Quelle intégration régionale pour le développement et la stabilité en Afrique?

L’Afrique est milliardaire en habitants (1,07 milliard en 2012,) mais demeure toujours le parent pauvre sur la scène internationale : là où le revenu nominal moyen par habitant est de 10350 $ à l’échelle mondiale (2011)[1] la moyenne africaine ne dépasse pas 1800 $. Au 1er janvier 2012, parmi les 49 pays les moins avancées (PMA) comptabilisés par l’ONU, 34 sont africains. Un septième de la population du globe se partage ainsi moins de 3 % du PIB mondial. Pourtant, l’Afrique n’est pas, et n’a jamais été, un îlot isolé par rapport au reste du monde. Au contraire, elle est fortement imbriquée dans un réseau international de relations humaines, commerciales et financières.

borderless AfricaLe problème du continent africain au sein de l’économie-monde est qu’il est faible, cloisonné et divisé. Faible car les économies africaines connaissent des termes de l’échange (rapport entre les prix moyens des exportations et des importations, pour déterminer le pouvoir d’achat d’un pays ou d’une zone) structurellement défavorables et que dans son ensemble, la part de l’Afrique dans le commerce mondial n’excède pas 3 %. Une situation encore aggravé par le cloisonnement du continent : les pays africains ne commercent pas entre eux. Il n’y a que 12% des exportations africaines qui vont vers d’autres pays africains. Une proportion portée à 50% en l’Asie, et même 75% pour l’Europe. De même, l’absence de consensus fort et d’interdépendance entre nations sur les grandes questions (économie, projet politique, relations avec le reste du monde) a souvent entraîné des différents et divisions en cascade, par définition préjudiciables au développement de l’Afrique et à son renforcement sur la scène internationale.

Enfin, à l’ensemble de ces handicaps, il faudrait rajouter des éléments comme la faiblesse de l’environnement réglementaire et de contrôle, qui incite à la corruption ; l’instabilité politique ; la faiblesse du leadership et la vision stratégique déficiente chez de trop nombreux acteurs-clé de la décision politique et économique continentale. Tels sont les besoins auxquels des ensembles sous-régionaux effectifs, intégrés politiquement et économiquement, solidaires et cohésifs, pourraient apporter des solutions pratiques déterminantes pour l’avenir du continent.

Le régionalisme en Afrique répond à deux grandes nécessités. La première est d’instaurer un environnement favorable à la croissance économique et au développement. La seconde est de renforcer l’unité politique au niveau panafricain.

Au niveau économique, la constitution d’un bloc régional intégré, en éliminant au sein de la zone les obstacles tarifaires et non-tarifaires au commerce et en instaurant un tarif extérieur commun (TEC) vis-à-vis du reste du monde répond à un double objectif :  

  1. Elle contribue à renforcer les échanges intra-régionaux, favorise la convergence macro-économique entre pays membres et créée une dynamique interne de croissance, celle-ci étant plus autocentrée et moins vulnérable aux chocs externes
  2. Quant à l’instauration du tarif extérieur commun (TEC), elle permet aux opérateurs économiques de la communauté régionale d’évoluer au sein d’une zone commerciale partiellement protégée d’une concurrence externe (et parfois déloyale comme dans le cas des produits agricoles subventionnés par les Etats-Unis et l’Union européenne) souvent dure et préjudiciable au développement pérenne des acteurs locaux, mais tout en rationalisant des industries entières de la zone (le marché communautaire étant lui ouvert) à travers une réallocation des ressources (effet d’allocation). En d’autres termes, il y a libre-échange au sein de la zone régionale entre partenaires égaux et un protectionnisme assumé vis-à vis de l’extérieur. Un protectionnisme indispensable pour favoriser sur le long terme l’éclosion d’opérateurs régionaux d’envergure qui pourront éventuellement par la suite concurrencer les autres grands acteurs internationaux sur un pied d’égalité. On en est loin.

ASSURED LIFTMais l’intégration régionale en Afrique apporte bien plus que la croissance. C’est aussi et surtout un facteur essentiel de paix et de stabilité. Les conflits ne naissent que de situations marquées par des tensions entre parties adverses, et aux intérêts antagonistes. Une logique de confrontation qui va à rebours de l’intégration ; celle-ci consistant a contrario à créer un espace unifié entre les pays d’une même zone et à développer de facto une interdépendance forte, vecteur de relations apaisées. Non pas que l’intégration régionale soit une panacée qui prémunirait de toute tension entre pays membres (Maroc-Algérie dans l’UMA, Erythrée-Ethiopie au sein de l’IGAD). Mais un processus effectif d’intégration régional créé par sa nature même des liens économiques (poids des intérêts commerciaux) et politiques (institutions supranationales de concertation et de décision) suffisamment forts entre pays membres pour que les intérêts bien compris de ces derniers leur dictent le choix de la raison et du compromis. La paix et la stabilité non par irénisme, mais bien par nécessité de conserver les fruits patiemment obtenus d’une construction collective pérenne. La raison d’Etat, et rien d’autre. 

Quant aux situations inévitables de conflit, l’intégration régionale a toujours l’avantage d’être une solution de proximité et d’efficacité ; les voisins immédiats se sentant les premiers concernés par l’incendie embrasant une habitation contigüe. C’est véritablement aux organisations africaines de mettre fin aux situations de tension qui touchent le continent. Le linge sale se lave toujours en famille. Le cas échéant, et en désespoir de cause, il sera amené sur la place publique. Un formidable aveu d’impuissance qui ne devrait jamais être envisagé à la légère. C’est autant une question de pragmatisme que de dignité. Pour toutes ces raisons, l’intégration régionale en Afrique est une nécessité impérative. Elle n’est pas seulement la meilleure solution, elle est la seule solution viable en l’état actuel des choses.


[1] https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/

 

Assurer la sécurité alimentaire : un enjeu majeur de l’intégration régionale en Afrique

1_15a_Sousalimentes_1990-2005-01Les coups de projecteur médiatiques sur les crises alimentaires dans la bande sahélienne ou la famine dans la Corne du continent renvoient à des situations de détresse qui sont devenues des lieux communs du mal-développement africain. Une image de misérabilisme qui est malheureusement confortée par les faits : sur les 925 millions de personnes qui souffrent de la faim dans le monde, 300 millions vivent en Afrique. 3 africains sur 10. A n’en pas douter, la sécurité alimentaire sera l’un des grands enjeux du continent au XXIe siècle.

Une situation d'autant plus inacceptable que l’Afrique dispose d'un potentiel à la hauteur du défi. Elle importe jusqu'à 85 % de ses denrées, alors qu'elle dispose de plus de 700 millions d'hectares de terres arables non exploitées. Deux fois la superficie de la zone UEMOA… Elle a à sa disposition parmi les plus grands fleuves du monde (Nil, Congo), mais seulement 3 % de ses terres sont irriguées, contre plus de 20 % dans le monde. Son sous-sol regorge de très importants gisements de phosphates (Maroc, Sénégal, Togo…), mais la consommation d'engrais y est dérisoire (13 kg par hectare, contre 190 kg en Asie de l'Est selon la FAO). L'Afrique est la seule région au monde où la production agricole par habitant a baissé ces deux dernières décennies, avec des rendements à l'hectare en moyenne deux fois inférieurs à ceux des autres pays en développement. Une prise de conscience qui ne s’est cependant pas répercutée sur les budgets nationaux alloués à l’agriculture, les États d'Afrique ne consacrant en moyenne que 4 % de leurs dépenses publiques à ce secteur, contre 11 % à 14 % en Asie.

De la nécessité de renforcer l'intégration régionale

Cette situation n’est pourtant pas une fatalité. Et une approche régionale effective contribuerait à faire réussir le pari d’une révolution verte africaine. Ainsi, pour reprendre les exemples précédents, l’insécurité alimentaire dans la zone sahélienne renvoie d’abord aux déficiences de l’agriculture subsaharienne en général et aux limites des politiques agricoles nationales concernées en particulier (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad, Soudan), tandis que les épisodes de famine en Afrique de l’Est sont d’abord le produit d’une absence de stabilité politique, si ce n’est d’un chaos institutionnel (Somalie). Deux cas de figure emblématiques mettant en jeu la sécurité alimentaire en Afrique et pour lesquels les projets d’intégration régionale, s’ils sont menés avec discernement et patience, produiront toujours plus de résultats qu’une stratégie nationale, par définition plus limitée.

Les défis à relever sont à la mesure des dimensions du continent, immenses. L’agriculture en Afrique, c’est 65 % de la population active pour 32 % du PIB (source : Banque mondiale). Mais traditionnelle, éloignée des grandes aires urbaines, très peu mécanisée et souvent coupée des principaux circuits commerciaux, elle a les plus grandes difficultés à nourrir les 400 millions de citadins du continent. Quant aux campagnes, les conditions y sont si précaires que les populations, réduites à l'autarcie, sont irrémédiablement frappées de disette en cas d’adversité climatique et de mauvaises récoltes. Pour peu que l’instabilité politique s’y ajoute, la situation alimentaire peut alors devenir extrêmement critique. 

Des solutions existent pourtant. Ainsi, pour affermir l’agriculture africaine, il conviendrait de renforcer le droit de propriété, protéger les filières locales, augmenter les barrières douanières, instaurer de nouveaux mécanismes de financement, et investir dans les infrastructures. Autant de points pour lesquels l’intégration régionale peut apporter une réponse décisive.

afrique verteS’agissant du respect du droit de la propriété, condition sine qua none pour rendre les paysans maîtres de leur sort et les intéresser à produire davantage et mieux, l’harmonisation en cours des lois et règlements (l’expérience panafricaine de l’OHADA dans le domaine du droit des affaires en est une parfaite illustration) au sein des communautés régionales africaines est déjà une réalité. En conséquence, la transparence et la prévisibilité des opérations tout autant que le cadre général des affaires tendent à progressivement s’améliorer dans les classements internationaux ( rapport annuel Doing Business de la Banque mondiale en anglais). Certes, c’est encore trop peu, et les résultats peuvent sembler encore bien modestes au regard de ce qui se fait sous d’autres latitudes. Mais il y a incontestablement un progrès depuis les débuts du processus d’intégration régional en Afrique.  

