Former pour l’emploi en Afrique

Les rideaux sont tombés le weekend dernier sur les 53èmeassemblées annuelles de la BAD réunies autour du terme, « Accélérer l’industrialisation de Afrique ». En marge de cette rencontre, le Président de la Banque a indiqué que les universités africaines forment pour les métiers du passé, alors même qu’elles devraient former pour le futur, avant de les enjoindre de revoir leurs programmes. Il revient très souvent dans les débats que la formation en Afrique est déconnectée d’avec les mêmes besoins du marché auxquels elle est supposée répondre. Mieux, la structuration de la formation appelle souvent l’interrogation sur le modèle de développement adéquat sur le continent. Le Président de la Banque Mondiale rappelle dans ce sens que le meilleur investissement qui pourrait réorienter la marche du continent vers le progrès est sans nul doute l’éducation. L’Afrique des idées offre une relecture de la formation et de l’éducation en Afrique lors de sa conférence annuelle le 9 juin 2018 à l’Université Paris Dauphine. Notre Think Tank saisit l’occasion de la sortie d’un rapport [dans lequel il livre ses analyses et fait des propositions] dédié à la réforme de la formation professionnelle pour ouvrir des échanges et réflexions entre les jeunes, les leaders et décideurs de la formation professionnelle venus d’Afrique, les recruteurs, les experts internationaux de la formation professionnelle dans le but d’émuler un changement de paradigme dans la formation professionnelle sur le continent.

Si le chômage, quoique inexactement mesuré encore dans nombre de pays du continent, étrangle l’économie et réduit les perspectives pour les jeunes, notre rapport sur l’éducation pour l’employabilité des jeunes examine le champ des possibles. Il s’appuie sur (1) le dividende démographique et la jeunesse de la population du continent, (2) les transformations des modèles de formation professionnelle et de financement avec un rôle de plus en plus important pour le secteur  privé, et (3) la digitalisation du secteur et de l’économie en général.

Parce que la croissance économique dans nombre de pays du continent ne génère pas assez d’emplois[1]et que les filets de sécurité sont quasi-inexistants, la jeunesse sans emplois ou sous-employée, connait des frustrations et éventre à mains nues la froide violence de la Mer en marche vers l’Europe. Ils ont été quelques 630 000 entre 2011 et 2016 à tenter le périlleux trajet[2]. Les activités illicites, la contestation et la violence complètent le tableau. Par exemple,  59% des cybercriminels sont sans emplois et sont jeunes (19-39 ans)[3]et la persistance des conflits armés constitue une des illustrations de l’enrôlement des jeunes dans la violence[4]. En Afrique, l’emploi jeune est surtout vulnérable et nul doute que l’emploi vulnérable rend l’économie tout autant vulnérable. Plus de 19% des sans emplois dans le monde se retrouvent en Afrique. Il faut tout de même signaler que la réalité du chômage cache des nuances régionales ou même par pays. Les pays de l’Afrique Australe rapportent des taux de chômage élevés [peut-être parce que la collecte des données y est plus systématique ou structurée] que les autres parties du continent.

Malgré une structure démographique qui suppose un jet d’énergies alimenté par sa jeunesse, l’Afrique est loin de tirer parti de son potentiel en capital humain [en moyenne capturé à 55% contre 65% dans le monde selon l’indice du capital humain du WEF[5]] et reste inadéquatement préparée au changement brusque dans les emplois et les compétences qu’apporte la 4èmerévolution industrielle. Nos analyses indiquent que revisiter les curricula, réorienter les ressources vers la formation tirée par les secteurs à forte croissance (agrobusiness, santé, BTP, le numérique) et réinventer des partenariats nouveaux qui mettent le secteur privé au cœur de la formation professionnelle doivent être au nombre des réformes. Ces réformes devront intégrer le rôle de l’informel dans la formation [80% des jeunes en formation professionnelle le sont dans l’informel] et les emplois. Le financement déjà insuffisant du secteur repose encore essentiellement sur le secteur public. Il est de l’ordre de 2-6% des dépenses publiques en éducation[6]. Deux options complémentaires sont possibles. Premierement, il s’agira de réorienter et d’accroitre l’efficience des dépenses publiques vers les TVET[7]et les STEM[8] sachant que seulement 1% de formation supérieure est en ingénierie. Deuxiement, il faudra inventer de partenariats nouveaux qui couplent  financement du privé, plans de formation et de carrière basés sur les besoins du marché du travail.  La main d’œuvre non qualifiée est citée comme contrainte par 40% des employeurs sur le continent. On peut aussi explorer la titrisation des prêts éducation, apporter une souplesse et des formes de formation en alternance ou des stages le long de la constitution des compétences. Les modèles ayant marché au Singapour, en Allemagne et en Finlande sont aptes à un essai contextualisé. L’Afrique peut aussi apprendre d’elle-même, avec quelques champions comme le Rwanda, l’Éthiopie et le Ghana.

Puisque le futur est digital, l’automation du travail prédite pour atteindre 41%, 46% et 52% respectivement en Afrique du Sud, au Nigeria et au Kenya pourrait soumettre l’emploi à des bouleversements importants. Les institutions de formation doivent exercer l’anticipation et la proactivité. Bien entendu des nuances non négligeables entre pays existent, mais la digitalisation de l’emploi sera réelle. A elle toute seule, la digitalisation suggère que les modèles de formation de l’Afrique devront se reposer sur les habiletés numériques, les STEM, les soft skills, l’intelligence émotionnelle et l’analyse critique. Aussi confirme-t-elle que l’industrialisation du continent est une histoire à écrire et que les modèles classiques ne seront pas la baguette magique.

[1]Selon une étude de la Banque Africaine de Développement, chaque point de croissance génère seulement 0,41 point de croissance des emplois.

[2]Rapport OIM (2017)

[3]Trend Micro (2016) et Symantec (2016)

[4]Wim Naudé (2008)

[5]World Economic Forum (2017). The future of Jobs and Skills in Africa: Preparing the Region for the Fourth Industrial Revolution

[6]OECD/AfDB (2008)

[7]Technical and Vocational Education and Training

[8]Science, Technology, Engineering and Maths

À nos lecteurs

Voilà maintenant six ans que L’Afrique des Idées se bat pour faire vivre et rendre audible le concept d’afro-responsabilité.

Six ans que L’Afrique des Idées a fait sienne et défend la conviction selon laquelle l’Afrique que nous voulons ne deviendra réalité que si l’on donne l’opportunité à cette jeunesse africaine consciente de la responsabilité qui lui incombe de faire entendre sa voix.   

Six années durant lesquelles vous, lecteurs, analystes et membres issus de tous horizons, animés par cette indéfectible croyance en un avenir pour l’Afrique digne de son potentiel que nous avons en partage, avez contribué sans relâche en la transformation de ce qui n’était au départ qu’un simple blog en think tank indépendant, productif, ancré localement et capable de s’imposer comme véritable force de proposition dans des lieux où cette voix n’est encore que trop peu entendue.

Arrêtons-nous un instant et regardons en arrière.

L’Afrique des Idées est aujourd’hui à l’origine d’une production d’idées reconnues, avec plus de 2000 articles d’analyse, un nombre grandissant de notes d’analyses et d’études de qualité relayées par des instances internationales telles que les Nations Unies et de multiples conférences et interventions dans les médias ( BBC, BFM Business, Financial Afrik, France Info, Courrier international,…).

Riche de plus d’une centaine de membres actifs de plus de 15 nationalités mettant leurs compétences au service de ce projet commun, et ce, de l’Afrique à l’Amérique du Nord en passant par l’Europe : L’Afrique des Idées c’est aussi et surtout une communauté d’infatigables bâtisseurs composée de jeunes soutenue par des partenaires de confiance.

