LES BLEUS DE TREVOR NOAH

Le 15 juillet dernier, l’Equipe de France de football remportait la vingt-et-unième coupe du monde de l’Histoire, lors d’une victoire face à la Croatie (4-2). La particularité de cette équipe : seize des vingt-trois joueurs Français sont d’origine subsaharienne. Une particularité que n’a pas manqué de mettre en avant, Trevor Noah, dans son émission The Daily Show, dès le lendemain. Une mise en avant qui a soulevé un tollé en France, de la part de nombreux citoyens, mais aussi de personnalités comme le basketteur Nicolas Batum ou l’animateur Nagui et jusqu’à l’Ambassadeur de France aux Etats-Unis. Dans le même temps, la presse italienne et l’ex-sélectionneur croate s’adonnaient à des réflexions racistes sur cette même équipe de France, dans un anonymat confondant. Décryptage d’un événement qui en dit bien plus qu’il n’y paraît. Continue reading « LES BLEUS DE TREVOR NOAH »

Migration ne doit pas forcément rimer avec répression

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Plus de 1 100 personnes sont décédées au large de Lampedusa dans la nuit du 19 au 20 avril 2015, ce qui porte à plus de 1 800 le nombre de migrants morts depuis le début de l’année. Ce triste record s’ajoute aux drames récurrents de l’actualité euro-méditerranéenne : 220 000 personnes ont risqué leur vie en traversant la Méditerranée en 2014 et en 6 mois, en 2015, 54 000 migrants ont gagné l’Italie, 48 000 la Grèce, 920 l’Espagne et 91 Malte. Cette tragédie humaine qui dure impose un constat : l’Union européenne ne change pas radicalement d’approche sur la question migratoire et s’entête dans la répression alors que des alternatives existent.

Le principe de solidarité s’effrite face à la réalité, les États membres étant peu disposés à partager le poids de l’accueil, supporté principalement par l’Italie et la Grèce. Paralysés par une opinion publique séduite par des droites extrêmes, à tendance xénophobe, ils s’arcboutent sur des principes souverainistes et anti-immigration. Leurs réactions à la proposition de la Commission d’un système de quotas de demandeurs d’asile par pays illustrent à merveille le court-termisme de politiques destinées à ne traiter la question migratoire que dans l’urgence.

 

L’immigration, une question de sécurité intérieure ?

Jusque dans les années 1990, en Europe, la question migratoire était intimement liée à celle des besoins du marché du travail. Le regroupement familial étaient quant à lui accepté. Les réfugiés étaient traités à part et ne mobilisait pas l’opinion publique. Celle-ci manifestait en revanche de la solidarité à l’égard des victimes de guerres civiles, par exemple les Vietnamiens ou encore les Chiliens.

Depuis le traité d’Amsterdam de 1997, les politiques d’immigration et d’asile relèvent du pilier « Sécurité et Affaires intérieures » de l’Union européenne. Il s’agit donc d’une question de sécurité traitée comme les autres compétences de ce pilier : lutte contre la criminalité, répression et moyens de contrôle typiques des organismes de défense. Le respect des droits fondamentaux est passé au second plan et l’Europe de la sécurité intérieure est devenue celle de l’insécurité pour les entrants sans visa. Malgré cela, l’Europe est devenue la première destination au monde pour les flux migratoires Nord-Sud.

Pourquoi ces flux ?

La généralisation du passeport dans la plupart des pays du monde depuis 1989 a libéralisé le droit sortie, tandis que les volumes des revenus de transferts (400 milliards de dollars en 2013) ont amené beaucoup de pays de départ à accepter la réalité migratoire, accentuant partiellement l’essor des migrations économiques. En revanche, le droit d’entrée s’est durci et l’on parle de la « forteresse Europe » pour ceux qui ne parviennent pas à obtenir un visa.

Au Sud, le passage de la Méditerranée est devenu un rêve à atteindre, ce qui n’est pas sans rapport avec l’accès aux nouvelles technologies, le chômage des jeunes, leur désir de changer de vie et l’absence d’espoir dans les pays d’origine mal gérés et corrompus.

Les crises et conflits (révolutions arabes, corne de l’Afrique, Syrie, Irak), notamment dans les pays proches de l’Europe et avec lesquels elle a des liens historiques, accentuent une dynamique migratoire déjà forte. À ceux qui partent chercher du travail, s’ajoutent donc les demandeurs d’asile. L’Allemagne a reçu 240 000 demandeurs d’asile en 2014 et la France 61 000. Parmi les pays les plus sollicités, la Suède et le Royaume-Uni les suivent de près.

