La politique freine-t-elle la réalité d’une communauté économique ouest-africaine?

Par Foly Ananou (L’Afrique des Idées) et Beringer Gloglo (Cercle des Economistes Africains)

Le déclin successif des anciens empires du Ghana, Mandingue et Songhaï, a donné lieu à plusieurs nouveaux États souverains qui forment, aujourd’hui, la zone Afrique de l’Ouest. Fort de leur proximité civilisationnelle, avec des peuples partageant un héritage historique commun, les nouveaux Etats ouest-africains nouvellement indépendants ont formé, dès 1975, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cette organisation vise la création d’une union économique et monétaire ouest-africaine à termes. Quelques décennies plus tard, des traités de libre circulations des biens et marchandises et des personnes régissent désormais la zone. Cependant, l’application des textes et l’ambition de la zone monétaire élargie, notamment au Nigéria et au Ghana, les deux plus grandes économies de la sous-région, restent encore des défis majeurs. Avant la pandémie de la Covid-19, le projet de la nouvelle monnaie unique ECO a revivifié les débats sur la zone monétaire élargie à la CEDEAO, sans pour autant aboutir à une concrétisation.

Les dernières crises socio-politiques dans la région occidentale d’Afrique ont remis au centre des débats la question de la pertinence de la construction d’une union économique et monétaire élargie dans la région. Le regain d’un élan souverainiste dans la région porte sur le projet un coup que même la simple convergence économique plébiscitée par les économistes des zones monétaires ne suffirait pas pour que la Communauté soit effective. En effet, le consensus chez les économistes et les chercheurs est que l’effectivité d’une zone monétaire élargie et d’une véritable union économique est tributaire du renforcement de l’intégration économique (coopération), laquelle est appréhendée, notamment par la convergence des cycles économiques ou encore par l’intensité des échanges commerciaux entre les pays et la similitude des chocs. Dès lors, les recommandations pour parvenir à cette intégration sont essentiellement orientées vers l’adoption des réformes qui promeuvent la coordination des politiques et une coopération plus accrue entre les États – le fameux modèle de Mundell.

Or, cette perception de l’intégration malgré son bien fondée scientifique, revêt un caractère purement économique, et ne permet pas d’examiner la question sous l’angle des implications politiques en termes d’architecture institutionnelle et de gouvernance. En d’autres termes, le développement d’une vie plus intensifiée en communauté implique des sacrifices ou des compromis au niveau individuel pouvant limiter l’influence du pouvoir politique sur le plan national. D’ailleurs, pour le cas de la Cédéao, si le projet a tenu longtemps, c’est d’abord du fait d’une volonté politique plus ou moins marquée. Cela a plusieurs implications. Alors que les pays ne trouvent pas toujours de points de convergence sur les questions liées à la gouvernance, sont-ils prêts à délaisser leur autonomie politique comme c’est le cas dans les pays européens pour voir émerger une communauté économique ou le projet n’est qu’un leurre, un instrument utilisé pour se débarrasser de personnalités politiques mal aimées dans la région ?

Dans une étude[1] récente, s’appuyant sur le trilemme politique de l’économie mondiale de Dani Rodrik, des économistes de l’Afrique des Idées et du Cercle des Économistes Africains montrent que les pays d’Afrique de l’ouest semblent globalement converger politiquement, bien que très lentement toutefois, vers une union économique et monétaire, malgré la persistance de velléité souverainiste.

  1. Comprendre le trilemme politique de l’économie mondiale de Rodrik

Le trilemme de Dani Rodrik (2011, p. xviii)[2] évoque l’impossibilité, de poursuivre simultanément la démocratie, la souveraineté nationale et la mondialisation économique. La poursuite de deux de ces biens politiques exige l’abandon du troisième. Son modèle peut être résumé par le schéma suivant :

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Les trois nœuds du trilemme sont définis par Rodrik comme suit : l’État-nation est une entité territoriale et juridictionnelle dotée de pouvoirs indépendants de création et d’administration du droit. La démocratie fait référence à un système politique où le droit de vote n’est pas limité, où il existe un degré élevé de mobilisation politique et où les institutions politiques sont sensibles aux groupes mobilisés. L’apothéose de l’intégration économique internationale serait une économie mondiale parfaitement intégrée dans laquelle les juridictions nationales n’interfèrent pas avec l’arbitrage sur les marchés des biens, des services ou des capitaux ; les coûts de transaction et les écarts fiscaux sont négligeables, la couverture des prix des produits de base et des rendements des facteurs est presque totale.

Autrement dit, les pointes du triangle sont l’État en tant que polarité souveraine disposant d’un monopole décisionnel sur les affaires qui le concernent ; la démocratie connote la réactivité de la société aux questions de distribution ; et la mondialisation consiste à se diriger vers une asymptote qui est l’intégration des économies nationales dans un marché mondial unifié. Ainsi, pour Rodrik, il est possible de combiner mondialisation (ouverture) et démocratie, mais seulement si nous déplaçons nos structures politiques au niveau international (et, à terme, mondial) et que nous renonçons à la souveraineté nationale. A contrario, si l’on veut conserver la capacité de faire des choix politiques autonomes au niveau national, il faut soit abandonner la mondialisation et se retrancher derrière les murs des communautés démocratiques nationales, soit abandonner la démocratie et accepter que les règles nécessaires pour gouverner la mondialisation soient fixées par des négociations internationales et des élites technocratiques.

La validité du modèle a été démontrée par les travaux empiriques de Aizenman et Hiro (2020).[3] Ils ont démontré que pour les pays de la zone euro, l’intégration se justifiait et fonctionne car les pays ont une préférence pour des systèmes démocratiques, avec une ambition d’insertion dans l’économie mondiale et ont abandonné leur souveraineté nationale. Les États-Unis favorisent plutôt l’insertion mondiale et leur souveraineté, ce qui se traduit par des systèmes politique peu démocratique relativement à ce qui est observable dans les pays européens. Cette trajectoire est suivie par plusieurs pays émergents et pauvres.

La transposition du trilemme de Rodrik à l’échelle d’un groupe de pays formant (ou désireux de former) une union met ainsi en évidence les trois options stratégiques de principe disponibles pour la future gouvernance de l’union potentielle. Mais à la différence du processus général de mondialisation par la libéralisation des échanges auquel Rodrik fait référence, l’intégration monétaire, dans la présente configuration, implique une décision institutionnelle délibérée d’abandonner les prérogatives nationales sur le taux de change et la fixation du niveau du taux d’intérêt dans le but d’établir une monnaie commune. Toutefois, cela implique une intensification de l’exposition de chaque pays membre aux économies des autres pays formant l’union. A cet effet, l’intégration monétaire est plus contraignante pour les économies et les politiques nationales que ne l’est, normalement, la mondialisation.

2. Une analyse de la situation en Afrique de l’Ouest

Nous avons testé la convergence des pays de la CEDEAO au sens de la thèse de Rodrik. Pour ce faire, et en s’appuyant sur les travaux de Aizenman et Hiro (2020), nous avons analysé la position des pays de la région quant à leur insertion dans le monde, la souveraineté, et le processus de démocratisation.[4]

La Figure 1 (en dessous) montre que les pays dans la sous-région sont assez divergents entre eux sur le plan de la gouvernance. Les ambitions ne sont clairement pas les mêmes. D’un côté, il y a des pays (cas de la Côte d’Ivoire, Bénin, Burkina Faso) qui tendent à abandonner leur souveraineté pour se positionner comme des démocraties avec une ambition de s’insérer dans le monde. D’un autre côté, certains pays comme le Sénégal ou le Nigéria, bien que disposant d’institutions démocratiques tiennent davantage à leur souveraineté et ambitionnent de s’insérer sur le marché international. Cette divergence indique ainsi que le projet de Communauté pour la région reste encore un objectif lointain. Toutefois, il convient de préciser que sa réalisation ne paraît pas utopique.

Figure 1. Nuage des variables et des individus

Note : Cette figure présente le nuage des variables (figure de gauche) et des individus (figure de droite) issues de l’estimation d’une analyse en composante principale.

