Le marché financier joue-t-il son rôle en Afrique ? Cas de la Tunisie

520871-001Les changements considérables et parfois imprévisibles que ce soit au niveau de la sphère réelle ou de la sphère financière et le rôle croissant des marchés financiers comme source de financement, ont renforcé le rôle des facteurs financiers comme déterminant de l’amplification du cycle économique. Dans ce contexte, plusieurs études et recherches ont mis l’accent sur l’importance des canaux de transmission des prix des actifs à la sphère réelle. A ce niveau, le canal du capital bancaire se présente comme l’un des principaux canaux de transmission des simulations monétaires à l’activité économique, dans la mesure, où les banques se présentent comme un facteur déterminant dans l’évolution des conditions monétaires du fait de leur capacité de financement de l’économie schématisée par les opérations d’offre de crédits. Cet article étudie le cas de la Tunisie, afin de détecter l’existence ou non d’une relation entre  l’évolution des cours des actions des banques cotées à la Bourse et l’évolution du volume de crédits distribués par ces dernières. Cette mesure se fera au travers de l’analyse du capital bancaire.

Le canal du capital bancaire permet de synthétiser l’incidence de la structure financière des bilans des banques sur la sphère réelle. En effet, une dégradation des actifs financiers est capable d’agir négativement sur la richesse des banques qui peuvent par conséquent subir des pertes au terme de leurs portefeuilles d’actifs ou de leurs bénéfices. Les banques endommagées vont donc réduire leur offre de crédits. L’effet du canal du capital bancaire sur la sphère réelle peut être schématisé comme suit : suite à une baisse des prix des actifs, les banques qui détiennent dans leurs portefeuilles un part de ces actifs se retrouvent dans une situation de manque de liquidité. Cette situation va amener les banques à restreindre leur volume de crédits distribué ce qui peut engendrer un ralentissement de l'activité économique. Le canal du capital bancaire décrit donc le rôle des banques dans la propagation et l'amplification des chocs financiers à la sphère réelle et reflète par conséquent l’importance de la valeur nette et la capitalisation des établissements de crédits dans la transmission des effets de la sphère financière à la sphère réelle.

En Tunisie, les établissements de crédits assurent la plupart de financement de l’économie. En effet, la contribution du marché financier dans le financement des investissements privés reste très modeste (voir le graphique suivant).

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L’étude de la relation entre le taux de variation mensuel du cours boursier bancaire moyen des banques cotées à la Bourse des Valeurs mobilières de Tunis (BVMT)[1] et le taux de variation mensuel des crédits distribués par le système bancaire entre février 2001 et avril 2008 montre qu’il n’existe pas un canal du capital bancaire dans le sens clair. La baisse du cours boursier ne s’accompagne pas nécessairement d’une baisse des crédits octroyés par les banques. Si, cependant, une augmentation des crédits intervient plus fréquemment suite à une hausse du cours boursier ; elle reste erratique et ces augmentations ne pourraient être expliquées par le seul fait de l’augmentation du cours boursier.

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Il apparaît donc évident qu’il n’existe pas un canal du capital bancaire clair et robuste capable de transmettre les effets de la sphère financière à la sphère réelle. Cela peut être dû essentiellement à l’étroitesse du marché financier, peu dynamique au regard des volumes de transactions. Aussi, parmi les 22 banques résidents qui composent le système bancaire tunisien seulement 11 sont cotées en bourse (voir le tableau ci-après).

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Source : BVMT

Ainsi, malgré les réformes qui ont été entreprises pour développer et dynamiser le marché financier tunisien, à partir de la réforme financière de 1988, sa contribution dans le financement de l’économie tunisienne reste modeste. Cette faiblesse qui caractérise le marché financier est due, notamment, à la présence de certains facteurs tels que la faiblesse de l’épargne investie dans la Bourse, la part importante du financement bancaire et le faible degré d’internationalisation de la Bourse sans oublier la faible attractivité du marché financier aux investisseurs étrangers du fait de la présence de contrôle de change encore excessif ainsi que la règlementation qui attribue un faible taux de souscription. En 2013, la participation des investissements étrangers dans la capitalisation boursière se situait à 22%.

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De toute évidence, le marché financier tunisien ne joue qu’un rôle limitée dans le financement de l’économie. Pour approfondir sa contribution, certaines réformes doivent être entreprises pour que ce marché puisse jouer son rôle dans la mobilisation de l’épargne et le financement de l’économie réelle. Il sera nécessaire de promouvoir la diversification sectorielle au sein de la bourse tunisienne. A titre d’exemple, à ce jour, il n’existe pas de sociétés cotées représentant le secteur du tourisme, malgré l’importance de ce dernier dans l’économie tunisienne. En outre, le marché boursier tunisien devrait faire intervenir les investisseurs institutionnels et les grands opérateurs du secteur public ainsi que les investisseurs étrangers. L’introduction de nouveaux produits, par exemple les produits islamiques, qui sont capables d’attirer des nouveaux capitaux vue le développement que connait actuellement la finance islamique sur le plan international, constitue entre autres des pistes à explorer pour stimuler davantage ce marché. L’existence donc d’un canal de capital bancaire robuste qui permettrait de transmettre les effets de la sphère financière à la sphère réelle est synonyme d’un marché financier dynamique caractérisé par une infrastructure technique et réglementaire développée.

Plus généralement, l'existence d'un marché financier robuste constitue une source de financement considérable pour l'économie, que son développement semble aujourd'hui une question importante pour les pays africains. Le cas de Maurice n'est qu'un exemple qui illustre l'importance de ce secteur. Ce développement devra néanmoins se faire de façon harmonieuse afin de garantir un impact maximum. Le cas de la Tunisie où le marché présente encore quelques défaillances illustre assez bien combien cet outil peut être en marge de l'économie s'il n'est pas utilisé de la façon optimale.

Ben Hassine Aymen

Références :

Artus Patrick ; « Les banques centrales doivent être préemptives si elles veulent contrôler les prix d’actifs. » ; Problèmes Economiques, juillet 2004.

Ben.S Bernanke ; « Monetary policy and the stock market : some empirical results. »; Widener University, Chester, Pennsylvania 2003.

Clerc Laurent et Pfister Chritian; « Les facteurs financiers dans la transmission de la politique monétaire. » ; Bulletin de la Banque de France N° 108 , décembre 2002.

Hannoun Hervé ; « Places financières et banques centrales. » ; Revue d’Economie Financière N° 57, 2000.

I.Christensen, Ben Fung et C.Mch ; « La modélisation des canaux financiers aux fins de l’analyse de la politique monétaire. » ; Revue de la Banque de Canada automne 2006.

Levieuge  Grégory ; « La neutralisation des mouvements et de l’impact des prix d’actifs doit-elle être du ressort de la politique monétaire. » ; Revue d’Economie Financière N°74 2000.

Levieuge  Grégory ; « Politique monétaire et prix des actifs. » ; Revue de l’OFCE N° 93, avril 2005.

Patrick Artus ; « Faut-il introduire les prix d'actifs dans la fonction de réaction des banques centrales » ; Revue d'Economie Politique N° 110 ;  novembre – décembre 2000.

Rigobon Roberto et Sack Brian ; «  The impact of monetary policy on asset prices. »; NBER Working Paper, février 2002.

Schinasi Garry.J; « Responsibility in financial markets. »; IMF Working Paper, octobre 2004.

Rapports annuels de la Banque Centrale de Tunisie.


[1] La variation du cours bancaire moyen est une moyenne des variations des cours boursiers des onze banques cotées à la BVMT qui sont : Arab Tunisian Bank (ATB), Banque Nationale Agricole (BNA), Attijari Bank (Attijari), Banque de Tunisie (BT), Amen Bank (AB), Banque Internationale Arabe de Tunisie (BIAT), Société Tunisienne de Banque (STB), Union Bancaire pour le Commerce et l’Industrie (UBCI), Union Internationale des Banques (UIB), Banque de l’Habitat (BH) et la Banque de Tunisie Emirats (BTE).  

3 ans après la révolution : les défis du nouveau gouvernement Tunisien

UntitledNous trouverons un chemin…ou nous en créerons un. C’est ce qu’aurait déclaré Hannibal lors de sa mythique traversée des Alpes.

2000 ans après le pari fou du général Carthaginois qui a menacé Rome, et 3 ans après la révolution de janvier 2011, la Tunisie est encore confronté à une crise multidimensionnelle dont elle a du mal à s’extraire.

Au-delà des difficultés à faire face à une situation sécuritaire tendue et à trouver un consensus politique pour préparer sereinement les prochaines élections, les défis socio-économiques du nouveau Premier Ministre tunisien sont immenses. Mehdi Jomaa, qui fût précédemment ministre de l’Industrie et qui a derrière lui une longue carrière dans le secteur privé, devra lui aussi savoir trouver un chemin pour redresser la situation, ou à défaut essayer d’en créer un…

Accompagner une reprise progressive de l’économie

On dit que la liberté n’a pas de prix. Mais elle a probablement un coût (économique).

Si la révolution de janvier 2011 a pu apporter la liberté d’expression, il est évident qu’elle a aussi eu des impacts négatifs (mais attendus) sur l’économie tunisienne et fragilisé ses perspectives d’évolution. Le secteur clé du tourisme a été durement affecté par l’instabilité politique et l’insécurité, réelle ou perçue.

En 2011, le taux de croissance a été négatif (-1,9%, d’après le FMI), avant d’enregistrer progressivement une reprise en 2012 (3,6%) et en 2013 (estimée entre 3 et 4% selon les premières prévisions).

Les difficultés conjoncturelles dues au contexte politique ne doivent cependant pas masquer les problèmes structurels auxquels l’économie tunisienne est confrontée depuis des décennies, caractérisée par un chômage élevé et une forte disparité régionale. Le phénomène des diplômés-chômeurs est particulièrement alarmant, avec un vrai paradoxe constaté dans certains secteurs: plus on étudie, moins on a de chance de trouver un emploi.

Résorber le chômage des jeunes

En raison des efforts investis dans l’éducation, le nombre de  diplômés sortants chaque année de  l’université a doublé ces dix dernières années.  Avec près de 800.000 chômeurs (sur une population de 10.8 millions d’habitants), le marché de l’emploi en Tunisie est donc en crise de manière prolongée, ce qui alimente la tension sociale et politique.

La création annoncée de 25.000 postes supplémentaires dans la fonction publique ne constitue qu’une goutte d’eau par rapport aux besoins de recrutement, et ne peut de toute façon pas représenter une solution envisageable à long terme.

Des mécanismes d’encouragement à l’emploi peuvent en revanche aider à résorber le déséquilibre, en particulier pour renforcer l’employabilité des jeunes (stages, formations supplémentaires…). Ceci pourrait s’accompagner d’une décentralisation des structures en charge de la régulation socio-économique, afin d’élaborer des stratégies liées à des bassins d’emploi locaux, établissant des tissus économiques basés sur les ressources et les potentialités propres à chaque région.

