Lionel Zinsou, le parcours atypique d’un franco-béninois

Normalien, diplômé de Sciences Po et de la LSE, ancien Professeur à l’ENS et à l’ENA notamment, Lionel Zinsou dirige depuis 2009 PAI Partners, le plus important fond d’investissement français. Ce franco-béninois, ancien Conseiller du Premier Ministre Laurent Fabius, est un financier hors pair qui a aussi été Associé Gérant de la banque d’affaires Rothschild. Particulièrement engagé pour l’émergence économique de l’Afrique, Lionel Zinsou est le chantre de l’afro-optimisme. Il a reçu Terangaweb – L’Afrique des Idées pour un entretien publié en 3 parties. En attendant « Monsieur Zinsou, c’est quoi l’afro-optimisme ? » (2ème partie) et « L’Afrique et ses 4 anomalies » (3ème partie), Ecce homo ! Voici le parcours méritocratique d’un franco-béninois !

Terangaweb : Bonjour M. Zinsou. Pourriez-vous vous présenter aux lecteurs de Terangaweb ?

Lionel Zinsou : J’ai 56 ans, deux nationalités, trois enfants et un métier qui est mon troisième métier. Je suis né à Paris, mon père était Béninois et avait aussi la nationalité française. Ma famille paternelle est d’assez longue date située entre le Sud et le centre du Bénin ; mon oncle a été parlementaire, ministre et président du Dahomey en 1969 ; il est aujourd’hui l’un des doyens de la vie politique béninoise. Mon père était médecin et a longtemps travaillé à Dakar ; quant à ma mère, infirmière des hôpitaux de Paris, elle est française de nationalité et d’origine.

J’ai fait mes études à Paris, aux Lycée Buffon puis Louis-le-Grand. J’ai ensuite intégré l’Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud. Après y avoir passé un an, j’ai intégré l’ENS Ulm car je souhaitais rejoindre mes amis qui y étaient presque tous. J’ai beaucoup aimé ma période normalienne. J’ai aussi passé mon diplôme de Sciences Po, une école que j’appréciais énormément et qui m’a davantage ouvert au monde. Je n’ai cependant pas voulu passer ensuite le concours de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) car je ne souhaitais pas devenir fonctionnaire français d’autorité. J’ai toujours eu la volonté d’avoir un métier que je pourrais un jour exercer au Bénin : c'est ainsi que je suis devenu professeur d'économie.

Terangaweb : Et pourtant vous n’aviez pas particulièrement vécu au Bénin ?

Lionel Zinsou : Né en France, élevé en France, longtemps empêché d’aller au Bénin pour des raisons politiques liées à ma famille, j’étais en quelque sorte un Béninois virtuel. Mais je voulais tout de même me garder la possibilité de rentrer au Bénin. D’où mon choix de devenir universitaire. Pourtant à l’époque, sortir de l’ENA promettait à une grande carrière. Il y avait énormément de modèles qui incitaient à faire l’ENA, comme celui de Laurent Fabius, normalien et énarque, qui deviendra le plus jeune Premier ministre de la V° République à 36 ans, et dont tout le monde savait, même quand il avait 28 ans et était mon professeur à l’ENS, qu’il aurait une grande carrière. Mais cela ne m’intéressait pas. A la place, j’ai préféré étudier l’histoire économique, notamment l’histoire de la création du Franc CFA et de la monétarisation de l’Afrique de l’ouest. Le plus intéressant était pour moi l’interface entre l’histoire et l’économie. C’est ainsi que j’ai fait un peu d’économie à Villetaneuse, puis à Sciences Po avant de passer l’agrégation de sciences économiques et sociales. J’ai d’abord échoué à cette agrégation, n’ayant jamais fait de sociologie et que très peu d’économie et de statistiques. Je l’ai repassée en me préparant mieux, et j’ai été reçu premier à cette agrégation en 1978.

Terangaweb : Et vous êtes ensuite allé enseigner l’histoire économique ?

Lionel Zinsou : Non pas directement. Après l’agrégation, je suis parti à la London School of Economics (LSE) pendant deux ans au cours desquelles j’ai continué à étudier l’histoire économique tout en étant lecteur en français. Je garde de très bons souvenirs de cette période pendant laquelle je me suis d’ailleurs marié.

A mon retour en France en 1981, j’ai été nommé assistant en économie à l’université Paris XIII. Etant donné que ce travail me permettait de dégager assez de temps libre, j’ai occupé entre 1981 et 1983 divers autres emplois à temps partiel. J’étais notamment professeur à l’ENA et à l’ENSAE. J’ai eu dans ce cadre beaucoup d’étudiants qui sont aujourd’hui devenus des préfets ou des économistes réputés… J’ai aussi travaillé à cette période comme chargé d’études au Ministère de l’Industrie et comme économiste à la Banque Paribas (aujourd’hui BNP Paribas). J’ai même été pigiste dans un journal le dimanche. En réalité j’ai fait beaucoup de mi-temps un peu partout. Il faut dire que je n’avais jamais vu que des gens qui travaillaient énormément et du coup j’ajoutais toujours davantage de travail à mon emploi du temps d’assistant à l’université.

Terangaweb : Après cette période très dynamique, vous avez eu une expérience particulière auprès de Laurent Fabius…

Lionel Zinsou : Oui je travaillais déjà avec le ministre de l’industrie Laurent Fabius (qui avait d’ailleurs déjà été mon professeur à l’ENS Ulm) lorsqu’il a été nommé Premier ministre par François Mitterrand en 1984. Je lui ai servi de plume à Matignon. J’étais parallèlement maître assistant à l’ENS Ulm car la tradition à Matignon est que les universitaires continuent de garder leurs fonctions et de faire leurs cours..

Il y a toujours eu des universitaires à Matignon, regardés parfois avec condescendance par les énarques, mais tolérés. Je partageais mon étage avec Monsieur Joliot, petit-fils de Marie Curie. Mon expérience à Matignon a été très passionnante : la situation politique en 1984 n’était pas très bonne, on savait que cette expérience allait s'interrompre en 1986. Quand on croit que cela va durer toujours, on a moins de sérénité. A Matignon, il est sain de savoir que cela ne va pas durer ; il n’y a pas de déchaînement des ambitions. Comme j’avais un métier proche du  Premier Ministre, celui d’écrire ses discours, je le voyais souvent. C’est une fonction, celle de « l’agrégé sachant écrire » (la formule est du Général De Gaulle lorsqu’il appelait à ses côtés Georges Pompidou), qui a toujours été occupée dans l’histoire de la V° République en France, notamment par Georges Pompidou ou Alain Juppé. Cela m’a permis aussi d'observer le spectacle du pouvoir auquel j'avais déjà été exposé au Bénin. J’étais l’enfant de ma génération le plus proche de mon oncle. J’avais 14 ans quand il est arrivé aux affaires et 16 ans quand il a été renversé. J’avais 28 – 30 ans à Matignon. De ces expériences politiques, j’ai conçu du respect pour les personnes qui exercent le pouvoir mais je n’ai éprouvé  aucune fascination ni désir d’exercer moi même le pouvoir politique.

Terangaweb : Cette expérience à Matignon a été intéressante mais aussi courte. En 1986, le Parti Socialiste perd les élections législatives et Jacques Chirac devient Premier Ministre. Vous quittez donc naturellement Matignon. Quelle a été l’étape suivante de votre carrière ?

Lionel Zinsou : En 1986, j’étais censé me consacrer à plein temps à mon métier de Professeur. J’ai cependant demandé deux ans de disponibilité. J’ai alors rejoint l’entreprise Danone.  J'y ai passé 11 ans. Chez Danone, j’ai d’abord travaillé comme contrôleur de gestion en charge notamment du budget et du plan. Puis j’ai eu la responsabilité d’un groupe de filiales anglaises avant de m’occuper du développement international du groupe puis d'une branche. A la retraire du fondateur Antoine Riboud, au bout de onze ans dans l'industrie, j’ai décidé de changer d’entreprise.

Je suis alors allé, encore pour 11 ans (à partir de 1997) à la banque d’affaires Rothschild où j’étais patron du secteur des Biens de consommation, puis de la division Afrique-Moyen-Orient, et Associé-gérant. Je m’occupais du secteur que je connaissais le mieux, l’agro-alimentaire, et de l’Afrique qui à l'origine n’intéressait personne si ce n'est David de Rothschild lui-même. Depuis 1997, je leur disais que les marchés émergents allaient finalement émerger, et qu’on devait continuer à s’y intéresser. Ils m'ont suivi.

Je me suis ensuite laissé détourner en 2008 pour aller chez Paribas Affaires Industrielles (PAI), grande maison d’investissement, où je suis rentré au comité exécutif. J’étais N°3 de PAI Partners pendant la crise financière qui a conduit beaucoup de maisons de finance à changer de top management, y compris PAI. En août 2009, je me suis retrouvé à la tête de ce fonds un an après y être rentré.

Terangaweb : Et comment est ce que votre nomination à la tête du plus grand fonds d’investissement français a-t-il été accueilli ? 

Lionel Zinsou : L’establishment financier n’est ni raciste ni xénophobe en France, mais il n’est pas non plus très favorable à la diversité. Il y a eu certains  d’articles sur le thème « il est arrivé aux affaires par un putsch, ce qui s’explique par ses gènes béninois » ; « ce garçon,  dont la famille est arrivée au pouvoir par un coup d’Etat,  reproduit la même chose chez  PAI » (rires) comme le disait un article du Financial Times. La diversité reste une exception. La France, un peu à ma surprise, est plutôt moins ouverte que les pays anglo-saxons, parce que le politiquement correct oblige à prendre des précautions en terme de diversité en Grande Bretagne et aux Etats-Unis qu’on ne prend pas en France. Cela a été une expérience nouvelle pour moi. Subjectivement, je me suis toujours perçu comme ayant réussi  des concours,  tout se passait en fonction du mérite, sans qu’on me demande comment je m’appelais ni d’où je venais . Cela m’a donc étonné qu’on s’interroge sur mes compétences, et qu’on parle d’une arrivée illégitime. Mais il fallait bien que quelqu’un s’occupe de cette entreprise ce que ne pouvaient plus faire les deux premiers patrons qui avaient subi  la crise.

Terangaweb : Et en quoi consiste votre travail au sein de PAI Partners ? 

Lionel Zinsou : Je dirige PAI Partners qui est le plus grand Fonds d’investissement français et l’un des premiers européens. On achète des entreprises, on les développe, et on les revend. C’est ce que l’on appelle du private equity ou en français du capital investissement. Des centaines de grands investisseurs institutionnels nous prêtent de l’argent pour dix ans, et nous devons  le rembourser avec un taux de rendement important. C’est un métier plus ou moins mal aimé, perçu parfois comme le comble du capitalisme. Dans l’image courante de ce métier, on dit qu’on endette très fortement les entreprises, et que grâce à cet effet de levier, nous dégageons des plus-values trop importantes pour les investisseurs. On croit souvent que nous sommes à la recherche de rémunérations et de profits extrêmes, anormaux, et cela en compromettant l’avenir industriel des sociétés concernées. Tout cela est absurde, mais c’est comme cela que l’on est perçu dans certains pays comme la France et l’Allemagne, moins en Grande Bretagne et aux Etats-Unis et pas du tout en Chine, en Inde, en Afrique,  et dans les pays émergents qui sont demandeurs de fonds propres et d'actionnaires très professionnels. L’idée de collecter de l’épargne longue pour l’investir dans le développement d’entreprises est essentielle pour le développement économique d’un pays, c’est d’ailleurs le chaînon manquant du financement des pays en voix de développement.