Autre aspect majeur de l’intégration régional, la constitution d’un marché commun élargi qui étend les possibilités d’échanges commerciaux à l’intérieur d’une communauté de pays membres tout en protégeant les filières agricoles de ces derniers par l’instauration d’un tarif extérieur commun (TEC). La différence de taxation sur des produits agricoles entre pays membres et non membres de la zone régionale peut ainsi aller jusqu’à plus de 20 points dans certains pays (Tanzanie, Kenya, Ouganda) Un moyen de lutter contre une concurrence extérieure parfois déloyale (produits agricoles subventionnés provenant de l’UE et des Etats-Unis) et de permettre à des acteurs locaux d’émerger progressivement (SIFCA, SUNEOR, SOMDIAA). Sur ce point, des recherches récentes (en anglais) effectuées sur les liens de causalité existant entre l’intégration régionale en Afrique et la sécurité alimentaire sur le continent concluent qu’un léger effet positif d’allocation (réallocation des facteurs de production, efficacité accrue, accroissement des échanges de matières premières agricoles au sein de la zone régionale et effet modérateur sur le prix des denrées alimentaires) peut être observé tandis que l’effet d’accumulation (investissements en hausse, spécialisation plus forte et intensification de l’innovation) attendu de la mise en place effective d’un bloc régional était marginal. Des résultats contrastés qui traduisent d’abord et avant tout un manque d’intégration effective plutôt qu’un effet pernicieux de celle-ci.

Enfin, une autre dimension essentielle doit être évoquée pour expliquer les difficultés persistantes rencontrées par l’agriculture subsaharienne, et partant la fragilité de la sécurité alimentaire qui en découle : le financement. Pour nourrir les 2 milliards d'Africains attendus en 2050, la FAO estime à 11 milliards de dollars (8,3 milliards d'euros) par an dès aujourd’hui le montant des investissements nécessaires (achats d'outils et de machines, mise en place de systèmes d'irrigation et de filières de transformation, augmentation des capacités de stockage et de transport, recherche agronomique…) pour assurer la sécurité alimentaire du continent. Un effort financier hors de portée pour une nation, et qui implique le plus souvent plusieurs pays en raison du caractère transversal des projets concernés (barrages, routes et canaux d’irrigation transfrontaliers).

Une considération pour laquelle il faut ajouter la nécessité de s’assurer que les investissements réalisés seront bel et bien convertis en ressources alimentaires et en revenus pour les populations locales. Le risque étant de voir quelques grands opérateurs privés (groupes agro-industriels ou financiers) accaparer de plus en plus de terres (lire ici un article Terangaweb sur ce sujet) pour des cultures d’exportations hautement rentables, et qui se ferait au détriment des petits producteurs nationaux. Un dilemme entre la nécessité d’attirer d’indispensables capitaux privés et la défense des intérêts nationaux Une position délicate pour laquelle une structure régionale est mieux armée et ce tant par ce qu’elle permet de mutualiser plus aisément les moyens disponibles (l’UEMOA disposait ainsi d’une enveloppe globale de 6 milliards de dollars pour les projets d’intégration régionaux sur la période 2006-2010, un montant supérieur au budget annuel de la Côte d’ivoire, première puissance économique de la zone) que d’élaborer une politique agricole d’ensemble, tout en ayant un rapport de force qui lui soit plus favorable face à d’éventuels partenaires externes.

Des premiers résultats contrastés mais encourageants

Au final, il existe peu de travaux académiques qui étudient spécifiquement la structure des échanges agricoles et leurs retombées au sein des communautés régionales africaines en matière de sécurité alimentaire. Il est vrai aussi que les projets d’intégration régionale en Afrique sont le plus souvent des créations récentes, ce qui rend malaisé la constitution empirique de preuves sur une échelle longue de temps. Une fois ces précautions énoncées, il reste cependant à constater que l’ensemble des études portant sur la question en arrive à la même conclusion : l’intégration régionale en Afrique a généré des effets bénéfiques, bien que limités en matière d’échanges intra-régionaux de produits agricoles et de renforcement de la sécurité alimentaire. A l’échelle de l’Afrique subsaharienne, la part des échanges intra-régionaux (CEDEAO, EAC, SADC…) s’agissant des produits agricoles est ainsi passée de 15 à 19 % entre 1990 et 2009. Une progression modeste et souvent inégale (la COMESA et la SADC étant considérés comme les bons élèves en la matière, alors que la CEDEAO est à la peine), mais qui traduit une amélioration des fondamentaux agricoles et des échanges intra-régionaux correspondants depuis la mise en place des principales communautés régionales. En ce sens, l’intégration régionale est plus que jamais indispensable pour relever le pari de la sécurité alimentaire en Afrique au XXIe siècle.

Jacques Leroueil
 

Entretien avec Pierre Célestin Rwabukumba, coordinateur du Rwanda Stock Exchange

PCRFormé aux Etats-Unis à la New York State University de Buffalo (Bachelor of Economics), Pierre Célestin Rwabukumba a démarré sa carrière dans le monde de la Finance comme courtier en bourse à Wall Street. Il revient en 2004 à Kigali et rejoint la Banque nationale du Rwanda qui lui confie la mission de créer de toutes pièces un marché des capitaux. Une tâche ardue et ambitieuse, mais 9 ans plus tard l’objectif a été pleinement atteint. Coordinateur du Rwanda Stock Exchange, et à ce titre directeur opérationnel de l’institution, Pierre Célestin Rwabukumba évoque pour Terangaweb les défis et perspectives de la jeune place boursière rwandaise. A 39 ans, il sait que l’aventure ne fait que commencer. 

Terangaweb : Bonjour M. Rwabukumba. Pourriez-vous nous décrire brièvement la genèse du Rwanda Stock Exchange. 

 Pierre Célestin Rwabukumba : Le RSE a été officiellement lancé en janvier 2011, au moment de l’introduction en bourse de la Bralirwa (brasserie), la première société nationale à faire appel à l’épargne publique sur le marché des actions. Auparavant, il existait une structure de transactions de gré à gré appelé le Rwanda Over the Counter Exchange qui avait pour sa part été mise en place dès janvier 2008. Les échanges portaient principalement sur des titres de NMG et KCB, deux sociétés étrangères faisant l’objet d’un cross-listing, ainsi que sur quelques émissions obligataires. Une période initiale qui nous aura permis de nous rôder et de monter progressivement en puissance jusqu’à proposer aux investisseurs une structure boursière complète, l’actuel Rwanda Stock Exchange

Terangaweb : Justement, où en est aujourd’hui le RSE ?

Pierre Célestin Rwabukumba : C’est une jeune bourse en pleine ascension qui bénéficie de la dynamique positive actuelle du Rwanda, tout en devant bien entendu relever les défis qui sont propres aux nouvelles institutions. Depuis le 1er janvier 2012, le tout nouveau RSE share index a ainsi enregistré une progression de plus de 60 %. Quant au volume global de transactions l’année dernière, il a quasiment été égal à celui enregistré en 2011, année pourtant faste avec deux introductions en bourse (Bralirwa et BK). Et 2013 devrait confirmer cette tendance. Au niveau des introductions en bourse, plusieurs sociétés tant rwandaises que provenant de la sous-région (Kenya, Ouganda, Tanzanie) ont d’ores et déjà prévu d’ouvrir leur capital prochainement, ce qui accroîtra mécaniquement la profondeur du marché. La cotation des titres sera de plus entièrement automatisée et électronique d’ici juin 2013 et avec l’intégration régionale en cours dans le cadre de la Communauté de l’Afrique de l’Est, nous travaillons à la mise en place d’un système commun de bouclement des opérations qui permettra à tout investisseur d’acquérir des titres dans toute la sous-région avec la même facilité et la même rapidité que sur son propre marché domestique. 

Rwanda-Stock-ExchangeTerangaweb : Vous évoquez les défis auxquels doit faire face une jeune institution telle que le RSE. Quels sont-ils ?

Pierre Célestin Rwabukumba : Les challenges sont sans conteste nombreux et prendront du temps avant d’être pleinement relevés. A court terme, l’activité de marché reste peu étoffée ; le volume quotidien moyen de transactions passées demeure relativement faible (environ 115.000 dollars par jour en 2012) même s’il progresse. De même, peu de valeurs sont encore cotées, ce qui limite pour l’heure les possibilités d’investissement. Le grand public qui dispose encore d’un taux d’épargne faible, reste peu éduqué en matière boursière et les entreprises restent le plus souvent prisonnières de schémas de financement traditionnel (autofinancement et emprunt bancaire). Une situation qui explique pourquoi il nous faut accroître encore nos efforts en matière de communication et de pédagogie. De même, le vivier des compétences locales dans le domaine de la finance de marché reste encore étroit. Pour combler en partie ce déficit, le RSE offre ainsi régulièrement des stages qui permettent à de jeunes diplômés de se familiariser avec la bourse et il existe depuis peu un institut de formation à l’échelon régional (Securities Industry Training Institute ou SITI) basé à Kampala (Ouganda). Dans l’ensemble, il s’agit là de défis qui correspondent à une phase de croissance initiale et le RSE a d’ores et déjà démontré depuis son lancement en 2011 qu’il progressait rapidement. Des défis qui sont d’abord et avant tout des opportunités de croissance pour l’avenir. Plus que jamais, il s’agit de faire de la place de Kigali un centre financier au rayonnement régional. 

Terangaweb : Place à la prospective. Comment envisagez-vous les perspectives du RSE à moyen terme ?

Pierre Célestin Rwabukumba : Nous venons de loin. Beaucoup a déjà été fait et beaucoup reste encore à faire. Les efforts actuels convergent néanmoins vers une direction unique : faire du RSE une place financière respectée à l’échelle de la sous-région, et pourquoi pas au-delà. A moyen terme, le RSE sera devenu une place boursière régionale aux cotations entièrement automatisées et qui comptera alors un éventail fourni de sociétés venant de tous les horizons. Un marché alternatif réservé aux PME aura été mis en place et la hausse du volume d’activité permettra un meilleur développement de l’intermédiation financière et partant un intérêt renforcé du grand public. Un optimisme qui se justifie tant par l’évolution jusqu’à présent favorable du RSE que par les perspectives à long terme du Rwanda. La stabilité, la croissance, une planification judicieuse et un environnement juridique favorable continueront encore de porter leurs fruits au cours des années à venir. Un cocktail gagnant sur lequel le RSE pourra pleinement capitaliser. 

Entretien réalisé pour Terangaweb – l'Afrique des idées par Jacques Leroueil

 

Pour aller plus loin : http://terangaweb.com/bilan-detape-sur-la-place-boursiere-de-kigali/

L’Union du Maghreb Arabe dans l’impasse

L’Union du Maghreb arabe (UMA) voit le jour le 17 février 1989 à Marrakech, à l’initiative du souverain chérifien, feu Hassan II. Le roi et ses hôtes Chadli Bendjedid (Algérie), Zine el-Abidine Ben Ali (Tunisie), Mouammar Kadhafi (Libye) et Maaouiya Ould Taya (Mauritanie) prennent ainsi acte des recommandations du premier sommet maghrébin tenu l’année précédente à Zeralda (Algérie) et donnent enfin une organisation régionale à l’ensemble des nations maghrébines. L’époque est propice au changement et les mutations d’alors à l'échelle mondiale poussent à une nouvelle lecture géopolitique. Face à l'effondrement du bloc communiste et à l'émergence consécutive d'un monde unipolaire dominé par les Etats-Unis ; face à l'Europe dont la construction communautaire progresse, les États maghrébins n'ont d'autre choix que de s’unir. 

