Lambert Mendé : la voix de son Maître !

Bien avant la théorie aujourd’hui en vogue de la post-vérité ; avant l’invention des faits alternatifs avatars du trumpisme triomphant, il y avait Lambert Mendé.

Lorsqu’en septembre 2016 de violentes manifestations hostiles au président de la RDC, Joseph Kabila, ont fait des dizaines de morts à Kinshasa, Lambert Mendé « ministre porte-parole du gouvernement » est apparu pour dire : « L'ordre sera respecté et les honnêtes citoyens seront protégés ». Ceux qui sont morts parce qu’ayant marché pour réclamer plus de démocratie se voyaient ainsi exclus du champ des « honnêtes citoyens ».  Quand, il y a quelques semaines, une vidéo montrait des soldats de l’armée congolaise tuant des miliciens désarmés, parfois couchés à même « la terre gorgée de sang » et devant  « les képis qui ricanent » comme aurait dit le poète David Diop, Lambert Mendé a, du bout des lèvres, qualifié le massacre d’ « excès ». Les activistes des mouvements citoyens sénégalais Y’en a marre et burkinabè Balai citoyen arrêtés lors d’une visite dans le pays, en mars 2015, en même temps que des membres de la société civile congolaise, seront accusés de s’être livrés à des « manœuvres de déstabilisation et d’atteinte à la sûreté de l’Etat ».

Aux oreilles de Lambert Mendé, les termes « droits de l’homme » et « libertés » résonnent comme autant de menaces contre lesquelles il faut livrer bataille à grand renfort de bruit et de fureur feinte. Ce personnage est l’incarnation de toutes les voix de leurs maîtres, quel que soit l’endroit d’où elles parlent, dont la parole balaye à la fois les faits et les souffrances des victimes. C’est le verbe qui dégage le cadavre en touche, les mots qui anéantissent la mémoire des malheureux tombés sous les balles de l’oppression.

Le syndrome Mendé, c’est la défense de l’indéfendable. L’absolution de l’odieux crime par de savantes circonlocutions. Le masque de l’affabilité cachant mal le cynisme devenu banal. La violence d’un humour macabre qui a besoin du sang des innocents pour se hisser sur la scène du théâtre montée au dessus de celle du crime et nous dire que le bourreau n’est pas celui dont il porte la parole mais celui qui est six pieds sous terre.

A travers le monde, le spectacle de manifestations réprimées dans le sang et de militaires qui exécutent face caméra des hommes et des femmes désarmés est affligeant mais hélas récurrent. Il est déjà difficile de mesurer son impuissance face à tant d’inhumanité vouée à demeurer impunie. Mais le plus insupportable, c’est de voir Lambert Mendé – ou ses frères jumeaux le burundais Willy Niamitwe et le gabonais Alain Claude Bilie Bi Nzé, par exemple – débouler et nous dire, en somme, avec sa faconde et son emphase, que l’assassiné l’a bien cherché, que le manifestant emprisonné n’avait qu’à rester chez lui, que le citoyen n’en est pas un, qu’il est en fait un sujet ; l’entendre répéter que le monde se porterait mieux si on laissait l’homme qui le paye pour ses aptitudes de mauvais conteur réprimer et s’éterniser au pouvoir à son aise.

Sur le continent africain et ailleurs, les Lambert Mendé pullulent, tapis dans les palais ou pas loin, recrutés par des chefs d’Etat incompétents pour ajouter le mensonge à l’échec, le mépris à l’irresponsabilité. Est atteint du syndrome Mendé, le politicien, le journaliste, l’avocat, l’artiste ou tout autre laudateur et flagorneur payé à insulter l’intelligence de celui qui l’écoute en lui assurant que tout va bien quand le braquage se déroule et que le sang coule sous ses yeux.

Leur métier ? Nettoyer  de la conscience collective les forfaits dont nous sommes tous les jours témoins. Leur arme ? La parole publique : de la prestation audiovisuelle à l’article de presse en passant par le tweet. Les contre-vérités qu’ils colportent sont démenties par les faits ? Ils inventeront des faits nouveaux ou se réfugieront dans le déni, le tout sous un vernis de respectabilité dont eux seuls ne se rendent compte du craquement.

Ou alors si, ils s’en aperçoivent mais n’en ont cure. Nous sommes aussi à l’ère de la post-respectabilité, celle de l’honorabilité alternative. 

Racine Assane Demba

Macky Sall ce président qui gouverne du coté obscur de la force !

Afin de valider son deal devant aboutir à la libération d’un condamné pour enrichissement illicite, Macky Sall est d’abord allé le faire valider dans les foyers religieux. Puis pour poser un jalon devant le faire demeurer dans le sens commun, après cette volte-face aux relents de forfaiture, il a marché, à l’heure de la prière du vendredi, de son palais à la mosquée à grand renfort de publicité. Enfin, pour faire croire que ce régime est garant de certains principes alors qu’il « deale », se dédit, et hypothèque ce qui lui restait de légitimité, l’on a demandé à un commissaire de police de convoquer une starlette en mal de popularité, au motif fourre tout d’atteinte aux bonnes mœurs, un vendredi, pour pouvoir la garder à vue pendant trois jours (sachant qu’au parquet on se repose le samedi et le dimanche), et ne la présenter au procureur que le lundi. Pour rien au final, aucune charge, dossier classé.

Mais on se sera assuré d’un weekend pendant lequel les citoyens qui s’étaient ligués contre le deal, le dénonçant, commençant à atteindre une masse critique dangereuse pour tout pouvoir happé par le côté obscur de la force, ont plus mis en avant leurs divergences sur les notions de liberté individuelle et de valeurs sénégalaises que leur unanimité contre la forfaiture en préparation. Beaucoup parmi ceux qui étaient vendredi matin contre la justice à deux vitesses qui libère les « grands » noms accusés ou condamnés de graves crimes et emprisonne des corps anonymes convaincus de petits larcins ou de gros méfaits, se sont mis à nuancer leur jugement à propos de ce système inique dès que la rappeuse jusque là inconnue au bataillon a fait irruption dans le débat. Non finalement ce n’est plus une justice à deux vitesses… et ils trouvaient des arguments pour légitimer ce qu’ils pourfendaient la veille. La justice est là pour réprimer les anti-valeurs ont-ils dit et elle le fait bien.

Soudain ils étaient satisfaits peu ou prou de ce système qui promeut l’impunité, peut-être l’anti-valeur suprême. Ce système capable de laisser en prison, par la magie de la détention préventive, pendant cinq ans, un anonyme, de le juger et de le déclarer… non coupable. Ce système capable aussi de juger un « grand » nom, de le condamner puis de le laisser, au bout d’un moment, vaquer tranquillement à ses occupations. On fait croupir des innocents dans les cachots et on laisse à l’air libre des coupables. Puis on parle de valeurs à sauvegarder (l’entretien dans un journal d’un ministre porte-voix du palais, ce matin). Et on utilise la religion pour légitimer le forfait, se faire passer pour un homme du peuple et déchainer les passions pour monter les uns contre les autres ceux qui s’indignent d’un système fait d’iniquité et d’accaparement du bien commun.

Ailleurs pour faire passer ce type de forfait, des régimes autoritaires désignent l’autre : les étrangers, l’occident (non sans raison pour le dernier cité) pour masquer leurs propres turpitudes..

Ici on désigne des anti-valeurs à travers la proie facile d’une fille qui fait une vidéo dans son salon, ni plus ni moins vulgaire que ce qui se passe dans nos boites de nuit et même nos rues parfois avec par exemple ces sabar torrides qui rythment le quotidien. Déesse major est un prétexte, un moyen dans l’allumage d’un contre-feu. Le comité qui a porté plainte contre elle n’est que l’idiot utile dans l’orchestration de cette mascarade. Quand on dit que le Sénégal est un pays tiré vers le bas par le système LMD (Lutte, Musique, Danse) dont les ambassadeurs, qui ne sauraient servir de modèle à la jeunesse, vont du lutteur Balla Gaye 2 à la chanteuse Déesse Major, on se doit aussi et surtout d’ajouter que ce pays est tiré vers le bas par une caste de privilégiés : politiciens, religieux, businessmen et autres personnages connus ou non, qui se soutiennent mutuellement. Les uns légitimant les forfaits des autres. Les autres donnant des avantages indus aux uns.


