Comment l’innovation progresse en Afrique

Le Global Innovation Index, publié conjointement par l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI), Cornel University et l’INSEAD est devenu un classement de référence dans le domaine de l’innovation. Il constitue une source d’information indispensable non seulement pour évaluer la situation, mais aussi pour construire des programmes visant à soutenir l’innovation.

Dans sa septième édition, centrée sur le facteur humain, le rapport s’intéresse plus spécifiquement à l’action des individus et des équipes dans le processus d’innovation, ce qui constitue un défi en raison de la difficulté à appréhender ce phénomène en statistiques. En compilant plus de 80 indicateurs pour 143 pays, le Global Innovation Index offre une image particulièrement intéressante de l’environnement dans lequel évoluent les entreprises, en particulier les startups et les PME.

Sans surprise, les dix pays les mieux classés au monde sont des pays développés dans lesquels les dépenses de recherche et développement sont parmi les plus élevés. On y retrouve les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Suède, les Pays Bas ou la Finlande. On retrouve également dans ce top 10 quelques ilots d’innovation, tels que Singapour ou Hong Kong. L’Allemagne se retrouve au 13ème rang, la France au 22ème rang, alors que le premier pays Africain (Afrique du Sud) arrive au 53ème rang. Le haut du classement est resté en fait relativement inchangé au cours des années (la Suisse est ainsi à la première place depuis plusieurs années), avec des évolutions mineures dans les progressions. En revanche, l’évolution est beaucoup plus dynamique s’agissant des pays africains.

Une progression remarquable des pays Africains dans le classement 2014

L’Afrique Subsaharienne a été la région qui a le mieux progressé dans le classement. En 2014, la Cote d’Ivoire a progressé de 20 places, enregistrant le plus grand bon du classement. L’Afrique du Sud progresse de 5 places.  Le Kenya, l’Ouganda, le Botswana, le Ghana, le Sénégal et le Cap Vert, font partie du top 100. Même si la plupart des pays Africains progressent, 24 pays d’Afrique Subsaharienne se retrouvent au bas du tableau. Le Togo et le Soudan clôturent le classement 2014, respectivement à la 142ème et 143ème place.

S’ils se retrouvent assez proches dans le classement, les pays Africains se distinguent entre eux sur plusieurs aspects. Le rapport note ainsi les domaines dans lesquels certains se détachent : le capital humain et la recherche pour le Ghana ou la sophistication du marché pour l’Afrique du Sud.

Par ailleurs, les résultats semblent avoir été favorisés par des politiques et programmes lancés ces dernières années dans certains pays (avec des succès variables) et visant à encourager l’innovation. C’est en particulier le cas du Rwanda, qui a mis en place un fond de soutien à l’innovation (Rwanda Innovation Endowment Fund) avec l’appui des Nations Unies. Ce fond placé sous la tutelle du Ministère de l’Education a pour mission de soutenir des projets innovants dans l’agriculture, l’industrie, les TIC et l’énergie, permettant ainsi aux startups et PME qui ont introduit des idées nouvelles de bénéficier d’un appui public décisif.

Les « Innovation Learners », statut privilégié de plusieurs pays d’Afrique Subsaharienne

L’Afrique Subsaharienne compte de plus en plus de pays qui font partie du groupe dit des « innovation learners », défini comme l’ensemble des pays dont les indices relatifs à l’innovation sont d’au moins 10% supérieurs par rapport à ce qui est attendu vu leur niveau de PIB (autour de 2000 USD en PPA). Il inclue une douzaine de pays, dont la Chine, l’Inde, le Vietnam, la Thaïlande, la Malaisie, la Jordanie … et le Sénégal.

En 2013, le Rwanda, le Mozambique, la Gambie, le Malawi, et le Burkina Faso, ont rejoint ce groupe, qui compte désormais six pays Africains. D’après les analyses du Global Innovation Index, cette « surperformance » dans les niveaux d’innovation est notamment due à une main d’œuvre relativement bien formée, à de bonnes possibilités de crédits d’investissement, et à un environnement des affaires plus sophistiqué qu’ailleurs en Afrique (notamment dans le secteur tertiaire). Le Nigeria, plus grand économie du continent, passe de la 120ème à la 110ème place, et reste loin du Kenya (85ème).

Il est important de noter que l’appartenance au groupe des innovation learners n’est pas lié à un classement par rapport aux autres, mais plutôt par rapport à ce qui est attendu vu ses ressources internes. Ainsi le Rwanda (102ème), le Mozambique (107ème), et le Burkina Faso (109ème), sont très proches du Nigeria, mais se distinguent par leur très bonne performance au regard de leurs ressources beaucoup plus limitées et de ce qui serait attendu d’eux en termes d’innovation. 

L’importance du facteur humain

Comment certains pays s’en sortent ils mieux que d’autres dans le domaine de l’innovation? D’après le Global Innovation Index, les diplômés du supérieur constituent « un point de départ essentiel » dans le processus d’innovation, même si leur présence ne garantit pas forcément des résultats. En effet, d’autres facteurs entrent en jeu et sont tout aussi important que les compétences techniques : la créativité, l’esprit critique, la tolérance du risque et l’esprit entrepreneurial sont des facteurs « au moins aussi importants », et constituent l’environnement le plus favorable à l’innovation. La mise en place de ce type d’environnement, qui porte efficacement de nouvelles idées, reste un défi complexe, en particulier pour les pays en développement dont les moyens sont limités. Il est d’autant plus compliqué par la concurrence internationale et la mondialisation.

En effet, « les talents de haut niveau restent rares », malgré le développement de l’éducation supérieure. De plus, ils tendent « à se regrouper autour des meilleurs institutions », dans la mesure où la mobilité du capital humain a beaucoup progressé au cours des dernières décennies. Ces évolutions constituent ainsi à la fois des menaces et des opportunités pour les pays Africains, d’autant plus qu’une « fuite des cerveaux inversée » commence à se mettre en place (à l’instar de l’Inde ou de la Chine).

Des processus d’innovation peuvent néanmoins trouver leur voie plus spécifiquement en Afrique, environnement dans lequel les besoins sont immenses et les possibilités de rattrapage accéléré existent réellement. La success story du paiement mobile, qui a trouvé en Afrique un terrain de croissance beaucoup plus favorable qu’ailleurs précisément en raison des carences des réseaux classiques, constitue un exemple particulièrement frappant et encourageant pour l’avenir.

Lire le rapport complet (en anglais)

 

Nacim KAID SLIMANE

3 ans après la révolution : les défis du nouveau gouvernement Tunisien

UntitledNous trouverons un chemin…ou nous en créerons un. C’est ce qu’aurait déclaré Hannibal lors de sa mythique traversée des Alpes.

2000 ans après le pari fou du général Carthaginois qui a menacé Rome, et 3 ans après la révolution de janvier 2011, la Tunisie est encore confronté à une crise multidimensionnelle dont elle a du mal à s’extraire.