La figure 2 (qui décrit l’évolution de chaque dimension) montre que les pays de la zone ont connu des évolutions majeures, qui laissent penser que la nécessité de se constituer en communauté s’imposera effectivement au pays de la zone. Dans les années 90, la majorité des pays étaient très souverainistes. A la fin des années 1990 et dans le sillage des années 2000, on constate un relâchement de la souveraineté nationale dans certains pays. Cette période coïncide avec la création de l’union économique et monétaire ouest-africaine (début 1994) qui rassemble le Bénin, le Burkina-Faso, la Côte d’ivoire, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Globalement, l’ensemble de la période est marqué par une tendance à l’ouverture au monde dans l’ensemble des pays de la région. Cela s’accompagne d’un renforcement de la démocratie. Cependant, les divergences restent marquées entre les pays parce que la dynamique reste assez hétéroclite entre les pays. Même s’il y a une tendance générale à l’abandon de la souveraineté nationale, certains pays semblent encore très animés par la volonté de disposer d’autonomie dans la gestion de leurs affaires. Par ailleurs, le maintien voire le renforcement de la souveraineté nationale, notamment depuis le début de la crise sanitaire, dans certains pays jette des doutes sur la volonté d’une réelle unification.

Figure 2. Évolution des indicateurs

Note : Cette figure présente la dynamique des différents indices relatives à l’insertion dans le monde (Globalization), à l’autonomie de décisions (Sovereignty) et au développement démocratique (Democratization), par pays entre 1990 et 2016. Ces indices sont déterminés à partir de l’ACP appliqué sur un ensemble de variables décrivant ces différentes dimensions.

Somme toute, il apparait que le projet mis en place d’une communauté économique en Afrique de l’Ouest n’ait clairement pas utopique. Notre analyse montre que les pays de la zone sont sur une tendance, du moins sur le plan de leur gouvernance et de leur position dans le monde, qui inéluctablement va les amener à se constituer en union économique et monétaire pour être pertinents. Il apparait ainsi que la volonté des dirigeants politiques de la région pour renforcer les pratiques démocratiques dans la région constitue une vraie affirmation de leur volonté de voir ce projet se concrétiser. Cette volonté devrait se matérialiser davantage dans les marqueurs économiques pour que cette communauté, si, quand elle sera réelle, puisse contribuer à améliorer les conditions socio-économiques (le bien-être social) pour les populations de la zone. 


[1] Prendre attache avec les auteurs pour plus de détails.

[2] The Globalization Paradox – Democracy and the Future of the World Economy.

[3] Aizenman, J., Hiro, I., 2020. The Political-Economy Trilemma. Open Economies Review 31(5) : 945-975

[4] L’insertion dans l’économie mondiale est mesurée par les indices de globalisation produite par KOF Globalisation index, la démocratisation est mesurée par Polcon (un indicateur produit par l’Université de Wharton qui mesure la capacité de coercition des institutions publiques et autres acteurs politiques sur le pouvoir exécutif) mais aussi par Polity2 (un indicateur qui mesure le degré d’autocratie d’un régime politique, produit par Systemic Peace). La souveraineté est mesurée par Exec (variable dichotomique, qui prend 1 si le parti au pouvoir est considéré comme un parti nationaliste ; 0 sinon), Allhouse (variable dichotomique, qui prend 1 si le parti au pouvoir a la majorité au sein du pouvoir légistatif ; 0 sinon), Herfgov (un indicateur qui mesure si le gouvernement est dominé par les membres du parti du président en cours d’exercice) extrait de la Database of Political Institutions. Pour les dimensions qui sont mesurées par plusieurs variables, nous avons aussi construit des indices composites.

LES BLEUS DE TREVOR NOAH

Le 15 juillet dernier, l’Equipe de France de football remportait la vingt-et-unième coupe du monde de l’Histoire, lors d’une victoire face à la Croatie (4-2). La particularité de cette équipe : seize des vingt-trois joueurs Français sont d’origine subsaharienne. Une particularité que n’a pas manqué de mettre en avant, Trevor Noah, dans son émission The Daily Show, dès le lendemain. Une mise en avant qui a soulevé un tollé en France, de la part de nombreux citoyens, mais aussi de personnalités comme le basketteur Nicolas Batum ou l’animateur Nagui et jusqu’à l’Ambassadeur de France aux Etats-Unis. Dans le même temps, la presse italienne et l’ex-sélectionneur croate s’adonnaient à des réflexions racistes sur cette même équipe de France, dans un anonymat confondant. Décryptage d’un événement qui en dit bien plus qu’il n’y paraît. Continue reading « LES BLEUS DE TREVOR NOAH »

La Revue de L’Afrique des Idées – Bientôt disponible !

Chers lecteurs,

J'ai l'immense plaisir de vous présenter la Revue de L'Afrique des Idées. Cette publication pluridisciplinaire, à retrouver de façon annuelle dans nos colonnes réunira pour vous des analyses menées par nos experts sur les questions structurelles concernant l’Afrique. Son but est de proposer, au travers d'études de cas, des solutions aux problématiques auxquelles font actuellement face les pays africains.

Elle est la concrétisation de ce en quoi tous les hommes et femmes qui s'engagent pour L'Afrique des Idées croient : la nécessité de mieux comprendre les défis auxquels fait face le continent africain afin d’œuvrer à ce qu’il puisse les relever.

Dans ce premier numéro vous retrouvez diverses propositions en matière d'électrification, de fiscalité mais aussi d'implication de la société civile en Afrique. En attendant sa parution, je vous laisse découvrir la version light.  

Olivia Gandzion, 

Directrice de Publication de L'Afrique des Idées

L’Afrique des Idées en 2016

2016 a été une année particulièrement difficile pour le monde en général et pour l’Afrique en particulier. De ces difficultés sont nées des idées pertinentes pour la construction d’une Afrique nouvelle. Retrouvez dans les lignes ci-dessous une revue des sujets couverts par les analystes de L’Afrique des Idées .

En 2016, l’afro-responsabilité s’est affirmée davantage sur le continent et plus particulièrement auprès de la jeunesse africaine. C’est ce que Hamidou et Christine nous rappellent dans leur éditorial qui insiste sur la nécessité de l’appropriation par les africains des discours portant sur le continent. Cette jeunesse doit contribuer agilement, habilement et d’une manière innovante à la construction de l’Afrique de demain.

L’année a en outre été marquée par la tenue de plusieurs rendez-vous électoraux sur le continent. Alors que Lika dans la recherche de son président (au Sénégal) interpelle sur le profil des dirigeants africains, Moustapha analyse les défis qui restent à relever pour aboutir à des élections apaisées en Afrique.

Face à la persistance des défis sécuritaires, notamment dans le Sahel, Adrien a rencontré Serge MICHAILOF, ancien directeur des opérations de la Banque Mondiale et l’AFD pour discuter de sa vision sur le sujet. Selon M. MICHAILOF, la relance de l’agriculture, secteur oublié par les bailleurs et les politiques africains, constituerait une solution durable pour sortir le Sahel de cette impasse.

Secteur incontournable pour le développement socio-économique d’une société, l’éducation reste un défi pour les pays africains. Wilfried a revisité la question en discutant les faiblesses des systèmes éducatifs africains et leurs impacts sur la constitution du capital humain.

En outre, le numérique qui s’est imposé comme un outil incoutournable dans l’équation du développement, a constitué un sujet d’intérêt pour les analystes de L’Afriques des Idées durant l’année.[1]. Rafaela en a analysé le rôle pour le développement durable et Thiaba le présente comme un atout pour le développement de l’économie verte en Afrique.

Dans le cadre de la COP 22 qui s’est tenue à Marrakech, Cheikh a rappelé dans son article les enjeux climatiques pour l’Afrique et discuté du rôle que les Etats africains pourraient jouer dans une gouvernance climatique mondiale.

La question du financement du développement a occupé une place centrale dans les réflexions au sein de notre Think Tank en 2016 à l’image de notre conférence annuelle consacrée à cette problématique. Dans cette perspective, Marie a réalisé une revue des nouveaux modes de financement du développement sur lesquels pourraient s’appuyer les pays africains.

Au-delà de ces défis, Nacim nous apprend que l’Afrique reste un continent qui entreprend et qui innove bien que la stratégie  pour accélérer cette dynamique reste encore à préciser et à parfaire.