Les leaders arabes de l’époque, inspirés par le modèle de la Communauté économique européenne (CEE), ont voulu le nouvel ensemble régional d’abord comme un regroupement économique et non comme une union politique. Un rapprochement économique fondé sur des intérêts communs bien compris, se proposant la libre circulation des biens et des personnes, et susceptible de créer une dynamique inclusive de croissance à l’échelle de la région. Cela sans empiéter sur des souverainetés nationales souvent sourcilleuses et jalouses de leurs prérogatives. Un choix de compromis a minima, contraire aux vœux du « Guide » libyen, qui aurait souhaité un projet plus ambitieux. Mais qui se rangera finalement à cette mouture plus réaliste et pragmatique. La seule qui puisse fonctionner et transcender les dissensions existantes, parfois très vivaces. Notamment celles liées au Sahara occidental et opposant les deux grands de la sous-région, l’Algérie et le Maroc.

Une impasse totale

Aujourd’hui, plus de deux décennies après la création de l’UMA, c’est pourtant la désillusion qui prévaut. Les dissensions du passé n’ont pas disparu, loin s’en faut. Partageant la même langue, la même religion et les mêmes habitudes culturelles, les pays du Maghreb ont pourtant bien des atouts à faire valoir. Mais depuis 1995, les activités de l’organisation sont quasiment à l’arrêt, victimes du différend persistant entre Rabat et Alger au sujet du Polisario. Un blocage qui depuis cette date se traduit notamment par la décision du Maroc d'imposer des visas d'entrée aux Algériens et la fermeture par l'Algérie des frontières terrestres entre les deux pays. Deux pays qui représentent à eux seuls 55 % du PIB et 72 % de la population de l’UMA. Un poids considérable qui explique pourquoi c’est la viabilité même du projet qui est remise en cause. 

Mis au ban des nations et frappé par un embargo international à partir de 1992 (mesure abrogée en 1999), le régime de Kadhafi s’est aussi progressivement distancier de l’UMA, pas assez « solidaire ». Avec la chute du Guide depuis 2011, la position libyenne vis-à-vis de l’organisation devrait cependant assez logiquement être reconsidérée sous un jour nouveau. Quant à la Tunisie et à la Mauritanie, leur poids relatif négligeable (15 % de la population et 10 % du PIB de l’UMA) n’a pu que les condamner à suivre le mouvement et non à l’initier. Un mouvement qui s’est malheureusement arrêté depuis. Une situation ubuesque, à des années-lumière des bonnes intentions initiales. L’Union du Maghreb arabe, c’est d’abord le royaume de la désunion.

Le coût de cette désunion est pourtant lourd, sur tous les plans : énergie, banques, transports, agroalimentaire, éducation, culture ou tourisme. Et les aberrations ne sont jamais loin, notamment dans le cas du Maroc et de l’Algérie. Ainsi, l’Algérie importe ses Renault Logan de Roumanie, alors même que le constructeur automobile français dispose d’une usine d'assemblage à Tanger (Maroc) produisant ledit modèle. D’autres entreprises, prises aussi en otages par cette situation saugrenue, sont pour leur part contraintes de transborder les marchandises via l'Europe pour s'approvisionner entre elles. Il en résulte un allongement des délais de livraison et le renchérissement des coûts de transport. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant d’observer que le commerce entre Etats de l’UMA équivaut à seulement 1,3 % de leurs échanges extérieurs (contre 15 % pour la zone UEMOA en Afrique de l’Ouest et 65 % dans l’Union européenne), le taux régional le plus bas du monde. La direction des études et des prévisions financières de l'Union du Maghreb arabe (UMA) a ainsi calculé que le coût de la non-intégration maghrébine correspond à un manque à gagner annuel de 2,1 milliards de dollars (980 millions hors hydrocarbures). Un état de fait qui faisait dire au quotidien Aujourd’hui le Maroc dans un article daté de 2009 que « …cela s’apparente davantage à une punition collective qu’à des considérations politiques, aujourd’hui dépassées, dans un contexte international de regroupements économiques et politiques puissants ». Une marche à rebours de l’Histoire.

Un devenir incertain

Mais l’intégration ne se décrète pas, elle se construit dans la durée. Pas à pas, dans un climat de confiance et de responsabilisation de tous les pays membres. C’est bien là le problème. Car aussi longtemps que les locomotives que sont l’Algérie et le Maroc demeureront à l’arrêt, le train maghrébin restera à quai. Complémentaires sur le plan économique, le Maroc pourrait bénéficier des ressources algériennes en gaz et en pétrole tandis que l’Algérie importerait les produits agroalimentaires (céréales, agrumes, huile d’olive) dont elle a besoin directement du Maroc, et non plus d’Europe comme aujourd’hui. Sans parler de l’effet d’entraînement induit pour l’ensemble du Maghreb. Toujours selon la direction des études et des prévisions financières de l'UMA, les pays membres gagneraient alors 2 points supplémentaires de croissance par an, si l’intégration devenait effective.

Une intégration future qui ne peut cependant qu’être évoquée au conditionnel dans les présentes circonstances. Mais les développements récents au Maghreb (printemps arabe, succession à venir de Bouteflika) pourraient à terme modifier la donne et infléchir le cours des événements. Reste à savoir dans quel sens. En attendant, les populations continuent de payer l’incapacité de leurs élites à concevoir un projet commun. Dans un monde en mutation où les nations s’allient de plus en plus pour créer de grands ensembles régionaux (UE, ALENA, ASEAN, MERCOSUR, UEMOA) le Maghreb reste aux abonnés absents. Et l’UMA, loin d’être un seul bloc aux forces convergentes, continue de donner le triste spectacle d’une organisation statique et impuissante où ses 5 pays membres font cavaliers seuls.

Jacques Leroueil 

 

La trajectoire de croissance de l’Afrique depuis les indépendances

La couverture médiatique consacrée ces dernières années à l’Afrique marque sans conteste un changement de paradigme à l’égard du continent : Africa is back, Le temps de l’Afrique, Africa rising, l’Afrique n’est pas celle que vous croyez, l’Afrique rêvée… Autant de titres qui dénotent un optimisme retrouvé. A l’égard de l’Afrique, c’est pourtant la compassion et la condescendance qui ont longtemps prévalu. Des experts s’interrogeaient à voix haute sur la possible existence d’une fatalité africaine en matière de sous-développement et étayaient leur démonstration en évoquant de possibles facteurs explicatifs : climat, mœurs et culture, passif colonial, diktat des organisations internationales, institutions nationales défaillantes et instabilité chronique…Comment alors expliquer ce mouvement de balancier, cette cyclothymie des opinions ? Principalement par la conjoncture irrégulière, faite de booms et de crises, qu’a connu le continent au cours des dernières décennies et qui aura souvent alimenté tant le pessimisme le plus excessif que l’euphorie la plus naïve. 

Il est aisé de l’oublier aujourd’hui, mais les premières années des indépendances ont été une période faste. Portées par de bonnes récoltes et les cours favorables de leurs principales exportations, les économies africaines connaissent une croissance forte au cours des décennies 1950-1960, et ce jusqu’au premier choc pétrolier. Pour l’ensemble du continent, la progression économique atteint ainsi 4,6 % en moyenne annuelle entre 1960 et 1973. Les principaux indicateurs sociaux sont encourageants (hausse de l’espérance de vie, du taux de scolarisation) et tous les espoirs semblent permis. Mais la structure économique des pays africains porte déjà les germes des difficultés à venir : économie de rente entièrement tournée vers l’exportation et portant sur des produits primaires à faible valeur ajoutée, corruption et clientélisme, faiblesse des infrastructures, main d’œuvre souvent peu qualifiée, surévaluation des taux de change lorsque la monnaie était liée à la devise de l’ancienne métropole (franc CFA), exiguité du marché intérieur solvable, faiblesse de l’intégration entre pays…

Le choc pétrolier de 1973 bouleverse la donne. Les exportateurs d’hydrocarbures (Lybie, Algérie, Nigeria, Gabon) se transforment en émirats africains et dépensent sans compter dans des projets somptuaires, le plus souvent à l’utilité contestée et sans lendemains. Quant aux autres, dépourvus d’or noir, ils empruntent à tour de bras pour tenir leur rang et conserver leur rythme de croisière antérieur, à l’image de leurs confrères latino-américains. La fin de l’histoire est invariablement la même : pénible. 

La chute brutale et durable des cours des matières premières exportées ainsi que l’explosion des taux d’intérêt du service de la dette au début des années 80 ont pour effet de faire plonger le continent. Appelées en renfort, les institutions de Bretton Woods (FMI et Banque mondiale) imposent un régime drastique et sans concessions. C’est l’ère des ajustements structurels, de la décroissance et de la déliquescence des Etats, qui durera jusqu'à la fin des années 90 et qui pèsera si lourdement sur les populations. En Afrique subsaharienne, le ratio des individus vivant sous le seuil de pauvreté passe ainsi de 51.5% en 1981 à 58 % en 1990 (47.5% en 2008), soit une augmentation absolue de près de 100 millions de personnes en moins d’une décennie (de 198 millions à 295 millions). Des peuples par ailleurs soumis aussi parfois, au gré des aléas de l’Histoire, à d’autres drames : guerre, famine… C’est de cette conjonction temporelle malheureuse que s’est nourrie l’afro-pessimisme des années 80 et 90.

 

Les premières années du nouveau millénaire marquent cependant un tournant. Apres vingt ans de sacrifices, la situation économique s’améliore enfin sensiblement. La dette a été jugulée, les finances publiques ont été assainies et l’infation est maîtrisée. Les faiblesses d’hier se transforment en forces : la degringolade du cours des matieres premieres qui avait causé tant de torts à des économies vulnérables peu préparées aux retournements de conjoncture est stoppée, et une reprise significative est amorcée. Autant de facteurs favorables qui ont permis au continent de renouer avec la croissance (4,3% en moyenne annuelle sur la période 2001-2010). Enfin, au-delà des fluctuations de court terme, une structure favorable lourde se dessine progressivement : celle d’une population jeune (40 % de la population d’Afrique subsaharienne a moins de 15 ans), en croissance rapide (2,6 % de croissance démographique continentale annuelle sur la période 1982-2009), de mieux en mieux éduquée (taux d’alphabétisation global passé de 52 % à 63 % entre 1990 et 2008), de plus en plus exigeante vis-à-vis de ses dirigeants, qui demain entrera sur le marché du travail et consommera. Un « dividende démographique » tel que l’a connu l’Asie de l’Est à la veille de son décollage et qui constitue une fenêtre de tir historique. En somme, la possibilité d’un nouveau départ pour l’Afrique. Même si le chemin à accomplir s’annonce long et sinueux. Avec un septième de la population du globe, le continent ne représente encore que 3 % de son PIB et 2.3 % du commerce mondial. Une image de « parent pauvre » qui mettra du temps à changer. 

