300 000 Gassama

Deux beaux gestes, l’un spontané, l’autre calculé. Ce samedi 26 mai à Paris, Mamoudou Gassama, jeune malien sans papiers de 22 ans, n’a pas hésité à grimper à mains nues la façade d’un immeuble pour sauver la vie à un enfant de 4 ans suspendu dans le vide du balcon du 4ème étage d’un immeuble du 18ème arrondissement. Alors que l’émotion était à son paroxysme, il fut invité par le président français qui lui proposa une naturalisation et une intégration dans le corps des sapeurs-pompiers. Un parfait scénario pour un film à la Clint Eastwood ! Soit. Quoique cette régularisation puisse susciter de l’admiration, elle est pourtant la fumée qui cache la face hideuse d’une politique d’immigration qui contraint à la clandestinité 300 000 autres Gassama et bloque des millions d’autres dans des pays tiers.

« Gazage » de migrants à Calais, inaction de l’Etat face à des nazillons qui s’improvisent police des frontières, expulsion de migrants, y compris les femmes enceintes… il ne se passe plus une semaine sans que les effets de la nouvelle politique migratoire ne se manifestent. Celle-ci a été récemment formalisée à travers la loi « asile et immigration » dont le principal objectif est d’accélérer les expulsions. Ainsi, le délai pour déposer une demande d’asile a été réduit de 120 à 90 jours alors que la durée maximale de rétention administrative est passée de 45 à 90 jours.

Peut-on en vouloir aux soutiens de ces réformes lorsqu’ils ne voyagent pas en classe économique à destination de l’Afrique pour vivre en live les conditions d’expulsion humiliantes de ces jeunes Africains qui pourtant ne sont pas si différents de Gassama. A titre d’exemple, le 15 février dernier, dans un vol de la compagnie aérienne nationale à destination de Conakry via Freetown, grande a été la surprise de tous les voyageurs de découvrir un jeune africain, dans la vingtaine, encagoulé, menotté et entouré de policiers installés à bord de l’avion, au beau milieu des autres voyageurs, dans le cadre d’une procédure d’expulsion. Sortez les mouchoirs. Et ce n’est pas la première fois, ni la dernière. C’est ainsi que se déroule les expulsions de migrants telle que l’envisage la nouvelle loi. Peine perdue, beaucoup reviennent.

Or, ce que nous rappelle l’histoire de Gassama, c’est tout simplement l’humanité de tous les migrants au grand dam de ceux qui font la distinction entre migrants et réfugiés, immigrés et expatriés, « français de souche » et français de x génération. C’est aussi le talent exceptionnel que possède chacune de ces personnes qui ont bravé tous les obstacles au péril de leur vie pour rejoindre l’Europe. En voyant Gassama grimper l’immeuble à main nue, on ne peut s’empêcher de penser à ces migrants escaladant les « grilles de la honte » à Melilla, enclave espagnole jouxtant le territoire marocain.

Au-delà du traitement de son cas spécifique, le geste de Gassama devrait amener l’Etat français à penser aux sorts des millions d’autres comme lui qui déambulent dans les rues de France, ou qui sont retenus dans des conditions abjectes en Lybie, en Turquie et j’en passe grâce au soutien financier de l’Europe. Il manquait au geste du président français des paroles fortes pour diluer le discours ambiant selon lequel les personnes en situation irrégulière seraient de trop et qu’il faille les expulser au plus vite et en grand nombre. Etre en situation irrégulière est plus un fait administratif qu’un choix personnel.

On ne le répètera jamais assez. L’immigration n’est pas le résultat d’une natalité trop forte en Afrique. Elle l’est davantage à cause des guerres, des dérèglements climatiques, et de la détérioration des conditions de vie. Dans la majeure partie des cas, ces causes sont de la responsabilité des pays d’accueil. Le cas de la guerre en Lybie avec ses conséquences sur la situation sécuritaire actuelle au Mali illustre bien la première cause. Ce n’est pas l’Afrique qui pollue la planète, et l’ouverture commerciale mal organisée est en bonne partie responsable de la détérioration des conditions de vie. Certes la mauvaise gouvernance de certains dirigeants africains est aussi en cause, mais elle est parfois entretenue par un soutien implicite étranger.

Par conséquent, toute politique migratoire dont le principal objectif est d’expulser les migrants ne fait que traiter les symptômes et non les causes. Il ne suffit pas non plus d’augmenter l’aide au développement, car le problème n’est pas que financier. Il faut avant tout changer radicalement la nature des relations entre l’Etat français et les Etats africains. Fini le copinage entre chefs d’Etats, fini le soutien aux régimes dont les populations n’en veulent plus. Place à une exigence de résultat et à un soutien aux institutions qui régissent la vie démocratique en Afrique. C’est ainsi qu’on aidera les millions d’autres de Gassama qui ne demandent qu’à vivre avec les leurs, chez eux.

En Afrique, il faut « interdire » l’entrée des hommes d’affaires en politique

La scène politique africaine voit émerger de plus en plus d’hommes d’affaires, et cela est inquiétant. De Marc Ravalomanana hier à Patrice Talon aujourd’hui en attendant peut-être Moïse Katumbi demain leur ambition ne se limitent plus aux postes ministériels. Tous mettent en avant leur approche pragmatique, censée faire de leur pays la nouvelle Corée du Sud. Cependant, l’histoire et l’analyse politique nous enseignent qu’ils ont toujours tendance à engager leurs nations sur une pente glissante caractérisée par une instabilité politique, une monopolisation de l’économie, et dans le meilleur des cas un creusement des inégalités.

L’influence politique du secteur privé est ancienne. Du financement des partis politiques à l’élaboration des lois, en passant par l’acquisition des médias, elle s’est amplifiée au cours des dernières années partout dans le monde et en particulier en Afrique. Peu d’informations crédibles et fiables existent sur ces pratiques, mais des indices concordants les attestent. Dans le cas du Bénin, par exemple, les deux plus riches hommes d’affaires ont longtemps financé les campagnes politiques, qu’elles soient présidentielles, législatives ou communales et possèdent des médias. Mais c’est plus récemment que la percée des personnalités issues du secteur privé sur la scène politique est devenue plus visible puisqu’ils aspirent dorénavant aux postes électifs de premier plan.

Dans tous les pays africains, ces personnalités peuvent être regroupées en deux catégories : celles qui se sont enrichies grâce aux marchés publics, et celles qui l’ont été en monopolisant la distribution des produits et services de grande consommation. Dans les deux cas, cet avantage est acquis à la faveur de décisions politiques motivées par la privatisation des anciens monopoles d’Etat ou par l’objectif de créer des champions nationaux. Toutefois, il s’est très vite transformé en contrepartie de financement des partis politiques et en levier d’acquisition de pouvoir politique pour les entrepreneurs.