A l’heure où la jeunesse africaine prend davantage conscience de la nécessité pour elle de porter le développement social, politique et économique de son continent, les bouleversements devraient se poursuivre et il devient encore plus urgent de les accompagner avec des analyses pertinentes permettant de construire cette Afrique à laquelle nous aspirons. L’Afrique des Idées ne manquera pas d’être présent à ce rendez-vous qui constitue l’essence même de notre engagement.

Foly Ananou


[1] Une série d’articles a été entièrement consacré à cette question.

 

 

The WTO Trade facilitation agreement (TFA): the Bali agreement

The first multilateral agreement concluded since the creation of the WTC was adopted by consensus during the Bali ministerial conference, on December 2013, attended by the WTC members. This is the Trade facilitation agreement that will enter into force upon ratification by the two-thirds of the WTO members. As at December 16, 2015, 63 ratifications on 162 had been obtained. Seven African States ratified the agreement: Botswana, Ivory Coast, Kenya, Mauritania, Niger, Togo and Zambia. The agreement is divided into three sections and approaches amongst others release and clearance of goods, cooperation between border Agencies and Customs cooperation in general. Besides, it provides for Special and Differential Treatment (SDT) measures that enable developing countries and least developed countries (LDCs) to determine their implementation pace of the provisions and to notify any external reinforcement needed. Moreover, it provides trade facilitation committees. A mechanism launched on July 22th, 2014 by the WTO Chief Executive Roberto Azevêdo and operational on November 27th, 2014, aims at supporting the developing countries and LDCs in the implementation process of this agreement.

 

The 2015 world trade report, entirely dedicated to the analysis of the TFA, estimates that the implementation of the agreement would lead especially to the annual increase of the world exportations by 1 000 billions of dollars and a reduction of the trade costs between 9.6% and 23.1%. The developing countries and the LDCs are considered as the major beneficiaries of the TFA. Indeed, more than a reduction of trade costs of almost 16% (18% for manufactured goods and 10.4% for agricultural goods), those countries will take significant advantage of the diversification of their exportations in terms of goods and partners, favored by the agreement.

The African regional trade agreements (RTAs)

The RTAs are reciprocal trade agreements between at least two partners. According to the WTO statistics, the Free Trade Agreements (FTAs) and the partial-scope agreements represent 90% of those RTAs, compared with 10% for Customs unions. The eight African Regional Economic Communities (RECs) recognized by the WTO are registered and reported as RTAs.

Some African States or regions concluded interregional agreements with States or regions members of WTO. For instance, the European Union (EU) and South Africa signed on October 11th, 1999 a bilateral free trade agreement on goods. This RTA, recognized by the WTO and entered into force on January 1st, 2000, includes tariff quota, Customs procedure and balance of payments measures. Ivory Coast also concluded with EU a RTA whose scope and fields are similar to EU-South Africa ones. This agreement was signed on November 26th, 2008 and entered into force on January 1st, 2009. So is the agreement between EU and Eastern and Southern Africa signed on August 29th, 2009.

The Preferential Trade Arrangements (PTAs) with Africa

The PTAs are unilateral trade preferences. African States benefit from several PTAs through arrangements in favors of LDCs. Between 2002 and 2012, the LDCs exported at least 72% of their goods towards partners with whom they have PTAs[1] : in a decreasing order of the percentage of exportation, those partners are the EU, the USA, China, India and Japan. The EU has granted almost 100% duty and quota free access to its market for all the LDCs since 2001. Since 2010, China has given duty quota free access for 60% of tariff lines to forty LDCs. India grants progressive duty and quota free access in order to reach 85% of the tariff lines in 2012. As for Japan, since 2008, nearly 98 % of tariff lines have benefited from duty and quota free access to its market.

The USA have not concluded any specific PTA with the LDCs. Nevertheless, they have set up a unilateral regime in favor of sub-Saharan States through the “African Growth and Opportunity Act” (AGOA). This act promulgated on May 18th, 2000 and notified to GATT/ WTO on January 10th, 2001 grants duty free access for goods from “D” code in the “Special” column of the Harmonized Tariff Schedule, as long as they respect the rules of applicable origin.

As the AGOA was due to expire on September 30th, 2015, WTO General Council authorizes its expansion. This is the AGOA 2.0 whose success depends on many challenges. [2]

2. The eventual conflicts between agreements and African challenges to international agreements.

Contradictions between the RTAs, foundations of the African REC

The regional agreements create rules, in particular in regional trade, that is supposed to be implemented to all the signatory States. However, in practice, it is noted that the multiplication of trade regimes could point out some inconsistencies or be an obstacle to their efficacy. Thus, in 2011, the Southern African Development Community (SADC), of the Eastern African Community (EAC) and of the Common Market for Eastern and Southern Africa (COMESA) had some member States in common, but who implemented the trade regime of one organization to the expanse of others’ ones. Fourteen COMESA members on nineteen obeyed the rules of the free-trade treaty; four members remained at the stage of the law preceding the preferential trade area [3]. The five member States of the EAC were part of the REC Customs union in order to set up a common market. Lastly, twelve of the fifteen members of the SADC implemented the terms of the agreement, launched in 2008. The identification of those overlaps leads the three RECs to start discussions in order to create a common free-trade area.

Generally, the treaties of regional organizations provide for how to deal with the contradictions of the different law regimes. Let’s see the example of the West African Economic and Monetary Union (WAEMU) and the Organization for Harmonization of Business Law in Africa (OHADA) which includes 7 of the 17 member states of the first one. The treaties of the two organizations consider that the acts adopted in each organization prevail on national Law (article 6 of the WAEMU treaty and article 10 of the OHADA treaty) without any mention of supremacy of one treaty over the other [4]. Yet, some of their areas of responsibility overlap: the OHADA is supposed to govern business law while the WAEMU treaty lends authority to itself to adopt any rule needed to achieve its objectives in the area of economic, monetary, sector policies or the common market, an area which can include business law.[5]

Incompatibilities with the international system

WTO encourages the creation of regional organizations as they are regarded as a mean to achieve the development objectives. However, they have to respect WTO rules. In theory, all the member States have to apply the same trade treatment the other member States, even if in practice the PTAs derogate from this principle.

The implementation of the WAEMU Common Customs Tariff (CCT) in 2015 revealed how hard it could be to reconcile Community and international commitments. Indeed, the CCT imposes to the each WTO member State not to raise the rate of Customs duty beyond a certain level, called “the bound rate”. The rates applied in reality were often lower, especially for agriculture. Thus, Nigeria had a bound rate of 150% for agricultural goods, compared to an applied rate of 33.6%; the Senegal bound rate was 29.8% while Ivory Coast one was 14.9%. The new WAEMU CCT fixed to 35% on agricultural good placed those countries automatically beyond the rate that they committed not to exceed [7]. Even if some mechanisms, like the payment of compensation, make possible the cohabitation of the two norms, one can note easily that regional commitments could enter into conflict with the engagements within other systems.

Besides, the European Union seems at first sight to approach the EPA negotiation more logically as she talks with regional groups: central Africa, Eastern and Southern Africa, Western Africa, Southern African Development Community and East Africa Community. This multiplicity of interlocutors shows many limits: the members of the COMESA for example, are divided into 3 regional groups that negotiate separately the terms of the EPA related to them, although the COMESA countries share the same objective of common market. Moreover, as the EPA is a reciprocal but asymmetrical agreement between the EU and the African countries, he aims at fostering trade between the two areas and minimizing the tariff barriers. Even if the African countries keep benefiting from derogations to protect their weak economies from the concurrence of the strong Europe, one can understand that forwards low Customs duties could conflict with rules like the CCT fixed by some regions and be inferior to the tariffs practiced within a region, favorishing Africa-Europe exchanges at the expanse of intra regional exchanges.

Which stakes for Africa in front of this diversity of agreements?

In its 2015 report on industrialization through trade, the United Nations Economic Commission for Africa evokes the importance, and even the urgency, to implement a mega-regional agreement specific to Africa to boost its economic positioning. Indeed, the Commission studies shows that an effective implementation of the non-African mega-regional trade agreements, like the transatlantic trade and investment Partnership (TTIP), transatlantic partnership and the global regional economic partnership, results to the increase of one thousand of billion dollars by 2020, of the member States exportations. In the contrary, it would lead to a fall of the African exportations of some 2.7 billions of dollars because of the intensity of the competition and the attractiveness for markets covered by those mega-regional agreements. However, this trend could be reversed if Africa gets its own continental free trade area (CFTA) because its exportations would increase of some 40 billions of dollars, through an acceleration infra-regional trade. The CFTA implementation is a current project: African Heads of States and Governments have pledged to the acceleration of its implementation by 2017.