On ne peut ériger un socle de valeurs pour faire avancer un pays lorsqu’on veut le fonder sur l’injustice, la banalisation du deux poids deux mesures, l’indignation facile contre les plus faibles et le consensus mou autour des dérives des forts.

La foi est lumineuse. Elle forge un rapport fécond au monde, permet de vivre en paix avec soi-même et parfois de soulever des montagnes.
Mais lorsqu’elle est instrumentalisée, comme je pense que cela a été le cas dans cette affaire, aux dépens d’une proie facile, pour distraire les uns, flatter, rassurer les autres sur une prétendue préservation de valeurs alors qu’on pille le pays sous leurs yeux, cela s’appelle de l’obscurantisme.

Gouverner par le côté obscur c’est mettre tout ce monde qui devait nouer une alliance objective pour arrêter les pillards, les uns contre les autres en suscitant « une affaire » où il faut se déterminer non plus entre nous qui voulons une gouvernance vertueuse et eux qui pillent et « dealent », mais entre ceux d’entre nous qui seraient plus croyants parce qu’ils ont cloué la rappeuse sortie de nulle part au pilori et ceux qui le seraient moins ou pas du tout parce qu’ayant considéré que la jeune femme n’était que le dindon de la farce de l’inégalité devant la justice, celle de l’iniquité, de l’impunité et des privilèges indus.

Et l’ennemi, la caste des privilégiés, rit sous cape. Il a de beaux jours devant lui pour piller à son aise, creuser les inégalités sociales et continuer l’exploitation des plus faibles.

Racine Demba 

Cet article est paru initialement sur le blog de Racine Demba consultable ici : http://livracine.overblog.com/

 

Leurres, lueurs et jour nouveau

jeunes Afrique« Comment aller plus loin que Mandela sans devenir Mugabe ? » La réponse à cette interrogation de Slavoj Zizek est, pour moi, fondamentale dans la construction d’une Afrique nouvelle.

Comment sortir de cette quête d’icônes qui fait que, pour certains d’entre nous, un président, parce qu’il aura rendu des terres aux paysans de son pays, ait le droit de rester au pouvoir à 90 ans révolus, avec un bilan économique peu enviable ? Comment renforcer les institutions étatiques, la cohésion nationale, le vivre ensemble comme l’a fait Mandela, tout en reprenant les leviers de nos économies extraverties aux groupes compradors ignorants du patriotisme économique ou à ceux dont le patriotisme va à d’autres Etats que ceux dans lesquels ils prospèrent ?

Comment remettre la souveraineté politique, économique, culturelle de nos Etats au centre des débats nationaux et par delà du débat continental sans tomber dans de dangereux nationalismes avec leurs lots d’exclusion et de stigmatisation ? Comment libérer les leviers de production, les donner en priorité au peuple réel, celui qui cultive la terre, creuse la mine, défie la mer, trait la vache, sans tomber dans le culte de la personnalité ? Comment en finir avec l’attente des messies et la tradition des hyper présidents tout en stimulant le sens commun vers un but de libération de toutes les entraves à l’épanouissement de l’homme ? Comment ne plus se contenter de démocraties électorales ; faire en sorte que le curseur de la nation qui avance ne soit plus seulement placé au dessus de la case « organisation d’élections transparentes » mais déplacé vers « acquisition d’une réelle indépendance économique et culturelle » ? Comment faire recouvrer toutes leurs souverainetés aux anciens pays colonisés tout en réussissant à vaincre les démons de la division interne  dont souvent les ficelles sont tirées depuis cet ailleurs où se retrouve la souveraineté usurpée et à reconquérir ?

Comment faire pour que, face aux conformistes de tous ordres qui ont fini de faire un maillage efficace du système, les véritables patriotes désintéressés, ceux qui veulent sincèrement changer les mentalités et transformer le quotidien de leurs compatriotes en partant des dynamiques internes, aient leur mot à dire et la possibilité de montrer leur savoir faire ; pour qu’ils ne soient pas disqualifiés par une démocratie des oligarques où l’argent et les accointances avec des groupes de pressions fixent les règles ? Comment discipliner des peuples, les mettre au travail sans succomber à l’appel de la tyrannie? Comment avoir l’éclairé sans le despote, le visionnaire au leadership transformateur sans le monarque à l’ego surdimensionné ? Comment avoir le chef intransigeant sur les questions de souveraineté sans le démagogue qui, de manière intempestive, évoque l’autre pour masquer ses propres limites devant ceux qui l’ont porté au pouvoir ?

Comment donner le pouvoir au peuple, celui des champs et des usines sans qu’il se retrouve dans la rue où le premier démagogue venu aura tout le loisir de le ramasser ?

Une génération d’africains, intellectuels, activistes, entrepreneurs, est entrain de répondre à ces questions. Elle sait que 80% des terres arables de la planète se trouvent sur le continent, qu’à l’horizon 2050 la plus grande population en âge de travailler et d’être productive se trouvera en Afrique. La prochaine usine du monde dit-on. Oui mais à condition, pour que cet optimisme fasse sens, que les leviers et capacités de production soient tenus par des entrepreneurs locaux dans un système où mérite ferait loi.

Ma conviction est qu’il faudra un jour pas très lointain en finir avec les « taxistes »  et les « sous-employistes ». Les premiers se glorifient d’une croissance économique sans impact social dans leurs pays car tirée par des entreprises étrangères. Ils se contenteront des taxes versées par ces firmes, portion congrue comparée aux sommes rapatriées dans les pays d’origine surtout en zone CFA où la possibilité de rapatrier des bénéfices est illimitée contrairement à d’autres aires monétaires où cette pratique est plafonnée.

Les seconds cèdent facilement au chantage à l’emploi. Les entreprises bien installées, ceux qui sont là depuis la colonisation comme ceux qui viennent d’arriver, des françaises aux chinoises, créent des emplois disent-ils. Cela suffit à leur bonheur et à leur détermination à maintenir le statu quo. Que ces emplois dont on parle soient, dans la grande majorité des pays africains, une goutte d’eau dans l’océan du chômage n’y fait rien.

Ces deux spécimens qu’on pourrait qualifier d’ « intellectuels compradors » qui sont les garants d’intérêts autres que ceux de leurs pays et se satisfont du monde tel qu’il est, consentant à peine à quelques ajustements mais toujours dans le même cadre prédéfini, sont malheureusement nombreux à des postes de responsabilités dans les pays africains. Leurs convergences d’intérêts avec des milieux d’affaires mus seulement par la recherche du profit à moindre coût d’investissement ne pourraient conduire à des avancées sociales.

Il faudra trouver les voies et moyens de donner plus de place dans le débat public à ceux qui déconstruisent les options prises depuis prés de 60 ans par la plupart des pays africains, souvent avec le duo de Bretton Woods comme muse, et qui n’ont pas donné de résultats à la hauteur de la demande sociale et de la poussée démographique. Cette ouverture doit aller de l’économiste qui travaille à l’élaboration d’indicateurs autres que le PIB et l’IDH pour mesurer la productivité des agents économiques ou le caractère inclusif de la croissance au philosophe qui appelle à l’introduction des langues locales dans l’enseignement pour une meilleure appropriation des concepts et une démocratisation du savoir.

Le refus salutaire des modèles importés faisant son bonhomme de chemin, il faudra, au plan interne, en finir avec les lobbys obscurantistes qui trouvent explications à toutes les forfaitures.  Des pratiques du fonctionnaire subitement milliardaire qui passe pour généreux parce que partageant son butin avec des groupes de pression et leaders d’opinion à celle consistant à faire mendier des enfants par milliers dans les rues de nos villes sous prétexte d’apprentissage d’une religion, en passant par les oppositions à la mise à niveau du statut de la femme avec celui de l’homme ; oppositions nourries par des conservatismes révolus.

Il y a un passage entre la nuit noire et le soleil éclatant. Il y a ceux qui ont dormi à poings fermés, qui se sont complus de leur journée d’hier et n’attendent pas de bouleversements dans celle qui s’annonce. Mais il y a aussi ceux qui ont rêvé de jours heureux et qui se disent que ce rêve est atteignable ; qu’une Afrique qui compterait sur ses forces et dynamiques propres et avancerait à son rythme en assurant un bien-être certain à ses enfants n’est pas qu’utopie. 