Mais c’est aussi grâce et pour vous, qui êtes plus de 50 000 à nous rendre visite chaque mois, et qui avez été plus de 2500 à participer à nos conférences au cours des 5 dernières années, que L’Afrique des Idées continue inlassablement de rester tournée vers l’avenir et s’efforce de se renouveler.

C’est donc naturellement que nous souhaitons partager avec vous nos perspectives pour 2017, qui s’est affirmée dès les premiers jours, et nous prenons l’actualité en témoin, comme l’année des défis.

Le défi du sens, que l’on a commencé à créer, à se réapproprier et qu’il va falloir porter, défendre, valoriser avec plus d’intensité en disséminant nos productions et en établissant de nouveaux partenariats tout en restant en alerte et prêt à prendre position sur l’actualité africaine.

Le défi de la pluralité des idées et des problématiques qui se présentent à nous et que l’on se doit d’embrasser, de confronter et de mettre en perspective de manière toujours plus approfondie afin de proposer des solutions pertinentes et réalistes à travers les rapports réalisés par nos groupes de travail composés d’experts et marqués du sceau de l’interdisciplinarité. Seul moyen selon nous d’avoir une approche complète et en phase avec la réalité.

En somme, le défi de la transformation, sans laquelle, selon nous, aucun changement n’est possible. Et quel meilleur moyen de le relever que de voir encore et toujours plus loin, d’échanger encore et toujours plus, de parler et d’écrire avec encore et toujours plus de force et de conviction. Ecrire l’Afrique que nous vivons, écrire l’Afrique que nous ne voulons plus, écrire l’Afrique que nous méritons, écrire l’Afrique dont nous rêvons. Ecrire pour exister et faire entendre notre voix qui est celle d’une Afrique plurielle, ingénieuse et unie. La voix d’une Afrique riche de sa jeunesse. La voix d’une Afrique riche de ses idées.

Vous êtes la preuve que cette Afrique existe. Continuons à l’écrire ensemble.

Olivia GANDZION

Directrice des publications 

 

 

Aïcha Dème : portrait d’une agitatrice culturelle

Aïcha Dème agitatrice culturelle
Aicha Deme, agitatrice culturelle. Source Africultures.

Aïcha Dème se définit comme une activiste ou une agitatrice culturelle. À Dakar, où se côtoient allègrement, sans forcément se toucher, le gratin local et les gens issus de la banlieue, tous également nourris à grands coups d’afflux culturels émanant des quatre coins du monde, elle se débat, depuis pratiquement une décennie, après avoir sacrifié son emploi de l’époque, pour assouvir sa passion de l’art, de la culture, et du divertissement. Portrait d’une figure incontournable de l’univers culturel sénégalais.

Si le grand public la connaît très peu – il s’agit là d’une personne discrète qui préfère rester derrière les projecteurs, les témoignages de sympathie et de reconnaissance de la part des professionnels du milieu affluent. Ancienne professionnelle de l’informatique, c’est en 2009 qu’elle se décide à changer de voie pour s’orienter dans la promotion d’une culture sénégalaise très peu présente sur la toile. Armée de son expérience de passionnée qui avait assisté à un grand nombre d’événements culturels[1], et qui cherchait compulsivement à rassembler des infos sur les sujets, elle réussit très rapidement à se faire un carnet d’adresses et à acquérir une certaine légitimité dans le milieu. C’est ainsi qu’elle a eu l’idée d’un agenda en ligne, ayant compris la force que représentaient les nouveaux outils de communication dans cette entreprise. Elle crée donc AgenDakar, le premier portail sénégalais entièrement dédié à la culture, sous la forme d’un hub permettant de recenser les évènements et productions artistiques dans la presqu’île et au-delà. Sur le même site, elle a pendant longtemps tenu un journal de bord, signé Aïe-Chat, son avatar félin, dans lequel elle croquait, avec bienveillance, le monde culturel dakarois, partageait ses expériences, ses coups de cœur, donnait ses impressions après les rencontres, concerts et autres festivals de la région, en ponctuant ses articles de « Miaou » légers et bien sentis.

Elle est aujourd’hui très active sur les réseaux sociaux, où nous avons pu abondamment échanger. « Dakar vibre, Dakar bouillonne, et Dakar déborde de créativité, répète-t-elle inlassablement. Je considère que c’est un devoir de mettre cela en lumière, et en plus j’adore le faire. C’est complètement grisant et je pense que personne n’a jamais été aussi heureux que moi de changer de métier ».

 Quand, de façon terre à terre, je lui rappelle que la pauvreté frappe la majorité des habitants de la région, ce qui laisse assez peu de place à toute initiative culturelle, elle me corrige : « Le Dakar culturel s'extirpe comme il peut de la misère. La créativité est bien présente, et les jeunes sont débrouillards. Le Dakar le plus créatif, le plus actif et le plus vibrant, c'est celui qui connaît le plus la misère. C'est celui de la culture urbaine, celui de la banlieue ». Puis elle rajoute, lucide : « Bien sûr, quand on parle culture, il y a toujours cette niche, ces trucs de bourgeois où on retrouve les mêmes personnes entre expositions, danse contemporaine et autres… Mais tu trouveras des expos dingues au cœur de la Médina, avec des vernissages agrémentés de « gerte caaf » et « café Touba »[2], ainsi que des initiatives incroyables menées par les gens de la banlieue ». Elle prend l’exemple du Festa2H, d’africulturban : « Ce festival a été créé il y a dix ans maintenant, avec dix personnes et zéro de budget. Aujourd'hui, ils sont mille à y être affiliés, avec un budget de 150 000 euros pour chaque édition. Ils ont créé des emplois, formé des jeunes, ont des projets avec des détenus pour leur réinsertion. Ils font bouger des montagnes avec un dynamisme et un professionnalisme remarquables. Ils ont aussi formé les premières femmes « graffistes » et DJs au Sénégal ». À l’évocation du frein que peuvent constituer les prétendues valeurs sénégalaises que sont le « masla »[3] et autres, elle répond de façon catégorique :

« Ce sont des gens directs et carrés, qui ont envie d’aller vite, et bien. Amadou Fall BÂ, le directeur de Festa2H, par exemple, est un modèle d’efficacité. Il est réputé dans Dakar pour répondre à tous ses mails même à 4 heures du matin », conclut-elle, badine.

Quand je note que, finalement, la culture au Sénégal souffre surtout de l’indigence des relais entre les acteurs du monde artistique et le grand public, elle réagit : « Justement, j’allais te dire que c’est là que se situe notre rôle. Tout le monde n’a pas conscience du travail qu’abattent ces gens, mon combat, c’est de le faire savoir, de montrer cette Afrique créative qui bouge et fait bouger les lignes de Johannesburg à Nouakchott ». Car l’œuvre de Aïcha est essentiellement panafricaine. Elle est aujourd’hui vice-présidente de « Music in Africa », une plate-forme continentale qui permet, entre autres, de faciliter les échanges culturels entre pays.

Concernant AgenDakar, Aïsha a passé la main. Elle se consacre notamment à son agence d’ingénierie culturelle, qui propose divers services sur des plates-formes variées. Elle est intervenue dans plusieurs talks de par le monde afin de présenter l’entrepreneuriat culturel – si cher à son idole Angélique KIDJO qu’elle a eu la chance d’interviewer ; et a aussi lancé, entre autres initiatives, la vague CultureMakers afin « de mettre en lumière tous les trésors culturels partout en Afrique ».

Vous pourrez trouver toute son actualité sur son site personnel, vitrine polyvalente, où il est possible de retrouver ses anciennes chroniques, même si, freudienne, elle déclare vouloir tuer le Chat, symbole d’une vie passée.

 


[1] Plus d’une centaine de concerts, notamment.