On June, 10th, 2015, the COMESA, SAEC and EAC Heads of States and Government, gathered in Sharm El Sheikh in Egypt, launched the tripartite free-trade area (TFTA) that set up an integrate market of 26 countries, of a population of 632 millions habitants representing 57% of the global African population. This TFTA is certainly a critical step of the African CFTA implementation process as it represents a global GDP of 1.3 billions of dollars (2014) which is 58% of the Africa GDP.

The commitment of African countries in those different agreements demonstrates before all the evident willingness to integrate more in the world trade and to benefit from it to accelerate their development. However, they fail to achieve the expected results and sometimes they may constitute a constraint for the continent. To benefit fully from this global trade opening, Africa needs to reinforce its production capacities, thus to modernize the trade infrastructure and to mobilize the financial resources.

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Translated by  Mame Thiaba Diagne

 

 

[1] Economic Commission for Africa, 2015, « Industrialization through trade », annual economic report on Africa.

[2] United-Nations, African Union, 2014 « How ‘AGOA ‘2.0’ could be different “  

[3] TradeMark Southern Africa, 2011, « Aid For Trade Case Story : Negotiating the COMESA EAC SADC Tripartite FTA », Pretoria

[4] IBRIGA (LM), 2006, “The juridictionalization of the integration process in West Africa”, University de Ouagadougou

[5] KONATE (IM), 2010, “The OHADA et the others community regulations: UEMOA, CEMAC , CIMA, OAPI, CIPRES etc.”.

[6] DIOUF (EHA), 2012, “New CEDEAO Common external tariff and individual commitments of its members in WTO: overwhelming incompatibilities”, Passerelles, Part 13 – number 3.

[7] Ibid.

 

Théâtre et tension à Bangui

Créer dans Bangui sous couvre-feu 

30 octobre 2015. Toute la journée, le tournoiement des hélicoptères et le crépitement épisodique des armes à feu ont rappelé à qui aurait voulu s’en évader les atroces règlements de compte qui secouent la capitale centrafricaine. L’Alliance française de Bangui décide d’y montrer malgré tout, à 16h, « La soupe de Sidonie »[1], spectacle inspiré d’une pièce de kotèba[2] créé il y a dix ans par la compagnie malienne BlonBa[3].

LasoupedeSidonieL’acteur qui joue le rôle principal –celui d’un chef de famille musulman rêveur et désabusé – est chrétien. Il vit non loin du quartier de Fatima où, ce jour-là, se concentrent les événements meurtriers qui opposent des protagonistes des deux confessions. Il laisse dans les coulisses le téléphone qui le relie à sa famille restée là-bas, entre sur scène. Comme on dit au théâtre, il n’est pas tout à fait là. Le texte s’évapore, revient. Le jeu prend néanmoins. Il prend avec le public, très « mis en jeu » comme le veut la lignée théâtrale du kotèba, mais beaucoup de spectateurs gardent leur portable en main, vibreur aux aguets.

Dès sa version malienne, la pièce compte deux personnages potentiellement poreux à des chimères repeintes aux couleurs de l’Islam ou du christianisme. Ces constructions mentales contagieuses sont fondées sur l’espoir d’un salut magique, éruptif et sans appel qui est l’autre face du désespoir. Elles contribuent à alimenter l’imaginaire criminogène des islamistes de Boko Haram, de l’Armée de résistance du Seigneur qui baptise ses massacres au nom du Christ, au Mali des groupes de narco-djihadistes ou en Centrafrique même des petits gangs qui pullulent dans la foulée confessionnalisée des appétits politiques. Les personnages de la pièce ont été imaginés dans un contexte alors moins violent, moins prégnant, imaginés pour qu’on en rie. Ils ne portent pas de bombes. Ils déambulent sur un espace scénique où le réel n’est que signalé, stylisé. Mais lorsque le personnage de Dieumerci, alias Ben Laden, entre sur le plateau éructant ses objurgations fanatiques, deux dames lancent spontanément contre lui (le personnage ? le comédien ?) des malédictions qui ne sont pas théâtrales, des malédictions in vivo : feu, feu, feu, au nom du seigneur Jésus ! Puis, comme un miracle, elles sont reprises par le rire, qui annule la malédiction et l’élève au rang de symbole communicable.

Pour accéder à l’aéroport de Bangui M’Poko, il faut traverser durant environ un kilomètre le quartier « Combattant ». Le marché envahissant, désordonné, empiète sans façon sur la voierie. Chaque jour, des petits groupes armés y dépouillent les automobilistes imprudents. Les signes extérieurs d’islamité y sont menacés de mort. Pour prendre leur avion, c’est en convoi, précédés par un blindé des casques bleus de la Minusca, que les voyageurs franchissent la zone. Les visages sont à vingt centimètres des vitres impérativement closes. A l’entrée du quartier, un panneau déserté par la publicité commerciale est barré de l’inscription « Mort à la France », accompagnée d’une croix gammée. Une frustration dévorante environne l’ancienne puissance coloniale. Le sentiment justifié qu’elle a historiquement quelque chose à voir avec le délabrement du pays se traduit par l’effusion quotidienne, impuissante et douloureuse de rumeurs l’accusant de développer les stratégies les plus tordues pour entretenir le chaos. « La soupe de Sidonie » ne contourne pas cette réalité, ni la responsabilité historique, ni les ridicules de rumeurs fantasmées. Elle les montre. La pièce est donnée dans l’enceinte paisible et protégée de l’Alliance française et les Moundiou (les Blancs) sont dans le public. Alors, conformément à une pratique répandue dans toute l’Afrique, mais au théâtre cette fois, les personnages passent à l’entre-soi de la langue nationale, le sango, catimini dans lequel la critique devient à la fois plus tranchante, plus drôle et moins honnête. La communauté du public en est amputée, même si les Moundiou devinent sans peine qu’on les brocarde et le sujet de la moquerie. Là encore, le rude débat entre le réel et le théâtre est à deux doigts d’être englouti par la « vraie vie ».

Tout au long de la pièce, le personnage de Sidonie prépare un plat destiné à convaincre un « bailleur » moundiou d’abonder le compte en banque d’une ONG attrape-tout constituée pour attirer « toutes les subventions qui passent par là ». Mais les péripéties de l’histoire laissent finalement l’entreprenante mère de famille seule avec un plat constitué d’aliments qu’elle avait sous la main, « sans bailleur » et délicieux, mais trop copieux pour le manger seule et qu’elle choisit de partager avec un public trop nombreux pour en être rassasié. Par une pirouette née des contraintes de la situation centrafricaine et des conditions pratiques de la création, le directeur de l’Alliance française, puissance invitante, arrive alors, signale à tous qu’il a parfaitement suivi les lazzis en langue sango dont l’humanitarisme moundiou a été abondamment servi, mais qu’il va néanmoins compléter le met au motif qu’ « on est ensemble » ! L’artifice de cette brutale mondialisation humanitaire détend magiquement l’atmosphère et déchaine les applaudissements. La joie du théâtre fait son œuvre. Purement fictionnelle. Purement théâtrale. Si désirable dans ce qu’elle appelle !

Le rire d’autodérision est une spécialité et un talent de l’Afrique. Ce continent a été férocement placé par l’Histoire en position subalterne. L’autodérision est une marche sur laquelle montent les Africains pour se hisser au dessus d’eux-mêmes, prendre le large d’avec l’abaissement et manifester ainsi leur humaine grandeur. L’autodérision, le théâtre occidental la pratique peu et souvent la méprise. Prendre le risque de se moquer de soi-même est un danger pour le dominant. Au nord de la Méditerranée, l’Afrique malheureuse, révoltée, martyre ou combattante se vend mieux que la rigolade autour de laquelle se vivent, sur le continent, tant de prises de consciences essentielles. Il est du coup très compliqué de réunir par le théâtre une communauté mondialisée autour d’un rire capable d’étreindre ensemble les uns et les autres. La pirouette y parvient néanmoins, provoquant une joie sincère, réconfortante et partagée.

