UNCSD2012 : Rio ne répond plus

Vingt ans après le sommet de la Terre de Rio de Janeiro, les dirigeants de 193 du monde entier se sont réunis à nouveau dans la capitale brésilienne du 20 au 22 juin 2012 pour évaluer les avancées obtenues et établir un calendrier décisif et un programme d’action en vue de la mise en place d'une véritable économie verte mondiale. Le résultat de ce sommet est pour le Secrétaire Général de l’ONU Ban Ki Moon un « succès [et] un mouvement de changement mondial indéniable » tandis que la société civile y voit un « échec colossal ».

Rio+20 : Le sommet de la Terre

La Conférence des Nations Unies sur le Développement Durable 2012, dénommé «Rio+20», en référence au sommet de 1992, qui avait lancé, à Rio de Janeiro, les bases d’un agenda mondial pour l’instauration du développement durable, a suscité de grandes attentes, notamment de la part des pays africains. Les vives négociations qui ont eu lieu pendant tout le mois de Juin pour se terminer par la conférence des chefs d’Etat du 20 au 22 juin, ont abouties à l’adoption d’un texte sur les mesures d'urgence à prendre pour protéger la planète et soutenir le développement.

Une conférence très attendue : Des OMDs aux ODDs

Rio+20 visait à évaluer les progrès réalisés depuis le Sommet de la terre de 1992 et renouveler l’engagement politique des pays membres de l’ONU en faveur du développement durable. Pour l’ONU, dorénavant, une approche tridimensionnelle du développement est essentielle ; une approche associant les préoccupations sociales, économiques et environnementales. Ainsi, Rio+20 était pensée comme un tremplin pour ce nouveau modèle de développement. Pour cette raison, l'un des principaux sujets de Rio+20 était celui de parvenir à un nouveau consensus autour de la nécessité "d'Objectifs de Développement Durable" (ODD) en remplacement des Objectifs du Millénaire pour le Développement. Ces objectifs feraient office de schéma directeur pour la coopération internationale sur le développement durable pour les années à venir. Les stratégies futures, aussi bien celles des gouvernements, que celles des chefs d'entreprises ou de la société civile, devraient offrir une approche intégrée et équilibrée qui engloberaient les trois piliers du développement durable.

Un résultat mitigé

Rio+20 n’a pas abouti à un programme d’action avec des mesures et des délais bien établis mais elle a fourni une collection d’engagements des états participants et un document de travail afin de définir les ODD en 2015. Le texte final de 60 pages, intitulé : «L’avenir que nous voulons», a été ratifié par les 193 chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres des Nations Unies, au terme du sommet, en dépit de la déception exprimée par des organisations non gouvernementales et des associations telles que WWF ou Greenpeace, qui caractérisent la conférence d’«échec colossal».

Pour l’ONU « L'avenir que nous voulons » est une bonne base de travail pour les 5 prochaines années. Le document insiste sur la nécessité de faire des avancées significatives d’ici 2015 dans quelques domaines comme la gouvernance de la haute mer et la définition des ODDs. La déclaration met aussi en avant les acteurs économiques ; L'économie verte y est considérée comme un moyen de « contribuer à combler les différences technologiques entre pays développés et en développement » qui ne doit cependant pas « imposer des règles rigides » aux gouvernements. Enfin le bilan décevant des années passées laisse apercevoir que le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) n'est toujours pas devenu une agence de l'ONU comme l'espéraient de nombreuses ONG, collectivités et certains pays africains, depuis sa fondation en 1972. Ce programme est simplement confirmé comme « autorité globale et chef de file pour l'environnement », nécessitant des ressources « sûres » (Tous les Etats membres de l'ONU y sont représentés, mais seuls 58 participent à son financement.)

La position de l’Afrique et des pays émergents: Développement et/ou développement durable ?

La divergence d'intérêt entre les pays industrialisés et les pays en développement sur la question du développement durable a marqué les négociations. Les pays émergents, notamment les BRICS(Brésil, Russie, Inde, Chine, Singapour),aux taux de croissance à deux chiffres, n’entendent pas freiner leur développement industriel au profit de la protection du climat au même moment où les grandes puissances continuent à polluer sans compter. Sur ce point, l'absence à ce sommet des dirigeants tels que Barack Obama, Angela Merkel et David Cameron, n’a pas été un signe encourageant et a dégradé l’intérêt du document final.

Les pays africains, quant à eux, sont disposés à asseoir pleinement leurs économies et leur développement sur les nouvelles mesures de protection de l’environnement, à condition que les pays développés respectent les engagements financiers destinés à promouvoir l’économie verte dans les pays en voie de développement. Cette prise de position et les éléments de la déclaration consensuelle contrastent les besoins réelles des pays africains en industries et en centrales d’énergie souvent polluantes.

Tout comme Rio+20 n’a pas résolu les défis du développement durable, la question d’un « développement vert » de l’Afrique restent à être élucidée.

                                                                                                                                                    Abdoulaye Ndiaye

L’insertion des PME africaines dans les chaînes de valeur mondiales

Une chaine de valeur est une chaine d’activités que réalise une entreprise afin de produire un bien ou de vendre un service. Généralement, le point de départ d’une chaine de valeur est la R&D (recherche-développement) et elle conduit ensuite à la conception d’un produit, à l’achat et le traitement des matières premières pour sa fabrication, son assemblage, sa distribution, sa vente (et enfin le service après-vente). Avec la mondialisation tout ce processus ne se déroule pas uniquement dans le pays d’origine ; certaines activités sont en effet délocalisés ou sous-traitées à l’étranger. La grande tendance des 20 dernières années consiste à réaliser les étapes d’assemblage ou de production dans des pays à la main d’œuvre peu chère tels que la Chine ou l’Inde.

Cette fragmentation de la chaine de production naissant de la mondialisation a redessiné la carte du commerce international. En effet la division internationale du travail n’incite non pas à une spécialisation productive en fonction des écarts relatifs de productivité ou de dotations en ressources comme le suggère de célèbres théories du commerce international mais devrait plutôt conduire les pays à trouver leurs niches en se positionnant sur les tâches dans lesquelles ils détiennent un avantage coût/productivité compétitif. Cette « commerce des tâches » a ainsi façonné les échanges internationaux. Les biens intermédiaires prennent désormais une part considérable : en 2011, 60% des exportations mondiales hors combustibles concernaient des biens intermédiaires servant souvent d’intrants pour la production d’un autre produit. Parallèlement, Le contenu en importations des exportations, ou commerce vertical, de plusieurs grands acteurs du commerce mondial dépasse les 40%. Deux exemples frappants illustrent cette nouvelle donne: la production de la poupée Barbie et l’IPhone d’Apple qui intègre dans sa production 34% de produits japonais, 17 % de produits allemands, 13 % de produits coréens, 6 % de produits américains et « seulement » 3% de valeurs ajoutées de la Chine d’où il est pourtant exporté (ou plus exactement réexporté) vers les Etats-Unis et le reste du Monde.

Dans ce contexte où le clivage entre pays producteurs de biens manufacturés et pays exportateurs de biens primaires laisserait place à une situation où presque tous les pays produiraient progressivement tous les biens, mais à des niveaux différents, il est nécessaire que les PME africaines s’insèrent dans ces chaines de valeurs mondiales. L’Afrique dispose de 3 atouts à exploiter afin de s’imposer dans les échanges internationaux. Tout d’abord, le continent dispose encore d’immenses ressources naturelles, minières et agricoles. En outre, La présence d’un vaste réservoir de main d’œuvre à bon marché et en forte expansion est un avantageux pour intégrer les chaines de valeurs mondiales de certaines activités à grand main-d’œuvre (textile, habillement, chaussure, jouet, produits d’artisanat, agroalimentaire). Le milliard d’africains, éduqué et mis au travail, peut concurrencer les mains-d’œuvre chinoise et indienne. Enfin, des facteurs exogènes comme la hausse des coûts salariaux en Chine (le 12éme plan quinquennal chinois 2011-2015 table sur une croissance réelle du salaire minimum de 13% sur la période) et en Europe émergente, combinés aux atouts du continent (croissance, stabilisation politique) pourraient renforcer l’attractivité de la destination Afrique en matière de délocalisations et d’IDE (investissements directs étrangers) qui sont d’importants vecteurs de la constitution de ces chaines. En guise d’exemple, l’industrie textile chinoise perd tous les ans 10 à 15% de sa capacité de production au profit d’autres destinations low cost à cause d’une compétitivité coûts qui se dégrade dangereusement. De même, en Europe de l’Est et du Centre, l’inflation des salaires et l’appréciation des devises nationales érodent actuellement les délocalisations de services.

La participation des PMEs africaines à ces chaines leur permettra, outre son effet direct sur l’emploi, de s’intégrer au commerce mondial par un plus grand accès aux marchés, une meilleure information sur les standards internationaux et un accès à la technologie et au savoir par l’apprentissage. L’expérience réussie de certains pays d’Asie dont des PMEs locales ont su nouer des relations privilégiées (filiales, coentreprises…) avec des multinationales étrangères renforce l’espoir de l’insertion prochaine de leurs équivalents africains dans ces réseaux mondiaux.