J’ai servi un gouvernement socialiste en France, j’ai des engagements de gauche. J’ai créé une fondation au Bénin, et donc je n’ai pas trop l’image du capitaliste assoiffé de sang. Cela brouille un peu les cartes. Mon portrait fait par le journal Le Monde lorsque j’ai pris les rennes de PAI Partners s’intitulait « Le financier paradoxal ». Je pense que je fais un métier extrêmement utile. Ce n’est pas un métier financier court-termiste. En dix ans, on a le temps de transformer une entreprise industrielle et de la revendre en ayant créé beaucoup de valeur, comme nous l'avons montré récemment avec Yoplait. Voilà mon métier. Il se développe très vite en Afrique.

Propos recueillis par Emmanuel Leroueil, Nicolas Simel Ndiaye et Tite Yokossi 

Infrastructures de transport en Afrique de l’ouest : l’option des Partenariats public-privé ?

Les marchés publics et les concessions ont été pendant les dernières décennies les deux principaux modes de financement des infrastructures de transport en Afrique de l’Ouest. Ils ont cependant montré de sérieuses limites dans leur capacité à faire face au déficit d’infrastructures de transport. Pour relever les défis de financement, on assiste aujourd’hui à l’émergence d’un autre mode de financement : le partenariat public privé à travers lequel l’Etat confie à un opérateur privé une mission globale de financement, de construction et d’exploitation des infrastructures.


Entre le PFI britannique et le PPP à la française, quelle voie pour l’Afrique ?

 
arton44Le contrat de partenariat public privé comme nouveau mode de financement des infrastructures publiques est issu du Private Finance Initiative (PFI) britannique. Initié à partir de 1992 par le Trésor britannique, « la PFI est née dans un contexte de sous investissement public et de mauvaise qualité des infrastructures comme du service rendu »(1). La PFI transfère à un opérateur privé le soin de prendre à sa charge le cycle d’investissement et les risques qui lui sont associés, en échange d’un contrat de longue durée durant lequel l’Etat lui versera une redevance. Ce transfert de responsabilité permet de lisser le cycle budgétaire, les pics d’investissement étant plus difficiles à financer pour un Etat qu’un versement annuel et régulier.
 
Contrairement au PFI britannique qui a cherché à s’inscrire dans le cadre d’une politique publique globale, en France le PPP est venu s’ajouter en 2004 (2) aux deux grands outils juridiques de la commande publique que sont les marchés publics et les délégations de service public. En Afrique de l’ouest, le recours au PPP comme nouveau mode de financement des infrastructures de transport date de la dernière décennie. Au Sénégal par exemple, ce recours intervient à partir du milieu des années 2000. En Côte d’Ivoire, il a été particulièrement encouragé à partir de 2009/2010 pour faire face aux besoins considérables de financement des infrastructures liés aux conséquences à la crise politique et militaire. Même si, lato sensu, le partenariat public-privé peut être une notion générique qui rassemble toutes les formes de coopération de l'Administration avec le secteur privé, stricto sensu le PPP consiste principalement à confier à un tiers, par un contrat de longue durée, une mission globale relative au financement, à la construction, à la maintenance, à l'exploitation ou à la gestion de biens nécessaires au service public.
 

Quels sont les principaux avantages des PPP en matière d’infrastructures de transport ? L’exemple de l’autoroute à péage de Dakar

 
Dans un rapport de 2010 pour la Banque Mondiale (3), Jeffrey Delmon met en lumière plusieurs avantages du recours aux PPP dont quatre semblent particulièrement pertinents dans le cas des pays d’Afrique de l’ouest. En matière de sources de financement, les PPP favorisent la mobilisation de nouvelles ressources pour les infrastructures et stimulent le développement de marchés financiers locaux. Dans les cas du Sénégal et de la Côte d’Ivoire par exemple, il semble clair, lorsqu’on regarde la part significative des infrastructures dans la Stratégie Nationale de Développement Economique et Social (SNDES) et dans le Programme National de Développement (PND), que l’Etat a besoin de ressources financières supplémentaires pour financer ses infrastructures.
 

Alléger le déficit budgétaire et l'endettement

En outre, dans un contexte de contrainte budgétaire et de tensions sur les finances publiques, la mise à contribution des capacités des bilans du secteur privé permet à l’Etat d’alléger son déficit budgétaire et par ricochet son niveau d’endettement. Concernant la durée de vie des actifs, les PPP offrent l’opportunité de pallier un entretien déficient des infrastructures de transport par le secteur public qui accroit mécaniquement les besoins en investissement. Les PPP présentent en effet l’avantage d’allouer, dès le lancement des projets, des ressources financières suffisantes à l’entretien et à la maintenance des infrastructures de transport. Ainsi, lorsqu’un PPP est mis en place pour une durée de 30 ans comme c’est le cas de l’Autoroute Dakar-Diamniadio, le partenaire privé est de fait obligé d’entretenir convenablement les actifs et d’en assurer une bonne gestion ne serait-ce que pour obtenir des résultats satisfaisants.

 

Partage des risques

Une autre incitation à la qualité de l’entretien réside de surcroît dans l’existence dans les PPP de pénalités de performances en cas de non respect des exigences de transfert à la fin de la période du projet. Un troisième avantage significatif du recours aux PPP réside dans le partage des risques entre le public et le privé qui constitue d’ailleurs un élément majeur de distinction du contrat de partenariat par rapport aux deux grands outils de la commande publique qui ne prévoient pas expressément un partage des risques : les marchés publics conservent les risques du côté du maître d’ouvrage public tandis que les délégations de service public les transfèrent globalement du côté du partenaire privé. Ce partage des risques a pour avantage de conduire à de meilleures performances liées à la gestion privée, notamment en matière de réduction des risques de délai, et par ricochet de coûts. On estime ainsi qu’environ 90% des projets d’infrastructures en PPP sont réalisés dans les délais tandis que la proportion est inverse pour les projets en maitrise d’ouvrage public.
 
Pour une région comme l’Afrique de l’ouest dont les Etats ont un important travail de rattrapage du déficit d’infrastructures, cet avantage des contrats de partenariat est loin d’être négligeable.
 

1 Voisin Arnaud, « Financements innovants et défense : le cas de nos alliés européens, Les enseignements de 10 ans de Private Finance Initiative au Royaume-Uni », Observatoire Economique de la Défense, Janvier 2002
2 Journal Officiel de la République Française n°141 du 19 juin 2004 page 10994 Ordonnance n° 2004-559 du 17 juin 2004 sur les contrats de partenariat
3Delmon Jeffrey, « Partenariats public privé dans le secteur des infrastructures, Guide pratique à l’intention des décideurs publics », Banque Mondiale, 2010 http://www.ppiaf.org/sites/ppiaf.org/files/publication/Delmon-PPPsecteurinfrastructures-French.pdf

Comment financer les infrastructures de transport en Afrique de l’Ouest ?

Les marchés publics et les concessions ont été pendant les dernières décennies les deux principaux modes de financement des infrastructures de transport en Afrique de l’Ouest. Ils ont cependant montré de sérieuses limites dans leur capacité à faire face au déficit d’infrastructures de transport. Pour relever les défis de financement, on assiste aujourd’hui à l’émergence d’un autre mode de financement : le partenariat public privé à travers lequel l’Etat confie à un opérateur privé une mission globale de financement, de construction et d’exploitation des infrastructures.

La crise du financement public des infrastructures de transport 

En Afrique de l’ouest, l’argent public – aussi bien celui des Etats que celui de l’aide publique au développement – constitue la principale source de financement des infrastructures de transport. Ce mode de financement a cependant connu une crise importante à partir du milieu des années 1980. Celle-ci est liée à la faiblesse des ressources publiques et aux politiques d’ajustement structurel menées dans la plupart des pays africains sous l’égide du Fonds Monétaire International. Face à la baisse de leurs recettes budgétaires à partir des années 1980, plusieurs Etats ont été amenés à réduire considérablement leurs dépenses d’entretien des infrastructures de transport et à arrêter tout investissement dans des infrastructures nouvelles. Cela a d’autant plus été le cas que l’aide du FMI était subordonnée à la mise en œuvre de politiques de réduction drastique des dépenses publiques[1]. Cette faiblesse des ressources publiques dédiées à l’entretien des infrastructures de transport a particulièrement affecté les routes d’Afrique de l’ouest.

railLes limites du seul financement public au cours des dernières décennies ont été aussi très perceptibles dans le domaine des chemins de fer. En effet, les deux principales lignes d’Afrique de l’ouest, reliant Dakar à Bamako et Abidjan à Ouagadougou, ont relevé pendant plusieurs décennies de la gestion et du financement public. Ce n’est qu’à partir de 1995 pour la première et de 2003 pour la seconde que ces lignes de chemins de fer ont fait l’objet de concessions octroyées respectivement à Sitarail et à Transrail (Groupe Bolloré). Le recours à ces concessions à partir du milieu des années 1990 sonne le glas de l’échec du financement et de la gestion publique des infrastructures de transport par l’Etat. Les performances opérationnelles des sociétés publiques étaient médiocres et leur gestion du service ne permettait pas de générer des ressources financières suffisantes à l’entretien et à la réhabilitation des voies ferrées et du matériel roulant.

L'Afrique de l'Ouest se trouve ainsi dans une situation qui exige des investissements considérables pour rattraper le retard accusé en matière d’infrastructures de transport, alors même que les dépenses publiques doivent être maitrisées. Le Sénégal offre une illustration intéressante de cette équation compliquée. Dans le cadre de la Stratégie Nationale de Développement Economique et Social (SNDES) adopté par le Gouvernement en novembre 2012, la part des dépenses destinées au financement des infrastructures reste considérable. Ce programme de développement à l’horizon 2017 s’articule autour de trois axes pour un montant global de dépenses de l’ordre de 5 138 milliards de FCFA, soit 1,7 milliards d’euros. Rapportées aux 7,8 milliards d’euros d’investissements prévus à l’horizon 2017, les infrastructures de transport représentent 22% des investissements prévus par le Sénégal au cours des cinq prochaines années[2]. Si des investissements aussi considérables venaient à n’être financés que par la dépense publique, le Sénégal, comme la plupart des pays africains, serait amené à accroitre de façon très significative et sans doute non soutenable son endettement public. Il reste donc plus que jamais nécessaire d’associer largement le secteur privé au financement des infrastructures de transport.