Ces quelques anecdotes, je les évoque ici parce qu’elles me travaillent et que j’ai envie de les travailler, de les mettre en débat. Jamais je n’ai ressenti aussi fort qu’à Bangui déchirée, de façon si tendue, si fragile et si puissante le fil incandescent qui sépare le réel de la fiction, feu par lequel la fiction produit le réel, en opère la sublimation et lui ouvre la voie. Feu toujours menacé par la poix glauque et muette d’un réel privé de la parole et inapte à la symbolisation. Je crois que ces situations cachent des enjeux fondamentaux pour la renaissance d’un art en voie d’épuisement là où il est prolixe et menacé d’étouffement dans les failles où affleurent les germinations nouvelles. J’ai envie de continuer l’enquête et d’en partager l’interprétation avec vous.

Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Prochaines livraisons : Théâtre et tension (2) – l’œuvre aux prises avec l’événement ; Théâtre et tension (3) – sur la faille sismique de l’Histoire

[1] D’après « Bougouniéré invite à dîner » de Jean-Louis Sagot-Duvauroux et Alioune Ifra Ndiaye, mise en scène de Patrick Le Mauff. Adaptation dramaturgique et scénique de Jean-Louis Sagot-Duvauroux, avec Léonie Assana (Sidonie), Boniface Olsène Watanga (Boubakar), Benjamin Noway Wagba (Dieumerci), Louis-Marie Ngaïssona (Dieudonné), Silius Travolta Amoda (Gloiradieu). Régie générale Silvère Kpassa-Ba-Nona. Régie son et lumière Bruno Baleboua. Décor Paul Vinlot et son équipe. Conception du lion Bamara Michel Djatao. Costumes Emmanuel Youmélé. Bruitage Gabriel Yénimatchi. Une production de l’Alliance française de Bangui. Co-production BlonBa (Mali), avec le soutien de la FAO. Un grand merci à François Grosjean, directeur de l’Alliance française, à Laetitia Pereira son assistante, à notre infatigable accompagnateur Hervé Kangada, à tout le magnifique personnel de cet espace dont ils ont su faire un lieu de ressourcement culturel au rayonnement mérité. Mes amitiés à tous les artistes, étudiants, intellectuels qui se le sont approprié dans ces temps de déchirure. Et toute mon amitié à Alain, à Albert son cuisinier et à toute son équipe qui ont inspiré et rendu possible le succulent plat de gboudou aux bananes plantain partagé par tous à la fin du spectacle.

[2] « Bougouniéré invite à dîner » http://www.blonbaculture.com/pdf/theatre/blonba-bougounierre-diner.pdf

[3] http://www.blonbaculture.com/pdf/textes/blonba-15-ans.pdf

La polémique du «joueur typique Africain », est-elle le symbole d’un football africain pas encore indépendant?

En novembre dernier, les déclarations d’un entraîneur français relancent le débat du racisme au sein des institutions du football français, et le style du football africain. Des propos qui poussent à la réflexion. Explication en remontant le temps.

Retour sur la polémique

L’ancien international français (58 sélections), et entraîneur des Girondins de Bordeaux, Willy Sagnol, répondait aux questions de lecteurs d’un journal local. La thématique de la CAN, et le départ d’une partie de ses joueurs internationaux africains (12) furent abordés. L’entraîneur dérape et déclenche la polémique. Il annonce que sous son mandat la politique de recrutement du club bordelais ne sera plus tournée vers l’Afrique. Dans des propos remplis de préjugés, il y va de sa caricature en décrivant le joueur « typique » africain comme « pas cher quand on le prend, (…) qui est prêt au combat généralement, qu'on peut qualifier de puissant sur un terrain. Mais le foot (…), c’est aussi de la technique, de l’intelligence, de la discipline». L’entraîneur s’enfonce en appuyant son discours d’une comparaison avec les « Nordiques » et leurs « bonnes mentalités ». Des propos condamnables et condamnés qui seront rapportés par l’ensemble des médias nationaux, sortant de la grille de lecture sportive de cette intervention.  

Photo 1 (2)Symptomatiques d’une France schizophrène de sa diversité qui flirte avec le parti d’extrême droite à chaque élection, l’ensemble des joueurs noirs et maghrébins sont considérés comme des joueurs africains. Faisant abstraction de ceux qui sont nés, ont grandi, et ont été formés en France. Les propos sont jugés de racistes par certains, ou de maladroits par d’autres. Au final, ce fut un buzz médiatique, qui disparut dans des excuses publiques aussi rapidement qu’il est apparu. Seul l’auteur des propos restera avec ses propos sur la conscience. Beaucoup de bruit, pour une bonne leçon. Et une casserole de plus pour le football français, habitué des polémiques racistes dans ses plus hautes sphères.

 

Le paradoxe du style africain. L’histoire comme preuve. 

Depuis de nombreuses années, les sélections nationales de football d’Afrique subsaharienne ont la réputation d’être construites sur les qualités physiques et athlétiques de ses joueurs. 

Paradoxalement, ce ne sont pas des qualités qui correspondent à la pratique naturelle et généralisée du football. Les matchs joués sur des espaces réduits et pas toujours uniformes contribuent à développer la technique et l’agilité. Comme au Brésil, où les plus grands joueurs sortent des Favelas et de leurs terrains vagues. L’histoire elle aussi va dans ce sens-là.

Chercheur à l’Observatoire du football de Neuchâtel, Raffaele Poli date les premières filières de transfert dans les colonies africaines au début des années 50. Le Portugal recruta, en 1960, le meilleur joueur de son histoire au Mozambique. « O pantera Negra » EUSÉBIO. L’AS Saint-Étienne fera fuir illégalement Salif Keita pour qu’il puisse les rejoindre. Des efforts immenses à l’époque pour attirer des joueurs très talentueux qui avaient fait leurs preuves sur le continent. 

Photo 2 (1)Dans son livre sur le parcours du triple champion d’Afrique, le HAFIA FC de Conakry, Cheick Fantamady Condé nous rapporte des propos de Maitre Naby Camara. L’actuel président du CNOSF de Guinée était l’entraîneur de l’équipe de Conakry quand il répondait aux questions du journaliste Amady Camara. C’était juste après la défaite face au CANON de Yaoundé, en finale de la coupe des champions d’Afrique, perdue en 1978. (0-0 à Conakry, et 2-0 au Cameroun).  Questionné sur les ingrédients utilisés par l’entraîneur Serbe Ivan RIDANOVIC,  il déclare : « La recherche du résultat a tout pris a provoqué le recours à des tactiques peu spectaculaires, le béton, et à des expédients peu élégants comme l’antijeu. (…) Ce n’était pas le vrai visage du football camerounais. Les Leppé, Koum, Tokoto, Léa, Ndongo, Milla, etc., ce sont épanouis en jouant avant tout au ballon ».

Car le spectacle était de rigueur dans les tribunes africaines. En Guinée, le président Sékou Touré, avait la volonté de valoriser l’indépendance de son pays, en démontrant la supériorité de ses représentants. Pendant 8 ans, il contribuait à la réputation flatteuse du style de jeu d’une équipe qui portait le sceau de sa révolution.

Outre la philosophie de certains entraîneurs, qu’est-ce qui a conduit à ce changement radical? La réponse se trouve peut-être en France.

« L’arroseur, arrosé »

Depuis la victoire au mondial 1998, les orientations données par la Direction Technique Nationale de la Fédération Française de Football, prônent un style de jeu fondé sur la solidité défensive. Les éducateurs sont formés dans cette optique. La recette du succès du football français qui s’est généralisée dans les centres de formation s’appuie essentiellement sur le physique. Même si des exceptions existent, beaucoup de joueurs furent recalés, car trop petits ou pas assez rapides, et malgré leurs talents certains.

La France est le pays qui recrute le plus de joueurs africains depuis l’arrêt Bosman en 1996.  Et pour répondre aux attentes des clubs qui les emploient, les recruteurs Français, sont à la recherche de joueurs qui correspondent à ces critères. 