[2] Apéritifs sénégalais

[3] L’art dispensable et bien sénégalais du compromis

S’approprier le discours sur l’Afrique : Enjeux historiques et intellectuels

Le dimanche 18 mai 1879, à l'occasion d'une commémoration de l'abolition de l'esclavage, Victor Hugo prononçait un discours sur l'Afrique. Il y appelait l'Europe à "refaire une Afrique nouvelle" et à "rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation", ce fût le début de la colonisation. Près de deux siècles plus tard, l'Afrique fait toujours l'objet de discours sur son avenir, souvent exogènes, mais de plus en plus endogènes.

Deux siècles de discours sur l'Afrique

La colonisation est passée par là, avec ses apports et ses peines, mais c'est à l'orée des indépendances que l'on commence véritablement à penser l'Afrique de l’intérieur, encore souvent de l’extérieur. C'est ainsi que dès 1962, l'agronome René Dumont déclarait dans son ouvrage de référence que l’Afrique noire est mal partie. Son constat était factuel et sa recommandation simple : les cultures de rentes contribuent à la survenue des famines, les jeunes nations indépendantes devraient développer davantage les cultures vivrières afin d'éradiquer la faim. Cinquante années plus tard, les pays producteurs de coton et de cacao sont restés les mêmes et pire, se livrent à une compétition sur le volume de production. Les grands pays producteurs de pétrole sont restés les mêmes, accroissent leur production, alors que les explorations se poursuivent dans les pays non-producteurs. La course à l'accaparement des rentes issues de ces ressources a généré ce que Stephen Smith en 2003 appelait la Négrologie, ou l'Afrique qui meurt. La Une de l’hebdomadaire The Economist en 2000, l'ouvrage de Robert Guest en 2005 et le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar en 2007 sont aussi passés par là. On se croirait écouter "Making Plans for Nigel" de XTC.

Dix années plus tard, la même chanson continue, mais cette fois-ci sous une nouvelle partition : l'Afrique serait devenue un continent d’avenir. De Jean-Michel Severino et Olivier Ray qui évoquent Le temps de l’Afrique à Sylvie Brunel qui se demande Si l'Afrique était si bien partie en passant par les Unes du Time et de The Economist, les productions intellectuelles affluent pour présenter une Afrique dynamique, prospère et pleine d'avenir. Mais dans ce brouhaha s'élève une nouvelle voix, celle de l'Afrique.

La voix africaine et le débat d’idées

Elle n'est pas récente car depuis Things Fall Appart de Chinua Achebe (1958) à Something Torn and New: An African Renaissance de Ngugi Wa Thiong’o (2009) une voix intérieure à l’Afrique s’est toujours levée pour faire écho à ses réalités historiques, à ses profondeurs culturelles et à ses perspectives. Déjà en 1958, l’ouvrage de Chinua Achebe suggérait l’importance de penser le présent et l’avenir de l’Afrique, car si seulement Okonkwo était conscient du basculement en cours il n’aurait pas mis sa témérité au service de la sauvegarde d’un monde qui s’effondrait. Wa Thiong’o n’en dit pas moins lorsqu’il fait appel à une renaissance culturelle de l’Afrique. Mais c’est plus récemment que cet appel s’est cristallisé dans l’invitation à Sortir de la grande de nuit de Achille Mbémbé en 2010 et dans le bégaiement d’une nouvelle Afrique naissante traduit dans le concept d’Afrotopia de Felwine Sarr en 2016.

Cette voix qui s’élève est salutaire, car elle n’est pas que l’expression d’une littérature romancée, mais surtout d’une réflexion philosophique à partir de laquelle peuvent émerger des courants économiques, politiques et culturels nouveaux. Mais hélas, son interprétation n’est réservée qu’aux initiés. Son vrombissement dissimule des messages qui n’éveillent que des sensibilités trop particulières. Il faudra donc la reformuler, la traduire et la rendre plus accessible au plus grand nombre. C’est en cet exercice que consiste la réappropriation du discours sur l’Afrique.

Cependant, cet exercice ne peut être mené que dans un cadre bien approprié. Il faudra des espaces de confrontation des idées, sources perpétuelles de construction de nouveaux discours et de nouveaux paradigmes sur les sociétés africaines. Penser le présent et l’avenir des sociétés africaines n’est pas un exercice de court terme. Il faudra du temps, du temps long, et c’est dans ce temps que s’inscrit L’Afrique des Idées.

Georges Vivien HOUNGBONON

Pour aller plus loin :

Pourquoi faut-il s’approprier le discours sur le développement de l’Afrique ?, L’Afrique des Idées, Juillet 2014. Initialement publié dans la Gazette du Golfe du Bénin 23-27 juin 2014

Discours sur l’Afrique prononcé par Victor Hugo le 18 mai 1879 à l’occasion d’un banquet commémorant l’abolition de l’esclavage

René Dumont, L'Afrique noire est mal partie, 1962 (Le Seuil, Paris, coll. « Esprit », réédition en 2012)

Stephen Smith, Négrologie : pourquoi l'Afrique meurt, Calmann-Lévy, 2003

Robert Guest, The Shackled Continent: Africa's Past, Present and Future, Pan Books, 2005

Jean-Michel Severino et Olivier Ray, Le Temps de l'Afrique, Odile Jacob, 2010

Sylvie Brunel, L’Afrique est-elle si bien partie ?, Sciences Humaines, 2014

The Economist, The Hopeless Continent, 2000

TIME, Africa Rising, 2012

The Economist, Africa Rising, 2011

Chinua Achebe, Things Fall Apart, Peguin group, 1958

Ngugi Wa Thiong’o, Something Torn and New: An African Renaissance, Basic Civitas Group, 2009

Achille Mbembé, Sortir de la Grande Nuit : Essai sur l’Afrique Décolonisée, La Découverte, 2010

Felwine Sarr, Afrotopia, Philippe Rey, 2016

L’Afrique des Idées en 2016

2016 a été une année particulièrement difficile pour le monde en général et pour l’Afrique en particulier. De ces difficultés sont nées des idées pertinentes pour la construction d’une Afrique nouvelle. Retrouvez dans les lignes ci-dessous une revue des sujets couverts par les analystes de L’Afrique des Idées .

En 2016, l’afro-responsabilité s’est affirmée davantage sur le continent et plus particulièrement auprès de la jeunesse africaine. C’est ce que Hamidou et Christine nous rappellent dans leur éditorial qui insiste sur la nécessité de l’appropriation par les africains des discours portant sur le continent. Cette jeunesse doit contribuer agilement, habilement et d’une manière innovante à la construction de l’Afrique de demain.

L’année a en outre été marquée par la tenue de plusieurs rendez-vous électoraux sur le continent. Alors que Lika dans la recherche de son président (au Sénégal) interpelle sur le profil des dirigeants africains, Moustapha analyse les défis qui restent à relever pour aboutir à des élections apaisées en Afrique.

Face à la persistance des défis sécuritaires, notamment dans le Sahel, Adrien a rencontré Serge MICHAILOF, ancien directeur des opérations de la Banque Mondiale et l’AFD pour discuter de sa vision sur le sujet. Selon M. MICHAILOF, la relance de l’agriculture, secteur oublié par les bailleurs et les politiques africains, constituerait une solution durable pour sortir le Sahel de cette impasse.

Secteur incontournable pour le développement socio-économique d’une société, l’éducation reste un défi pour les pays africains. Wilfried a revisité la question en discutant les faiblesses des systèmes éducatifs africains et leurs impacts sur la constitution du capital humain.

En outre, le numérique qui s’est imposé comme un outil incoutournable dans l’équation du développement, a constitué un sujet d’intérêt pour les analystes de L’Afriques des Idées durant l’année.[1]. Rafaela en a analysé le rôle pour le développement durable et Thiaba le présente comme un atout pour le développement de l’économie verte en Afrique.