L’échec du mouvement vers « le tout concession » 

Les années 1990 on vu se développer le recours à des concessions en matière d’infrastructures et de services de transport. Dans le sillage du FMI, la Banque Mondiale a également encouragé un fort mouvement vers « le tout concession ». Cette doxa de la Banque Mondiale correspondait également à un fort appétit des opérateurs internationaux pour des montages de type concession dans les pays en voie de développement d’Amérique latine et d’Afrique. A travers les nouvelles concessions, la plupart des pays d’Afrique de l’ouest ont alors décidé de confier au secteur privé la gestion et le financement des infrastructures de transport. Cela a été particulièrement le cas en matière de transport ferré et de transport portuaire avec des résultats assez différents, et donc globalement mitigés.

port abidjanEn matière de transport portuaire, cette implication du secteur privé a permis d’améliorer substantiellement les performances opérationnelles des deux principaux ports d’Afrique de l’Ouest, Abidjan et Dakar. Elle a aussi permis d’assurer le financement de nouvelles infrastructures portuaires par le privé. Cette réussite s’explique par l’existence de structures macroéconomiques et de marchés captifs d’autant plus que les économies de nombreux pays africains reposent sur une extraversion qui implique une part très importante des importations et, par ricochet, un développement du trafic à conteneurs. Dakar, Abidjan, Cotonou, Lomé par exemple constituent des poumons par lesquels transite toute l’activité économique de ces pays. 

Toutefois, ces facteurs structurels de succès cessent d’être opérants lorsqu’il s’agit d’autres domaines de transport. Il en va ainsi des chemins de fer pour lesquels le recours aux concessions dans les années 1990 n’a pas permis d’assurer le financement des infrastructures par le secteur privé. Certes les concessions ont permis une productivité accrue du personnel et des actifs, des gains de parts de marché pour les services de fret, une diminution globale des subventions publiques et une meilleure viabilité financière. Cependant, comme le souligne Pierre Pozzo Di Borgo[3], les concessions « n’ont pas apporté le niveau d’investissement privé initialement envisagé ni les améliorations qualitatives attendues des services aux voyageurs. De plus, l’espoir de voir les concessions financièrement viables à long terme sans le financement des pouvoirs publics ne s’est pas concrétisé. »

L’exploitation des chemins de fer en Afrique de l’Ouest n’a pas jusque là généré suffisamment de recettes pour permettre au secteur privé d’investir convenablement dans l’entretien et la réhabilitation des infrastructures. De façon générale, le recours aux concessions comme mode de financement des infrastructures de transport a largement montré ses limites. Comme le souligne Olivier Ratheaux [4], si elles ont permis « une inversion des flux financiers entre l’État et l’exploitant [dans la mesure où] les redevances et les impôts et taxes versés l’emportent désormais sur les subventions, [si elles sont permis], une amélioration de la gestion, un accroissement de la professionnalisation, [les Etats ne peuvent en attendre] un apport de capitaux privés qui restera limité par les risques et une rentabilité moyenne ». Dès lors, il est nécessaire d’envisager d’autres modes de financement des infrastructures de transport qui permettent de rattraper les nombreuses années de sous-investissement tout en respectant un certain nombre d’équilibres économiques : le partenariat public privé en est désormais un.

Nicolas Simel

A suivre, du même auteur sur Terangaweb – l'Afrique des idées : "Infrastructures de transport en Afrique : l'option des Partenariats-Publics-Privés ?"


[1] Stiglitz Joseph, La grande désillusion, Paris, Fayard, 2002, 324 pages

[2] Le premier axe de ce programme, dénommé « Croissance, Productivité et création de richesses » représente à lui seul 60% des investissements totaux prévus sur les cinq prochaines années, soit 4,8 milliards d’euros. De ces 4,8 milliards d’euros, 1,7 milliard devrait être consacré aux infrastructures et services de transport. Source : Ministère de l’Economie et des Finances, Intervention du Ministre à Sciences Po Paris, 1er mars 2013

[3]Di Borgo Pierre Pozzo, « Un partage équilibré des rôles entre public et privé, secret d’une concession réussie », Secteur Privé & Développement, Proparco, mars 2011, N°9

[4] Ratheaux Olivier, « Un bilan contrasté de la participation privée dans les chemins de fer africains », Secteur Privé & Développement, Proparco, mars 2011, N°9

Les déterminants d’une croissance africaine à long terme

croissance_nicolasRompant avec la morosité économique des décennies 1980 et 1990, l’Afrique a enregistré au cours des années 2000 un redressement économique significatif qui s’est traduit par une forte croissance de son Produit Intérieur Brut, principal indicateur de la performance économique. Celui-ci a augmenté de 5,2%[1] en moyenne entre 2001 et 2010 sur l’ensemble du continent. Selon les Perspectives Economiques en Afrique[2], ce regain de dynamisme devrait se confirmer au cours des prochaines années avec notamment une croissance moyenne structurellement supérieure à 5,5% en Afrique subsaharienne.

Cette croissance des économies africaines n’est pas seulement conjoncturelle ; elle s’inscrit désormais dans une perspective de long terme avec un niveau de croissance potentielle qui augmente de façon non négligeable. La théorie économique – en particulier le modèle de Solow[3] et celui de la croissance endogène de Romer[4] – permet ainsi de mieux appréhender la croissance africaine à travers trois facteurs constitutifs : le travail, largement sous tendu par l’essor démographique du continent ; le capital, qui est de plus en plus nombreux à avoir l’Afrique pour destination ; et la productivité globale des facteurs pour laquelle les dépenses en matière d’infrastructures et de capital humain constituent deux composantes clés.

En ce qui concerne le facteur travail, il faut souligner que l’Afrique a enregistré une augmentation substantielle de sa population active. Celle-ci a été sous tendue par une évolution démographique inédite du continent que Jean-Michel Severino et Olivier Ray ont bien mis en lumière dans les premiers chapitres de leur ouvrage Le temps de l’Afrique[5]. Alors qu’entre 1500 et 1900, la population mondiale était multipliée par 3,5 et celle de la Chine et de l’Europe par 5, la population africaine a stagné, voire chuté, amenant ainsi la part de l’Afrique subsaharienne dans la population mondiale à reculer de 17% à 7% en l’espace de quatre siècles. L’Afrique a donc été pendant longtemps un continent sous peuplé avec 8 habitants par kilomètre carré en 1900 et une densité moyenne au milieu du XXème siècle quinze fois moindre que celle de l’Europe ou de l’Inde. Alors que les économistes s’accordaient sur le travail, et par ricochet la démographie, comme une des trois composantes clés de la croissance à long terme, l’Afrique ne pouvait guère compter sur celle-ci.

A contrario, la croissance économique soutenue de la dernière décennie est en bonne partie le résultat d’une nouvelle dynamique fulgurante de peuplement en Afrique qu’on observe depuis le XXème siècle. A titre d’exemple, Sévérino et Ray font ainsi remarquer qu’ « un bébé né en 1950 au Nigéria venait au monde dans un territoire de 37 millions d’habitants ; son petit-fils naitrait aujourd’hui dans un pays de quelques 160 millions d’habitants ». Plus impressionnant encore, cette évolution fulgurante devrait s’accentuer au cours des prochaines années. Selon la Banque Africaine de Développement[6], la population active (15-64 ans) devrait croître de 3,5% par an au cours des prochaines décennies pour atteindre 1,8 milliard en 2060. A cet horizon, 75% des africains feront partie de la population active. L’Afrique peut donc désormais s’appuyer sur une forte démographie pour impulser le rôle du facteur travail dans une croissance soutenue à long terme.

En outre, cette nouvelle assise humaine permet aux politiques publiques de gagner en productivité dans la mesure où leur coût devient désormais plus faible par habitant. Cela est par exemple le cas en matière d’infrastructures. Pendant plusieurs décennies, du simple fait de la différence des densités des populations à atteindre, l’argent dépensé dans la construction d’infrastructures a eu un impact plus fort en Asie qu’en Afrique. Désormais une forte rentabilité des capitaux investis dans les infrastructures en Afrique est largement garantie.

En ce qui concerne justement le facteur capital, dans le cas de l’Afrique, la faiblesse du taux d’épargne privé et le niveau rudimentaire des marchés de capitaux ont pendant très longtemps réduit le capital disponible pour financer les investissements nécessaires. Or, cette tendance est en train de s’inverser depuis quelques années en raison non seulement d’une forte hausse des investissements directs étrangers mais aussi de l’essor de l’épargne locale, de la hausse du taux de bancarisation et de l’attractivité des économies du continent pour les fonds d’investissement. L’Afrique se dirige donc vers un ajustement du capital au niveau désiré, au moins égal à la croissance du PIB.

En ce qui concerne la productivité globale des facteurs (ou progrès technique), elle serait responsable de 50 à 80% de la croissance économique des pays développés à long terme. Les modèles de croissance, développés par Romer, puis Lucas et Barro qui ont endogénéisé le progrès technique qualifié de résidu exogène dans le modèle de croissance de Solow, permettent de mieux appréhender les ressorts d’une croissance africaine à long terme. Ceux-ci expliquent ainsi la productivité globale des facteurs, principale responsable de la croissance potentielle, par le capital humain (formation, éducation, santé), la recherche et développement (innovation technologique) et par les dépenses (publiques) en matière d’infrastructures. L’impact considérable de ces éléments s’explique notamment par les externalités positives qu’ils génèrent et en présence desquels le rendement social du capital est supérieur à son rendement privé.

De ces éléments, les infrastructures sont sans doute ceux qui ont eu jusque là le plus d’impact sur la croissance africaine. Des études empiriques montrent en effet qu’elles ont contribué au cours des dernières années à plus de la moitié de l’amélioration des performances économiques de l’Afrique. Selon Caldéron[7], entre 1990 et 2005, les infrastructures « ont contribué pour 99 points de base à la croissance économique par habitant, contre 68 pour les autres politiques structurelles ». Cette contribution relève essentiellement des télécommunications tandis que la détérioration des infrastructures énergétiques au cours de la même période a ralenti la croissance, « enlevant 11 points de base à la croissance par habitant de l’ensemble du continent ».

Il ressort de cette analyse qu’il est nécessaire pour l’Afrique de continuer à investir massivement dans les infrastructures afin de soutenir la croissance économique à long terme. Les 15 dernières années ont été celles d’investissements considérables dans les infrastructures de télécommunications. Il faut désormais concentrer les efforts sur les infrastructures de transport et d’énergie qui sont des leviers évidents d’amélioration de la compétitivité des pays et des conditions de vie des populations. Il est d’ailleurs intéressant de noter dans ces deux domaines, l’explosion démographique des 60 dernières années ainsi que la croissance économique constatée au cours de la dernière décennie accentuent de façon quasi mécanique les attentes des populations et leurs besoins en infrastructures. On se retrouve ainsi dans une situation où la croissance et la prospérité observée au cours des dernières années et celle estimée pour les prochaines années multiplient la demande d’infrastructures dont la pénurie est déjà l’un des plus grands obstacles au développement du continent.