Ces mesures restent toutefois conditionnées par un consensus politique qui reste difficile à établir, et plus généralement par la disponibilité des moyens à engager par l’Etat, dont les ressources financières restent limitées.

Engager des réformes difficiles mais inévitables.

Si elle veut construire une économie prospère et durable, la Tunisie doit à la fois faire progresser son industrie dans la chaîne de valeur par l’encouragement de l’innovation et une hausse de la productivité, tout en soutenant le secteur des services en réduisant le poids de l’informel et la vulnérabilité aux chocs externes.

Pourtant, la situation des finances publiques est alarmante, et la Tunisie ne dispose pas, à la différence de ses voisins, de ressources en hydrocarbures capables d’assurer des revenus substantiels à injecter sur plusieurs années.

Le déficit budgétaire s’aggrave chaque année davantage. Il représente aujourd’hui 7 % du PIB et 20 % des charges de fonctionnement et d'investissement de l'État. Comme dans beaucoup de pays, l’Etat Tunisien vit au-dessus de ses moyens, mais il n’est pas certain qu’il puisse prolonger cette situation aussi bien que d’autres…

Une des réformes les plus sensibles concerne les subventions sur les carburants et les produits alimentaires de base (sucre, farine…). Le gouvernement Tunisien ne peut en aucun cas se permettre de les supprimer (ce qui serait intenable au niveau social) mais peut par contre instaurer progressivement un ciblage pour les orienter vers les populations défavorisées.

Ce principe théorique qui permettrait d’aider en priorité, et même davantage qu’actuellement, les plus nécessiteux devient aujourd’hui possible grâce aux nouvelles technologies et mettrait fin à des excès particulièrement couteux pour l’Etat. Ceci pourrait aussi permettre de réduire le trafic sur ces produits aux frontières.

Encourager une intégration régionale qui se fait attendre

Les échanges entre pays maghrébins représentent encore moins de 5% du commerce dans la région, un chiffre dérisoire et qui est de moins en moins acceptable en 2014 dans un contexte de mondialisation des échanges et d’intégration économique.  

Il n’y à priori aucune raison pour que le blocage institutionnel de l'Union du Maghreb Arabe en raison de la question du Sahara Occidental (qui se posait d’ailleurs déjà à la création de l’organisation en 1989 et n’en avait pas empêché les avancées), puisse nuire aux échanges entre la Tunisie et ses voisins, en particulier l’Algérie.

Le coût de la « non-intégration » s’élèverait chaque année à 1% ou 2% du PIB pour chacun des pays, ce qui est loin d’être négligeable compte tenu de la situation actuelle. La Tunisie pourrait en effet grandement bénéficier de conditions lui permettant d’exporter sa main d’œuvre qualifiée et ses produits, tout en améliorant sa compétitivité vis-à-vis de la rive Nord de la Méditerranée.

Son grand voisin de l’ouest, l’Algérie, dispose de ressources financières importantes et investit massivement dans ses infrastructures depuis plusieurs années, notamment dans l’Autoroute Est-Ouest qui traverse tout le nord du pays sur 1200 kilomètres. Assurer son prolongement vers Tunis (et plus tard vers Tripoli) dans le cadre d’une Autoroute Trans-Maghrebine pourrait non seulement faciliter les échanges entre les pays en réduisant le temps de transport, mais aussi représenter un symbole concret de l’unité nord-africaine.

N’oublions pas que c’est durant la crise des années 1930 que la mythique Route 66, reliant Chicago à Los Angeles, a été tracée. Elle n’a pas seulement permis de générer de l’emploi dans le cadre du New Deal mais aussi de créer des opportunités économiques sur plusieurs décennies, de favoriser la mobilité des populations, et de renforcer l’identité américaine au bénéfice d’un développement mutuellement bénéfique pour les différents Etats.   

Nacim KAID SLIMANE

Tunisie, Egypte: la « Révolution » et après?

photo 1Il y'a plus de deux cent ans, le vocabulaire politique moderne s’enrichissait d'un nouveau concept: l« Révolution ». Différent de « révolution » qui signifie le mouvement d'un mobile tournant sur lui-même, la Révolution dont il est question ici, est un bouleversement à un moment donné de l'histoire politique, économique et socio-culturelle d'une société donnée par une remise en cause de ses soubassements institutionnels.

Elle donne, pour être authentique, sur un changement palpable de l'appareil étatique par une révision souvent totale de ses fondements institutionnels et constitutionnels. D’une Révolution doit donc découler un nouvel ordre. Toutefois, l'instauration de ce nouvel ordre n'est pas sans risques, sans dangers, sans dérives de toutes sortes.
La Révolution française de 1789 est été caractéristique des dérives que les vagues du changement peuvent entraîner, des débordements qui ont chamboulé non seulement les principes moyenâgeux de la monarchie mais aussi l'intellect de ceux qui, de loin, observaient le changement s'effectuer, prendre différentes formes, connaître quelques soubresauts avant d'être effectif.

Cet après de la Révolution française vit encore, se perpétue. La rupture est consommée et les idées ont évolué et continuent de l’être. On voit que l'authenticité de toute Révolution réside dans sa capacité à faire évoluer les choses dans le bon sens ou plutôt dans le sens présent.
Quid du printemps arabe? Quelles observations découlent de ces soulèvements spontanés des peuples arabes? Le succès immédiat de ces revendications a fait couler beaucoup d'encre dans la presse mondiale. Personne n'a raté le jour où Ben Ali a été « dégagé » de la tête de la Tunisie ou le moment où Hosni Moubarak s'est vu isolé avant d'être demis de ses fonctions par son propre peuple.

photo 2Le printemps arabe a ainsi été la proie d'une sorte de tourisme journalistique voire politico- médiatique au grand bonheur des spécialistes de tout horizon qui n’ont pas manqué de lui donner une valeur hautement symbolique.
Quid de l'après "Révolutions" arabes? Les médias ont accordé moins de crédit à l'après Ben Ali et Hosni Moubarak si ce n'est en orchestrant une sinistre campagne de dénigrement qui ne fit pas long feu. Des partis islamistes ont su tirer profit du changement de régime. Est-ce réellement un changement d'ailleurs? La Révolution a-t-elle vraiment eu lieu dans ces pays?
À la demande de plus de démocratie, plus de liberté et plus de respect des droits fondamentaux et de la dignité humaine, le printemps arabe a-t-il répondu dans le sens positif?
Des dérives autoritaires de Mohamed Morsi qui se prend pour Ramsès II en élargissant, à chaque réveil, ses pouvoirs au risque de rendre l’Egypte ingouvernable aux nouveaux acteurs politiques qui peinent encore à stabiliser l'Etat Tunisien, à palier les déficits structurels et institutionnels, en somme, à répondre aux attentes des révolutionnaires, qui d'entre eux a su instaurer un changement rimant avec évolution?
Le désordre qui s'est installé dans ces pays n'est pas uniquement imputable à l'en soi de la Révolution elle-même. Il témoigne aussi d'une révolution spontanée, mal organisée voire irréfléchie, relayée par un appareil médiatique gardien du dogmatisme intellectuel et des interprétations anticipées, des conclusions hâtives et réductrices.
Les révolutions arabes m'interrogent et m'étonnent sous plusieurs aspects. Elles ont en effet servi à déconstruire, démystifier un appareil d'état patrimonial, sécularisé et verrouillé depuis des générations. Et après? Le chaos, le désordre, en gros le self-help, comme dirait Kenneth Waltz.
Je pense que c'est l'après qui définit toute acte révolutionnaire. La Révolution prend sens au lendemain de son déroulement, à la fin. Elle est donc, à la fois, moyen et fin. Elle doit permettre une renaissance palpable d'institutions sur des bases meilleures donc démocratiques.
Ce qui ne se voit guère au lendemain des printemps arabes. On semble plutôt entrer dans un cercle vicieux des évidences déconstructivistes qui témoigne d'une décadence alarmante et honteuse. Au lieu d'une Révolution, j'ai plutôt l'impression d'avoir vécu un mouvement physique, une simple révolution, brouillonne, bruyante et ennuyeuse, ajoutée à celle de la Terre. J’en conclus qu'ou la Révolution n'est pas encore finie, ou l'on s'est trompé de qualificatif, ou l'on a mal jugé, ou l'on a mal compris, ou l'on a trop anticipé ; on a surestimé une révolte. 

 

Pape Modou Diouf

Moncef Marzouki, la transgression en politique

Au lendemain des élections de l’Assemblée Constituante tunisienne, l’omniprésence médiatique du parti islamiste Ennahda – certes justifiée par sa victoire incontestable, avec 91 sièges sur les 217 que comptera la future assemblée[1] – a laissé dans l’ombre un important acteur de ces élections : Moncef Marzouki, président du Congrès pour la République, formation arrivée seconde avec 30 sièges. Fort de cette seconde place, de plus de trente ans d’opposition, d’un exil prolongé, et de son indéniable charisme tribunicien, Marzouki est assurément l’un des hommes forts de la future Constituante – et, depuis sa déclaration de candidature le 17 janvier 2011, un prétendant sérieux au poste de Président de la République.

Des droits de l’homme à la politique, itinéraire d’un intransigeant

C’est dans la défense des droits de l’homme que Moncef Marzouki commence son engagement politique : il intègre en 1980 la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH), dont il deviendra président en 1989. Toute sa vie, en parallèle de ses engagements politiques, il demeure impliqué dans les organisations de défense des droits de l’homme présentes en Tunisie, principalement la section tunisienne d’Amnesty International et surtout le Conseil National pour les Libertés en Tunisie (CNLT), qui prend en 1998 le relai d’une LDTH jugée trop sensible aux pressions du régime de Ben Ali.

Durant ces années, il fréquente les figures de la défense des droits de l’homme en Tunisie, notamment Sana Ben Achour (membre puis présidente de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates), Kamel Jendoubi (actuellement président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections), ou encore Sihem Bensedrine et Naziha Rjiba (alias Oum Zied), journalistes et cofondatrices de la radio libre Kalima. Cependant, à partir de 1994 et de son exclusion du bureau de la LTDH, il prend ses distances avec ce milieu, dont il fustige volontiers les coups bas, l’absence de vue politique, la compromission occasionnelle avec un régime qui se présente alors comme réformateur, et le mépris pour la question sociale.

En effet, à cette époque déjà, les idées politiques de Marzouki sont bien arrêtées, et solidement ancrées à gauche. Il associe aux valeurs traditionnelles des organisations auxquelles il appartient – État de droit, liberté d’expression, laïcité et féminisme – une préoccupation constante pour les revendications sociales, notamment celles de l’intérieur du pays (il est originaire d’un village de Bédouins du sud), qu’ignore trop souvent la bourgeoisie intellectuelle de la côte[2]. Lorsqu’il fait, en 1994, une entrée tardive en politique (il a alors presque cinquante ans), son corpus idéologique est entièrement formé et cohérent.

