Le Rwanda et les ambitieuses politiques en matière de développement durable

Classé parmi les pays les plus vulnérables au changement climatique, le Rwanda a depuis la fin du génocide repensé sa politique environnementale et son développement économique, qui se veut durable et responsable.

Les changements climatiques : des effets dévastateurs pour le pays des mille collines

Petit pays d’environ 26 000km², le Rwanda est particulièrement exposé aux risques environnementaux en raison de sa position géographique. Au centre de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique des Grands Lacs, le pays dit des mille collines est situé dans une zone sismique, en proie aux éboulements et aux inondations du fait de de son relief très accidenté. De manière générale,les pays de la région, s’ils sont très liés économiquement le sont encore plus géologiquement. En témoigne le récent tremblement de terre qui a frappé la Tanzanie en septembre 2016. Les secousses ont été ressenties dans les pays voisins et jusque dans la capitale rwandaise à Kigali.[1]

Les études de l’Alliance Mondiale contre le changement climatique démontrent bien que le changement climatique génère un déséquilibre environnemental mais également une insécurité alimentaire et sanitaire qui touchent directement les populations.  [2]

Au Rwanda, on observe plusieurs cercles vicieux dus à ces perturbations environnementales. Tout d’abord autour de la politique économique du pays : l’agriculture pluviale faisait encore vivre  80% de la population en 2013 et représentait 30% du PIB[3] . Or les effets du changement climatique génèrent dans le pays des anomalies pluviométriques allant de pluies intenses au retard de la deuxième saison des pluies, voire à la sécheresse comme en l’an 2000. L’Etat prend alors conscience qu’il dépend de son agriculture pluviale et que cette dernière dépend elle-même des changements climatiques. Ainsi, à la fin des années 2000, le Rwanda se rend compte qu’il doit faire preuve d’une « adaptation aux changements climatiques ». Selon le Third Assessment Report – IPCC 2001, on entend par adaptation aux changements climatiques, «  les ajustements du système humain ou naturel en réponse aux stimuli actuels ou attendus et leurs effets et qui atténuent les dommages ou exploitent les opportunités favorables au développement. [… Elle est différente de ] l’atténuation [qui] est l’effort d’éviter ou de réduire le changement climatique »[4]. En second lieu, on observe un territoire mis à mal par des phénomènes migratoires importants et un habitat dispersé qui empiète sur les terres agricoles productives[5]. Dans les zones de forte densité de population, les terres sont surexploitées et le couvert végétal fortement endommagé. Ce qui provoque des migrations de populations vers le sud et le sud-est du pays (moins peuplé), où le risque de sécheresse et de désertification y est néanmoins plus élevé[6], mais aussi des politiques de déforestation pour augmenter la capacité productive du pays. En outre, la dégradation de l’environnement a posé le problème de la production énergétique nationale qui s’alimente principalement de la biomasse (combustibles ligneux et résidus végétaux)[7].; source énergétique majoritaire des ménages et l’industrie et l’artisanat, le gouvernement doit alors faire face à cette dépendance environnementale[8]. On perçoit donc bien ici encore le phénomène de vulnérabilité du Rwanda, dont l’économie est directement liée aux ressources naturelles.

Face à la vulnérabilité, l’adaptation au changement climatique se concrétise

Le Rwanda a mis en place depuis les années 2000 des politiques de développement durable pour faire face aux changements climatiques. Les coûts économiques pourraient s’avérer très élevés et atteindre jusqu’à 1% du PIB jusqu’à 2030[9]. Ces changements répondent aux attentes nationales mais aussi à celles des Nations Unies avec les Objectifs de développement durable (ODD). Le pays des mille collines a donc décidé d’associer « développement responsable » et « lutte contre la pauvreté ».

Tout d’abord le Rwanda fut signataire dans les années 90  de l’agenda 21, connu pour être l’un des plans d’action d’envergure pour  le développement durable. La politique engagée semble être plus fructueuse depuis la fin du génocide en 1994 et l’ amorce de la reconstruction du pays. M. Stanislas Kamanzi, Ministre des ressources naturelles du Rwanda, pointe ce renouveau lors du sommet RIO+20 en 2012 : « Le développement durable est placé au coeur de [la] stratégie nationale de développement. Une évaluation récente a montré que les efforts engagés ont contribué à diminuer de 12% le taux de pauvreté jusqu’en 2012. Avec l’appui de ses partenaires, le Gouvernement rwandais a cherché à faire en sorte que les efforts en vue du développement reposent sur des principes promouvant la bonne gouvernance, la participation aux processus de prise de décisions, l’égalité entre les sexes, en insistant sur le rôle clef de l’autonomisation des femmes et le partenariat avec le secteur privé »[10]. Une économie verte est alors prônée au nom de la lutte contre la pauvreté et l’amélioration des conditions de vie. La question du développement durable devient par conséquent une question politique, permettant au Rwanda d’être à la hauteur des exigences des Nations Unies. Pour preuve,  en 2014 le Groupe National de Référence (GNR)[11] du Rwanda a exigé le renforcement les institutions comme gage de rempart face aux changements climatiques[12]. Les participants au GNR ont permis de constituer un « front rwandais contre le réchauffement climatique » en invoquant une meilleure connaissance de la population sur les risques environnementaux, une base de données météorologique fiable ou encore des politiques nationales de qualité[13]. Le Rwanda a alors lancé des projets et des politiques publiques en faveur d’un développement durable et d’une anticipation des changements climatiques.

Nous pourrions en citer un bon nombre tant les programmes sont multiples et dénotent un véritable engagement du pays. Par exemple, dans le cadre de la politique de la vision 2020,  le gouvernement s’efforce de réduire l’utilisation du bois dans le bilan énergétique national de 94 à 60%[14]. Pour cela, il est aussi engagé conjointement avec les Nations Unies à travers un projet d’adaptation aux changements climatiques (PNUE)[15] sur la réduction de la vulnérabilité du secteur énergétique aux impacts du changement climatique au Rwanda[16]. C’est ainsi qu’en 2015 la politique forestière du Rwanda a été récompensée par l’ONU pour « sa gestion locale, autonome et durable »[17]. Le gouvernement a en oûtre mis en place plusieurs grands programmes nationaux renouvelés et renouvelables comme le PANA-RWANDA ou encore le Plan National de Gestion des Catastrophes (2003). Enfin, nous pouvons noter que dans les années 2000, le Ministère de l’Agriculture et des Ressources Animales (MINAGRI) a adopté l’agriculture irriguée et l’a rendue prioritaire dans la région du Bugesera, particulièrement touchée par les changements climatiques[18]

En plus de cela, nombreuses sont les mesures visant à mettre en place un véritable développement durable qui ont été prises. C’est le cas, par exemple, de l’interdiction de l’utilisation des sacs en plastique (2004, pionnier avec l’Afrique du sud), la loi des 3R (Reduce-Reuse-Recycle), ou encore des usines de transformation des déchets plastiques[19]. A Kigali, la capitale se démarque par une architecture urbaine innovante grâce -entre autres- à deux cabinets spécialisés dans la conception de solution durable des espaces urbains à croissance rapide : MASS Design Group et Light Earth Design. Ces deux groupes privilégient la construction basée sur des matériaux rwandais afin de réduire la dépendance du pays aux importations coûteuses[20]. On estime que la population urbaine va doubler d’ici à 2030. Ces projets pilotes tentent alors de montrer que des zones à forte densité de population n’engendrent pas nécessairement naissance de «  bidonvilles ». Enfin, le pays s’est engagé dans l’énergie solaire afin de réduire sa dépendance aux hydrocarbures et permettre un accès plus généralisé à l’électricité (Programme de déploiement de l’électricité, EARP)[21].

Néanmoins, il est vrai que le Rwanda doit relever de nombreux défis pour faire de ses programmes de véritables succès écologiques (manque d’infrastructures ou de financements par exemple). C’est pour cette raison que le gouvernement Rwandais a participé à une demande d’aide internationale conjointe avec les autres dirigeants africains à la COP21 et a mis en place divers fonds nationaux. A titre  illustratif,: le FONERWA, le fond pour l’environnement et le changement climatique qui vise à « mobiliser et canaliser les fonds domestique et international, financer les projets de l’environnement et du changement climatique public et privé, et travailler avec les projets qui aident l’engagement fort et prospère de l’économie verte du pays »[22]. En 2013, la somme collectée atteignait près de 60 milliards de francs rwandais. Le fond avait attiré une vingtaine de projets et avait contribué pour 4 milliards de francs rwandais à la Banque Rwandaise de Développement.

En dépit des persistantes  difficultés, les avancées sont  somme toute nombreuses et cela permet de dire aujourd’hui que le pays trouve la voie de l’économie verte avec une véritable politique d’adaptation aux changements climatiques. Le Rwanda est en passe de devenir un véritable modèle écologique pour l’Afrique. Le pays des mille collines  n’est cependant pas un cas isolé et doit s’intégrer dans  la dynamique régionale, traversée par des phénomènes semblables. Ainsi, en 2015, une étude informative sur le commerce, le changement climatique et la sécurité alimentaire a été effectuée dans l’East African Community (EAC) afin de lier agriculture-commerce-climat dans la région orientale. Il en a été de même avec la SADC (Communauté de développement d’Afrique Australe) ou le COMESA  (marché commun de l’Afrique australe et orientale) afin de lancer des programmes de développement durable et de renforcer l’unité diplomatique sur la thématique des changements climatiques.

Clémence Lepape

 


[1] « Tanzanie: séisme meurtrier dans le nord-ouest du pays », rfi.fr, septembre 2016 http://www.rfi.fr/afrique/20160910-tanzanie-seisme-meurtrier-le-nord-ouest-pays

 

 

[2] Programme d'adaptation et d'atténuation des changements climatiques en Afrique australe et orientale (COMESA-EAC-SADC), Alliance mondiale contre le changement climatique, 2012

 

 

[3] Alexandre Taithe, Le réchauffement climatique dans la région des Grands Lacs, Observatoire des Grands Lacs, Note N°8, novembre 2013

 

 

[4] PROGRAMMES D’ACTION NATIONAUX D’ADAPTATION AUX CHANGEMENTS CLIMATIQUES (PANA-RWANDA), Ministère des terres, de l’environnement, des forêts, de l’eau et des mines, décembre 2006

 

 

[5] PROGRAMMES D’ACTION NATIONAUX D’ADAPTATION AUX CHANGEMENTS CLIMATIQUES (PANA-RWANDA), op. cit

 

 

[6] Ibid.