Il ressort aussi de cette analyse sur les fondements de la croissance à long terme que les pays africains doivent multiplier leurs efforts d’investissements dans le capital humain, en particulier l’éducation et la formation professionnelle. La plupart des pays africains comme le Bénin et le Sénégal ont réussi à améliorer l’accès des enfants à l’éducation ; l’enjeu est aujourd’hui de les y retenir le plus longtemps possible i.e. jusqu’au baccalauréat. Au Sénégal par exemple, en 2011, tandis que plus de 93 % des enfants âgés de 7 à 12 ans ont été scolarisés, le taux de scolarisation n’a été que de 53 % pour l’enseignement moyen et secondaire[8]. La formation professionnelle s’inscrit aussi dans ce sillage. Les pays africains, francophones en particulier, ont encore un complexe du diplôme trop marqué qui amène tout parent à rêver que son enfant devienne Docteur es Lettres, es Mathématiques, ou es Droit. Or nos pays ont davantage besoin d’ingénieurs que de docteurs en mathématiques.

En somme, la plupart des pays africains doivent résolument focaliser leurs efforts de développement sur les infrastructures de transport et d’énergie d’une part et d’autre part sur l’éducation et la formation professionnelle. Dans un cas comme dans l’autre, ces enjeux s’inscrivent dans la durée – pas seulement celle de la croissance à long terme mais aussi celle d’un financement et d’une mise en œuvre qui peuvent prendre beaucoup de temps. Or l’Afrique ne peut pas se payer le luxe de prendre 50 ans pour asseoir solidement les fondements d’une croissance à long terme. Dans ces circonstances, le rapport au temps i.e. la capacité à mobiliser rapidement les ressources nécessaires au financement des infrastructures de transport et d’énergie, à élaborer des réformes pertinentes pour l’éducation et la formation professionnelle, et surtout à mettre en œuvre de façon efficace les projets entrant dans ce cadre, devient fondamental pour les gouvernants.

 

Nicolas Simel

 

 


[1] Perspectives Economiques en Afrique, Banque Mondiale, Banque Africaine de Développement, Commission Economique pour l’Afrique, 2012 http://www.africaneconomicoutlook.org/fr/

 

[2] Idem

 

[3] Solow, Robert, 1956, A Contribution to the Theory of Economic Growth, The Quarterly Journal of Economics, Vol. 70, No. 1, pp. 65–94

 

[4] Romer Paul, Increasing Returns and Long Run Growth, Journal of Political Economy, octobre 1986

 

[5] Sévérino Jean Michel, Ray Olivier, Le temps de l’Afrique, Paris, Odile Jacob, 2011, 407 pages

 

[6] African Development Bank, « Africa in 50 Years’ time : The Road Towards Inclusive Growth », September 2011 http://www.afdb.org/fileadmin/uploads/afdb/Documents/Publications/Africa%20in%2050%20Years%20Time.pdf

 

[7] Caldéron (2008), cité par la Banque Mondiale dans une étude intitulée « Infrastructures africaines : une transformation impérative », 2010

 

[8] Perspectives Economiques en Afrique, 2013, Fiche Pays sur le Sénégal, page 12

 

Quelle politique des ressources humaines pour une action administrative plus efficace ?

Dans la plupart des Etats africains post-coloniaux, l’administration publique a constitué pendant les décennies qui ont suivi les indépendances le principal itinéraire d’ascension sociale et de production des élites. Ce système présentait l’avantage de porter les personnes les mieux formées vers la gestion de l’Etat et de donner ainsi, tout au moins théoriquement, le gage d’une administration publique compétente. La première décennie du XXIème siècle a cependant vu l’émergence de nouvelles élites sociales et économiques qui ont construit leur itinéraire d’ascension en marge de l’appareil administratif de l’Etat. 


De fait, ce processus de renouvellement des élites a entrainé un déclassement de l’administration publique qui n’est plus le principal itinéraire d’ascension sociale. En soi, ce nouveau phénomène ne constitue pas un handicap pour les sociétés africaines dès lors qu’il permet un élargissement de l’éventail des itinéraires, et donc des chances, de réussite. Cependant, il soulève un problème fondamental qui est la difficulté pour l’administration publique de se doter des compétences nécessaires à son action dont les exigences d’efficacité sont de plus en plus fortes.

Le cas du Sénégal est représentatif des difficultés qu’a l’Etat en Afrique à attirer de nouvelles compétences nécessaires à l’efficacité de son action administrative. Cet article présente une perspective historique pour mieux appréhender cette évolution et prendre la mesure de ses conséquences. Il propose aussi des solutions concrètes pour renforcer la compétence de l’administration au Sénégal et assurer l’efficacité de son action.

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Le déclassement de l’administration publique comme principal itinéraire d’ascension sociale

Au Sénégal, l’un des héritages de la colonisation qui a profondément marqué la trajectoire de formation de l’Etat a été l’école. Si son implantation et la manière dont elle a globalement supplanté l’enseignement coranique ont jadis suscité de nombreuses tensions à l’image de celles rapportées par l’écrivain Cheikh Hamidou Kane dans L’aventure ambiguë, son ancrage comme voie royale d’ascension sociale pendant plusieurs décennies ne fait l’objet d’aucun doute. Le principal bénéficiaire de cet itinéraire d’ascension sociale a été l’administration publique. Pour simplifier le propos, on peut considérer que tous ceux qui allaient à l’école devenaient fonctionnaires et, les meilleurs d’entre eux, haut fonctionnaires. Ainsi, si l’Ecole française d’Outre Mer a cédé la place à l’Ecole Nationale d’Administration (ENA), dans un cas comme dans l’autre, l’Etat s’assurait de la possibilité d’attirer les meilleures ressources humaines. Ce phénomène a été renforcé par la perception du « kou djangueu ékol », littéralement « celui qui est allé à l’école »1, dans les imaginaires de la réussite et du pouvoir .

En plein coeur de la capitale sénégalaise, le Building administratif est à la fois le siège du Gouvernement et le symbole (ancien?) de l'itinéraire d'ascension sociale dans les imaginaires de la réussite et du pouvoir

Or il n’y a guère plus grand monde pour considérer « celui qui est allé à l’école » comme l’archétype de l’ascension sociale, de même que très peu de gens pensent encore aujourd’hui qu’il soit nécessaire de passer par l’ENAM pour envisager une brillante carrière publique. Deux explications permettent de comprendre ce glissement significatif.

La première est relative aux difficultés au cours des décennies 1980 et 1990 qui ont fait perdre à l’administration le monopole de l’itinéraire d’ascension sociale. Il s’agit tout d’abord de la fin de ce qu’Achille MBEMBE a appelé « le compromis post colonial »2, i.e. l’accord tacite passé, aux lendemains des indépendances, par les pouvoirs en place dans les pays africains avec leur société pour neutraliser le potentiel contestataire. Les Etats s’assuraient alors une certaine légitimité en fonction de leur aptitude à distribuer divers types de ressources. Ainsi, au Sénégal, le recrutement systématique des diplômés dans l’administration publique, en même temps qu’il offrait à la société de l’emploi, attirait par ricochet vers l’Etat les compétences nécessaires à son action administrative. Cependant, l’évolution démographique a entrainé, au cours des années 1970 et 1980, l’arrivée massive de jeunes diplômés sur un marché du travail dans lequel l’administration restait la principale pourvoyeuse d’emplois. Or, au même moment, le FMI et la Banque Mondiale imposaient à l’Etat des politiques d’ajustement structurel qui impliquaient la réduction du nombre de fonctionnaires. Au-delà du déclassement de l’administration comme principal itinéraire d’ascension sociale, l’une des conséquences du blocage de ce « compromis post-colonial » a été le détournement d’importantes compétences vers des domaines autres que le secteur public.

La seconde explication s’inscrit dans le sillage de la première et réside dans l’émergence de nouvelles trajectoires d’ascension sociale apparues à la périphérie de l’Etat. Sont ainsi apparues de nouvelles figures comme celles du commerçant baol-baol, de l’auto-entrepreneur self made man, du musicien devenu homme d’affaires, des sportifs – footballeurs au début des années 2000 et lutteurs en ces temps qui courent. A cet égard, le chanteur et homme d’affaires Youssou Ndour, le footballeur El hadj Diouf et le lutteur Bala Gaye, aussi controversés qu’ils puissent être, montrent bien que les itinéraires d’ascension sociale résident aussi désormais en dehors de l’Etat. De même est aussi apparue la figure du jeune employé du secteur des services (banques, opérateurs de télécommunications, cabinets de conseil, etc.) avec un impact plus direct sur l’administration dans un effet de vases communiquant. En effet, les collaborateurs de la Société Générale des Banques du Sénégal (SGBS), les employés d’Orange et les consultants du Cabinet Performances Management Consulting (PMC) montrent bien que des compétences importantes peuvent se détourner de l’administration publique.

La difficulté pour l’Etat d’attirer les compétences nécessaires à une action administration efficace

Si la diversification de ces itinéraires d’ascension sociale présente un intérêt certain pour les sociétés africaines dans la mesure où elle offre une palette de possibilités de réussite plus large, elle présente cependant de façon insidieuse des risques considérables pour la gestion des Etats africains : les administrations africaines, en l’occurrence sénégalaise, n’arrivent plus à accueillir les talents nécessaires à une gestion performante des affaires de l’Etat.

A cet égard, il convient de souligner que les jeunes talents ne s’orientent pas spontanément vers l’administration publique, pas plus que celle-ci ne cherche à les attirer. En effet, l’offre grandissante de formations professionnelles au Sénégal porte essentiellement sur les métiers de la gestion et du management privé. De même, s’il existe un phénomène de retour de compétences issues de la diaspora, celui-ci bénéficie très peu à l’administration publique et va en priorité à des secteurs tels que les télécommunications, les banques, les médias. Parallèlement, l’Etat ne fait rien pour attirer de nouveaux talents. L’ENA est ainsi restée plusieurs années sans organiser de concours pour recruter des agents de la haute fonction publique. Imagine-t-on en France l’ENA rester 5 ans sans organiser de concours ?

L’incapacité de l’administration publique sénégalaise, et de façon générale africaine, à attirer de nouveaux talents explique en partie le manque d’efficacité de l’action administrative. Trois solutions existent pour renforcer les capacités de l’administration publique sénégalaise et la rendre plus performante dans la gestion des affaires publiques. Leur mise en œuvre exige peu de moyens financiers mais un réel volontarisme.

Trois solutions de gestion des ressources humaines pour une action publique plus efficace

La première consiste à mettre en place des Programmes Jeunes Professionnels (PJP) du type de celui de la Banque Africaine de Développement ou de l’UEMOA du temps où l’institution était dirigée par Soumaïla CISSE. L’objectif sera alors, à travers un recrutement diversifié, de doter l’administration d’un vivier d’agents talentueux qu’elle peut mettre à profit à long terme pour pourvoir des postes de direction et d’encadrement. Ce programme devra bien entendu être méritocratique et sa mise en œuvre passer par une sélection de jeunes sénégalais à haut potentiel où qu’ils soient dans le monde et à des conditions financières attractives.