Comparaison de la trajectoire de croissance de l'Afrique avec celle de l'Amérique latine et l'Asie

Asie, Amérique latine, Afrique : trois parcours économiques distincts dans trois contextes différents, et qui démontrent la complexité de la gestion économique à l’échelle de nations et de vastes ensembles géopolitiques. Il y a bien entendu des différences évidentes entre eux : structure socio-économique, histoire respective, niveau de développement…Pourtant, tout en gardant à l’esprit ces éléments de différenciation, on ne pourra que constater des points de convergence : à l’image de la marée, montante ou descendante, la conjoncture impacte simultanément et indifférement tous les acteurs mondiaux. Que celle-ci soit favorable ou défavorable. Une constatation qui est particulièrement manifeste dans les cas de l’Amérique latine et de l’Afrique (progression jusqu’aux années 70, suivie de deux décennies de crise, avant un retour à la croissance depuis le début des années 2000). De même, des choix hasardeux analogues (endettement élevé, forte dépendance à quelques ressources volatiles) aboutissent à des résulats identiques en cas de retournement : crises à répétitions, vulnérabilité aux pressions financières internationales, paupérisation , mécontentement populaire. Une remarque qui est aussi vraie en sens inverse. Des décisions judicieuses en matière de politique économique épargneront bien des difficultés prévisibles en période délicate et permettront de pleinement capitaliser sur les opportunités offertes par une conjoncture plus favorable : orthodoxie budgétaire, investissement dans l’éducation, la santé et les infrastructures, cadre juridique favorable à l’initiative individuelle tout en pilotant intelligement du haut les différentes parties prenantes…

De ce point de vue, l’exemple asiatique est éloquent puisqu’il est le seul des trois à être globalement parvenu à lisser les variations erratiques de la conjoncture à son profit. Non que les ressacs de la vague économique n’aient pas été ressentis sur les bords du Pacifique. Mais à la différence de l’Amérique latine et de l’Afrique, les pays d’Asie de l’Est ont toujours veillé à assurer un filet de sécurité à leurs populations en période de vache maigre. Un filet de sécurité qui passait souvent par des politiques protectionnistes et par des plans de relance généreux lorsque cela s’avérait nécessaire. Un pilotage économique à mille lieux de celui qui était alors proposé par les bailleurs internationaux aux patients africains et latino-américains. Et qui est aujourd’hui progressivement remis en cause un peu partout.

Au final, on retiendra que l’économie, loin d’être une science exacte, est d’abord un art subtil, fait de bon sens et de maîtrise des contraintes. De la réponse apportée à ces dernières découle les trajectoires respectives de l’Asie, l’Amérique latine et l’Afrique. Des trajectoires toujours susceptibles d’être infléchies. Aucune fatalité n’existe. Et les acquis ne sont jamais définitifs.

 

Jacques Leroueil 

 

Crédit photo : http://www.economist.com/node/21541015

La CEMAC : l’anti-modèle de zone d’intégration africaine

Siège de la CEMAC à Bangui (Centrafrique)

Portée officiellement sur les fonds baptismaux en mars 1994, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (composée du Cameroun, de la Centrafrique, du Congo-Brazzaville, du Gabon, de la Guinée-Equatoriale et du Tchad) n’est cependant entrée en vigueur qu’en juin 1999. 5 longues années pour arriver à trouver un consensus politique a minima et mouvoir le projet d’intégration régionale voulu par les pays membres. Un démarrage laborieux qui semble avoir durablement déteint sur le fonctionnement de la CEMAC. Entre lenteurs et désaccords, querelles de clochers et projets communs mis au placard, scandales et climat de méfiance, la CEMAC doit près de 20 ans après sa création relever nombre de défis pour enfin s'imposer comme un acteur régional crédible en Afrique centrale. 

Un projet d'intégration mal en point

Après plus de 2 ans d’atermoiements, la 11e session ordinaire de la Conférence des Chefs d’Etat de la CEMAC à Brazzaville, tenue le 25 juillet 2012, était très attendue, tant les sujets de contrariété et les motifs de dissension abondent. Certes, il y a eu incontestablement quelques avancées dans la voie de l’intégration. Les institutions communautaires ont été, ou mises en place (Cour de Justice, Secrétariat exécutif, Commission interparlementaire) ou consolidées (Banque des Etats de l’Afrique centrale et Banque de développement des Etats de l’Afrique centrale). Une zone de libre-échange ainsi qu’un tarif extérieur commun ont été institués, et des règles communes ont été adoptées en matière d’investissement et de concurrence. Mais au-delà des déclarations circonstanciées des uns et des autres, restent les actes. Et ceux-ci donnent à voir une réalité moins attrayante. 

Ainsi, en dépit du cadre réglementaire mis en place, les dispositions communautaires ne sont le plus souvent que partiellement appliquées par les états membres. Derrière une façade lisse de discours fédérateurs, chaque pays défend farouchement ses prérogatives nationales et considère avec suspicion toute réglementation commune qui pourrait empiéter sur sa souveraineté. Cas emblématique entre tous, la question de la libre-circulation des biens et des personnes : bien que théoriquement garantie au sein de la zone CEMAC pour les ressortissants des pays membres, elle n'a jamais été mise en œuvre. Un blocage dû tant à un manque de volonté politique qu'à la crainte nourrie par les nations les plus favorisées (Guinée-Equatoriale et Gabon notamment) d'être "submergées" par un flot incontrôlé de migrants non désirés. Du reste, le passeport CEMAC commun à tous, ambition vieille de plus d'une décennie, n'est toujours pas opérationnel. Une illustration éclatante des limites du projet d'intégration de la CEMAC en l'état actuel des choses. 

Tableau comparatif entre organisations régionales africaines

Quant aux principaux projets communautaires, ils sont eux aussi en panne. Annoncé depuis plusieurs années, le rapprochement entre la bourse camerounaise du Douala Stock Exchange (DSX) et la Bourse des valeurs mobilières d’Afrique centrale (BVMAC, située à Libreville) est enlisé dans d'interminables contretemps. La fusion, si elle devenait effective, donnerait naissance à une Bourse régionale unique dont le siège serait à Libreville (Gabon). Une décision politique qui aura fait l'objet d'intenses tractations, et qui passe très mal auprès des intervenants financiers. Ces derniers pointant du doigt (à juste titre) la primauté du DSX (volume de transactions, taille du marché, vivier plus important de personnel qualifié) sur son homologue gabonais. Toutes les grandes institutions financières internationales (Banque africaine de développement, Fonds monétaire international et Banque mondiale) ont été sollicitées pour proposer un plan de rapprochement accepté par les deux parties. Mais pour l'heure, pas d'avancée significative. En somme, la partie est loin d'être gagnée. 

Air Cemac, le futur transporteur aérien régional, attendu là-aussi depuis longtemps, devait pour sa part démarrer ses activités avant l'été 2010. Mais la compagnie en devenir est toujours clouée au sol. La faute principalement à une absence d'accord entre toutes les parties prenantes. Tant de la part des Etats membres de la CEMAC que des partenaires privés (l'opérateur South African Airways qui devait initialement s'engager comme partenaire stratégique de la compagnie communautaire a opté pour une simple assistance technique, avant de finalement jeté l'éponge au profit d'Air France). Aux dernières nouvelles cependant, le démarrage des activités serait proche. Après tant de faux départs, un espoir raisonnable semble permis. 

Autre cheval de bataille de l'intégration : le plan de développement régional qui passe par des programmes économiques communautaires. Sur ce point, on ne pourra que constater également le retard de l’Afrique centrale. Notamment lorsque la CEMAC est comparée à son homologue ouest-africaine, l'UEMOA. Ainsi, sur la période 2006-2010, l'UEMOA a financé pour près de 6 milliards de $ de projets d'intégration régionale, alors que la Cemac n’a adopté son premier programme économique régional qu’en 2010, et en est toujours à lever des fonds pour financer ce plan qui vise à faire des pays de la zone des économies émergentes à l’horizon 2025. Il est parfois des comparaisons qui s'avèrent cruelles. 

Des affaires qui font tâche

En plus de son immobilisme, la CEMAC se distingue tristement par un certain nombre de scandales. Responsable de la politique monétaire de la zone CEMAC, la Banque des États de l'Afrique Centrale (BEAC) a ainsi été éclaboussée par un retentissant scandale de détournement de fonds, dévoilé pour la première fois par l'hebdomadaire Jeune Afrique en septembre 2009. Un vol à grande échelle portant sur plus de 31 millions d'euros et qui aura impliqué de près ou de loin la plupart des hauts dirigeants de l'institution. Depuis, le ménage a été fait, de nombreuses têtes sont tombées (notamment celle de l'ancien président de la BEAC, Philibert Andzembé) et les procédures de contrôle ont été renforcées. Mais le grand procès rêvé par certains n'aura probablement jamais lieu. Sans parler de l'argent public volatilisé, définitivement perdu. Une regrettable histoire qui vient jeter encore un peu plus le doute sur la BEAC, déjà fréquemment décriée pour les récurrents problèmes de pénurie de monnaie dans la zone CEMAC.

Dernière affaire en date, "l'affaire Ntsimi", du nom du président camerounais de la Commission de la CEMAC. Déclaré persona non grata par les autorités centrafricaines qui refusaient depuis mars 2012 de le voir à Bangui, pourtant siège de la CEMAC, Antoine Ntsimi a finalement été débarqué. En vertu du principe de la rotation alphabétique qui permet à chaque pays membre de la CEMAC de pouvoir placer à tour de rôle ses ressortissants à la tête des principales institutions, la présidence de la Commission devait échoir à un ressortissant centrafricain à la fin du mandat de Ntsimi. C'est à dire cette année. Mais faisant fi de son précédent engagement de ne pas se représenter, Antoine Ntsimi a fait campagne pour pouvoir obtenir un second mandat. C'était trop en demander pour nombre de Chefs d'Etats, à commencer par le centrafricain François Bozizé. Et c'est finalement la candidature de compromis du congolais Pierre Moussa qui a été choisie. Une arrivée à la tête de la CEMAC qui se fait dans une atmosphère délétère. 