 

 

[7] Ibid.

 

 

[8] Ibid.

 

 

[9] « Rwanda: Au-delà des chiffres de croissance économique (3ème partie) », op. cit.

 

 

[10] Florent Breuil, « Le Rwanda à Rio+20 : Résolument engagé en faveur du développement durable », Médiaterre, juin 2012 http://www.mediaterre.org/international/actu,20120626132712.html

 

 

[11] Think tank national qui existe dans de nombreux pays

 

 

[12] Le front Rwandais contre le réchauffement climatique, Ambassade du Rwanda en Belgique, septembre 2014

 

 

[13] Le front Rwandais contre le réchauffement climatique, op. cit

 

 

[14] PROGRAMMES D’ACTION NATIONAUX D’ADAPTATION AUX CHANGEMENTS CLIMATIQUES (PANA-RWANDA), op. cit

 

 

[15] Programme des Nations Unies pour l’environnement

 

 

[16] Ibid.

 

 

[17] Emmanuelle Lecomte, « Saviez-vous que l’Afrique bouge en matière d’écologie ? », consoGlobe, septembre 2015 http://www.consoglobe.com/afrique-rwanda-ecologie-cg

 

 

[18] Ibid.

 

 

[19] Emmanuelle Lecomte, op. cit

 

 

[20] David Thomas, « Kigali, un modèle pour construire une ville respectueuse du climat », Les affaires, novembre 2015 http://www.lesaffaires.com/dossier/changements-climatiques-40-solutions-business/kigali-un-modele-pour-construire-une-ville-respectueuse-du-climat/583416

 

 

[21] Thomas Livingstone, « Le Rwanda mise sur l’énergie solaire », L’Energeek, décembre 2015 http://lenergeek.com/2015/12/01/le-rwanda-mise-sur-lenergie-solaire/

 

 

[22] « Rwanda : Mise en place d’un fond « FONERWA » pour l’Environnement et le changement climatique », Ibidukikije, octobre 2013 http://www.ibidukikije.com/2014/10/rwanda-mise-en-place-dun-fond-fonerwa-pour-lenvironnement-et-le-changement-climatique/

 

 

 

 

MONUSCO :Un bilan en demi-teinte

Les opérations de maintien de la paix de l’ONU sont destinées à aider des pays ravagés par des conflits en vue d’un retour de la paix et d’une consolidation ultérieure de celle-ci.

À la suite du déclenchement de la deuxième guerre du Congo (1998-2002) et de ses nombreuses conséquences tragiques, l’ONU avait décidé d’envoyer une mission en RDC, la Monuc en 1999. Depuis 2010, elle est devenue Monusco, mission des Nations-Unies pour la stabilisation du Congo. La Monusco est la plus vaste et la plus couteuse des opérations de maintien de la paix dans le monde.[1]

 Cet exposé vise à analyser les forces et les faiblesses de cette mission.

En dépit de vives critiques dont elle est l’objet, on ne doit pas occulter les réalisations de la Monusco pour favoriser la paix et la stabilité en République démocratique du Congo.

   Contribution aux efforts pour le retour de la paix

La Monusco a joué un rôle majeur dans les négociations pour favoriser autant le dialogue inter-congolais que le dialogue avec les pays voisins, impliqués dans les différents conflits en RDC. En 2001, lorsque le président Laurent Désiré Kabila fut assassiné et remplacé par son fils, Joseph Kabila, le gouvernement congolais n’avait pas le contrôle sur toute l’étendue du territoire national. Les groupes armés, notamment le MLC (Mouvement de Libération du Congo) et le RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie) contrôlaient le nord-est et le sud-est de la RDC, le gouvernement ne contrôlant plus que la moitié ouest En plus de l’emprise de ces groupes armés sur d’importants pans du territoire national, de nombreux groupes rebelles et milices venus de l’étranger comme les FDLR du Rwanda, la LRA d’Ouganda, le CNDD-FDD du Burundi, le Parti pour la libération du peuple Hutu et l’Unita d’Angola étaient toujours dans le pays. Tous ces mouvements armés commettaient sans coup férir des exactions sur les populations civiles et s’enrichissaient sur l’exploitation illicite et effrénée de nombreuses richesses du sous-sol congolais. Même si nombre de ces groupes armés sont encore présents et actifs, il faut dire que leur capacité de nuisance est beaucoup moins considérable. En effet, la mission de l’ONU en RDC a joué un rôle important de facilitateur et de médiateur pour le retour de l’autorité de l’État sur tout le territoire.

La Monusco a joué un rôle de médiateur lors du dialogue inter-congolais de Sun City qui  donna lieu à l’Accord global et inclusif de Pretoria le 17 décembre 2002 (à Pretoria), mettant fin à la deuxième guerre du Congo (1998-2002). Cet accord de Pretoria, corollaire du dialogue placé sous les auspices de la mission onusienne a permis la réunification du pays et l’avènement d’un gouvernement d’union nationale.

Suite à la résurgence de nouvelles rébellions, notamment le M23 (Mouvement du 23 Mars) qui a occupé la ville stratégique de Goma durant plusieurs mois en 2012 et fait de nombreuses victimes, la Monusco a encouragé et facilité la tenue d’un dialogue entre la RDC, les pays voisins (Rwanda et Ouganda notamment) et le M23 afin de stabiliser la paix et de mettre en place un programme de DDR (Démobilisation, Désarmement et Réinsertion) des anciens rebelles. Ce dialogue a abouti à l’accord cadre d’Addis Abbeba qui enjoint aux pays voisins de cesser d’apporter leur soutien aux groupes rebelles, propose l’amnistie pour les responsables des « violations mineures » mais aussi des poursuites pour les auteurs des crimes contre l’humanité et demande au gouvernement congolais d’améliorer sa gouvernance. Ceci dit, au-delà de l’aspect positif du dialogue prôné par la Monusco, l’innovation majeure avec l’accord cadre d’Addis Abbeba est qu’il va permettre la mise en place d’une brigade d’intervention de la Monusco composée de 3000 soldats, conformément à la résolution 2098 du Conseil de Sécurité de l’Onu. En effet, alors qu’avant l’usage de la force était subsidiaire, désormais l’utilisation de la force fait partie intégrante du mandat de la mission.

 Appui logistique et institutionnel au gouvernement congolais

La mission de l’Onu en RDC offre un appui logistique et institutionnel au gouvernement congolais pour la stabilisation et la consolidation de la paix ainsi que la reconstruction du pays.

D’abord, notons que la Monusco a joué un rôle important dans la réforme du secteur de sécurité en RDC. Elle a joué un rôle de premier plan dans le désarmement et la démobilisation des anciens combattants et conjointement avec le gouvernement congolais et d’autres partenaires de la RDC (USA, UK, Chine, Belgique et Afrique du Sud), elle a œuvré activement pour la formation d’une nouvelle armée nationale inclusive et bien formée. De même, en ce qui concerne la police, la Monusco s’est-elle aussi ingéniée à réformer la police nationale congolaise (PNC) notamment en créant et coordonnant des centres de formation à travers le pays. En effet, il est estimé que la Monusco a directement contribué à la formation de 10000 officiers congolais dans des domaines aussi variés que les unités anti-émeutes, les instructeurs de police, les bataillons d’intervention rapide et les brigades de détective.

En outre, la Monusco a apporté un appui important au gouvernement congolais lors des premières élections démocratiques organisées en 2006. Le soutien  technique et opérationnel qu’elle a apporté a été déterminant dans la réussite du processus électoral. Par ailleurs, notons qu’un autre succès important de la Monusco concerne la protection des droits de l’homme et le renforcement du système judiciaire. La Monusco comporte en son sein une division des droits de l’homme qui est l’une des plus importantes unités civiles de la mission. Enfin, l’action de la Monusco, en partenariat avec les forces armées congolaises a permis d’appréhender et de traduire en justice des « seigneurs de guerre » comme Thomas Lubanga, Uzele Ubeme, Mathieu Ngudjolo, ou Germain Katanga.

Comme toutes les missions onusiennes à travers le monde, la Monusco n’est pas exempte de critiques, loin s’en faut. La Monusco a été vilipendée par nombre d’observateurs qui estiment qu’elle a simplement failli à sa tâche car 18 ans après sa mise en place, la RDC est toujours dans une situation précaire, avec la présence d’un ramassis de groupes rebelles étrangers et locaux qui sèment la terreur, parfois en toute impunité.

 Violations des droits humains par les casques bleus

La problématique des violations des droits humains par les casques bleus fait florès dans la littérature et dans les débats portant sur les missions onusiennes. En effet, les exemples illustratifs de ces violations sont légion et ne laissent guère d’incertitude.

On dénombre de nombreux cas de pédophilie, de prostitution à grande échelle, y compris avec des mineurs congolais des deux sexes, d’abus d’autorité, de harcèlement sexuel, viols ou tentatives de viols attribués au personnel de la Monusco. Les populations sont particulièrement  exaspérées et accusent ces  « émissaires de la paix qui se traînent au bras de nymphettes, les poches bourrées de dollars ».[2] Dans ce même ordre d’idées, il s’avère que dans le cadre d’enquêtes menées par le Bureau des services de contrôle interne de l’ONU (BSCI-OIOS), pas moins de 296 dossiers d’abus sexuels sur mineurs ont été ouverts concernant la période 2004-2006 et 140 cas avérés ont été recensés, essentiellement parmi les Casques bleus déployés en RDC.[3]

Ces abus et manquements aux droits humains ont fortement écorné l’image de la Monusco en RDC même si les viols et autres violations au Congo ne sont pas l’apanage du personnel de la Monusco mais sont aussi le fait des rebelles ou même des militaires congolais. De plus, en RDC « la MONUSCO a failli à son rôle en se montrant incapable d’empêcher des viols de masse perpétrés dans plusieurs villages», ainsi que le reconnaissait en 2008, le Sous-Secrétaire général de l’ONU chargé des OMP (opérations de maintien de la paix) de l’époque Alain le Roy.