Néanmoins, cet optimisme ne doit pas nous détourner de la lutte contre les freins à la compétitivité des PME africaines bien connus (accès au financement, déficit de formation adéquate et d’infrastructures de qualité, réglementations erratiques et corruption des institutions…). Toute politique volontariste d’offre au niveau national ou régional visant à assainir l’environnement des affaires, promouvoir l’investissement direct étranger, et le développement quantitatifs et qualitatifs (le respect de normes environnementales étant de plus en plus exigé au niveau international ) des capacités de productions du secteur privé ne fera qu’accélérer ce mouvement au bénéfice du continent.

Abdoulaye Ndiaye et Amaye Sy

Comment gagner du temps en perdant son temps ?

Procrastination : tendance à remettre systématiquement au lendemain des actions (qu’elles soient limitées à un domaine précis de la vie quotidienne ou non). Le « retardataire chronique », appelé procrastinateur, n’arrive pas à se « mettre au travail », surtout lorsque cela ne lui procure pas de satisfaction immédiate.

Au moment où j’écris cet article, un plan de révision pour des examens m’attend… normal, je m’y suis pris à la dernière minute. Mais je peux tout de même écrire cet article car elle faisait partie des choses que j’avais prévu de faire. Dès lors, je procrastine efficacement, je délaie une tâche importante (des révisions), non pas pour trainer sur Facebook mais en faisant une autre tâche moins importante que la dernière. Mes révisions ne seront pas encore entamées mais au moins j’aurai accompli une tâche qui était en retard d’une semaine.

La tentation de remettre toujours les choses au lendemain est grande et peut devenir un cercle vicieux alimenté par un sentiment de culpabilité incessant. Pourtant, comme l’illustre le paragraphe précédent, on peut procrastiner tout en étant productif. En tout cas, c’est ce que développe le philosophe John Perry dans sa théorie de la procrastination structurée qui lui a valu le prix Ig Nobel (prononcer « ignoble ») de littérature. Ce prix, parodie du vrai prix en l’hommage d’Alfred Nobel, a pour but de vulgariser la science et couronne des recherches qui, par leur caractère incongru, font rire les gens au premier abord, et les font ensuite réfléchir. L’idée de Perry qui lui a valu ces « honneurs » est que pour être productif, il faut se concentrer sur quelque chose d'important (écrire cet article par exemple), mais avant tout afin d'éviter de réaliser quelque chose d'encore plus important (des révisions d’examen). Je me suis dit que quitte à perdre du temps, expliquer sa pensée pourrait m’aider et aider le lecteur, procrastinateur probable, qui traine sur Terangaweb pour tomber sur cet article.

Il y a 11 types de personnes

Le premier type est un être en voie de disparition. Souvent, il (ou elle) sait que 11 est l’écriture de 3 en base binaire mais la petite blague geek du titre ne lui fait pas rire car il ne doit pas se laisser distraire… il a bien d’autres choses à faire. Il est concentré, organisé et efficace. Il prévoit ses projets 6 mois à l’avance, se fixe des deadlines et les respecte. Je ne connais pas personnellement beaucoup d’individus de cet espèces et j’irai même jusqu’à être tenté de penser que le lecteur qui m’a lu jusque-ici, qui lu le titre de l’article et compris son thème ne fasse partie de ce groupe.Toutefois, il n’est nul besoin de culpabiliser car la plupart d'entre nous procrastinent. Mais il ya deux façons de procrastiner:

La première façon consiste à toujours remettre les choses au lendemain en ne faisant rien entre-temps. Ce deuxième groupe de personne constitue la majorité des jeunes de la « génération zapping ». Aujourd’hui, 75% des personnes se réclament de la catégorie des procrastinateurs chroniques. L’ « addiction » à la paresse est alors la forme de dépendance la plus répandue, mais aussi la plus partagée car on a tous eu un professeur qui corrige ses devoirs en retard ou un collègue qui ne répond pas à ses mails par oubli. Cette catégorie d’individus utilise tous les prétextes pour ne pas entamer un travail dû. Ils commencent par consulter leur profil Facebook pour « vérifier » leurs messages avant de cliquer sur le lien d’une vidéo virale par inadvertance pour de se retrouver 4 heures plus tard, en fin de journée sur une un site de memes ou de vdms chronophages. Pourtant ce groupe fait le vœu pieux de s’organiser pour être plus efficace mais n’y arrive pas. Ils accolent des post-its un peu partout pour se rappeler des moindres détails à faire ou lisent des séries de livres (ou articles) sur le self-management sans en tirer les leçons. Les gens qui procrastinent de cette manière ont quelques tâches importantes sur leur liste mais ils ont besoin du flot d’adrenaline de la date limite, de quelques nuits blanches à base de caféine et de red bulls pour terminer le travail qu’ils ont à faire.

Et puis il y a enfin l'autre type de procrastinateur. Celui-ci aussi remet les tâches les plus importantes au lendemain. Mais au lieu de passer le temps en attendant demain, il fait des choses moins importantes mais qui figurent dans sa liste des tâches ou qui lui procurent une certaine satisfaction. Par exemple, ce soir je n’aurai pas révisé pour mes devoirs, mais comme heureusement mon compte facebook est désactivé, j’ai pu écrire cet article pour lequel je pourrais même être félicité pour son humour et son intérêt, ou pas. On peut ainsi imaginer divers façons de procrastinations structurées. Je suis sûr que plein d’entre vous ont une lampe à remplacer, une poubelle à sortir, un vieil ami à appeler ou un cours inintéressant mais obligatoire à lire. Le résultat est qu’au final, on aura accompli plein de choses sans même sans rendre compte car on les a faites au moment où on n’était pas censé le faire.

Perry suggère à tous les procrastinateurs, dont lui-même, de se joindre à ce dernier type de procrastination. La procrastination n'est pas en soi un trait positif, mais en l'utilisant pour faire tout ce qu’on n’est pas censé faire à un moment donné, on peut accomplir beaucoup de choses. Perry propose d'établir une hiérarchie des tâches à faire : La tâche la plus importante est au sommet, bien sûr, mais il y a des tas de choses importantes à faire plus bas dans la liste. Bien sûr, souligne Perry, que cela demande une bonne dose de mauvaise foi personnelle : il faut apprendre à se convaincre que toutes les autres tâches que nous faisons sont plus importantes ou sont dues à des dates limites plus proches que celles des tâches plus haut dans la liste. Moi, j’ai ajouté « apprendre le chinois » au sommet de ma liste pour pouvoir enfin commencer mes révisions, mais avant, un dernier passe-temps… je vais répondre aux quelques commentaires de cet article. Joyeuse procrastination !

 

Abdoulaye Ndiaye
 

Qui pour diriger la Banque Mondiale ?

Robert Zoellick, l’actuel Président de la Banque Mondiale n’a pas sollicité un second mandat et quittera ses fonctions en Juin, soulevant ainsi de nouveau la question délicate de la direction des institutions de Bretton Woods  (la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International). En effet, le choix du Président de la Banque Mondiale est un enjeu de taille pour les pays sous-développés ou en développement qui, dépendent fortement des politiques de la Banque.

68 ans de statu quo

La Banque Mondiale a été créée en 1944 pour la reconstruction d’après guerre et pour le développement mondial. Ces dernières décennies, sa mission principale a été de réduire la pauvreté et de s’assurer que les politiques de développement soient respectueuses de l’environnement et socialement équitables. Dès la création de la Banque, John Meynard Keynes insiste sur la nécessité que cette institution (ainsi que le FMI) ait de bons dirigeants sous peine de « tomber dans un sommeil éternel ». Les politiques ont tendance à vanter la méritocratie dans le choix des dirigeants jusqu’à ce qu’un poste stratégique soit disputé. Dès lors, ils reviennent immédiatement à un bras de fer politique et par la même occasion, contredisent tout leur argumentaire sur les principes d’égalité, de souveraineté et de méritocratie. C’est exactement le cas pour la sélection des responsables de la BM et du FMI. En raison d'une «tradition» qui remonte à la fondation de ces organisations  un Américain a toujours servi comme président de la BM (11 présidents jusque là) et un européen comme directeur général du FMI. Pas un seul de ces présidents n’était un expert du développement économique  ou de la lutte contre la pauvreté  (la mission première de la Banque). En lieu et place, les États-Unis ont choisi à chaque fois des banquiers de Wall Street et des politiciens, sans doute pour s'assurer que les politiques de la Banque restent favorables aux intérêts politiques et commerciaux américains.

De vives voix s’accordent sur le fait que ce système doit changer. Mais les forces qui perpétuent le statu quo – la résistance européenne et américaine à céder ces instruments politiques qui sont les leurs et la passivité des pays émergents – restent puissantes, comme l’illustre le choix  de Christine Lagarde pour diriger le FMI l’année dernière. En cette année d’élection présidentielle aux Etats Unis, il est peu probable que les choses changent. Un non-américain à la tête de la Banque Mondiale, signifierait pour les républicains détracteurs d’Obama une fragilité de leadership de la part du Président américain.

Mais si les pouvoirs du statu quo ne cèdent pas le contrôle, le système de financement de la Banque établi par Bretton Woods sera de plus en plus fragmenté. Un pays comme la Chine sera renforcé dans sa conviction que faire cavalier seul est la meilleure option, avec des conséquences néfastes sur les échanges multilatéraux. Dans l'économie mondiale d'aujourd'hui, il n'y a aucune justification à "réserver"  à un pays donné la direction des institutions financées par les contribuables du monde entier. Non seulement ceci est discriminatoire mais cela discrédite également un président qui a été choisi pour des raisons politiques et non sur la base de ses qualifications  et de son expérience. L’Amérique ne doit pas manquer cette occasion unique d’innover sur une question  essentielle à la mondialisation. Il est temps de signaler, une fois pour toutes, que la Banque mondiale et le FMI ne sont nullement la propriété exclusive de l'Occident.