C’est son exclusion de la LTDH, au profit d’une tendance plus compréhensive envers le régime Ben Ali, qui déclenche sa véritable prise de conscience politique. Le médecin qu’il est réalise alors que la défense des droits de l’homme, seule, ne traite que les symptômes, et pas la maladie[3] : les moyens de l’État policier de Ben Ali sont infinis, et les organisations de la société civile ne peuvent qu’être écrasées ou survivre en collaborant plus ou moins. Le régime est le véritable et unique ennemi.

Lorsqu’il participe à la création du CNLT, plus radical que la LTDH, il a déjà acquis ses galons de tribun politique, à travers une candidature de témoignage – bien vite avortée – à la Présidence de la République. En Tunisie, puis à l’étranger lorsqu’il est forcé à l’exil, il se fait un dénonciateur virulent du régime de Ben Ali[4]. Jusqu’aux élections de 2009, qu’il appellera à boycotter, il ne cesse d’affirmer qu’aucun compromis n’est possible avec la dictature, qu’aucun droit ne doit être acquis par compromission avec le régime, et que sa chute est le préalable à toute discussion sur l’avenir de la Tunisie. Il n’hésite pas à égratigner dans ses discours d’autres représentants de l’opposition, qui croient – ou ont cru – à une évolution graduelle du régime vers plus de démocratie.

Pour structurer son activité politique, il lui faut un parti : ce sera le Congrès pour la République (CPR), qu’il crée avec Naziha Rjiba. « La » République, parce qu’il entend fonder la première véritable République Tunisienne – celle de Bourguiba n’étant, dit-il, qu’une dictature, et celle de Ben Ali une dictature pire encore.

Les islamistes, alliés stratégiques ou idéologiques ?

Jusqu’au-boutiste dans son opposition à Ben Ali, Marzouki se montre nettement plus enclin au compromis lorsqu’il s’agit de négocier avec les autres forces de l’opposition – particulièrement les islamistes d’Ennahda, qui en constituent la frange la plus cohérente et la mieux organisée. Il s’est déjà rapproché des islamistes lors de son passage à la LTDH, où il a pu constater qu’ils étaient, comme les militants gauchistes et libéraux, victimes de la répression du régime, mais attiraient moins la sympathie des élites intellectuelles et laïques.

Cependant, s’il sympathise avec des islamistes dont il défend les droits, Marzouki est encore, au début des années 1990, méfiant envers cette tendance politique. En effet, au-delà de son attachement à la laïcité, alors toujours vivace, il soupçonne les islamistes de ne pas accorder la même valeur que lui à la liberté individuelle, de rechercher des points de convergence avec le régime en place, et de s’accommoder de l’autoritarisme pourvu qu’ils y soient associés – comme les Frères Musulmans dans l’Égypte de Sadate.

Le renversement s’amorce en 2001 : en créant le CPR, Marzouki intègre plusieurs anciens islamistes à son parti, qu’il présente comme un front ayant vocation à rassembler toutes les sensibilités de l’opposition. C’est toutefois en mai 2003 que se produit la véritable rupture. À Aix-en-Provence, lors d’une rencontre rassemblant pour la première fois toute l’opposition tunisienne, le CPR s’associe aux islamistes d’Ennahda dans l’écriture d’une charte commune, qui sera la base de la Déclaration de Tunis du 17 juin 2003, dont Marzouki est l’un des maîtres d’œuvre, et qui demeure, encore aujourd’hui, le fondement de leur alliance.

Cette Déclaration suscite la réprobation des autres partis de l’opposition de gauche. Les laïcs les plus radicaux, regroupés autour du Mouvement Ettajdid, refusent d’entrée de jeu de participer à son élaboration. Les deux grands partis de gauche, le Parti Démocrate Progressiste (PDP) et le Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés (FDLT) participent aux travaux préparatoires de la Déclaration, mais s’abstiennent finalement de la signer[5]. En effet, bien que largement consensuelle, et affirmant l’égalité entre hommes et femmes, la Déclaration n’utilise jamais le mot de « laïcité » et préfère exiger, de manière plus ambiguë, « le respect de l’identité du peuple et  de ses valeurs arabo-musulmanes, la garantie de la liberté de croyance à tous et la neutralisation politique des lieux de culte ».

Marzouki se retrouve alors dans une position particulière : avec la défection du PDP et du FDTL, il devient involontairement le représentant non-officiel de cette gauche qui accepte de s’allier avec les islamistes – un statut qui lui sera, tour à tour, un compliment de la part de ceux qui louent son sens du compromis, et un reproche dans la bouche de ses anciens alliés laïcs qui l’accusent de trahison.

Car ce compromis avec les islamistes, qui apparaît de prime abord comme une décision purement stratégique de rassemblement de l’opposition (stratégie qui est celle de Marzouki depuis la création du CPR), semble progressivement prendre une dimension idéologique : sans s’aligner sur les positions d’Ennahda en ce qui concerne la place de la religion dans la sphère publique, Marzouki leur cède néanmoins du terrain sur la question de la laïcité.

En particulier, dans un ouvrage publié en 2005[6], Marzouki expose une vision de la question religieuse largement compatible avec celle des islamistes. Il y affirme que l’islam, l’appartenance à la Oumma, est la « clef de voûte » de l’identité tunisienne, comme de toutes les identités arabes, et qu’au contraire la laïcité, c’est-à-dire la relégation de la religion dans la sphère privée, est un concept propre à un Occident chrétien, où l’Église formait une entité facile à définir et par conséquent, facile à exclure du champ politique. Ainsi, Bourguiba aurait « violent[é] » la Tunisie en voulant lui imposer une laïcité occidentale. Et Marzouki d’affirmer : « À la question, comment peut-on être laïque en terre d’islam, la réponse est qu’on ne peut pas l’être, à moins de l’être à la façon d’un corps étranger dans un organisme ».

Il est vrai que dans le même ouvrage, et plusieurs fois encore par la suite, il ne manque pas de préciser que, bien qu’il ne défende pas l’instauration d’une laïcité « à la française » en Tunisie, il entend néanmoins en voir appliquée « non la forme, mais l’essence », et notamment l’égalité entre hommes et femmes. Cependant dans ses discours, s’il insiste systématiquement sur la nécessité de défendre cette égalité des sexes, il s’abstient de mentionner d’autres droits qui appartiennent pourtant à « l’essence » de la laïcité, notamment une liberté d’expression incluant le droit de critiquer la religion[7].

Dans un livre d’entretiens publié en 2009[8], les positions politiques de Marzouki, qui conjuguent une sensibilité de gauche affirmée – notamment du point de vue social et institutionnel – et un rappel constant des spécificités qu’impose « l’identité arabo-musulmane » de la Tunisie, sont à nouveau réaffirmées. Le choix du coauteur n’est du reste pas innocent. Vincent Geisser est en effet un grand spécialiste de la politique tunisienne, mais considère également, dans plusieurs écrits, qu’une laïcité trop affirmée est une forme d’autoritarisme, et que les mouvements islamistes constituent un espoir démocratique contre les dictatures laïques ou pseudo-laïques du monde arabe.

Après 2011 : une indépendance à conquérir

Après la chute de Ben Ali, en janvier 2011, la volonté de Marzouki de constituer un gouvernement d’union nationale incluant notamment les islamistes n’est pas un secret. Lorsque le CPR crée la surprise en arrivant second aux élections de l’Assemblée Constituante, (malgré un financement beaucoup plus limité que celui d’autres partis), son alliance avec Ennahda au sein de la future assemblée ne fait aucun doute.

Étrangement, le discours de Marzouki envers les islamistes se fait alors moins souple. S’il refuse de les diaboliser et accepte de gouverner avec eux, il ne cesse, depuis le 23 octobre 2011, d’affirmer que lui-même et son parti resteront extrêmement vigilants sur les atteintes aux libertés publiques en général, et à l’égalité entre hommes et femmes en particulier. Il s’oppose en outre à l’instauration d’un régime parlementaire où une unique Assemblée détiendrait tous les pouvoirs, position que les islamistes défendent pourtant depuis les premiers jours qui ont suivi la fuite de Ben Ali.

C’est que Moncef Marzouki a compris que la faiblesse relative du CPR par rapport à Ennahda risque de le marginaliser au sein de la coalition, de le transformer en caution droit-de-l’hommiste d’un gouvernement islamiste. Il doit donc faire valoir ses spécificités : des convictions de gauche en matière économique, alors qu’Ennahda est plutôt libéral économiquement et socialement, et surtout un bilan irréprochable en matière de défense des libertés individuelles, alors que le Mouvement de la Tendance Islamique, ancêtre d’Ennahda, s’était compromis à la fois par des positions anti-laïques radicales et par une collaboration avec la dictature de Ben Ali entre 1987 et 1988.

Durant plus de quinze ans d’activisme politique, la stratégie de Marzouki se distinguait par son manichéisme assumé : la dictature de Ben Ali était l’ennemi à abattre sans compromissions, et le rassemblement de l’opposition justifiait le dépassement de toutes les divergences idéologiques. À présent que l’ancien opposant se voit donner une chance de tester l’exercice des responsabilités, il s’apprête à s’opposer à sa famille politique originelle, et à composer avec celle qui est sans doute la plus éloignée de ses convictions.

Dans ses relations avec son allié islamiste, il lui faudra apprendre à combiner la rigidité morale dont il s’est longtemps prévalu, avec la force de compromis dont il s’est montré capable. Un équilibre délicat pour Marzouki l’intransigeant, le tribun, le dénonciateur. Un défi à relever pour Marzouki le tacticien. Un dernier espoir, à 66 ans, de servir son pays, pour un homme politique dont l’originalité ne s’est pas démentie depuis plus de quinze ans.