Face à l’échec des hommes politiques traditionnels à améliorer le niveau de vie de leurs concitoyens, l’argument de ces nouveaux politiciens peut se résumer ainsi : notre succès personnel est le résultat de notre approche pragmatique, confiez-nous l’Etat et nous en ferons un succès collectif. En vertu des facilités accordées par l’Etat, cet argument est pourtant fallacieux puisque la clé de leur succès est largement externe à leur habileté entrepreneuriale. Par conséquent, une fois au pouvoir, ils ne peuvent pas faire autrement que d’utiliser les leviers du pouvoir pour accroître davantage la prospérité de leurs affaires, qu’elles soient personnelles ou déléguées.

Même si leurs fines connaissances du secteur privé était un facteur de succès économique, dans un contexte institutionnel où les contre-pouvoirs sont faibles, il y a manifestement le risque d’une captation plus importante de la richesse créée au profit d’intérêt personnel ou partisan. Dans aucun des pays où ils ont pris le pouvoir, il n’a été observé une baisse des inégalités, bien au contraire. Devrait-on citer le cas de Silvio Berlusconi en Italie.

Le cas de Madagascar illustre à maints égards les risques associés à l’entrée des hommes d’affaires en politique. Après avoir dominé le secteur des produits laitiers grâce à un appui financier de la Banque Mondiale, Marc Ravalomanana utilise ses moyens financiers pour acquérir des médias, puis accède à la mairie de la capitale et enfin à la présidence. Il en profite pour développer son groupe de médias, et renforce son groupe laitier. De cet usage du pouvoir politique à des fins de promotions économiques personnelles va naître la contestation qui va non seulement l’évincer du pouvoir en 2009, mais aussi plonger la grande île dans une instabilité politique qui se prolonge jusqu’aujourd’hui malgré l’élection d’un nouveau président. Qu’ils aient été présidents comme Uhuru Kenyatta au Kenya, ou ministres comme Dossongui Koné en Côte d’Ivoire, Moulay Hafid El Alamy au Maroc ou Yousou N’Dour au Sénégal, le miracle ne s’est pas produit.

En général, l’entrée des hommes d’affaires en politique n’est pas indépendante de la tendance des hommes politiques traditionnels à faire l’inverse. Cette tendance est tout aussi fréquente et dangereuse. L’affaire dite « Gupta » en Afrique du Sud illustre à dessein les implications de cette connivence entre les hommes politiques et le milieu des affaires. L’Angola de Edouardo dos Santos offre également un exemple concret. Selon les enquêtes du FMI, 32 milliards de dollars US, soit le quart du PIB, se sont évaporés par le biais de la compagnie nationale pétrolière Sonangol entre 2007 et 2010, alors que deux tiers de la population vit avec moins de 2 dollars par jour.

Certains pays comme  le Ghana, le Sénégal ou le Nigéria ont tout de même réussi à limiter les relations entre le secteur privé et la politique. Ils ont été jusqu’ici épargnés par une tentative de prise de pouvoir par leurs opérateurs économiques. Cependant, les frontières restent ténues, c’est pourquoi il urge d’envisager une « constitutionnalisation de l’économie » pour reprendre les termes de David Gerber. Cela passe par la légalisation d’une stricte séparation entre le pouvoir politique et le monde des affaires. Concrètement, en plus du financement public des partis politiques et des règles encadrant les donations, il s’agit de :

  • interdire tout mandat électif à toute personne contrôlant plus d’un certain pourcentage du PIB,
  • contrôler et imposer à 100%  tout dépassement de ce seuil par tout décideur politique à l’issue de son mandat,
  • interdire tout avis, recommandation ou suggestion non sollicité à l’endroit de tout responsable de l’Etat.

Dans les pays les plus avancés, les hommes d’affaires s’occupent de ce qu’ils savent mieux faire, c’est-à-dire la création de richesses. Dans les cas où ils entrent en politique comme avec Donald Trump aux Etats-Unis, le poids significatif des contre-pouvoirs les empêche d’utiliser le pouvoir politique à des fins de promotion économique personnelle. En attendant que ces contre-pouvoirs se structurent dans les nations africaines, il vaudrait mieux instituer la séparation entre les affaires économiques et les affaires politiques.

PS : Les expressions « hommes d’affaires » et « hommes politiques » ne sont pas exclusives du féminin.

Que Monsieur Bolloré réponde de ses actes en Afrique !

      Si un demi-siècle après les indépendances, le niveau de vie de l’Africain moyen n’a pas évolué, c’est en grande partie à cause de la capture de l’Etat opérée par certains investisseurs dont M. Bolloré est l’archétype.[1] Certes, les investissements étrangers restent incontournables pour bon nombre d’économies africaines, mais lorsqu’ils sont réalisés à la marge de l’éthique des affaires et en collusion avec les institutions politiques, ils deviennent nuisibles, néfastes, voire dangereux. Dans le cas d’espèce, ce n’est pas tant les investissements africains de M. Bolloré qui sont en cause, ni les soupçons qui pèsent sur les conditions de leur réalisation[2], mais plutôt la ligne de défense qu’il a choisie pour soigner son image auprès de l’opinion publique.

En effet, dans une tribune dans le JDD du 29 avril 2018, il défend être victime de la perception biaisée d’une Afrique « terre de non-gouvernance, voire de corruption » et se demande s’il ne faut pas l’abandonner. Loin de toute réalité, cette ligne de défense est la caricature la plus emblématique du nouveau discours sur l’Afrique construite par la toute petite minorité qui s’accapare les fruits de la croissance. Elle est fallacieuse car assimilant le Togo et la Guinée à toute l’Afrique, grossière car utilisant le chantage comme moyen de pression et relève de la diversion puisqu’il n’y répond pas aux actes qui lui sont reprochés.

Il est aujourd’hui admis, en particulier par les organismes en charge du financement du développement, que la croissance africaine ne profite pas aux moins nantis.[3] Malgré les investissements dont se prévaut M. Bolloré, ainsi que les milliers d’emplois qu’il prétend avoir créé, les personnes les moins nanties n’ont guère vu leurs effets. Par ailleurs, les ports africains, y compris les dizaines gérées par son groupe, sont les moins compétitifs au monde[4], en raison du monopole qui y est exercé. Par conséquent, il est inexact de brandir cette image d’une Afrique qui réussit pour si peu de personnes et dont il fait partie.