Au-delà des difficultés à faire face à une situation sécuritaire tendue et à trouver un consensus politique pour préparer sereinement les prochaines élections, les défis socio-économiques du nouveau Premier Ministre tunisien sont immenses. Mehdi Jomaa, qui fût précédemment ministre de l’Industrie et qui a derrière lui une longue carrière dans le secteur privé, devra lui aussi savoir trouver un chemin pour redresser la situation, ou à défaut essayer d’en créer un…

Accompagner une reprise progressive de l’économie

On dit que la liberté n’a pas de prix. Mais elle a probablement un coût (économique).

Si la révolution de janvier 2011 a pu apporter la liberté d’expression, il est évident qu’elle a aussi eu des impacts négatifs (mais attendus) sur l’économie tunisienne et fragilisé ses perspectives d’évolution. Le secteur clé du tourisme a été durement affecté par l’instabilité politique et l’insécurité, réelle ou perçue.

En 2011, le taux de croissance a été négatif (-1,9%, d’après le FMI), avant d’enregistrer progressivement une reprise en 2012 (3,6%) et en 2013 (estimée entre 3 et 4% selon les premières prévisions).

Les difficultés conjoncturelles dues au contexte politique ne doivent cependant pas masquer les problèmes structurels auxquels l’économie tunisienne est confrontée depuis des décennies, caractérisée par un chômage élevé et une forte disparité régionale. Le phénomène des diplômés-chômeurs est particulièrement alarmant, avec un vrai paradoxe constaté dans certains secteurs: plus on étudie, moins on a de chance de trouver un emploi.

Résorber le chômage des jeunes

En raison des efforts investis dans l’éducation, le nombre de  diplômés sortants chaque année de  l’université a doublé ces dix dernières années.  Avec près de 800.000 chômeurs (sur une population de 10.8 millions d’habitants), le marché de l’emploi en Tunisie est donc en crise de manière prolongée, ce qui alimente la tension sociale et politique.

La création annoncée de 25.000 postes supplémentaires dans la fonction publique ne constitue qu’une goutte d’eau par rapport aux besoins de recrutement, et ne peut de toute façon pas représenter une solution envisageable à long terme.

Des mécanismes d’encouragement à l’emploi peuvent en revanche aider à résorber le déséquilibre, en particulier pour renforcer l’employabilité des jeunes (stages, formations supplémentaires…). Ceci pourrait s’accompagner d’une décentralisation des structures en charge de la régulation socio-économique, afin d’élaborer des stratégies liées à des bassins d’emploi locaux, établissant des tissus économiques basés sur les ressources et les potentialités propres à chaque région.

Ces mesures restent toutefois conditionnées par un consensus politique qui reste difficile à établir, et plus généralement par la disponibilité des moyens à engager par l’Etat, dont les ressources financières restent limitées.

Engager des réformes difficiles mais inévitables.

Si elle veut construire une économie prospère et durable, la Tunisie doit à la fois faire progresser son industrie dans la chaîne de valeur par l’encouragement de l’innovation et une hausse de la productivité, tout en soutenant le secteur des services en réduisant le poids de l’informel et la vulnérabilité aux chocs externes.

Pourtant, la situation des finances publiques est alarmante, et la Tunisie ne dispose pas, à la différence de ses voisins, de ressources en hydrocarbures capables d’assurer des revenus substantiels à injecter sur plusieurs années.

Le déficit budgétaire s’aggrave chaque année davantage. Il représente aujourd’hui 7 % du PIB et 20 % des charges de fonctionnement et d'investissement de l'État. Comme dans beaucoup de pays, l’Etat Tunisien vit au-dessus de ses moyens, mais il n’est pas certain qu’il puisse prolonger cette situation aussi bien que d’autres…

Une des réformes les plus sensibles concerne les subventions sur les carburants et les produits alimentaires de base (sucre, farine…). Le gouvernement Tunisien ne peut en aucun cas se permettre de les supprimer (ce qui serait intenable au niveau social) mais peut par contre instaurer progressivement un ciblage pour les orienter vers les populations défavorisées.

Ce principe théorique qui permettrait d’aider en priorité, et même davantage qu’actuellement, les plus nécessiteux devient aujourd’hui possible grâce aux nouvelles technologies et mettrait fin à des excès particulièrement couteux pour l’Etat. Ceci pourrait aussi permettre de réduire le trafic sur ces produits aux frontières.

Encourager une intégration régionale qui se fait attendre

Les échanges entre pays maghrébins représentent encore moins de 5% du commerce dans la région, un chiffre dérisoire et qui est de moins en moins acceptable en 2014 dans un contexte de mondialisation des échanges et d’intégration économique.  

Il n’y à priori aucune raison pour que le blocage institutionnel de l'Union du Maghreb Arabe en raison de la question du Sahara Occidental (qui se posait d’ailleurs déjà à la création de l’organisation en 1989 et n’en avait pas empêché les avancées), puisse nuire aux échanges entre la Tunisie et ses voisins, en particulier l’Algérie.

Le coût de la « non-intégration » s’élèverait chaque année à 1% ou 2% du PIB pour chacun des pays, ce qui est loin d’être négligeable compte tenu de la situation actuelle. La Tunisie pourrait en effet grandement bénéficier de conditions lui permettant d’exporter sa main d’œuvre qualifiée et ses produits, tout en améliorant sa compétitivité vis-à-vis de la rive Nord de la Méditerranée.

Son grand voisin de l’ouest, l’Algérie, dispose de ressources financières importantes et investit massivement dans ses infrastructures depuis plusieurs années, notamment dans l’Autoroute Est-Ouest qui traverse tout le nord du pays sur 1200 kilomètres. Assurer son prolongement vers Tunis (et plus tard vers Tripoli) dans le cadre d’une Autoroute Trans-Maghrebine pourrait non seulement faciliter les échanges entre les pays en réduisant le temps de transport, mais aussi représenter un symbole concret de l’unité nord-africaine.

N’oublions pas que c’est durant la crise des années 1930 que la mythique Route 66, reliant Chicago à Los Angeles, a été tracée. Elle n’a pas seulement permis de générer de l’emploi dans le cadre du New Deal mais aussi de créer des opportunités économiques sur plusieurs décennies, de favoriser la mobilité des populations, et de renforcer l’identité américaine au bénéfice d’un développement mutuellement bénéfique pour les différents Etats.   

Nacim KAID SLIMANE

Zoom sur un pays : la Namibie, un des plus jeunes Etats d’Afrique

namibie-mapSLa Namibie a émergé en tant qu’Etat en 1990 après une longue lutte contre l’occupation Sud-Africaine et le système de l’Apartheid. Situé sur la côte sud-ouest de l’Afrique, ce vaste pays peu peuplé (avec 2 millions d’habitants, il est l’un des pays les moins densément peuplé au monde) se trouve entre les deux puissances économiques d’Afrique Australe, à savoir l’Afrique du Sud et l’Angola. Depuis son indépendance, la Namibie a joué un rôle stabilisateur dans la sous-région. La stabilité politique du pays sous l’autorité du parti historique SWAPO (qui a guidé la lutte pour l’indépendance) reste un atout considérable dans l’attraction des investissements et l’efficacité de l’aide au développement dans ce pays, qui a réalisé des progrès constants en termes de développement humain mais reste confronté à des défis majeurs.