Par David APELBAUM, article initiallement paru chez ArabsThink


[1] Cet article ne mentionne que les nombres de sièges, qui traduisent le mieux la répartition du pouvoir au sein de la constituante. En effet, les pourcentages en nombres de sièges ne représentent pas toujours les pourcentages de suffrages exprimés : ainsi, Ennahda occupera plus de 41% des sièges, mais a obtenu moins de 37% des votes. Les chiffres donnés dans cet article correspondent aux résultats électoraux provisoires.
[2] Préoccupation pertinente, puisque les mouvements qui ont provoqué la chute du régime de Ben Ali ont pris leurs racines dans la contestation sociale des régions intérieures du pays – contestation qui avait déjà été amorcée par les émeutes ouvrières de Gafsa et Redeyef en 2008.
[3] Il emploiera lui-même cette métaphore à plusieurs reprises.
[4] Moncef Marzouki a ainsi été l’invité de l’association Sciences Po Monde Arabe, partenaire de ArabsThink.com, à trois reprises durant l’année 2009 : le 5 mars pour intervenir lors d’une conférence sur la lutte contre la corruption dans le Maghreb, le 2 avril pour débattre avec des étudiants sur la possible démocratisation du monde arabe, et enfin le 10 octobre pour participer à un colloque exceptionnel confrontant les figures de l’opposition tunisienne à des représentants du régime.
[5] Le Mouvement Ettajdid, rassemblé avec ses alliés au sein du Pôle Démocratique Moderniste (PDM), a obtenu 5 sièges à l’Assemblée Constituante ; le PDP a obtenu 17 sièges ; le FDTL (alias Ettakatol) a obtenu 21 sièges. Idéologiquement, ces trois partis se rattachent à la social-démocratie laïque. Alors que le Mouvement Ettajdid et le PDP avaient axé une grande partie de leur campagne sur la dénonciation d’Ennahda et de l’islam politique, le FDLT a adopté une position modérée, sans pour autant se poser en allié potentiel d’Ennahda. Au lendemain des élections, Mustapha Ben Jafaar, secrétaire général du FDLT, a indiqué que son parti examinait la possibilité de participer à un gouvernement de coalition aux côtés d’Ennahda et du CPR.
[6] Le mal arabe – Entre dictatures et intégrismes : la démocratie interdite, 2005, l’Harmattan ; les réflexions qui suivent sont tirées du chapitre intitulé « Préalable à une greffe réussie », pp. 136 à 153.
[7] La liberté d’expression a été remise au cœur des débats sur la place de la religion en Tunisie, suite à des manifestations islamistes contre la diffusion, le 7 octobre 2011, par la chaîne Nessma TV, du film Persépolis, où Dieu apparaît sous les traits d’un vieillard barbu, alors que la représentation de Dieu est interdite par l’islam.

[8] Dictateurs en sursis : une voie démocratique pour le monde arabe, entretiens avec Vincent Geisser, Éditions de l’Atelier, 2009 ; une seconde édition revue et augmentée a été publiée en mai 2011, sous le titre Dictateurs en sursis : la revanche des peuples arabes.

Quelle identité nationale pour la Tunisie?

 

Il y a dans l’Histoire des dates que l’on ne saurait oublier. Le 20 Octobre en fait incontestablement partie : tandis que les tunisiens prennent massivement le chemin des urnes à l’occasion de l’Assemblée Constituante, le CNT libyen annonce la capture du colonel Kadhafi. Deux évènements concomitants qui rappellent– comme je l’écrivais au lendemain du 14 Janvier 2011– que le destin du peuple tunisien est sensiblement lié à celui de ses voisins, la chute de Moubarak puis de Kadhafi le prouvent.

Le 14 Janvier a ainsi ouvert la voie à ce que d’aucuns appellent « l’ivresse des possibles », à une nouvelle ère où, certes, tout reste à construire, mais où tout semble permis. Les tunisiens rêvent et se donnent les moyens de concrétiser leurs aspirations ambitieuses. Edouard Herriot n’affirmait-il pas que « L’utopie est une réalité en puissance » ?

Néanmoins, force est de constater que la configuration politique et sociétal a changé durant les dix derniers mois, la nation tunisienne cherchant de nouvelles bases, de nouveaux piliers sur lesquels s’appuyer. Dès lors, certaines questions n’ont guère tardé à  s’imposer d’elles–mêmes et se sont invitées à la table des débats. « Qui sommes-nous », « quelle société voulons-nous pour demain »? Si la Nation tunisienne s’était auparavant construite et incarnée sur et à travers des hommes forts et charismatiques à l’instar de Bourguiba, désormais il s’agit de se construire sur des idées, des concepts, qui permettront la mise en place d’une « communauté d’imaginaire »[1] solide. Le fameux kit do-it-yourself suppose qu’en plus des habituels signes distinctifs d’une Nation (drapeau, hymne), la Tunisie doive trouver et renforcer ses spécificités. Ce processus déjà amorcé change désormais de forme,  c’est une révolution de la nation en tant que telle qui est en marche.

Dès lors, la vaste question de l’identité nationale a ressurgi, question que l’on croyait pourtant réservée aux amateurs de discours populistes.

Retour sur une problématique qui divise.

Les enjeux et conséquences de l’article 1 de la Constitution de 1956

La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain: sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe et son régime la république.

Force est de constater que les principaux débats ont tourné autour de cet article controversé pour les laïcs, indispensable pour les autres. En consacrant l’islam comme religion d’Etat, nous nous retrouvons dans une situation ambiguë. En effet, le Droit public tunisien ne s’inspire pas du Coran ni de la Chari’a. Nous citerons par exemple le Code du statut personnel qui a aboli la polygamie, la répudiation, ou encore la levée des réserves de la CEDAW par le gouvernement de transition, le 16 Août dernier.

Néanmoins, un problème se pose avec le maintien de cet article pour le moins discuté, problème que l’on saisit  mieux à la lumière de l’affirmation de Portalis qui affirmait qu’«  une foule de choses sont nécessairement abandonnées à l’empire de l’usage, à l’arbitrage des juges. »

En effet, tandis que les autres pays musulmans ne laissent guère la place à l’ambiguïté, la Tunisie la nourrit en restant silencieuse sur les enjeux du droit de la famille (à titre d’exemple le mariage d’un musulman et d’un non-musulman), laissant le juge tunisien trancher au cas par cas.

La position timorée de la Tunisie s’explique par la dialectique à laquelle est soumise sa population et son gouvernement- et par là même se pose la question de l’identité tunisienne. Entre aspiration à une société plus moderne, prônant et inscrivant au sommet de la hiérarchie des normes l’égalité parfaite entre les sexes, et une volonté de ne pas se couper de ses bases arabo-musulmanes, la Tunisie est aujourd’hui plus que jamais tiraillée entre ces deux perspectives.

Preuve en est, deux blocs antithétiques se sont renforcés au lendemain de la révolution : celui des laïcs d’un côté, celui des tunisiens plus favorables à la préservation des règles religieuses de l’autre.

Dans la course à la définition des piliers de la nouvelle Nation tunisienne, chacun présente sa propre vision de sa communauté d’imaginaire. Si les premiers arguent que l’exception tunisienne réside dans son avant-gardisme- en rompant notamment avec certaines pratiques jugées discriminatoires- les seconds revendiquent l’intégration de la Tunisie dans le courant suivi par ses voisins en se rattachant aux valeurs et principes prônés par l’Islam, source de Droit.

L’incident de la diffusion du film Persépolis– qui fait écho aux remous provoqués par le film de Nadia Al Fani, laïcité Inch’Allah- sur la chaine privée Nessma est une démonstration de cette dialectique et des paradoxes que vivent les tunisiens. L’islam interdisant la représentation de Dieu, une scène du film où ce dernier apparaît sous les traits d’un vieillard barbu a provoqué la colère d’une certaine partie de la population.

Bien qu’anecdotique, cet événement reflète particulièrement bien le fossé qui se creuse jour après jour entre les deux franges de la société. Si certains estiment que les règles et principes musulmans ont l’ascendant sur la notion de liberté (d’expression en l’occurrence), leurs adversaires rétorquent que rien ne saurait justifier la censure au nom d’obscures valeurs.

« Ils commencent par contrôler internet sous prétexte de nous protéger du X, s’indignent ces derniers, maintenant, ils attaquent Nessma sous prétexte que Persépolis ne respecte pas le sacré , et au lieu de condamner l’agressivité et la brutalité dirigées contre cette dernière , certains partis amplifient ce vent de haine et proposent une commission de censure religieuse !Et en suivant le même principe , ils censureront tous les films où les actrices ne sont pas voilées, la météo également puisque seul Dieu sait le divin, tout documentaire scientifique qui remet en cause la théorie de l’évolution » lit-on dans certains groupes crées dans les réseaux sociaux.

Face à ce conflit d’idées, la réaction des partis a été très attendue.

Parmi les principales forces politiques, Ettakatol propose dans le point 2 de son programme la formulation suivante : « L’identité du peuple tunisien est enracinée dans ses valeurs arabo-musulmanes, et enrichie par ses différentes civilisations ; elle est fondamentalement moderne et ouverte sur les cultures du monde ». Il propose également d’inscrire le principe de la « séparation des champs politique et religieux et l’ouverture sur les valeurs universelles ».

Le Pôle Démocratique et Moderniste– coalition du parti Ettajdid  et de listes indépendantes- dans son point 26, choisit la même voie en insistant sur le principe de la laïcité et de la surveillance des lieux de culte par l’Etat afin d’en garantir la neutralité, principe auquel adhère pleinement le Parti Démocrate Progressiste.

Seul Ennahdha fait cavalier seul en affirmant le maintien de l’article 1 et ajoute dans son programme la mention suivante : « L’islam constitue un référentiel fondamental et modéré qui est en interaction, par le biais de l’effort d’interprétation et d’application (ijtihâd), avec toute expérience humaine dont l’utilité est avérée. »

La nouvelle Nation tunisienne et le Monde

La Tunisie a été depuis le 19ème siècle un laboratoire à ciel ouvert dans le Monde arabe, et en donne une nouvelle fois la preuve. Certes, sa superficie et sa population ne sont pas de taille à rivaliser avec l’Egypte, néanmoins force est de constater que le monde a les yeux rivés sur elle, assistant à la naissance et aux balbutiements d’une démocratie naissante.

Comme l’a affirmé Benjamin Stora, d’aucuns estiment que cette révolution pour la dignité est en réalité un phénomène de rattrapage, d’  « entrée dans un monde déjà constitué ». Oui, mais seulement en regardant vers l’avenir, il est nécessaire d’être réconcilié avec son passé, en paix avec ses origines.

La Tunisie doit écrire seule son Histoire, néanmoins on ne peut que constater l’importance de l’influence de facteurs exogènes qui dictent implicitement le chemin à emprunter. En tête : Al Jazeera et les chaines satellitaires moyen-orientales à l’instar d’Iqra’ et Al Ressala. L’impact des médias sur l’imaginaire collectif n’est plus à démontrer et ces derniers œuvrent à façonner une image de soi, par looking-glass-self. Ainsi, la question « Qui suis-je ? » trouve écho dans la réponse à l’interrogation « Qui pensez-vous que nous sommes ? ».

Ces chaînes ont vocation à informer, mais elles apportent également leur propre contribution -de taille- à ce débat sensible qui taraude les esprits. Dans une optique panarabe ou panislamique et compte tenu d’un fort auditorat tunisien, le petit écran présent dans nos salons est un rappel incessant que la Tunisie se doit d’adopter des valeurs en adéquation avec celles de ses voisins. Or, ces valeurs sont le fruit de l’Histoire propre à chaque pays, et le tunisien semble nourrir une sorte de schizophrénie latente.

Lorsqu’Iqra’– et autres chaines religieuses- critiquait ouvertement le Code du Statut Personnel en fustigeant la Tunisie d’adopter sciemment des lois trop progressistes envers la femme, le reproche était davantage celui d’une chaine empreinte du wahhabisme déplorant la « perte » de valeurs musulmanes au profit de lois « occidentales », lois jugées « étrangères à notre culture » imposées par des « collaborationnistes des puissances coloniales occidentales. »

Des femmes libres de travailler, de sortir sans tuteur -indépendantes en somme- voilà de quoi susciter l’ire des e-prédicateurs religieux. Depuis, le discours a changé, les angles ont été arrondis, les chouyouks, pour certains, se sont repentis quant aux droits et au rôle de la femme musulmane.