En parlant d’une Afrique de buildings, de réseaux informatiques et de jeunesse vigoureuse, son argumentaire occulte la particularité des pays concernés par l’instruction judiciaire dont il fait l’objet. Justement, le Togo et la Guinée sont deux pays parmi les plus pauvres d’Afrique. Dans le premier cas, l’Etat est géré comme une boutique familiale depuis plus d’un demi-siècle au détriment des togolais qui croupissent dans la misère absolue. Jamais, il n’y a eu d’alternance politique au Togo, le fils ayant remplacé le père, spécialiste des coupures d’Internet et de la répression violente de toute opposition. Comment s’attendre donc que dans un tel Etat il y ait des contre-pouvoirs capables d’empêcher la capture de l’Etat par des investisseurs maximisant leur profit ? Le cas de la Guinée est encore pire, point besoin de faire un dessin. Nous sommes donc en présence d’agissements ayant lieu dans des contextes institutionnels très faibles où l’appétit de l’investisseur n’a de limite que les intérêts du prince et de lui seul.

Il se demande s’il ne faut pas « abandonner l’Afrique » comme si en 2018, il était encore crédible d’utiliser le retrait des investissements comme un moyen de pression. Les grands pays émergents dont la Chine, l’Inde et le Brésil sont à l’affût. Par ailleurs, l’investissement en Afrique est de plus en plus réalisé par les Africains eux-mêmes, comme en témoigne le récent rapport du Boston Consulting Group. Par conséquent, continuer à utiliser des moyens de pression de la période postindépendance alors que les temps ont changé relève soit de la myopie ou de la diversion vis-à-vis des personnes qui ignorent l’environnement économique de l’Afrique.

Toutefois, au-delà des faits qui lui sont reprochés, c’est surtout le silence assourdissant des chefs d’Etats concernés qui intrigue. N’y a-t-il pas une procédure d’ouverture d’enquête judiciaire automatique au Togo et en Guinée ? N’est-ce pas là encore le signe de la faiblesse des institutions de certains pays africains ?

En tout état de cause, l’Afrique devrait se réjouir que des investisseurs qui utilisent la capture de l’Etat comme méthode l’abandonne. C’est à ce prix que les investissements bénéficieront aux personnes les moins nanties, créant ainsi un cercle vertueux d’une croissance inclusive et durable. Il est aussi question d’assainir les relations franco-africaines, car en le poursuivant, la justice française défend la république et envoie un signal fort aux investisseurs qui profitent de la faiblesse de certaines institutions africaines pour piller les économies, laissant derrière eux les pauvres diables qui, pour certains, se noient dans la méditerranée et, pour d’autres, souffrent le calvaire dans les rues de France. Que M. Bolloré aille donc répondre de ses actes en Afrique.

 

[1] Le documentaire « Complémentaire d’enquête » de France 2 est à ce titre très illustrateur.

[2] Cela est désormais du ressort de la justice française. Voir le multimédia du magazine Le Monde pour plus de détails.

[3] Voir l’édition 2018 des perspectives économiques en Afrique

[4] Voir les statistiques établies par l’UNECA sur la base des données de la Banque Mondiale

Non, Monsieur Macron, le défi de l’Afrique n’est pas civilisationnel

Au détour d’une conférence de presse[1] en marge du sommet du G20 à Hambourg, Emmanuel Macron a affirmé en substance que « le défi de l’Afrique … est civilisationnel », une thèse passéiste, fondée sur des constats erronés, et totalement décalée par rapport aux dynamiques en cours sur le continent. Reprenons le fil du raisonnement.

Le défi de l’Afrique selon Macron

Selon Macron, les promesses d’aide au développement de l’Afrique ont été tenues, mais l’aide financière seule ne suffit pas car le défi de l’Afrique serait civilisationnel. Il serait caractérisé par des Etats faillis, des processus démocratiques complexes, une transition démographique mal maîtrisée, l’insécurité et le fondamentalisme violent. Une litanie de maux en dépit des taux de croissance significatifs de certaines économies qui peuvent laisser entrevoir des perspectives positives. Le rôle des pays développés en général et plus particulièrement de la France serait donc de promouvoir la primauté du secteur privé, de financer l’investissement dans les biens publics (infrastructures, éducation et santé) et de garantir la sécurité en lien avec les organisations régionales. Dans ce cadre, la responsabilité des gouvernements africains serait d’assurer la bonne gouvernance, de lutter contre la corruption et surtout de maîtriser la transition démographique car, selon le président français, « avec 7 à 8 enfants par femme, investir des milliards d’euros ne stabilise rien ».

Une répétition de la posture paternaliste

Parler de défi civilisationnel présuppose d’une part qu’il existerait une norme unique de progrès humain et d’autre part que l’Afrique en serait particulièrement dépourvue. Or, les connaissances accumulées à partir de recherches archéologiques permettent d’affirmer qu’il existe plutôt des civilisations, variant dans le temps et dans l’espace, avec chacune des apports majeurs à l’humanité. Il en est ainsi des civilisations égyptienne, maya, chinoise, grecque, romaine, etc. Dans ce contexte, la civilisation occidentale ne saurait servir de modèle pour tous. L’idée que l’Afrique serait dépourvue de civilisation et qu’il faille y transposer un modèle venu d’ailleurs entre en résonance avec le discours d’un passé récent prononcé par le président Sarkozy à Dakar. Il témoigne d’un déni d’histoire de l’Afrique pourtant attestée par plusieurs sources formelles. L’ouvrage de l’UNESCO sur le sujet ou les innombrables objets d’art africains présents dans les musées français en sont quelques preuves. Il entre également en résonance avec un autre discours d’un passé plus lointain, celui de Victor Hugo prononcé en 1879, en prélude à la colonisation du continent. La vraie question que soulève cette affirmation est pourquoi, plus de 150 ans après Victor Hugo, le numéro un français reprend la même thèse. Pourquoi l’Afrique n’a-t-elle pas évolué depuis ? N’est-ce pas là le résultat de la posture paternaliste qui a toujours caractérisé les relations entre l’Occident et l’Afrique ? De la colonisation sur laquelle Emmanuel Macron a plutôt eu une lecture éclairée aux indépendances molles ?