La deuxième solution réside dans l’élaboration de programmes de formation continue pour l’ensemble des agents de la haute fonction publique. En effet, la longueur d’une carrière au sein de l’administration, qui se déroule sur une quarantaine d’années, crée de fait une distance importante entre la formation initiale et l’évolution des enjeux de l’Etat. Ainsi, un Directeur d’administration centrale de 65 ans a reçu une formation en gestion publique dans les années 1970 au moment où les enjeux des administrations publiques n’étaient pas du même ordre que ceux d’aujourd’hui. Qu’il s’agisse du pilotage d’une gestion axée sur les résultats, de la complexité des nouveaux outils juridiques à la disposition de l’administration tels que les contrats de partenariat ou encore des stratégies pour attirer les investisseurs internationaux, la formation continue d’agents souvent recrutés depuis 2 à 3 décennies est nécessaire à une action administrative efficace.

La dernière solution est relative à l’accompagnement de l’administration publique sénégalaise par des cabinets dont l’expertise et l’expérience peuvent profiter au secteur public. Qu’il s’agisse de cabinets de conseil en secteur public, de cabinets d’avocats d’affaires ou de banques d’affaires, leur accompagnement permettra en interne l’élaboration et la mise en œuvre d’une vraie stratégie de modernisation de l’administration et vis à vis de l’extérieur d’une optimisation de nos stratégies de négociation avec les investisseurs internationaux aussi bien publics que privés. Une telle collaboration peut aussi constituer une stratégie provisoire pour bénéficier de savoir-faire qui n’existent pas encore au sein de l’administration mais que le Programme Jeunes Professionnels fera émerger à moyen terme.

Nicolas Simel

1- Revue Politique Africaine, N°82, Dossier « Figures de la réussite et imaginaires politiques », sous la coordination de Richard Banégas et Jean-Pierre Warnier

2- Achille Mbembé, Tradition de l’autoritarisme et problèmes de gouvernement en Afrique subsaharienne, Africa Development XVII (I), 1992

 

Comment relever le défi des infrastructures en Afrique ?

Comme développé dans un précédent article paru sur Terangaweb et intitulé Le défi des infrastructures en Afrique, le continent fait face à un déficit considérable d’infrastructures dans des secteurs tels que l’énergie, les transports, l’eau et l’assainissement. Ce défi est d’autant plus crucial que le déficit en matière d’infrastructures est accentué par les perspectives de croissance de l’Afrique, d’où la nécessité de répondre aux besoins immédiats tout en s’inscrivant dans une perspective à long terme. Parce que les enjeux se posent à l’échelle régionale et que les besoins en financement sont immenses, l’approche régionale et la mobilisation de financements innovants constituent les deux principaux leviers pour relever le défi des infrastructures en Afrique.

La nécessité d’une approche régionale

La balkanisation politique de l’Afrique a eu comme conséquence économique directe la juxtaposition de petits marchés isolés et inefficaces. C’est ainsi que dans le secteur de l’énergie par exemple, au sein d’une vingtaine de pays africains, la taille du réseau électrique national reste inférieure à l’échelle d’efficacité minimale d’une seule centrale électrique. A cet égard, l’approche sous régionale permettrait de se doter d’infrastructures communes à plusieurs pays et suffisamment grandes pour prendre en charge de manière efficace les besoins des populations tout en réduisant le coût de l’électricité qui est l’un des plus chers au monde.

Des initiatives de ce type existent en Afrique de l’ouest avec le projet de mise en place du système d’échanges d’énergie électrique ouest africain (West African Power Pool – WAPP) qui a déjà fait l’objet d’un article sur Terangaweb. Il s’agit d’ « un système d’intégration des réseaux électrique de 15 pays » (tous les pays de la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest à l’exception du Cap Vert) et de « gestion du marché unifié régional ainsi créé ». Outre l’accroissement des capacités des installations de production, une telle approche régionale à travers la constitution d’un marché de l’électricité d’environ 300 millions de consommateurs, est à même de favoriser davantage d’investissements dans des infrastructures aussi bien de production que de transport d’énergie électrique.

La mobilisation de financements innovants

Pour les pays africains, la couverture des besoins en infrastructures nécessite la mobilisation de financements considérables. Le diagnostic des infrastructures nationales en Afrique(1) a estimé que pour combler le déficit d’infrastructures en Afrique, il est nécessaire d’investir 93 milliards de dollars par an. Par ailleurs et de façon sans doute plus réalisable, le programme d’actions prioritaires (PAP), adopté dans le cadre du Programme de Développement des Infrastructures en Afrique (PIDA) (2), estime les besoins de financements des infrastructures prioritaires sur la période 2012-2020 à 68 milliards de dollars. Au regard de l’envergure des investissements requis et dans un contexte de tension des finances publiques des Etats, il est nécessaire de s’appuyer des modes de financements innovants.

Certains pays tels que l’Afrique du Sud et le Kenya utilisent « les obligations d’infrastructures » pour financer la construction de routes à péage, d’infrastructures de production d’énergie, de gestion des eaux ou encore d’irrigation. Quant à certaines institutions sous régionales telles que la Communauté du Développement de l’Afrique Australe, le Marché commun de l’Afrique orientale ou encore la Communauté de l’Afrique de l’est envisagent aussi d’émettre des obligations d’infrastructures.

D’autre part, les partenariats public-privé constituent un mode de financement intéressant pour relever le défi des infrastructures en Afrique. Largement utilisé en Afrique du Sud, de loin la première économie du continent, des PPP ont aussi été dernièrement mis en œuvre au Sénégal (autoroute à péage Dakar – Diamniadio) et en Côte d’Ivoire (Pont Henri Conan Bédié d’Abidjan). Les PPP restent cependant peu développés en Afrique, notamment dans les pays francophones. Il semble aussi qu’une mauvaise compréhension de l’allocation des risques dans les PPP constitue un frein à leur recours.

L’une des clés du développement des PPP en Afrique réside dans la constitution, aussi bien au sein des Etats que des institutions sous régionales, de cellules PPP chargées d’identifier et de mettre en œuvre les projets d’infrastructures susceptibles d’être financés sous ce mode. Ce travail nécessitera un renforcement des compétences locales au sein des administrations publiques de sorte à avoir davantage de fonctionnaires qui maîtrisent la problématique des investissements en matière d’infrastructures et les stratégies des investisseurs aussi bien publics que privés. Il devra aussi s’appuyer sur le recours à l’expertise internationale des cabinets de conseil et d’avocats. Dans une interview accordée à Terangaweb, Barthelémy Faye, Avocat Associé au sein du Cabinet international Clearry Gottlieb, a à cet égard insisté sur « la nécessité pour l’autorité publique de moderniser son cadre juridique et réglementaire pour faire face aux contraintes spécifiques du secteur privé lorsqu’il intervient dans un projet aux côtés du secteur public (…) en permettant à l’Etat de préserver certaines prérogatives légitimes liées à son statut de service public et aux investisseurs de satisfaire leur besoin de rentabilité ».

L’autre clé réside dans la participation des partenaires au développement tels que la Banque Africaine de Développement (BAD) et la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD) au tour de table des projets financés sous le mode PPP aux côtés des pouvoirs publics nationaux et des investisseurs privés.

L’impératif du défi des infrastructures : au-delà de la croissance, l’amélioration des conditions de vie des africains

De façon générale, il est nécessaire pour l’Afrique de relever le défi des infrastructures, ne serait-ce que pour leur contribution à l’essor du PIB qui a été absolument phénoménal au cours des dernières décennies comme l’indique une étude de la Banque Mondiale (3).

L’importance des infrastructures s’apprécie de façon encore plus prégnante à la lumière de leur rôle d’impulsion en faveur du développement humain et l'amélioration des conditions de vie des populations africaines. Des infrastructures énergétiques efficaces favoriseront les services de santé et d’éducation pour les enfants du Bénin ; davantage infrastructures pour l’eau et l’assainissement faciliteront l’accès à l’eau et favoriseront l’hygiène publique à Kinshasha, Lagos et Casablanca ; des infrastructures de transport suffisants permettront aux agriculteurs maliens de mieux atteindre les marchés économiques et propulseront l’intégration africaine version Nkosazane Dlamini-Zuma.

Nicolas Simel

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1- Diagnostic des infrastructures nationales en Afrique, 2010

2- Le PIDA a été élaboré à l’initiative de l’Union Africaine et constitue le cadre prioritaire pour les investissements continentaux et régionaux dans quatre secteurs jugés fondamentaux : l’énergie, le transport, l’eau et les TIC (Technologies de l’Information et de la Communication)

3- « Infrastructures africaines, une transformation impérative », Banque Mondiale, 2010. Cette étude cite notamment les travaux de Caldéron (2008) qui explique qu’entre 1990 et 2005, les infrastructures ont apporté 99 points de base à la croissance économique par habitant en Afrique, contre 68 points de base pour les autres politiques structurelles. Cette contribution est notamment le fait de la forte augmentation des infrastructures de télécommunications sur cette période.

Pour une croissance inclusive en Afrique

En dépit d’une forte croissance économique au cours des dernières années et des perspectives optimistes, l’Afrique continue de faire face à des défis majeurs de réduction de la pauvreté et de lutte contre les inégalités que seule une croissance inclusive aidera à relever.

Une forte croissance économique au cours des dernières années

Rompant avec la morosité économique des décennies 1980 et 1990, l’Afrique a enregistré au cours de la dernière décennie un redressement économique significatif qui s’est traduit par une forte croissance de son PIB. Celui-ci a augmenté de 5,2% en moyenne entre 2001 et 2010 sur l’ensemble du continent. Sur cette période, l’Afrique a été, avec la Chine et l’Amérique latine, l’une des régions du monde ayant enregistré la croissance économique la plus significative.

Taux de croissance du PIB (en %) entre 2001 et 2013


Source : Les perspectives Economiques de l’Afrique, 2012, BAD, OCDE, PNUD, CEA

Si la croissance du continent a été affectée en 2009 par la crise économique et en 2011 par les troubles politiques en Afrique du Nord, les perspectives restent intéressantes avec une croissance qui devrait atteindre 4,5% en 2012 et 4,8% en 2013. Ce regain de dynamisme devrait être sous-tendu par la reprise économique en Afrique du Nord et par une croissance moyenne structurellement supérieure à 5,5% en Afrique subsaharienne.

Allant dans ce sens, la plupart des études s’accordent d’ailleurs à relever que l’Afrique des 50 prochaines années sera une Afrique de forte croissance dans le sillage de la décennie 2000 comme l’a souligné Tite Yokossi dans un article paru sur Terangaweb-l’Afrique des Idées.

Des enjeux persistants de réduction de la pauvreté et de lutte contre les inégalités

En dépit de la croissance économique enregistrée en Afrique au cours des dernières années et des perspectives optimistes, le continent continue de faire face à des enjeux majeurs de réduction de la pauvreté avec près de la moitié de sa population vivant en deçà du seuil de pauvreté.