Le Président idéal

 Au delà des questions de gouvernance, il est nécessaire  d'identifier les qualifications requises pour diriger la Banque Mondiale à un moment où son rôle doit être adapté à de profonds changements de l’économie mondiale.

Le personnel de la Banque est très professionnel et permettrait d'atteindre de meilleurs résultats s’il était libéré de la pression des États-Unis. La Banque a le potentiel pour être un catalyseur du progrès dans des domaines clés qui vont façonner l'avenir. Ses priorités devraient inclure la productivité agricole, la mobilisation des technologies de l'information pour le développement durable, le déploiement de systèmes énergétiques à faible émission de carbone et une éducation de qualité pour tous notamment grâce aux NTIC.

Aujourd'hui, la communauté internationale devrait chercher un président de la Banque mondiale qui est à l'écoute des gens ordinaires et qui refuse d’ignorer les criantes inégalités. Un bon président, sera celui  qui comprendra que le développement est plus qu’une histoire  de croissance du PIB. Ainsi, le nouveau président de la Banque devrait avoir une première expérience professionnelle sur les  défis les plus urgents de développement. Le monde ne doit pas accepter ou subir le statu quo. Un chef de la Banque mondiale qui vient une fois de plus de Wall Street ou des sphères politiques des États-Unis serait un coup dur pour une planète qui a besoin de solutions créatives à des défis complexes. La Banque a besoin d'un professionnel accompli qui est prêt à s'attaquer aux grands défis du développement durable dès le premier jour. Un tel chef, quel que soit son pays d'origine va devoir réinventer la Banque mondiale pour ce 21eme siècle.

 Les candidats

 Le secrétaire d'état des Etats Unis et ex-première dame Hillary Rodham Clinton a souvent été mentionnée comme possible successeur du président Zoellick. Clinton a publiquement exprimé le désir de ne pas garder un poste politique dans le cas d’une éventuelle victoire de Barack Obama aux élections de 2012 et il se chuchote dans les couloirs de Washington qu’elle serait présélectionnée pour le poste. D’autre part, le retour de son mari Bill sur la scène politique comme président de la Banque mondiale a été suggéré un bref moment par les médias. Parmi les noms qui ont circulé à Washington comme successeur possible de  Zoellick, figurent aussi ceux de Larry Summers, ancien chef des conseillers économiques de Barack Obama, de Timothy Geithner, secrétaire au Trésor, Susan Rice, ambassadrice américaine auprès des nations unies, John Kerry, Président du comité des Affaires Étrangères du Sénat et de Michael Bloomberg, maire de New York.

D’autres personnalités des BRICS et du monde en développement, non candidats, sont considérées comme des présidents idéaux par les faiseurs d’opinions. Parmi elles, on peut citer Lula, ancien président du Brésil, Sri Mulyani, ministre des finances de l’Indonésie, Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili et  Ngozi Okonjo-Iweala, actuelle ministre des finances du Nigéria.

Enfin, Jeffrey Sachs, universitaire et conseiller spécial du Secrétaire Général des Nations Unies Ban Ki Moon est la seule personnalité à avoir déclaré sa propre candidature pour le poste de président de la Banque Mondiale. Cet expert du développement économique se distingue de ses concurrents par son expérience des pays pauvres et par le soutien que lui apportent d’éminents intellectuels et ministres de pays en voie de développement d’Amérique Latine et d’Afrique. Dans son article paru dans le Huffington Post et intitulé « How I would lead the World Bank » (« Comment j’aurais dirigé la Banque Mondiale »), Sachs déclare: « Mon combat pour lutter contre pauvreté m'a fait voyager dans plus de 125 pays, des grandes capitales aux  villages des sommets de montagnes, des habitations en forêt aux camps de nomades du désert. Maintenant, j'espère qu'il va m’emmener au 18th Street Pennsylvania, à la présidence de la Banque mondiale. Je suis impatient de relever ce défi. »

Abdoulaye Ndiaye

Les défis (macro) économiques du prochain gouvernement sénégalais

Un régime tout nouveau émergera sans doute du second tour des élections présidentielles  au Sénégal. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous décrivons les grands défis macroéconomiques auxquels le nouveau gouvernement devra faire face à court mais aussi à moyen terme.

 

La croissance

 Au cours des dix dernières années la croissance du Sénégal a été en moyenne de 4% par an ; chiffre relativement faible comparé à d’autres pays de la sous région aux structures socio-économiques similaires. Le Sénégal tout comme les pays de la zone UEMOA, malgré une plus grande maitrise de l’inflation,  a fait moins bien que l’Afrique Subsaharienne qui le dépasse de deux points de croissance moyenne annuelle au cours de la même période. Ce faible taux de croissance  est loin des objectifs de 7 à 8% déclinés dans la Stratégie de Croissance Accélérée, document élaboré  en 2004 par le gouvernement  du Sénégal en accord avec le secteur privé, la société civile et les partenaires au développement, dont l’objectif était de placer le Sénégal sur la trajectoire de l’émergence et de réduire la pauvreté absolue de moitié à horizon 2015 à travers une accélération de la croissance conformément aux Objectifs du Millénaire pour le Développement.

Nous pensons que  ce document stratégique ne devra pas être jeté aux oubliettes, Toutefois ses priorités doivent être redéfinies pour une croissance soutenue partagée  et génératrice d’emplois et de revenus. Une plus grande importance devra être accordée  au secteur de l’industrie qui a stagné aussi bien au Sénégal que dans la plupart des pays d’Afrique au cours des deux décennies de  mise en œuvre des Politiques d’Ajustement Structurel. Pour cela, La densification du tissu productif industriel, la diversification de la structure économique dominée actuellement  par l’agriculture, la pèche et les services,  la promotion du sous secteur manufacturier,  une plus grande diversification sectorielle et géographique des exportations concentrées autour des produits primaires de base sont autant d’enjeux pour redynamiser ce secteur. Ainsi, une industrie à très forte intensité de main d’œuvre est aujourd’hui la clé de voûte pour les pays d’Afrique (et pour le Sénégal  en particulier) à forte croissance démographique (3% environ  par an pour le Sénégal)  afin de mobiliser un vaste réservoir de  main-d’œuvre à bas coût. A court terme, les difficultés des poumons industriels du pays  que sont les ICS (Industries Chimiques du Sénégal) et la SAR (Société Africaine de Raffinage) devront être vite levées afin que le pays redevienne un moteur industriel de l’Afrique de l’Ouest qui emporte dans son élan  la Côte d’ivoire récemment sortie de dix ans de conflits.

La sécurité alimentaire

Le prochain président du Sénégal, qu’il se nomme Sall ou Wade, devra résoudre le problème de l’alimentation . La flambée en 2007-2008 des prix mondiaux des denrées alimentaires dont le Sénégal est un grand importateur (le Sénégal importe 80% de son riz), et les fortes pressions inflationnistes (6% d’inflation en 2008) ainsi que le creusement du déficit  de la balance courante (-14% en 2008)  qui en ont résulté   montrent qu’il faudra porter une attention toute particulière à la sécurité alimentaire et à la très grande vulnérabilité du pays aux chocs extérieurs. Dans cette visée La GOANA (Grande Offensive Agricole pour la Nourriture et l’Abondance) lancée en Avril 2008 par le Président Wade dans le but d’atteindre à très court terme  la sécurité alimentaire par la fixation d’objectifs de productions agricoles quantitatives n’a toujours  pas eu l’effet escompté.

L'énergie

Sur le plan énergétique, les sénégalais ont eu des promesses de toutes sortes sur la fin des délestages et coupures de courant. Malgré une croissance de la demande énergétique de  8% par an, le secteur de l’Energie, qui affiche en 2011 un déficit de production de 50%, est miné par la vétusté des infrastructures énergétiques, et les problèmes financiers de la Société Nationale de production et de distribution de l’électricité. Les coupures intempestives ont couté 1,4 points de croissance en 2010 selon la DPEE (Direction de la Prévision et des Etudes Economiques). Le nouveau régime devra s’atteler rapidement à résoudre ce problème et mobiliser  de manière plus efficiente le financement déjà disponible du plan d’urgence de restructuration de ce sous secteur de l’Energie Takkal.

Les infrastructures

Les réformes énergétiques doivent être soutenues par la création d’infrastructures notamment routières et la poursuite des grands travaux  étendus à l’intérieur du pays avec toutefois  un amoindrissement des coûts par une plus grande implication du secteur privé et des bailleurs de fonds par exemple. Bien que le sénégalais moyen ne ressent pas forcément à court terme les bienfaits d’infrastructures routières comme en attestent des plaintes récurrentes du genre  « les routes ne nous donnent pas à manger », ces investissements qu’on vient de voir sont nécessaires pour établir un climat  sain des affaires, réduire les coûts pour les entrepreneurs privés locaux  et attirer les investissements directs étrangers. Leur prolongement à l’intérieur du pays dans les zones carrefours permettra de lever l' obstacle majeur au développement des échanges intra-régionaux (dont les chiffres officiels montrent qu’ils sont anormalement bas comparés  à d’autres régions du monde) qu’est la médiocrité des infrastructures routières transfrontalières.