 Situation toujours précaire à l’Est de la RDC 18 ans après

En dépit de la présence de la Monusco depuis 1999, la situation en RDC demeure toujours très volatile et instable. Certes, ce serait un leurre de penser que la Monusco peut à elle seule résoudre les problèmes  structurels et profonds à l’origine de la situation. Cependant, on ne peut  passer outre le fait qu’à plusieurs reprises, des massacres ont été commis dans des zones où la Monusco  était présente sans qu’elle n’intervienne efficacement alors qu’elle est dotée d’un mandat offensif pour la protection des civils. De nombreux exemples corroborent cette assertion. En 2003, par exemple, des populations civiles ont été tuées par des milices dans la ville de Bunia alors que le contingent uruguayen de la Monusco campait à l’aéroport, qui n’est pas à plus de 20 kilomètres de là. De même en 2004, les casques bleus n’ont pas pu empêcher les rebelles du général Nkunda  de commettre quatre jours durant des actes de viol, de pillage, et de meurtres dans la ville de Bukavu. En novembre 2008, les forces rebelles du même général Nkunda ont exécuté près de 150 civils dans la ville de Kiwanja pendant que les troupes de la Monusco étaient stationnées à quelques encablures de là. Aujourd’hui encore, les rebelles ougandais ADF continuent d’accomplir leur macabre besogne dans la ville de Beni. On peut, à bien des égards se poser des questions sur cette culture de « dissuasion passive » dont font montre les casques bleus de la Monusco face à certaines situations alors que leur mandat permet des actions offensives.

En définitive, disons qu’il est impérieux que le gouvernement congolais restaure son autorité sur toute l’étendue du territoire et que ses forces armées soient aptes à assurer seules la protection des civils avant d’envisager un départ définitif de la Monusco.

 

                                                                                                                                                                              Thierry SANTIME

 

 

 

 

[1] La Monusco est la plus grande en termes d’effectifs (22000 hommes) et la plus coûteuse (1.4 milliard de budget) des missions de maintien de la paix des Nations-Unies. Voir « Réflexions sur 17 ans de présence de l’ONU en RDC ». 2016. Afrique décryptage-blog du programme Afrique Subsaharienne de l’Institut français des relations internationales(IFRI)- https://afriquedecryptages.wordpress.com/2016/05/11/reflexions-sur-17-ans-de-presence-de-lonu-en-rdc/

[2] Kpatindé, Francis. 2004 « Scandale à la Monuc » Jeune Afrique. Paris. Juin 2004

 

 

 

 

 

 

[3] Zeebroek, Xavier, Marc Memier et Pamphile Sebahara. 2011 « La mission des Nations Unies en RD Congo : bilan d’une décennie de maintien de la paix et perspectives » p.24

 

 

 

 

 

 

Et si Donald TRUMP déstabilisait la région des grands lacs?

Le continent Africain ne figure certainement pas dans les priorités de la politique internationale des Etats-Unis. Il n’en demeure pas moins que les différents locataires de la maison blanche ont mené, sur le continent, des remarquables politiques durant leur mandat. Ces actions, – de nature différente en fonction des choix de la majorité présidentielle – ont impacté d’une manière considérable les pays du continent.

Durant la dernière présidence démocrate, le président Obama par le biais de son symbolique discours d'Accra, a axé sa politique africaine sur la culture démocratique et la bonne gouvernance. Il a appelé de ses vœux un changement de paradigme des dirigeants africains, en les exhortant à refuser le maintien indéfini au pouvoir.

La politique africaine de la nouvelle administration américaine reste quant à elle une énigme. La vision protectionniste du président Trump qui a fait campagne sur un désengagement progressif des Etats-Unis dans les dossiers internationaux, explique en partie cette difficulté à anticiper les rapports qu’il voudrait entretenir avec le continent.

Cependant, une récente décision de cette administration pourrait avoir de dommageables conséquences sur le continent Africain en général et dans la région des grands lacs en particulier. Il s’agit de la signature par le président des USA d’un executive order datant du 03 Février 2017 dont l’objet est l’analyse et une éventuelle refonte de la Loi Dodd Frank de 2008 relative à la régulation du secteur bancaire. De quelle manière la modification d’une loi qui ne concerne à première vue que le monde de la finance américaine pourrait-elle impacter le continent Africain ?


Que dit la loi Dodd Frank ?

L’année 2008 a été marquée par la grave crise économique déclenchée aux Etats-Unis par celle des subprimes. A l’époque, l’absence de régulation du secteur bancaire a permis aux banquiers de consentir des prêts à des ménages qui ne présentaient aucune garantie de solvabilité. Cette crise s’est ensuite internationalisée et a constitué la plus grave crise économique depuis celle de 1929.

La loi Dodd-Frank Wall Street Reform and Consumer Protection Act promulguée en 2010 (dite « loi Dodd-Frank») [1] sera votée pour éviter une telle crise à l’avenir. Son ambition est non seulement de stabiliser le marché financier américain mais également d’améliorer la transparence et de fournir aux citoyens ainsi qu’aux investisseurs des outils destinés à responsabiliser les entreprises.[2]

C’est sur ce dernier point que cette loi a un lien direct avec la région des grands lacs. La loi Dodd franck s’applique à toutes les entreprises étatsuniennes proposant des minerais dans leurs produits. Ces entreprises doivent garantir que les minerais achetés ne financent pas les conflits dans les zones d’extraction notamment dans la région des grands lacs. En effet, l’article 1502 relatif « aux minéraux de conflits » ainsi que l’article 1504 relatif aux paiements versés aux gouvernements locaux par les émetteurs d’extraction de ressources, sont directement inspirés du conflit militaire en République Démocratique du Congo. Au cours de la guerre, des entreprises internationales ont généré un business florissant d’achats de minerais provenant des zones de guerre, en ayant pourtant pleinement conscience que cet argent finançait le conflit armé ayant causé des centaines de milliers de victimes. Le commerce des « minerais de sang » comme on les nomme, a exacerbé les relations entre le Rwanda et la RDC. Cette dernière accusant à maintes reprises son voisin de financer des groupes rebelles (notamment le M23) via la vente des minerais de sang. Un rapport de l’ONU datant de 2011 conforte la thèse des autorités congolaises.

La désintégration de cette loi, signera fort probablement le retour dans cette région de cette macabre foire d’hommes d’affaires véreux et sans aucun scrupule.

La loi Dodd Franck a eu des effets concrets dans les zones de conflit. D’après Ambeyi Ligabo, directeur du programme « Démocratie et bonne gouvernance » de la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs ( CIRGL), cette loi « avec le travail de la CIRGL avait réussi à  neutraliser les groupes armés qui contrôlaient certains sites miniers. » Il donne l’exemple des groupes tels que le M23 ou les Mai mai qui « n’ont plus de forces faute de pouvoir commercialiser les minerais »[3].

La peur d’une recrudescence des conflits dans les zones à risque est réelle et suscite déjà les inquiétudes des spécialistes du sujet.

Make America great again and Africa worst ever?

Si l’administration Trump souhaite réviser cette loi, c’est parce qu’elle considère que la loi nuit à la compétitivité des sociétés américaines. Le président est lui-même issu du milieu des affaires. C’est un secret de polichinelle que le milieu des affaires est averse à la régulation. Wall street a d’ailleurs salué la vision économique de l’actuel président en tablant déjà sur des chiffres de croissance qui proviendraient de la dérégulation promise par le Candidat Trump.

La compétitivité des entreprises américaines aura-t-elle raison de la stabilité de la région des grands lacs ? Avec un nouveau président américain qui ne jure que par la bonne santé économique des Etats-Unis, des inquiétudes peuvent légitimement être soulevées. Le suspense est très anxiogène pour les dirigeants de cette région, déjà en proie à des difficultés économiques endémiques.

L’inquiétude suscitée par cet état de fait soulève certaines problématiques liées à la souveraineté sécuritaire de l’Afrique. Que la stabilité d’une si grande région dépende en partie d’une législation étrangère, témoigne de la faiblesse des politiques sécuritaires locales mais également de l’effet pervers de la mondialisation dans les régions les plus pauvres. La CIRGL a cependant anticipé les conséquences d’une révision de la loi Dodd Franck avec la mise en place d’un système de traçabilité des minerais dans la sous-région indépendante de la loi américaine[4]. Les efforts déployés par cet organe sont louables mais restent insuffisants. Une véritable politique transnationale doit être mise en place pour combattre ce macabre fléau. La semaine derrière un article de Thierry Santime pour l’Afrique Des Idées dénonçait l’absence d’une intégration régionale réussie au sein du continent. Une véritable coopération régionale est nécessaire dans cette sous-région pour assurer la sécurité des personnes et des biens.

Bien que la région des grands lacs en soit épargnée pour le moment, la menace terroriste grandissante sur le continent est une menace réelle qui pourrait se matérialiser si la sécurité de la région n’est pas renforcée. C’est la florissante économie du Rwanda, ou encore la RDC en pleine sortie de crise qui verraient les efforts consentis depuis des décennies réduits à néant.

Le mandat du président Obama avait débuté par un vent d’espoir sur le continent Africain. Un vent d’espoir conforté par les discours volontaristes de l’ancien président au sujet de la démocratie en Afrique. Quant à son remplaçant, les mots peur, inquiétude et incertitude peuvent résumer son début de mandature vis à vis du monde et de l’Afrique en particulier.

 

                                                                                                                                                                           

                                                                                                                                Giani GNASSOUNOU

                                                                                                                               

                                                                                                                                                                         

 


[1] United States Government Publishing Office, Public Law 111–203, 21 juillet 2010, disponible sur : https://www.gpo.gov/

 

 

 

 

 

 

 

 

[2] http://www.mirova.com/Content/Documents/Mirova/publications/VF/Focus/MIROVA_FOCUS_%20Loi%20Dodd-Frank%20Act%20et%20responsabilit%C3%A9%20sociale%20des%20entreprises%20(1).pdf

 

 

 

 

 

 

 

 

[3] http://www.jeuneafrique.com/403913/economie/conference-grands-lacs-ambeyi-ligabo/?utm_source=Facebook&utm_medium=JAEco&utm_campaign=++PostFBJAEco_16022017

 

 

 

 

 

 

 

 

[4] http://www.irenees.net/bdf_fiche-analyse-1085_es.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Genèse des viols de masse en RDC

Cette analyse est le fruit de la lecture du récit de Joseph Mwantuali, tiré de l'histoire vraie de Coco Ramazani, une femme congolaise rescapée du conflit qui ensanglante l'Est de la RDC depuis bientôt 20 ans.
 
 

CocoRamazani4L’universitaire Joseph Mwantuali était en quête de données sur les  violences auxquelles les femmes de l’est de RDC doivent faire face depuis la première rébellion qui a suivi la chute de Mobutu. C'est au détour d’un échange dans une famille congolaise, qu'il fait la connaissance de Coco Ramazani. Réfugiée aux Etats-Unis, cette femme congolaise est porteuse du VIH et elle passe par plusieurs tentatives de suicide. Elle a fui l’Est de la RDC et Mwantuali va progressivement recueillir son témoignage qu'il va d'une main de maestro retranscrire.