Dans le cadre de la COP 22 qui s’est tenue à Marrakech, Cheikh a rappelé dans son article les enjeux climatiques pour l’Afrique et discuté du rôle que les Etats africains pourraient jouer dans une gouvernance climatique mondiale.

La question du financement du développement a occupé une place centrale dans les réflexions au sein de notre Think Tank en 2016 à l’image de notre conférence annuelle consacrée à cette problématique. Dans cette perspective, Marie a réalisé une revue des nouveaux modes de financement du développement sur lesquels pourraient s’appuyer les pays africains.

Au-delà de ces défis, Nacim nous apprend que l’Afrique reste un continent qui entreprend et qui innove bien que la stratégie  pour accélérer cette dynamique reste encore à préciser et à parfaire.

A l’heure où la jeunesse africaine prend davantage conscience de la nécessité pour elle de porter le développement social, politique et économique de son continent, les bouleversements devraient se poursuivre et il devient encore plus urgent de les accompagner avec des analyses pertinentes permettant de construire cette Afrique à laquelle nous aspirons. L’Afrique des Idées ne manquera pas d’être présent à ce rendez-vous qui constitue l’essence même de notre engagement.

Foly Ananou


[1] Une série d’articles a été entièrement consacré à cette question.

 

 

Rentrée du cinéma 2016 : la sélection ambitieuse du FIFDA

Le Festival International des Films de la Diaspora Africaine (FIFDA) déballe ses valises dans les cinémas parisiens du 9 au 11 septembre, à l'occasion de la rentrée du cinéma. Nous vous invitons à l'édition 2016, qui, fidèle à la philosophie du festival, comprend cette année des perles de réalisation francophones et anglophones, où la profondeur et les relations humaines occupent le haut du pavé. Diarah Ndaw-Spech, organisatrice du festival, a bien voulu répondre à nos questions. 

 

Selon vous, quel film nous transportera, cette année ? 

Il y en aura plusieurs:

La première mondiale du documentaire de la réalisatrice Keria Maamei « Nos Plumes » qui explore le travail d’une "nouvelle vague" littéraire hétéroclite française issue des banlieues.

«Image» un thriller à propos des relations entre  le monde des média  et les quartiers populaires de Bruxelles. Le film a fait la une des salles en Belgique pendant plus de 10 semaines.

« Supremacy » un thriller avec Danny Glover basé sur une histoire vraie qui illustre vivement les tensions raciales constantes aux Etats Unis aujourd’hui.

« Héros Invisibles : Afro-Américains Dans La Guerre Civile Espagnole » une page de l’histoire de la solidarité entre les peuples devant un ennemi commun.

Pensez-vous que le cinéma est plus à même de faire passer certains messages mieux que d'autres médias comme le livre par exemple ? 

Déjà, en 1960, celui qui est considéré par beaucoup comme le père de Cinéma Africain, Ousmane Sembène, a choisi de passer de l’écriture au cinéma pour mieux faire passer ses messages. Il avait compris, déjà à son époque, la force de l’image pour communiquer plus facilement et à plus large échelle. L’impact de l’image est plus important que jamais aujourd’hui. Pas juste en Afrique, dans le monde entier !  C’est pour ça que le cinéma a un grand potentiel pour aider à faire évoluer les idées et les sociétés.

Quels sont les grands thèmes abordés cette année ? 

La grande turbulence dans nos sociétés contemporaines.  Les tensions montent, l’intolérance s’installe, l’abus de pouvoir et la corruption abondent, et les gens se révoltent contre les injustices.  Ces thèmes sont présents dans Image, Supremacy, Insoumise, Hogtown et Dzaomalaza Et Les Mille Soucis.

Les questions identitaires d’appartenance et d’acceptation sont abordées dans Nos Plumes, Ben & Ara, et la Belle Vie. 

Diriez-vous que nous allons vers un cinéma plus international, plus porté vers l'innovation ? 

Avec la globalisation, l’information circule plus que jamais. Cela peut avoir un effet de standardisation à travers les cultures.  Beaucoup de jeunes réalisateurs partout dans le monde prennent comme modèle le cinéma fait à Hollywood. Cela peut limiter les initiatives novatrices. D’un autre côté, la technologie a démocratisé cette forme d’art.  Cela permet à de nouvelles voix de s’exprimer sans dépendre d’un système qui a le pouvoir de la censure et de l'argent.  Des films indépendants comme Nos Plumes, Hogtown ou Ben & Ara sont des films d’auteurs où sont abordés des thèmes  qui les concernent les créateurs. Ces films n’auraient probablement pas pu exister sans les nouvelles technologies.  Un cinéma plus international ? Certainement. Plus porté vers l’innovation ? C’est encore à débattre.

Rendez-vous aux Cinémas La Clef (Paris 5ème, 34 rue Daubenton, métro Censier-Daubenton), et Etoile Lilas (Paris 20ème, Place du Maquis du Vercors, métro Porte des Lilas).  

Pour aller plus loin : Rendez-vous sur le site du FIFDA (www.fifda.org). 

L’Afrique que nous voulons !

c68a72e0-2En perspective de la première conférence annuelle de l'Afrique des Idées le 30 mai  prochain à Paris, la rédaction publie une série de tribunes sur le thème de l'Afro-responsabilité. Matrice intellectuelle et cadre d'analyse de notre Think Tank, ce concept est pour nous la voie idéale pour la construction d'une Afrique maitresse de son destin. Cette Afrique que nous voulons est justement le sujet de la première tribune en deux parties de Hamidou Anne et Christine Traoré. 

 

Phénomène nouveau, l’Afrique compte de plus en plus de « returners » ou « repats ». Comprenez cette diaspora composée d'enfants d’émigrés ou de personnes elles-mêmes émigrées, qui font le choix de quitter leur vie au Nord, pour revenir s’installer dans leur pays d’origine, au Sud. Au delà d’une vision binaire du monde, que nous enseignent ceux, qu’affectueusement, nous pourrions appeler les nouveaux porteurs d’espoir. L’Afrique serait-elle devenue, après avoir été de nombreuses années le berceau de l’humanité puis de la litanie, cette « nouvelle terre promise » des « patrides » en désir de renouveau ?

S’il ne fait aucun doute que les raisons qui motivent les returners sont multiples et propres à chacun, ont-elles en partage deux particularités : le fait d’être mus par un désir de ré-enracinement et la volonté de tourner le dos à une Europe en crise. D’ailleurs cette logique ascendante touche plus particulièrement certains pays en difficulté, le Portugal en tête. Mais sans doute également et tout simplement, cet exil inversé répond-il à l’attractivité envers les potentialités offertes par le continent.

Ainsi l’Afrique connaîtrait-elle enfin, « l’année de son année » pour parodier les paroles d’une célèbre chanson populaire ? A en croire l’écho médiatique de certains signaux faibles, nous serions portés à croire que oui. Oui, car une actrice mexico-kenyane ne cesse de rafler le haut des podium ; oui, car le Sénégal est désormais dans le top 10 des pays africains à l’indice du meilleur progrès social[1] ; oui encore car sa sœur abidjanaise semble signer son grand come back. A ce tableau d’apparence idyllique nous pourrions ajouter quelques données métriques clefs : 5% de croissance sur les 10 dernières années et des prévisions rassurantes.  

Oui, mais. Concrètement, quels changements tangibles peut-on observer dans le quotidien des populations ? Certes ces 15 dernières années ont été le théâtre du changement des visage de nos capitales : exit les ruelles de terre battue, exit les chevaux, exit les maisonnettes en banco. Mais c’est majoritairement avec la même ferveur parfois teintée de résignation que continue de battre le cœur de nos villes. La débrouille se taille toujours la part du lion sous le soleil de Ouagadougou, Dakar, Bamako ou Abidjan. Et aux rêves d’Afrique des uns, s’opposent les rêves d’ailleurs des autres. La Méditerranée a encore ce 18 avril englouti plus de 800 victimes attirées par l'eldorado d’une vie meilleure en Europe.