Le soutien à l'activité

Les entrepreneurs et ménages doivent aussi avoir accès aux financement. Dès lors, le  développement du secteur financier  et un plus grand accès des PME et des ménages (surtout en zone rurale) aux services financiers devront aussi constituer des axes prioritaires. Les obstacles à l’intermédiation bancaire et les sources du rationnement du crédit ont pourtant été largement identifiées. On peut citer, entre autres facteurs, le manque d’information sur la solvabilité des emprunteurs, une demande de financement de projets rarement bancables, les coûts élevés de recouvrement des créances et l’inefficience des mécanismes d’enregistrement des droits de propriété. Il appartient au futur gouvernement d’entreprendre les réformes institutionnelles nécessaires, en partenariat avec le secteur privé et le secteur bancaire, pour relevé ce défi. Le retour des banques de développement comme la toute récente Banque Nationale  de Développement du Sénégal BNDS  (qui ont été toutes  démantelées à l’initiative de la réforme du secteur bancaire des années 80 dans le cadre des programmes d’ajustements structurels), s’il est accompagné de la mise en pratique de règles prudentielles strictes, peut être une solution pour le financement  des PME et des ménages en zone rurales. Dans son rapport Competitiveness 2011, la Banque Mondiale identifie le problème d’accès aux financements  comme l’obstacle majeur des affaires au Sénégal, devant la corruption, la pauvreté des infrastructures routières et énergétiques et les lourdeurs bureaucratiques.

A plus long terme un défi qui est de taille est la  formalisation des activités du secteur informel qui concentre la plus part des créations d’emploi et représente un coût d’opportunité énorme en termes de ressources budgétaires et de gains en productivité. Des mesures incitatives fortes devront être entreprises  pour réduire les coûts associés à la formalisation des petits commerces et aider les petites entreprises à grandir et gagner en productivité afin de répondre au problème structurel du « chaînon manquant » entre les petites et les grandes entreprises. En outre, le code du travail devra être réformé tout en veillant à la sécurité de l’emploi et à la protection des travailleurs  afin que soient résolus les problèmes liés à la rigidité du marché du travail et aux coûts relativement élevés d’embauche, de licenciement et de démarrage d’activité qui nuisent à la compétitivité des entreprises ainsi qu’à l’environnement des affaires, soient résolus.

 Le budget de l'Etat

Mais tout ceci peut-il être entrepris sans creuser le déficit public ? Malgré un taux d’endettement encore faible et acceptable suite à l’annulation de  moitié de la dette extérieure du Sénégal sous l’initiative PPTE (Pays Pauvres Très Endéttés), les finances publiques ont pris une trajectoire inquiétante à cause  des grands travaux et de la pression à la baisse de la crise économique internationale sur les recettes fiscales. Le prochain gouvernement devra maitriser les déficits publics par une réduction des dépenses courantes au profit de l’investissement public productif  sans altérer le financement  des programmes sociaux d’éducation et de santé nécessaires pour atteindre les objectifs OMD.

Dans le contexte actuel de crise dans les pays partenaires au développement du Sénégal et d’un éventuel repli des flux d’aide au développement, les efforts pour une plus grande mobilisation des ressources intérieures devront être poursuivis (même si le Sénégal à l’un des niveaux de  pression fiscale  les plus élevés de la sous région) en élargissant l’assiette fiscale par exemple, sans engendrer de fortes distorsions économiques ; en continuant les réformes de l’administration fiscale et du système fiscale pour rendre plus simple et prévisible la taxation et l’imposition pour les contribuables. Une plus grande mobilisation des ressources intérieures offrira une plus grande marge de manœuvre dans l’élaboration des stratégies de développement, l’appropriation du  programme de développement. Elle offrira également une moindre dépendance aux flux d’aide extérieurs instables qui sont souvent adossés aux intérêts des donateurs et qui entrent en conflit avec les objectifs nationaux de développement.

Nous ne pouvons finir sans formuler nos vœux de réussite au prochain régime face à ces nombreux défis. Nous espérons  qu’une transition démocratique réussie renforcera l’attractivité économique du  Sénégal (forgée sur son avantage comparatif  de pays relativement stable et démocratique) légèrement écornée par  les troubles pré-électoraux. Nous espérons aussi  que le gouvernement qui émergera des élections aura la force, la légitimité et l’autonomie nécessaires pour propulser le Sénégal vers le développement durable.

Abdoulaye Ndiaye et Amaye Sy

Sources :
http://www.dpee.sn/IMG/pdf/situation_economique_et_financiere_2011_et_perspectives_2012.pdf http://www3.weforum.org/docs/WEF_GCR_Africa_Report_2011.pdf

Le débat sur l’aide au développement

Depuis le discours de Harry Truman du 29 Janvier 1949, l’aide au développement est devenue l’une des politiques majeures des institutions internationales et un sujet important du débat public global. Naturellement, la question de l’efficacité de l’aide au développement des pays les plus pauvres s'est posée. Les opinons sur ce sujet sont diverses et variées; hommes politiques, économistes, activistes d’ONGs et philanthropes n’ont pas hésité à se positionner pour ou contre la croyance selon laquelle l’aide au développement serait un facteur de croissance pour les pays sous-développés. Dans cet article qui est une revue de la littérature économique sur le sujet, nous verrons que les économistes du développement sont partagé sur l’utilité de l’aide. Deux camps s’opposent : le camp Contre l’aide mené par William Easterly et Dambisa Moyo et le camps Pour l’aide incarné par Jeffrey Sachs.

Contre

Les macroéconomistes ont commencé à s’intéresser à la question de l’aide extérieure très tôt. Dès les années 1960, le chef de fil de l’Ecole de Chicago Milton Friedman a exprimé son pessimisme et ses doutes quant à l’efficacité de l’aide. Pour Peter Bauer et lui, l’aide publique au développement est un « excellent moyen de transférer l’argent des pauvres des pays riches aux riches des pays pauvres. » Easterly et Moyo héritent de cette tradition Friedmanienne dans leurs études néoclassiques et estiment que l’aide fait plus de mal que de bien aux pays pauvres d’Afrique. De leur point de vue, au lieu d’espérer que l’aide tombe dans nos comptes nationaux, nos gouvernements devraient encourager la privatisation des sociétés et favoriser l’ouverture de marchés libres.

Beaucoup d’études économétriques corroborent leurs doutes. En effet, des études montrent que l’aide au développement n’aurait pas d’effet sur la vitesse de développement des pays sous-développés. Au contraire cet aide a même laissé des traces néfastes pour les pays qui en ont bénéficié. Quelques effets secondaires sont par exemple une appréciation inexacte de la monnaie du pays receveur, l’augmentation de la corruption mais aussi un certain laxisme sur les réformes économiques à mener. Par ailleurs, d’autres formes d’aide comme l'importation des excédents agricoles de l'occident ont affaibli les producteurs locaux. Enfin, malgré les exigences des plans d’ajustement structurels en matière de bonne gouvernance, une étroite corrélation a été faite dans certains cas entre la mal-gouvernance et l'aide bilatérale (au point de se demander si ce n'était pas l'aide qui encourageait la corruption et non la corruption présente dans certains pays pauvres qui diminuait l'efficacité de l'aide.) Mobuto, par exemple, avait, à sa mort, assez d'argent dans des banques suisses pour couvrir la totalité de la dette extérieure du Zaïre.

Examinons l’argumentaire d’Easterly et Moyo plus dans le détail.

William Easterly est sceptique sur l’aide au développement qu’il considère comme un phénomène de mode. Dans Le fardeau de l'homme blanc – l'échec des politiques occidentales d'aide aux pays pauvres, Easterly donne sa vision de l’aide extérieure. Il suspecte les missions messianiques de bienfaisance d'être intimement des missions colonisatrices. Il réfute la thèse selon laquelle les pays pauvres sont coincés dans un « piège de la pauvreté » (poverty trap) d’où il ne serait possible de les faire sortir qu'en leur envoyant massivement de l'argent. Pour appuyer ses propos, il montre des évidences statistiques qui, dit-il, prouvent que certains pays émergents ont atteint leur statut de pays développés sans apport massif d’argent de l’extérieur. Il critique notamment l’annulation de la dette des pays pauvres en soulignant les résultats négatifs qui ont été observés en lieu et place de la relance escomptée de ces pays pauvres aprés l'annulation de leur dette.

Dambisa Moyo une écrivaine et économiste zambienne (et accessoirement présentée par les médias comme « étant passée chez Goldman Sachs ») est l’auteure de L'Aide Fatale : Les ravages d'une aide inutile et de nouvelles solutions pour l'Afrique. Dans cet essai devenu best-seller, elle soutient radicalement que l’aide extérieure est mauvaise pour l’Afrique et qu’elle devrait être arrêtée. Pour Moyo, l’aide sans limites aux gouvernements africains a créé la dépendance, encouragé la corruption et enfin perpétué la mal-gouvernance et la pauvreté. Elle estime que l’aide extérieure contribue au cercle vicieux de la pauvreté et cache la vraie croissance économique de l’Afrique. Pour elle, la fin de l'aide inciterait les gouvernements à agir et à chercher des sources de financement plus durables et plus efficaces. Le livre de Moyo a eu un écho favorable auprès de certains dirigeants africains comme le président rwandais Paul Kagamé qui estime que « [L’Aide Fatale] a fourni une évaluation précise des enjeux de l’aide aujourd’hui ». Par ailleurs, le président sénégalais Abdoulaye Wade a exprimé un jugement similaire à celle de Moyo sur l'aide.