La réalité de ce rêve commence par le fait de penser par soi même et de refuser les satisfécits décernés par d’autres au motif d’une croissance qui serait bonne alors que le chômage explose, des femmes meurent dans presque tous les pays d’Afrique en donnant la vie faute de structures de santé à proximité, que des enfants étudient dans des abris provisoires, que l’avancée de la mer engloutit des villages entiers, que des hommes et femmes doivent marcher des dizaines de kms pour trouver de l’eau, que sont érigés en règles les emplois précaires et la corruption, que les passe-droits dans tous les secteurs de la vie active ont la peau dure…Bref que la croissance « bonne » chantée à l’unisson par certaines institutions et tous les gouvernements s’avère inutile à l’épreuve des faits et du vécu des populations.  

Ce passage entre la nuit noire et le soleil éclatant est le temps actuel de l’Afrique. Un continent qui se réveille mais qui en est aux premières lueurs d’un jour nouveau devant la conduire à prendre son destin en main par le courage de ses élites et la libération de ses masses laborieuses.

Racine A. Demba

3 questions à Karim Sy, fondateur de Jokkolabs

A bientôt 45 ans, Karim Sy est le fondateur des espaces de coworking Jokkolabs et le représentant de l’éditeur de logiciels français Maarch. Nous l’avons rencontré en marge du Salon International des Professionnels de l’Economie Numérique (SIPEN), tenu à Dakar, à la mi décembre.

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je suis né en France, en 1971. Ma mère est libanaise, elle a découvert l’Afrique avec mon père originaire du Mali. Ma famille descend du Royaume du Boundou et a été éclatée entre le Sénégal et le Mali puisqu’entre temps on a mis des frontières. J’ai grandi avec ce métissage là. La notion de blanc et de noir, je l’ai intégré, à 18 ans, quand j’étais au Canada. Sinon dans ma tête je ne concevais pas que les gens puissent faire des différences. Mon père a beaucoup insisté pour qu’on vienne en Afrique, qu’on ait des rapports avec la famille. J’ai fait des études en génie informatique à l’Ecole polytechnique de Montréal. Le premier projet dans lequel j’ai travaillé en Afrique, au Sénégal, consistait en l’installation de pompes à eau. Ça m’a beaucoup marqué, installer des pompes à eau dans des villages fait partie de mes plus belles expériences de vie.

Parlez-nous de Maarch dont vous êtes le représentant pour la région Afrique de l’Ouest

Maarch est un éditeur de logiciels open source, une plateforme technologique qui permet de gérer tout projet de dématérialisation et de gestion des flux documentaires. Ça peut être de la gestion de courriers, de la gestion de dossiers. On voit que dans une entreprise tous ces échanges sont gérés par des courriers entrant, des échanges internes sur des projets, des rapports etc. Nous on vient optimiser la gestion de tout ça. On permet de gérer toute l’information administrative dans l’entreprise. On a accompagné le ministère de la justice au Sénégal, le ministère de l’Economie et des Finances aussi, le cabinet d’avocat Tounkara, le cabinet Mazar, la direction des Douanes entre autres.

En France, on fait de même avec la Gendarmerie nationale, les préfectures, bon nombre de collectivités, le cabinet du Premier ministre, Numéricable dans le privé, par exemple. Aujourd’hui quand on parle d’archivage, on parle d’archivage à long terme. Si vous vous basez sur une entreprise et qu’elle ferme demain comment vous faites pour récupérer vos données ? Nous on gère avec une communauté. On a plus de dix mille personnes sur nos forums avec qui on interagit. On considère nos clients comme des partenaires. On a notre code source qui est en ligne dont tout le monde peut vérifier la fiabilité. C’est quand même pas commun de voir un éditeur qui met son logiciel en ligne, c’est une philosophie d’ensemble tendant à construire un bien commun.

Où en est Jokkolabs 5 ans après le lancement du concept ?

Quand on a lancé Jokkolabs l’inspiration était clairement du monde de l’open source. Une logique d’un monde qui partage, qui crée de la valeur en commun, qui n’est pas seulement dans la logique individuelle. Après Dakar des hubs Jokkolabs ont vu le jour ailleurs. Celui de Nanterre en France est d’ailleurs soutenu financièrement par Maarch. On est assez content de ce qu’on a fait en 5 ans. On est parti d’un pari sur le Sénégal, ce n’était pas évident. Souvent, on nous dit que l’Afrique ne peut pas avoir d’ambition mondiale. Aujourd’hui, on est assez fier d’avoir gagné 8 pays  grâce au mérite de tous nos collaborateurs. Ce sont des gens qui se sont retrouvés dans les valeurs de Jokkolabs, une communauté d’entrepreneurs qui partagent des valeurs telles que l’ouverture de collaboration. On avait l’ambition de faire bouger les lignes, je pense qu’on l’a fait un peu. Aujourd’hui on parle de plus en plus de tech hub.

Au départ, on était les seuls. Ce qui nous fait le plus plaisir, c’est de voir des jeunes qui aujourd’hui n’attendent plus. Aujourd’hui on a 269.000 jeunes qui arrivent sur le marché du travail au Sénégal avec en face une offre de 30.000 emplois soi-disant. Il nous faut changer d’approche. L’Afrique est un vrai gisement de créativité. Les challenges auxquels on fait face sont ceux du monde dans sa globalité : accès à l’énergie dans un monde en pleine transition énergétique, accès à l’eau potable, développement de l’agriculture pour nourrir la planète, 60% des terres arables sont en Afrique aujourd’hui et c’est le continent le moins fertilisé au monde. Donc on voit bien qu’il y a là des enjeux qui concernent toute la planète. Je pense que l’Afrique fait partie de la réponse. Il faut que la réponse aux enjeux planétaires soit aussi africaine pour qu’on soit au rendez-vous du donner et du recevoir comme disait Senghor.

 

Racine DEMBA

Croissance, émergence et inégalités en Afrique

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Nombre de citoyens africains de 2015, qui se veulent libres et entreprenants, dans un monde en pleines mutations, sont en train d’œuvrer à une nouvelle expression du continent à travers les idées novatrices et les actions transformatrices qui y ont cours.

L’Afrique est un continent jeune avec ses 1,1 milliards d’habitants en 2013. C’est à dire 15% de la population mondiale. Qui dit jeunesse dit dynamisme, espoir, fenêtres d’opportunités. Pourtant le continent ne représente que 3,5% du Produit intérieur brut (PIB)  mondial soit, selon une comparaison établie par l’économiste congolais, Gabriel Mougani, de la Banque Africaine de Développement, dans son livre : « Afrique: prochaine destination des investissements mondiaux? » moins que la part du PIB de l’Inde par rapport au PIB mondial qui est de 5,77% (le PIB moyen par habitant de l’Afrique est de 2060 dollars  contre 5418 dollars pour l’Inde). L’Afrique c’est aussi seulement 3,9% du volume mondial des Investissements directs étrangers (IDE) et 3,4% du commerce mondial.

La moitié du milliard d’africains a aujourd’hui moins de 25 ans. La tendance ne faiblira pas – bien au contraire- dans les prochaines années. Les prévisions disent que dans 30 ans l’atelier du monde se déplacera de la Chine vers l’Afrique dont la population sera alors estimée entre 1,5 et 2 milliards d’âmes. La raison est que l’aire géographique du monde ayant la plus grande population d’âge actif ne sera plus l’empire du Milieu mais le continent noir.

 Ainsi, sont mises en évidence, de partout, les opportunités qu’offre ce pôle de croissance devenu désormais incontournable. Souvent, il s’agit d’abord de non-africains, s’exprimant, selon leur intérêt ou celui de leurs pays, région, continent sur un marché nouveau à conquérir et exploiter car c’est la région du monde où la rentabilité des capitaux est la plus élevée. Comme le fait remarquer l’économiste franco-égyptien Samir Amin : « on parle d’une Afrique émergente alors que les problèmes sociaux fondamentaux s’y approfondissent d’année en année ».