Des constats discutables

La thèse de Macron est fondée sur des constats erronés trop souvent usités par manque de recul. En effet, en matière d’aide au développement, rien n’a encore été fait pour l’Afrique. Selon les statistiques de l’OCDE seulement 0,3% du Produit National Brut (PNB) des pays développés est dédié à l’aide au développement, deux fois moins que les 0,7% promis depuis 1970. Or, l’aide au développement, loin d’être une charité, est une contrepartie des manques à gagner générés par l’ouverture commerciale des pays en développement. Ce déficit est largement comblé par les Africains de la diaspora qui prennent le relais en transférant des fonds vers leurs pays d’origine. Ces transferts dépassent largement l’aide au développement et servent à atténuer les chocs de revenus et à financer l’entrepreneuriat et l’investissement dans le capital humain.[2]

Contrairement à l’idée répandue, la croissance démographique n’est pas un problème, ni pour l’Afrique, ni pour l’Europe. La peur de la démographie africaine est trop souvent entretenue par ceux qui appréhendent l’immigration. Or, elle peut être une chance si chaque jeune africain avait la liberté de se réaliser, cette liberté parfois restreinte par les politiques des pays développés protégeant leurs intérêts par le biais de dictateurs-prédateurs sur le continent. Par ailleurs, contrairement à l’affirmation d’Emmanuel Macron, il n’y a pas de lien de cause à effet entre population et développement.[3] La théorie malthusienne de la surpopulation a longtemps été remise en cause par les effets positifs du dividende démographique et du caractère universel de la transition démographique. Les forts taux de fécondité s’observent dans des environnements où le taux de mortalité infantile est élevé. Il en a été ainsi jusqu’au XIXème siècle en Europe et cela n’a pas entravé son essor économique.

L’Afrique qui renaît

Le discours de Macron à Hambourg témoigne du regard porté encore sur l’Afrique à travers un prisme tronqué donnant lieu à des interprétations en déphasage par rapport aux dynamiques actuelles. L’Afrique se transforme par le biais de mécanismes difficilement quantifiables et donc orthogonaux aux taux de croissance du PIB. Ses jeunes entreprennent, innovent et aspirent à une société plus libre.[4] Ses leaders se renouvellent et rompent avec les liens et pratiques anciens. Comme le suggère Felwine Sarr, partout en Afrique, il y a comme une phase de travail, préalable à la naissance d’une société nouvelle dont la nature ne demande qu’à être définie. C’est en cela que consiste le défi de l’Afrique, il n’est pas civilisationnel, mais transformationnel. A l’heure où les nationalistes ont le vent en poupe, où bon nombre de jeunes africains entretiennent un rapport de défiance vis-à-vis de la France, il n’est pas opportun d’adopter une posture paternaliste dans les relations franco-africaines. Plaidons, dans la mesure du possible, pour de la co-construction.

Georges Vivien HOUNGBONON

[1] Le Président Macron répondant à la question du journaliste Philippe Kouhon d’Afrikipresse. Lien vers la vidéo de la conférence (à partir de la 25ème minute) : http://www.elysee.fr/videos/new-video-17/

[2] Cf. Perspectives Economiques Africaines 2017

[3] L’exemple de 7 à 8 enfants par femme est d’ailleurs très anecdotique car ne correspondant qu’au Niger. Selon les perspectives économiques en Afrique, le taux de fécondité y est de 4,5 enfants par femme en 2016.

[4] Voir par exemple le dernier rapport thématique des perspectives économiques en Afrique.

Mise en ligne le 12.07.17

Les usages du numérique en Afrique : Impacts économiques, sociaux et politiques

Résultat d’une étude réalisée en partenariat avec le Comité Colbert, cette note rend compte de l’adoption des services numériques en Afrique, avec un accent particulier sur quelques pays dont la Côte d’Ivoire, le Nigéria, le Kenya et le Sénégal.

Le fait que l’adoption progressive des services numériques ait eu des effets positifs sur les dimensions économique, sociale et politique du développement en Afrique est indéniable. A partir des résultats d’études menées dans certains pays africains, cette note met en exergue l’effet positif du numérique sur les dimensions économiques, sociales et politiques du développement en Afrique. Lisez l’intégralité de cette étude.

Equipe de recherche:

Georges Vivien HOUNGBONON, Economiste, Institut d’Economie Industrielle, TSE

Amadou Beydi SANGARE, Ingénieur Télécom SudParis

Aude SCHOENTGEN, Consultante Indépendante, Telecom Paristech

Hamidou CISSE, Ingénierie Mécatronique au CNAM Paris

Experts locaux : 

Onyinyechi ANANABA, Project Manager chez The Springfield Schools

Réassi OUABONZI, MBA Marketing Digital

 

S’approprier le discours sur l’Afrique : Enjeux historiques et intellectuels

Le dimanche 18 mai 1879, à l'occasion d'une commémoration de l'abolition de l'esclavage, Victor Hugo prononçait un discours sur l'Afrique. Il y appelait l'Europe à "refaire une Afrique nouvelle" et à "rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation", ce fût le début de la colonisation. Près de deux siècles plus tard, l'Afrique fait toujours l'objet de discours sur son avenir, souvent exogènes, mais de plus en plus endogènes.

Deux siècles de discours sur l'Afrique

La colonisation est passée par là, avec ses apports et ses peines, mais c'est à l'orée des indépendances que l'on commence véritablement à penser l'Afrique de l’intérieur, encore souvent de l’extérieur. C'est ainsi que dès 1962, l'agronome René Dumont déclarait dans son ouvrage de référence que l’Afrique noire est mal partie. Son constat était factuel et sa recommandation simple : les cultures de rentes contribuent à la survenue des famines, les jeunes nations indépendantes devraient développer davantage les cultures vivrières afin d'éradiquer la faim. Cinquante années plus tard, les pays producteurs de coton et de cacao sont restés les mêmes et pire, se livrent à une compétition sur le volume de production. Les grands pays producteurs de pétrole sont restés les mêmes, accroissent leur production, alors que les explorations se poursuivent dans les pays non-producteurs. La course à l'accaparement des rentes issues de ces ressources a généré ce que Stephen Smith en 2003 appelait la Négrologie, ou l'Afrique qui meurt. La Une de l’hebdomadaire The Economist en 2000, l'ouvrage de Robert Guest en 2005 et le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar en 2007 sont aussi passés par là. On se croirait écouter "Making Plans for Nigel" de XTC.

Dix années plus tard, la même chanson continue, mais cette fois-ci sous une nouvelle partition : l'Afrique serait devenue un continent d’avenir. De Jean-Michel Severino et Olivier Ray qui évoquent Le temps de l’Afrique à Sylvie Brunel qui se demande Si l'Afrique était si bien partie en passant par les Unes du Time et de The Economist, les productions intellectuelles affluent pour présenter une Afrique dynamique, prospère et pleine d'avenir. Mais dans ce brouhaha s'élève une nouvelle voix, celle de l'Afrique.