POUR

Le camp favorable à l’aide au développement tourne autour de la personne de Jeffrey Sachs économiste et conseiller spécial du secrétaire général de l’ONU Ban Ki Moon. Dans La Fin de la Pauvreté son ouvrage paru en 2005, Sachs écrit : « la gouvernance africaine est pauvre parce que l’Afrique est pauvre ». Pour Sachs, en prenant les mesures adéquates, la pauvreté peut être éradiquée d'ici 20 ans (notons que 1,1 milliard de personnes vivent avec moins de l'équivalent d'1$/jour). La Chine et l'Inde ont valeur d’exemples; la Chine a « sauvé » 300 millions de ses habitants de la pauvreté au cours des deux dernières décennies. Des personnes « sauvées », car pour Sachs, il y a un seuil de pauvreté en deçà duquel les individus sont piégés dans un cercle vicieux et ne peuvent en sortir qu'avec un apport d’argent extérieur suffisant. C’est la notion de « poverty trap » dont l’existence est réfutée par Easterly. Sur la courbe en S ci-dessous, on peut voir qu’un individus a besoin d’un revenu supérieur à un certain niveau pour que ses revenus futurs soient supérieurs à son revenu présent et pour qu’il sorte de la zone de pauvreté.

Le constat de Sachs est que dans une nation, il suffit qu’une génération sorte de la zone de pauvreté pour que les générations suivantes prospèrent. Ainsi, Il recommande aux organismes d’aide de fonctionner comme des sociétés de capital-risque (« venture capital ») c’est-à-dire qu’ils donnent la totalité de l’aide prévue à un pays et non juste une fraction comme c’est communément fait. Ainsi, comme tout autre start-up, les pays qui commencent leur développement doivent absolument recevoir le montant de l'aide nécessaire (et promis au sommet du G-8 en 2005). Cependant, alors qu’une start-up peut se déclarer en faillite lorsqu'elle n’a plus assez de fonds, des habitants des pays pauvres continuent à mourir massivement ce qui aurait pu être évité par une augmentation de l'aide. Pour Sachs, l'aide au développement doit donc passer de 65 milliards (en 2002) à 195 milliards de $ en 2015 afin que les pays en voie de développement entrent dans des cercles vertueux de croissance.

En résumé, pour Sachs il faut plus d’aide et pour Easterly et Moyo il ne faut plus d’aide. Pour marquer son désaccord avec les conclusions d'Easterly, Sachs l'accuse de pessimisme excessif, de surestimation des coûts de vie des pauvres dans ses recherches et d’aveuglement par rapport aux leçons tirées du passé. Par ailleurs, le philosophe et économiste nobélisé Amartya Sen félicite Easterly pour son analyse des problèmes de l’aide au développement mais il critique le jugement négatif qu’il porte sur tous les programmes liés à l’aide et le peu de crédit qu'il accorde aux organismes d’aide alors que des résultats positifs ont parfois été obtenus grâce à ceux-ci.

Quant à Moyo, les solutions de libre marché qu’elle préconise sont dans la pratique plutôt des solutions de long terme. Cinq ans ne seront peut être pas suffisants pour mettre en place ses solutions qui en plus nécessitent un cadre adéquat pour que l’échange soit propice au développement (hypothèses de la concurrence parfaite, bonne gouvernance). En outre, arrêter l’aide pour que les africains cherchent à se financer eux même comme le pense Moyo est, pour l’économiste Paul Collier une idée séduisante mais trop optimiste en ce que « ça exagère les opportunités de financement alternatifs des pays africains et sous-estime les difficultés auxquelles les sociétés africaines font face. »

Enfin, on peut se demander si on peut dire avec certitude que l’aide au développement est défavorable à la croissance ? Sur la figure ci-contre, le PIB/h des pays aidés est représenté par la courbe en rouge. Savons-nous ce qui se serait passé sans les programmes d’aide enclenchés dans les années 60 ? Aurions-nous décollé vers la courbe verte comme le pense Easterly et Moyo ? Aurions-nous régressé en dessous de la courbe jaune ? Nous ne saurons peut être jamais ; il est difficile de simuler une expérience à l’échelle des pays et il n’y a qu’une seule Afrique !

CE QUI COMPTE N’EST PAS « LA GRANDE QUESTION » MACROECONOMIQUE

Sachs, souvent désigné en « rêveur pragmatique » ne croit pas que l’augmentation de l’aide est la panacée à tous les maux. Il a clairement souligné la nécessité d'une approche non simplificatrice et unique sur le développement des pays les moins avancés ; et dans cette approche, la responsabilité des pays étrangers ne peut qu’augmenter par rapport aux solutions basées sur l’aide et non diminuer. Il propose des méthodes concrètes d’éradication de la pauvreté comme, par exemple, le financement de l’agriculture grâce à l’aide au développement (avec de meilleures semences , une irrigation améliorée et l’utilisation d’engrais, les cultures en Afrique et en d'autres endroits peuvent augmenter de 1 tonne / hectare à 3-5 tonnes/hectare). Il préconise également, sur le plan financier, les politiques de microcrédit et, sur le plan de la santé, la distribution gratuite de moustiquaires qui font souvent défaut dans les régions pauvres. L'impact économique du paludisme a été estimé en Afrique à 12 milliards $/an. Sachs estime que le paludisme peut être éradiqué avec 3milliards$/an ce qui montre que l’aide pour les projets contre le paludisme est un investissement économiquement justifié.

Comme pour le cas du paludisme, il y a beaucoup de problèmes liés au développement qui ne peuvent se résoudre actuellement avec l’aide. De fait il vaudrait mieux se focaliser sur l’efficacité des différentes politiques faisant intervenir l’aide que de débattre si dans l’absolu l’aide est bonne ou si elle ne l’est pas. C’est exactement ce que font Abhijit Banerjee et Esther Duflo du Jameel Poverty Action Lab auteurs de Repenser la pauvreté. Ils ont fait des expériences en situation réelle sur des sujets microéconomiques simples et ont pu montrer que les formes d’interventions suivantes que peut prendre l'aide au développement sont très efficaces:

– les subventions accordées aux parents et exclusivement réservées à l'éducation des enfants et à leurs soins de santé,
– Les subventions des uniformes scolaires et des manuels
– l'enseignement correctif des adultes analphabètes afin qu’ils sachent lire et écrire
– Les subventions des médicaments vermifuges, vitamines et suppléments nutritionnels
– Les programmes de vaccination et de prévention du VIH/SIDA
– Les subventions des pulvérisateurs contre le paludisme et des moustiquaires
– L’approvisionnement en engrais adaptés
– L’ approvisionnement en eau potable

Tout compte fait, la question de l’aide au développement n’est pas une question de souveraineté mais bien une question économique qui doit répondre à des exigences d’efficacité. L’aide existe encore mais elle a changé vers une autre forme prenant en compte de plus en plus les recommandations venant d’évidences microéconomiques des différentes sous-questions du développement. Nous devrions donc parler d’aides au pluriel et examiner leurs utilités séparément. Néanmoins, nous devrons reconnaitre qu’à long-terme, l’Afrique devra trouver dans ses propres fonds, les moyens pour maintenir sa croissance.

Abdoulaye Ndiaye

Autres articles sur l’aide au développement parus sur Terangaweb :

La dette, un frein au développement

Vers l’autofinancement du développement en Afrique ?

 

Mes autres articles sur le développement :

3 façons d’améliorer l’éducation

La féminisation de la pauvreté Partie I et Partie II

 

En 2012, ne votez pas, jugez !

Choisir un candidat aux élections présidentielles parmi plusieurs n’est pas facile pour nous électeurs. Nos préférences peuvent porter sur plusieurs candidats, pourtant on ne peut en choisir qu’un seul. D’où le recours au « vote utile » comme seule voie de salut alors que ce type de vote qui, ne représente pas la préférence réelle des électeurs, est contraire à l’esprit de la démocratie. La principale défaillance du scrutin majoritaire à deux tours est ainsi son mode de scrutin. Dysfonctionnel, il pourrait déboucher en 2012 dans les nations africaines en élection sur des accidents démocratiques majeurs : la qualification en finale, et donc la mise au centre du jeu politique, de candidats très rejetés par l’opinion public (exemple en France du cas de Jean-Marie Le Pen en 2002).

En outre dans le vote parlementaire, sous-représentativité des minorités est un problème majeur et le devoir de fidélité à un parti politique fait que les députés ont moins de latitude pour faire valoir leur propre point de vue indépendamment de la position de leur parti politique. Dans une série de deux articles sur le vote, nous présentons dans une première partie le « Jugement Majoritaire » qui est une sérieuse alternative au scrutin majoritaire à deux tours comblant ses défauts, et prochainement quelques expériences (de pensée) sur comment s’attaquer aux problèmes liés au vote parlementaire.