Selon les données de la Banque Mondiale, le ratio de la population pauvre disposant de moins de 1,25 dollar par jour s’élevait encore à 47,5% en Afrique subsaharienne en 2008. Ce ratio atteint même 69,2% en ce qui concerne la population disposant de moins de 2 dollars par jour. A cet égard, la croissance économique de la dernière décennie s’est avérée en partie inefficace du point de vue de la réduction de la pauvreté. L’Afrique a en effet eu un processus de croissance qui a manqué de créer des emplois adéquats et des opportunités pour la majorité des populations.

Qui plus est, cette croissance, en restant cantonnée à certaines sphères, a accentué les inégalités de toutes sortes :

de secteurs d’activités : dans certains pays, la croissance a été essentiellement portée par les secteurs des ressources minières, des télécommunications, des services financiers et du commerce, sans que cette croissance n’ait concerné des secteurs structurants telle que l’agriculture qui concerne souvent un large segment de la population ;

d’accès aux opportunités économiques : les opportunités économiques générées par la croissance de la dernière décennie ont été, dans certains pays, essentiellement saisies par de grandes entreprises sans un essor significatif des petites structures du secteur privé telles que les micros, petites et moyennes entreprises et sans un accroissement considérable de leur savoir-faire, ni de la création d’emplois productifs locaux ;

de territoires : la croissance a surtout bénéficié aux grandes villes africaines alors qu’une bonne partie de la population continue à vivre en milieu rural ; de surcroît, les disparités régionales en termes de développement sont souvent accentuées par l’insuffisance des infrastructures ;

de classe d’âge : les 200 millions de jeunes, âgés entre 15 et 24 ans, constituent la classe d’âge la plus affectée par la pauvreté et le chômage. Selon la BAD, près de 70% des jeunes vivent avec moins de 2 dollars par jour ; quant à leur taux de chômage, il atteint dans plusieurs pays le double de celui des adultes ;

de genre : en dépit des efforts faits au cours des dernières années, de fortes disparités entre les hommes et les femmes persistent dans plusieurs domaines comme l’accès à l’éducation, à la santé et aux opportunités économiques.

Certes, la croissance en elle-même constitue une condition sine qua non pour la réduction de la pauvreté. On estime ainsi qu’en moyenne un point de pourcentage de croissance supplémentaire entraîne un recul approximatif de la pauvreté de 1.5% (Fosu, 2011, cité dans les Perspectives Economiques de l’Afrique, 2012). Toutefois, pour que cette croissance ait un impact plus marqué sur la réduction de la pauvreté en Afrique, il est tout aussi nécessaire qu’elle inclut davantage de segments de la population et qu’elle ne soit pas un facteur d’accroissement des inégalités. Dans un autre article paru sur Terangaweb-l’Afrique des Idées, Georges Vivien Houngbonon insistait notamment sur la nécessité de réduire les inégalités pour booster le développement de l’Afrique. L’auteur y soulignait notamment le fait que « le taux de réduction de la pauvreté soit lié quadratiquement au niveau des inégalités et linéairement au taux de croissance du PIB. Ainsi, un niveau élevé d’inégalité requiert plus de croissance du PIB pour une même réduction de la pauvreté. »

Vers une croissance inclusive

La croissance inclusive constitue une nouvelle orientation à donner au développement économique en Afrique. L’enjeu est de générer une croissance économique qui offre davantage de possibilités de développement socio-économique au plus grand nombre de personnes, avec une attention particulière aux groupes vulnérables. Il s’agit de mettre l’accent non seulement sur le taux de croissance mais encore sur le type de croissance. La croissance inclusive peut ainsi s’articuler autour de trois axes : une croissance reposant sur une base large d’acteurs, une forte création d’emplois productifs, une attention portée aux groupes défavorisés (jeunes, femmes, populations rurales).

Cette nouvelle vision de la croissance est d’ailleurs confortée par les troubles politiques des deux dernières années en Afrique du Nord et dans certains pays d’Afrique subsaharienne qui confirment que les situations d’inégalités au niveau de la croissance sont de plus en plus intenables.

La croissance, telle qu’est s’est réalisée au cours de la dernière décennie, constitue à cet égard autant un facteur de risque pour la stabilité qu’une opportunité. De ce fait, la croissance inclusive se révèle non seulement comme un défi de développement à long terme, mais aussi un enjeu politique immédiat dont on ne saurait faire l’économie.

Nicolas Simel

Les réformes du secteur public en Afrique

Au regard de la place du secteur public en Afrique et des quatre enjeux de transformation qui se posent à elle, il est aujourd’hui nécessaire pour les administrations publiques africaines de suivre en profondeur deux logiques de transformation : d’une part l’amélioration de l’efficience dans la gestion des finances de l’Etat et d’autre part l’amélioration de la qualité du service public.

Une meilleure gestion des finances publiques nécessite de placer la performance, i.e. la capacité à atteindre les résultats attendus, au cœur de l’action publique. En la matière, le triangle de performance du secteur privé peut servir d’exemple au secteur public même s’il reste judicieux d’avoir à l’esprit les finalités différentes qui animent les deux sphères.

Si la performance demeure donc cruciale dans la réforme du secteur public en Afrique, elle ne peut être inscrite dans les pratiques de gestion sans deux préalables : un cadre budgétaire rénové et un renforcement du rôle des Parlements africains en matière de contrôle de l’exécution des budgets.

L’expérience française en matière de rénovation du cadre budgétaire et de renforcement du rôle du Parlement

Au cours des dernières années, la France a offert un exemple intéressant de rénovation du cadre budgétaire avec l’entrée en vigueur en 2006 de la Loi Organique sur les Lois de Finances (LOLF). Auparavant, le cadre budgétaire de la France était régi par une ordonnance du 2 janvier 1959 qui présentait des lacunes significatives : une logique de consommations de moyens plutôt qu’une logique de résultats, une reconduction des crédits budgétaires d’une année à l’autre sans réflexion stratégique sur les politiques à mener ni justification de l’essentiel des dépenses avant le vote du budget, une absence de vision prospective, etc. Face à ces situations et sous l’effet de facteurs de transformation comme la persistance de déficits budgétaires devenus structurels et la part croissante de la dette publique dans le PIB, une réforme du cadre budgétaire est apparue nécessaire.

Le cadre budgétaire de la LOLF présente deux principaux avantages. La première est une meilleure orientation du budget vers les politiques publiques. Le budget de l’Etat est désormais présenté, non plus par types de dépenses, mais plutôt par missions correspondant aux politiques publiques prioritaires définies par l’Etat. Cette présentation amène ainsi l’Etat à mieux structurer la gestion de ses finances publiques autour de grands domaines tels que l’éducation, la santé, la culture, la justice, la défense.

Le deuxième avantage est l’accent mis sur une gestion axée sur la performance à travers de nouveaux outils de pilotage. C’est ainsi que chaque programme à l’intérieur d’une mission comporte, en plus du volet budgétaire, un volet performance à travers le projet annuel de performance (PAP). Ce document intègre la stratégie générale qui guide le programme, définit des objectifs précis à atteindre, et spécifie des indicateurs associés aux objectifs avec une valeur à atteindre pour l’année du projet de loi des finances et une cible de moyen terme. Dans le cadre de ce chainage vertueux de gestion budgétaire, a été aussi institué en aval, un rapport annuel de performance (RAP) pour l’examen de l’exécution du budget avec une évaluation et une analyse des écarts entre les prévisions et les résultats. Ce rapport annuel de performance permet ainsi d’apprécier le bon usage qui a été fait de l’argent public, ce qui constitue pour les Etats africains aussi, un enjeu majeur.

En plus de la gestion budgétaire rénovée, l’expérience française de la performance publique s’appuie aussi sur le renforcement du rôle du Parlement, qui vote désormais l’intégralité des crédits alloués dans le cadre du budget de l’Etat et voit aussi s’accroitre son rôle de contrôle de l’exécution du budget et de l’atteinte des résultats fixés au gouvernement.

Les réformes du cadre budgétaire actuellement en cours dans les pays des zones UEMOA et CEMAC

Depuis février 2008, l’UEMOA et la CEMAC ont initié un processus de modernisation de la gestion des finances publiques dans leurs Etats membres. Ce travail a débouché sur l’adoption de plusieurs directives qui constituent aujourd’hui le nouveau cadre harmonisé des Finances Publiques dans ces deux zones.

Dans le domaine budgétaire, il s’agit d’améliorer l’efficacité de la dépense publique par le biais de nouvelles règles dans l’élaboration, l’exécution et le suivi du budget de chaque Etat membre. C’est ainsi qu’on passe d’une logique de moyens à une logique de résultats comme a cherché à le promouvoir en France la LOLF.

Ce nouveau cadre harmonisé cherche aussi à améliorer la transparence dans la gestion des finances publiques. Ainsi, les crédits budgétaires font l’objet d’une présentation plus exhaustive en programme de sorte à ce que les parlementaires tout autant que les citoyens aient une vision globale des finances publiques.

Enfin, ce nouveau cadre instaure l’obligation d’un document de programmation budgétaire et économique pluriannuelle. Le cadre des dépenses à moyen terme (CDMT) doit notamment permettre de mieux mettre en perspective les dépenses publiques dès lors qu’il est censé faire le lien entre les politiques de développement et leur traduction budgétaire. Le CDMT doit également permettre de s’assurer que le budget de l’année répond à des critères de soutenabilité par rapport aux budgets des années suivantes et de respect de la stratégie des gouvernements au niveau de l’allocation intersectorielle.

Si ces réformes en cours présentent des avantages certains, elles ne vont cependant pas assez loin dans l’installation de la performance au cœur de l’action publique et le renforcement du contrôle du Parlement par rapport à la gestion que les gouvernements de ces pays font de l’argent public. En outre, ces réformes ne prennent pas en compte les questionnements stratégiques sur le rôle et l’efficacité de l’Etat.

Les questionnements stratégiques sur le rôle et l’efficacité de l’Etat dans les pays africains

Au-delà de la nécessité de la performance dans la gestion budgétaire des Etats en Afrique, il est aussi important de mener des questionnements stratégiques s’inscrivant dans le cadre de ce qu’on a appelé « les démarches enveloppantes » et dont les exemples les plus connus sont la Revue des programmes au Canada dans les années 1990 et la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP) en France entre 2007 et 2012. En France notamment, la RGPP a été sous-tendue par une réflexion qui posait les questions stratégiques suivantes : Que fait l’Etat ? Quels sont les besoins et les attentes collectives ? Faut-il continuer à faire de la sorte ? Qui doit faire ? Qui doit payer ? Comment faire mieux et moins cher ? Quel scenario de transformation ?

Cette réflexion stratégique à mener dans la plupart des Etats africains devrait conduire à deux résultats précieux dans le développement des pays africains et le bien-être des populations : d’une part la rationalisation de l’organisation du secteur public et d’autre part l’amélioration de la qualité du service public.