Pierre Moussa, le nouveau président de la Commission de la  CEMAC

La nouvelle équipe dirigeante aura assurément fort à faire. Près de deux décennies après son instauration, la CEMAC connaît une crise profonde et se cherche toujours. Non pas que le modèle d'intégration régionale soit devenu inadéquat et anachronique. Bien au contraire, dans un contexte mondialisé et concurrentiel, cette logique d'intégration est plus que jamais indispensable. Mais aussi longtemps que la CEMAC subira un mode de fonctionnement qui la dessert plus qu'il ne la sert, les meilleures intentions seront vaines. C'est la méthode qui est à revoir de fond en comble.

Une méthode où les intérêts individuels doivent s'effacer devant le bien commun, et les considérations managériales prévaloir sur les agendas politiques des uns et des autres. C'est l'efficacité d'ensemble qui est recherchée et non l'obtention d'avantages personnels. Un sacrifice consenti qui ne va cependant pas de soi. Le cas de la CEMAC est là pour nous le rappeler. En Afrique centrale, derrière les communiquées officiels lénifiants et les effets d'annonce, c'est encore le règne du chacun pour soi. Les vieux crocodiles (ou leur progéniture) qui occupaient les premières places dans le marigot politique au moment de la création de la CEMAC sont toujours là (Biya, Obiang Nguema Mbasogo, Sassou Nguesso, Deby Itno, Bongo fils). Des chefs qui s'observent et se jaugent, défendant jalousement leur pré carré. Et pour qui le maintien du statut quo sera toujours préférable à tout changement impromptu.  

Les potentialités de la région sont pourtant évidentes : abondance des ressources naturelles, cours des matières premières structurellement bien orientés, vaste territoire, pression démographique faible…. Sur la simple comparaison du PIB par habitant, les ressortissants de la CEMAC sont ainsi plus riches (environ 1500 $) que ceux de la zone UEMOA (environ 800 $) ou de la Communauté d'Afrique de l'Est (500 $). Mais les chiffres ne sont pas tout. On l'aura bien compris, la volonté de coopérer et de faire résolument avancer les chantiers communautaires importe plus que toute autre considération. Aussi longtemps que les dirigeants actuels de la CEMAC douteront du bien-fondé de cette démarche "solidaire", il y a tout lieu de craindre que la CEMAC reste à la traîne. Puisse l'avenir infirmer cette prédiction.

Jacques Leroueil 

Le bilan de l’UEMOA

 

Pays membres de l'UEMOA.
 
Le 10 janvier 1994 à Dakar, les Chefs d’Etat et de Gouvernement des pays de l’Afrique de l’Ouest ayant en commun l’usage du franc CFA (Bénin, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Mali, Niger, Sénégal et Togo, auxquels viendra s’ajouter la Guinée-Bissau à partir de 1997) signaient un traité de portée historique : l’instauration de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), prolongement de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA). Le lendemain, le franc CFA était dévalué, prenant totalement de court des consommateurs qui virent les prix passer du simple au double du jour au lendemain. Un choc terrible, politiquement mal géré (bien qu’économiquement nécessaire) et dont la mémoire populaire a gardé des traces vivaces. Entachée de ce « pêché originel », l’UEMOA n’aurait pu commencer sous de plus mauvais auspices. Sur ce point, nul doute que la concomitance des deux événements aura joué en défaveur de la jeune institution ouest-africaine. Le caractère malencontreux du timing initial ne saurait cependant faire oublier la pertinence évidente de la création de l’UEMOA. Bien plus encore que le bien-fondé du projet, son caractère de nécessité. 
 
Une union indispensable
 
Ce besoin d’union économique et monétaire à l’échelle ouest-africaine repose sur un constat simple : jusqu’en 1994, il n’existe qu’une union monétaire (UMOA) regroupant les pays de la zone ayant pour devise le franc CFA, dont la gestion est pilotée par la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Mais la dimension uniquement monétaire de l’union limite de facto les ambitions et le champ de compétence de l’UMOA.  Surtout, elle néglige l’importance cruciale d’une intégration économique élargie et effective au sein de la zone. Un préalable indispensable à une dynamique durable de croissance et à une convergence économique structurelle des pays membres de l’Union à long terme. A la différence par exemple de l’Union européenne qui a opté pour une approche gradualiste visant dans un premier temps à assurer une intégration économique avancée avant de mettre en place une union monétaire (avec l’euro), l’instauration d’une union monétaire ouest-africaine a d’abord acté un fait historique (l’existence d’une monnaie commune, le franc CFA pour les anciennes colonies françaises) avant de consolider ce socle commun par une approche globale d’intégration économique : l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).   Le traité instituant l’UEMOA en 1994 complète ainsi celui de l’UMOA (qui date de 1962) et fait de la BCEAO et de la BOAD (Banque ouest-africaine de développement) des institutions spécialisées autonomes.
 
Avec près de deux décennies de recul et une approche nuancée des évolutions économiques  qui ont depuis pris place, l’heure du bilan est désormais venue. Confronter de façon objective et balancée les réalisations de l’UEMOA à l’aune des intentions initiales affichées : un exercice que se propose ce présent article. Tant pour mesurer le chemin accompli que pour percevoir les insuffisances et blocages rencontrés.
 
Un bilan en demi-teinte
 
Evoquant son mandat de près de 8 ans à la tête de la Commission de l’UEMOA au cours d’une conférence de presse tenue à Bamako en juin 2011, Soumaïla Cissé (remplacé depuis par le sénégalais Cheikh Adjibou Soumaré. Voir ici son interview-bilan) remarquait en guise de préambule que « l’UEMOA revenait de loin », faisant directement allusion au contexte économique tendu consécutif à la dévaluation du franc CFA au moment de la création de l’union en 1994. Il fallait trouver dans cette situation délicate les mécanismes les plus appropriés (système de compensations financières notamment pour les pays touchés par cette dévaluation)  pour faire face à la nouvelle donne. Passé ce premier cap difficile, restait à mettre en place les différents nouveaux organes de l’UEMOA : la Cour de Justice, la Cour des Comptes, le Comite interparlementaire (amené à devenir le parlement de l’Union), la Chambre consulaire régionale (lieu privilégié de dialogue entre l’UEMOA et les operateurs économiques privés). Enfin, jeter les bases d’une intégration économique effective. Dix huit ans plus tard, l’UEMOA peut à bon droit se targuer d’un certain nombre de réalisations.  Même si il reste encore nombre de chantiers en suspens.


 
Siége de l’UEMOA à Ouagadougou (Burkina-Faso)
 
Les principaux organes (Commission, Cour de justice, Cour des Comptes, Comité interparlementaire, Chambre consulaire) et institutions autonomes (BCEAO et BOAD) de l’UEMOA fonctionnent de façon satisfaisante et la plupart des observateurs s’accorde à reconnaitre la relative efficacité des politiques et mesures mises en œuvre.  L’UEMOA dispose en outre d’un budget de fonctionnement convenable, gage d’une certaine marge de manœuvre.  Ses ressources pour 2011 s’élevaient ainsi à 140 milliards de francs CFA (environ 280 millions de $), moyens budgétaires équivalents à ceux de l’Union africaine (UA) et à comparer avec les 67 milliards de francs CFA (environ 130 millions de $) de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). L’UEMOA a cependant les défauts de sa jeunesse : son potentiel d’actions n’est pas encore pleinement exploité et sa communication institutionnelle est perfectible. La Cour de Justice traite ainsi peu d’affaires (malgré les avantages évidents d’avoir un juge en dernier ressort capable d’arbitrer les conflits à l’échelle de toute la zone UEMOA) et les travaux de la Cour des Comptes tout autant que du Comité interparlementaire restent relativement confidentiels.
 
La coordination des politiques sectorielles nationales a fortement progressé et est devenue une réalité dans nombre de projets à vocation régionale, qui se présentent sous la forme de programmes d’investissements portant sur les infrastructures, les télécoms, l’exploitation énergétique…Ainsi, sur la période 2006-2010, leprogramme économique de l’UEMOA a financé 63 projets d’intégration régionale pour un montant total de près de 3.000 milliards de francs CFA (environ 6 milliards de $). Et le prochain plan sur 2011-2015 promet d’être en hausse sensible, tant en raison de la reprise économique que du grand retour de la Côte d'Ivoire sur la scène économiques ouest-africaine après plus de dix ans de blocage interne. Nul ne contestera cependant que les besoins en la matière sont immenses et que les efforts communautaire de l’UEMOA, combinés aux programmes individuels de chaque pays, ne comblent pour l’heure que très partiellement les attentes des populations.
 
Entré en vigueur le 1er janvier 2000, le tarif extérieur commun (TEC) a pour sa part permis une meilleure protection de la production communautaire et un accroissement incontestable des échanges commerciaux au sein de la zone UEMOA, même si la part du commerce intra-communautaire reste faible (environ 15 %). De ce point de vue, il y a bel et bien eu un renforcement de la compétitivité des pays membres à l’intérieur de l’UEMOA, ces derniers étant partiellement protégés de la concurrence étrangère grâce au tarif extérieur commun. En revanche, sur les marchés internationaux, on ne peut encore parler d’une progression significative de la compétitivité ; les données empiriques ne validant pas en l’état actuel des choses une amélioration significative de celle-ci. Le TEC constitue en tous les cas les prémices inédites d’une politique commerciale extérieure commune qui permet à l’UEMOA de disposer d’une compétence quasi-exclusive dans la conclusion d’accords internationaux et de défendre ainsi au mieux les intérêts de l’ensemble de la zone.
 
Enfin, axe majeur de l’ambition de l’UMEOA, le marché commun basé sur la libre circulation des personnes, biens et capitaux est quant à lui un succès partiel. Certes, l’UEMOA a pris l’ensemble des dispositions permettant aux ressortissants d’un Etat membre de bénéficier sur le territoire de l’Union de la liberté de circulation, de résidence et de droit d’établissement. Le principe est globalement appliqué et la circulation est de facto plus fluide qu’avant la création de l’UEMOA. Mais dans la pratique, tracasseries administratives et barrières en tous genres sont encore fréquentes aux frontières. Tant pour les personnes que pour les marchandises. La situation est comparativement bien meilleure pour les flux de capitaux. La mise en place de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) à partir de 1996, a de plus permis de disposer d’un marche financier structuré (actions et obligations) au sein de la zone. 
 