L'Indice de Développement Humain de la Namibie est de 0.625 (soit plus que l’Afrique du Sud) et le pays est considérée comme un pays à revenu intermédiaire, se situant au 11ème rang africain pour l'IDH, et au 5ème rang en termes de revenus par habitant (avec un revenu quatre fois supérieur à celui de la moyenne d’Afrique Subsaharienne, et équivalent à celui de certains pays d’Europe Centrale et Orientale). 

Richesse et inégalités, le paradoxe namibien

L’écart entre le revenu et le niveau de développement qui est constaté peut être attribué à deux facteurs majeurs. La pandémie du Sida en premier lieu, qui touche sévèrement le pays et affecte plus d’un quart de la population adulte, réduisant l’espérance de vie et menaçant le processus de développement. La réduction des inégalités ensuite. La répartition des revenus en Namibie reste en effet l’une des cinq plus inégalitaires au monde, malgré une amélioration de la situation au cours des dernières années (le coefficient de Gini a ainsi baissé de 0.7 à 0.6 mais reste deux fois plus élevé que dans un pays comme la France). 

Un pour cent de la population concentre près de la moitié des richesses, ce qui accroit les tensions sociales, d’autant plus que ces inégalités se superposent au clivage racial hérité de l’époque de l’Apartheid. Comme en Afrique du Sud ou au Zimbabwe voisins, les inégalités alimentent l’insécurité et sont sources de tensions politiques autour du statut de la minorité blanche (environ 7% de la population Namibienne), d’autant plus qu’une proportion alarmante de la population noire est au chômage (globalement, plus de 50% de la population active n’avait pas accès à l’emploi en 2008).

NamibieUne économie ouverte

L’économie namibienne est soumise à une dépendance importante vis-à-vis de l’extérieur, à la fois du côté des importations (la consommation reste très liée à l’Afrique du Sud, y compris pour les produits de base) et des exportations. L’industrie minière (uranium et diamant, pour lesquels la Namibie est parmi les premiers exportateurs mondiaux) représente près de la moitié des revenus en devises, et entraîne de nombreux secteurs en aval (contractants en construction, approvisionnements…). L’uranium fait par ailleurs de la Namibie, en tant que quatrième exportateur mondial, un pays aux ressources stratégiques, ce qui a un impact sur ses relations avec l’étranger. 

La pêche est également un secteur exportateur, essentiellement à partir de la ville de Walvis-Bay, dont le port constitue véritablement une porte d’entrée, non seulement pour la Namibie, mais aussi pour la Zambie et le Botswana. La qualité des infrastructures de transport (notamment avec un très bon réseau routier, mais aussi des lignes ferroviaires et des infrastructures portuaires aux normes internationales) a ainsi des retombées positives sur toute la région.

Deux axes de développement durable

L’intégration régionale dans le cadre de la SADC, est un facteur d’opportunités pour la Namibie, lui offrant débouchés et facilités d’approvisionnement. De plus, près de 40% du budget de l’Etat provient des droits de douane reversés par la SACU, la plus ancienne union douanière du monde, réunissant l’Afrique du Sud et ses voisins. Cette double appartenance n’empêche pas la Namibie de nouer des relations commerciales importantes au-delà de la sous-région, en particulier avec l’Union Européenne et la Chine.

Le tourisme quant à lui est un secteur particulièrement dynamique et prometteur pour l’avenir, attirant chaque année plus d’un million de visiteurs et faisant du pays une des premières destinations en Afrique et un des leaders mondiaux de l’écotourisme. L’étendue du pays et ses paysages uniques, en particulier dans le désert du Namib (qui est depuis 80 millions d’années, le plus ancien désert au monde), la richesse de la faune, la diversité des cultures et la qualité des infrastructures font de la Namibie un pays véritablement exceptionnel et qui vaut le détour.

Nacim KAID Slimane

« L’Indafrique » en pleine émergence

india-africaAlors que les relations tissées entre la Chine et l’Afrique suscitent un intérêt important (et au passage certaines inquiétudes), l’émergence de l’Inde sur le continent est pratiquement passée inaperçue.

Si le volume des échanges commerciaux entre l’Inde et l’Afrique reste trois fois moins élevé que celui avec la Chine, le poids de l’Indafrique est réel et en plein boom. Ces échanges aujourd’hui estimés entre 40 et 60 milliards de dollars par an, pourraient atteindre 90 milliards d’ici 2015.

Une présence ancienne

Les relations commerciales entre les rives de l’Océan Indien sont séculaires, grâce à la mousson qui permettait de conduire les épices indiennes jusque dans les ports d’Afrique de l’Est.

L’immigration indienne en Afrique, qui date de la période coloniale anglaise, a joué un rôle majeur dans le développement de ces relations et permis d’établir des communautés importantes en Ouganda, Tanzanie, Kenya et Afrique du Sud.

Ainsi, Gandhi a vécu en Afrique du Sud et y a exercé en tant qu’avocat durant de nombreuses années. Jeune avocat arrivé en 1893, c’est en Afrique qu’il mettra pour la première fois en pratique sa vision d’une désobéissance civile non-violente, et son combat politique commencera donc par la lutte pour les droits civiques de la communauté indienne en Afrique du Sud.

Ces liens économiques et humains ont été renforcé par la solidarité politique née de la décolonisation et du mouvement des non-alignés. L’Inde et l’Afrique entretiennent des relations politiques depuis les années 1950, même si les relations économiques en sont restées à un niveau limité.

Les groupes indiens en force dans les télécoms

Dans un premier temps, l’initiative du développement des échanges en est surtout revenue à aux groupes privés indiens. Le groupe Tata a été le fer de lance de la stratégie africaine de l’Inde depuis les années 1960, principalement dans les secteurs des télécommunications et de l’automobile.

Activant également dans le secteur des télécoms, Bharti-Airtlel est même devenu le troisième plus grand opérateur mobile sur l’ensemble du continent africain, et déploie son réseau dans plus de dix-sept pays.

Dans les transports, Kalinda Rail, le constructeur du métro de New Delhi, a été chargé de rénover les chemins de fer du Ghana. Le laboratoire pharmaceutique Cipla et ses médicaments génériques contribuent à améliorer la situation sanitaire dans de nombreux pays comme l’Ouganda, le Togo, le Cameroun, le Nigeria.

Enfin, Karuturi Global, l’un des leaders mondiaux de la production de roses, investit prés de 100 millions de dollars pour produire des denrées alimentaires en Ethiopie.

Les groupes indiens cherchent souvent à se différencier des entreprises chinoises, et à avoir un plus grand impact social. Elles s’attachent ainsi à employer davantage une main-d’œuvre locale, et à établir des partenariats avec des entreprises africaines.