Il s’agit donc d’un récit, d’une histoire vraie, un parcours quelque part dans le far east congolais. Avant de présenter ce texte, j’aimerais tout d’abord saluer l’écriture de Joseph Mwantuali. Il réussit la prouesse de proposer un texte maîtrisé, avec une plume d’une extrême qualité, sans fioriture sur le plan du style, totalement au service de la narration de Coco Ramazani. Cet effacement de l’intermédiaire, du porte-voix au service de la victime est remarquable et je tenais à le souligner.

Du point de vue de sa structure, ce texte pourrait être découpé en trois parties : Le contexte familial et social nébuleux dans le contexte qui précède la chute de Mobutu, son vécu au coeur d'un mouvement rebelle (RCD) – La vie après la guerre en exil. Le tout n'est pas forcément chronologique.

La vie avant l'occupation rwandaise et ougandaise

La première partie du récit de Coco Ramazani porte le témoignage de son enfance. Celle d’une enfant a perdu sa mère très tôt. En une quinzaine d’années, c’est plusieurs environnements qu’elle va côtoyer étant parfois soumise à la misère la plus profonde où le système « D » (Débrouillez-vous pour vivre) est insuffisant pour traduire ce contexte hostile. Fille menue, chaque fois que Coco Ramazani débarque chez une de ses sœurs, c'est pour les tâches domestiques, pour prendre soin des rejetons de ses soeurs, elle est la bonne à tout faire en incapacité de partager ses challenges personnels, les premières prédations masculines.

Joseph E. Mwantuali – source Présence Africaine

C'est aussi le propos d’une femme qui exècre profondément son père pour avoir livré sa très large progéniture (22 enfants, pour 5 épouses) à la misère la plus profonde. Un père disparu très tôt dans un accident de circulation. Et une famille paternelle qui laisse la charge des enfants en bas âge aux aîné(e)s tout en s’appropriant tous les biens matériels récupérables du défunt. La légendaire solidarité africaine…

Cette première phase est particulièrement instructive et elle ressemble aux descriptions qu’un Jean Bofane ferait de la vie des petites gens à Kinshasa dans  son fameux roman Mathématiques congolaises. Elle explique aussi certains choix incompréhensibles que fera Coco Ramazani plus tard. Un point dominant de cette période qui se termine avec l’arrivée des troupes Rwandaises à Bukavu, est l’harcèlement sexuel dont elle – adolescente pré-pubère – va faire l’objet par un pasteur évangélique pédophile. La solitude de l’orpheline, les mauvais traitements, une forme de reconnaissance vont enfermer la jeune femme dans cette relation perverse. Les figures masculines sont donc mises à mal à juste titre. Entre le père qui se reproduit à satiété, le frère aîné qui refuse d’assumer l’héritage paternel fait d’une ribambelle de bouches trop nombreuses à nourrir, le pasteur prédateur sexuel, des enseignants qui exercent un droit de cuissage sans vergogne et ni retenue, l’homme décrit tout au long de cette première phase dite pacifiée est déjà en guerre contre la gente féminine…

Une femme dans le mouvement du RCD : le viol comme arme de travail

Le problème que pose ce récit est illustré par la violence organisée au sein même du RCD (Rassemblement Congolais pour la Démocratie). Nous sommes là, c'est ma lecture, dans la genèse des viols de masse en RDC. Pour rappel, ce mouvement politique qui va connaître deux mouvances, à savoir celle de Goma (pro-rwandaise) et celle de Kisangani (pro-ougandaise) est un produit de la deuxième invasion que va connaître la RDC. Un mouvement politique avec des pantins congolais à sa tête pour servir de caution sinon de couverture à une exploitation des ressources assaillants étrangers qui ne retombent dans la première erreur de partir jusqu’à Kinshasa.

Coco Ramazani, secrétaire, agent administratif, n’a pas de protecteur attitré au sein de ce mouvement qu'elle a intégré après une ou deux années universitaires. A plusieurs reprises, elle fait l’objet de viols par les dirigeants de ce parti qui a la prétention de diriger ce pays. Naturellement, n’importe quel lecteur phallocrate objectera en soulignant "pourquoi reste-t-elle dans le mouvement ?". Et je pense que c’est tout l’intérêt de ce récit que je ne peux dévoiler complètement. Le contexte de la guerre fait que la jeune femme n’a que très peu de marge de manœuvre lorsqu’elle se retrouve à Kisangani, loin de sa famille, sans ressource dans un mouvement qui prend bien soin de ne pas rémunérer ses employés, les livrant à la merci des responsables. Parler de genèse de viol de masse peut paraître excessif, et ce n'est pas le propos de Mwantuali. 

Là où l’ouvrage devient très pertinent, c’est dans le partage de la petite femme de rien du tout. En dehors de subir certaines agressions, elle observe les valeurs de ces « rebelles », ces gros cervaux qui ambitionnent constituer une alternance crédible pour ce pays et qui se prostituent auprès de l’occupant étranger. Des hommes capables pour sauver leur peau lors de l’évacuation de Kisangani – après la destruction du siège de leur mouvement par les Rwandais – d’abandonner une demi-douzaine de femmes congolaises de leur mouvement (dont Coco) dans un camp bourré de soldats ougandais ? Faut-il vous faire un dessin ?

Le viol des femmes en RDC est une image terrifiante de celui de ce pays par ses élites corrompues. De la même manière que les violeurs du RCD Kisangani, selon la narration proposée par Joseph Mwantuali, disposent des femmes comme d’objet à disposition – dans un autre contexte on aurait parlé d’esclaves – ces élites prédatrices se servent pour leur satisfaction personnelle des richesses de ce pays trop doté par la nature. Mais il me semble que le plus douloureux ici, c'est la récurrence du viol. Comme ces femmes, la RDC est dans un rapport constant d'exposition à l'agresseur sans que des mesures de protection ne soient conçues par ses leaders politiques, proposées aux populations, aux femmes avant tout.

 

Au-delà du cas de la RDC, Tu le diras à ma mère de Joseph Mwantuali interpellera chaque lecteur. Si la violence ici décrite est crue et nous retourne l’estomac, elle prend des formes différentes dans d’autres pays comme le Congo voisin par exemple. L’alternance après laquelle chaque nation africaine soupire a le devoir de s’extraire de cette prédation animale qui intègre l’idée vendre père, mère et femme pour satisfaire une soif de pouvoir inextinguible. 

L'exil

Coco, elle, se meurt quelque part dans un exil qui n'est point doré. Marquée à vie par la violence des hommes, se pensant abandonnée par un Dieu qu’elle finit par croire indifférent à ses souffrances puisque c’est dans sa « maison » qu’ont commencé les premières agressions subies par Coco Ramazani, elle tente une reconstruction en Lui parlant, partagée entre raison et folie. L'objectif des violeurs est atteint : briser une femme, détruire un pays pour en abuser encore et encore. Une femme qui résiste malgré tout, ce livre en est la preuve.

Laréus Gangoueus

Tu le diras à ma mère, Joseph Mwantuali (Editions Présence Africaine, 2015) 

Source photo – Editions Présence Africaine

Diary of a trainee entrepreneur

My name is Emmanuel Leroueil. I am a strategy consultant based in Gabon and I have worked in other African countries too. A few years ago, I took part in the creation of Terangaweb – l’Afrique des Idées. Since I moved to Africa about a year and a half ago, I did not contribute to the website and the association as much as I would want to because I could not put my "ideas" into "action". It was easier for me to write and talk about Africa when I was not living there. Now that I am back, I am busy with many activities and I feel like I do not have enough energy to take part in the debate. This «Diary of a trainee entrepreneur» is an attempt to put my "ideas" into "action". I dedicate it to Réassi Ouabonzi, for his constant commitment.

My vision of entrepreneurship in Africa

Like many profesionals such as bankers, consultants and corporate lawyers, I have studied business plans of large, medium and small companies. With my work, I have observed that older companies have a sustainable economic performance but have difficulties to grow. Business creation is very important for the development of the economy of African countries.

Having an entrepreneurial mindset, I want to help meet the challenges faced by many countries on the continent such as the creation of jobs in a context of demographic explosion and the creation and redistribution of wealth. The creation of dynamic companies is a major concern. Here are some ideas I want to share with you to improve the current situation.

1) Focusing on simple businesses addressing people’s basic needs (production of vegetables, bakery, chicken farming, cooking, etc.) on existing markets, and on businesses where the production/sale cycle can be improved.

Investment in these sectors might seem logical. However, there are two main trends that I have observed.

The first and most common one is that small African investors systematically invest in usual small businesses without improving them. For instance, in the taxi business, everybody knows the price of a standard car to make a cab (between 2 and 3 millions CFA Francs for a second-hand car bought in Gabon). Everyone knows how the taxi-industry business model works. The taxi driver rents the car and pays a pre-determined amount of money. He keeps the remainder but if he does not earn enough money, he has to pay the amount regardless. This amount is known and the risks and profitability are quite low (around 75 000 CFA Francs per week in Gabon). In ten months, this investment becomes profitable while the market continues to absorb the increase of the offer. This example can be applied indefinitely, like the trend of telecenters (public payphones in the 1990s) or cybercafés, etc. Most real estate investments are similar to this model. These small businesses create extra wealth but do not really have any ripple effect on the rest of the economy. There is no increase in productivity.

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A second trend that appeared more recently in Africa, is followed by the majority of start-up incubators. It gives priority to companies focusing on innovating or often non-existing segments: services linked to telecoms or Internet, sustainable energies or creation of high technology devices. Of course, some of these business models can succeed and are useful to both economy and society. However, they are riskier for investors since demand usually has to be created, flexibility has to be acquired for the product to meet with clients demands. Furthermore, economic and operational balance has to be reached in order to develop the company without using existing ideas… Undoubtedly, these start-ups have high failure rates.

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In Africa, there is always loads of opportunities in simplest sectors where consumers demand already exists. We can bring some improvements and professionalise their organization because the competitors are often informal or under-productive. It is necessary to distinguish oneself from existing offers by implementing small innovations. There are multiple change levers: more efficient production tools, different distribution/sale channels that are closer to the customers, superior quality requirements and improved marketing of the products… These small innovations provide an added value to consumers and, eventually, to society. Nevertheless, the main interest of these businesses is to be able to make a quick scale change, and then to have an easily replicable model.

2) Choosing duplicable and suitable industrialization projects right from the start.