Une union qui reste à affermir
 
Près de 20 ans après sa création, l’UEMOA a incontestablement fait du chemin. La liberté de circulation des personnes, des biens et des capitaux, en dépit de quelques contrariétés, est dans l’ensemble effective. Les institutions communautaires fonctionnent convenablement. Les cadres juridiques, fiscaux, commerciaux et douaniers ont été harmonisés. Et la coopération communautaire, sur bien des aspects essentiels (commerce, programmes d’investissements sectoriels), est une réalité. Sans parler de ce qui semble depuis fort longtemps une évidence dans la zone UEMOA, mais qui reste pour beaucoup encore un rêve inaccessible sous d’autres latitudes : l’usage d’une monnaie commune.  Comparée à d’autres expériences sous-régionales africaines (CEDEAO, UMA, CEMAC, SADC), l’UEMOA  tire assurément son épingle du jeu. Dans le cas en l’espèce de l’Afrique de l’Ouest, et malgré sa relative jeunesse, l’UEMOA a ainsi mis en œuvre avec plus ou moins de succès sur le plan économique ce que la CEDEAO se propose de réaliser depuis près de 40 ans (entre autres missions). Un parallèle cruel pour la grande organisation intergouvernementale basée à Abuja (Nigeria). Aussi, de l’avis de la plupart des observateurs, l’UEMOA constitue l’une des intégrations régionales les plus avancées et prometteuses du continent (le cas de la communauté d’Afrique de l’Est est aussi instructif).
Tableau comparatif des organisations regionales africaines
Tableau comparatif des organisations régionales africaines
 
Reste in fine la question essentielle : jusqu'à quel point la mise en place de l’UEMOA a-t-elle permis d’enclencher un cercle vertueux de croissance et d’intégration, objectif ultime de l’Union ? Sur la période allant de 1980 à 1994, les membres de l’UMOA (remplacée depuis par l’UEMOA) ont enregistré une croissance économique annuelle de 2.4 %. Les pays adhérents à l’UEMOA ont pour leur part vu celle-ci être portée à 4.3 % en moyenne annuelle sur la période 1994-2008 (lire aussi à ce sujet un précédent article sur la question). Un quasi-doublement, mais qui doit cependant être restitué dans un contexte plus large. Cette croissance tendanciellement supérieure peut aussi être constatée sur le reste du continent, en dehors de la zone UEMOA, et s’explique principalement par une modification des termes de l’échange en faveur de l’Afrique (hausse prolongée du cours des matières premières, principales ressources des pays africains, à partir du début des années 2000). En revanche, une plus grande stabilité macro-économique est vérifiée dans la durée au sein de l’Union. Des résultats qui laissent à penser que si l’Union économique et monétaire ouest-africaine n’accélère intrinsèquement pas sensiblement la croissance, elle constitue à tout le moins un filet stabilisateur qui lisse partiellement les aléas de la conjoncture.
 
En revanche, il existe toujours de profondes disparités économiques structurelles entre pays pour parler d’une réelle convergence au sein de la zone. Certains pays tels que la Côte d'Ivoire ou le Sénégal sont ainsi sensiblement plus favorisées que d’autres sans accès à la mer, à l’image du Burkina Faso ou du Niger. Une asymétrie qui perdurera probablement pendant encore longtemps.
 
Les vents conjoncturels actuels semblent pourtant s’annoncer favorables à l’UMEOA. Après le creux de la récession de 2008-2009, la croissance a repris de plus belle. Il est vrai que celle-ci est toujours portée par les mêmes bons fondamentaux (cours des matières premières bien orientés, accroissement de la consommation et des investissements, environnement macro-économique stable) que ceux précédant la crise. Une situation favorable qui pousse la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) à  tabler sur une croissance d’au moins 5.3 % cette année dans l’ensemble de la zone. Encore plus optimiste, une étude de la banque Ecobank va même jusqu'à pronostiquer une croissance moyenne annuelle de 7.8 % au cours des trois prochaines années pour la zone UMEOA.
 
Une quasi-euphorie qui malgré les incertitudes actuelles pesant sur le Mali et la Guinée-Bissau, s’expliquent avant tout par un facteur décisif : le retour au premier plan de la Côte d'Ivoire sur la scène ouest-africaine. Après plus d’une décennie de crise interne, la relance de la locomotive ivoirienne (plus de 30 % du PIB de la zone) promet d’entrainer dans son sillage l’ensemble du train de l’UEMOA. Une reprise forte et durable de l’éléphant ivoirien qui doit encore être confirmée, mais dont la réalisation permettrait de consolider encore un peu plus les réalisations déjà accomplies par l’UEMOA. 
 
                                                                                                                                                         Jacques Leroueil

Joyce Banda : une femme déterminée à la tête du Malawi

Joyce Banda, le jour de sa prestation de serment

 
Le 5 avril 2012, le président malawite Bingu Wa Mutharika meurt d’une crise cardiaque. Une vacance momentanée du pouvoir, face à laquelle la constitution du pays est limpide : lorsque le chef d’Etat en exercice n’est plus en mesure de gouverner, la fonction est de facto dévolue à son vice-président. Une position occupée par Joyce Banda. Or, alors que le décès de Mutharika est confirmé et que les règles de sa succession sont théoriquement claires, la situation est des plus confuses. La garde rapprochée de feu Matharika veut passer en force et empêcher Banda d’accéder à la magistrature suprême. Elle qui n’a jamais fait partie du premier cercle et qui a commis le crime de lèse-majesté de s’opposer frontalement à Mutharika lorsque ce dernier songea à la court-circuiter pour mettre sur orbite son jeune frère Peter Mutharika comme successeur putatif.
 
Devant la gravité de la situation et l'éventualité d'une dévolution anticonstitutionnelle du pouvoir, Joyce Banda contacte le chef d’état-major des forces armées et lui demande s'il soutiendra envers et contre tout sa présidente. Ce dernier confirme. La partie est gagnée et le coup de force en préparation s’effondre. Joyce Banda prête officiellement serment le 7 avril 2012. La légalité a été préservée et le courage de cette femme déterminée, confirmé. Une fois de plus.  Elle devient la seconde femme du continent (après Ellen-Johnson-Sirleaf au Liberia) à devenir président de la République. Tout un symbole. Mais d’abord et avant tout le symbole d’une longue vie émaillée de combats.  Pour la cause des femmes en particulier, mais au-delà, pour la dignité humaine dans son acception la plus large.
 
S’imposer dans la vie
 
Née en 1950 dans ce qui était alors la colonie britannique du Nyassaland (actuel Malawi), Joyce Hilda Ntila est l’aînée d’une famille de cinq enfants. L’époque est à la décolonisation et aux premières indépendances. Mais la jeune fille, studieuse, poursuit imperturbable son parcours d’élève appliquée. Elle achève sa scolarité et se trouve un premier emploi de secrétaire. Puis le mariage survient. Une union arrangée et sans amour. Un époux abusif qui la néglige et la maltraite. Interrogée par la chaîne BBC, elle se remémorera bien plus tard ce douloureux apprentissage initial de sa condition de femme : « La plupart des femmes africaines ont été élevées pour devenir des épouses dociles, supportant vexations et humiliations sans mot dire ». Au milieu des années 70, celle qui est alors connue sous le nom de Madame Kachale décide de reprendre sa liberté et sa destinée en main. Vivant alors à Nairobi, la jeune femme voit poindre dans la capitale kenyane les prémices des revendications liées au mouvement féministe. Un moment décisif.  Avec ses trois enfants,  elle décide de quitter son mari et de voler de ses propres ailes. Le divorce sera finalement prononcé 6 ans plus tard. Une nouvelle vie commence.  
 
Fondatrice de l’association nationale des femmes d’affaires du Malawi (fin des années 80)
 
La mère de famille, qui a commencé sa carrière comme simple employée avant de se consacrer à l’éducation de ses enfants, se lance alors dans les affaires. Textile, vêtements, boulangerie… Elle bâtit progressivement un business florissant qui lui permet d’accéder à l’indépendance tant recherchée.
 
De l’ombre à la lumière
 
Une fois le succès financier au rendez-vous, l’entrepreneuse décide de se consacrer à la cause qui lui tient le plus à cœur : la responsabilisation des femmes à prendre leur destin en main. Pour rompre de manière irréversible le cercle vicieux de la dépendance et de la pauvreté.  Elle fonde à la fin des années 80, l’association nationale des femmes d’affaires du Malawi (National Association of Business Women) qui procure aux femmes de petits prêts pour leur permettre de démarrer une activité économique, et gagner ainsi leur propre autonomie. L’étincelle qui permettra de prendre un nouveau départ. Les résultats ne tardent pas et la popularité de Joyce, devenue entretemps Madame Banda après son remariage avec un célèbre magistrat,  décolle. Elle élargira plus tard encore son champ d’action en créant la fondation Joyce Banda en faveur des enfants et des orphelins.
 
Elle est désormais une figure nationale de la société civile et c’est tout naturellement qu’elle obtient un siège de parlementaire à l’Assemblée nationale en 1999, sous les couleurs  du front démocratique uni (United Democratic Front) de l’ancien président Bakili Muluzi. Sa carrière politique est lancée et ne va dès lors plus s’arrêter. Ministre de la Parité et des services communautaires sous Muluzi, puis des Affaires  étrangères sous Bingu wa Mutharika, ce alors même qu’elle n’appartient pas à la famille politique du nouveau président malawite. Une reconnaissance évidente de la compétence de Joyce Banda, jugée intègre et efficace par l’ensemble des observateurs. Mais aussi une nomination qui fait couler beaucoup d’encre dans le cercle des fidèles du président Mutharika. Elle demeure un électron libre, détachée de tout dogme partisan. Déjouant tous les pronostics, elle parvient à se faire élire vice-présidente au moment de la réélection de Mutharika en 2009.
 