Petit cours sur la théorie du vote

Il y a différent modes de scrutin: le scrutin majoritaire à deux tours (Benin, Egypte, Sénégal, la majorité des pays d’Afrique francophone…), le scrutin majoritaire à un tour (Cameroun, RD Congo), le scrutin de liste majoritaire (Djibouti avant 1992) etc.
Condorcet (1743-1794) a théorisé le « bon » scrutin comme celui qui satisfait les propriétés suivantes:
Universalité, ou domaine non restreint : le scrutin doit être défini dans tous les cas de figure, c'est-à-dire qu’il doit toujours déterminer un choix collectif, un candidat élu, quelles que soit les préférences de chaque individu pour les différents candidats ;
Non-dictature : il n'existe aucun individu qui décide à lui seul de l’issue du vote indépendamment du vote des autres. A ce titre, le scrutin du conseil de sécurité de l’ONU, par le droit de véto est un exemple de scrutin à « semi-dictature ».
Unanimité : lorsque tous les individus préfèrent un certain candidat A à un autre candidat B (par exemple sur un sondage où les participants doivent voter exclusivement pour A ou pour B), le scrutin doit associer cette même préférence à la société. Le résultat des élections avec tous les candidats C, D, E,… doit refléter que A est préféré à B et que B ne peut pas être élu. Le gagnant-Condorcet est finalement -s’il existe- celui qui bat tous les autres candidats à une élection à deux candidats ;
Indifférence des options non-pertinentes : le classement relatif de deux candidats ne doit dépendre que de leur classement relatif pour les individus et non du classement de candidats tierces. C'est-à-dire que l’entrée d’un nouveau candidat dans la course aux présidentielles ne doit pas altérer les préférences préétablies des électeurs entre les autres candidats.
Le vote pensé par Condorcet a tout l’air d’un vote juste. Toutefois, Condorcet et Arrow ont justifié que dès qu’il y a 3 candidats ou plus, il n’y a pas de scrutin qui satisfait les 4 propriétés énoncées dans tous les cas.

Défauts du scrutin majoritaire

Le scrutin majoritaire ne vérifie pas bon nombre de propriétés du vote de Condorcet ; tout d’abord, il trahit la volonté des électeurs : le gagnant d’une élection dépend du jeu des candidatures multiples et non de la seule volonté des électeurs. L’influence des candidatures multiples sur l’éparpillement des votes est contraire au principe d’Indifférence des options non-pertinentes de Condorcet. En outre, il fausse l’opinion de l’électorat : les décomptes des voix n’expriment en rien le sentiment des électeurs. En effet, Les partis écologistes sont souvent bien appréciés par l’opinion publique tandis que les partis nationalistes sont les plus rejetés. Toutefois, on observe souvent après les élections que les nationalistes ont de meilleurs pourcentages de vote que les verts à cause du « vote utile » qui contredit le principe d’Unanimité.

Enfin, il empêche l’électeur de s’exprimer et le force à faire un choix stratégique difficile (à la suite souvent regretté). Dans un premier tour qui n’offre qu’un choix entre beaucoup trop de candidats, que faire ?
– Voter honnêtement pour son favori même s’il n’a aucune chance de gagner ?
– Protester en votant pour un candidat aux idées extrémistes ?
– Voter « stratégique » ou « utile » pour le moins pire parmi ceux qui ont une chance de survivre le premier tour ?
– Manifester ses insatisfactions en votant blanc, conscient que la totalité des blancs n’est même pas annoncée ?
Les voix d’un candidat sont loin d’avoir le même sens: les agréger peut ne pas être très représentatif.

Le « Jugement majoritaire »

Un nouveau mode de scrutin, mis au point par deux chercheurs Michel Balinski et Rida Laraki, (et publié par le think tank Terra Nova) – le jugement majoritaire (JM) – a été conçu pour éliminer certains défauts du scrutin majoritaire. Il se déroule en un seul tour (ce qui coûte moins cher au contribuable), classe tous les candidats, et les évalue en attribuant à chacun une mention.

Le jugement majoritaire donne à l’électeur la possibilité d’exprimer son opinion sur comment il juge que chaque candidat pourra diriger son pays. Au lieu de nommer un seul candidat, le JM lui demande d’évaluer les mérites de chacun des candidats dans une échelle de mentions : Excellent, Très bien, Bien, Assez bien, Passable, Insuffisant, à Rejeter. Par exemple, avec douze candidats, le premier tour du scrutin usuel ne donne à l’électeur que 13 possibles expressions d’opinion (nommer un candidat ou voter blanc) ; le JM lui en donne presque 14 milliards. Ainsi, un électeur évalue chaque candidat selon ses convictions : il pourrait, par exemple, donner 0 Excellent, 0 Très bien, 2 Bien, 1 Assez bien, 2 Passable, 3 Insuffisant et 4 à Rejeter à douze candidats. Pour additionner les résultats, on détermine la mention-majoritaire et le classement-majoritaire de chaque candidat. La mention-majoritaire d’un candidat est la seule mention soutenue par une majorité contre toute autre mention. Le classement-majoritaire est établi de la manière suivante. Un candidat ayant une mention-majoritaire plus élevée qu’un autre est classé devant. De deux candidats avec une mention « Assez Bien », celui ayant le plus grand pourcentage des mentions meilleures qu’Assez Bien est classé devant l’autre.

L’expérience française du JM en forme d’élections fictives en 2007 révèle François Bayrou comme vainqueur du scrutin à JM ; ce qui est conforme au fait qu’il était à l’époque le gagnant-Condorcet, le candidat qui battait tous les autres au second tour selon les sondages. Par ailleurs Le Pen finit dernier dans les préférences des électeurs par JM. Toutefois, avec le scrutin majoritaire, Bayrou n’a pas passé les primaires et Le Pen a fini bon quatrième du premier tour ! Ainsi, le JM protège l’électorat contre le jeu des multiples candidatures: rajouter ou retirer des candidats ne change pas les mentions et donc ni le gagnant, ni le classement (Indifférence des options non-pertinentes). En prenant en compte l’opinion de tout électeur sur tous les candidats, le JM mesure avec précision le mérite de chaque candidat, traduisant ainsi fidèlement le sentiment de l’électorat (universalité et non-dictature du scrutin). Enfin, le JM donne à l’électeur la liberté totale d’exprimer ses opinions : le vote « utile » est le vote de « cœur », il n’y a plus de dilemme ni de regret (unanimité du scrutin). Même si le « Jugement Majoritaire » a peu de chance d’être adopté un jour dans une nation, son examen nous donne le prétexte, dans le cadre du scrutin majoritaire traditionnel, d’essayer de convaincre chaque lecteur et électeur avisé de ne pas voter mais de juger par conviction… ne serait ce que pour l’esprit de Condorcet.

 

Abdoulaye Ndiaye

La féminisation de la pauvreté (2)

Depuis quelques années, tous les organismes internationaux s’accordent à reconnaître ce qu’ils appellent la «féminisation» de la pauvreté – aujourd’hui les femmes sont 70% des pauvres de notre planète et 60% des travailleurs pauvres (1/4 des travailleurs totaux) gagnant moins d’1 $ par jour. Après avoir précisément cerné le phénomène (1ère partie), nous en faisons l''état des lieux et en déterminons les causes afin que des stratégies efficaces d'autonomisation des femmes puissent être formulées.

 Etat des lieux dans les pays africains

Les femmes étant surreprésentées dans l’économie informelle et les emplois non qualifiés (agriculture, secteur primaire), les inégalités hommes-femmes s’en trouvent aggravées. La pauvreté entraîne aussi des inégalités dans l’espérance de vie (32,5ans pour les Zambiennes en 2002 contre 43,4 en 1995, 33,5ans contre 49,9 au Zimbabwe, contre plus de 80 ans pour les femmes occidentales), la santé (les femmes sont les principales victimes du Sida, en Afrique Subsaharienne, 76% des personnes de 15 à 24 ans infectées sont des femmes) , la nutrition et l’éducation, non seulement entre hommes et femmes mais aussi entre femmes du Sud et femmes du Nord.

Géographiquement, sur le continent, les femmes d’Afrique subsaharienne et de Madagascar sont les premières touchées, Socialement, les migrantes, les handicapées, les femmes chefs de famille monoparentale, les chômeuses, les sans domicile, les précaires à temps partiel, les rurales, les moins de 25 ans et les plus de 55ans sont plus souvent pauvres que les autres femmes. Le taux de participation des femmes à la vie économique n’a cessé d’augmenter depuis 1989 en Afrique, sauf en Afrique du Nord où il reste inférieur à la moyenne mondiale (les femmes sont 40% de la population active dans le monde) . Mais cela est accompagné d’un taux de chômage plus élevé pour les femmes que les hommes, des salaires plus bas, de la détérioration des conditions d’emploi, surtout en raison de la précarité des contrats et du manque de protection sociale. Les moins qualifiées sont les plus vulnérables, avec une forte instabilité de l’emploi et des salaires très bas, des horaires flexibles et extensibles, sans avantages sociaux ou aide publique pour les décharger du travail domestique. De plus, les législations du travail ne les protègent pas, surtout les femmes migrantes, les femmes handicapées et celles qui travaillent à domicile. Dans les pays africains, le plus inquiétant est la surreprésentation des femmes dans le travail informel, dit non-structuré au Sud et leur sous représentation ou même leur absence des instances de décisions économiques et des postes de responsabilité, ainsi que la persistance des stéréotypes sexistes au niveau professionnel et familial.