La voix africaine et le débat d’idées

Elle n'est pas récente car depuis Things Fall Appart de Chinua Achebe (1958) à Something Torn and New: An African Renaissance de Ngugi Wa Thiong’o (2009) une voix intérieure à l’Afrique s’est toujours levée pour faire écho à ses réalités historiques, à ses profondeurs culturelles et à ses perspectives. Déjà en 1958, l’ouvrage de Chinua Achebe suggérait l’importance de penser le présent et l’avenir de l’Afrique, car si seulement Okonkwo était conscient du basculement en cours il n’aurait pas mis sa témérité au service de la sauvegarde d’un monde qui s’effondrait. Wa Thiong’o n’en dit pas moins lorsqu’il fait appel à une renaissance culturelle de l’Afrique. Mais c’est plus récemment que cet appel s’est cristallisé dans l’invitation à Sortir de la grande de nuit de Achille Mbémbé en 2010 et dans le bégaiement d’une nouvelle Afrique naissante traduit dans le concept d’Afrotopia de Felwine Sarr en 2016.

Cette voix qui s’élève est salutaire, car elle n’est pas que l’expression d’une littérature romancée, mais surtout d’une réflexion philosophique à partir de laquelle peuvent émerger des courants économiques, politiques et culturels nouveaux. Mais hélas, son interprétation n’est réservée qu’aux initiés. Son vrombissement dissimule des messages qui n’éveillent que des sensibilités trop particulières. Il faudra donc la reformuler, la traduire et la rendre plus accessible au plus grand nombre. C’est en cet exercice que consiste la réappropriation du discours sur l’Afrique.

Cependant, cet exercice ne peut être mené que dans un cadre bien approprié. Il faudra des espaces de confrontation des idées, sources perpétuelles de construction de nouveaux discours et de nouveaux paradigmes sur les sociétés africaines. Penser le présent et l’avenir des sociétés africaines n’est pas un exercice de court terme. Il faudra du temps, du temps long, et c’est dans ce temps que s’inscrit L’Afrique des Idées.

Georges Vivien HOUNGBONON

Pour aller plus loin :

Pourquoi faut-il s’approprier le discours sur le développement de l’Afrique ?, L’Afrique des Idées, Juillet 2014. Initialement publié dans la Gazette du Golfe du Bénin 23-27 juin 2014

Discours sur l’Afrique prononcé par Victor Hugo le 18 mai 1879 à l’occasion d’un banquet commémorant l’abolition de l’esclavage

René Dumont, L'Afrique noire est mal partie, 1962 (Le Seuil, Paris, coll. « Esprit », réédition en 2012)

Stephen Smith, Négrologie : pourquoi l'Afrique meurt, Calmann-Lévy, 2003

Robert Guest, The Shackled Continent: Africa's Past, Present and Future, Pan Books, 2005

Jean-Michel Severino et Olivier Ray, Le Temps de l'Afrique, Odile Jacob, 2010

Sylvie Brunel, L’Afrique est-elle si bien partie ?, Sciences Humaines, 2014

The Economist, The Hopeless Continent, 2000

TIME, Africa Rising, 2012

The Economist, Africa Rising, 2011

Chinua Achebe, Things Fall Apart, Peguin group, 1958

Ngugi Wa Thiong’o, Something Torn and New: An African Renaissance, Basic Civitas Group, 2009

Achille Mbembé, Sortir de la Grande Nuit : Essai sur l’Afrique Décolonisée, La Découverte, 2010

Felwine Sarr, Afrotopia, Philippe Rey, 2016

Démocratiser l’accès à une éducation de qualité au Bénin

gvhEn 2016, moins de 2 collégiens sur 10 ont obtenu leur brevet d’études du premier cycle. Les résultats ne sont pas plus reluisants pour les autres examens, et la tendance date de plus d’une décennie.[1] C’est ainsi que se présente la physionomie actuelle de l’éducation au Bénin, autrefois surnommé « quartier latin de l’Afrique ». Les décideurs politiques sont peut-être conscients de cette situation, mais le label d’excellence persiste toujours au sein de la société civile béninoise. Les taux de scolarisation, parmi les plus élevés en Afrique, sont là pour affermir cette impression. Or, cet état d’autosatisfaction, surtout parmi les élites, n’est pas de nature à susciter une demande politique forte pour des réformes en profondeur du système éducatif béninois. Cet article vise à jeter un peu de lumière sur les paradoxes de l’éducation au Bénin en mettant l’accent sur le cycle primaire, base de l’ensemble du système éducatif.

La quantité au détriment de la qualité

Un aspect particulièrement positif du système éducatif béninois est la démocratisation de l’accès à l’éducation. Le nombre d’élèves du primaire dépasse largement la population en âge d’y aller. Le taux brut de scolarisation y est passé de 100% en 2006 à 126% en 2014, positionnant le pays dans le top 10 en matière d’accès à l’éducation en Afrique.[2] Cette progression a été possible grâce aux mesures de gratuité, accompagnées de la construction de nouvelles infrastructures scolaires et d’un accroissement du nombre d’enseignants.

Cependant, le tableau est moins reluisant lorsqu’on considère les connaissances acquises par les élèves, notamment leur niveau en français et en mathématiques. A cet effet, les résultats du PASSEC, un programme d’évaluation des acquis scolaires sur un base comparable dans les pays francophones, contrastent sévèrement avec l’idée qu’on se fait du niveau des élèves béninois. Sur une dizaine de pays évalués en 2014, le Bénin se classe avant-dernier juste devant le Niger, que ce soit en lecture ou en mathématiques.[3] Loin devant se trouve des pays comme le Burundi, le Congo, le Burkina-Faso et le Sénégal. Et pourtant…

Nulle réponse quantitative à un problème qualitatif

Le Bénin ne dépense pas moins que les autres pays dans son système éducatif, au contraire. Prenons l’exemple du Sénégal, comparable au Bénin à plusieurs égards : les dépenses publiques par élève en % du PIB par tête sont similaires, de même que les taux d’accès en 5ème année du primaire, et bien d’autres indicateurs socio-économiques. Alors que le niveau d’acquisition des connaissances se trouve dans la moyenne au Sénégal, celui du Bénin se trouve largement en dessous de la moyenne.[4] Il ne s’agit donc pas d’un problème de moyens financiers, mais plutôt d’une meilleure transformation des inputs du système éducatif.