Ces dernières années, le secteur privé indien a ainsi acquis des dizaines de sociétés dans différents secteurs et vise des investissements à long terme. Il mise surtout sur les besoins d’un continent de plus d'un milliard d'habitants, au profil de consommation très similaire à celui de l'Inde.

« L’institutionnalisation » de l’Indafrique depuis 2007

Une nouvelle étape de la coopération entre l’Inde et l’Afrique a été franchie en octobre 2007, avec la visite du Premier ministre indien, Manmohan Singh au Nigeria. Ce fut en fait la première visite d’un chef du gouvernement indien en Afrique de l’ouest depuis celle de Nehru, en 1962!

Cette visite a été suivie par le premier sommet Inde-Afrique à Delhi en avril 2008 auquel ont participé quatorze chefs d’État africains. Les liens économiques entre les deux continents ont encore été renforcés lors du second sommet Inde-Afrique qui s’est tenu en mai 2011 à Addis-Abeba. Ces deux rencontres au sommet ont permis de lancer un véritable partenariat stratégique entre l’Inde et les États africains.
En termes de commerce, cinq pays Africains absorbent près des deux tiers des échanges avec l’Inde. Sans surprise, l’Afrique du Sud est son premier partenaire commercial, devançant le Nigéria, le Kenya ou l’Egypte.

A l’instar de la Chine, la machine économique indienne fait face à des besoins économiques colossaux. Avec une croissance supérieure à 8 %, 1,2 milliard d’habitants, et plus de 70 % de la consommation pétrolière du pays achetée à l’étranger, l’Inde cherche à se placer sur les marchés africains et à sécuriser ses approvisionnements.

Le pays manifeste en échange sa confiance dans l’avenir de l’Afrique en y consacrant des investissements importants dans la construction d’infrastructures, les nouvelles technologies et la santé (par exemple avec le développement de la télémédecine depuis 2009). L’Inde a également dépensé plus de 200 millions de dollars dans le Nouveau partenariat pour le développement africain (NEPAD).

Les défis d’un partenariat durable

S’il est sans doute encore trop tôt pour mesurer l’impact de l’Indafrique sur le développement du continent, il convient de noter que la balance des échanges commerciaux entre l'Afrique et l'Inde reste clairement déséquilibrée.

L'Inde exporte en Afrique des produits manufacturés comme des voitures, des produits cosmétiques (en Egypte, un produit sur six serait indien), ou d'autres produits de consommation. Les exportations africaines relèvent quant à elles toujours du secteur primaire, à savoir essentiellement les hydrocarbures, l’agriculture et les produits miniers.
La place de l’Afrique dans les échanges commerciaux de l’Inde est encore marginale comparée aux autres parties du monde (moins de 5% du commerce du total des échanges commerciaux).

Aujourd’hui, l’Inde s’impose en tant que puissance émergente avec des ambitions mondiales. Elle voit dans le continent africain (et les 54 pays qui le composent) à la fois un allié politique de taille, un fournisseur de matières premières, et un marché de plus d’un milliard de consommateurs.

Du coté Africain (et tout comme la Chine), l’Inde ouvre la voie à de nouvelles opportunités à saisir, puisqu’elle permet une diversification des partenaires du continent et permet de réduire le poids économique (donc politique) des anciennes puissances coloniales.
L’Afrique a certainement beaucoup à gagner de sa coopération avec l’Inde. Elle pourrait en particulier s’appuyer sur l’Inde pour assurer des transferts de technologies à moindre cout, notamment dans le domaine informatique. Elle pourra également bénéficier du savoir-faire agricole de l’Inde, dont la « révolution verte » est toujours considérée comme une référence.

Les Etats Africains pourront en outre s’inspirer des réformes indiennes en vigueur depuis 1990 pour permettre le développement d’un secteur privé performant capable non seulement de tirer la croissance intérieure, mais aussi d’être compétitif au niveau international.

Nacim KAID SLIMANE

L’Ethiopie, un pilier du continent africain

Seul pays du continent à ne pas avoir été colonisé par les Européens et héritière d’une des plus anciennes civilisations africaines (avec le Royaume d’Aksoum), l'Ethiopie a joué un rôle important dans la décolonisation et dans l’établissement de l’Organisation de l’Unité Africaine, alors que l’Union Africaine y a établi son siège, à Addis Abeba. Longtemps considérée comme un symbole de liberté et d’authenticité à l’échelle du continent, dont elle est aujourd’hui, avec 85 millions d’habitants, le pays le plus peuplé après le Nigeria, l’Ethiopie reste pourtant menacée par la spirale du sous-développement.

Avec un indice de développement humain de 0.363 (171ème sur 182 pays…), l’Ethiopie est en effet confrontée à la sous-alimentation, à de services médicaux insuffisants et à des opportunités éducatives limitées (en particulier pour les femmes, puisqu’on estime que près de la moitié des Ethiopiennes de moins de 20 ans restent toujours analphabètes). La sécheresse et les famines qui ont gravement affecté le pays durant le XXème siècle restent également une menace particulièrement grave, même si la stabilité dont bénéficie le pays lui épargne sans doute des effets plus ravageurs induits par de tels phénomènes.

La stabilité dont bénéficie l’Ethiopie, accentuée par la victoire écrasante du Front Démocratique Révolutionnaire du Peuple Ethiopien (EPRDF) aux élections législatives de mai 2010, contraste ainsi avec celle de ses voisins (en particulier la Somalie, le Soudan, et le Soudan du Sud), qui connaissent des violences chroniques depuis plusieurs décennies. L’Ethiopie a tout de même connu un grave conflit avec l’Erythrée (ancienne province devenue indépendante en 1993) jusqu’en décembre 2000, et les tensions restent toujours vives entre les deux pays. La Somalie voisine constitue l’autre foyer de tension régional, d’autant plus que l’Ethiopie y est intervenue militairement entre 2006 et 2009. Enfin, la région de l’Ogaden, au sud-est de l’Ethiopie et majoritairement peuplé de Somalis, a été l’objet de conflits avec la Somalie dans les années 1960 et 1970, et des mouvements sécessionnistes s'y activent encore sporadiquement.

Avec ses hauts plateaux, l'Ethiopie est un pays agricole dont près de 85% de la population est rurale. Le pays bénéficie actuellement des cours favorables du café pour lequel il est le 3ème producteur mondial. Il exporte également du thé, des fleurs et des céréales afin de réduire sa dépendance par rapport aux seuls cours du café. En vue d’attirer les investisseurs étrangers dans ce secteur, l’Etat favorise la location des terres agricoles à bas prix (moins de 5 euros par hectare et par an), ce qui occasionne néanmoins des déplacements importants de population. Parmi les investisseurs étrangers, la Chine est, à l’instar de la tendance continentale, un partenaire de premier plan (avec des échanges commerciaux d’environ un milliard de dollars par an). L’inauguration récente du nouveau siège de l’Union Africaine, construit par les Chinois, est d’ailleurs un symbole particulièrement frappant de cette relation.