Joyce Banda et Bingu wa Mutharika
 
Mais les nuages s’amoncèlent déjà à l’horizon. En porte-à faux avec le président qui pratique une politique d’autarcie et de défiance vis-à-vis de l’étranger, et s’opposant aux dérives autoritaires et népotistes de celui-ci, Joyce Banda est progressivement mise sur la touche. Expulsée du parti présidentiel (le Democratic Progressive Party) qu’elle venait d’intégrer, elle parvient en dépit des attaques de Mutharika à conserver in extremis sa position de vice-présidente sur décision de la Cour suprême.  Une guerre larvée commence, où le parti au pouvoir fait tout pour la briser. Il y réussit presque. Survient alors la mort inopinée de Mutharika et la tentative de récupération forcée du pouvoir par le clan présidentiel. Joyce Banda devient la seconde femme du continent africain à devenir chef d’Etat. Un itinéraire exceptionnel qui fait d’elle une figure emblématique de la montée en puissance progressive des femmes africaines jusqu’au sommet, au côté de Ellen Johnson-Sirleaf, Nkosazana Dlamini-Zuma, Fatou Bensouda
 
Au-delà du symbole, la permanence des challenges
 
Il ne saurait cependant  y avoir d’état de grâce. Joyce Banda est une figure qui polarise, suscitant autant de critiques que d’éloges et qui a accédé à la présidence par un concours de circonstances extraordinaires. Sa légitimité au sommet de l’Etat reste à affermir. Et le temps presse. Elle poursuit le mandat de son prédécesseur qui court jusqu’en 2014. Deux courtes années pour faire ses preuves et corriger la trajectoire tangente prise par le Malawi au cours des dernières années. La politique d’autosuffisance alimentaire mise en place par Mutharika a porté dans l’ensemble ses fruits et la production agricole s’est sensiblement accrue. Mais au prix d’une terrible ponction sur les finances publiques. Et la défiance de Mutharika à l’égard des traditionnels partenaires occidentaux à partiellement ostraciser le pays. L’aide étrangère a fondu comme neige au soleil, alors même que les besoins n’ont jamais été aussi grands. Le Malawi demeure plus que jamais une nation pauvre, avec 85 % de sa population vivant chichement de son labeur agricole. Et en dehors des cultures d’exportation que sont le tabac, la canne à sucre et le thé, le pays n’a que peu de possibilités de se procurer des devises.
 
Une chose est sûre cependant ; les premières mesures de la présidente Banda tranchent résolument avec ce qui s’était fait jusqu’à maintenant. Il y a tout d’abord les décisions symboliques, qui font dans l’ensemble consensus, assoient la popularité et frappent les esprits : vente du jet présidentiel au profit de vols commerciaux (plus économiques), cession de la flotte des 60 limousines appartenant au gouvernement, rétablissement de l’ancien drapeau national qui avait été supprimé par Mutharika…Et puis, il y a les choix qu’il faut assumer, droit dans ses bottes, ce même (surtout) s’ils ne sont pas toujours acceptés et compris : dévaluation de la monnaie nationale (le kwacha), légalisation de l’homosexualité (en dépit du conservatisme majoritaire de la population à ce sujet), prise de position ferme contre le président soudanais Omar El Béchir (poursuivi par la Cour pénale internationale et soutenu par une majorité de chefs d’Etat du continent).
 
Surtout, il y a la nécessité d’être pragmatique et attentif aux rapports de force en présence. Joyce Banda sait que la priorité à très court terme est désormais de renouer avec la communauté internationale et retrouver les faveurs des bailleurs de fonds étrangers en leur donnant des gages de bonne volonté. Avant les premières sanctions contre le gouvernement Mutharika, l’apport financier extérieur représentait 40 % du budget de l’Etat. Un poids significatif dont la présence ou l’absence peut signifier la réussite ou l’échec d’une politique. Les premiers mois de la présidence Banda peuvent d’ores et déjà  se targuer de premiers succès. La Grande Bretagne s’est engagée à renouveler sa coopération et  a promis une aide de 40 millions de $, alors que le Fonds monétaire international confirmait dans le même temps un prêt de 125 millions de $ sur trois ans.
 
Enfin, tout(e) homme (femme) d’Etat sait que par-delà l’agenda politique à brève échéance, les défis structurels majeurs de la nation dont il a la charge demeurent. Dans le cas du Malawi : pauvreté, chômage, pandémie du sida, faible diversification de l’économie…Une permanence de challenges à relever et une tâche immense qui nécessitera une vraie concorde nationale : « Je veux que nous nous tournions tous vers l’avenir avec espoir et un esprit d’unité. J’espère sincèrement qu’il n’y a pas de place pour la revanche. J’espère sincèrement que nous allons rester unis », concluait ainsi Joyce Banda dans son discours de prestation de serment. Puisse l’avenir lui donner raison.  
 
Jacques Leroueil 

Nkosazana Dlamini-Zuma, une nouvelle tête pour l’Union Africaine

L’épreuve de force était attendue et redoutée. Elle a bien eu lieu, mais son issue aura créé la surprise… et des remous. Jean Ping, président sortant de la Commission de l’Union africaine (UA), et favori présumé à sa réélection, a finalement concédé sa défaite au terme du 19e sommet de l’UA à Addis-Abeba le 15 juillet dernier. Le diplomate gabonais a pourtant cru jusqu’au bout qu’il pourrait emporter la décision. En vain. C’est donc Nkosazana Dlamini-Zuma, candidate de la nation Arc-en-ciel qui a prévalu. Mais l’épisode aura laissé des traces dans la mesure où l’Afrique du Sud a délibérément piétiné certains codes jusque-là en vigueur dans l’univers diplomatique feutré de l’institution panafricaine. Il avait ainsi toujours été entendu de façon tacite que la présidence de la Commission reviendrait à une « petite » nation. Subterfuge trouvé pour neutraliser les intérêts parfois antagonistes et préjugés égoïstes des poids lourds du continent (Afrique du Sud, Nigeria, Egypte…). De même assez étrangement, ce poste était en général la chasse gardée de l’Afrique francophone.

Ces codes volent en éclat puisque c’est désormais une ressortissante anglophone du géant économique africain qui dirigera l’Union africaine. Un changement d’époque et de style qui fait dire à certains que c’est la Force qui dicte sa loi au détriment des règles de bienséance non-écrites. Et qui nourrit une appréhension quant aux intentions réelles de l’Afrique du Sud, que d’aucun voit utiliser l’UA pour servir ses propres intérêts, et non ceux de l’Afrique dans son ensemble. Un procès d’intention qui devra tôt ou tard être confronté à la réalité des faits. Cette victoire à la Pyrrhus de Nkosazana Dlamini-Zuma est néanmoins une authentique consécration quant à l’accession des femmes au pouvoir. La sud-africaine rejoint ainsi d’autres illustres représentantes (Ellen-Johnson-Sirleaf, Fatou Bensouda, Joyce Banda…) dans le cercle encore restreint des femmes africaines de pouvoir. Le passage de flambeau entre Ping et Nkosazana Dlamini-Zuma traduit en tous cas une forme de rupture, ne serait-ce qu’au niveau du style de ce que pourrait être l’exercice du pouvoir. En revanche, il y a tout lieu de penser que les faiblesses intrinsèques de l’Union africaine continueront de perdurer pendant encore longtemps.

Un changement de style

Avec l’arrivée de Nkosazana Dlamini-Zuma, il y a tout lieu de penser que la méthode va changer. Pédiatre de formation et militante active de l’ANC durant l’Apartheid, la nouvelle présidente de la Commission de l’Union africaine aura été de tous les gouvernements depuis les premières élections multiraciales de 1994 en Afrique du Sud. Ministre de la Santé sous Mandela (1994-1999), des Affaires étrangères sous Mbeki (1999-2009), avant de finalement prendre le portefeuille de l’Intérieur (2009-2012) sous la houlette de son ex-époux, l’actuel président Jacob Zuma. Elle est sans conteste une apparatchik de l’ANC. La femme probablement la plus influente du pays après la figure tutélaire qu’est Winnie Mandela, ancienne compagne de Nelson Mandela et figure de proue de la lutte anti-Apartheid. Surnommée la « Dame de Fer », Nkosazana Dlamini-Zuma est connue pour sa poigne et sa détermination… tout autant que pour son manque de tact et son refus de compromis. Un caractère qui pourrait s’avérer à double tranchant.

Elle arrive à la tête d’une Union africaine en manque de repère et qui se cherche plus que jamais. Elle a pour elle une solide expérience à la tête de ministères régaliens de la première puissance du continent, et une bonne connaissance des dossiers internationaux. Bien qu’étant un exercice périlleux et hautement incertain, il serait tentant d’extrapoler une possible gouvernance Dlamini-Zuma à la tête de l’Union africaine à l’aune de ses actes passés, de son bilan. S’agissant de sa longue période ministérielle en Afrique du Sud (depuis 1994), la plupart des observateurs s’accorde à dire qu’il s’agit d’un inventaire en demi-teinte. Au ministère de la Santé, elle aura lutté en faveur des pauvres avec des soins gratuits pour les moins de 6 ans, interdit la publicité pour le tabac, et favoriser l’importation de médicaments génériques moins chers. Sans pour autant réussir à réformer en profondeur le système de santé, qui s’est progressivement délité. Un temps attaquée par les médias suite à un scandale (avec la commande par son ministère d’une comédie musicale visant à lutter contre le sida, payée par le contribuable mais jamais montée) et très sensible à la critique, Dlamini-Zuma avait alors souvent paru sur la défensive, prête à limoger quiconque élevait la voix autour d’elle plutôt que d’admettre ses erreurs.

Aux Affaires étrangères pendant une décennie (1999-2009), elle aura privilégiée une diplomatie tranquille, fondée sur la stabilité et le bon voisinage avec ses voisins, notamment le Zimbabwe de Mugabe qui se voyait progressivement mis au ban de la communauté internationale. Et dont les habitants émigraient par millions vers le grand voisin du Sud. A son actif doivent être citées la négociation d’un accord de paix en RDC (signé à Sun City en 2002), et la nomination de nombreuses femmes à des postes d’ambassadeur. En revanche, elle a confirmé sa réputation de ministre intraitable et autoritaire, usant jusqu’à la corde directeur de cabinet après directeur de cabinet. Adepte aussi de la politique du fait accompli, prenant souvent des décisions sans consulter ses différents partenaires. Enfin, avec l’accession de Jacob Zuma à la présidence en 2009, elle a héritée du ministère de l’Intérieur, chargée à ce titre de remettre de l’ordre dans l’une des administrations les plus inefficaces et corrompues du pays. Un poste qu’elle quitte après seulement 3 ans pour la présidence de la Commission de l’Union africaine. Avec là aussi des résultats en demi-teinte (le taux de criminalité sud-africain reste parmi les plus élevés de la planète).

De grands défis à relever 

Nul ne pourra dire que le nouveau poste de Dlamini-Zuma est une sinécure. A la mesure des besoins du continent, les défis à relever sont immenses. Et la marge de manœuvre très faible. Portée sur les fonts baptismaux en juillet 2002 à Lusaka (Zambie) à l’initiative des anciens présidents du Nigeria Olusegun Obasanjo, d’Afrique du Sud Thabo Mbeki et du guide libyen Mouammar Kadhafi, l’Union africaine était censée faire oublier son aînée agonisante, l’Organisation de l’unité africaine (OUA). La nouvelle institution panafricaine s’était fixé des objectifs très ambitieux: promotion de la démocratie et des droits de l’homme, stratégie ambitieuse de développement à travers le continent (notamment au travers du programme NEPAD). 