A l’heure actuelle, cette transformation est inhibée par une inégalité profonde en matière de qualité de l’enseignement. Elle se caractérise par de rares écoles privées, souvent créées à l’époque coloniale (e.g. Collège Père Aupiais), donnant une formation de qualité à une minorité, alors que la majorité des élèves se retrouve soit dans des écoles privées douteuses ou dans des écoles publiques dont la priorité ne semble plus être l’acquisition de compétences. A titre d’exemple, de 2008 et 2011, seulement la moitié des heures de cours requises a été effectuée dans les écoles primaires publiques béninoises.[5]

Des solutions à explorer

L’urgence reste donc de réduire les inégalités en matière de qualité de l’éducation, en évitant un nivellement par le bas. La bonne nouvelle est que cet objectif ne nécessite pas de moyens financiers supplémentaires. Trois principaux buts sont à viser :

– Recruter des enseignants de bon niveau académique et pédagogique. La moitié des enseignants actuels ont des statuts précaires, donc recrutés suivant des critères plus souples.[6]

– Respecter le calendrier et les programmes scolaires.

– Améliorer les conditions d’études des élèves, en mettant en place des bus et cantines scolaires et en équipant les écoles d’infrastructures de loisirs.

A long terme, il serait opportun d’envisager une privatisation complète de l’éducation, accompagnée d’une régulation étatique rigoureuse. Le Bénin s’est, depuis quelques années, contenté de former quelques stars en entretenant l’illusion d’une excellence globale. Il est maintenant temps de démocratiser l’accès à une éducation de qualité.

Georges Vivien HOUNGBONON

 

[1] Les taux de réussite en 2016 étaient de 39,26% pour le CEP, 16% pour le BEPC et 30,14% pour le BAC (chiffres communiqués par les directions des examens).

[2] Statistiques de la Banque Mondiale, WDI.

[3] Graphique 2.6 du rapport du PASSEC, 2014.

[4] Tableau 1 du rapport PASSEC, 2012.

[5] Etude Pro-Educ repris par le rapport du Pôle de Dakar de l’UNESCO, 2014.

[6] Tableau 3.6 du rapport du Pôle de Dakar de l’UNESCO, 2014.

Financer les économies africaines – Livre blanc de la Conférence annuelle 2016 de L’ADI

Le problème du financement des économies africaines se pose avec plus d’acuité dans un contexte où les Etats élaborent des plans d’émergence conformément aux Objectifs de Développement Durable des Nations Unies et à l’Agenda 2063 de l’Union Africaine. L’Afrique des Idées a réuni des experts lors de sa Conférence Annuelle pour réfléchir sur les moyens d’amplifier la mobilisation des ressources financières à destination des économies africaines. La question de la mobilisation des ressources internes et de la mise en place de modèles de financement innovants a constitué la principale problématique de cette rencontre. Les conclusions de cette réflexion se trouvent dans ce Livre blanc téléchargeable gratuitement.

 

Bénin : Pourquoi le mandat unique serait-il une mauvaise idée ?

P TalonL’élection présidentielle béninoise de mars 2016 a été l’occasion pour chaque candidat de faire des propositions de réformes institutionnelles notamment sur l’organisation de la vie politique nationale. A cet effet, la proposition du nouveau président Patrice Talon d’instaurer un mandat présidentiel unique et un financement public pour les partis politiques mérite une analyse plus approfondie, tant elle paraît à la fois séduisante et complexe. Le mandat unique enlèverait au président l’incitation à étouffer l’opposition ou à distordre les politiques publiques dans le but de renouveler son mandat. Quant au financement public, il rendrait les partis politiques plus indépendants des milieux d’affaires, jusqu’ici leurs principaux bailleurs de fonds. Cependant, en dépit de ces bonnes intentions, ces réformes risquent de porter un coup à la vitalité de la démocratie béninoise, et ceci pour deux raisons liées.

Déplacement du problème de l’individu vers le parti

Jusqu’aux dernières élections, les présidents béninois n’ont jamais été issus de partis politiques. Une fois au pouvoir, le président est typiquement soutenu par une alliance de partis politiques qui s’étiole dès son départ du pouvoir. Ce fût le cas de Soglo, de Kérékou et probablement de Yayi. Dans ce contexte où le président n’est redevable à aucun parti politique, son incitation à conserver le pouvoir se recentre sur lui-même, l’alliance de partis créée lors du premier mandat n’étant qu’un instrument à cette fin. Par contre, lorsqu’il s’agit d’un mandat unique, l’incitation du nouveau président pourrait toujours être la conservation du pouvoir, mais cette fois-ci au profit de son parti politique.

Le paysage politique mexicain offre un exemple saisissant de cette éventualité. Le Mexique a instauré un mandat présidentiel unique de six ans depuis 1934 avec un régime présidentiel comme au Bénin. Depuis 80 ans, le président a toujours été issu du parti libéral, à l’exception de la décennie 2000-2012 où le président était issu du parti conservateur. Cet exemple suggère donc que l’incitation à étouffer l’opposition reste entière, voire renforcée, lorsque le président n’a droit qu’à un seul mandat.

Il est toutefois possible que le mandat unique réduise la distorsion des politiques publiques à cause de l’incitation du président à conserver le pouvoir au profit de son parti politique. Cependant, la question de l’innovation dans les politiques publiques reste posée, car même si la politique n’est plus biaisée, elle pourrait être plus efficace si de nouvelles idées étaient régulièrement introduites dans le corpus idéologique des partis politiques qui aspirent à exercer le pouvoir exécutif. Cette quête d’innovation politique pourrait être garantie si de nouvelles figures politiques, issues de la jeunesse ou des couches sociales minoritaires, avaient la possibilité d’intégrer les organes dirigeants des partis politiques.

Emergence d’un parti politique dominant et stable

Les risques suscités par le déplacement du problème de l’individu vers le parti politique, à savoir l’étouffement de l’opposition et le manque d’innovation politique, ne sont avérés que si les conditions sont remplies pour l’émergence d’un parti politique qui rassemble la majorité des électeurs et qui dispose d’une stabilité temporelle.  Dans l’exemple du Mexique, le parti libéral ayant conservé le pouvoir plus de 80% du temps depuis le passage au mandat unique existait bien avant cette réforme et avait exercé le pouvoir exécutif pendant de nombreuses années. En l’état actuel des choses au Bénin, il y a peu de chance qu’émerge un parti politique dominant à cause de la base ethnique des partis politiques dans un environnement ethniquement fragmenté.

