lancé une campagne de désobéissance civile quelques jours plus tôt, se sont retrouvés complètement dépassés. De l’Assemblée nationale, envahie et saccagée alors que les députés rentraient dans l’hémicycle, l’insurrection s’est propagée aux locaux de la RTB, et de là à tous les symboles du régime – des bureaux du parti au pouvoir aux résidences privées des proches de Compaoré. Cette opération improvisée d’abolition des privilèges a eu son revers de la médaille, avec des vagues de pillages et la destruction de certains bâtiments publics – comme le Palais de Justice de Bobo-Dioulasso ou l’Assemblée nationale – qui manqueront certainement au Burkina Faso durant les mois à venir. L’opération mana mana, lancée ce samedi 1er novembre pour nettoyer les rues de Ouagadougou, est pourtant de bonne augure pour un retour au calme rapide.

Devant l’ampleur des protestations, l’armée a finalement pris la main. Blaise Compaoré a été contraint de démissionner et a trouvé refuge en Côte d’Ivoire. Divisée pendant près de 48 heures, l’institution militaire s’est finalement accordée sur le lieutenant-colonel Isaac Yacouba Zida pour conduire une transition. Zida semble avoir le soutien des principales organisations de la société civile, qui se méfiaient de son principal concurrent, le général Honoré Traoré, chef d’état-major des armées.

Mais l’intervention de l’armée est loin de faire l’unanimité, et il faut maintenant veiller à ce que cette transition militaire ne s’éternise pas. Même si l’opposition politique est faible et parfois discréditée pour s’être associée dans le passé avec le régime de Compaoré,  il est impératif que le pouvoir revienne aux civils dans les plus brefs délais. Dans un tel climat révolutionnaire, des nouveaux leaders, qu’ils proviennent de l’opposition établie ou de la société civile, vont être amenés à émerger dans les prochaines semaines avec l’assentiment populaire ; c’est à eux, et non pas aux militaires, qu’il doit revenir de conduire le Burkina Faso vers un nouveau chapitre de son histoire politique.

Malgré la confusion de ces derniers jours, l’optimisme est de mise quant au déroulement de cette transition. L’exercice du pouvoir par les hommes en armes, au même titre que les révisions constitutionnelles, est devenu de moins en moins acceptable au cours de ces dernières années : la pression des organisations régionales africaines (CEDEAO et Union africaine), s’ajoutant à celle de la rue, devrait rapidement contraindre l’armée à confier les rênes du pouvoir à des autorités civiles. La transition devrait être étroitement surveillée par les institutions internationales et les puissances occidentales (la France et les États-Unis), qui ne peuvent se permettre de voir le Burkina Faso plonger dans l’instabilité. De plus, contrairement à ses voisins malien ou ivoirien, le Burkina Faso ne connaît pas de divisions régionales ou ethniques susceptibles de précipiter le pays sur la voie de la guerre civile.

Les évènements de ces derniers jours dépassent largement le seul cadre du Burkina Faso. L’insurrection populaire des Burkinabè envoie un signal fort à l’ensemble du continent africain, à sa jeunesse en quête de démocratie, et surtout à tous ces dirigeants qui, comme Blaise Compaoré, rechignent à quitter le pouvoir lorsque leurs États n’ont plus besoin d’eux. Le temps où l’Ouganda du président Museveni modifiait sans broncher sa Constitution pour effacer la limite des deux mandats (2005) est désormais révolu. Du côté de Brazzaville (Congo), Kinshasa (RD Congo) ou Bujumbura (Burundi), les présidents Sassou-Nguesso, Kabila et Nkurunziza ont certainement regardé avec appréhension la chute de leur indéboulonnable collègue, tandis que la vindicte populaire contre les proches de Compaoré a sûrement fait réfléchir plus d’un parmi leur entourage. Une délégation du parti au pouvoir en RDC, présente à Ouagadougou cette semaine pour observer le vote par le Parlement de la révision constitutionnelle, s’est d’ailleurs retrouvée bloquée dans la capitale du fait des manifestations ; espérons qu’une fois de retour à Kinshasa, ils retiendront les enseignements de leur visite en terre burkinabè… 

Vincent Rouget