More concretely, it means that if you want to create a bakery, you should already start thinking about a "pilot project" to open a second, third, fourth store. And you have to take into account the failures and successes of the first project. This ambition is the best way to bypass the issue of access to funding that are decisive for African entrepreneurs (http://www.omidyar.com/insights/accelerating-entrepreneurship-africa-report). The ideal solution is to start the pilot project with your own funds. Thus, it is important to choose a business where the initial investment is not too high and where it is possible to progress gradually. The pilot project's income flows must then allow to partially fund the second investment wave (requiring businesses with short incomes cycles and positive cash flows). Above all, they have to allow the production of accounting data on the relevance of the project’s economic model, and activity history, which will help to attract investors (private equity) or convince bankers to give access to credit.

Of course, the duplication of the pilot project will not be easy since new issues can arise. How to store a bigger production? How to distribute a bigger production? How to replicate the model on new geographical markets? How to face embezzlement/malpractice with empowered teams and a weak creator/investor control? These difficulties are real and are part of the growth path for any actual and upcoming business in Africa. But they can be overcome.

Based on these ideas, I launched my own business creation project a month ago.

I plan to implement intensive greenhouse vegetable production around Kigali in Rwanda.

This Diary of a trainee entrepreneur is an opportunity for me to share this experience and the practical lessons I will learn with readers interested in business creation in African countries. The next post will provide details on the investment I made for this project, and will show how it will apply the ideas mentionned in this article.

Translated by Olivia Gandzion

Journal d’un entrepreneur #volet2

Je m’appelle Emmanuel Leroueil. Je suis consultant en stratégie et travaille actuellement au Gabon, à partir duquel j’interviens dans plusieurs autres pays africains. J’ai participé à la création il y a quelque années de Terangaweb – l’Afrique des idées. Depuis un an et demi, date d’un déménagement et du début d’une nouvelle expérience professionnelle, je n’ai plus beaucoup contribué au site et à la vie de l’association, ce que je regrette. Certains camarades me l’ont reproché à juste titre. Ma réponse était que je n’arrivais pas à concilier le « faire » et le « dire » : il m’était plus facile d’écrire et de parler de l’Afrique quand je n’y étais pas ; maintenant que j’y suis revenu, je suis absorbé par toutes les activités dans lesquelles je m’implique et n’ai quasiment plus l’énergie pour participer au débat d’idées. Ce « journal d’un apprenti entrepreneur » est ma tentative de réconciliation du « faire » et du « dire ». Je le dédie à Réassi Ouabonzi, pour son exigence constante.

La Genèse de mon projet entrepreneurial

Mon projet d’agriculture maraîchère sous serre n’a en soi rien de très imaginatif ni innovant. Ce projet ne m’est toutefois pas venu tout seul : il a fallu une conjonction de rencontres et une maturation de mes convictions sur la manière de lancer un business, pour que je décide de me lancer dans le grand bain de l’entrepreneuriat. 

L’élément déclencheur aura été mes discussions avec René NGIRIYE, agriculteur que j’avais interviewé pour Terangaweb, et qui a suscité mon intérêt pour une agriculture maraîchère périurbaine à proximité des grandes agglomérations africaines. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la population urbaine africaine devrait passer d’environ 300 millions de personnes aujourd’hui à 600 millions dès 2030[1]. Une proportion croissante de cette population devrait rejoindre la classe moyenne, avec les changements de consommation, notamment alimentaire, que cela implique. Toutefois, l’agriculture africaine ne s’est pas encore mise au diapason de ces évolutions ; l’agriculture vivrière, qui alimente les marchés de consommation locaux, n’a connu que de très faibles augmentations de ses rendements, ce qui ne permet pas de faire face à ces nouveaux besoins. De sorte que l’Afrique continue à importer massivement pour se nourrir. Pour le seul cas du Gabon, pays pourtant peu peuplé et bien doté en terres arables, les importations alimentaires se sont élevées à 250 milliards de F CFA en 2013.

Pourtant, les solutions techniques qui permettent d’augmenter la productivité des exploitations existent, et sont mêmes disponibles à des prix abordables. René NGIRIYE avait ainsi attiré mon attention sur un fournisseur de kits agricoles (serres + graines sélectionnées + engrais + pesticides + conseils agricoles), Balton, qui propose à des prix abordables des solutions de production à haut rendement dans plusieurs pays d’Afrique anglophone, notamment d’Afrique de l’Est.

Une autre rencontre aura été nécessaire pour me décider à me lancer. Une rencontre non pas avec une personne, mais avec une ville : Bukavu, capitale du Sud Kivu, en République Démocratique du Congo. Cette ville, juchée sur d’imposantes collines verdoyantes et bordant le paisible et magnifique lac Kivu, a connu une transition démographique accélérée particulièrement douloureuse. Bien qu’il n’existe pas de statistiques fiables reposant sur des enquêtes démographiques récentes, certains habitants de la contrée estiment que la population de la ville a doublé en à peine 3 ans, passant d’environ 750 000 habitants en 2010 à environ 1,5 millions aujourd’hui. Une série de conflits et la prolifération de milices armées terrorisant les populations rurales a conduit à un vaste mouvement migratoire vers Bukavu, capitale régionale. Le résultat ne s’est pas fait attendre : les collines et vallons de la ville ont été rapidement couverts de bidonvilles d’un dénuement extrême, où les habitations sont faites de planches pourries, humides, les toits de bâches plastifiées. Juché sur un taxi-moto qui me faisait faire le tour de la ville, je découvrais la transformation effarante de cet ancien lieu de villégiature des princes belges, qui dispose toujours sur les bords du lac Kivu d’un quartier surréaliste où la douceur du climat, la beauté du lac et la magnificence des villas pourrait vous faire croire que vous vous trouvez en Suisse, à Montreux sur les bords du Léman.

Un autre élément a particulièrement retenu mon attention pendant ce bref séjour à Bukavu : la très faible offre en produits alimentaires des marchés locaux, où l’on ne trouve quasiment que de la banane et des tubercules, et quasiment aucun légume, même les plus consommés comme les tomates, piments, oignons, etc. En questionnant les vendeuses, j’appris que la migration des populations rurales avait coupé la ville de son approvisionnement naturel en produits agricoles, les agriculteurs de la région étant devenus les habitants des bidonvilles de la ville. Désormais, les vendeuses traversent tous les matins la frontière avec le Rwanda, vont parfois jusqu’au Burundi, pour s’approvisionner en bananes et tubercules, qu’elles portent sur leur tête généralement. Les régions du Sud-Ouest du Rwanda et du Nord-Ouest du Burundi sont essentiellement des régions de production de cultures d’exportation, de thé et de café.  D’où la faible disponibilité de produits maraîchers pour le marché de Bikavu.

Cette expérience m’aura ouvert les yeux sur l’impact social déterminant de la production agricole sur la qualité de vie de communautés humaines importantes. Produire des tomates et des légumes à un prix compétitif à proximité de Bukavu pourrait non seulement apporter des revenus supplémentaires aux vendeuses locales, mais également améliorer le régime alimentaire de plus d’un million d’habitants. Et pour cela, pas besoin de faire de la charité, juste du business. A ce moment, déterminant, je me suis convaincu que j’avais un rôle à jouer à ce niveau.  

Faire de la production intensive de légumes grande consommation à destination des marchés urbains africains

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Mon ambition est d’approvisionner en légumes frais plusieurs grandes villes africaines, à destination de consommateurs haut de gamme (consommateurs fortunés, supermarchés), moyen de gamme (restaurants et hôtels) et bas de gamme (marchés populaires). Je souhaite à la fois produire moi-même, sur de petites surfaces (entre 2 à 5 hectares) de manière intensive (production sous serre, avec semences améliorées, usage raisonné d’engrais et pesticides naturels si possible), et agglomérer autour de moi d’autres producteurs intensifs de légumes, en prenant en charge le conditionnement, stockage, labellisation et distribution. La particularité que je souhaite donner à mon entreprise est une compréhension fine des besoins de consommation des populations de ces villes, une éducation de certains consommateurs (proposition de nouveaux légumes et produits naturels – brocolis, tain, melons, etc – aux restaurateurs par exemple),  un marketing sophistiqué de mes produits et une supply chain et capacité de distribution souple et efficace. Vaste programme !

Ayant des moyens financiers relativement limités, essentiellement constitués d’économies sur mon salaire, et n’ayant pas encore d’expertise technique dans le secteur, j’ai décidé de commencer petit. Mon choix s’est rapidement arrêté sur la ville de Kigali pour commencer mon activité. C’est tout d’abord le lieu où habite ma mère, retraitée, qui a un vaste jardin qu’elle peut mettre à ma disposition gratuitement. Kigali est également une ville dynamique, de plus d’un million d’habitants, avec une forte communauté de membres de la diaspora retournés au pays ainsi que d’expatriés, entraînant de nouvelles attentes de consommation alimentaire. C’est enfin la capitale d’un pays où le climat des affaires est réputé l’un des meilleurs d’Afrique et qui connait une dynamique économique remarquable.