Une fois expatriés, le statut des joueurs suffit à en faire des joueurs internationaux. Accompagnés des bi-nationaux formés en France, au fil du temps,  certaines sélections africaines se sont transformées en armada de joueurs du même profil : physique et défensif. 

En caricaturant le footballeur africain, Willy Sagnol n’a fait que pointer le doigt sur le football de son pays, et les directives de ses dirigeants.

Photo 3 (1)Car bien au contraire, « Le joueur typique africain » avait pour mission de faire lever les foules grâce à ses dribbles et ses actions imprévisibles. C’est ce qu’ont fait chaque week-end les meilleurs joueurs du continent. Salif Keïta, Pierre Kalala, Laurent Pokou, Roger Milla, George Weah, Rashid Yekini, Japhet N’Doram,  Nwankwo Kanu, Samuel Eto’o, Mickael Essien, Yaya Touré… 

Mais seulement quand leurs entraineurs leur laiss(ai)ent la possibilité de s’exprimer, ce qui n’est pas toujours le cas. Comme Hervé Renard qui avant la finale de la dernière CAN 2015, déclarait que pour gagner, il faut : « bien fermer leurs joueurs offensivement importants (… ) Ce sera très serré. Peut-être que ça se décidera sur coup de pied arrêté ». Soit bétonner et être réaliste, comme le Canon de Yaoundé de Ivan RADINOVIC en 1978, malgré Roger Milla, malgré Gervinho, Yaya, etc… 

Pierre-Marie GOSSELIN

 

Source citation et données :

Lien vers l’intégralité de l’intervention de Willy Sagnol dans son face à face avec les lecteurs. La question que nous abordons est disponible à partir de la 18ième minute : https://www.youtube.com/watch?v=wv6JVci1XG4&feature=player_embedded

Cheikh Fantamady CONDÉ (2009) Sport et Politique en Afrique, Le Hafia Football Club de Guinée, L’Harmattan Guinée

Conférence de presse de Hervé RENARD le 08/02/2015 avant la finale de la CAN, source AFP, disponible sur www.lequipe.fr http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Renard-ne-pas-laisser-passer-cette-chance/534891

Bibliographie : 

Raffaele POLI : Migrations et commerce de footballeurs africain : aspect historique, géographique et culturel, We Are Football Association http://www.wearefootball.org/PDF/une-nouvelle-traite.pdf

Illustration :

Photo 1 : l’équipe de France en 2008, Willy Sagnol (n°19) entouré de Patrick Viera et Lilian Thuram

Photo 2: Le Hafia FC de 1977, photo de couverture du livre de Cheick Fantamady CONTÉ

Photo 3 : Caricature de Dadou, sur le style de jeu des girondins lors de la saison 2013/2014, et la réaction des supporteurs . www.foot-land.com

Ultras, sentinelles des manifestations Nord-Africaines

Petite histoire des tribunes animées

Tout au long de l’histoire, les stades ont été le théâtre de nombreux drames humains. Des milliers de supporters venus assister à des matchs de football et ne sont jamais rentrés chez eux, victimes d’accidents ou de bousculades. Si certains sont imprévisibles, beaucoup sont provoqués par des mouvements de foules déclenchés par les supporters, les forces de l’ordre, ou les deux parties. Prévisibles, surtout quand les matchs associent tous les ingrédients d’un cocktail qui peut exploser lorsque les enjeux sont importants ou qu’ils opposent des équipes aux rivalités fortes. L’antagonisme entre des supporters organisés en groupes et des forces de l’ordre prêtes à user de la violence pour les contrôler, s’ils estiment que c’est nécessaire, est une véritable poudre à canon. Par la réglementation imposée aux clubs pour accueillir des matches et la répression, l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Sud parviennent tant bien que mal à limiter ces tragédies. En Afrique, au contraire, on compte les victimes par centaines ces dernières décennies. Le plus alarmant est qu’elles sont de plus en plus récurrentes que ce soit au Ghana, en Guinée, en Côte d’Ivoire, en RD Congo ou au Maghreb. La vétusté des stades, l’absence d’issue de secours, les mauvais agissements de certains supporters et les réprimandes qui suivent des policiers, y sont pour beaucoup.

illustration article mouvement de foule

Le mouvement de foule qui a eu lieu le 1er février 2012 au Nord de l’Egypte, dans le stade de Port-Saïd, où 74 supporters du club Cairote du Al Ahly SC trouvent la mort, ne répond pas aux caractéristiques habituelles. Très présent lors de la révolution sur la place Tahrir, et à quelques jours du premier anniversaire de  la chute de Moubarak, les Ultras Ahlawy semblent être les cibles évidentes de ce massacre. L’absence de réaction des policiers et la violence inhabituelle des Ultras Green Eagles 07 du club local Al Masry,  sans réelle préméditation,  rentrés avec de nombreuses armes dans le stade,  intriguent.

Ultras, définition d'un mouvement quadragénaire

Les Ultras sont des groupes de supporters fanatiques structurés autour d’une association indépendante du club qu’ils encouragent. Cette forme de supporterisme est apparue en Italie à la fin des années 60, dans les tribunes de Milan, Gênes et Turin. Ils se sont fortement inspirés d’un mouvement Sud Américain.  Depuis le début des années 30, là-bas on anime activement les tribunes. Chants, applaudissements, drapeaux, tambours et fumigènes permettent de mettre l’ambiance et de représenter son club et son quartier dans les matchs contre les autres équipes de Buenos Aires, Sao Paulo, Rio de Janeiro ou Montevideo. Comme dans toutes fêtes, l’alcool est présent, la violence qui en découle aussi. Elle est même proportionnelle à la passion. Prémisse de la mondialisation, le phénomène déferlera sur l’Europe avec la diffusion TV des matches. Le mouvement Ultra se différencie du hooliganisme venue de Grande Bretagne, qui mise avant tout sur la violence pour déstabiliser son adversaire. Margareth Thatcher s’est chargée de mater le phénomène sur son île avec sa politique de fer à la fin des années 80. Certains hooligans œuvrent encore aujourd’hui en Europe, ils sont difficiles à contrôler et imprévisibles. La violence est également présente autour du mouvement Ultra, mais elle n’est pas l’élément de base du rassemblement. Les Ultras essaient davantage de se distinguer par leurs nombres et leurs animations en respectant certaines règles, dont l’obligation de ne pas s’attaquer aux gens qui ne sont pas du mouvement. Une fois par semaine, tous mettent en pause leurs vies pour rejoindre une zone où le jugement d’autrui n’est pas toléré. Un contexte fanatique imprévisible, où les couleurs du maillot suppriment toutes les barrières physiques ou morales. Une zone de liberté totale dans une atmosphère solidaire.

TIFO AL ALHY ILLUSTRATION 2

 

À la fin des années 90, les groupes ultras étaient déjà présents dans une grande partie des tribunes de l’Europe « Latine ». On retrouve des associations importantes en Espagne, au Portugal, en France, en Grèce, en Turquie et dans les Balkans. Ils sont les sentinelles de l’histoire de leurs clubs et veillent, à préserver un certain idéal du football, ils s’en nourrissent au même titre que les rivalités.   

 

Les Ultras sont apparus dans les pays du Nord du continent Africain en deux temps. Les précurseurs sont les African Winners du Club Africain de Tunis en 1995. Il faudra ensuite près de 10 ans pour voir de nouveaux groupes se créer. Sans doute le temps qu’ils s’adaptent à la culture arabo-musulmane et aux régimes autoritaires qui sont en place. La passion du foot est là, et depuis 2005 on assiste à une déferlante. Chaque club de foot ou presque, de Rabat au Caire, est soutenu par au moins un club d’Ultras dont les aspirations varient en fonction de la région et de l’histoire du club qu’ils supportent. Dans les grandes villes, les groupes sont très bien organisés et grandissent rapidement. En moins de 10 ans d’existence, ils sont déjà reconnus par leurs frères Européens. En 2011, un groupe d’Ultras, les Blue Lions, sont apparus à Khartoum au Soudan pour soutenir l’équipe de Al Hilal, une première en Afrique noire.