A l’instar du slogan porté par les manifestants aux lendemains du 14 janvier 2011, « Obama : Yes we can, Tunisian : Yes we do !), à l’heure où la Tunisie est l’objet d’un véritable processus de démocratisation, les résultats du mardi 24 Octobre et l’avenir devraient nous dire si l’alliance du « Peuple et du goupillon » est viable dans ce petit pays qui n’en a pas fini de donner de grandes leçons au Monde entier.

Aïcha GAAYA

Article initiallement paru chez notre partenaire ArabsThink


[1] Traduction du concept théorisé par Benedict Anderson, « imagined communities » dans son ouvrage Imagined communities : reflections on the origin and spread of nationalism

L’OTAN emporte le vent… de la Révolte

Le vent de la Révolte souffle sur le monde depuis février et le trouble ivoirien jusqu’à la mort de Kadhafi le 20 octobre dernier, en passant par les révolutions égyptiennes et tunisiennes. Rien de tout cela n’aurait pu se faire sans l’OTAN. Mais, le 23 octobre la Charia a été proclamée en Libye et un parti islamiste arrive en tête des élections tunisiennes. Quel regard doit-on alors avoir sur l’action de l’Otan ?
 
L’OTAN a deux visages. D'un côté, ceux des ivoiriens en mesure de voter, eux qui étaient privés d’élections depuis 2000 ou des des foules en liesses de la place Tahrir ou de Benghazi. Et de l’autre, Celui d’un Laurent Gbagbo, humilié en compagnie de sa femme en pleurs, devant les télévisions du monde entier. Ou encore, celui d’un Mouammar Kadhafi vulgairement lynché sur le capot d’une jeep, du côté de Syrte. C’est de ce second visage de l’OTAN dont il sera question, dans cet article.
 
L’OTAN a incontestablement aidé ces différents pays à se libérer de leurs « dictateurs » respectifs. Mais qu’en est-il à présent ? Le 23 octobre dernier, soit moins de 72 heures après la mort du Colonel Kadhafi, Mustafa Abdul-Jalil, président du Conseil National de Transition (CNT), a proclamé l’instauration de la Charia en Libye. Le lendemain, en Tunisie, c’est le parti islamiste Ennahda –certes modéré- qui remporte les élections.
 
L’OTAN est-elle légitime ?
 
Ces événements très récents tendent à prouver une chose pourtant évidente : la démocratie n’est pas un produit d’exportation. Il serait utopique de croire que la simple disparition d’un « dictateur » puisse entraîner un pays dans un processus de démocratisation. Pire, l’action des forces de l’OTAN a provoqué des troubles susceptibles de propulser les pays concernés dans le chaos. Opposition entre les Forces Nouvelles et l’armée régulière en Côte-d’Ivoire. Guerre civile en Libye.
 
Les réponses exogènes à un problème endogène ne semblent pas être des solutions sur le long terme comme le prouvent les guerres d’Irak et d’Afghanistan. Il paraît incongru de décider pour un peuple du moment où il doit être libéré. La question soulevée ici est celle de la souveraineté nationale. Fallait-il le concours de l’OTAN pour que Libyens et Ivoiriens se débarrassent de leurs dirigeants ? Seront-ils en mesure de mener le processus démocratique à son terme sans aide extérieure ?  Il n’est en aucun cas question de remettre en cause la disparition des dictateurs, mais comme le dit un jeune Libyen après la déclaration d’Abdul-Jalil : « Nous n’avons pas vaincu Goliath pour vivre maintenant sous l’Inquisition. » (source : LeProgrès.fr  )La souveraineté du peuple par le peuple, pour le peuple, réside avant tout dans sa capacité à relever, seul, les défis qui lui sont posés.
 
La contestation de l’action de l’OTAN est motivée également par sa légitimité, qu’il est intéressant de remettre ici  en cause.
L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord est née le 4 avril 1949 dans un contexte de Guerre froide. Réponse à la doctrine Jdanov (1947) et au coup de Prague (1948), l’organisation politico-militaire cherchait avant tout à protéger son territoire (bloc de l’Ouest) contre d’éventuelles attaques du bloc soviétique. L’OTAN est donc initialement un organe de défense. Défense du territoire. Défense des valeurs véhiculées par le bloc occidental : libertés individuelles, démocratie, libéralisme économique. Peu à peu, l’OTAN va se substituer, en partie, à l’ONU dans la défense de la paix dans le monde. Aujourd’hui l’OTAN semble être une organisation toute puissante, faisant la pluie et le beau temps sur tel ou tel Etat, décidant unilatéralement du devenir des peuples.
 
 
La révolte ne devient révolution positive qu’à la condition que le nouveau régime, une fois installé, s’avère meilleur que le précédent. S’il est bien sûr trop tôt pour tirer des conclusions sur les changements qui s’opèrent en ce moment, on peut affirmer que l’OTAN a volé à ces peuples leurs révolutions. L’OTAN a emporté avec elle le vent de la révolte, pour des raisons bien éloignées de celles qu’elle prétend défendre.
Face à cela, la même question que pour les autres organisations internationales, se pose : à qui l’OTAN doit-elle rendre des comptes ?
 
Giovanni C. DJOSSOU
 
Sources :
·         http://www.nato.int
·         http://www.leprogres.fr

Patrimoine archéologique et défis politiques dans la Tunisie nouvelle

Il y a quelques jours de cela, je me promenais, en compagnie d’amis tunisiens, le long de la côte de Sidi Bou Saïd, petit port touristique situé à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Tunis, proche des vestiges de Carthage. Notre marche nous amena bientôt auprès d’une superbe villa, dont l’architecture mariait avec bonheur le style classique de Sidi Bou Saïd, aux couleurs blanches et bleues popularisées par le Baron d’Erlanger, à des éléments plus modernes. Mais l’attraction principale de la demeure consistait en trois magnifiques colonnes ainsi qu’un arc de pierre taillée, qui en ornaient le jardin, et qui provenaient, sans le moindre doute possible, des ruines puniques toutes proches.

Pillages et abandon, de Sidi Bou Saïd à Dougga

Aucun doute ne pèse non plus sur la manière dont ces vestiges historiques s’étaient retrouvés dans le jardin d’une propriété privée : profitant du mépris de l’État tunisien pour son patrimoine culturel, ou bénéficiant d’une complicité active au sein des autorités publiques, les propriétaires avaient tout simplement subtilisé les colonnes et l’arc afin d’en décorer leur demeure, au vu et au su de tous, ajoutant l’injure de la provocation à celle du vol. Une discussion avec un gardien rencontré dans les environs nous apprit l’identité du propriétaire de la villa : Belhassen Trabelsi[1], beau-frère du Président Ben Ali – et l’un des orchestrateurs du pillage de la Tunisie auquel se livrait la famille régnante.

Photo par David Apelbaum

Le surlendemain, nous visitions la cité romaine en ruines de Dougga, dans le nord-ouest du pays. L’expérience est fascinante – et, pour un Français habitué à une préservation organisée des vestiges archéologiques, surprenante : les ruines sont laissées à l’abandon et au bon plaisir des visiteurs, l’État tunisien se contentant de prélever un droit d’entrée. Passée l’ivresse provoquée par la déambulation dans une ville laissée en l’état, où les pierres tombales ornent toujours les cimetières et les mosaïques embellissent l’intérieur des maisons, on ne peut s’empêcher de constater que, pour romantique qu’elle puisse être, cette déréliction provoque une dégradation rapide des vestiges. La plupart des pierres tombales sont déjà illisibles, et les ruines des maisons sont exposées aux intempéries (et aux impérities des visiteurs).

De surcroît, l’abandon du site laisse le champ libre aux éventuels pillards et autres revendeurs. Notre guide s’anime en expliquant que la collecte de vestiges à Dougga allait bon train jusqu’à ce qu’arrive un groupe d’archéologues allemands qui, après avoir mis à jour de nombreuses statues, mosaïques et autres bas-reliefs, s’en sont retournés dans leur pays faute de crédit pour poursuivre leurs recherches, non sans avoir mis sous clef, sur le site, les objets déterrés. Depuis lors, le pillage du site semble avoir largement diminué.

Comme le gardien de Sidi Bou Saïd, le guide de Dougga, très remonté contre les Trabelsi, ne manque pas de nous faire un inventaire de leurs exactions archéologiques et de leur mise à sac du patrimoine historique de la Tunisie. Quelle n’est alors pas ma surprise lorsque, mes amis tunisiens s’étant éloignés, il me prend à part et me propose d’acheter, pour quelques dinars, d’authentiques pièces romaines qu’il a lui-même ramassées sur le site… .

Il n’est d’ailleurs pas le seul : la récupération et la vente de vestiges archéologiques aux touristes, à petite échelle, a progressivement acquis le statut d’industrie nationale en Tunisie. Il est vrai que le désintérêt flagrant de l’État pour la mise en valeur des vestiges du passé, ainsi que l’exemple déplorable des pillages mis en œuvre par les hautes sphères de la société, ne peuvent qu’encourager les Tunisiens à prospérer au détriment de leur propre histoire. Cependant, les reproches adressés aux Trabelsi et autres pillards à grande échelle montrent que ces mêmes Tunisiens qui profitent du commerce illicite des œuvres d’art ont, malgré tout, conscience de l’importance de conserver cette histoire.

Trois défis pour une Tunisie démocratique

Il existe un lien direct entre patrimoine archéologique, mémoire historique et démocratie. C’est en effet la conscience de sa propre histoire qui pousse un peuple à vouloir prendre le contrôle de sa destinée. C’est dans cette histoire que se forge une identité qui va au-delà du régime en place, puisqu’elle est forcément plus riche et plus complexe, et c’est dans cette histoire qu’apparaissent des figures admirables, qui peuvent offrir une alternative au sempiternel exemple du dictateur et de ses proches. Au contraire, les dictatures vivent dans l’illusion d’un présent permanent, figeant dans le temps leur insupportable longévité et effaçant jusqu’au souvenir de leur absence antérieure.

Ainsi, au-delà de la simple anecdote, ou des regrets que peuvent ressentir les amoureux de la culture antique face à la rapide dégradation des vestiges tunisiens, les deux épisodes contés ci-dessus transcrivent très explicitement les trois grands défis auxquels le peuple tunisien fait face, dans le cadre de sa lutte pour la démocratie.

Le premier défi, sans doute celui dont le gardien de Sidi Bou Saïd et le guide de Dougga étaient les plus conscients, est celui de la justice. Les castes dirigeantes de la Tunisie – qui ne se limitent pas aux familles Ben Ali et Trabelsi, mais incluent tous les soutiens principaux du régime – se sont comportées, pendant plusieurs décennies, en délinquants de droit commun, et doivent désormais être traitées comme tels. Ceux qui ont pillé tout un pays, les vestiges archéologiques n’étant qu’un exemple choquant parmi d’autres, doivent être jugés pour ces faits, afin de montrer que la Tunisie appartient désormais au peuple tunisien.