Les causes de l’appauvrissement des femmes africaines

La principale cause structurelle de la pauvreté des femmes se trouve dans l'interaction entre la dépendance, l’exclusion sociale et changement social au sein :

(a) De la sphere domestique privée

Jusqu’à une époque récente, La cause principale attribuée à la féminisation de la pauvreté en Afrique était l’augmentation de ménages dirigés par des femmes seules dans les pays émergents, la parentalité étant connue pour entraîner une baisse des gains de revenus des femmes. Les femmes chef de famille monoparentale prenant du temps pour s’occuper de leurs enfants, leur temps de travail et leur salaire est compromis à terme. En outre, ces ménages ont souvent au plus un seul adulte salarié. Cela rend l'ensemble du ménage sensible à la pauvreté, augmentant ainsi le nombre d'enfants vivant dans la pauvreté.

(b) Du marché du travail

En Afrique, dans un large éventail de cultures et de niveaux de développement économique, on estime que les responsabilités des femmes imposent des limites sur la gamme des activités économiques auxquelles elles peuvent prétendre. Dans le milieu salarié, les femmes sont souvent employées comme domestiques ou dans d'autres activités semblables. Toutefois, la nature de ces emplois les rend précaires et les confronte aux risques de l’exploitation. Par exemple, en Ethiopie, un des principaux producteurs de café au monde, les producteurs préfèrent embaucher des filles et des femmes comme ouvriers, parce qu'elles sont prêtes à accepter des salaires plus faibles.

Il y a bien d’autres facteurs responsables de la féminisation de la pauvreté dans les Etats africains. On peut citer notamment le changement dramatique dans la vie d'une femme en cas d'événements familiaux tels que le mariage, le divorce ou l’accouchement. La violence contre les femmes, les politiques du gouvernement , les droits de propriété et de succession, les abus sexuels sont d'autres raisons pour lesquelles les femmes ont du mal à échapper au piège de la pauvreté. Ces causes indiquent différents types de pauvreté vécue par les femmes africaines, une pauvreté pas seulement liée aux revenus, mais également à la nutrition, à la santé, aux droits juridiques et à l'éducation.

Quelles solutions envisager ?

Nous n’en discuterons pas, mais nous invitons chaque lecteur à formuler ses propres solutions. Elles sont nombreuses et font souvent l’objet de consensus dans les démocraties modernes car elles relèvent du bon sens. Dans une Afrique diverse, aux problèmes et aux niveaux de développement variés, trouver une solution globale n’est pas concevable. Toutefois nous donnons les exemples, reconnus pour leur efficacité à l’échelle internationale, de l’association indienne SEWA (Self-Employed Women’s Association) qui prépare plus d’un million de membres au travail en temps plein et du BRAC (Bangladesh Rural Advancement Committee), une ONG pionnière du développement économique et social par la microfinance

Critique de la notion de «féminisation» de la pauvreté 

La pauvreté particulière des femmes par rapport aux hommes est-elle devenue une orthodoxie mondiale que l’on ne remet plus en question ? En effet, certains considèrent que la question de la féminisation de la pauvreté est un prétexte féministe et qu’il faudrait s’attaquer à la pauvreté dans son ensemble. De fait, la discrimination positive envers les femmes comme politique publique contre l’appauvrissement de ces dernières ne fait pas l’unanimité. On peut tout de même recommander aux décideurs de bien s’assurer que leurs politiques pour l’autonomisation des femmes n'aient pas un biais contre les hommes. Car, si  la partie de notre analyse fondée sur les femmes chefs de ménages a été d'une grande aide dans la compréhension de la  spécificité de la pauvreté des femmes, les tentatives pour  mettre en évidence d'autres liens entre genre et pauvreté se sont soldés par un échec. La reconnaissance de la nature multidimensionnelle de la pauvreté a élargi le concept de pauvreté pour y inclure une discussion sur les ressources collectives, les choix et opportunités, le manque de dignité et d'autonomie, entre autres facteurs. Puisque les femmes, mêmes pauvres, ne constituent pas une masse homogène et ont chacune des exigences et des aspirations différentes,  leur perception de la pauvreté devrait être prise en compte afin d’améliorer véritablement leur niveau de vie.

Néanmoins, force est de constater le rôle grandissant des femmes dans la vie politique comme l’atteste le trio de leaders féminins, Prix Nobel de la Paix en 2011, pour la première fois dans l’histoire, «pour leur lutte non violente en faveur de la sécurité des femmes et de leurs droits à participer aux processus de paix», comme l'a déclaré le président du comité Nobel norvégien, Thorbjoern Jagland lors de leur consécration.

Et les hommes dans l’histoire ? A ma connaissance, il y a un manque considérable de recherche les concernant car se pose la question naturelle de savoir si la «féminisation de la pauvreté» a conduit à une «masculinisation  de la richesse.»

Abdoulaye Ndiaye

La féminisation de la pauvreté (1)

Depuis quelques années, tous les organismes internationaux s’accordent à reconnaître ce qu’ils appellent la «féminisation» de la pauvreté – aujourd’hui les femmes sont 70% des pauvres de notre planète et 60% des travailleurs pauvres (1/4 des travailleurs totaux) gagnant moins d’1 $ par jour. Avant de dresser l'état des lieux et les causes de la féminisation de la pauvreté (2ème partie), il est nécessaire d’avoir une compréhension précise et complète du problème afin que des stratégies efficaces d'autonomisation des femmes puissent être formulées.

Si tous les organismes internationaux s’accordent depuis déjà quelques années à reconnaître ce qu’ils appellent la «féminisation» de la pauvreté, les recherches et études sur la définition et la mesure de la pauvreté incluent rarement la spécificité du genre comme une variable significative. De fait, au fil des décennies, la pauvreté a été traitée comme un phénomène indépendant du genre. Bien que les indices de développement du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) liés au genre semblent refléter une faible corrélation entre la pauvreté et le sexe d’un individu, il y a des améliorations considérables à mettre en œuvre pour que les statistiques soient conformes à la réalité. En effet, La pauvreté est multidimensionnelle. La pauvreté dans les choix, dans les possibilités et les opportunités est aussi pertinente pour la mesure de la pauvreté que les niveaux de revenus. Un bref aperçu des données historiques témoignerait de la privation permanente des femmes. En fait, les femmes subissent la pauvreté d'une manière différente de celle des hommes. Les causes de ce phénomène ne font pas encore l’unanimité. L’important pour les décideurs politiques est de prendre en considération tous ces facteurs lors de la mise en place de politiques publiques sur la pauvreté. 

L’Afrique, continent pauvre (malgré ses quelques pays en développement) ne peut pas poursuivre son effort de développement si des inégalités entre hommes et femmes continuent à se creuser (entrée dans un cercle vicieux et retour à la pauvreté). «Comme les femmes sont généralement  les plus pauvres parmi les pauvres… éliminer les discriminations sociales, culturelles, politiques et économiques envers les femmes est un pré requis pour éradiquer la pauvreté… dans le contexte d’un développement durable»(CIPD, 1994)

Qu’est ce que la « féminisation de la pauvreté » ?

Le premier Objectif du Millénaire pour le Développement (OMD) est de « réduire l'extrême pauvreté et la faim » et le troisième  OMD, de « promouvoir l'égalité des genres et l'autonomisation des femmes ». Ainsi, pour les Nations Unies, pauvreté et genre sont intimement liés. On pense souvent la pauvreté du point de vue monétaire.  Pourtant, «la pauvreté humaine est bien plus que la pauvreté monétaire. C'est la dénégation des choix et des possibilités de vivre une vie tolérable» (PNUD 1997). La pauvreté est ainsi évaluée principalement de deux façons:

  • Une valeur quantifiée, financière et monétaire, pour les institutions internationales et les gouvernements. Par exemple, être pauvre pour les Nations Unies, c'est gagner 1 dollar ou moins par jour; être pauvre pour l’Europe, c’est gagner moins de 60% du salaire médian et en France, moins de 50% du salaire médian.
  • Une valeur qualifiée, basée sur la satisfaction des besoins fondamentaux (se nourrir, se loger, se soigner, s’éduquer etc.), dont la valeur monétaire fluctue, pour les humanistes.

Quant à la « féminisation de la pauvreté », elle reste un terme non défini, mais il y a un consensus sur ses caractéristiques principales. Elle souligne essentiellement que les femmes représentent une part disproportionnée des pauvres dans le monde. Elle appréhende l’évolution de cette tendance et affirme que la croissance de la part des femmes dans le niveau de pauvreté est liée à la situation économique de la femme dans le ménage notamment dans les ménages dirigés par une femme seule. La féminisation de la pauvreté est une préoccupation légitime de politique publique (et étrangère), car les femmes étant de plus en plus des acteurs économiques et des chefs de ménages,  leur paupérisation est un facteur non négligeable de ralentissement de la croissance économique. Les pays africains ont beaucoup à gagner à résoudre ce problème, car en cette période de réduction des budgets d'aide étrangère, l’investissement dans les femmes offre aux décideurs les meilleurs rendements économiques et sociaux à moindre coût.