Dans les pays où les jeunes ont du mal à trouver du travail, Ultra est un style de vie. Même lorsque l’équipe ne joue pas ils continuentultras-ahlawy-showing-tantawy-the-red-card d’y consacrer leurs quotidiens. C’est une seconde famille qui permet de surmonter les difficultés quotidiennes de la vie. En Grèce et en Turquie les groupes atteignent plusieurs milliers d’adhérents.

Avec son apparition dans les pays du monde arabe, le mouvement Ultra a pris une nouvelle dimension. En 2011 les groupes des clubs rivaux du Zamalek et du Al Alhy, les White Knights 07 et les Alhawy 07, se sont unis lors des manifestations du printemps arabe sur la place Tahrir. Ils se sont associés à la population et se sont occupés de réduire la portée des répressions des policières qu’ils ont décidé de combattre ensemble sous des chants de stades. Ils obtiennent une victoire par KO sur Moubarak. Pas intéressés par la politique, ils se retirent des discussions une fois le régime parti. Cette nouvelle façon de contribuer à l’ordre démocratique,  a donné un nouvel élan que l’on a pu retrouver sur place Taksim à Istanbul (en Turquie), où les UltrAslan du Galatasaray, la Çarşı du Besiktas et les GençFenerbahçeliler du Fenerbahçe, ennemis héréditaires, ont signés une trêve pour soutenir et protéger les manifestants. Avec la aussi la victoire au bout.

Ces démonstrations de forces des Ultras dans les dernières grandes manifestations sont une nouvelle menace pour les dirigeants politiques. Au pont d’en arriver au massacre de Port-Saïd ? Nous prendrons de la hauteur sur ce mouvement en Afrique du Nord dans le second chapitre.

Pierre-Marie GOSSELIN

Légende photo 1 : Mouvement de foule à la fin du match entre l’AS Vita Club et le TP Mazembe au stade Tata-Raphael de Kinshasa le 11/05/14 source : Facebook officiel TPMazembe

Légende photo 2 : Tifo du groupe Ultras Ahly lors du match de ligue des champions Al Ahly – Tusker(Kenya). Pour le grand retour des Ultras Ahlawy après la tragédie de Port Saïd le 07/04/13 source : www.ultras-tifo.net

Légende photo 3 : Illustration de la prise de position des Ultras sur le conseil supreme des froces armées, au pouvoir en egypte depuis 2011. Latuff source : latuffcartoons.wordpress.com

 

 

Data : the next frontier of Development

UntitledHow is the digital tide taking care of the digital divide? At the start of the new millennium, there was global concern that poor countries, especially in Africa, would be twice left out: economically and also technologically. Fortunately, the digital divide never became a global challenge. In fact, it is closing faster than anyone had imagined. In some parts of the developing world there are even budding signs of possible digital overtaking.

Kenya is one of few African countries driving in the fast lane. Over the past decade, it has experienced a sweeping “digital tide”. Today, Kenya has crossed the 30 million threshold of active cell phone numbers, up 29,000 from 12 years ago! Almost everyone can now afford to buy a phone, which sell for as little as Ksh 500 (or US$5) on the flourishing second hand market.break  People are also spending more on communication. in 2012, Kenyans have spent on average US$65 on communication, compared to US$45 a year ago.

Moreover, Kenya, East Africa’s powerhouse, has reached two other milestones in 2012 : 20 million users of mobile money and 15 million internet users, thanks largely to ubiquitous smart phones (see figure).

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World Bank calculations based on Communication Commission of Kenya

Now that everyone can own a phone, even in poor countries, is the mobile revolution over? Has everything that can be invented actually been invented – a claim famously associated with a commissioner of the US patent office in the 19th century?

We actually think the opposite is true: a new wave of innovation is starting, which will exploit increased connectivity to bring new solutions to old problems, including in development policy and economics. Here are three early examples of such innovation:

First is public sector accountability. In Kenya, a new service called “I Paid A Bribe” lets people expose bribery cases by reporting them online or by SMS. In less than one year, the site has reported corruption cases ‘worth’ over half a million dollars (mainly to traffic police and other government officials).“I Paid a Bribe” has helped to expose the problem publicly, which is the first step to tackling it. Similar services could also help monitor other areas of government performance such as quality of health services, teacher attendance and power services. The Kenyan government’s pioneering resolve to open-up public data at Opendata.go.ke is a good first step in making government and public services more accountable more broadly. The database is a gold-mine for developers and civil society that have already developed great uses.

Second is economic and social welfare monitoring. Previously, socio-economic data was tediously collected via paper surveys. The results were typically available to policy makers and researchers two-to-three years later when, frankly, they were often no longer relevant. In South Sudan, the National Bureau of Statistics and the World Bank have leveraged the expansion in mobile coverage to monitor how economic and social conditions are changing in near-real-time in the young nation. Last year, they conducted a monthly phone survey, with a sample of households, asking questions about their economic situation, security, outlook, and other topics.

This year, they used cellphone-enabled tablets to collect data on food security and market prices. Such high frequency, real-time data has never been available before. It is already revolutionizing how policy makers can identify problems and bring timely solutions. As Marcelo Giugale of the World Bank puts it: High-frequency data has the potential to do “to economics what genetics did to medicine”.

Third, the explosion in mobile phone and internet leaves behind ‘digital traces’ of human behavior which can help to better understand development challenges. For example, recent research by Harvard scientists using Kenya data, published in Science last month, shows how mobile phone data (tracking people’s movements) can be used to trace the spread of malaria. By conducting such monitoring in real-time, officials could for example send text message warnings to people traveling in high-risk areas and pre-position testing equipment and drugs.

There are many other examples of such use of ‘big data’ for economic, social and policy purposes. Google has demonstrated how search data can predict dengue breakouts in Brazil, India and Indonesia by monitoring how people search for dengue-related topics and symptoms. In Indonesia, the UN Global Pulse and a research firm used Twitter data to monitor food prices with surprising accuracy, finding that the way people spoke about rice on Twitter could be correlated with the actual market price of rice. As internet use increase in Africa, large amounts of digital traces will be available and useful for monitoring and tackling social problems also here.

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Google Dengue Trends

These examples are just the tip of the iceberg, with many more applications of new technology to be discovered. Traditionally, data was used and analyzed by “experts” within government and research institutions. Today, with more available (open) data, better visualization tools, and new, socially concerned IT developer communities, the universe of users is expanding fast. Groups of expert and volunteer computer programmers are making data accessible to the public, popularizing its use and finding technical solutions to real-world issues.

The digital divide is behind us. This generation’s challenge is to leverage the new “digital tide” for the public good. Some early innovations are already very promising and there will be many more to come.

An article by Wolfgang Fengler, lead economist in trade and competitiveness (World Bank)

Garantir la sécurité alimentaire en Afrique

Securite alimentaire2Le paradoxe africain est saisissant. Quinze des vingt deux économies qui ont connu la croissance la plus rapide dans le monde sont en Afrique. Et le continent lui-même affiche une croissance dépassant 5% en moyenne. Mais l’Afrique reste la région la plus vulnérable et la plus fortement soumise aux risques liés à la faim et à l’insécurité alimentaire. Pourtant les solutions ne manquent pas. Tous les chefs d’Etat africains qui se sont réunis à Malabo, dans la capitale Équato-guinéenne à l’occasion de la 23 ème session ordinaire du sommet de l’Union africaine savent parfaitement ce qu’il faut faire après les grandes déclarations. Et s’ils passaient enfin aux actes ? 

La volonté de faire de l’agriculture le moteur du développement en Afrique est encore réaffirmé. En janvier dernier déjà, lors de la 22ème session ordinaire du sommet de l’UA, une feuille de route a été adoptée par les Chefs d’Etat pour lancer formellement le plan d’action de l’année de la sécurité alimentaire. La transformation de l’agriculture africaine pour créer les conditions de la croissance et du développement durable sur le continent ne doit pas être un simple slogan politique mobilisateur. Les défis alimentaires auxquels les pays africains font face actuellement et ceux auxquels ils pourraient être confrontés dans le futur pourraient compromettre tous les progrès réalisés dans différents domaines du développement si les mesures idoines ne sont pas prises sans délai. En 2050, la population mondiale devrait passer à 9.6 milliards de personnes. Le monde aura alors besoin d’augmenter la production alimentaire de plus de 60% pour nourrir cette population. Sous l’effet d’une croissance démographique parmi les plus rapides au monde, de l’urbanisation rapide et de la croissance économique, le continent africain verra une augmentation exponentielle de ses besoins alimentaires. La demande alimentaire devrait tripler, avec une augmentation de l’ordre de 178%, alors que celle de la Chine et de l’Inde par exemple devrait augmenter respectivement de 31% et 89%. On voit donc bien que ce qui semble se présenter aujourd’hui comme un défi pourrait bien se transformer en opportunité si des politiques agricoles efficaces sont mise en œuvre dans le cadre d’une stratégie de développement fondée sur la modernisation des systèmes de production, la transformation industrielle et l’organisation des marchés. 