Malgré sa faible diversification et sa dépendance vis-à-vis de l’agriculture (le secteur primaire représente plus de la moitié du PIB) l’économie éthiopienne connait une croissance plus rapide que la moyenne d’Afrique de l’Est, avec un taux de croissance de 7.5% en 2011 et 8% en 2010 (FMI).

Alors que les Chefs d’Etats Africains se sont réunis récemment à Addis Abeba pour le 19éme sommet de l’Union Africaine, et que la capitale éthiopienne sert de plateforme centrale à l’échelle du continent sur le plan politique, les avancées socio-économiques qu’enregistre le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique ne manqueront pas d'avoir un impact sur le développement global de la région et sur le poids du continent dans les échanges internationaux. Seul pays enclavée de la région, l’Ethiopie est certainement l’un des pays qui a le plus a gagner à une intégration économique effective en Afrique.

Nacim K. Slimane


Égypte : un pays en quête d’un nouveau départ

C’est désormais officiel. Mohamed Morsi, issu des Frères Musulmans, sera le prochain président égyptien. Si cette élection marque une rupture symbolique importante, notamment parce qu’il s’agit du premier président non issu de l’Armée, le troisième pays le plus peuplé d’Afrique est confronté à une série de défis qui rendent difficile son décollage et qui le contraignent à une transition durant laquelle il reste à la recherche d’un nouveau modèle.

Une scène politique divisée

Les résultats des élections présidentielles ont dévoilé l’ampleur des tensions et la polarisation de la scène politique en pleine recomposition depuis la chute de Hosni Moubarak en février 2011.

Les conservateurs, tendance dans laquelle on peut regrouper le Parti de la Liberte et de la Justice (PLJ, branche politique des Frères Musulmans), ainsi que le Parti Al Nour ( d’influence Salafiste), apparaissent comme le principal courant à la sortie des urnes. Ces deux partis ont en effet reussi à attirer à eux seuls pres de 70% des voix aux dernières élections législatives. L’élection de Mohamed Morsi, malgré un départ en campagne tardif, a montré le degré d’organisation et la puissance du réseau de cette tendance au sein de la société, s’appuyant autant sur un discours mobilisateur de justice sociale et de références religieuses que sur des oeuvres caritatives dans les milieux défavorisés.

Les appuis de l’ancien régime, malgré leur marginalisation (ex: par une loi interdisant à d’anciens hauts fonctionnaires de se presenter aux élections) et leur relative affaiblissement depuis la chute de Moubarak, ont montré qu’ils bénéficient encore d’un soutien important parmi la population, et d’avantage encore au sein de l’appareil d’État. Le score important obtenu par l’ancien Premier Ministre Ahmed Chafik (plus de 12 millions de voix et 48,3 % des suffrages exprimés), battu de justesse aux présidentielles, démontre la capacité d’attraction que constitue ce courant, et son discours mobilisateur sur la sécurité et les garanties d’un État séculier.

Les libéraux, auxquels on peut assimiler le Parti historique Wafd, le Bloc Égyptien (coalition d’une quinzaine de parties) et d’autres mouvements apparus plus récemment à la suite de la Révolution du 25 janvier, regroupent environ 20% de l’électorat. Le rôle moteur qu’ils ont joué dans l’opposition puis dans le soulèvement contre Hosni Moubarak ne semble néanmoins pas à la hauteur de leurs espérances initiales, malgré une influence médiatique importante et des relais à l’étranger.

Enfin, le Conseil Suprême des forces Armées (CSFA), composé d’une vingtaine d’officiers supérieurs, et qui dirige de fait le pays depuis février 2011 apparaît aujourd’hui comme la réelle instance de décision, et continuera vraisemblablement à avoir des prérogatives importantes. La limitation des pouvoirs du Président que le Conseil a décidé et les probables tractations avant la déclaration du vainqueur de l’élection présidentielle démontre encore une fois le rôle incontournable des services de sécurité dans le pays et constitue l’une des principales caractéristiques de l’Égypte post-révolutionnaire (contrairement à la Tunisie par exemple).

Une économie en panne

L'Égypte dépend traditionnellement de quatre rentes :

Le Nil, qui permet l’agriculture (employant encore plus du tiers de la population) dans une vallée fertile entourée par le Sahara, a permis d’assurer la prospérité de l’Égypte pendant des siècles. La concentration de la population sur les bords du fleuve et l’insuffisance de l’agriculture à combler les besoins de la population (l’Égypte est parmi les principaux importateurs de blé au monde) révèle les limites naturelles de cette ressource.

Le tourisme, favorisé par la géographie et bien entendu par l’héritage historique de l’Égypte antique, a beaucoup souffert de l’instabilité politique qui suscite l’apprehension des touristes, faisant perdre des milliards à ce secteur pourvoyeur de devises. Suite aux événements intervenues en 2011, le secteur a perdu pres de 30% de ses revenus. Avant la Révolution, l’Égypte attirait près de 13 millions de visiteurs par an, ce qui engendrait des revenues s’élevant à environ 12.5 milliards de dollars US. Ces revenus ont reculé pour atteindre 9 milliards en 2011.

La position géostratégique, permet à l’Égypte d’engranger des droits de passage par le Canal de Suez, aujourd'hui en declin en raison de la crise économique mondiale. Elle permet aussi l’octroi d'une aide substantielle des États-Unis depuis la signature des accords de Camp David en 1978, mais l’avenir de cette aide est aujourd’hui plutôt incertain.

Les hydrocarbures enfin, même si l’Égypte n’en dispose pas autant que les autres pays de la région. Le pays détient d’importantes reserves en pétrole (sixième en Afrique) et en gaz naturel (troisième après le Nigeria et l’Algérie). Contrairement à d’autres pays arabes, la population importante nécessite pourtant une consommation intérieure élevée, ce qui limite d’autant les exportations et donc les revenus issus de ce secteur.

Les hydrocarbures enfin, même si l’Égypte n’en dispose pas autant que les autres pays de la région. Le pays détient d’importantes reserves en pétrole (sixième en Afrique) et en gaz naturel (troisième après le Nigeria et l’Algérie). Contrairement à d’autres pays arabes, la population importante necessite pourtant une consommation intérieure élevée, ce qui limite d’autant les exportations et donc les revenus issus de ce secteur.

 

Où va l'Égypte ?

Alors que le paysage politique post-révolutionnaire doit encore se stabiliser et que ses moteurs économiques sont en panne, la dette publique de l’Égypte s’est accrue au cours des derniers mois, pour approcher la barre symbolique des 200 milliards de dollars US, soit plus de 85% du PIB. Parallèlement, les réserves de la banque centrale ont fondu pour faire face à la situation, faisant sombrer l’économie égyptienne vers encore plus d’incertitude pour son avenir. Si le cycle entamé par le renversement d'Hosni Moubarak a suscité beaucoup d’espérances au sein de la population Égyptienne, et même au-delà, il reste au pays un long chemin à parcourir sur le chemin de la démocratie, de la stabilité et du développement.