Une décennie a passé et les chefs d’Etat initiateurs de l’UA ont depuis disparu de la scène politique. Mais les difficultés précédemment rencontrées par l’OUA ont elle perduré. En dépit de l’élan initial et de la bonne volonté affichée par les principaux dirigeants africains, la nouvelle mouture de l’organisation continentale n’a guère convaincu jusqu’à présent. Et le pouvoir du président de sa Commission est en l’état actuel des plus réduits. Contrairement à la Commission européenne dont la fonction principale est de proposer et mettre en œuvre les politiques communautaires, son homologue africaine n’a aucun pouvoir. La dénomination de Secrétariat exécutif lui conviendrait sans doute mieux. Ce recadrage sémantique peut sans doute paraître cruel, mais c’est malheureusement la façon dont la plupart des chefs d’Etat du continent perçoivent la Commission de l’UA. Et la force de caractère ainsi que l’opiniâtreté de Dlamini-Zuma ne seront sans doute pas de trop pour tirer de l’inertie l’institution panafricaine. Son dynamique prédécesseur Alpha Oumar Konaré, premier président de la Commission de l’UA, paré de son statut d’ancien chef d’Etat et chantre d’une Afrique forte et unie, s’y était en son temps déjà essayé. Sans succès. Jean Ping aura eu le bon goût de ne pas jouer les troubles-fête et de se contenter de jouer le rôle de caisse-enregistreuse des décisions prises par d’autres. On a le bilan qu’on peut. 

A cette faiblesse patente de pouvoir de la Commission de l’UA, on ajoutera le fréquent immobilisme des chefs d’Etat et le manque criant de moyens de l’institution (le budget prévu de l’UA, qui représente un continent d’un milliard d’habitants, est de 280 millions $ pour l’exercice 2013, financé en grande partie par les partenaires étrangers. A titre de comparaison, la Commission européenne dispose d’une enveloppe de 147.2 milliards € en 2012 pour gérer les intérêts d’une communauté regroupant 500 millions d’individus, intégralement financée par ses états membres). Le siège flambant neuf de l’UA, inauguré fin janvier 2012 à Addis-Abeba et d’un coût de 200 millions $, a ainsi été intégralement financé et construit par la Chine. On reconnaîtra là certainement la générosité (pas forcément désintéressée) de l’Empire du Milieu. Mais on s’étonnera surtout de constater qu’aucun des 54 pays du continent n’est jugé bon de contribuer, si modestement soit-il, à ce projet censé représenter une Afrique fière et souveraine. Cette combinaison de facteurs (pouvoir réduit de la Commission, immobilisme et influence centrifuge des dirigeants du continent sur les grandes questions, faiblesse des moyens) aboutit à une difficulté structurelle réelle lorsqu’il s’agit de se positionner et d’agir de façon décisive sur les événements impactant certaines régions (Mali, RDC, Soudan, Zimbabwe, Madagascar, Printemps arabe…). 

On l’aura bien compris, les dossiers brûlants ne manquent pas pour les débuts de Nkosazana Dlamini-Zuma à Addis-Abeba. A 63 ans, elle a certes l’expérience et la poigne que nécessite son nouveau poste. Mais sa véritable réussite résidera dans sa capacité à pouvoir donner (enfin) un vrai pouvoir effectif à la Commission qu’elle dirige. Et sans se mettre à dos les chefs d’Etat, habitués à être traités en seigneur et attachés à conserver leurs prérogatives. Une vraie gageure, aux difficultés évidentes, mais qui si elle était relevée, permettrait à la nouvelle présidente de la Commission de définitivement faire entrer son institution dans le grand jeu géopolitique continental. Et d’inscrire son nom dans l’Histoire. Le vœu d’une « Afrique dotée institutions fortes et non plus d’hommes forts », cher au président Obama (discours d’Accra en 2009) aurait alors été réalisé.

Jacques Leroueil
 

La SADC : Géant ou nain africain ?

 

Un récent article de l’hebdomadaire britannique The Economist intitulé « Africa Rising » (l’Afrique qui monte) constatait qu’au cours de la dernière décennie, 6  des 10 économies ayant enregistré les taux de croissance les plus élevés de la planète étaient africaines. Avant de rajouter que sur 8 des 10 dernières années, le taux de croissance global de l’Afrique avait été supérieur à celui de l’Asie de l’Est. Pourtant, en dépit des nombreux progrès enregistrés, le poids relatif de l’Afrique à l’échelle de la planète demeure encore négligeable. En 2010, celui-ci représentait 2.7 % du PIB mondial (63 billions de $). Un ordre de grandeur qui bien que devant être considéré avec circonspection à bien des égards, situe le continent et son milliard d’habitants derrière l’Italie (60 millions d’habitants) ou le Brésil (190 millions d’habitants).

De la nécessité d'une intégration africaine

On l’aura bien compris, sous l’angle économique et pour des raisons précédemment évoquées à Terangaweb, la totalité du continent pèse peu, même pris «théoriquement » comme un ensemble homogène. Divisé aussi le plus souvent par les forces politiques centrifuges des pays qui le compose, son influence se réduit alors à la portion congrue sur la scène internationale.

A cet égard, l’intégration au sein de sous-ensembles régionaux constitue une sérieuse option dans la résolution de cette double difficulté africaine qu’est la faiblesse du continent à l’échelle économique et l’absence de réel projet fédérateur entre pays. Une approche inclusive, globale et gradualiste qui sans être parfaite, ni dénuée d’inconvénients, n'en constitue pas moins une réelle alternative de sortie par le haut. Probablement la meilleure en l’état actuel des choses. Le continent dispose déjà d'un certain nombre d'organisations intégrées économiquement et politiquement (UMA, UEMOA, CEMAC, SADC, EAC…). Chacune de ces entités ayant sa propre histoire, son agenda distinct, ses méthodes et moyens spécifiques, ainsi que son bilan caractéristique.

 

Une emblématique organisation régionale africaine : la SADC

 

Parmi ces communautés intégrées africaines, la SADC (acronyme pour Southern African Development Community ou Communauté de développement d’Afrique australe en français) occupe une place à part, celle qui revient au primus inter pares. Géant géopolitique et économique, la SADC cristallise les attentes et espoirs, mais aussi les doutes et craintes liés à la question de l’intégration africaine. Est-elle une structure interétatique qui fait la différence ou une coquille vide ? Fait-elle figure de modèle à émuler ou au contraire de contre-exemple à éviter ? In fine, au-delà du poids théorique de la SADC, quelle influence réelle sur la scène africaine ?  Une problématique à la mesure des enjeux de l’intégration sur le continent.

 

 

 

Etats membres de la SADC 

La SADC est officiellement née le 17 août 1992 au sommet de Windhoek (Namibie), en remplacement de la SADCC (Southern African Development Coordination Conference) fondée en 1980. Ce passage de flambeau avait alors valeur de symbole, car la SADC du début des années 80 était d’abord et avant tout une organisation inter-gouvernementale de 9 états d’Afrique australe (Angola, Botswana, Lesotho, Malawi, Mozambique, Swaziland, Tanzanie, Zambie et Zimbabwe) dirigés par la majorité noire, et qui luttaient collectivement contre la domination blanche de l’Apartheid sud-africaine. L’intention initiale était donc clairement politique. La fin des lois de ségrégation raciale en Afrique du Sud une décennie plus tard modifie de facto la donne et la nouvelle SADC qui est portée sur les fonts baptismaux réoriente son credo en tenant compte des temps nouveaux. Un changement de paradigme qui consacre la primauté de la dimension économique sur le volet politique.

 

Un géant économique aux pieds d'argile

 

La SADC d’aujourd’hui, c’est près de 260 millions d’habitants (le quart de la population africaine) sur une superficie de près de 10 millions de km2 (un tiers du continent) et pour un PIB d’environ 650 milliard de $ (environ 40 % du PIB continental). D’un point de vue pratique, l’intégration économique est réellement effective depuis 2000, date à laquelle une zone de libre-échange est progressivement instaurée. L’établissement de celle-ci n’a cependant pas de valeur contraignante puisqu’elle se fait sur la base du choix individuel de chaque état à la rejoindre. A ce jour, seuls 3 états membres sur les 15 que compte l’organisation ne l’ont pas encore fait (Angola, RD Congo et Seychelles).  Alors, la SADC géant économique africain ? A l’aune de la part relative de celle-ci au niveau du continent, assurément. Mais les chiffres ne disent pas tout. Les deux tiers de la richesse produite par la zone le sont en fait par le vrai géant, l’Afrique du Sud. Certains états membres de la SADC pourraient même être considérés comme des satellites relevant de l’aire d’influence de la nation arc-en-ciel (Lesotho et Swaziland notamment). Et à la différence d’autres organisations régionales africaines plus homogènes, les disparités socio-économiques entre nations sont parfois abyssales. Un seychellois dispose ainsi d’un revenu en moyenne 50 fois supérieur à celui d’un congolais. Une convergence économique à brève échéance est dès lors illusoire.  Enfin, on notera qu’il existe une juxtaposition d’autres ensembles sous-régionaux qui chevauchent, au gré de leurs pays membres, l’aire occupée par la SADC. Il en est ainsi de la SACU (Southern Africa Customs Union),  la COMESA (Common Market for Eastern and Southern Africa) et l’EAC (East African Community). Une situation parfois équivoque, et potentiellement génératrice d’intérêts conflictuels.  

 

 

Un bilan politique encore imparfait

 

Car au-delà de la dimension économique, l’autre aspect essentiel de la SADC est la gestion politique commune des intérêts de l’ensemble régional.  Education, santé, armes à feu, corruption… La SADC a progressivement instauré un ensemble de protocoles sur des enjeux collectifs spécifiques. Protocoles qui conditionnent ensuite la mise en place des politiques à l’échelon national. Un processus d’uniformisation qui est cependant à géométrie variable puisque nombre de domaines ne font l’objet d’aucune convention et continuent à relever exclusivement des gouvernements nationaux. A ce titre, bien plus que d’intégration, il faudrait plutôt ici parler de simple coordination politique. Un mécanisme allégé de coordination et de coopération, qui limite de facto la portée réelle du pouvoir de la SADC sur certaines questions contemporaines relevant de sa sphère (Madagascar, Zimbabwe, Congo…). 

 

Au final, quel jugement porté sur la SADC ? Un géant économique et un nain politique ? Une organisation régionale qui est le jouet d’intérêts politiques nationaux divergents, mais qui peut néanmoins s’avérer décisive pour jeter les bases d’une intégration économique réussie, vecteur de la prospérité de demain ? C’est tout cela à la fois et à ce titre, elle incarne bien les défis de l’intégration africaine. Avec sa part de possibilités et ses limites, ses espoirs et ses illusions.   

 

                                                                                                                                                                 Jacques Leroueil