Chaque année, plus de 45 à 50 milliards de dollars US représentant la facture des importations alimentaires africaines sortent du continent pour enrichir d’autres pays et créer de la valeur et des emplois ailleurs. L’investissement de cette manne financière considérable dans les secteurs de production peut changer complètement le visage de l’Afrique et accélérer sa marche vers le développement économique et social durable. Face à une telle situation, on ne peut que se réjouir de l’intérêt que les Chefs d’Etat africains portent à ce dossier impératif. La prise de conscience de l’intensité du problème de l’insécurité alimentaire est la première étape pour appliquer une thérapie appropriée.
 

Pour un continent dont le premier moyen de subsistance est l’agriculture (17% du PIB), investir durablement dans ce secteur est la meilleure option pour lever le défi de l’alimentation, mais aussi celui de l’emploi, de la pauvreté rurale ou urbaine et du développement en générale. La Présidente de la Commission de l’Union Africaine, Dlamini Zuma, a affirmé que des ruptures importantes devront êtes opérées aussi bien au niveau des pays que des communautés économiques régionales pour actualiser le potentiel de l’agriculture africaine. On ne peut cependant manquer de s’interroger sur la capacité réelle des pays africains à aller au-delà des simples déclarations d’intention pour traduire leurs décisions en acte concret. La transformation économique d’un pays requiert des politiques et des actions structurées et durables, un leadership fort et engagé et des ressources souveraines pour mettre en œuvre des politiques adaptées aux besoins et conformes aux intérêts de ce pays. Or de nombreux pays africains, pour ne pas dire la majorité, n’ont ni ce leadership ni les ressources. Alors que leurs maigres ressources publiques nationales sont constamment dilapidées ou investies dans des projets peu productifs, nombre de pays africains se tournent vers l’extérieur pour trouver les moyens nécessaires au développement de l’agriculture. Les discours prononcés à Malabo ont déjà été entendus, même si de nombreux africains se sont accrochés à la lueur d’espoir qu’ils ont laissé transparaitre. A Malabo, au moment même où ils prenaient de nouveaux engagements, les Chefs d’Etat africains ont aussi constatés que très peu d’entre eux ont tenu leur engagement à consacrer au moins 10% leur budget national au secteur agricole. Moins d’une quinzaine de pays ont en effet atteint l’objectif de Maputo déterminé en 2003 dans la capitale Mozambicaine. Et la majorité de ces bons élèves sont des PMA (Burkina Faso, Niger, Guinée, Sénégal, Mali, Ethiopie, Malawi). L’évaluation de la mise en œuvre du Programme détaillé de développement de l’agriculture Africaine (PDDAA), dont l’ambition était de porter la croissance du secteur agricole à 6% par an, a aussi montré que de nombreux efforts sont encore à faire. Même si certains pays ont fini d’aligner leurs politiques agricoles nationales au PDDAA, il reste que la croissance attendue du secteur agricole est loin d’être atteinte. 

L’insécurité alimentaire et la malnutrition ne sont pas une fatalité. D’autres pays ont eu le courage de lancer une véritable révolution agricole et sont parvenus à des résultats impressionnants. La révolution verte indienne a permis à ce pays d’opérer des transformations radicales dans sa situation alimentaire alors que l’Inde faisait l’objet des projections les plus pessimistes au début des années 60. Même si les défis alimentaires restent encore très préoccupants en Inde, ce pays ne cesse de montrer que son engagement en faveur de la sécurité et la souveraineté alimentaire est plus que jamais résolu. Il suffit de voir comment l’Inde a défendu son droit « inaliénable » de recourir à des achats publics pour constituer des stocks de sécurité alimentaire lors de la Conférence ministérielle de l’OMC à Bali pour se convaincre de sa détermination. 

Plus récemment, le Brésil, grâce à l’initiative Fome Zero (faim zéro), a réussi à tirer près de 28 millions de personnes de la faim. 

Le Brésil comme source d’inspiration pour l’Afrique

Lors de la cérémonie d’investiture qui inaugurait son premier mandat à la tête du Brésil, le Président Lula affirmait son engagement à mener une guerre sans merci à la faim et à la malnutrition : « Nous allons créer les conditions nécessaires pour que chacun dans notre pays puisse manger convenablement trois fois par jour, tous les jours, sans avoir besoin de dons de quiconque. Nous devons vaincre la faim, la misère et l’exclusion sociale. C’est d’une guerre qu’il s’agit – non pas d’une guerre pour tuer, mais une guerre pour sauver des vies ». Une dizaine d’années plus tard, plusieurs dizaines de millions de Brésiliens ont été objectivement tirés des affres de la faim et de la malnutrition. Certes le Brésil ne ressemble en rien à la plupart des Etat africains et les conditions socioéconomiques de ce géant Sud américain n’ont rien à voir avec celles des pays africains. Mais ce qui reste constant, quelque soit le pays, c’est la détermination et la constance des leaders dans la poursuite des objectifs fondamentaux du développement qui peut faire la différence. Au moment du lancement de l’initiative Faim Zéro, près de 44 millions de personnes, soit près de 28% de la population, souffraient de la faim au Brésil. La politique agricole brésilienne a articulé les besoins et l’agrobusiness avec les particularités des exploitations familiales. Ces dernières fournissent 60 à 70% de l’alimentation au Brésil.

L’accès à l’alimentation a fait l’objet d’un encadrement juridique à travers la Loi nationale sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle. A partir de 2010, le droit à l’alimentation a été constitutionnalisé. La mobilisation sociale et le caractère ouvert et inclusif des politiques ont permis de réunir les franges les plus représentatives de la société brésiliennes autour des initiatives gouvernementales. La reconnaissance de l’importance des exploitations familiales a permis d’en faire des réservoirs d’expérimentation d’initiatives agricoles endogènes qui ont été par la suite étendues sur de grandes échelles. La dualité du secteur agricole brésilien caractérisé par l’existence concomitante d’exploitations familiales de petite taille et d’entreprises agricoles de grande envergure a amené le gouvernement brésilien à créer un ministère pour chaque catégorie d’exploitation et d’assurer la cohérence de leurs interventions à travers une même politique agricole. Ces ministères sont épaulés par le Ministère du développement social et du combat contre la faim et tous travaillent en synergie avec une quinzaine d’autres ministère sur toutes les questions touchant la sécurité alimentaire. 

Dans de nombreux pays africains, c’est la coordination de l’action gouvernementale dans le domaine agricole et alimentaire qui est le ventre mou des politiques contre la faim. Il n’est pas rare de voir dans un même pays une panoplie de programmes et de projets exécutés par des ministères différents et qui font presque la même chose. Le chevauchement de ces programmes engendre un gaspillage de ressources et des problèmes de coordination, de suivi et d’évaluation qui réduisent la portée des résultats. Un autre défi dans ces pays est le caractère souvent « court-termiste » des politiques qui sont changées au gré des changements de gouvernement ou de Président dans les rares pays où l’alternance politique est une réalité. 

En dépit de l’engagement récurrent des Chefs d’Etat africains, peu d’entre eux ont donné un caractère constitutionnel au droit à la l’alimentation. En Afrique de l’Ouest par exemple, seuls le Niger et la Côte d’Ivoire ont atteint ce niveau. Il ne faut pas pourtant beaucoup d’efforts pour inscrire le droit à l’alimentation dans les constitutions. Certes, cela ne suffit pas pour régler le problème de la faim en Afrique. Mais ce sera déjà beaucoup plus fort que les déclarations creuses faites lors des sommets sans lendemain. 

Article proposé par notre partenaire Enda/Cacid