Au-delà des défis politiques, économiques, ou stratégiques auxquels sera confronté le nouvel exécutif, c’est avant tout "la bombe à retardement" démographique qui fait craindre le pire. Avec une population qui a quadruplé en 60 ans et qui augmente de près d’un million de personnes chaque année, il serait difficile pour n'importe quel gouvernement au monde, si efficace et si légitime soit-il, de combler en quantité et en qualité des besoins sociaux (éducation, santé, emploi …) croissant à un tel rythme. Alors que les manifestations sont devenues désormais quasi quotidiennes, il apparaît que les Égyptiens feront preuve de beaucoup moins de patience, de retenue, et d’indulgence que par le passé envers leur gouvernement.

 

Nacim KAID-SLIMANE

Ahmed Ben Bella : un sage africain (2)

Premier président de la jeune République Algérienne, Ben Bella se trouve confronté à d’immenses défis. Avec un bilan humain et matériel extrêmement lourd de 132 ans de colonisations et 8 ans de guerres de libération, une administration désertée de ses cadres, des campagnes déstructurées par les déplacements de population et une économie dépendante de l’ancienne métropole, l’Algérie se trouve dans une situation difficile. C’est pourtant l’heure des grands choix idéologiques qui détermineront la position du pays pendant de nombreuses années.

Ben Bella n'est pas fondamentalement lié à une idéologie en particulier, même s’il est attaché au socialisme et au rôle central de l’Etat. Il promeut ainsi la mise en place de l’autogestion, s’inspirant notamment de l’expérience de Tito en Yougoslavie. Cuba ainsi que l’Egypte Nassérienne ont également constitué des références pour le nouveau président.

Sur le plan international, l’Algérie se positionne très vite parmi les principaux leaders du non alignement et du Tiers Monde. En octobre 1962, Ben Bella se rend à New York, où les Nations Unies viennent tout juste d’intégrer l’Algérie en tant que 109éme membre. Après avoir reçu par John Fitzgerald Kennedy, qui a soutenu l’indépendance de l’Algérie, il s’envole pour Cuba, au moment de la crise des fusées. Ces deux visites symbolisent à elles seules la volonté de pragmatisme et la politique de non alignement de l’Algérie indépendante. Ahmed Ben Bella sillonne le monde, et rencontre les grands dirigeants de la planète. Auréolée par le prestige de sa Révolution, l’Algérie constitue un modèle pour les peuples du Tiers-Monde et la lutte contre l’impérialisme. Alger devient le meilleur soutien des mouvements révolutionnaires, notamment en Afrique, si bien que la capitale algérienne est bientôt surnommée « la Mecque des mouvements de libération ». Che Guevara, Nelson Mandela ou encore Amilcar Cabral y ont séjourné et s’y sont entrainés avec l’aide de l’Algérie à mener le combat chez eux.

Ahmed Ben Bella compte sur cette stature internationale pour accroitre son leadership à l’intérieur. Cependant, des divisions apparaissent, et le Président est destitué en juin 1965 pour voir Houari Boumediene (Ministre de la Défense) lui succéder. Ce changement à la tête de l’Etat n’affectera pas le cap fixé sur la politique socio-économique et la position de l’Algérie sur la scène internationale.

Après des années passées dans l’oubli, Ben Bella revient sur le devant de la scène politique au début des années 1990, avec le Mouvement Démocratique Algérien (qu’il a fondé) mais sans obtenir toutefois le succès espéré aux élections. Le premier président de l’Algérie indépendante ne bénéficie sans doute pas du même statut auprès des générations nées après l’indépendance, qui forment déjà la majorité de la population Algérienne, et alors que le pays a beaucoup changé. Ahmed Ben Bella se consacre surtout à des dossiers internationaux et soutient des causes liées à son engagement passé, tels que la Palestine et l'Irak. En 2007, il sera nommé président de la Commission des Sages africains, structure chargée de la prévention et solution des problèmes du continent Africain, puis deviendra membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine. Soutenant le mouvement altermondialiste, il publia également un livre (Ainsi était le Che) dédié à Ernesto Che Guevara, qu’il avait bien connu lors de son séjour en Algérie au début des années 1960.

En tant qu’analyste expérimenté de la vie politique et des relations internationales, et véritable mémoire vivante d’une page de l’Histoire Algérienne et Africaine, Ben Bella continuait à plus de 95 ans, d’animer les réunions de la Commission des Sages africains et à recevoir des personnalités africaines ou autres, parmi lesquels François Hollande lors de sa visite à Alger en décembre 2010. Au lendemain de sa mort, il y’a tout juste un mois, le candidat socialiste saluait ainsi la mémoire de « l'un des symboles d'une étape historique décisive ».

A la veille de la célébration du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, la disparition d’Ahmed Ben Bella donne davantage de solennité à cette étape importante de l’Histoire. A l’instar de Nelson Mandela, Gamal Abdel Nasser ou Kwame Nkrumah, Ben Bella aura su incarner la rencontre du parcours d’un homme avec le destin d’un peuple, pour marquer solidement par sa contribution personnelle, la renaissance d’une Nation.

 

Nacim KAID-SLIMANE



Les coups d’Etat en Afrique

L’Afrique détient indéniablement le (triste) record du continent ayant connu le plus grand nombre de coups d’Etat ces cinquante dernières années. Au delà des facteurs internes propres à chaque pays et de contextes particuliers qui conduisent à une prise du pouvoir par la force, il convient de réfléchir sur ce phénomène source d’une instabilité chronique pour de nombreux pays, pour des régions entières, et au final, pour la sécurité de tout un contient.

Plus de 80 coups d’Etats en cinquante ans

Le continent Africain a connu entre 80 et 85 coups d’Etat « réussis » au cours des cinq dernières décennies. Ce chiffre cache évidemment de nombreuses tentatives plus ou moins abouties (tel que le coup d’état « air-air » contre Hassan II en aout 1972 au Maroc).  Le Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique, a ainsi connu huit coups d’Etat entre 1966 et 1993, dont certains se sont succédé au cours d’une même année… Autre pays important de la région, le Ghana, a enregistré quant à lui cinq coups d’Etat en l’espace de quinze ans (le dernier datant de 1981), autant que les Comores et le Burundi. L’Afrique de l’Ouest est la région du continent ou se concentrent ces changements brutaux, même si certains pays ont en été épargné. Le Burkina-Faso (4 coups d’Etats, entre 1980 et 1987), le Niger (4) ou encore la Guinée Bissau (3) s’ajoutent à ceux déjà mentionnés au Nigeria et au Ghana, en plus d’autres pays dans lesquels ce phénomène a été plus ponctuelle.