Toutefois, des voix africaines, de plus en plus nombreuses, se font entendre pour mettre en avant la vision que les fils du continent eux-mêmes ont de cette embellie annoncée. Ce qu’ils pensent de l’utilisation des importants flux d’investissements dont ils sont appelés à être les destinataires. Le guinéen Amadou Bachir Diallo, autre économiste de la Banque Africaine de Développement, campe le sujet en ces termes : « si ces interlocuteurs-là viennent chercher leurs intérêts, la question qui se pose est : quels sont nos intérêts à nous ? D’abord est ce qu’on tire profit de ces investissements en termes de taxation, en termes de création d’emplois, d’infrastructures, en termes de renforcement de la structure économique ? Les ressources qu’on en tire qu’est-ce qu’on en fait ? Quel type de partenariat on vise ? Pour résumer, il faut penser en termes de diversification maitrisée de l’économie ». Faire en sorte d’investir dans la recherche développement et d’avoir un secteur privé fort dans chaque pays du continent  pour porter cette économie devient ainsi une nécessité. Le développement d’un marché intra-africain l’est tout autant car avec l’Afrique du Sud et le Nigéria notamment comme moteurs, le potentiel est impressionnant. D’autant plus que les 430 milliards environ de dollars de réserve de change qui dorment dans les banques centrales africaines pourraient booster cette nouvelle politique économique. Mais pour en arriver là, un changement radical de mentalités s’impose.

A cette approche économique, il faudra ajouter une lutte plus efficace contre la corruption, le renforcement des institutions juridiques et gouvernementales ainsi que la diminution des risques politiques.

 

Sociétés émergentes versus marchés émergents

Lorsqu’ils font référence à l’Afrique, beaucoup de spécialistes des pays développés ou grands émergents et même, parfois, certains fils du continent parlent donc d’un marché émergent offrant actuellement plus d’opportunités que partout ailleurs ; « le lieu où il faut être pour faire du profit » dit-on. Or cette approche de l’émergence (concept en lui-même discuté par certains) met au second plan le volet social. Elle ne garantit pas que les fruits de la croissance profitent aux africains et se répercutent sur leur pouvoir d’achat. La nouvelle conscience africaine dont il est question ici cherche, quant à elle, à promouvoir des sociétés émergentes.  La croissance y serait essentiellement portée par des africains et non par des multinationales promptes à rapatrier les dividendes tirées de leur activité vers d’autres destinations. Elle serait inclusive avec des richesses mieux redistribuées pour, d’une part, réduire l’écart de niveau de vie avec les citoyens des pays les plus avancés et, d’autre part, en interne, venir à bout des inégalités qui, sans cela, iraient en se creusant avec ce boom économique.

 Les intellectuels porteurs de cette conscience africaine émergente ont le souci de ne pas laisser d’autres penser leur devenir à leur place. Ils tentent de  questionner leurs choix, de se regarder et de regarder leur environnement sans complaisance,  d’interroger le passé pour transformer ce présent dont nul ne pourrait se complaire malgré des projections souvent optimistes, en ne répétant pas les erreurs du passé.

Au suivisme dans la recherche effrénée d’une infinie croissance aux fragiles fondations en papier mentionnant une accumulation de dettes, ils préfèreront la sérénité d’une approche à la fois plus responsable, plus solidaire et plus préoccupée par les priorités actuelles et le sort des générations futures, procurant in fine la satisfaction du devoir accompli. C’est ce que certains appellent l’afro-responsabilité.

L’enjeu consiste dés lors en une prise en compte des succès et des échecs des orientations passées et présentes, une prise en charge des aspirations et espoirs des plus modestes, dans la réflexion pour la réalisation d’un développement à hauteur d’homme synonyme de mieux être pour tous. Il s’agit aussi de ne pas réduire la lutte contre la pauvreté à des actions d’assistanat visant les pauvres mais de faire le lien entre pauvreté et inégalités afin de s’attaquer aux causes dont la principale renvoie à une croissance mal redistribuée, et de vaincre le mal à la racine.

 

Etablir sa propre temporalité

La responsabilité des Etats africains et autres organisations d’intégration est engagée. Selon toujours Amadou Bachir Diallo de la BAD, plus d’unité s’impose pour pouvoir peser sur certaines décisions dans les instances internationales. Il faut aussi, avance-t-il, « une volonté politique, une réorganisation du système financier pour accompagner ce secteur privé qui portera une croissance africaine réelle, éviter la compétition entre le secteur public et le secteur privé, penser à développer une classe de jeunes entrepreneurs. Cela passe par une formation de qualité, des financements adéquats mais aussi la mise en place d’un réseau qui puisse guider leurs premiers pas dans la vie d’entrepreneur ».

L’écrivain et économiste sénégalais Felwine Sarr va plus loin. Il faut, de son point de vue, pour l’Afrique, rompre avec la référence externe  et  établir sa propre temporalité  pour ne plus avoir comme horizon indépassable le projet de rattraper les champions d’un modèle qui a fini de montrer ses limites. Une étude menée par Oxfam révèle qu’en 2016, 1% de la population mondiale possèdera plus de la moitié du patrimoine. Les plus virulents détracteurs de cette étude réfutent les chiffres avancés mais conviennent unanimement du creusement des inégalités. Sarr rejette ainsi le modèle ayant conduit à cette dérive née d’un désir d’accumulation malsain érigé en norme et insiste sur « la nécessité de l’élaboration d’un projet social africain, partant d’une socio-culture parce qu’on ne peut avoir économiquement raison si on a socio-culturellement tort ».

Ce souci de changer de paradigme a une résonnance particulière au moment où la théorie du ruissellement voulant que l’accumulation de richesses entre les mains d’une minorité profite à la croissance car leurs revenus auraient pour finalité d’être réinjectés dans l’économie est en train d’être battue en brèche par le FMI lui-même. Le Fonds, longtemps favorable à cette thèse d’inspiration libérale, a reconnu dans un rapport publié récemment que plus les riches sont riches moins la croissance est forte. Les chiffres qui étayent cette position sont les suivants : lorsqu’à travers le monde la fortune des 20% les plus aisés augmente de 1%, le PIB global diminue quant à lui de 0,8%.  

Aussi est-il aujourd’hui aisé de constater que les modèles de développement destructeurs de systèmes sociaux et d’équilibres naturels qui sont reproduits à l’identique un peu partout finissent par ne plus répondre aux exigences d’un développement durable et par creuser les inégalités dans une même société ainsi qu’entre pays au sein du système international.

Racine Assane Demba

Sources : ONU, Banque mondiale, FMI, OMC, CNUCD, BAD, Economy Watch, « Afrique: prochaine destination des investissements mondiaux? » ouvrage de Gabriel Mougani, « Développement : archéologie du concept » présentation de Felwine Sarr

 

 

La loi anti-tabac au Sénégal : réelle avancée ou écran de fumée

JPG_Tabac Sénégal 230615Plus d’un an après l’adoption, par l’Assemblée nationale sénégalaise, d’une loi anti-tabac puis sa promulgation par le président Macky Sall, son effectivité se fait attendre. Les décrets et autres textes règlementaires d’application sont encore dans le pipeline administratif.

Retour sur les motivations de la loi

Selon le Docteur Abdou Aziz Kassé, président de la Ligue sénégalaise contre le tabac (Listab) : « le tabac représente la plus grande menace en matière de santé, dans le monde. C’est la seule substance qui, utilisée comme le dit le vendeur, tue la moitié de ses usagers ». Les estimations font, en effet, cas de 100 millions de personnes tuées par le tabac au cours du siècle dernier. Sept millions de personnes en meurent chaque année ;  soit plus que le SIDA (2,1 millions) et le paludisme (0,6 Million) réunis. Le Dr Kassé ajoute que les fumeurs font 600 000 victimes par an (soit autant que le paludisme) dans leur entourage immédiat c'est-à-dire les conjoints, les enfants, les contacts et les proches.

Ainsi, de nombreux  spécialistes et organismes de recherche s’accordent sur une prévision : si des mesures drastiques ne sont pas prises, le fléau entrainera 1 milliard de morts au cours de ce 21ème siècle et c’est « pour éviter ce véritable génocide, ajoute le président de la Listab, que l’OMS a proposé à l’ONU une convention cadre définissant toutes les stratégies efficaces de lutte contre l’épidémie de tabagisme. L’ONU a adopté, en 2003, ce traité majeur qui demeure, à ce jour, le seul traité de santé adopté. »

Le Sénégal avait déjà voté une loi, en 1981, sur l’interdiction de la publicité relative au tabac et de son usage dans les lieux publics. Cette loi n’a pas eu les effets escomptés. Elle subira même des modifications, en 1985, qui feront sauter l’interdiction de fumer dans les lieux publics pour ne garder que l’aspect lié à la publicité. En 2004, le pays a ratifié la Convention Cadre de l’OMS pour la lutte antitabac. « Par cette ratification, le Sénégal était juridiquement lié par l’ensemble des dispositions du Traité, et s’est mis dans l’obligation de transposer ladite Convention-cadre en droit interne (Article 5.2 b CCLAT), avec des dispositions tendant à la protection des populations contre les méfaits du tabagisme et contre l’exposition à la fumée du tabac.