Quoiqu’une bonne nouvelle, cette situation est de nature à pervertir l’exercice du pouvoir exécutif en cas de mandat unique. Chaque nouveau président s’arrangerait pour profiter au maximum de son mandat sachant qu’il n’a pas de compte à rendre, sauf si les institutions de contre-pouvoir étaient suffisamment fortes. Le financement public des partis politiques, si elle était uniquement fonction du poids électoral, lève cette contrainte en incitant les partis politiques à s’allier au-delà des frontières ethniques.  

Il semble donc que l’instauration du mandat unique, accompagné d’un financement public des partis politiques, pourrait être un puissant moteur à l’émergence d’une sorte de parti unique durable et peu innovant. Même si ces réformes permettent de limiter la distorsion des politiques publiques créées par le renouvellement du mandat, elles laissent plus forte l’incitation à étouffer l’opposition politique, entamant ainsi la vitalité de la démocratie. Dès lors, la question fondamentale que soulèvent les deux réformes phares du nouveau président est celle de l’arbitrage entre vitalité démocratique et innovation politique.

Concilier vitalité démocratique et innovation politique

Pour concilier ces deux effets la réforme institutionnelle du président Talon aurait besoin d’être complétée par des mesures spécifiques sur la base du financement public. Ainsi, il pourrait être demandé aux partis politiques d’avoir un quota permanent de jeunes dans leurs instances dirigeantes. Avoir les jeunes à ces niveaux hiérarchiques des partis politiques permet d’inciter à l’innovation politique. Exclus, ils constituent en même temps la principale force politique susceptible de menacer la dominance et la stabilité d’un parti politique.

Par ailleurs, il devrait y avoir un financement de base identique pour tous les partis politiques dès lors qu’ils justifient d’un seuil minimal d’adhérents, plus une partie variable en fonction du poids électoral. Cela éviterait également la persistance d’un parti dominant. En outre, le renforcement des institutions de contre-pouvoir et la mise en place d’un système de reconnaissance vis-à-vis des présidents les plus méritants décourageraient la perversion du mandat unique comme un appel à se servir au plus vite.

 

Georges Vivien HOUNGBONON

L’illusion de l’entrepreneuriat en Afrique

youth_ict_1Dans une Afrique où 60% des chômeurs ont moins de 25 ans,[1] l’entrepreneuriat est devenu la panacée, la solution miracle privilégiée par les décideurs politiques et par les jeunes eux-mêmes. Cet engouement pour l’entrepreneuriat se manifeste à travers les innombrables programmes gouvernementaux en soutien à l’entrepreneuriat des jeunes (25% des projets y sont consacrés)[2], et aussi à travers le désir des jeunes chômeurs de créer leurs propres entreprises (35% des chômeurs envisagent de créer leur propre entreprise)[3]. Cet engouement correspond-t-il à la réalité de l’entrepreneuriat ? L’Afrique serait-elle une exception à cette réalité ? Existe-t-il des voies alternatives à l’emploi des jeunes en Afrique ? Cet article se propose d’ouvrir le débat sur ces questions.

La réalité de l’entrepreneuriat dans le Monde

Parler des limites de l’entrepreneuriat en Afrique fait tout de suite référence aux problématiques d’accès au financement. Il serait donc plus pertinent de commencer par examiner les performances des entrepreneurs dans d’autres régions du Monde où l’accès au financement et la bureaucratie sont plus favorables. A cet effet, les Etats-Unis d’Amérique seraient le bon cadre d’analyse puisque c’est dans cette fédération que l’on retrouve les startups qui ont eu le plus de succès au cours des 20 dernières années (Google, Amazon, Facebook, Apple). Or c’est justement dans cette région du Monde que les statistiques les plus récentes montrent un taux d’échec allant jusqu’à 50% des nouveaux startups.

Selon le graphique ci-dessous, seuls 50% des nouvelles startups ont pu réaliser un chiffre d’affaire six années après leur création. Celles qui ont réussi ne réalisent pas non plus des chiffres d’affaires importants. Ainsi, elles sont moins de 1% à pouvoir réaliser plus de 5 millions de dollars US de chiffre d’affaires six années après leur création. Cette distribution des chances de succès d’une startup est similaire à celle de la loterie : très peu de gagnants à l’exception de quelques chanceux. Tout se passe comme si seulement 1% des startups auront la chance de devenir de grandes entreprises, et cela dans un environnement où il existe très peu d’obstacles à l’entrepreneuriat.

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Source: Shane (2009). Donnees US Census Bureau

On peut toutefois arguer que des entreprises ayant six ans n’ont pas encore atteint leur maturité et qu’il serait possible qu’elles réussissent plus tard. Cette hypothèse est largement remise en cause par une autre étude portant sur la valeur des capitaux propres de 22 000 startups créées entre 1987 et 2008 aux Etats-Unis (graphique 2 ci-dessous). Il en ressort clairement que ¾ de ces entreprises n’ont aucune valeur boursière de nombreuses années après leur création. Là encore, seulement quelques-unes, moins de 1%, parviennent à avoir une valeur boursière supérieure à 500 millions de dollars US. Il ne s’agit donc pas d’un biais lié au manque de recul : la réalité de l’entrepreneuriat est qu’à peine 1% des startups deviennent des grandes entreprises. La perception générale que l’on a de l’entrepreneuriat est largement biaisée par le fait que seuls les « success stories » sont présentées au grand public, occultant ainsi le plus grand nombre dont font partie les perdants, exactement comme dans le cas d’une loterie.

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Source: Hall and Woodward (2010). Donnees Stand Hills Econometrics

Jouer à la « loterie » de l’entrepreneuriat en soi n’est pas une mauvaise chose. Ce qui est dommageable, c’est l’illusion qu’elle donne à des centaines de milliers de chômeurs en quête d’emplois que leur avenir se trouve dans la création d’une entreprise. D’ailleurs, même du point de vue des revenus, un salarié est en moyenne plus riche qu’un entrepreneur.[4] Il existe certes des entrepreneurs multimillionnaires ; mais ils sont tellement rares que choisir d’être salarié garantit un revenu moyen supérieur à celui d’un entrepreneur moyen. Qu’est-ce qui pourrait donc faire la différence en Afrique pour que l’entrepreneuriat soit la solution contre le chômage des jeunes ?

L’Afrique serait-elle une exception ?