J’ai donc mis à profit mes vacances d’août 2014 au Rwanda pour installer une première serre de 8 mètres sur 25, achetée à la représentation rwandaise de l’entreprise Balton, dans le package du Amiran Farmer Kit, qui prévoit un accompagnement conseil de 8 mois. Le tableau ci-dessous détaille les coûts entraînés par l’achat et l’installation de cette serre, exprimé en francs rwandais et convertis en francs CFA.  Cet investissement a été entièrement financé sur fonds propres personnels.

article_manu_1Au regard des trois premiers mois d’activité et au titre des frais de fonctionnement, les principaux postes de dépenses sont les suivants :  

tableau2Nb : le salaire du jardinier n’est que partiellement pris en charge par le projet de serre à tomates, et exprimé sur 11 mois

Mon choix de culture s’est porté sur la tomate, qui est une culture simple, rapide, et un produit de grande consommation. Une entrée simplifiée pour une première maîtrise de culture maraîchère intensive puis du cycle de distribution/vente. Il faut compter entre trois à quatre mois entre le moment où l’on installe la serre et plante la semence, et le moment où les premières tomates pourront être ramassées. Une serre de 200 m² comme celle que j’ai achetée peut produire 8,8 tonnes de tomates sur une saison continue de 8 mois, soit environ 1,1 tonne par mois. Ainsi sur une surface exploitable d’1 hectare, où l’on pourrait mettre pratiquement 50 serres de 200 m², il serait théoriquement possible de produire 50,5 tonnes de tomates/mois.

la serre

Le prix du kilos de tomates est de 350 Fr Rwandais (260 F CFA) sur les marchés populaires en bonne saison (saison sècghe) et proche de 500 Fr Rwandais (378 F CFA) en mauvaise saison. Sur le segment moyen de gamme, avec des tomates plus grosses et mieux présentées, que l’on peut vendre à des restaurants, le prix moyen de la tomate est de 700 Fr Rwandais (530 F CFA), et peut aller à 1000 Fr Rwandais (757 F CFA) sur le segment haut de gamme. La qualité de ma semence de tomates devrait me permettre de viser le segment moyen de gamme. Théorique, mon business plan sur une serre de 200 m² est donc le suivant pour ma première saison : 

Revenus : 8800 kilos * 700 Fr Rwandais = 6 160 000 Fr Rw (4 665 740 FCFA)

Investissement : 3 892 000 Fr Rw (2 948 352 FCFA)

Frais de fonctionnement : 773 100 Fr Rw (602 574 FCFA)

Bénéfice : 1 494 900 Fr Rw (1 165 162 FCFA)

Si tout se passe comme sur le papier, la première saison de production devrait permettre non seulement de rentabiliser l’investissement initial, mais de générer un retour sur investissement de 32%, bien plus que ne pourrait vous proposer n’importe quelle banque ou fonds de placement. L’histoire est tellement belle sur le papier qu’elle semble improbable et qu’il me fallait la tester, l’éprouver. Il y aura sans doute des imprévus, sans doute sera-t-il compliqué d’écouler les 8800 kilos de tomates au prix de 700 Fr Rwd.  Le prochain billet devrait décrire les premiers pas dans le circuit de commercialisation et préciser si cette histoire est un conte de fée ou l’amorce d’un business model avec un grand avenir.

Emmanuel Leroueil

 


[1] : VIMARD P. & FASSASSI R., 2013, Changements Démographiques et développement durable en Afrique, L’Harmattan, Paris

 

 

 

 

Aphrodice Mutangana, entrepreneur social au Rwanda

"Quand on veut aller vite, on y va seul. Quand on veut aller loin, on y va ensemble"

Entrepreneur rwandais actif dans les nouvelles technologies, Aphrodice Mutangana est à l'image de cette jeune génération du pays des Mille Collines qui rêve de « faire la différence » et d'être actrice du changement.  Une ambition qui ne relève pas que de la rhétorique.  À 29 ans, Aphrodice peut déjà se prévaloir de quelques belles réalisations : à la tête de son entreprise, il a lancé m-Health[1], une application mobile qui propose des conseils de santé à ses abonnés ainsi qu’un suivi personnalisé avec des professionnels du corps médical. De quoi impressionner les membres du jury de Seedstars World[2]– une organisation basée en Suisse qui récompense les meilleures start-up dans les pays émergents- pour que ces derniers lui attribuent en 2013 le premier prix régional en Afrique de l’Est. Mais le jeune entrepreneur, non content de développer sa seule affaire, cherche aussi à apporter sa pierre à l’édifice du nouveau Rwanda en construction. En parallèle à son activité professionnelle, il a co-initié bénévolement Incike[3], un site de financement participatif qui vient en aide aux victimes du Génocide ayant perdu tous leurs enfants.  Une contribution symbolique de plus pour cet autodidacte de la high-tech – il a étudié l’agronomie-, cité en exemple dans le prestigieux Washington Post[4], et qui se définit d’abord comme un entrepreneur social.  Entretien.  

APHRODICE MUTANGANA

Aphrodice, pourrais-tu brièvement te présenter ?

Je suis un entrepreneur rwandais, créateur d’une entreprise positionnée sur le segment des nouvelles technologies, et dont le produit phare est une application mobile dédiée aux conseils de santé, m-Health.  Ma formation initiale est cependant l’agronomie – l’horticulture-, bien loin donc de mon environnement professionnel actuel, les technologies de l’information et de la communication. C’est un univers que j’ai découvert comme un à-côté, en autodidacte. Intéressé depuis longtemps par le secteur de la santé, je me suis finalement lancé dans l’aventure entrepreneuriale. Une façon comme une autre d’assouvir mon inclination par des voies autres que celles suivies par les praticiens de cette filière -médecins, infirmiers, pharmaciens-. Au final, je me définis d’abord comme un entrepreneur social, qui développe une activité à la fois profitable et utile à l’ensemble de la communauté.

L’entrepreneuriat social justement. Peux-tu nous décrire les différentes initiatives que tu as prises dans ce domaine ?

foyomLa première concerne bien entendu m-Health. L’idée de base était de fournir, via le téléphone mobile, des conseils de diététique et de santé aux personnes souffrant de certaines maladies chroniques (diabète, insuffisances respiratoires…) ainsi qu’un suivi personnalisé avec des professionnels de la santé. L’application automatise les réponses aux questions les plus fréquemment posées par nos abonnés, et le cas échéant, permet d’interroger à distance un spécialiste sur une requête plus spécifique. Un service utile et pratique qui permet bien évidemment de dégager un revenu. Mais l’entrepreneuriat social va bien au-delà. Dans le cadre de l’initiative Incike, un programme soutenu par les autorités et destiné à soutenir les personnes âgées ayant perdu tous leurs enfants pendant et après le Génocide,  nous avons développé avec d’autres bénévoles un site de financement participatif afin de collecter les fonds nécessaires à ce type d’action. C’est là un exemple typique de ce que peut faire l’entrepreneuriat social : mettre en commun des compétences en vue de fournir une prestation qui exercera un impact positif sur la collectivité, et ce sans avoir nécessairement un retour financier immédiat.  Dans la même veine, mon site personnel Mutangana.rw[5], lancé il y a peu, cherche quant à lui à agréger et faire partager gratuitement certaines idées d’affaires à développer, tous secteurs d’activité confondus. Celle ou celui qui se sent en mesure de reprendre à son compte une idée de business, et d’en faire une activité profitable, tant mieux.  Sur le long terme, une idée n’a de valeur pour la société que si elle est suivie d’une exécution réussie qui profite au plus grand nombre. Le site n’est qu’une plateforme, un outil au service de tous.

Des initiatives qui ont en tous les cas contribué à te faire connaître d’un plus grand public. Prix de la meilleure start-up régionale, couverture dans les médias locaux et internationaux (France 24, Washington Post). Quel est ton sentiment par rapport à cette visibilité grandissante ? 

De la fierté bien sûr, mais en même temps, beaucoup d’humilité. Je sais d’où je viens, me souviens des difficultés et obstacles surmontés, des sacrifices consentis. Il y a beaucoup de travail pour en arriver là, on apprend donc à remettre les choses en perspectives et à savourer l’instant présent. Mais sans jamais perdre de vue le chemin à venir, les projets qui restent encore à accomplir.

Parle-nous de tes projets en cours.

A court terme, je vais continuer à développer mon application mobile en tâchant de la dupliquer sur une plus large gamme de systèmes d’exploitation (Android, Windows Phone, iOS d’Apple). Cela reste la meilleure façon de toucher une clientèle plus large, et pas uniquement au Rwanda. Si le produit est bon, il peut a priori être répliqué ailleurs. J’attends beaucoup aussi de mon site Mutangana.rw de partage d’idées. Contacts multiples, mentorat, possibilités de financement, c’est l’essence de l’entrepreneuriat social. Enfin, je souhaiterais développer une activité plus centrée sur l’événementiel, telle que l’organisation de colloques et forums portant sur les opportunités d’affaires au Rwanda et dans la sous-région. Ce qu’il faut, c’est un point de rencontre entre investisseurs et entrepreneurs, une plateforme où chacun pourrait obtenir ce qu’il est venu chercher. Des capitaux et une méthode managériale pour les entrepreneurs, des équipes compétentes et de bonnes idées sur lesquelles se positionner pour les investisseurs.  En clair, mettre à disposition tous les ingrédients nécessaires à la réussite.

Un dernier mot sur ces facteurs de réussite. En tant que chef d’entreprise, quels conseils donnerais-tu à celles et ceux qui se souhaitent se lancer dans l’aventure entrepreneuriale ?

Il faudrait idéalement toujours faire ce que l’on aime. Ce sera d’autant plus utile lorsque les choses se compliqueront et que les difficultés, immanquables, surviendront. A ce titre, dans le contexte souvent précaire et changeant qu’est l’entrepreneuriat, la persévérance, la débrouillardise et la flexibilité sont incontestablement des qualités qui peuvent faire la différence. La créativité peut aussi être un plus indéniable, mais elle devra, pour être efficace, se baser sur les besoins concrets de vos clients, fournisseurs et partenaires. Il faut donc être constamment à l’écoute, sensible aux signaux donnés par le marché, tout en se concentrant sur l’essentiel et en connaissant ses limites. Dernier point enfin, et probablement le plus important : savoir travailler avec d’autres personnes, c’est indispensable. Quand on veut aller vite, on y va seul, mais quand on veut aller loin, on y va ensemble.  

Propos recueillis par Jacques Leroueil à Kigali

Pour aller plus loin : https://www.youtube.com/watch?v=B_84fPKNORQ

 


[1] http://www.foyo.rw/

 

[2] http://www.seedstarsworld.com/

 

[3] http://www.incike.rw/

 

[4] http://www.washingtonpost.com/world/africa/20-years-after-the-genocide-rwanda-looks-to-a-tech-revolution/2014/04/04/bbde2df2-bb4a-11e3-80de-2ff8801f27af_story.html

 

[5] http://mutangana.rw/

 

Burundi, Bénin, Congo, RDC, Rwanda… : pas touche à ma constitution ?

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Depuis plusieurs mois, un même débat faisait rage, dans de nombreux pays africains. Au Burundi, au Burkina Faso, au Bénin, au Congo, en République démocratique du Congo (RDC) et au Rwanda pour ne citer qu’eux, la classe politique et les citoyens se déchiraient sur une éventuelle révision de la constitution autorisant le chef de l’État à briguer un nouveau mandat, ce que la loi fondamentale, en l’état, lui interdit. 

Les termes de la controverse ont radicalement changé le 30 et le 31 octobre. Au Faso, la contestation grandissante pour sauver la constitution et son article 37 – celui qui empêchait le président Compaoré de rempiler après 27 ans de pouvoir – s’est transformée en révolution. Un tournant politique qui sonne comme un avertissement pour tous les chefs d’État  de la région.