Perdus dans le brouhaha du quotidien, éblouis par les discours lénifiants et fascinés par les grues qui s’élèvent, nous en oublions l’essentiel. Mais au fait, où va-t-on ?

Pour éviter qu’à nouveau des vies n’aillent se perdre dans les méandres noirs de la mer, il serait plus qu’urgent de s’interroger sur l’Afrique que nous voulons et de poser, ensemble, les fondations d’une troisième voie, celle d’un développement inclusif et durable. Nos colonnes font régulièrement l’objet d’appels à la jeunesse. Qu’elle soit aujourd’hui une pierre supplémentaire à l’édifice d’une pensée afro-responsable.

L’émancipation créatrice face au principe de réalité : l’illusion des trois « i ».

La crise financière puis économique dans le monde occidental coïncide avec le nouveau positionnement accordé à l'Afrique dans le débat économique mondial. Le continent est devenu l'aire de toutes les promesses, souvent exagérées voire simplement sans aucun fondement objectif. L'Afrique en devenir, lieu d'expression des nouveaux rêves de tous ordres, est positionné au carrefour de toutes les influences et attire différents chasseurs de parts de marché. Nous mettant ainsi en face d'un nouvel impérialisme qui menace par une triple illusion.

Si les colonisations française, britannique et portugaise ont pris fin majoritairement dans les années 60, l'influence de ces pays n'a jamais véritablement cessé en Afrique. L'invention et l'usage réitéré de la notion de néo-colonialisme dont la version la plus caricaturale est le concept de Françafrique le prouve à suffisance.

La crise économique structurelle dans laquelle se trouve les anciennes puissances coloniales et l'émergence de nouvelles puissances économiques qui amorce leur dessein hégémonique hors de leurs frontières, font de l'Afrique un nouveau terrain d'expression de plusieurs luttes d'influence. L'Afrique est ainsi en proie aux visées hégémoniques chinoise, arabe, russe voire indienne, sans grande résistance et souvent sans une réelle prise en compte de son intérêt. Et il s’agit là de la première illusion. Celle de l’impérialisme politique qui résulte d’une forme de servitude volontaire installée dans les rapports avec ces nouveaux « géants » aux agendas aussi divers que peu philanthropiques.

La mondialisation, la faiblesse des États qui s'est accompagnée d'une forte croissance de multinationales aux capacités financières énormes génèrent aussi une présence de grandes entreprises étrangères sur le continent, avec souvent une puissance supérieure aux États dans lesquels elles s'installent. Si le discours de ces entreprises laisse croire à un volontarisme et une participation au développement des pays africains, la réalité est souvent différente à l'aune des faits. Leur impact est faible sur la croissance des pays, car une grande part des capitaux est exportée en dehors du continent et leur agenda est en inadéquation avec l'impératif de développement dans lequel doit s'inscrire un investissement dans un pays au-delà de la quête de rentabilité. C’est ainsi qu’intervient la deuxième illusion. Celle de l'impérialisme économique.

Mais l'économie n'est pas le seul domaine dans lequel la ruée vers l'Afrique se caractérise. Ainsi à l'impérialisme politique et économique, répond l’impérialisme culturel. Le fameux soft power, qui est aussi une réalité à laquelle l'Afrique est confrontée. Les chaînes câblées, l'arrivée de grands groupes audiovisuels la consommation culturelle étrangère sont symptomatiques de l'énorme défi qui se pose à nous dans la formulation d'une efficace bataille culturelle en vue d'inverser la tendance.  Le propos n’étant pas de tourner le dos à la modernité recherchée, mais de l’impulser dans une direction qui nous ressemble.

Les États face aux serments de l’Histoire.  

A l’illusion des trois « i » : impérialisme politique, économique et culturel, vient s’ajouter, presque 60 ans après nos indépendances, le temps des divergences qui freinent l’émergence d’États forts capables de changer radicalement et qualitativement la vie des citoyens pour amorcer un développement pérenne et profond.

L'absence d'unité nationale, qui est la résultante d'une décolonisation amorcée sur les bases des frontières issues du congrès de Berlin a conduit à la difficulté d'ancrer le principe d’État-nation dans plusieurs pays. Depuis le premier sommet de l'OUA marqué par les dissensions entre les groupes de Casablanca et de Monrovia, l'on est en proie à une faiblesse du sentiment de destin commun en Afrique. Les facteurs exogènes qui ont sabordé toutes les tentatives d'unité politique du continent ont trouvé résonance avec une irresponsabilité de dirigeants africains peu enclins à un devenir commun.

Ces facteurs combinés génèrent des drames aussi tristes et scandaleux que la vague de violences xénophobes actuelle en Afrique du Sud.

A contre courant de l'histoire qui voit de grands ensembles se former en Europe et en Amérique latine notamment, l'Afrique demeure le continent le plus divisé et certainement le plus désarticulé. Ceci rendant illusoire, dans un contexte de mondialisation, toute velléité d'émergence.

Pis encore, aujourd'hui ces faiblesses structurelles ayant trait à une faiblesse de la puissance publique et à l'incurie de choix politiques désastreux, deviennent un terreau fertile pour la gangrène du terrorisme qui, au-delà de menacer la survie des États, devient un défi lancé à notre survie en tant que culture et civilisation.

À la recherche d’une 3ème voie, le temps des solutions.

Face à tant de constats négatifs, que faire ? S'il est indéniable que l'Afrique n'a jamais été dans une période aussi avantageuse pour enfin amorcer et concrétiser son développement, les forces contraires à cet idéal sont nombreuses et les défis énormes.

La puissance publique garante de l'égalité des droits et du dessein commun doit être renforcée. Nos États doivent être forts, dans l'égalité et la justice, pour affronter des défis comme celui, par exemple, du terrorisme. La pensée doit connaître un nouveau printemps. Il faut réconcilier l'université avec le politique. La place existe également pour de nouveaux intellectuels et pour une résurgence de la pensée positive et dépossédée des vestiges d'un passé complexé et en déphasage avec l'exigence de rigueur et de développement du continent.

La nouvelle élite intellectuelle doit faire œuvre de praxis car une action non conceptualisée est désordonnée. Une pensée non suivie d'action est vaine et ne peut avoir aucune incidence sur la marche de l'histoire. Marx disait qu'une « pensée qui transperce les masses devient révolutionnaire ».

N’est ce pas les bribes de ces cœurs percés qui ont soulevé les âmes burkinabè hier, peut-être béninoises demain ? Voilà nos dirigeants prévenus. L’ère de l’afro-responsabilité et de toutes ses résurgences semble amorcée.

 

Hamidou Anne et Christine Traoré

Ici la deuxième partie de cet article.

 


[1] Le Sénégal est la 10ème place des pays africains de l’indice du progrès social publié par l’Ong « The social progress imperative ». Le pays est au 97ème rang mondial sur 133. 

 

 

 

 

Lionel Zinsou, le parcours atypique d’un franco-béninois

Normalien, diplômé de Sciences Po et de la LSE, ancien Professeur à l’ENS et à l’ENA notamment, Lionel Zinsou dirige depuis 2009 PAI Partners, le plus important fond d’investissement français. Ce franco-béninois, ancien Conseiller du Premier Ministre Laurent Fabius, est un financier hors pair qui a aussi été Associé Gérant de la banque d’affaires Rothschild. Particulièrement engagé pour l’émergence économique de l’Afrique, Lionel Zinsou est le chantre de l’afro-optimisme. Il a reçu Terangaweb – L’Afrique des Idées pour un entretien publié en 3 parties. En attendant « Monsieur Zinsou, c’est quoi l’afro-optimisme ? » (2ème partie) et « L’Afrique et ses 4 anomalies » (3ème partie), Ecce homo ! Voici le parcours méritocratique d’un franco-béninois !