« Les différents gouvernements qui se sont succédé au cours des deux mandats du président Abdoulaye Wade (entre 2000 et 2012) n’avaient fait aucun effort pour respecter ces engagements» explique le Dr Kassé. Toutefois, à partir de 2008, la société civile va  accompagner les autorités dans la rédaction d’un texte de loi réglementant la production, la distribution et l’usage du tabac. La loi de mars 2014 constitue l’aboutissement du processus.

Le contenu de la loi

Le contenu de la loi peut-être décliné en cinq points : l’interdiction de toute forme d’ingérence de l’industrie du tabac dans la définition des politiques de santé, l’interdiction de toute forme de publicité, promotion ou parrainage qu’ils soient  directs ou indirects, l’affichage des avertissements sanitaires indélébiles, écrits avec des photos en couleur, sur 75% des principales faces de tout emballage de tabac et de produits du tabac, l’interdiction totale de fumer dans tous les espaces publics et ouverts au public, sans espace dédié aux fumeurs, l’adoption d’une taxation forte conforme aux dispositions communautaires de la CEDEAO et qui devrait être révisée, tous les ans, et indexée sur le coût de la vie.

Le ministre de la Santé, Awa Marie Coll Seck, s’est battu pour, dit-elle, « permettre à certains établissements d’avoir un endroit où les personnes qui veulent fumer pourraient se retirer ». De l’avis du Dr Kassé, sans cet « unique point noir », le Sénégal aurait eu la meilleure loi du monde.

Pour le Pr Abdoulaye Diagne, Directeur Exécutif du Consortium pour la Recherche Economique et Sociale (CRES) : « l’acquis majeur de cette nouvelle loi est l'interdiction de fumer dans les espaces publics ainsi que la possibilité donnée à l’autorité administrative locale d’entériner l’interdiction de l’usage du tabac dans sa localité en cas de menace de trouble à l’ordre public ». De son point de vue « cette dernière disposition permettra aux autorités locales, notamment des villes religieuses, d'interdire sur une base légale l'usage du tabac si cette mesure est sollicitée par les populations ».

Où se situent les blocages ?

Haoua Dia Thiam, présidente de la Commission Santé de l’Assemblée nationale, estime que les parlementaires qui ont porté cette loi ont « rempli leur part du contrat en faisant adopter un bon texte après un important plaidoyer auprès de leurs collègues ». Elle pense que la balle est désormais dans le camp de l’Exécutif. Au ministère de la Santé, l’on assure que le processus suit son cours même si l’on reconnait quelques lenteurs liées, par exemple, à la lutte anti-Ebola qui, à un moment donné, avait mobilisé toutes les ressources. Le Dr Oumar Ba, point focal de la lutte anti-tabac dans ce ministère explique : « certaines dispositions de la loi sont déjà entrées en vigueur, seulement les populations ne se les sont pas appropriées. Pour d’autres, il faut des décrets et des textes réglementaires interministériels d’application. Nous travaillons sur neuf textes parmi lesquels trois sont déjà achevés et mis dans le circuit administratif ». Les considérations prises en compte par ces textes vont de la définition de ce qu’est un lieu public à celle des montants des amendes en cas de violation de la loi en passant par les prérogatives des forces de l’ordre en la matière.

Le Pr Abdoulaye Diagne du CRES comprend les lenteurs notées dans le processus. « Ces textes, explique-t-il, s’avèrent parfois assez complexes et leur rédaction requiert l’appui technique d’experts pour prendre en compte tous les aspects y afférents. Le ministère de la Santé est à pied d’œuvre mais il a besoin de soutien technique »

Les responsables dudit ministère ainsi que des parlementaires reconnaissent l’ingérence de l’industrie du tabac qui avait déjà réussi à s’inviter aux débats lors de la rédaction de la loi et qui, aujourd’hui, ferait un intense lobbying pour entraver le processus.

Sylviane Ratte, conseillère technique à L’Union internationale contre le tabac et les maladies infectieuses met en garde les autorités sénégalaises : « ce qu’elles doivent savoir c’est que la stratégie de l’industrie du tabac est  principalement d’intimider, de menacer, de faire du chantage économique, tout cela sur la base de données fausses ou tendancieuses ». Et de poursuivre : « les autorités sénégalaises ne devraient pas tomber dans les pièges de l’industrie du tabac. Celle –ci, non contente de tuer 6 millions de personnes chaque année et de créer des souffrances partout dans le monde,  exagère grossièrement son apport aux Etats, sa contribution à l’emploi et  ne parle jamais du coût social du tabac ».  Ce coût social consiste en des pertes en vies humaines, des dépenses élevées sur les soins de santé, une perte de productivité. 

Racine Assane Demba

Le printemps des pères fouettards

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Aux âmes nées, sous les tropiques, avec la passion du fouet en bandoulière, la valeur politique, ou du moins électorale, attendrait-elle un nombre très élevé d’années ?

Après le choc, les vieux. Et des vieux « durs » s’il vous plait serait-on tenté de dire.

En 2013, le septuagénaire Ibrahim Boubacar Keita se faisait élire au Mali,  avec pour plus haut fait d’arme d’avoir mâté une révolte d’étudiants alors qu’il était Premier ministre dans les années 90. De cet épisode, beaucoup de maliens ont retenu l’image d’un leader fort, capable de se montrer intraitable, intransigeant face à certains empêcheurs de gouverner en rond.

Lorsqu’il se présente devant ses compatriotes, il y a deux ans, afin de recueillir leurs suffrages, le Mali est en situation de guerre. Le pays n’a dû son salut, face à une invasion jihadiste venue du Nord, qu’à l’intervention de la France d’abord puis au déploiement d’une force multinationale. IBK fait de la reconquête de la dignité qu’aurait perdue le pays son cheval de bataille. Dans le choix de son slogan de campagne, il opte pour la simplicité et l’efficacité : « Pour l’honneur du Mali » dit-il. Ses compatriotes adhèrent. Après la gestion jugée calamiteuse de la question du Nord par Amadou Toumani Touré finalement emporté par un putsch, les incantations du nouveau chantre de la dignité assaisonnées d’un curieux mélange d’expressions en latin, pour faire savant, et en bambara, pour le côté « bon sens paysan », font le reste. Il est ainsi élu principalement grâce à une réputation surfaite de dur à cuire qui, pour ses électeurs, devait permettre d’en finir avec cette coalition hétéroclite constituée essentiellement de jihadistes et de séparatistes.

En Tunisie, Béji Caid Essebsi (90 ans) bras armé du régime policier de Bourguiba (directeur de la Sureté nationale, ministre de l’Intérieur, ministre de la Défense) dans les années 60 et 70 a aussi bénéficié de cette image d’homme à poigne pour se faire élire, à la fin de l’année écoulée, malgré son âge canonique. Après la révolution qui a chassé Ben Ali du pouvoir, les tunisiens se sont retrouvés avec les islamistes d’Ennahdha à leur tête avant de vite déchanter. Entre une économie qui peinait à redécoller, des droits constamment remis en cause, des assassinats politiques et une menace terroriste accrue, il n’a pas fallu longtemps pour convenir d’un changement de cap.  Dans la campagne qui devait les conduire au sommet, Essebsi et ses partisans ne ratèrent pas une occasion de rappeler que lors des émeutes anti-israéliennes ayant eu lieu à Tunis, en juin 1967, après l’éclatement de la Guerre de six jours, il a refusé, alors ministre de l’Intérieur, de donner l’ordre de tirer sur la foule. Que des associations de défense de droits de l’homme aient porté plainte contre lui, pour actes de torture datant de son passage à la Direction de la Sureté nationale n’y fera rien. Il réussit à se défaire de l’image d’ancien fonctionnaire zélé d’un régime autoritaire qu’ont voulu lui coller ses détracteurs arrivant à se présenter en homme sage, expérimenté mais ayant fait preuve d’assez de rigueur, par le passé, pour donner confiance dans sa capacité à gouverner en ces périodes  troubles.