Les arguments favorables à une révision constitutionnelle sont connus : stabilité du régime, paix et sécurité, approfondissement de politiques déjà engagées, voire adhésion de la population à la présidence en cours et à un changement de constitution qui pourrait dit-on être confirmé par référendum. Qu’en est-il des opinions inverses ? Voici les principaux arguments défendus par ceux qui s’opposent à tout “tripatouillage électoral”.

 1- Parce que tout a changé depuis la Burkina

 La révolution burkinabè annonce-t-elle des mouvements de contestation à venir dans les deux Congo, au Burundi, au Rwanda? Difficile à dire bien sûr. Le contexte a en tout cas radicalement changé depuis ces derniers jours d’octobre. Dans les pays concernés, les responsables de l’opposition ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : “la leçon qu’il faut tirer de cela c’est que les différents chefs d’État doivent comprendre que plus rien ne sera comme auparavant. Et ceci doit être une leçon qui doit être retenue pour chez nous aussi, où nous avons choisi la lutte pacifique», a ainsi déclaré Vital Kamerhe, leader de l’Union pour la nation congolaise (UNC) en RDC.

 Certes, il y a plus de trois ans et demi déjà, avait lieu les printemps arabes. L’inquiétude était alors palpable dans certaines capitales africaines. Mais le Maghreb restait lointain, et la dégradation des conditions sécuritaires qui s’est installée depuis dans certains pays, devenait même pour certains chefs d’État un argument pour revendiquer leur indispensable rôle dans le maintien de la stabilité du continent.

 Le cas burkinabè rebat incontestablement les cartes. D’abord parce qu’il est plus proche et repose exactement sur la même équation : toucher ou non à un article de la constitution devenu le totem qui cristallise les revendications de l’opposition. Ensuite, parce que le régime de Blaise Compaoré ressemblait à s’y méprendre à certains cités plus haut.

Le parallèle le plus parlant étant sans doute celui avec le Congo-Brazzaville.  27 ans de pouvoir pour le « beau Blaise », près de 30 pour Denis Sassou Nguesso, aux commandes depuis 1979 (malgré une interruption entre 1992 et 1997). Et une stratégie commune : se rendre indispensable sur la scène internationale. Un rôle de médiateur au Mali pour Compaoré, une médiation en Centrafrique pour Sassou Nguesso, très impliqué dans la crise en cours à Bangui.

 2 – Pour permettre l’alternance

 Faut-il empêcher un président qui fait du bon travail de le poursuivre s’il est soutenu par sa population ?  Sans être absurde, l’argument reste au moins intrigant pour ceux qui, comme Compaoré ou Denis Sassou Nguesso, ont passé plusieurs dizaines d’années au pouvoir et ont eu tout le loisir de mettre en œuvre les politiques qu’ils estimaient utiles à leurs pays.

 Les cinq pays pourront aussi prendre l’exemple du Sénégal avec son alternance pacifique entre Diouf et Wade en 2000, puis l’élection de Macky Sall en 2012, qui ont montré les vertus d’un changement à la tête de l’État pour assurer un renouvellement des élites et des pratiques du pouvoir ; ou celui du du Ghana où après deux mandats, le président Kufuor a cédé la place à son successeur Atta-Mills en 2009.

3 – Pour respecter ses engagements nationaux et internationaux

Les opposants à tout changement constitutionnel invoquent aussi le respect des engagements nationaux et internationaux des gouvernants. Ainsi dans bien des pays, la constitution envisage des possibilités de révision mais exclut précisément tout changement qui concernerait la durée et le nombre de mandats. C’est l’article 185 à Brazzaville ou le 220 à Kinshasa qui précise que “ le nombre et la durée des mandats du Président de la République (…) ne peuvent faire l'objet d'aucune révision constitutionnelle.”

 Pour la Conférence épiscopale de RDC, qui ne cesse de réitérer son opposition à une révision constitutionnelle, “cet article pose les bases de la stabilité du pays et l’équilibre des pouvoirs dans les institutions. Le modifier serait faire marche en arrière sur le chemin de la construction de notre démocratie et compromettre gravement l’avenir harmonieux de la Nation”,  

Sur le plan international, les cinq États  cités ci-dessus ont également tous signé la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance de 2007 qui condamne dans son article 23(5) : “Tout amendement ou toute révision des Constitutions ou des instruments juridiques qui porte atteinte aux principes de l’alternance démocratique, "qui représenterait un “changement anticonstitutionnel de gouvernement et passible de sanctions appropriées de la part de l’Union”.

4 – Pour dépersonnaliser la loi

Rarement des constitutions auront suscité autant de passions dans les capitales du continent, laissant une drôle d’image d’une Afrique où tout débat constitutionnel apparaît inextricablement lié à celui du maintien au pouvoir du chef, comme si chose publique et chose privée étaient inévitablement mêlées. On ne débat plus de la constitution pour de réelles raisons juridiques ou sociales mais bien pour l’adapter à une situation individuelle d’un président :  la loi n’encadre pas l’exercice du pouvoir mais est aménagée en fonction de lui.

 En 1995, quand l’Assemblée nationale ivoirienne obligeait tout candidat à la magistrature suprême à fournir la preuve que ses deux parents sont effectivement nés en Côte d'Ivoire, l’objectif ultime était de transformer en loi “le concept d’”ivoirité” imaginé par le président Henri Konan Bédié afin de disqualifier son principal rival Alassane Ouattara.

Quant au Congo-Brazzaville, l’article 58 de la constitution de 2002 interdit à tout candidat de plus de 70 ans de se présenter à la présidentielle. Son adoption visait moins à rajeunir la classe politique qu’à empêcher les concurrents de Sassou Nguesso de l’époque, comme Pascal Lissouba, de se présenter. Un verrou générationnel qui se retourne aujourd’hui contre celui qui l’a fixé puisque c’est désormais Sassou lui-même qui a atteint la limite d’âge…

5 – Pour la stabilité institutionnelle

“L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts mais d’institutions fortes”, affirmait Barack Obama en 2009 dans son discours d’Accra, précisant que l’Histoire n’est pas du côté de “ceux qui modifient les constitutions pour rester au pouvoir”.

Une constitution comme toute construction humaine n’a aucune de raison d’être immuable. Mais les règles du jeu qu’elle instaure méritent au moins d’être éprouvées dans la durée. La plupart des pays cités ont des constitutions récentes : 2006 pour la RDC, 2005 pour le Burundi, 2003 pour le Rwanda, 2002 pour le Congo.

Entretenir l’instabilité institutionnelle, c’est mettre à mal la confiance des citoyens à l’égard de leurs dirigeants. Le Congo-Brazzaville est “le plus vaste cimetière institutionnel de l’Afrique”, dénonçait en 2001 l’universitaire Félix Bankounda. Depuis son indépendance en 1960, le pays a connu treize textes fondamentaux (six constitutions et sept actes fondamentaux), dont huit sous la seule présidence de Sassou Nguesso.

6 – Pour échapper à la caricature

Si la présidence à vie n’est pas l’apanage de l’Afrique, il n’en reste pas moins comme le note le journaliste Tirthankar Shanda que “sur les 19 chefs d’État qui ont accédé au pouvoir au siècle dernier et qui s’accrochent à leur place, 14 sont Africains !”. Après le Burkina, la communauté internationale sera peut être – qui sait ? – plus exigeante. La France avait prévenu à plusieurs reprises le président Compaoré, semble insister l’Élysée depuis quelques jours.

Mais il faudra sans aucun doute des concessions. Peut-on, défendre par exemple un ambigu statut d’immunité qui garantirait une sécurité économique et judiciaire à des chefs d’Etat qui, s’ils lâchent le pouvoir, redoutent la revanche de ceux qui l’ont trop longtemps attendu ? Ou offrir une (prestigieuse) porte de sortie aux présidents en place en leur attribuant de nouvelles missions dans des institutions internationales comme le proposait François Hollande à Compaoré dans un courrier du 7 octobre l’invitant à ne pas toucher à la constitution.

Ou même, si finalement maintien au pouvoir il y a, négocier de réelles contreparties. Car la conclusion du débat dépendra bien sûr de la situation bien particulière de chacun des pays. Un responsable de l’opposition burundaise confiait ainsi il y a quelques semaines qu’il avait “toutes les raisons de croire que Pierre Nkurunziza serait toujours président après 2015”, compte tenu des équilibres politiques de son pays. Mais il réclamait en échange “une vraie négociation pour ouvrir le jeu politique alors qu’il est complètement crispé. Pour cela nous aurons besoin d’un réel appui et de toute la pression de la communauté internationale”. Ce serait le moins.

Adrien de Calan

Génocide rwandais: 20 ans après, la paix à tout prix (2eme partie)

Terangaweb_Gacaca Rwanda « Une loi ne pourra jamais obliger un homme à m’aimer mais il est important qu’elle lui interdise de me lyncher » Martin Luther King

Un génocide n’est pas un crime comme un autre. Alors que les autres formes de conflits répondent à des intérêts politico-économiques, le génocide est un plan concerté en vue d’éliminer les membres d’un groupe donné. Le génocide tend à « purifier » le groupe social en ôtant les éléments considérés indignes d’en faire partie : les juifs en Allemagne, les Noirs en Afrique du Sudles Tutsi au Rwanda…  D’autres pays ont eu la difficile tâche de réconcilier un peuple déchiré par un conflit. En Afrique du Sud il y a eu les Commissions Vérité Réconciliation, au Soudan on a choisi la solution radicale de la sécession, en Côte d’Ivoire on croise les doigts pour que dure une paix vacillante.

Le Rwanda passe pour le bon élève de la région des Grands Lacs (à juste titre) puisqu’il a réussi sa « résurrection » dans bon nombre de domaines (Le Rwanda, une Nation phénix (1ère partie) – L'Afrique des idées et Le Rwanda, une Nation phénix (2ème partie) – L'Afrique des idées) Le pays est dirigé de main de fer par Paul Kagame qui a su lui insuffler le nouveau souffle de développement qu’il lui fallait après 1994. Qu’en est-il socialement ? Le génocide a matérialisé de façon radicale une division qui couvait depuis bien longtemps dans la société rwandaise. La réconciliation entre les membres d’une société n’est pas de l’ordre du politique, elle est pourtant indispensable entre des gens qui de toute façon sont condamnés à vivre ensemble. Le pardon ne peut donc être une consigne collective mais l’Etat a pour devoir de s’assurer que partout, tous les membres de la société se sentent appartenir au groupe, il impose sinon le pardon, en tout cas un terme officiel.