Ce tableau doit néanmoins être nuancé par le fait que malgré la médiatisation et l’impact important que peuvent avoir des coups d’Etats plus récents (tel que ceux intervenus en Guinée en 2008 ou actuellement au Mali) la tendance qui consiste à destituer un chef d’Etat par la force est à la baisse. Neuf coups d’Etats ont été effectués ces dix dernières années (en Mauritanie, Niger, Madagascar, Guinée, Togo, Guinée Bissau et Centrafrique), contre 14 au cours des années 1990, 19 dans les années 1980 et 26 dans les années 1970, qui ont constitué « l’âge d’or » des coups d’Etats en Afrique. Ceux-ci étaient d’ailleurs souvent reconnus et salués par les opinions publiques et à l’Etranger. L’un des signes de cette tolérance de moins en moins admise a été l’adoption par l’Organisation de l’Union Africaine, en 1999 à Alger, d’une résolution condamnant l’usage de la force dans la prise de pouvoir et sanctionnant les régimes qui en seraient issus.

Des facteurs explicatifs ?

Les auteurs de coups d’Etat justifient le plus souvent leur passage à l’acte par des arguments (éventuellement vrais, parfois insuffisants) et annoncent vouloir restaurer la démocratie et remettre le pouvoir au peuple. Outre les rivalités personnelles ou claniques, qui peuvent expliquer un certain nombre de coups d’Etat, des facteurs endogènes peuvent être relevés.Les auteurs de coups d’Etat justifient le plus souvent leur passage à l’acte par des arguments (éventuellement vrais, parfois insuffisants) et annoncent vouloir restaurer la démocratie et remettre le pouvoir au peuple. Outre les rivalités personnelles ou claniques, qui peuvent expliquer un certain nombre de coups d’Etat, des facteurs endogènes peuvent être relevés.

Tout d’abord, la concentration des pouvoirs entre les mains d’une seule personne (ou de quelques unes), rend d’une part plus difficile un changement institutionnel par des moyens légaux, d’autre part, rend plus réaliste une prise de pouvoir « physique », dans la mesure ou le régime repose entièrement sur une seule tête qu’il suffirait d’isoler ou d’éliminer. La faiblesse des Etats dans nombre de pays Africains, la légitimité réduite de leurs institutions et la faible cohésion nationale qui les anime sont bien évidement des facteurs aggravants. En outre, les facteurs externes, régionaux et internationaux, ont joué un rôle plus au moins directs dans de nombreux coups d’Etats. Si dans le cas du Mali, la situation qu’a connu la Libye et la circulation des armes dans la région a servi de catalyseur, d’autres coups d’Etats ont pu être directement inspiré, voire dirigés depuis l’étranger.

Il est difficile d’expliquer pourquoi certains pays connaissant les mêmes conditions socio-économiques et le même contexte historique ne connaissent pas le même degré d’instabilité. Néanmoins, il faut noter qu’un coup d’Etat ne renverse pas uniquement un dirigeant donné mais fait entrer le pays dans un cycle d’instabilité qui peut durer des décennies. L’Histoire a montré est qu’un dirigeant arrivé au pouvoir par la force a plus de chance de se faire à son tour destituer par la force, même bien des années plus tard. De nous jours la prise de pourvoir par la force est unanimement condamnée par les institutions internationales et les gouvernements, peu importe la situation qui prévaut dans le pays où ils ont lieu. L’expérience a montré que ce type d’événements aggrave plus les problèmes qu’il ne les résout, et les graves événements qui secouent le Mali nous le rappellent aujourd’hui tragiquement.

Nacim Kaid Slimane

 

Crédit image : http://tsakadi.files.wordpress.com/2010/02/liberte-nc2b0-666-du-vendredi-19-fevrier-2010.jpg

Les rébellions Touarègues

Les affrontements qui ont ont lieu dans le nord du Mali depuis janvier 2012 et la crise humanitaire qui en découle (172.000 déplacés selon l’ONU) révèlent l’instabilité chronique que connait cette région du Sahel. Ils constituent un conflit d’une série de rebellions Touarègues au Niger et au Mali qui remontent à près d'un siècle.

Les rébellions de 1916 et 1962

La révolte de Kaocen, qui a soulevé les tribus touaregs du Nord du Niger en 1916 et 1917 contre la colonisation Française, est considérée comme la première rébellion des populations touaregs de l’époque contemporaine. Elle réussit à prendre le contrôle du massif de l’Aïr, et à mettre le siège devant la ville d’Agadez et la garnison Française qui y était placée.  La révolte fut progressivement étouffée à partir de mars 1917 par l’arrivée de renforts stationnés dans le sud du Niger, obligeant les combattants Touaregs à se retirer vers le nord en direction du Fezzan (Libye), où le leader de la révolte Ag Mohammed Wau Teguidda Kaocen, fut tué par des forces locales hostiles à son mouvement.

La rébellion de 1962-1964 a quant à elle touché le nord du Mali, peu après son indépendance, opposant une insurrection Touareg à une armée Malienne qui comptait à l’époque à peine 1500 hommes. Elle découle des aspirations autonomistes d’une partie de la population Touareg et sa déception à l’égard du gouvernement indépendant, avec pour projet d’établir un Etat indépendant dans la région. L’insurrection fut de courte durée, mais la répression qui en suivit laissa des séquelles qui alimentèrent des soulèvements ultérieurs plus longs et plus violents.

La rébellion de 1990-1995

Les révoltes Touaregs au Mali et au Niger à partir de 1990 résultent du sentiment de marginalisation et la menace ressentie sur l’identité de ces minorités, et de la détérioration des conditions socio-économiques qu’a connu le Sahel, particulièrement face à la sécheresse et la faiblesse de l’Etat central.

Au Niger, la revendication portait au départ sur l’enseignement du Tamashek, (langue pratiquée par les Touaregs), avant de s’étendre à une demande autonomiste. La réponse de l’armée Malienne fut particulièrement forte au début, notamment dans la zone de Tchin-Tabaradene. Par la suite, des combats sporadiques persistèrent pendant plusieurs années dans le massif de l’Aïr, la région touristique d’Agadez et la région riche en uranium d’Arlit, occasionnant des pertes économiques importantes pour le pays et l’évacuation des ressortissants étrangers. Finalement, les deux principaux mouvements Touaregs (ORA et CRA) acceptèrent de signer des accords de paix le 15 avril 1995 à Ouagadougou, prévoyant notamment l’intégration d’une partie des rebelles dans l’armée régulière Nigérienne.

En parallèle, la rébellion Touareg au Mali évolua différemment. Après des attaques sur la ville de Gao, l’insurrection a connu une accalmie en 1992 après l’élection d’Alpha Oumar Konaré et la formation d’un nouveau gouvernement, avant de reprendre en 1994 et de faire sombrer la région dans un début de guerre civile entre milices Touaregs et Songhaï.  En effet, le conflit exacerba les tensions ethniques et l’opposition ancienne entre sédentaires et nomades, entrainant de  nombreuses victimes. La paix fut symboliquement conclue lors de la Cérémonie de la Flamme de la Paix à Tombouctou, au cours de laquelle des milliers d’armes utilisées durant l’insurrection furent brulées publiquement.