Muhammadou Buhari (72 ans)  se présente comme un « converti à la démocratie ». En adoptant cette posture, ce général qui a dirigé le Nigéria, entre 1983 et 1985, à la suite d’un putsch, fait un enfant dans le dos aux théoriciens du Buharisme. Ceux qui pensent que le salut de nos pays ne peut venir que de « despotes éclairés », nationalistes, ne s’embarrassant pas de formes lorsqu’il s’agit de lutter contre la corruption, avec procès expéditifs et longues détentions arbitraires au besoin. Les atteintes aux droits de l’homme ne seraient, dans ce cas précis, que des dégâts collatéraux ou un mal nécessaire à l’instauration d’une gouvernance vertueuse. Le Buhari de 2015, qui vient d’être élu à la tête d’un Nigéria en prise avec les assauts répétés de Boko Haram,  n’est plus celui du début des années 80. Il a rangé son fouet, arboré un grand sourire, et s’est coalisé avec quelques politiciens de la race de ceux qu’il avait honni, combattu et jeté en prison, il y a trente ans. Devant l’inertie de Goodluck Jonathan face à la menace sécuritaire et à une corruption galopante, cependant, son passé d’autocrate fut un atout majeur.

Après des chocs traversés par leurs pays respectifs, les électeurs maliens, tunisiens et nigérians, ne sachant plus à quel saint se vouer, se sont tournés vers les « durs » de leur classe politique ou ce qui s’en approche le plus. On met sous pertes et profits leurs méfaits. On a besoin de leur poigne.

C’est l’application en politique, sous nos cieux, de la stratégie du choc théorisée par Noemie Klein selon qui les guerres, les catastrophes naturelles, les crises économiques, les attaques terroristes sont utilisées de manière délibérée pour permettre la mise en œuvre de réformes économiques néolibérales difficiles voire impossibles à adopter en temps normal. Pendant ou après chaque menace terroriste extrémiste conduisant à des catastrophes économiques ou humanitaires, des peuples, en toute liberté, recyclent des autocrates ou de vieux personnages au passé politique sinueux et à la rigueur dévoyée par un excès de zèle rédhibitoire, pour en faire les champions du redressement citoyen, sécuritaire, économique.

Mais à chacun ses priorités, les peuples meurtris ou menacés veulent des hommes forts à leur tête. L’avenir appartiendrait alors à ceux qui, munis d’une matraque ou d’une corde, se lèvent tôt, se couchent, se relèvent, savent être patients, attendent leur tour, et ramassent le pouvoir après qu’un bain de sang, une pluie de larmes et une vague d’indignation l’aient entrainé dans la rue. Souvent, ils ne font pas grand-chose de ce pouvoir acquis par défaut.

IBK a rendu les armes face à ceux qu’il considérait comme des quidams à museler par tous les moyens ; ses incantations n’y ont rien fait, il leur a  abandonné Kidal. Après les slogans aux relents de fermeté, le renvoi à un passé glorieux de toute sa brutalité, les déclarations d’intention de rigueur … la réalité de l’impuissance.

Essebsi a choisi un Premier ministre qui a attendu l’attentat du musée du Bardo pour organiser une purge dans la police tunisienne. Il a peut-être l’excuse du nouveau venu. A peine s’est-il installé que les terroristes frappaient. Mais n’avait-il pas promis des solutions clé en main du fait de son expérience dans  la répression des fauteurs de troubles et autres citoyens indélicats ?

Le nouvel homme fort d’Abuja arrive auréolé de son passé de tyran. « Les crimes de Buhari »  c’est le titre d’une pièce de Wolé Soyinka. Ce charmant monsieur doit être bien malheureux dans un monde où ces crimes qu’il dénonçait à ses risques et périls sont devenus un atout pour le criminel en question. Il se consolera en se disant que face aux abjections de Boko Haram, un enfant de chœur ne saurait faire l’affaire. Il fera confiance à son peuple qui, confronté au choix entre des gens pas très recommandables, selon les critères les plus répandus de nos jours, a choisi le moins pire.

A tous les dictateurs, apprentis dictateurs ou hommes liges de dictateurs, déchus ou en disgrâce, le message est le suivant : rien n’est perdu ; si vous êtes relativement jeunes et si dans 20 ou 30 ans les menaces sécuritaires, la corruption, l’incivisme sont toujours d’actualité dans votre pays, quoi que vous ayez fait de votre passage au pouvoir, vous avez de réelles chances d’être vu comme le messie. Entourez vous de spin doctors et de relais efficaces à tous les étages de la société, ne vous encombrez pas de considérations trop techniques, n’ayez d’autre programme que de rendre au peuple sa dignité, au pays son honneur, de mâter les fauteurs de troubles, de discipliner les esprits égarés et faites de la lutte contre la corruption votre cheval de bataille. Si au moment où vous dites cela, vous êtes riche comme crésus et cela du fait, en grande partie, de votre passage au pouvoir, ça ne changera rien. Le peuple est indulgent, il sait tout pardonner et/ou oublier lorsqu’il est à la recherche d’une icône. 

Nous accorderons, tout de même, le bénéfice du doute aux thuriféraires du buharisme conquérant. Sanusi Lamido Sanusi, ancien gouverneur de la banque centrale du Nigéria devenu émir écrivait, en 2001, alors que le général briguait déjà le suffrage de ses concitoyens, ceci : « le Buharisme était un régime despotique mais son despotisme a été historiquement déterminé, rendu nécessaire par la tâche historique de démantèlement des structures de dépendance et l’émergence d’une nation tournée vers un modèle autre que l'accumulation primitive. Sous son meilleur jour, Buhari a peut-être été un Bonaparte ou un Bismarck. Dans ses pires moments, il peut avoir été un Hitler ou un Mussolini. Dans les deux cas, le Buharisme, s’il avait atteint sa conclusion logique, aurait posé les bases d'une nouvelle société. Son renversement a marqué une rechute, un pas en arrière ».

Toutefois, tout buhariste qu’il est, l’émir de Kano ne fait pas partie des hystériques et autres inconditionnels de la cause. Il a tôt fait de mettre un bémol. « Je crois, disait-il, que Buhari a joué un rôle honorable dans une époque historique particulière mais, comme Tolstoï et Marx, je ne crois pas qu'il puisse rejouer ce rôle. Les hommes ne font pas l'histoire exactement comme il leur plait mais, comme l'écrivait Marx dans Le 18 Brumaire, ils la font dans des conditions héritées du passé. Muhammadu Buhari, comme général de l'armée, avait plus de place pour manœuvrer qu'il ne pourra jamais espérer en avoir dans l’espace politique nigérian ». Et de poursuivre : « dans un pays de 120 millions d’habitants, nous pouvons faire mieux que de limiter notre choix à un petit groupe. Je pense que Buhari, Babangida et Obasanjo devraient simplement permettre à d'autres de montrer ce qu’ils valent au lieu de croire qu'ils ont le monopole de la sagesse »… Prés de quinze ans se sont écoulés depuis qu’il a écrit ces mots ; le sage Buhari, aidé du sage Obansanjo, a fini par reconquérir le pouvoir. La nouvelle génération de leaders nigérians valables devra attendre. En son sein, il n’y  a personne pour rassurer le peuple ; elle ne regorge pas de dictateurs convertis.

Racine Assane Demba

Élection présidentielle en Guinée-Bissau : Enfin le bout du tunnel ?

JPG_GuinéeBissau290514Le second tour de l’élection présidentielle en République de Guinée-Bissau, tenu le 18 mai dernier, a livré son verdict. Avec 62% des suffrages, José Mario Vaz a remporté face à Nuno Gomes Nabiam (38%) un scrutin qui vient couronner un énième processus de normalisation de la tumultueuse vie politique locale.

La République de Guinée Bissau a accédé à l’indépendance en 1973. Elle a connu une instabilité chronique, particulièrement depuis l’instauration du multipartisme au début des années 1990 : coups d’État et assassinats politiques ont rythmé sa marche vers la démocratie au cours des deux dernières décennies. Dans ce pays, en effet, aucun président élu n’a pu jusqu’ici terminer son mandat.