Photo par David Apelbaum

Se contenter d’oublier ou d’amnistier les vols et extorsions commis par le régime déchu ne peut que fragiliser la démocratie tunisienne naissante : n’importe quel parti arrivant au pouvoir aura, ensuite, beau jeu de dénoncer la complaisance des autorités de transition envers les anciens pontes du régime, de se poser en justicier intransigeant, et finalement de s’assurer une hégémonie politique en éliminant ses rivaux, au prétexte de leur tiédeur et de leur hésitation à punir les suppôts de Ben Ali. Sur ce point, la Tunisie doit tirer leçon des expériences d’Europe de l’Est, où la complaisance envers les anciens hiérarques communistes a mené au pouvoir, vingt ans plus tard, des partis extrémistes dont le fonds de commerce était la « lustration », la revanche contre ces ex-dignitaires[2] – et qui en ont profité pour écarter leurs opposants de toutes les sphères du pouvoir, à travers des listes de dénonciations anonymes.

Le second défi, peut-être le plus vaste, et en même temps le plus évident,  est la reconstruction du pays, dans le sens du bien-être du peuple tunisien. Le patrimoine archéologique tunisien doit être préservé, conservé, étudié et rendu accessible à tous les citoyens tunisiens, comme élément de mémoire historique, et pas uniquement aux touristes et aux classes aisées. De la même manière, l’ensemble du tissu économique et social du pays doit être retissé, refondu, et réorienté dans un sens véritablement démocratique, permettant un exercice effectif des libertés proclamées. Le partage des richesses patrimoniales et culturelles est, en ce sens, un avatar archéologique du partage le plus important, celui des richesses produites par le capital et le travail tunisiens. Si la démocratie reste limitée à son aspect juridique et institutionnel, sans investir le terrain économique, elle demeurera un vain mot.

Reste le troisième défi, le plus complexe et celui qui mettra le plus de temps à être relevé : c’est la confrontation des Tunisiens avec leur propre passé, leur propre silence, leur propre passivité, voire, ici et là, leur complicité avec le régime qui les a opprimés durant vingt-sept années.

En effet, le touriste en visite en Tunisie ne pourra que constater la véhémence avec laquelle tous ses interlocuteurs vilipendent les exactions du régime en place, et la comparera avec le silence généralisé qui s’imposait avant le 14 janvier 2011 et le départ de Ben Ali. La défense est facile : le peuple était surveillé, le peuple était menacé, le peuple avait peur, nous dit-on. La vérité est nettement plus subtile et nuancée : nombreux sont ceux qui, à leur modeste et peu nuisible échelle, ont su profiter des opportunités qu’offrait un régime dictatorial. Nombreux sont ceux qui, dans un État de non-droit, ne se sont pas sentis obligés de respecter eux-mêmes ce droit que leurs dirigeants bafouaient. Nombreux sont ceux qui, en voyant les colonnes de Carthage installées dans la maison de Belhassen Trabelsi, sont allés dérober des pièces de monnaie à Dougga pour les vendre aux touristes. Et le gardien aujourd’hui payé par l’État pour surveiller que les Trabelsi ne reviennent pas dans leurs propriétés spoliées était, il y a un an, payé par les Trabelsi pour empêcher que des intrus ne jettent un œil trop appuyé dans leurs magnifiques jardins.

Aujourd’hui, dans son ivresse révolutionnaire, le peuple tunisien n’est pas encore prêt à reconnaître ses torts, à admettre sa part de responsabilité dans les malheurs qu’il a enduré, à assumer sa servitude partiellement volontaire. Il lui faudra pourtant faire ce long et difficile travail sur lui-même pour qu’un jour, sa démocratie s’appuie, non pas sur le mythe d’un peuple résistant et opprimé, mais sur un regard adulte, véridique et sans concession, porté par une nation sur son passé, sur ses erreurs, et sur les leçons qu’elles comportent pour l’avenir[3].

Et ce jour-là, lorsque le peuple tunisien aura châtié les pillards qui l’ont gouverné, rebâti un État de droit et d’équité, et surtout considéré sans concessions sa propre attitude, les colonnes et arcs de Carthage regagneront leur place sur la colline de Byrsa, les monnaies antiques pourront être admirés dans des musés publics, et les ruines préservées de Dougga brilleront, sous le soleil doré, d’un éclat plus vif que jamais.

David Apelbaum

Article initiallement paru chez ArabsThink


[1] Frère de Leïla Ben Ali, épouse de l’ex-Président tunisien, Belhassen Trabelsi était réputé avoir la haute main sur les activités mafieuses de la famille Trabelsi (trafics, extorsions, corruption). Actuellement en fuite dans un lieu inconnu (probablement le Canada ou un État du Golfe), il a été condamné par contumace, le 28 septembre 2011, à quinze ans et deux mois de prison pour trafic de devises et métaux précieux.

[2] L’exemple typique en est, en Pologne, le parti « Droit et Justice », des frères Kaczyński, et sa loi de lustration de 2007. Suite à cette loi, de nombreux intellectuels ont été menacés de perdre leurs droits civiques pour des faits, plus ou moins réels, de collaboration avec les autorités communistes.

[3] Il faut rappeler, à titre d’exemple, qu’après la défaite de l’Allemagne nazie en 1945, les autorités françaises ont perpétué pendant près de trente ans le mythe d’une « France résistante » où la collaboration avec l’occupant nazi n’était que marginale. Il a fallu attendre la publication d’un ouvrage américain, La France de Vichy de l’historien Robert Paxton, en 1973, pour susciter un débat sur cette période. Et ce n’est qu’en 1995, soit plus de cinquante ans après les faits, que le Président Chirac a reconnu, dans le discours du Vél’ d’Hiv’, la responsabilité directe de la France dans la déportation de dizaines de milliers de Juifs.

Le web 2.0 et les révolutions en Tunisie et Egypte

L’Égypte et la Tunisie ont investi massivement dans l’infrastructure Internet dans l’espoir d’attirer les investissements étrangers, et le nombre d’utilisateurs d’Internet n’a cessé de croître dans les deux pays. Environ 21 % de la population égyptienne a accès à Internet, tandis que la Tunisie affiche 34 % de citoyens connectés. Il ne s’agit toutefois pas du taux le plus élevé du monde arabe, des pays comme le Bahreïn et les Émirats arabes unis affichant une connectivité plus importante. La Tunisie était cependant parmi les premiers pays africains à développer cette technologie. Or, en dépit de l’avance de la Tunisie en termes de connectivité, c’est l’Égypte qui a vu une première vague de manifestations anti-Moubarak organisées sur Internet en 2005 par le mouvement Kefaya («assez » en dialecte égyptien). Le contexte politique global en Tunisie a longtemps empêché le développement d’un activisme politique sur Internet.

La lente politisation du web tunisien

Le régime tunisien était l’un des plus répressifs en termes de contrôle d’Internet, comparable à des pays comme l’Arabie saoudite, l’Iran et la Chine, bien qu’Internet était également perçu comme une technologie permettant d’importants gains économiques.(…). Le prix compétitif fait que l’Internet est un passe-temps favori des jeunes en Tunisie. En outre, la classe moyenne en Tunisie est plutôt large et un nombre de parents sont capables de soutenir leurs enfants tant bien que mal, même s’ils ne trouvent pas d’emploi, et qui passent leurs journées en ligne. Selon les chiffres officiels, un tiers de la population était connecté au Web. Ces chiffres sont confirmés par les statistiques de Facebook : la Tunisie y figure au 37e rang mondial en termes d’utilisateurs de Facebook par rapport au nombre total d’habitants (1,4 million soit 13,5 % en Avril 2010), trois places devant l’Allemagne (11 %) et premier pays africain.

Les Tunisiens en 2010 étaient déjà adeptes des réseaux sociaux, non seulement Facebook était le site le plus visité, mais quatre autres communautés en ligne comptaient parmi le top 25 de sites visités. La politique nationale était toutefois rarement abordée sur les sites populaires. En effet, la responsabilité juridique pour ce qui est consulté et publié en ligne était répartie entre de multiples acteurs, qui censuraient eux-mêmes le contenu des sites. Par exemple, la plupart des chartes des forums tunisiens précisaient que la discussion de la politique nationale était interdite et des blogueurs ont souvent choisi de supprimer les commentaires « sensibles » postés sur leurs blogs, de peur d’être censurés. De nombreux blogueurs tunisiens à cette époque estimaient que la cyber-dissidence était contreproductive, car trop radicale et conduisant au blocage des sites. Ils ont préféré une poussée prudente des limites. La crainte de la censure ou même des représailles plus graves ont clairement influencé le comportement des internautes tunisiens sur le Net. En outre, le lieu de résidence était déterminant dans le degré de critique choisi par les blogueurs : de nombreux blogs ouvertement politiques étaient gérés par des Tunisiens résidant à l’étranger.

(…) L’immolation de Mohamed Bouazizi a été filmée et mise en ligne par son cousin Ali, tout comme une vidéo montrant un sit-in pacifique devant la mairie. Ignoré par les autorités, le site Nawaat est devenu une source d’information incontournable pour beaucoup de Tunisiens. Le site était fréquemment mis à jour et proposait le téléchargement de photos de toutes les villes tunisiennes, et ces photos étaient ensuite échangées par téléphone portable, dépassant ainsi la communauté des internautes pour inclure quasiment la population entière (93 % de la population souscrit à un contrat de téléphone portable, selon la Banque mondiale).

Le web égyptien et l'information alternative

Si le manque de discussions et d’activités politiques à travers Internet a longtemps été caractéristique du Web tunisien, la situation en Égypte était radicalement différente. En 2005 est né Kefaya (« assez » en arabe égyptien), le premier mouvement de protestation en Égypte pour lequel Internet était un canal privilégié de mobilisation. Cette organisation unit des tendances politiques diverses, des jeunes islamistes aux communistes, avec deux revendications principales : une opposition à la présidence de Hosni Moubarak et à la possibilité que son fils Gamal« hérite » du pouvoir. En 2005, le nombre d’utilisateurs était estimé à 9 millions (soit plus de 10 % de la population). Ce nombre a atteint 17 millions en 2010 (21 % des Égyptiens), selon l’Union internationale des Télécommunications. Cette hausse s’est produite en dépit de la persistance d’un taux d’illettrisme élevé dans le pays. Internet a été adopté par la jeunesse égyptienne, qui fait preuve d’une plus grande affinité avec les nouvelles technologies et qui est en général mieux éduquée que les générations précédentes. Les Égyptiens ont également bénéficié d’un Web généralement non-censuré, ce qui les distingue nettement de leurs homologues chinois, saoudiens, et tunisiens. La marge de liberté d’expression en Égypte a généralement été plus grande en ligne que dans des publications imprimées.