Terangaweb : Bonjour M. Zinsou. Pourriez-vous vous présenter aux lecteurs de Terangaweb ?

Lionel Zinsou : J’ai 56 ans, deux nationalités, trois enfants et un métier qui est mon troisième métier. Je suis né à Paris, mon père était Béninois et avait aussi la nationalité française. Ma famille paternelle est d’assez longue date située entre le Sud et le centre du Bénin ; mon oncle a été parlementaire, ministre et président du Dahomey en 1969 ; il est aujourd’hui l’un des doyens de la vie politique béninoise. Mon père était médecin et a longtemps travaillé à Dakar ; quant à ma mère, infirmière des hôpitaux de Paris, elle est française de nationalité et d’origine.

J’ai fait mes études à Paris, aux Lycée Buffon puis Louis-le-Grand. J’ai ensuite intégré l’Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud. Après y avoir passé un an, j’ai intégré l’ENS Ulm car je souhaitais rejoindre mes amis qui y étaient presque tous. J’ai beaucoup aimé ma période normalienne. J’ai aussi passé mon diplôme de Sciences Po, une école que j’appréciais énormément et qui m’a davantage ouvert au monde. Je n’ai cependant pas voulu passer ensuite le concours de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) car je ne souhaitais pas devenir fonctionnaire français d’autorité. J’ai toujours eu la volonté d’avoir un métier que je pourrais un jour exercer au Bénin : c'est ainsi que je suis devenu professeur d'économie.

Terangaweb : Et pourtant vous n’aviez pas particulièrement vécu au Bénin ?

Lionel Zinsou : Né en France, élevé en France, longtemps empêché d’aller au Bénin pour des raisons politiques liées à ma famille, j’étais en quelque sorte un Béninois virtuel. Mais je voulais tout de même me garder la possibilité de rentrer au Bénin. D’où mon choix de devenir universitaire. Pourtant à l’époque, sortir de l’ENA promettait à une grande carrière. Il y avait énormément de modèles qui incitaient à faire l’ENA, comme celui de Laurent Fabius, normalien et énarque, qui deviendra le plus jeune Premier ministre de la V° République à 36 ans, et dont tout le monde savait, même quand il avait 28 ans et était mon professeur à l’ENS, qu’il aurait une grande carrière. Mais cela ne m’intéressait pas. A la place, j’ai préféré étudier l’histoire économique, notamment l’histoire de la création du Franc CFA et de la monétarisation de l’Afrique de l’ouest. Le plus intéressant était pour moi l’interface entre l’histoire et l’économie. C’est ainsi que j’ai fait un peu d’économie à Villetaneuse, puis à Sciences Po avant de passer l’agrégation de sciences économiques et sociales. J’ai d’abord échoué à cette agrégation, n’ayant jamais fait de sociologie et que très peu d’économie et de statistiques. Je l’ai repassée en me préparant mieux, et j’ai été reçu premier à cette agrégation en 1978.

Terangaweb : Et vous êtes ensuite allé enseigner l’histoire économique ?

Lionel Zinsou : Non pas directement. Après l’agrégation, je suis parti à la London School of Economics (LSE) pendant deux ans au cours desquelles j’ai continué à étudier l’histoire économique tout en étant lecteur en français. Je garde de très bons souvenirs de cette période pendant laquelle je me suis d’ailleurs marié.

A mon retour en France en 1981, j’ai été nommé assistant en économie à l’université Paris XIII. Etant donné que ce travail me permettait de dégager assez de temps libre, j’ai occupé entre 1981 et 1983 divers autres emplois à temps partiel. J’étais notamment professeur à l’ENA et à l’ENSAE. J’ai eu dans ce cadre beaucoup d’étudiants qui sont aujourd’hui devenus des préfets ou des économistes réputés… J’ai aussi travaillé à cette période comme chargé d’études au Ministère de l’Industrie et comme économiste à la Banque Paribas (aujourd’hui BNP Paribas). J’ai même été pigiste dans un journal le dimanche. En réalité j’ai fait beaucoup de mi-temps un peu partout. Il faut dire que je n’avais jamais vu que des gens qui travaillaient énormément et du coup j’ajoutais toujours davantage de travail à mon emploi du temps d’assistant à l’université.

Terangaweb : Après cette période très dynamique, vous avez eu une expérience particulière auprès de Laurent Fabius…

Lionel Zinsou : Oui je travaillais déjà avec le ministre de l’industrie Laurent Fabius (qui avait d’ailleurs déjà été mon professeur à l’ENS Ulm) lorsqu’il a été nommé Premier ministre par François Mitterrand en 1984. Je lui ai servi de plume à Matignon. J’étais parallèlement maître assistant à l’ENS Ulm car la tradition à Matignon est que les universitaires continuent de garder leurs fonctions et de faire leurs cours..

Il y a toujours eu des universitaires à Matignon, regardés parfois avec condescendance par les énarques, mais tolérés. Je partageais mon étage avec Monsieur Joliot, petit-fils de Marie Curie. Mon expérience à Matignon a été très passionnante : la situation politique en 1984 n’était pas très bonne, on savait que cette expérience allait s'interrompre en 1986. Quand on croit que cela va durer toujours, on a moins de sérénité. A Matignon, il est sain de savoir que cela ne va pas durer ; il n’y a pas de déchaînement des ambitions. Comme j’avais un métier proche du  Premier Ministre, celui d’écrire ses discours, je le voyais souvent. C’est une fonction, celle de « l’agrégé sachant écrire » (la formule est du Général De Gaulle lorsqu’il appelait à ses côtés Georges Pompidou), qui a toujours été occupée dans l’histoire de la V° République en France, notamment par Georges Pompidou ou Alain Juppé. Cela m’a permis aussi d'observer le spectacle du pouvoir auquel j'avais déjà été exposé au Bénin. J’étais l’enfant de ma génération le plus proche de mon oncle. J’avais 14 ans quand il est arrivé aux affaires et 16 ans quand il a été renversé. J’avais 28 – 30 ans à Matignon. De ces expériences politiques, j’ai conçu du respect pour les personnes qui exercent le pouvoir mais je n’ai éprouvé  aucune fascination ni désir d’exercer moi même le pouvoir politique.

Terangaweb : Cette expérience à Matignon a été intéressante mais aussi courte. En 1986, le Parti Socialiste perd les élections législatives et Jacques Chirac devient Premier Ministre. Vous quittez donc naturellement Matignon. Quelle a été l’étape suivante de votre carrière ?

Lionel Zinsou : En 1986, j’étais censé me consacrer à plein temps à mon métier de Professeur. J’ai cependant demandé deux ans de disponibilité. J’ai alors rejoint l’entreprise Danone.  J'y ai passé 11 ans. Chez Danone, j’ai d’abord travaillé comme contrôleur de gestion en charge notamment du budget et du plan. Puis j’ai eu la responsabilité d’un groupe de filiales anglaises avant de m’occuper du développement international du groupe puis d'une branche. A la retraire du fondateur Antoine Riboud, au bout de onze ans dans l'industrie, j’ai décidé de changer d’entreprise.

Je suis alors allé, encore pour 11 ans (à partir de 1997) à la banque d’affaires Rothschild où j’étais patron du secteur des Biens de consommation, puis de la division Afrique-Moyen-Orient, et Associé-gérant. Je m’occupais du secteur que je connaissais le mieux, l’agro-alimentaire, et de l’Afrique qui à l'origine n’intéressait personne si ce n'est David de Rothschild lui-même. Depuis 1997, je leur disais que les marchés émergents allaient finalement émerger, et qu’on devait continuer à s’y intéresser. Ils m'ont suivi.