Le printemps démocratique que nombre de pays africains ont connu entre la fin des années 1980 et le début des années 1990 a pourtant aussi été ressenti dans cette ancienne colonie portugaise. En effet João Bernardo Vieira, arrivé à la tête du pays en 1980 à la faveur d’un putsch, décide en 1989 d’opérer des réformes pour consacrer de plus grandes libertés au plan politique. Elles aboutiront, dès 1991, à l’adoption d’une nouvelle Constitution. Les premières élections présidentielles et législatives sont organisées en 1994. Vieira bat au second tour l’universitaire et philosophe Kumba Yalà et devient le premier Président démocratiquement élu de Guinée Bissau. Il dirige le pays dans une relative stabilité pendant quatre ans avant d’être, en 1998, la cible d’une tentative de coup d’État qui plonge le pays dans une brève mais sanglante guerre civile.

L’armée sénégalaise interviendra pour barrer la route aux rebelles dirigés par le général Ansumane Mané par crainte de voir leur alliance avec les indépendantistes du Mouvement des Forces démocratiques de Casamance (MFDC) renforcer ces derniers qui tentent de faire sécession au sud du Sénégal. En mai 1999, les éléments de Mané finissent par prendre le pouvoir après que les militaires sénégalais se soient retirés. Vieira part en exil au Portugal. De nouvelles élections sont organisées par un pouvoir intérimaire et Kumba Yalà les remporte haut la main. Mais il est à son tour renversé en 2003. Après une transition de deux ans, le scrutin présidentiel de 2005 consacre le retour de Vieira au pouvoir. Il gouvernera encore le pays pendant quatre ans.

Le 1e mars 2009, le Chef d’état-major général de l’armée, Baptista Tagme Na Waie, est assassiné à la suite d’un attentat à la bombe. En représailles, des soldats se rendent, le lendemain, à la résidence officielle du Président Vieira et l’exécutent sans autre forme de procès. La présidentielle organisée la même année est remportée par Malam Bacai Sanhà qui décède au début de 2012, des suites d’une longue maladie provoquant du même coup une nouvelle période d’instabilité. Carlos Gomes Junior arrive en tête au premier tour des joutes électorales suivantes, tenues en mars 2012. Il est suivi de Kumba Yalà. Toutefois, les deux hommes n’auront pas l’occasion de s’affronter au second. Le coup d’Etat mené dans l’entre-deux tours, par le général Amadu Ture Kuruma, coupe court au dénouement de leur duel.

Pays classé au rang de narco-Etat

Autre phénomène qui ternit l’image de la Guinée Bissau, outre ces putschs à répétition, concerne le trafic international de stupéfiants. Depuis de nombreuses années, le pays est présenté comme une plaque tournante utilisée par les narcotrafiquants sud-américains pour faciliter l’acheminement de grandes cargaisons de drogues vers l’Europe et les Etats Unis.  Plusieurs sources attribuent d’ailleurs l’assassinat de Vieira à un règlement de compte organisé par des narcotrafiquants colombiens. Le contre-amiral Bubo Na Tchuto, ex-chef de la marine, considéré comme l’une des pièces maitresses de ce trafic, a été arrêté en avril 2013 avec six autres personnes dont deux Latino-Américains, puis envoyé dans une prison américaine. Il attend d’être jugé pour son rôle de premier plan dans ce réseau international.

Dans son rapport 2013 sur la criminalité transnationale organisée,  l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) révèle que la Guinée-Bissau fait partie d’un groupe de pays dont la valeur de la drogue qui transite sur le territoire est supérieure au budget militaire. Les experts de l’ONU affirment que cette situation favorise l’instabilité du pays, ternit son image et décourage les investisseurs. Son potentiel économique (un sous-sol riche en bauxite, phosphate et pétrole notamment) est ainsi largement sous-exploité.

Le scrutin de la rédemption

Après avoir vécu toutes ces péripéties, les Bissau-guinéens espèrent ouvrir un chapitre plus reluisant de leur histoire. Dans tout le pays on veut croire que le second tour du 18 mai marque une nouvelle ère plus apaisée pour qu’enfin la classe politique et les forces vives de la nation puissent se consacrer aux défis qui les attendent. Ces défis ont pour noms : une pauvreté endémique, un taux de chômage très élevé, un déficit énergétique qui plombe l’activité économique, la nécessité d’une réforme agraire, le manque d’infrastructures et de services sociaux de base, la corruption, la fragilité des institutions etc.

José Mario Vaz, 57 ans, était le candidat du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert (PAIGC). Ancien ministre des Finances, il a joué sur le registre de l’expérience. Sa connaissance des rouages de l’administration et ses compétences présumées en matière d’économie ont été mises en avant tout le long de la campagne pour convaincre l’électorat de sa capacité à pouvoir redresser le pays.

Il devra conduire ses concitoyens au redressement tant souhaité, et le taux de participation très élevé (80%) donne une idée de l’étendue des attentes. Seulement, il est porté au pouvoir par l’institution qui, avec l’armée, a le plus incarné la « malédiction » de ces vingt dernières années : le PAIGC, l’ancien parti unique. Sa capacité à se libérer des entraves de cet appareil gangrené par les luttes d’influence et souvent suspecté de corruption sera déterminante  pour la réussite de son action à la tête du l’État en termes de ruptures.

Ce scrutin de tous les espoirs, sécurisé par 4 200 soldats nationaux et ouest-africains, n’était en fait que le premier pas vers la normalisation. L’histoire a en effet montré qu’en Guinée-Bissau, le plus dur n’est pas d’organiser une élection dans des limites acceptables de transparence mais de donner la possibilité au vainqueur d’étaler les axes de son programme sur un mandat entier.

Nuno Gomes Nabiam, le candidat malheureux, était soutenu par l’armée. Leur champion défait, les militaires adopteront-ils cette fois une posture républicaine ? Laisseront-ils au Président élu les coudées franches ? Une interrogation largement partagée mais à laquelle il est difficile de répondre par l’affirmative même si l’actuel homme fort de cette grande muette turbulente, le général Antonio Indjai, a tenu à donner des gages à la communauté internationale. Les plus sceptiques rappellent toutefois qu’au lendemain du scrutin de 2009, il avait pris des engagements similaires avant de tenter et de réussir un coup de force moins d’un an plus tard.

Racine Assane Demba

 

Comment inciter les jeunes à l’entreprenariat ? L’exemple du Synapse Center

Terangaweb_SynapseRacine Demba, membre de Terangaweb – L'Afrique des Idées, a récemment rencontré les responsables du Synapse Center, une organisation basée à Dakar qui accompagne les jeunes Sénégalais dans leurs projets d'entreprenariat. Résumé de leur entretien.

« Enrichir le Sénégal de sa relève et changer le monde à notre échelle » voilà par où commence Mariama Diaz, en charge du volet marketing et communication à Synapse, lorsqu’elle parle, avec le sourire, de son organisation.

Synapse Center est une organisation à but non lucratif de droit sénégalais fondée en 2002 par M. Ciré Kane, qui en assure la direction. Avec l’ambition affichée de libérer l’énergie créatrice de la jeunesse africaine, l’organisation accompagne des jeunes sénégalais, dans leur insertion socioprofessionnelle. Elle entend ainsi co-créer les conditions d’un développement durable et œuvre notamment dans le social business, l’employabilité, la promotion d’un nouveau type de leadership dans un Sénégal – et une Afrique en général – où les réalités sont souvent contraignantes pour ceux qui veulent entreprendre.

Au fil des années, Synapse a initié et mis en œuvre divers programmes qui ont pour objet d’insuffler chez les bénéficiaires l’esprit d’entreprise, et de les accompagner dans la concrétisation de leurs projets à fort impact social. Dans un contexte où d’importants défis sont à relever et ce dans tous les secteurs, l’organisation affirme que les solutions à ceux-ci ne peuvent être laissées à la seule charge de l’Etat. C’est ainsi qu’elle prône le « social business », la création d’entreprises hybrides, combinant impact social et viabilité économique, portées par des acteurs de changement.

Leader en matière d’accompagnement des jeunes au Sénégal, Synapse a su élaborer et éprouver un processus innovant qui met l’individu au cœur de sa démarche. Allant de la découverte de soi au choix de son impact dans sa communauté, en passant par l’ouverture à son environnement, Synapse propose à ses bénéficiaires un dispositif intégré qui leur permet d’ « oser inventer l’avenir ». Le Processus en U, puisque c’est ce dont il s’agit, comporte 3 phases clés, Observation & recherche – Retraite – Incubation. Ce modèle a été répliqué par d’autres organisations au Brésil et en France.