Vers une rationalisation de l’organisation des administrations et une amélioration du service public

La rationalisation de l’organisation du secteur public ne devrait cependant pas se faire sous le modèle des réformes de l’Etat qui ont eu lieu dans plusieurs pays africains au cours des décennies 1980 et 1990. Au début des années 1980, dans un contexte de politiques d’ajustement structurels, une rationalisation radicale a été menée sous formes « de commercialisation, de privatisation et de liquidation en différentes phases ». La décennie 1990 a été quant à elle celle d’une « agencification » de divers pans du secteur public, souvent sans une grande efficacité et presque toujours avec une accentuation du flou pouvant régner autour du secteur public.

Les réformes à mener aujourd’hui appellent un changement profond de paradigme par rapport à celles qui ont été menées au cours des décennies précédentes. Elles doivent désormais être résolument tournées vers l’amélioration du service public, par ricochet vers la satisfaction des clients de l’Etat. Une telle orientation appelle une nouvelle conception de la place du rôle de l’Etat dans nos sociétés et de ses interactions avec le citoyen, le contribuable et l’usager.

Il est urgent de mener cette réflexion stratégique dans beaucoup d’Etats africains, d’envisager des réformes structurelles profondes, de conduire le changement et de l’inscrire dans la durée. Bien entendu, d’un bout à l’autre du continent, ce travail ne saurait se faire sans le leadership et l’engagement de femmes et d’hommes aptes à mener ces transformations profondes.

Nicolas Simel

Interview sur l’édition 2012 du Grand Sud

Etudiant en master Ingénierie économique au sein de l’université Pierre Mendès France, Babacar BIRANE dirige l’association des étudiants et stagiaires sénégalais de Grenoble (AESSG) depuis Octobre 2010. Il répond aux questions de Terangaweb-l’Afrique des Idées sur l’organisation de l’édition Grand Sud 2012 qui se tiendra à Grenoble du 5 au 8 juillet prochain.

Terangaweb: Pouvez-vous nous présenter l’association que vous dirigez et les principaux axes autour desquels s’articulent vos activités ?

B. BIRANE: L’AESSG est une association qui existe depuis 1986. Le principal objectif de notre structure est d’organiser l’accueil des étudiants et stagiaires sénégalais à Grenoble. A cet effet nous organisons des événements pour permettre aux anciens et aux nouveaux de se rencontrer et d’échanger notamment sur la vie estudiantine à Grenoble.

Le deuxième objectif principal de l’AESSG est de se positionner en ambassadrice des valeurs sénégalaises en terres grenobloises, de faire découvrir la culture sénégalaise. Il s’agit de susciter davantage d’intérêt pour le Sénégal et l'Afrique en général.

Depuis 2011 nous association essaie aussi de se positionner sur le segment de l’insertion professionnelle des étudiants sénégalais en fin d’études. Dans ce cadre, nous essayons de sensibiliser les étudiants et jeunes professionnels sur les opportunités d’avenir au Sénégal en termes d’emploi, et d’entrepreneuriat. J’en profite pour souligner que nous avons besoin du soutien de nos autorités pour développer cette activité.

Terangaweb: Vous organisez début juillet à Grenoble un événement dénommé Grand Sud. De quoi s’agit-il exactement ?

B. BIRANE: Le Grand Sud est un événement qui réunit les associations sénégalaises du Sud de la France pour créer des moments de partage, de convivialité et pousser un peu plus loin le processus d’intégration. Cet événement comporte un important volet culturel avec l’organisation d’un diner de gala, de manifestations culturelles et d’activités sportives.

L’édition de cette année, dont le thème principal est « Jeunesse et Développement », revêt une touche particulière en ce qu’elle intègre pour la première fois un important volet professionnel. Nous avons estimé qu’un évènement qui regroupe autant d’étudiants et de jeunes cadres sénégalais ne devait pas être exclusivement festif mais devait constituer aussi une opportunité pour discuter de l’avenir de la jeunesse et de sa contribution au développement du Sénégal. Nous avons alors élaboré un plan d’action que nous avons soumis aux associations sœurs du sud de la France qui l’ont validé. Si l’AESSG pilote l’édition de cette année, il est important de souligner que la plupart des associations sénégalaises du sud de la France sont impliquées dans l’organisation. Je tiens également à préciser que l’événement n’est pas exclusivement dédié aux sénégalais, toute personne voulant en savoir plus sur le Sénégal et l’Afrique, voire contribuer à sa manière au développement de ce continent, est la bienvenue.

Terangaweb: A travers quels types d’activités se matérialise l’accent mis sur le volet professionnel pour l’édition de cette année ?

B. BIRANE: Cette dimension professionnelle du Grand Sud de cette année se matérialise par l’organisation d’un forum de la jeunesse sénégalaise qui se déroulera au cours de toute la journée du vendredi 6 juillet. Ce sera l’occasion pour les participants de travailler en ateliers avec des experts et professionnels venant d’entreprises sénégalaises et françaises sur des questions d’insertion professionnelle et d’entrepreneuriat.

A cette occasion, nous organisons un concours de création d’entreprises en collaboration avec le pôle entrepreneuriat de l’université de Grenoble, le programme entreprendre en Afrique et le PAISD. Des groupes de deux à cinq personnes pourront soumettre leurs projets à des professionnels qui pourront leur apporter leur expertise et éventuellement leur soutien pour la concrétisation de ces projets.

Dans cette même lancée, nous souhaitons, à l’issue de ce Grand Sud, mettre en place un groupe de travail pour réfléchir à la concrétisation des idées formulées lors le forum du Vendredi. L’objectif sera double : d’abord réfléchir à la mise en place d’un système d’accompagnement pour les jeunes sénégalais qui souhaitent rentrer travailler, ensuite la mise en place d’un système d’accompagnement spécifique aux jeunes sénégalais de l’extérieur porteurs de projets innovants pour l’économie sénégalaise. Nous comptons associer à ce comité toutes les structures et autorités à même de nous aider à atteindre ce double objectif.

 

Terangaweb: Comment est perçu l’événement par les autorités sénégalaises ? Vos initiatives bénéficient-elles de leur soutien ?

B. BIRANE: Nous avons sollicité le soutien des ministères de la culture et du tourisme, de la jeunesse, de l’emploi et de la formation professionnelle, du ministère des affaires étrangères et des sénégalais de l’extérieur. Nous avons également sollicité le mouvement des entreprises du Sénégal. Nous espérons pouvoir compter sur leur aide.

A ce jour, Cheikh Tidiane GADIO, ancien ministre des Affaires Etrangères et parrain de l’édition 2012 du Grand Sud ainsi que le Doyen Moustapha KASSE, entre autres, nous soutiennent dans notre démarche et interviendront comme conférenciers au cours de l’événement. Le programme PAISD, l’ambassade du Sénégal à Paris, le programme Entrepreneurs en Afrique, l’association DIASPOSEN, des entreprises comme Willstream apportent également leur contribution à la réalisation de ce projet.

Il faut enfin préciser que nous bénéficions de l’appui de l’université de Grenoble et des autorités locales, à savoir la mairie de Grenoble, le conseil général de l’Isère, la Région Rhône Alpes, qui ont accueilli de façon très positive l’intégration d’un volet professionnel au Grand Sud.

Terangaweb: De façon concrète, de quelle façon s’y prendre pour participer au Grand Sud de cette année ? Avez-vous un appel particulier à lancer ?

B. BIRANE: Il faut d’abord s’inscrire sur le site internet http://www.grandsud-sn.fr/inscription.php. Grâce aux aides financières dont nous avons pu bénéficier, le montant de la participation à l’évènement ne s’élève cette année qu’à 30 euros par personne. Ce ticket donne droit à l’hébergement pendant trois jours, à la restauration (des plats sénégalais), au diner de gala, au concert, au forum et aux ateliers ainsi qu’à l’ensemble des activités organisées dans le cadre de l’édition Grenoble 2012 du Grand Sud.

Davantage d’informations sont disponibles sur notre site internet  http://www.grandsud-sn.fr et sur notre page facebook https://www.facebook.com/GrandSudGrenoble2012.

Le Grand Sud est un évènement très attendu par la jeunesse sénégalaise de France et sera d’autant plus intéressant que l’édition de cette année porte un caractère particulier. Je vous donne donc rendez-vous à Grenoble du 5 au 8 Juillet pour des moments conviviaux de fête et d’échanges sur le thème « Jeunesse et Développement ». Venez nombreux !

Propos recueillis par Nicolas Simel, pour Terangaweb – l’Afrique des Idées

Le droit des affaires: un levier de développement pour l’Afrique

Terangaweb : Comme avocat d'affaires, vous ne conseillez pas seulement de grands groupes internationaux. Vous accompagnez aussi des Etats. Est-ce qu’en Afrique votre valeur ajoutée est perçue à sa juste valeur ?

Barthelemy Faye : En Afrique, il y a souvent un problème dans la mesure où beaucoup de dirigeants de nos Etats ne comprennent pas la valeur ajoutée qu’apporte le conseiller professionnel externe. Ainsi, il nous arrive souvent, lors des négociations aux côtés des investisseurs privés, d’avoir en face de nous des équipes de négociation de pays africains composées essentiellement de fonctionnaires qui ne maîtrisent pas la problématique de l’investissement international ni les stratégies des investisseurs à qui ils ont affaire.

Un des avantages d’avoir un conseil professionnel de dimension internationale est que celui-ci sait ce qui se passe ailleurs et connaît les règles du jeu applicables. Il saura par exemple dire à un Etat qu’en manière minière voici ce que tel autre Etat a obtenu face à un opérateur minier, qu’il ne faut pas prendre telle position excessive car cela vous ferait perdre du crédit aux yeux du partenaire, que vous vous pouvez invoquer tel précédent pour justifier telle prise de position, etc… Il y a une culture du conseil qui est en déficit dans nos Etats et cela porte préjudice aux intérêts de nos pays dans les négociations avec les partenaires internationaux. Nos Etats doivent comprendre cela, c’est d’autant plus urgent dans un monde globalisé.

Terangaweb : Est-ce que le droit des affaires est un enjeu de développement en Afrique ? Si l’on prend un espace juridique intégré comme l’OHADA, est-ce un levier pour favoriser le développement économique de l’Afrique ?

Barthelemy Faye : Pour se développer, le monde des affaires a besoin d’un cadre juridique lisible servi par des praticiens ayant l’expertise professionnelle requise pour comprendre ou anticiper les préoccupations et les objectifs des acteurs économiques et les mettre en œuvre de façon juridiquement sécurisée. L’environnement juridique doit être adapté aux besoins des investisseurs locaux et internationaux. Ce cadre est administré et nourri par des praticiens du droit des affaires qui, grâce à leur prise directe sur la vie des affaires, insufflent l’esprit d’innovation et la sophistication nécessaire pour apporter des réponses aux questions qui se posent dans le milieu des affaires. Aux Etats-Unis comme en France, les avocats d’affaires sont souvent mis à contribution pour améliorer le cadre des affaires et nos pays africains ont besoin de cet apport.