Reste à pouvoir quantifier précisément ce que l’on entend par «féminisation de la pauvreté. La PNUD a introduit l’ISDH (L'Indicateur Sexo-spécifique de Développement Humain), dérivé de l’IDH qui reflète les disparités de genres dans les capacités humaines de base et l’IPF (Indicateur de Participation Féminine), qui mesure les progrès vers l’égalité des sexes en terme de pouvoir économique et politique. L'ISDH mesure les disparités de genre dans environ 144 pays dans les domaines de l'espérance de vie à la naissance, de l'éducation (mesurée par le taux d'alphabétisation des adultes combiné aux taux de scolarisation) et des revenus  (mesurés en  $ PPA ). Ces différentes mesures montrent l'écart qui existe entre les hommes et les femmes dans leur accès aux ressources et services économiques et sociaux, un écart dû à la position désavantagée des femmes dans la société. Les estimations de l’ISDH ont montré que même si les disparités entre les sexes ont diminué au cours des années, il n’y a encore aucun pays dans lequel les femmes sont en égalité complète avec les hommes. Même le pays le moins inégalitaire dans ce sens, qui est la la Norvège, a un ISDH de 0,95 sur  1,00 alors que le Niger, dernier du classement a un ISDH de 0.31 (PNUD, 2004). Quant à l’IPF, il mesure l'autonomisation des femmes à travers trois facteurs: la participation économique et le pouvoir de décision, la prise de décisions politiques et enfin le pouvoir sur les ressources économiques (PNUD, 1995).

Bien qu'il y ait une acceptation généralisée des indicateurs sexo-spécifiques, de nombreux critiques vont à l’encontre de l'utilité de l'ISDH et l'IPF. D’une part l’ISDH est dominé par une estimation conceptuellement et empiriquement problématique des écarts de revenus entre les sexes, mais il minimise le rôle de l'éducation dans les inégalités tout en ignorant largement celui de la santé; sans doute les deux problèmes les plus importants auxquels les femmes des pays émergents sont confrontées. D’autre part, l’IPF est trop axé sur la représentation des femmes au niveau politique national et dans l'économie formelle. Ceci met en évidence plusieurs lacunes clés de cet indice: un manque de considération pour les différentes normes culturelles et sociales entre les nations, une analyse insuffisante des réalités empiriques, telles que la taille du secteur de fabrication et la fiabilité de bases de données nationales, la négligence d’autres variables importantes de l'autonomisation des femmes et la nature plurielle de nombreuses sociétés. De fait, ces indicateurs devraient permettre de mieux quantifier les inégalités entre sexes et leur impact sur ​​le développement.

 Abdoulaye Ndiaye

3 façons d’améliorer l’éducation

Il n’est nul besoin de rappeler que plus une société est instruite et bien éduquée, plus elle gagne en productivité et tend à accélérer son développement. En outre tout système d’éducation repose sur son cycle primaire. Les décideurs politiques africains sont bien conscients des enjeux de leur capital humain, mais savent-ils comment résoudre le problème de l’analphabétisme ? En effet, depuis les indépendances, se sont succédées différentes mesures pour améliorer le niveau d’éducation des élèves et pour diminuer l’analphabétisme et l’attrition des salles de classes par les élèves. Professeurs supplémentaires, cantine scolaire, blouses d’élèves, bourses, transferts conditionnels en espèces pour les parents incitant leurs enfants à suivre les cours… autant de programmes qui se sont révélés inefficaces [3]. Ces échecs sont dus au fait que les programmes mis en place étaient la plupart du temps inspirés des programmes des pays développés qui ne répondaient pas aux mêmes besoins et qui, transposés aux économies africaines, coûtaient beaucoup trop cher. En pleine crise financière et crise des états, les politiques publiques doivent être appréciées aussi bien par leurs coûts que par leur efficacité. Ainsi, cet article adresse aux dirigeants africains la carte de 3 menus copieux et pas chers pour nourrir leur jeunesse d’un bon niveau scolaire. Ces programmes, contrairement à ceux sus-cités, ont fait leur preuve dans des pays émergents (Inde, Kenya) et ont un excellent retour sur investissement.

1 – L’enseignement correctif pour les élèves en difficulté

Un programme intitulé Balsakhi et développé en Inde dans le début des années 2000 s’attaque à la principale cause des mauvais résultats scolaires des élèves au primaire. Les expérimentateurs partent du simple constat que les faibles résultats d’une classe viennent des élèves du fond de tableau, ceux qui éprouvent le plus de difficultés. Or ces élèves, qui sont à la traine à cause de leurs lacunes, n’ont pas les mêmes besoins que leurs camarades plus à l’aise, donc ils ne devraient pas avoir la même offre de formation. En pratique, ce sont des élèves de classes primaires qui ne savent ni lire une phrase entier, ni faire une opération arithmétique de base. Dès lors, le principe est de faire suivre à ce groupe d’élèves des cours avec une répétitrice en lieu et place d’un de leurs cours déjà prévus avec leur professeur, et ce, 2 heures par jour. Dans ce cadre, la répétitrice se charge exclusivement de revoir avec les élèves faibles les éléments de base qui leurs font défaut tandis que ces mêmes élèves apprennent avec leur professeur le contenu du programme de l’année en cours.

La répétitrice employée, est typiquement une habitante des environs de son école d’intervention ; elle a tout juste fini ses études secondaires et est au chômage. Indépendamment des résultats des études sur ce programme, on peut déjà noter que les élèves les moins bons bénéficient d’un soutien scolaire pendant la moitié de leur temps passé à l’école pour consolider leurs bases, alors que le groupe plus avancé jouit d’une classe à effectif réduit et au niveau plus homogène. Quant à la répétitrice, elle gagne un travail rémunéré et l’état ,lui, perd un chômeur.

Mais mieux encore, le programme reflète un véritable changement pour les deux groupes d’élèves concernant leurs résultats scolaires. En effet, Le papier [1] présente une augmentation significative des notes de tous les élèves. En outre, leur progression a été 2 fois plus marquée que dans les autres programmes, alors  que Balsakhi est très facile à mettre en place ( 2 semaines de formation ont suffit pour préparer les nouveaux professeurs), est peu cher ($2.25/élève) et est favorable à l’emploi des jeunes.

2 – l'apprentissage assisté par ordinateur

Le projet Computer Assisted Learning (CAL) est le  prolongement naturel du programme précédent dont les effets sont étudiés indépendamment de ce dernier. Ici encore, ce sont des instructeurs locaux formés pendant 5 jours à l’utilisation de logiciels éducatifs qui encadrent les élèves. 2 heures par semaine, ils font utiliser aux élèves l’outil informatique exclusivement pour des jeux éducatifs portant sur leur programme scolaire en mathématiques.

On pourrait défendre sans peine que ce programme a au moins le mérite de réduire le gap numérique entre les pays les moins développés et l’Occident. En outre, la curiosité  des élèves et leur désir de manipuler un ordinateur  est une incitation efficace à leur présence en cours faisant ainsi baisser le taux d’absence et le taux d’échec scolaire. Enfin, les moyens à la disposition de l’éducation nationale sont eux aussi améliorés ; l’enseignement automatisé permet de remédier au manque de professionnels qualifiés pour les disciplines scientifiques.

Mais les résultats de l’expérience sont là encore plus surprenants. On note une augmentation très nette des résultats des élèves en mathématiques, mais le programme n’affecte pas les résultats en langue. Alors que l’efficacité de ce programme n’a pas été justifiée dans les pays développés, elle est, dans les pays émergents ou les étudiants ont moins accès à l’outil informatique chez eux ou en dehors de l’école, 3 fois plus grande que dans les autres programmes. Le tout pour la modique somme de $15,18 par élève.[1]

3 – La lutte contre les maladies infantiles

Dans ce contexte, on n’y pense rarement, pourtant une mauvaise santé est la plus grande cause d’absentéisme chez les jeunes élèves. Toutes les maladies infantiles en général écartent les enfants de l’école et rendent leur alphabétisation difficile. Le paludisme touche encore 200 millions d’africains et 400 millions enfants en âge d’être scolarisés sont infectés par des vers parasites. Ces infections, chroniques et généralisées, nuisent à la santé des enfants et à leur développement. La distribution gratuite de moustiquaires imprégnées et le déparasitage en milieu scolaire sont universellement reconnues comme des solutions sûres, simples et rentables. Un programme de déparasitage  auprès de 20 millions d’enfants de 27 pays, intitulé Deworm the World, a eu des résultats intéressants. Les avantages du déparasitage en milieu scolaire sont à la fois immédiates et durables. Un traitement régulier permet de réduire l'absentéisme scolaire de 25% et d'augmenter les gains des parents sur les traitements de 20%. Le tout pour $0.5 par enfant et par an[3]. Qui dit mieux ?

Tout compte fait, la conjoncture économique actuelle ne doit pas servir de prétexte pour sacrifier une génération entière d’enfants. L’éducation est un droit dont tout le monde doit disposer. En substance, une gestion innovante des ressources humaines, une utilisation efficace des nouvelles technologies et des efforts sur la santé pour tous permettrait de faire bénéficier de ce droit à tous.

Dès lors, dans un pays comme le Sénégal où le gouvernement prétend dédier 40% de son budget ($4.7 milliards) à l’éducation, en investir 1/1000 dans l’enseignement correctif changerait la vie de prés d’1 million d’élèves.

Enfin, il est avéré que la meilleure façon d’améliorer l’éducation en Afrique et dans le monde est de sensibiliser les gens et de communiquer sur le retour sur investissement des études.  Investir $100 dans un tel projet de sensibilisation garantit jusqu’à  40 ans d’éducation de plus à distribuer aux générations futures[3].

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Abdoulaye Ndiaye

Sources :

[1] Remedying Education: Evidence from Two Randomized Experiments in India, Abhijit V. Banerjee, Shawn Cole, Esther Duflo and Leigh Linden, The Quarterly Journal of Economics, August 2007  

[2] Esther Duflo: Social experiments to fight poverty, TED Talk, February 2010 

[3] http://www.dewormtheworld.org/, voir cette vidéo.