Je me suis ensuite laissé détourner en 2008 pour aller chez Paribas Affaires Industrielles (PAI), grande maison d’investissement, où je suis rentré au comité exécutif. J’étais N°3 de PAI Partners pendant la crise financière qui a conduit beaucoup de maisons de finance à changer de top management, y compris PAI. En août 2009, je me suis retrouvé à la tête de ce fonds un an après y être rentré.

Terangaweb : Et comment est ce que votre nomination à la tête du plus grand fonds d’investissement français a-t-il été accueilli ? 

Lionel Zinsou : L’establishment financier n’est ni raciste ni xénophobe en France, mais il n’est pas non plus très favorable à la diversité. Il y a eu certains  d’articles sur le thème « il est arrivé aux affaires par un putsch, ce qui s’explique par ses gènes béninois » ; « ce garçon,  dont la famille est arrivée au pouvoir par un coup d’Etat,  reproduit la même chose chez  PAI » (rires) comme le disait un article du Financial Times. La diversité reste une exception. La France, un peu à ma surprise, est plutôt moins ouverte que les pays anglo-saxons, parce que le politiquement correct oblige à prendre des précautions en terme de diversité en Grande Bretagne et aux Etats-Unis qu’on ne prend pas en France. Cela a été une expérience nouvelle pour moi. Subjectivement, je me suis toujours perçu comme ayant réussi  des concours,  tout se passait en fonction du mérite, sans qu’on me demande comment je m’appelais ni d’où je venais . Cela m’a donc étonné qu’on s’interroge sur mes compétences, et qu’on parle d’une arrivée illégitime. Mais il fallait bien que quelqu’un s’occupe de cette entreprise ce que ne pouvaient plus faire les deux premiers patrons qui avaient subi  la crise.

Terangaweb : Et en quoi consiste votre travail au sein de PAI Partners ? 

Lionel Zinsou : Je dirige PAI Partners qui est le plus grand Fonds d’investissement français et l’un des premiers européens. On achète des entreprises, on les développe, et on les revend. C’est ce que l’on appelle du private equity ou en français du capital investissement. Des centaines de grands investisseurs institutionnels nous prêtent de l’argent pour dix ans, et nous devons  le rembourser avec un taux de rendement important. C’est un métier plus ou moins mal aimé, perçu parfois comme le comble du capitalisme. Dans l’image courante de ce métier, on dit qu’on endette très fortement les entreprises, et que grâce à cet effet de levier, nous dégageons des plus-values trop importantes pour les investisseurs. On croit souvent que nous sommes à la recherche de rémunérations et de profits extrêmes, anormaux, et cela en compromettant l’avenir industriel des sociétés concernées. Tout cela est absurde, mais c’est comme cela que l’on est perçu dans certains pays comme la France et l’Allemagne, moins en Grande Bretagne et aux Etats-Unis et pas du tout en Chine, en Inde, en Afrique,  et dans les pays émergents qui sont demandeurs de fonds propres et d'actionnaires très professionnels. L’idée de collecter de l’épargne longue pour l’investir dans le développement d’entreprises est essentielle pour le développement économique d’un pays, c’est d’ailleurs le chaînon manquant du financement des pays en voix de développement.

J’ai servi un gouvernement socialiste en France, j’ai des engagements de gauche. J’ai créé une fondation au Bénin, et donc je n’ai pas trop l’image du capitaliste assoiffé de sang. Cela brouille un peu les cartes. Mon portrait fait par le journal Le Monde lorsque j’ai pris les rennes de PAI Partners s’intitulait « Le financier paradoxal ». Je pense que je fais un métier extrêmement utile. Ce n’est pas un métier financier court-termiste. En dix ans, on a le temps de transformer une entreprise industrielle et de la revendre en ayant créé beaucoup de valeur, comme nous l'avons montré récemment avec Yoplait. Voilà mon métier. Il se développe très vite en Afrique.

Propos recueillis par Emmanuel Leroueil, Nicolas Simel Ndiaye et Tite Yokossi 

Ghana : quel modèle de développement à moyen terme ?

Croissance-Ghana-670x446Au cours de la dernière décennie, le Ghana a enregistré des taux de croissance moyens supérieurs à 7 % par an, ce qui lui a permis d’accéder au statut de pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure. Toutefois, la croissance a récemment marqué le pas pour s’établir à 4,2 % en 2014, ce qui soulève la question de la pérennité du modèle de développement du pays. Le Ghana se trouve désormais à un stade critique de son processus de développement.

Une transformation structurelle de l’économie relativement modérée

Après être restée relativement stable de 1970 à 1990, la structure de production de l’économie ghanéenne s’est progressivement modifiée, en particulier au cours de la dernière décennie. L’examen de la décomposition sectorielle du PIB ghanéen révèle deux caractéristiques majeures dans la structure et l’évolution de la répartition de la valeur ajoutée par secteur. Premièrement, le Ghana demeure un pays fortement agricole dans la mesure où la part du secteur primaire représente toujours près d’un tiers de la valeur ajoutée totale et plus de 40 % de l’emploi total. Toutefois, à l’instar de la plupart des exemples de développement, la croissance ghanéenne s’est caractérisée par un recul marqué de la part du secteur agricole dans l’économie, laquelle est passée de 56,5 % de la valeur ajoutée totale au cours des années 1970 à environ 26 % sur la période 2010-2012. Deuxièmement, la diminution progressive de la part du secteur agricole s’est essentiellement effectuée au profit du secteur des services et non du secteur secondaire. La part du secteur des services est ainsi passée d’un peu moins de 25 % dans les années 1970 à près de 50 % en 2010-2012. La part du secteur industriel est quant à elle restée stable depuis 1990, à moins de 25 % de la valeur ajoutée totale. En outre, la part du secteur manufacturier accuse un recul significatif, passant de 10 % au cours des années 1990 à 7 % sur la période 2010-2012.

Comme de nombreux pays africains, le Ghana connait un processus de transformation structurelle relativement lent et récent. 

En outre, la transformation structurelle s’opère par la voie des services et non par une hausse des activités manufacturières. Toutefois, le secteur des services demeure très concentré dans les services informels à faible valeur ajoutée comme le commerce de détail ou les services à la personne. Le secteur informel représente 80 % de l’emploi total au Ghana.

Malgré la vigueur de la croissance (taux de croissance annuel soutenu de plus de 5 % depuis 1990), pourquoi la transformation structurelle de l’économie ghanéenne en cours se fait à un rythme lent ?

Lire la suite de la tribune de Clémence Vergne sur le site de notre partenaire http://ideas4development.org/ (Le Blog animé par l'Agence Francaise de Développement).

 

 

 

Pourquoi il faut changer de posture de pensée et d’action – et adopter l’afro-responsabilité

Dans la série de nos articles en vue de la conférence du 30 mai, la rédaction publie à nouveau cette tribune d'Emmanuel Leroueil paru initialement en 2013 : vibrant appel à l'adoption de l'Afro-responsabilité comme moteur de changement de paradigme pour la jeunesse.

1692510_6980742_800x400Qu’est ce que l’Afrique subsaharienne peut apprendre des expériences contestataires/refondatrices qui ont secoué le monde ces deux dernières années ? Sans doute qu’il ne suffit pas de protester au sein de l’espace public pour construire une alternative politique répondant aux préoccupations légitimes des manifestants. La solution tient en un mot : organisation. 