Les internautes égyptiens, majoritairement issus des couches éduquées, préfèrent les sites d’information alternatifs comme les blogs aux médias traditionnels. La popularité de Al-Masry Al-Yawm par rapport à celle d’Al-Ahrâm confirme la recherche sur Internet d’informations alternatives à l’information gouvernementale, ce qui n’est pas le cas pour la presse papier. Le développement d’Internet a eu pour conséquence l’émergence de sites Web discutant des sujets évités par les médias traditionnels en raison de la censure étatique ou de l’autocensure. Le blogueur le plus connu d’Égypte, Wael Abbas, considéré comme l’une des personnes les plus influentes de l’année 2006 par la BBC, a publié des vidéos montrant la torture de personnes en garde à vue sur son blog Misr Digital, fondé en 2004.En couvrant des faits ignorés par la presse traditionnelle, les blogueurs égyptiens sont d’éminents représentants d’une nouvelle génération d’utilisateurs du Web : à la fois blogueurs, journalistes et militants politiques. Internet leur a permis de s’exprimer, tout comme aux jeunes membres des Frères musulmans quand l’État a renforcé son contrôle sur l’organisation dans les universités au cours des années 2005 et 2006.

(…) Dans des sociétés où la sphère publique a été scellée et où les médias traditionnels et organisations des droits humains ont été trop affiliés aux pouvoirs en place pour servir de canaux d’expression à la population, Internet a permis à une génération éduquée et habituée aux technologies de discuter et, dans un deuxième temps, de s’organiser. La blogosphère naissante a pu s’installer en contrepoids au journalisme classique, dominé par la langue de bois et la propagande. Dans le contexte d’un étouffement de la sphère politique générale, l’activisme soutenu par Internet s’est imposé, avec des succès variables et des échecs, comme un acteur dynamique de changement.

 

Johanne Kübler

 

NDLR : la version complète de cet article de recherche très bien documenté de la revue Averroès est disponible ici

Le  numéro 4-5 de la revue Averroès fait un focus spécial sur le "Printemps arabe". Un panorama riche et complet des dynamiques à l'oeuvre dans cette région du monde qui permet de mieux comprendre les soulèvements populaires récents.

L’opportunisme islamiste en Tunisie : vers le hijack d’une révolution ?

Islamistes. Voilà un mot qui en effraie plus d’un aujourd’hui, à tort ou à raison. Se revendiquant terre de tolérance depuis des millénaires, la Tunisie ne pensait pas un jour avoir à composer avec cette entité qu’on peine souvent à définir. Mais l’expérience démocratique suppose que la voie doive aujourd’hui être ouverte à tous les Tunisiens, quel que soit leur bord politique. Dès lors, le parti Ennahda s’est attelé à une lourde tâche, celle de se modeler une nouvelle réputation, et de chasser les fantômes des expériences précédentes, algérienne pour n’en citer qu’une. Seulement a-t-il réellement fait son mea culpa ?

Quand, le 30 Janvier 2011, Rached Ghannouchi (photo) – leader historique du mouvement islamiste Ennahda en exil à Londres depuis 22ans – annonçait son retour à Tunis, d’aucuns ont tiré la sonnette d’alarme. Entre fascination et répulsion, les journaux se sont emparés du personnage afin d’en percer le mystère, en en faisant de la sorte l’homme politique tunisien le plus interviewé (loin devant le président provisoire Fouad Mbazaa, invisible médiatiquement). A cette époque, celui-ci niait farouchement toute accusation d’opportunisme, se présentant comme un simple citoyen heureux de fouler sa terre patrie après vingt ans d’exil, sans ambition politique. Six mois plus tard, c’est un tout autre visage qu’il nous livre, remplissant des stades entiers et présentant un discours pour le moins lissé et édulcoré, destiné au public le plus modéré et à un Occident inquiet de voir un islamisme radical prendre racines à ses frontières. Se faisant, il nous entraine dans les coulisses d’une lutte acharnée pour la conquête du pouvoir, dont l’arène est aussi bien la rue que la mosquée…Comme l’affirme l’universitaire Raja Ben Slama, « Les islamistes font de la politique dans les mosquées et prient dans la rue ».

La mosquée, nouvelle chaire de campagne politique ?

Il est évident qu’Ennahda part avec une considérable avance sur ses adversaires, même les plus compétents, car elle dispose d’un atout de taille : la mosquée. Malgré les mises en garde du Ministre des affaires religieuses, M. Laroussi Mizouri, contre l’instrumentalisation de ces lieux de culte à des fins politiques, la réalité sur le terrain est bien différente. En effet, bien que n’incitant pas directement les fidèles à voter pour leur parti, les islamistes sapent les chances de leur antagonistes par le biais des imams qui, au nom de l’Islam, légitiment le programme d’Ennahda et critiquent avec virulence les idées des autres partis- les laïcs en particulier.

En milieu rural, cette stratégie est d’autant plus efficace que la mosquée joue un rôle pivot dans la vie sociale. Loin de rassurer, Rached Ghannouchi nourrit l’ambiguïté en affirmant que la chose politique fait partie intégrante du discours religieux. Peut-on dès lors affirmer que la campagne électorale en vue des élections en Octobre se fait à armes égales ? En incitant tout bon musulman à voter pour lui, le parti s’assure une victoire dans les urnes, sans avoir besoin de peaufiner un quelconque programme. Dans le monde de l’après 14 Janvier, peut-on réellement gagner des élections en ayant pour seul message « L’islam est la solution » ? Le passé obscur des membres d’Ennahda (agression au vitriol, complot contre l’Etat) sera-t-il mis de côté par les électeurs, partisans de la théorie de la seconde chance ? Réponse le 23 Octobre prochain.

Docteur Jekyll & Mister Hyde

Aujourd’hui, nous pouvons affirmer qu’Ennahda jouit d’une assise populaire considérable et a pris un poids conséquent au sein de la vie politique. Enchainant les meetings et les actions sociales, se présentant comme la première victime de l’ère Ben Ali et Bourguiba, il apparaît clairement que sa campagne électorale est bien lancée. Sous l’égide de son chef pour le moins charismatique, elle entame une parade de séduction au pas militaire et à un rythme soutenu. Stratégie payante et pour le moins efficace.
Cependant, ce parti est loin d’être une entité homogène, et oscille sans cesse entre deux positions antagoniques afin de satisfaire ses branches modérées et extrêmes. Cette attitude lui confère une position schizophrène, présentant un double visage, un double discours qui lasse ses détracteurs et déroute les observateurs. Ainsi, le parti nourrit l’ambiguïté en adoptant des positions mesurées (acceptation des valeurs républicaines, du Code du Statut Personnel), mais ne condamne pas fermement les actions de ses militants les plus virulents.

L’attaque contre l’AfricArt lors de la projection du film de Nadia Al Fani, Ni maitre ni Allah, n’a fait l’objet d’aucune condamnation, provoquant des remous au sein d’une majorité de la population, consternée. Dans son communiqué de presse, R. Ghannouchi a simplement « regretté l’usage de la violence » tout en qualifiant de « provocation » le film de la réalisatrice tunisienne qui avait revendiqué sur le plateau de la chaine Hannibal TV son athéisme. Comment interpréter ce contraste saisissant entre un discours lissé, peaufiné dans les moindres détails afin de satisfaire un Occident qui a les yeux rivés sur eux, et des positions pour le moins contestables dès qu’il s’agit d’évènements concrets ? Peut-on en déduire que son aile dure domine et dicte sa ligne de conduite aux plus modérés ?

Le duel Mourou vs Ghannouchi, symptôme des dissensions au sein du parti

Quiconque se fie à l’apparente cohésion qui semble caractériser le parti islamiste se trompe lourdement. Dans les colonnes de l’hebdomadaire tunisien Réalités, Zyed Krichen établit déjà ce constat en revenant sur les années d’animosité entre les « frères ennemis » Abdelfattah Mourou et Rached Ghannouchi [1]. En effet, le premier reprochait au second son manque de fermeté envers les membres d’Ennahda à l’origine des attaques de Bab Souika perpétrées en 1991 et des exactions commises durant la même période (attaque d’un hôtel, vitriol contre l’imam Brahim Ouerghi)[2]. De la sorte, si la réputation de Ghannouchi a été entachée par ces évènements, Mourou s’en sort les mains propres et est devenu une figure centrale de l’islamisme modéré, véritable fierté tunisienne. La tension est vive entre les deux hommes, chacun tentant de gagner la bataille de l’image, par chaires interposées, à l’occasion de prêches et d’interventions à la télévision pour le cheikh Mourou, et par le biais des médias pour R. Ghannouchi. Mais Ennahda, plus que n’importe quel autre parti politique, ne peut souffrir l’image d’une formation divisée, l’Umma des croyants se devant d’être unifiée sous une même bannière, sans lutte déclarée pour le pouvoir. Le combat qui oppose ces deux géants est donc une bataille discrète, que ni l’un ni l’autre n’admet ouvertement, mais dont les effets sont néanmoins visibles.

Des accusations de mauvaise foi de plus en plus nombreuses

Depuis son retrait le 30 Mai 2011 de la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique présidée par Yadh Ben Achour, Ennahda fait couler beaucoup d’encre à son sujet. Plusieurs accusations lui sont adressées- toutes démenties par son bureau exécutif. Tout d’abord, le financement des partis. Le décret-loi prévoit l’interdiction de financement des partis politiques par des pays étrangers. Les détracteurs affirment que les pays du Golfe auraient largement contribué à remplir les caisses d’Ennahda, qui a surpris par une organisation très minutieuse de ses meetings et par les moyens qu’elle a pu déployer. Des coûts trop onéreux pour un parti resté très longtemps clandestin, selon certains.
Par ailleurs, le parti est accusé de ne pas vouloir signer le Pacte républicain– sorte de minimum vital, qui servira de base pour la future Constitution. Ce pacte réaffirme, entre autres, la séparation des champs religieux et politique, les droits de la femme, et l’identité de la Tunisie dont la langue est l’arabe et la religion est l’islam. D’autre part, les agissements des salafistes de Menzel Bourguiba- ville du gouvernorat de Bizerte à moins de cent kilomètres de Tunis- et d’ailleurs suscitent une levée de boucliers dans un climat de tension palpable en Tunisie.

Entre l’organisation de défilés de jeunes filles vêtues du niqab, les fermetures forcées de maisons closes (jusque là légales et gérées par l’Etat), la diminution de postes de vente d’alcool, les tunisiens découvrent de nouveaux interdits et tabous. Eux qui se targuent d’être les citoyens du pays arabe le plus libéral font l’expérience -douloureuse- du fanatisme religieux. Certains redoutent déjà la période du Ramadan qui approche à grands pas et, avec elle, une recrudescence de la virulence de ses partisans et de ceux du Hizb Ettahrir[3]. Jusque là, il était d’usage de voir des restaurants ouverts durant la journée pour les « dé-jeûneurs » et des femmes non voilées déambuler dans les rues de Tunis et d’ailleurs. Face à ce parti – en apparence seulement – uni et solidaire sous la bannière d’un Rached Ghannouchi imperturbable et inflexible, le Parti Démocrate Progressiste de Maya Jribi, Ettakattol de Mustapha Ben Jaafar ainsi que d’autres partis ont redoublé d’efforts et accompli un travail de fond considérable pour éviter le raz-de-marée islamiste prédit par les sondages.