L’enjeu est d’analyser l’état du droit par rapport aux besoins économiques que le droit est censé servir. Encadrer la pratique des affaires et promouvoir ainsi l’activité économique, tel est aussi le rôle de facilitateur de l’avocat d’affaires lorsqu’il aide l’autorité publique à améliorer le cadre des affaires.

Il existe aujourd’hui en Afrique une tendance des Etats à revoir les réglementations sectorielles afin de proposer un environnement plus attractif aux investisseurs. Même dans ce cas, les Etats ont besoin de s’entourer de conseils. J’ai été engagé par certains gouvernements pour accompagner leurs réformes minières. Mon intervention peut permettre dans ces cas à l’Etat de profiter du benchmarking provenant de l’expérience internationale de notre cabinet et de faire ainsi évoluer la législation d’une manière cohérente et équilibrée. On est dans un contexte de concurrence mondiale où les Etats ont besoin de l’éclairage des spécialistes pour ne pas adopter des mesures déraisonnables, contre-productives ou dont l’impact n’a pas été suffisamment apprécié.

Terangaweb : Vous avez l’air d’insister sur le fait de rester dans le domaine du raisonnable. En quoi est-ce donc si important ?

Barthelemy Faye : Dans nos pays, l’impact économique de la loi ou du règlement n’est pas toujours perçu avec clarté et précision par l’autorité publique qui légifère. Quand on modifie le code minier ou le règlement de l’électricité, cela a un impact direct sur la possibilité des acteurs d’intervenir dans le secteur concerné. En droit des affaires, toute intervention du législateur ou du régulateur doit être mesurée et prise sur la base d’une analyse précise de ce que cela entraînera du point de vue économique.

Terangaweb : Avez-vous en tête des cas de réformes qui sortiraient du domaine du raisonnable ?

Barthelemy Faye : Un cas souvent débattu est la législation adoptée par l’Algérie il y a deux ans pour interdire le contrôle par des étrangers d’une entreprise algérienne (toute entreprise algérienne devant désormais être contrôlée à au moins 51% par des Algériens). Dès lors qu’on parle de mondialisation, ce type de mesure ne doit être prise que si l’on est assuré qu’elle ne pénalise pas sur l’économie locale. La Chine, par exemple, peut se le permette car elle est en position de force. Mais les pays africains ont plutôt besoin d’attirer les investisseurs. On peut arguer que l’Algérie, étant un pays pétrolier, n’a pas besoin de capitaux étrangers. Sauf que l’argent du pétrole ne va pas toujours dans des secteurs qui en ont besoin. Il y a en effet des risques que le secteur privé peut prendre et que la personne publique ne prend pas, même si les fonds sont disponibles. Le tout est que chaque décision soit prise après un travail méthodique d’évaluation des risques, des avantages et des inconvénients. Cette démarche doit être encouragée dans nos pays.

Terangaweb : Par rapport à l’Afrique, vous intervenez souvent comme expert juridique en financement de projet. Quelle appréciation faites-vous sur les investissements en Afrique ? Répondent-ils suffisamment aux besoins de développement du continent ?

Barthelemy Faye : L’époque où les investisseurs se limitaient aux secteurs des ressources naturelles africaines est un peu révolue. On ne peut plus dire que les investisseurs ne sont pas en phase avec les besoins de l’Afrique. Les fonds de Private Equity se sont beaucoup développés et ils cherchent à investir dans tout projet porteur : dans l’agrobusiness, la grande distribution, les services financiers, etc. Et cela va aller croissant. Il y a de plus en plus de fonds d’investissement qui constituent une alternative au financement bancaire et c’est souvent plus adapté aux besoins de nos pays. Mieux, ce sont des fonds qui, en plus de mettre de l’argent sur la table, s’investissent au quotidien auprès des managers pour les aider à exécuter des business plans à 3, 5, voire 10 ans. Sur ce point, il y a donc un effort de pédagogie qui est très bénéfique par rapport aux banques classiques.

Par ailleurs, les banques elles-mêmes font un effort par rapport à il y a dix ans : il existe aujourd’hui de nouvelles banques et une nouvelle génération de professionnels de la banque qui cherchent à proposer des solutions adaptées aux entreprises.

Quant à la technicité des types de financement, il convient de multiplier les outils des entreprises en quête de financement. En zone OHADA, il faut par exemple clarifier le régime des valeurs mobilières composées pour permettre aux entreprises de disposer de cet outil de financement. Le dispositif des partenariats public-privés (PPP) peut aussi mieux ouvrir les environnements réglementaires pour favoriser la prise en charge par le privé des investissements. Ce travail de modernisation des outils et cadres juridiques est en cours.

Terangaweb : Vous venez de l’évoquer, le partenariat public-privé (PPP) constitue un mode de financement dont on parle beaucoup aujourd’hui. Quel diagnostic faites-vous de l’état actuel du PPP en Afrique ?

Barthelemy Faye : Le PPP constitue l’exemple même de la mode intellectuelle dans le domaine juridique. Si ce terme est relativement nouveau, la réalité qu’il recouvre date de très longtemps. On a toujours eu des collectivités publiques qui faisaient intervenir le secteur privé dans la réalisation d’ouvrages et d’infrastructures publiques. Aujourd’hui le discours sur le développement a tendance à se doter de formules magiques comme le PPP.

Cela dit, il reste nécessaire pour l’autorité publique de moderniser son cadre juridique et réglementaire pour faire face aux contraintes spécifiques du secteur privé lorsqu’il intervient dans un projet aux côtés du secteur public. En fonction du projet spécifique, il s’agit d’imaginer l’arrangement qui marche bien en permettant à l’Etat de préserver certaines prérogatives légitimes liées à son statut de service public et aux investisseurs de satisfaire leur besoin de rentabilité.

On peut considérer que l’engouement quasi-médiatique qui entoure le thème des PPP a pour effet d’attirer l’attention sur le travail à faire en termes d’amélioration du cadre pour une meilleure prise en compte des attentes et contraintes respectives du secteur public et du secteur privé.

Terangaweb : Constatez-vous un décrochage de l’Afrique francophone par rapport à l’Afrique anglophone en termes de climat des affaires et de capacités des pays à attirer des investissements durables ?

Barthelemy Faye : C’est très difficile de comparer ces deux groupes de pays sans être sans être amené à forcer le trait. Je ne sais pas s’il y a un décrochage de l’Afrique francophone. Mais, clairement, l’héritage du droit public français et du modèle français en matière juridique est considéré, du point de vue des acteurs économiques, comme rigide dans la mesure où il fait une large part aux prérogatives de la personne publique et n’est pas assez pragmatique par rapport au modèle anglo-saxon. Cette comparaison des deux modèles se réplique par rapport à la pratique de l’Etat dans ces deux environnements. Il y aurait un pragmatisme plus prononcé dans les pays anglophones.

Par exemple, en droit public francophone, la réalité économique de l’intervention de la personne publique dans le champ économique est appréhendée à travers des catégories juridiques rigides (concession, affermage, gestion déléguée, etc). Dans l’approche anglo-saxonne, on n’a pas ces catégories ; on cherche plutôt à appréhender les projets dans ce qu’ils ont de particulier au lieu de recourir à des catégories pré-établies à l’intérieur desquelles on cherche à faire rentrer des réalités économiques.

J’ai tendance à plutôt rattacher cette question de la manière dont les dirigeants africains, qu’ils soient francophones ou anglophones, appréhendent la question du développement de leur propre pays. C’est vrai que si on prend le cas des pays francophones, la Françafrique les a maintenus dans un type de rapport avec la France qui fait que nos économies locales restaient structurées en bonne partie en fonction des rapports politiques et économiques que nos Etats entretenaient avec la France. Nos banques étaient des filiales des banques françaises. Nos pays constituaient plus une sorte de marché réservé pour les entreprises françaises. Cela paraît aujourd’hui difficile à croire, mais pendant longtemps, par exemple, les voitures japonaises n’avaient pas droit de cité dans nos pays dans les mêmes conditions que les voitures de fabrication française. Tout cela a favorisé un manque d’initiative de nos opérateurs économiques et un manque d’ouverture qui expliquent peut-être que des pays comme le Nigéria et le Ghana aient gagné plus vite en autonomie. Je pense que ce type d’approche n’a pas aidé l’Afrique francophone.

Par ailleurs, lorsque j’interviens comme avocat d’affaires, je fais l’expérience de plus de contraintes et de plus de rigidités dans les pays francophones. Mais tout cela est entrain d’évoluer rapidement grâce notamment aux efforts entrepris dans le cadre de l’OHADA pour rendre plus attractives les régions CEMAC et UEMOA pour les investisseurs privés.

Terangaweb : Vous suivez de très près ce qui se passe en Afrique. Quel peut être l’apport de la diaspora dans l’essor du continent ?

Barthelemy Faye : Je ne suis pas de la diaspora ! On est membre de la diaspora lorsqu’on se projette principalement dans son pays d’accueil. Je suis Sénégalais, et même si je ne suis pas au Sénégal, je vis les défis auxquels la société sénégalaise est confrontée de façon très réelle. Sur ces questions, je raisonne comme un Sénégalais du Sénégal, qui a la chance d’avoir vu comment cela se passe ailleurs. Nos pays ont localement des gens tout à fait capables de faire le travail pour impulser et mettre en œuvre le développement. Ce dont souffrent nos pays en premier lieu, ce n’est pas l’absence de capital humain capable ; c’est plutôt le manque de leadership, de volonté politique de mettre à la place qu’il faut les hommes qu’il faut. C’est toute la problématique de la mal-gouvernance que le seul fait d’inviter les africains à revenir sur le continent ne va pas résoudre. Il y a dans nos pays des gens tout à fait capables de relever les défis. On n’a pas besoin d’aller chercher la diaspora sauf dans des domaines spécifiques où une expertise particulière est nécessaire.

Cela dit, mon sentiment est qu’il y a quelque chose qui distingue le jeune africain professionnel établi en Europe ou en Amérique du jeune occidental. Nous sommes tous redevables d’avoir étudié grâce à l’argent du contribuable de nos pays d’origine. Et de ce point de vue nous devons tous quelque chose à ces pays. Je pense qu’il y a une sorte de responsabilité liée à cela. De ce fait, là où nous sommes, nous devons avoir un devoir d’exigence vis-à-vis de nous-mêmes. Ce que nous faisons là où nous sommes doit servir la cause de nos sociétés africaines. On est dans un monde où la bataille symbolique est très importante. Il y a une réappropriation de notre image et du discours sur l’Afrique à laquelle nous devons contribuer là où nous sommes. On peut, tout en restant à l’étranger, participer à cette défense de la cause de l’Afrique à différents niveaux et de différentes manières. C’est cette responsabilité dont chacun d’entre nous doit inventer les modalités d’exercice plutôt que de parler de problématique du retour ou de fuite des cerveaux.

Interview réalisée par Khady Thiam, Nicolas Simel et Emmanuel Leroueil