La rébellion de 2007-2009

 Un nouveau soulèvement Touareg  éclata le 23 mai 2006 dans le nord du Mali, dénonçant le non application des accords conclus dans les années 1990 et la marginalisation de la région par l’Etat Malien. De nouveaux accords de paix furent signées  dés juillet 2006 à Alger, prévoyant notamment des programmes de développement pour les régions de Kidal, Tombouctou et Gao. Néanmoins, des affrontements reprirent en 2007 et 2008 avant qu’une nouvelle médiation Algérienne aboutisse au retour d’une paix précaire dans la région.

Au Niger également, un soulèvement eu lieu à partir de 2007. Il faut préciser néanmoins qu’il n’existe vraisemblablement pas de lien direct ou de coordination avec les mouvements Touaregs au Mali. L’importance stratégique des réserves d’uranium, l’enlèvement de quatre employés d’AREVA le 22 juin 2008 (libérés quelques semaines plus tard) et l’apparition d’AQMi (Al Qaida au Maghreb Islamique) donnèrent un écho international à cette crise. Toutefois, la paix revenue au Mali encouragea une évolution similaire au Niger, ce qui fut finalement acquis au printemps 2009 avec une médiation de la Libye.

Le déclenchement d’une nouvelle insurrection dans le nord du Mali en janvier 2012 révèle l’instabilité que connait cette région et la difficulté des Etats Malien et Nigérien à répondre efficacement aux défis sécuritaires, politiques et socio-économiques auxquelles ils sont confrontés. Alors que la région connait depuis plusieurs décennies une grave détérioration de sa situation, l’apparition de nouvelles menaces que représentent AQMI et le trafic d’armes lourdes constituent des motifs de grande inquiétude pour l’avenir et soulignent l’importance d’une action régionale concerté pour garantir la stabilité du Sahel et répondre aux besoins humanitaires urgents des populations affectées par ces conflits.

 

N. KAID SLIMANE

Les conflits du Mozambique (2): la guerre civile

Les événements intervenus durant l’année qui vient de s’achever ont montré à quel point des Etats stables pendant des décennies peuvent être très fortement déstabilisés, plongeant  des régions entières dans une spirale de violences chroniques.

Alors que les conflits intra-étatiques se sont multipliés ces vingt dernières années, la guerre civile du Mozambique (1977-1992) constitue un conflit emblématique et sans doute précurseur pour fixer quelques constantes dans le déclenchement et la résolution d’un conflit intra-étatique contemporain.

1/ La déstabilisation du pays

Les facteurs internes : les séquelles de la longue guerre d’indépendance (voir article du 13 décembre 2011), qui a déstructuré les structures sociales et ruiné l’économie handicapent lourdement le développement du Mozambique.

La gestion de la période de transition par le FRELIMO a également suscité des déceptions (mise en place d’un système de parti unique, nationalisations massives, collectivisation des terres, déplacements de populations…).Ceci a crée et entretenu de très fortes tensions internes. Toutefois, cette situation caractéristique de nombreux pays nouvellement indépendants,  ne suffit pas, à elle seule, à expliquer le déclenchement du conflit. Elle a en fait été exploitée par des parties extérieures pour déstabiliser durablement le nouvel Etat.

Les facteurs externes : la situation régionale a joué un rôle majeur dans le déclenchement et l’entretien des violences. La Rhodésie (actuel Zimbabwe) et l’Afrique du Sud de l’apartheid, voulant limiter les revendications internes, voyaient d’un très mauvais œil l’indépendance du Mozambique. Le soutien de ce dernier aux mouvements anti-apartheid de la région, son orientation socialiste, et le « contre-modèle » qu’il offrait dans la région en faisait une cible à abattre.C’est dans ce contexte qu’apparait la RENAMO (Résistance Nationale Mozambicaine) mouvement de lutte anti-communiste créé avec le soutien actif des services secrets de Rhodésie, puis l’aide logistique et militaire de l’Afrique du Sud.Enfin, la Guerre Froide a favorisé la transposition du conflit idéologique Est-Ouest au Mozambique, entre la RENAMO et le FRELIMO. Dans ce contexte, aucune puissance n’avait intérêt à favoriser un règlement rapide, alors que l’ingérence de l’Afrique du Sud et de la Rhodésie était tolérée tant qu’ils se posaient en remparts contre le communisme.

 

2/ Le déroulement du conflit

 Les stratégies des belligérants : les forces favorables au FRELIMO, durent faire face aux mêmes techniques de guérilla qu’elles avaient elles-mêmes utilisé contre l’armée Portugaise pendant la guerre d’indépendance pour contrôler de vastes étendues boisées et s’assurer du soutien des populations qui y vivent. Dans sa stratégie de déstabilisation, la RENAMO eut recours de manière systématiques à des enfants- soldats et commit de nombreuses exactions et crimes de guerres contre les populations rurales (tel que le massacre le 18 juillet 1987 de 424 civils à Homoine-480 km au nord de Maputo-, incluant des femmes, des enfants et des patients hospitalisés). Face à la perte de contrôle de vastes régions,  l’armée gouvernementale a entrepris de regrouper les populations rurales dans des villages fortifiés et de constituer des corridors d’approvisionnement pour les relier.

 L’impasse militaire : Après des années de lutte, la stratégie de déstabilisation entreprise par la RENAMO, la destruction systématique des infrastructures du pays et l’usage de mines antipersonnel par les deux belligérants aboutirent à la perte de contrôle des campagnes par les forces gouvernementales. L’incapacité de la RENAMO à conquérir les villes et de couper les corridors mis en place aboutirent à une situation de blocage dans laquelle aucune des deux parties ne pouvait prendre le dessus sur l’autre.

 

3/ La difficile résolution

 Une nouvelle donne internationale: dans un contexte régional et mondial particulier, le conflit devint une guerre par procuration. Soutenu par l’Union soviétique, le FRELIMO ne pouvait contenir sa perte d’influence et l’état désastreux de l’économie. Il finit par signer un accord avec le gouvernement sud-africain, dans lequel ce dernier cesserait son soutien à la RENAMO en échange du retrait actif du soutien Mozambicain à l’ANC.Parallèlement, les crimes de guerres commis par la RENAMO ruinèrent à son image à l’étranger et étouffèrent des possibilités de soutien majeures, notamment aux Etats Unis.

Les négociations : la fin de la Guerre Froide et l’effondrement du régime d’Apartheid en Afrique du Sud poussèrent les deux belligérants vers la table des négociations à partir de 1990. Une nouvelle constitution fut adoptée garantissant un système multipartite et des élections démocratiques. Le 4 octobre 1992, l’Accord Général de Paix de Rome entre le FRELIMO et la RENAMO aboutirent à la fin officielle des hostilités, l’envoi par les Nations Unies d’une force de maintien de la paix de 7500 hommes (ONUMOZ) pendant une période de transition de deux ans et l’envoi de plus de 2000 observateurs internationaux lors des élections historiques d’octobre 1994. Ces accords ont constitué la fin d’un conflit qui couta la vie à prés d’un million de personnes, et fit cinq millions de réfugiés (sur une population totale d’environ quatorze millions d’habitants).

 

Nacim KAID SLIMANE