En dix ans d’activités et à  travers ses différents programmes, dont Promesse Sénégal, Challenge avec deux composantes, Empacto et Passeport Pour l’Emploi, Synapse exchanges et l’incubateur Tagg-at entre autres, l’organisation a accompagné à ce jour, près de 15000 jeunes, établis dans 124 villes et villages du Sénégal, du Burkina, du Mali et de la Côte d’Ivoire. Devant ces chiffres assez éloquents, Marianne Diaz remercie les partenaires, Artemisia International, IYF, USAID, FCYF, Microsoft, Africans In The Diaspora et bien d’autres tout autant importants qui ont rendu tout cela possible, ainsi que les bénéficiaires. « Nous n’aurions pu parvenir à cette étape de notre odyssée sans leurs concours et leur confiance. Ils ont permis à notre organisation de grandir et d’avancer à grand pas dans la matérialisation de notre vision commune d’une Afrique émergente, unie dans sa diversité et forte de sa jeunesse » ajoutera-t-elle.

En cette année anniversaire, Synapse réaffirme son engagement auprès de la jeunesse en initiant et en mettant en œuvre en sus des autres, les programmes « Innove4Africa » et « Jeunes Agriculteurs (JA) ». Ce dernier programme accompagne de jeunes agriculteurs, de la production à la commercialisation de leurs produits en passant par la transformation et le transport. Il concerne 400 jeunes « agropreneurs » – pour utiliser le charmant néologisme de Synapse – issus de trois régions du Sénégal : Dakar, Thiès et St-Louis. L’initiative contient aussi un volet communication très important. Il s’agit ultimement de conscientiser les populations, afin de les amener à consommer local avec en toile de fond, l’ambition de participer à relever le défi l’autosuffisance alimentaire.

Innove4Africa pour booster l’entreprenariat jeune en Afrique francophone

Innove4Africa est un programme destiné aux jeunes entrepreneurs d’Afrique francophone, âgés de 18 à 29 ans et ayant au moins six mois d’impact. Il leur offre l’opportunité d’intégrer un réseau dynamique d’entrepreneurs sociaux, d’avoir un accompagnement, ainsi qu’un appui financier de deux millions de francs CFA chacun, pour développer leur entreprise. Promu dans les 25 pays d’Afrique francophone, Innove4Africa, à travers une rigoureuse sélection, retiendra 25 bénéficiaires. Il ne s’agit nullement de choisir un jeune par pays, mais plutôt de prendre les meilleurs projets. La présélection a ainsi été faite par les organisations partenaires pays,  et la sélection finale par un comité sous régional, composé de divers membres avec une grande expertise dans leurs domaines respectifs.

Innove4Africa est donc, comme l’explique M. Ba chargé de programme à Synapse Center : « le premier programme de fellowship en entreprenariat social de l’Afrique francophone. Il célèbre et encourage les jeunes à innover d’avantage et à apporter des solutions face aux défis que rencontrent les populations africaines ». 

Les 25 entrepreneurs retenus suivront d’abord une retraite de formation et de renforcement de capacités sur le leadership, puis un coaching qui leur permettra d’avoir accès à des mentors, ainsi qu’à des plateformes de financement. Le but étant d’accompagner des entrepreneurs sociaux et de susciter des vocations à travers des exemples de réussite.

La retraite du programme est prévue du 17 au 24 janvier prochain dans la capitale sénégalaise. Une grande cérémonie de remise de prix sera organisée pour, selon les initiateurs, présenter Innove4Africa et ses bénéficiaires au grand public. 

Présidentielles 2013 au Mali : une question d’honneur

L’élection présidentielle malienne a vécu. Ces joutes électorales à haut risque, particulièrement surveillées par la communauté internationale, n’ont finalement pas donné lieu aux troubles annoncés. Ibrahim Boubakar Keita a été bien élu. Son adversaire au second tour, Soumaila Cissé, en reconnaissant rapidement sa défaite, a contribué à ouvrir, sans heurts, une nouvelle page de l’histoire de son pays. Actuellement au Mali, notre analyste Racine Demba nous livre les premiers chantiers qui attendent le nouveau président.


Honneur au vaincu

Dans la soirée du 12 aout 2013, Soumaila Cissé est venu gonfler les rangs de ces « grands vaincus » ouest africains, ces leaders qui ont su être grands dans la défaite : Abdou Diouf, John Atta-soumi-rend-visite-à-IBKMills en 2004, Abdoulaye Wade. La liste n’est pas longue.

Soumaila Cissé a parachevé le retour du Mali à la table des jeunes démocraties. Le choix de rompre avec « la tradition du coup de fil » pour se rendre au domicile de son adversaire avec femme et enfants afin de le féliciter est un des moments marquants de cette élection. Il relègue au second plan le score « à la soviétique » du président Keita (77,63% à l’issue du second tour).Il reste désormais à Cissé de se poser en chef de file de cette opposition forte qui a tant fait défaut au Mali ces dernières années. En cela, l’éclatement de l’ADEMA, parti le mieux implanté sur le territoire national pourrait jouer en sa faveur.

Les premières déclarations du leader de l’URD,  une fois sa défaite reconnue, montrent qu’il a déjà commencé à assumer ce nouveau rôle. Les élections législatives et locales prévues pour octobre 2013 seront déterminantes dans la confirmation ou non de sa stature d’opposant pouvant être une alternative crédible au nouveau régime.

IBK, le choix de l’honneur

« Pour l’honneur du Mali », voilà les mots qu’on peut lire sur les affiches du candidat Ibrahim Boubakar Keita encore bien visibles dans les rues de Bamako. En choisissant de faire campagne sur ce thème, le candidat du RPM et ses spin-doctors ont visé juste. La relance économique ou la réduction de la pauvreté ne s’étant  pas révélées être les soucis premiers des électeurs. Ces enjeux économiques devront, bien entendu, malgré leur importance moindre dans l’ordre de priorités de ces derniers, figurer en bonne place dans la liste des principales préoccupations du président élu. Au-delà du slogan, cette question de l’honneur – un honneur considéré comme n’étant certes pas perdu mais malmené par la crise de ces derniers mois-  revêt une importance capitale aux yeux des Maliens. La réputation d’homme à poigne de l’ancien chef du gouvernement et président de l’Assemblée nationale y a probablement contribué.

Personne n’a oublié sa gestion des affaires notamment la crise de l’éducation, dans les années 90. Alors qu’il était tout puissant Premier ministre d’Alpha Oumar Konaré, il refuse de faire la moindre concession aux syndicats d’enseignants et autres associations d’étudiants allant même jusqu’à durement les réprimer. Son intransigeance vaudra à l’école malienne une année blanche et lui coutera plus tard son poste. Venant s’ajouter à une forte opposition à ses méthodes au plan interne, sa tête aurait en effet été réclamée par les bailleurs de fonds. Ainsi le président Konaré aurait-il décidé de s’en séparer.

Cette intransigeance assimilée par certains à de l’arrogance que ses adversaires pointaient comme un défaut devant lui valoir la méfiance des électeurs est devenue, au gré des circonstances, son principal atout. Avec lui peut-être que l’armée disposera enfin d’un vrai commandant en chef et que le « problème » Sanogo pourra être géré ; la rébellion touarègue de même que les partenaires extérieurs auront devant eux un interlocuteur crédible.

IBK a déjà dit ne pas être engagé par l’accord d’Ouagadougou signé par le président de la transition Dioncounda Traoré. Il devra, pour ne pas perdre la confiance de l’essentiel de son électorat, rester constant dans cette fermeté affichée envers la rébellion même en cas d’ouverture de nouvelles négociations. Sa capacité à manœuvrer face à la France, parrain de cet accord, dont l’armée contrôle la ville de Kidal, ce qui selon l’opinion la plus répandue à Bamako fait le jeu du MNLA, sera déterminante. Le nouveau président juge la présence des troupes françaises sur le sol malien encore nécessaire au regard de la menace terroriste toujours d’actualité. Toutefois il est resté plus ambigu à propos du statut de cette ville du nord qui échappe encore, de fait, au contrôle de l’administration malienne.

 Après avoir fêté l’ancienne puissance coloniale pour lui avoir « rendu sa dignité en le sauvant du péril islamiste », le peuple malien semble faire de la « reconquête » de Kidal par ses soldats une question… d’honneur.

Racine Demba