 

Aïcha Gaaya, article initialement paru sur ArabsThink

 

 

Éditorial : Un destin commun de part et d’autre du Sahara ?

L’année 2011 est décidément partie pour marquer l’histoire : révolution du Jasmin en Tunisie, révolution du Nil en Egypte et surtout cette question aussi poignante qu’enthousiaste : à qui le tour ? Ce vent révolutionnaire est salutaire ; il met cependant en exergue une approche particulièrement biaisée de l’Afrique. Aussi bien les populations et les gouvernants que les journalistes, politologues et autres observateurs de tous horizons, n’ont cessé de parler d’une révolution dans le monde arabe à tel point qu’on en oublierait que la Tunisie et l’Egypte se trouvent sur un continent qui s’appelle…l’Afrique. Le traitement fait à ces événements est en effet particulièrement révélateur de la fracture qui existe, tout au moins dans les esprits, entre ces entités qu’on appelle si communément Afrique du nord et Afrique subsaharienne.

Tout le problème tiendrait au Sahara car il s’agit d’abord de l’histoire du plus vaste désert chaud du monde, qui, en ayant de cesse de s’étendre, crée de fait une fracture physique. Il reste qu’il convient d’avoir à l’esprit que l’homme, quand il l’a voulu, a su dompter les affres de la nature, comme le prouve le très dynamique commerce transsaharien entre le 6ème et le 16ème siècle et dont les trois derniers siècles de cette période ont marqué l’apogée.

Il s’agit ensuite, au-delà de complexes et clichés entre des populations qui n’entendent surtout pas s’identifier les unes aux autres, de l’histoire des races (n’ayons pas peur des mots), l’Afrique subsaharienne correspondant à l’Afrique noire et l’Afrique du nord à la terre des arabes. On en oublierait là encore que l’épicentre du monde arabe reste plus proche de la péninsule arabique et du Machrek que du Maghreb et surtout que l’essentiel de la population de l’Afrique du nord n’est pas arabe mais plutôt berbère.

Il convient de combattre ces barrières physiques, raciales et psychologiques si nous souhaitons construire un destin commun pour l’émergence de l’Afrique. Ce destin commun constitue d’ailleurs un impératif aussi bien au regard d’un passé souvent méconnu que nous partageons – les travaux de Cheikh Anta Diop sont à cet égard édifiants – que de l’avenir qui soulève, à l’échelle du continent, des défis aussi prégnants qu’identiques.

D’un point de vue politique, il aurait ainsi été judicieux, à la suite de la Tunisie et de l’Egypte, de poser nos yeux sur l’Algérie et la Lybie comme des pays africains plutôt que des pays arabes. Allons plus loin, il serait judicieux, plutôt que vers le Yémen et le Bahreïn – pays dans lesquels un changement est sans doute tout aussi nécessaire –, de tourner notre regard vers la Guinée Equatoriale et l’Angola, dirigés respectivement par Theodore Obiang Nguema et José Eduardo Dos Santos depuis 1979, le Cameroun sur lequel règne Paul Biya depuis 29 ans ou encore, dans un autre registre, le Sénégal où Abdoulaye Wade n’a visiblement pas renoncé à une dévolution monarchique du pouvoir. Quand bien même d’un Etat à l’autre les réalités ne sont jamais tout à fait identiques, les révolutions du Jasmin et du Nil devraient inspirer d’autres pays sur le continent car, et on ne l’a pas assez dit, ces révolutions sont africaines.

D’un point de vue économique aussi, il existe de véritables opportunités de synergies entre ce qu’on appelle l’Afrique du nord et l’Afrique subsaharienne. Les pays d’Afrique de l’Ouest et le Maroc gagneraient par exemple à dynamiser davantage leur coopération. Certes le Royaume chérifien entretient déjà des rapports économiques poussés avec ces pays, mais les efforts consentis de part et d’autre restent largement insuffisants face à l’ampleur du challenge. Il importe d’aller plus loin. Le projet d’extension de la zone de libre échange UEMOA au Maroc qui en est le premier partenaire économique africain est intéressant. Il l’est encore davantage dans la perspective, qui peut paraitre utopique pour l’heure, d’un élargissement à l’Algérie et à la Tunisie, créant ainsi une véritable intégration économique dont le schéma pourrait être reproduit dans d’autres régions du continent. L’Union africaine, à défaut d’être une réalité politique, pourrait de façon crédible devenir une réalité économique capable de peser dans les négociations internationales face à l’Europe, aux Etats-Unis et à la Chine.

Par ailleurs, le projet de route transsaharienne, qui tarde à se concrétiser entièrement, gagnerait à être remis à l’ordre du jour. Amorcée il y a plus d’une quarantaine d’années, ce projet réunit l’Algérie, la Tunisie, le Tchad, le Niger, le Mali et le Nigéria. Au-delà des intérêts économiques certains qui pointent à l’horizon, ce type de projets d’infrastructures devrait plus profondément contribuer à rapprocher les peuples de part et d’autre du Sahara.

Aujourd’hui encore, les frontières restent beaucoup trop cloisonnées entre l’Afrique du nord et l’Afrique subsaharienne ; surtout, les paramètres d’analyse utilisés jusque là sont pour l’essentiel obsolètes et inadaptés à notre désir d’avenir. Il appartient à notre génération de faire tomber ces barrières et de renouveler ces paramètres.

Nicolas Simel

Révolution du Jasmin en Tunisie : la révolte de tous les espoirs

La Tunisie vit aujourd’hui un tournant décisif dans son Histoire. Ce pays longtemps réputé comme l’un des plus stables du monde Arabe, n’a été dirigé que par deux présidents de la République en l’espace de 55 ans, avant de voir se succéder deux présidents par intérim en l’espace de 24 heures…

Ce changement est d’autant plus surprenant du fait de la rapidité avec laquelle les événements se sont succédés, conduisant un dictateur solidement établi depuis 23 ans à quitter le pouvoir d’une manière aussi précipité, et contredisant les analyses de bien des observateurs qui ne considéraient les événements que comme une révolte passagère.

Il est vrai que la tentative de suicide de Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur ambulant à Sidi Bouzid, a suscité un vif émoi dans sa ville, dans sa région, puis à l’échelle national et internationale. Mais ce qui aurait pu être considéré comme un tragique mais somme toute banal « fait-divers » s’est transformé en l’étincelle d’un vaste mouvement de protestations qui a fini par emporter le régime de Ben Ali.

La révolution du Jasmin, comme il convient de l’appeler désormais, soulève deux questions majeures : pourquoi la Tunisie ? Et pourquoi aujourd’hui ?

La Tunisie constitue, à bien des égards, une exception dans la région et dans le monde. En Afrique, il a longtemps été considéré comme l’élève modèle en matière de développement, reconnu et salué en raison de ses excellentes performances en matière d’éducation et de croissance économique. Dans le monde arabe, il fait figure de seul pays véritablement laïque et relativement épargné par l’extrémisme religieux et par le terrorisme.

Il apparait aujourd’hui que cette façade n’a pas réussi à cacher l’autre face du « miracle tunisien » : régime autoritaire particulièrement violent, corruption répandu à tous les niveaux, profondes inégalités sociales et régionales (entre le littoral en plein boom et l’arrière pays rural et exclu), et surtout une violation massive et prolongée des libertés fondamentales, y compris dans la vie privée.

Nature des evennements et ampleur de la répréssion : Le Monde Diplomatique publie un reportage d’un journaliste en pleine immersion dans la Tunisie en révolution (http://blog.mondediplo.net/2011-01-19-La-semaine-qui-a-fait-tomber-Ben-Ali ), soulignant le rôle de la répression qui a discrédité le régime et catalysé un mouvement d’abord spontané mais de plus en plus politisé.

Role des médias : Les médias étrangers ont également été déterminants, en servant de relais et de tribune aux acteurs du mouvement. En particulier, Facebook et Al Jazeera peuvent être considérés comme des éléments révolutionnaires de premier plan, de même que Wikileaks a confirmé les rumeurs de corruption et mainmise du clan Trabelsi  sur l’économie du pays, faisant ainsi de la Tunisie le premier théâtre d’une « Révolution 2.0 » : http://english.aljazeera.net/indepth/opinion/2011/01/2011116142317498666.html

Causes profondes du mouvement : le chômage des jeunes diplômés a indéniablement été le premier motif de mécontentement évoqué par la foule. Ce problème endémique du pays (comme le montre une étude très complète sur le sujet accessible sur http://www.leaders.com.tn/uploads/FCK_files/file/diplomes.pdf), s’est posé avec d’autant plus d’acuité en raison de la crise économique actuelle qui n’a pas épargné le pays et qui a remis en cause le « pacte à la chinoise » libertés contre croissance économique, jusque la garant de la stabilité de la Tunisie.

Principales revendications : L’incapacité de l’Etat Tunisien à répondre à ce défi et la gestion catastrophique de la révolte des « chômeurs-diplômés » a débouché sur une contestation du système dans son ensemble, faisant passer des revendications politiques au premier plan.

Ainsi, la situation alarmante des droits de l’Homme dans le pays, comme en atteste le rapport de Human Rights Watch (http://www.hrw.org/fr/node/87788), ainsi que la liberté d’expression sont passés au premier plan des protestations (la Tunisie étant classé au 154eme rang mondial sur 175 dans ce domaine par Reporters sans Frontière).

Défis de la Revolution : La Révolution du Jasmin a suscité de nombreux espoirs, non seulement en Tunisie et au sein de la diaspora Tunisienne, mais aussi en Afrique et dans le monde arabe ou le renversement d’un régime autoritaire par un mouvement populaire apparait comme une option à portée de main. Le pays est aujourd’hui confronté à d’importants défis, que l’Express analyse dans l’article http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/la-tunisie-a-fait-sa-revolution-et-apres_953980.html.

Même si à l’heure actuelle, personne ne peut prédire l’évolution de la Tunisie dans un avenir proche, l’éclairage de Souhayr Belhassen, militante tunisienne et présidente de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme,  apporte une vision intéressante sur les principales énigmes du changement en Tunisie, en particulier sur le risque de détournement de la Révolution et le devenir de l’ancien parti unique, du rôle de l’armée et des principaux acteurs de la nouvelle Tunisie, ou encore sur le risque de contagion du mouvement à d’autres pays. http://www.lemonde.fr/afrique/chat/2011/01/17/ou-va-la-tunisie_1466411_3212.html

Nacim Kaid Slimane