L’agitation mondiale récente est le résultat d’une situation inédite : une jeunesse nombreuse, éduquée, connectée, qui fait face à une situation sociale et économique particulièrement difficile : un niveau d’inégalités économiques effarant, une barrière à l’entrée du monde du travail pour une portion significative des jeunes, une fossilisation de la société au détriment de ses forces vives. Alors même que l’Afrique et les sociétés arabes sont censées bénéficier du « dividende démographique », avec l’arrivée d’une cohorte de nombreux jeunes éduqués en âge de travailler, les conditions de réalisation et d’épanouissement de ces individus sont compromises dans le cadre actuel du système social et économique où ils évoluent. Le changement est donc nécessaire. Mais les Subsahariens qui souhaitent réformer leur société au Burkina Faso, au Cameroun, au Congo, en Ouganda, au Soudan ou ailleurs gagneraient à tirer des leçons du « printemps arabe » ainsi que des mouvements « Occupy… » qui ont rassemblé des jeunes aux Etats-Unis, en Espagne ou en Israël, protestant contre le niveau des inégalités et leur horizon bouché.

Dans tous ces cas, des mobilisations d’une ampleur historique ont abouti à des résultats contrastés. En Egypte et en Tunisie, deux des cas les plus emblématiques, le renversement du pouvoir en place a profité avant tout à la force politique alternative la mieux organisée de ces sociétés : les islamistes du mouvement des frères musulman et du parti Ennahda. Bien que les militants de ces mouvements n’aient pas été les protagonistes des révoltes, ils se sont révélés les mieux à même d’occuper le vide laissé par les anciens pouvoirs. Les jeunes urbains fers de lance de la révolte, qu’ils soient pauvres ou issus de la classe moyenne, ont péché par manque d’organisation militante, par manque de discours englobant et mobilisateur, par manque de leadership et de confiance en eux.

Les jeunes manifestants en Europe et aux Etats-Unis ont eux péché par « nombrilisme ». Ils ont confondu le moyen – occuper l’espace public par des manifestations, des sit-in – et la fin – obtenir des changements politiques. Ils ont refusé de s’organiser en mouvement politique au nom de principes anarchistes qui sont les symptômes de leur défiance vis-à-vis de la société dans laquelle ils vivent. Cette posture de défiance ne fait que les marginaliser encore plus. Le mouvement « Occupy Wall Street » a souffert également du défaut de l’ « intellectualisme », ce plaisir qu’ont certain à s’entendre parler, à rendre nébuleux ce qui est clair, à rendre élitiste des causes populaires.

Les Subsahariens cumulent tous ces défauts : le manque d’organisation, l’ « intellectualisme » et le « nombrilisme ». Un nombrilisme qui s’exprime différemment : à l’optimisme individuel (il est possible de s’en sortir soi-même si on est courageux, malin et qu’on se débrouille bien – avec l’aide de Dieu…), fais face le pessimisme collectif (il n’est pas possible de changer la société et le système dans lequel on vit, ce sont toujours les puissants qui vont dominer, les tares de la société resteront toujours les mêmes, etc.).

L’ « intellectualisme » africain est lui assez banal. Il prend l’apparence de discours pompeux et creux tenus à longueur de journée par des tribuns dont on se sait s’il faut en rire ou en pleurer. Il prend également la forme d’un retrait de la vie politique – l’intellectuel ne devant pas se salir dans le marigot politique – qui peut parfois être interprété comme une démission. Une démission d’autant plus facile quand le discours critique porte quasi exclusivement sur la domination de l’Afrique par les puissances impérialistes qui seraient omnipotentes et face auxquelles les acteurs africains ne seraient que des pantins sans marge de manœuvre. C’est le sempiternel refrain sur la « françafrique » par exemple : rien ne serait possible (réformer par exemple l’espace monétaire de la zone CFA), tout se joue à l’Elysée et Matignon, les dés sont pipés, etc. C’est sans doute la principale faiblesse du courant intellectuel altermondialiste africain, qui s’articule principalement sur la critique des puissances impérialistes étrangères et pas assez sur l’organisation des forces sociales africaines. Un discours qui finit par déresponsabiliser les premiers protagonistes de l’histoire continentale : les Africains. Il leur revient pourtant de s’organiser pour inverser les rapports de force et se frayer leur propre chemin au sein du système mondial, comme le font tant d’autres sociétés en Amérique latine et en Asie.

Le manque d’organisation est aberrant : dans la plupart des pays africains, il n’y a pas de mouvement aussi structuré que les frères musulmans – avec un corpus cohérent d’idées, une organisation, des militants – qui soit une force politique alternative au régime en place. De ce fait, le vide du pouvoir appelle des « hommes providentiels », malheureusement souvent des personnages médiocres et opportunistes (Dadis Camara, le capitaine Sanogo et tant d’autres chefaillons militaires avant eux). Nous nous demandions en 2011 si le « printemps arabe » allait passer la barrière du Sahara et venir bousculer tous ces chefs d’Etat à qui il faut dire dégage… La plupart des pouvoirs les plus décriés en Afrique n’ont pas une assise solide. Leur chute ne saurait tarder, qu’elle se fasse de manière pacifique et naturelle, ou de manière violente et forcée. Mais l’alternative politique est-elle prête ?  

Pas encore. Il est donc plus que jamais urgent de s’organiser. De mobiliser les femmes, les hommes et les idées qui porteront le courant progressiste de l’Afrique de demain. De les mobiliser non pas sur des slogans creux, mais sur des idées pratiques. 

L’afro-responsabilité : une nouvelle posture de pensée et d’action pour construire une alternative positive

C’est ce à quoi souhaite répondre l’afro-responsabilité : placer les Africains au centre du jeu et construire une alternative politique progressiste et efficace, qui réponde aux besoins de sécurité, d’emploi, de prospérité et de fierté que réclament légitimement des centaines de millions d’Africains.

A Terangaweb – l’Afrique des idées, nous avons depuis deux ans cherché à poser les bases de réflexion de cette alternative. Notre cadre de réflexion s’est d’emblée posé à l’échelle continentale et sous-régionale : la solution ne viendra pas de l’échelon national, parfois trop petit, parfois trop bancal. Il faut trouver une solution par le haut : les échelons sous-régionaux (UEMOA, CEMAC, EAC, SADEC) semblent plus pertinents pour mobiliser les ressources humaines, financières, militaires et symboliques nécessaires pour combler le retard en infrastructures, permettre aux entreprises d’avoir accès à des marchés élargis et compétitifs, asseoir la position de l’Afrique dans le monde. L’échelon sous-régional devrait aussi mettre fin à l’émiettement de l’Afrique : l’harmonisation des règles du droit, des modalités de la compétition politique, la libre-circulation des personnes, devraient permettre d’éviter à l’avenir la succession de petits sultanats locaux (la Gambie, la Guinée-Bissau) au fonctionnement douteux, et rendre quasiment impossible la contestation du pouvoir central par des forces locales, comme on l’assiste encore aujourd’hui en Centrafrique. Cela ne signifie bien entendu pas la fin de l’échelon national, et encore moins des échelons locaux. L’expansion démographique des villes africaines appellent au contraire un renforcement sans précédent des pouvoirs locaux. Il s’agit de mettre en place un système articulé de prise de décision à l’échelon pertinent, dans un cadre de règles harmonisées au niveau sous-régional.

Nous nous proposons de relancer le projet panafricaniste sur des propositions concrètes (mise en place par exemple d’un système de droit panafricain avec une Cour suprême dont les arrêtés s’imposeraient à l’ensemble des juridictions nationales). Le défi consiste aujourd’hui à donner du souffle à ces idées ; à rassembler des personnes qui militent pour qu’elles deviennent réalité. Des personnes qui seront prêtes à remplacer au pied levé des pouvoirs dépassés et à construire une autre alternative historique. Tel est l’ambition que nous nous fixons. Tel est le défi que l’époque pose à notre génération.  

Emmanuel Leroueil