Cette idée sous-tend le droit pénal de tous les pays qui ont aboli la peine de mort : punir le coupable à la fois pour arrêter le cycle de violence et empêcher tout acte de vengeance et s’assurer de la future réinsertion du condamné. Le droit de punir (de venger…) appartient donc à l’Etat. L’acte génocidaire concerne forcément toutes les couches de la société puisque très souvent il se concrétise parce que « quelques-uns l’ont voulu. D’autres l’ont fait. Tous l’ont laissé faire » (Tacite). Si l’acte concerne toute la nation, le travail de réconciliation encore plus. Il s’agit de ne pas laisser subsister un fond d’animosité d’un côté ou de l’autre, animosité qui pourrait servir de base au déclenchement de nouveaux conflits sur les restes encore fumants du précédent.

Les gacaca ont essuyé la critique de ne pas être des juridictions professionnelles et donc de ne répondre à aucun des critères qui définissent une juridiction : impartialité, indépendance, procès équitable…mais comment pouvait-il en être autrement ?

D’une part, au lendemain du génocide il était urgent de juger les centaines de milliers de personnes détenues, les professionnels de la Justice étaient soit au nombre des victimes, soit parmi les accusés…ou ils avaient quitté le pays. Dire donc que le travail des gacaca a manqué de rigueur juridique serait reprocher au Rwanda de ne pas avoir appliqué une solution ordinaire à une situation qui n’avait rien d’ordinaire. A situation exceptionnelle, solution exceptionnelle.

D’autre part, ces juridictions, parce qu’elles sont populaires ont contribué à mettre ensemble, à confronter des personnes qui n’auraient jamais eu cette forme de justice participative dans un cadre juridictionnel classique. Il serait bien sûr naïf de penser qu’à la fin du procès, victime et bourreau repartaient en bons amis. D’ailleurs les voix des victimes se lèvent pour dénoncer une justice qu’elles estiment expéditives et biaisées (comment croire et accepter les remords de l’accusé qui « échange » l’aveu contre une réduction de peine ?) mais au lendemain d’un tel drame, les solutions n’étaient pas nombreuses. Sauf à séparer le pays en deux avec d’un côté les Tutsi et de l’autre les Hutu la seule autre solution aurait été celle de la vengeance systématisée qui aurait sans doute conduit à un autre drame avec les mêmes acteurs dans des rôles différents : les Tutsi en bourreaux et les Hutu en victimes. La solution retenue n’était pas forcément la meilleure, objectivement, mais la mieux adaptée au vu des éléments.

Le génocide n’a que vingt ans, il est encore trop tôt pour faire un bilan de l’Histoire et juger les avancées en matière de paix sociale qui mettront sûrement encore beaucoup d’années à se concrétiserMais le Rwanda a entamé un processus qui devrait à très long terme, s’il est suivi, effacer des divisions qui n’ont pas lieu d’être. Cela pourrait passer (comme au Nigeria) par un partage subtil du pouvoir entre Hutu et Tutsi, l’égal accès des uns et des autres aux structures étatiques, à l’éducation, à l’emploi…bref concrétiser ce que la Constitution a théorisé : tous les Rwandais sont égaux.

La réconciliation est aussi et surtout une question de mémoire. Mémoire collective, mémoire individuelle. Peut-être la seconde sera-t-elle moins vive dans deux, trois générations et que le temps aura non pas gommé mais estompé les blessures. En attendant, les rescapés, hébétés, se réintègrent bon an mal an à cette société qui abrite encore leurs bourreaux et tous les jours supportent stoïquement la vue de ceux-ci, désormais libres. Parce que « Amarira y’umugabo atemba ajya mu unda »[1]

Tity Agbahey

Retrouvez la première partie ici.


[1] Proverbe en langue kinyarwanda: « les pleurs d’un homme coulent dans son ventre ».

 

Génocide rwandais: 20 ans après, la paix à tout prix (1ère partie)

rwanda-genocide-memorial-tour« Je ne crois pas ceux qui disent qu'on a touché le pire de l'atrocité pour la dernière fois. Quand il y a eu un génocide, il peut y en avoir un autre, n'importe quand à l'avenir, n'importe où, au Rwanda ou ailleurs; si la cause est toujours là et qu'on ne la connaît pas ».
Un rescapé (Jean Hatzfeld, Dans le Nu de la vie).

Entre avril et juillet 1994 le Rwanda, pays d’Afrique centrale, connaît ce qui reste le génocide le plus meurtrier de l’Histoire du point de vue du nombre de victimes par rapport à la durée des exactions : près de 800.000 victimes (Tutsi et Hutu modérés) en trois mois, selon l’ONU.  A quelques mois du vingtième anniversaire de ce génocide, où en est le Rwanda ?

Il n’est pas aisé de dater exactement l’origine de la division entre « ethnies » Hutu et Tutsi au Rwanda. Le terme même d’ethnie est impropre dans ce pays où aussi bien les Hutu que les Tutsi parlent la même langue, le kinyarwanda, et partagent globalement les mêmes coutumes et croyances. Dans les années trente, le colonisateur belge entérine officiellement la différenciation en créant des cartes d’identité « ethniques » et en confiant à l’ethnie tutsi l’autorité de régir le pays sous la tutelle de l’administration coloniale. A ces Tutsi, le colonisateur donne accès aux études et à la gouvernance, délaissant les deux autres ethnies que sont les Hutu et les Twa.

A l’indépendance le gouffre créé par le colonisateur est dur à combler, d'autant plus que les Belges ont soudainement renversé leurs alliances à la fin des années 1950, délaissant les Tutsi et laissant libre cours à la "révolution Hutu", qui s'accompagne des premiers pogroms. Dès le début des années 1960, les Tutsi sont de plus en plus souvent les cibles de massacres les poussant à chercher exil en Ouganda, au Burundi et dans l'ex-Zaïre (l'actuelle République démocratique du Congo). Ces exilés (surtout ceux partis en Ouganda) vont nourrir le désir de revenir au pays et de reprendre le pouvoir par la force, et dans ce but, créent à la fin des années 1980 un mouvement armé, le Front patriotique rwandais (FPR). Aux tentatives de reprise de pouvoir par ces exilés, le gouvernement Hutu répondra systématiquement par les massacres des Tutsi restés au Rwanda. Le 6 avril 1994 le président rwandais (Hutu) Juvénal Habyarimana meurt, lorsque son avion, qui s'apprêtait à atterrir à Kigali, est abattu par un missile. Les Hutus attribuent l’assassinat aux Tutsi du FPR.

C’est l’élément déclencheur d’un génocide qui couvait depuis bien longtemps. Le lendemain marque le début officiel des massacres. Organisés en milices, les Hutu tueront près d’un million de Tutsi et de Hutu modérés, en trois mois. Le 4 juillet 1994 le Front patriotique rwandais entre dans la capitale Kigali après une difficile guerre civile contre l'armée rwandaise (FAR) et les milices génocidaires, les "Interahamwe". Alors que les génocidaires et des dizaines de milliers de Hutu fuient en masse vers l'est du Zaïre, le FPR prend le pouvoir et forme un gouvernement d’unité nationale avec symboliquement, un Hutu, le Pasteur Bizimungu, en tant que chef d’Etat. Paul Kagame, issu de cette génération de Tutsi ayant connu l’exil en Ouganda est élu Président en 2000 avec le FPR et lance un processus de justice et de réconciliation pour emmener les Rwandais à vivre de nouveau ensemble. L’unité et la réconciliation au Rwanda deviennent de véritables objectifs politiques : une Commission nationale pour l’unité et la réconciliation est créée en 1999, la mention de l’ethnie disparaît des cartes d’identité et la nouvelle Constitution prend la peine de préciser que tous les Rwandais ont des droits égaux. 

Les travaux de la Commission reposent sur différentes approches dont l’éducation à la paix, l’Ingando, qui a pour but d’éclairer l'histoire du Rwanda, de comprendre les origines des divisions parmi la population, d'encourager le patriotisme et de combattre l'idéologie génocidaire.

Il n’y a cependant pas de réconciliation ni de paix possible sans justice. Ainsi, sous l’égide de l’ONU, le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) est institué pour juger les auteurs de génocide et d’autres violations du Droit international humanitaire au Rwanda entre le 1er janvier et le 31 décembre 1994. Le TPIR a aussi pour ambition de « contribuer au processus de réconciliation nationale au Rwanda et au maintien de la paix dans la région ».  Pour l’heure, 65 personnes ont fait l’objet d’un jugement définitif, 10 affaires sont pendantes devant le Tribunal et un accusé est en attente de procès.

A côté du TPIR une autre « juridiction » est chargée de juger les centaines de milliers de personnes mises en cause dans l’exécution de ce génocide : les gacaca (prononcer gatchatcha), les juridictions populaires. Traditionnellement réservés aux contentieux civils, les gacaca ont un système basé sur la recherche de l’aveu et du pardon. C’est une loi de 1996 sur l'organisation et la poursuite de crimes de génocide ou crimes contre l'humanité  qui répartit la compétence entre le TPIR  et les gacaca. Au premier la charge de poursuivre les planificateurs, les organisateurs et les leaders du génocide, ceux qui ont agi en position d'autorité, les meurtriers de grand renom ainsi que ceux qui sont coupables de tortures sexuelles ou de viols (compétence partagée avec les juridictions régulières rwandaises), aux gacaca la poursuite et le jugement des auteurs, coauteurs ou complices d'homicide volontaire ou d'atteintes contre des personnes ayant entraîné la mort et de ceux qui avaient l'intention de tuer et ont infligé des blessures ou ont commis d'autres violences graves qui n'ont pas entraîné la mort et ceux qui ont commis des atteintes graves sans intention de causer la mort des victimes. Concrètement, les cerveaux des opérations au TPIR et les bras armés devant les gacaca. Les procès de ces juridictions populaires réunissent accusés et familles de victimes, les débats sont publics et quiconque a avoué ses crimes bénéficient d’une réduction voire d’une exemption de peine. Quand il y a une peine, elle est très souvent symbolique : les accusés sont trop nombreux et les prisons sont surpeuplées.

Les gacaca sont officiellement arrivés au terme de leur mandat le 18 juin 2012, deux millions de personnes ayant été jugées. Alors que les conséquences de ce génocide se sont étendues au-delà des frontières rwandaises (voir l'article de L'Afrique des idées: Rwanda – RDC: les dessous d’une guerre larvée) il est légitime de se demander si la très applaudie politique de réconciliation a tenu ses promesses. 

Tity Agbahey

Lire la deuxième partie de cet article.