L’une des spécificités de l’Afrique est que la marge extensive de l’entrepreneuriat, celle qui englobe les activités économiques traditionnelles, est encore tout aussi importante que la marge intensive, i.e. celle qui regroupe les innovations. Cette importance de la marge extensive est liée à l’émergence graduelle d’une classe moyenne en Afrique avec des besoins nouveaux biens et services de grande consommation. Or, les technologies nécessaires à la production de ces biens et services ont déjà été développées dans les pays industrialisés et représentent l’activité de grands groupes industriels, que ce soit dans les domaines de l’agroalimentaire, des télécommunications, des transports, des services financiers etc. Dès lors, il y a peu de chance pour un entrepreneur local de réussir dans ces secteurs émergents en dehors de tout protectionnisme étatique.

C’est d’ailleurs ce que l’on observe dans la plupart des économies africaines, où les grandes surfaces ne sont pas l’émanation d’une fusion entre les boutiquiers du quartier, mais plutôt l’affaire des grands enseignes multinationales. Il en est de même dans les secteurs d’activités traditionnelles telles que les transports, l’énergie et le numérique. Certes, les multinationales qui investiront dans les secteurs d’activités traditionnelles vont participer à la création d’emplois. Toutefois, les nouveaux emplois ne suffiront pas pour combler les emplois détruits pour la simple raison que ces multinationales disposent de technologies de production très efficaces qui requièrent moins de main d’œuvre pour les mêmes niveaux de production.

Ce n’est d’ailleurs pas dans les secteurs traditionnels que l’on retrouve les jeunes entrepreneurs. Plutôt, ils s’investissent dans la marge intensive de l’entrepreneuriat. C’est ainsi que la plupart se retrouve avec des projets sur le numérique et les énergies renouvelables. Or, c’est justement à cette marge que s’applique les conclusions issues des études présentées ci-dessus sur les performances de l’entrepreneuriat dans les pays développés. Cette marge fait appel à de l’innovation, qui est par nature incertaine. Les services numériques ou d’accès à l’énergie apportés sur le marché ne vont pas nécessairement trouver de débouchés. C’est ce qui explique les taux d’échecs aussi élevés constatés aux Etats-Unis. Avant que Facebook n’émerge, il y a eu de nombreux réseaux sociaux similaires qui ont tenté en vain la même aventure. Il en est de même pour tous les autres services innovants dont les stars font aujourd’hui l’actualité dans les médias.

En Afrique, nous ne disposons pas encore de recul pour évaluer l’impact des nombreux incubateurs qui hébergent tous ces entrepreneurs qui veulent aussi tenter leur chance à cette loterie. Il n’y a cependant pas de raisons pour que l’Afrique offre des conditions de réussite plus favorables que celles qui existent déjà dans les pays développés ; bien au contraire les difficultés d’accès au financement et la bureaucratie restent encore des obstacles persistants sur le chemin de l’entrepreneur Africain. Face à cette impasse, existe-t-il d’autres voies vers l’emploi des jeunes en Afrique ?

Les voies de l’emploi en Afrique

D’emblée, il n’existe pas de solution miracle. On peut néanmoins s’inspirer des exemples des pays actuellement développés comme la France ou les Etats-Unis pour mieux identifier, s’ils existent, les leviers sur lesquels les Etats Africains peuvent agir pour promouvoir l’emploi des jeunes. D’abord, il faut commencer par imaginer ce que serait les employés des groupes français Renault ou Peugeot si ces entreprises de production automobile n’avaient pas été créées en France. Ensuite, il faut faire le même exercice pour chacun des grands groupes industriels français, que ce soit les chantiers navals, Airbus, la SNCF, etc. Typiquement, un seul contrat de construction d’un navire mobilise des milliers de salariés pendant dix ans, sans compter tous les sous-traitants. Il suffit d’en avoir 4 pour garantir un emploi à vie à ces milliers de salariés. Par conséquent, la solution à l’emploi des jeunes se déduit naturellement : elle s’appelle l’industrialisation.

Il s’agit là d’une solution qui se passe de démonstration. Mais c’est dans la manière dont on s’industrialise que se trouve l’originalité de l’approche que nous proposons. En effet, l’une des propositions phares pour l’industrialisation de l’Afrique est l’insertion dans les chaînes de valeurs mondiales.[5] Si les chaînes de valeurs mondiales peuvent être une solution, encore faudrait-il les identifier et pouvoir s’y insérer. L’imperfection de cette solution se trouve dans les difficultés de coordination entre des agents extérieurs au continent africain et ceux qui y sont présents. Pour cela, l’insertion dans les chaînes de valeurs mondiales ne se décrète pas, mais elle s’accomplit d’elle même lorsqu’une économie nationale présente des avantages comparatifs dans la production de certains biens et services intermédiaires ; ce qui n’est pas encore le cas dans la plupart des économies africaines. Un récent rapport du Center of Global Development montrait d’ailleurs que le coût de la main d’œuvre est plus cher en Afrique que dans des économies comparables.[6]

Les voies de l’emploi en Afrique se trouvent donc dans le développement d’un marché local mettant en concurrence des industries locales. Un exemple concret d’une telle stratégie consiste à attribuer les marchés publics à des entreprises locales mise en concurrence effective, car c’est cette dernière qui garantit que chaque entreprise fasse de son mieux pour s’approprier les dernières technologies afin d’être plus compétitive. C’est ce qui se fait partout ailleurs, notamment aux Etats-Unis, en Chine, et dans une certaine mesure en Europe. Une autre solution consisterait à inciter à la fusion entre des entreprises du secteur informel en contrepartie d’un accès subventionné aux financements privés. Ce qui peut permettre à ce dernier bastion des jeunes chômeurs africains de se mettre à l’abri de la vague de multinationales qui se déferlera sur le continent, attirée par l’émergence des classes moyennes et à la recherche de nouvelles sources de croissance. Ces solutions ne suffiront pas à elles seules à donner de l'emploi aux millions de jeunes chômeurs africains mais elles auront le mérite d'aller dans le bon sens de la lutte contre une situation qui menace la paix sociale dans les nations africaines.

Georges Vivien Houngbonon


[1] Chiffres 2009 du BIT cité dans les perspectives économiques en Afrique 2012 : http://www.africaneconomicoutlook.org/fr/thematique/youth_employment/

[2] Résultats d’enquête auprès des experts pays des perspectives économiques en Afrique (2012).

[3] Données issues des sondages Gallup World Poll (2010).

[4] Données du Bureau des Statistiques du Danemark portant sur l’ensemble de la population danoise.

[5] Le rapport sur les perspectives économiques en Afrique de 2014 discutait déjà de ce sujet comme le moyen par lequel l’Afrique peut s’industrialiser.

[6] Gelb et al. 2013. « Does poor means cheap ? A comparative look at Africa’s industrial labor costs » Working Paper N° 325, Center of Global Development.