Comme l’entrée légale n’est ouverte qu’aux nantis, le trafic du passage irrégulier prospère : pateras, zodiacs, vieux cargos ou chalutiers recyclés sillonnent la Méditerranée au péril des passagers, souvent abandonnés par les passeurs. Les coûts de passage sont considérables. Ce sont souvent les économies de la famille duharrag[1] qui sont investies dans ce voyage, ce qui ne laisse d’autre choix aux transgresseurs de frontières que de réussir et explique qu’ils ne sont pas prêts à abandonner leur course vers l’Europe.

Lire la suite de la tribune de Catherine Wihtol de Wenden sur le site de notre partenaire http://ideas4development.org/ (Le Blog animé par l'Agence Francaise de Développement).

Americanah, par Chimamanda Ngozi Adichie

Adichie_chimamandaComme la plupart des personnages centraux dans les romans de Chimamanda Ngozi Adichie, Ifemelu est une jeune femme igbo, nigériane, africaine. Après un séjour relativement long aux Etats Unis d’Amérique, elle envisage de rentrer à Lagos, la grande ville de la côte nigériane où elle a vécu sa jeunesse et fait ses études primaires et secondaires. Depuis un salon de coiffure africain glauque dans le New Jersey où elle se fait durement tresser le cheveu, elle se remémore son adolescence, les conditions de son départ, treize ans plus tôt du Nigeria, son arrivée aux Etats-Unis. Elle se souvient des contraintes qu’imposent ce type de migration sur l’individu et de son regard naïf sur ce pays de rêve qui dès son atterrissage s'est avéré être loin de l’Eden annoncé depuis son université nigériane.

Alors que ces images défilent avec une précision qui va plonger le lecteur dans l’univers du migrant nigérian en Amérique, elle porte en parallèle un regard sévère et distant sur les individus gérant ou fréquentant ce bastion africain qu’est le salon de coiffure de Mariama. Par une forme d’association d’idées, se passe le temps d’une journée, un condensé de ce qu’aura été son séjour américain.

Pourquoi certains jeunes nigérians partent-ils ?

Ifemelu quitte le Nigeria pour poursuivre un cycle universitaire dans une université de Philadelphie. Fille unique, elle fait partie de cette jeunesse issue de la classe moyenne nigériane. Son père est un fonctionnaire a été mis au chomage pour une maladresse à l'endroit de sa hiérarchie. Sa mère, convertie à la foi évangélique, affronte les circonstances de la vie au travers de cette mystique qu’Ifemelu croque avec férocité et distance. Un point récurrent dans le travail de la romancière nigériane Chimamanda Adichie déjà traité dans L'hibiscus pourpre. Les pérégrinations de cette mère dans les différents courants du protestantisme nigérian sont très intéressantes et justement décrites dans leurs énumérations et dans la qualification de ce que certains désigneront les incongruités du croyant. Comme Achebe, Adichie est une fine observatrice des impacts du protestantisme sur l’individu nigérian. Peut-être juge-t-elle trop par le regard de son personnage là où le père de la littérature nigériane offrait une analyse plus nuancée dans Le monde s'effondre en laissant l'interprétation au lecteur seul. Ifemelu est, vous l’avez compris, un personnage singulier et particulièrement critique et lucide sur  les travers de la société qui l’environne. Quand sa jeune tante, médecin, se fait entretenir par un haut gradé de l’armée, Ifemelu est la seule à fustiger le « Mentor ». La dépendance de ces femmes même instruites à la puissance financière des hommes lui est insupportable et ne cessera de dicter les choix d’Ifemelu dans son parcours. Pourquoi partent-ils ? Obinze, le petit ami d'Ifemelu, exprime très bien les raisons de ces départs, d’une jeunesse nourrie à la mamelle de la culture occidentale : le sentiment d’enfermement et, en même temps la soif de découvrir l’autre et la conviction qu’une vie meilleure est forcément dans ces univers fictifs…

Alexa, et les autres invités, peut-être même Georgina comprenaient tous la fuite devant la guerre, devant la pauvreté qui broyait l'âme humaine, mais ils étaient incapables de comprendre le besoin d'échapper à la léthargie pesante du manque de choix. Ils ne comprenaient pas que des gens comme lui, qui avaient été bien nourris, n'avaient pas manqué d'eau, mais étaient englués dans l'insatisfaction,  conditionnés depuis leur naissance à regarder ailleurs, éternellement convaincus que la vie véritable se déroulait dans cet ailleurs, étaient prêts à commettre des actes dangereux, des actes illégaux, pour pouvoir partir, bien qu'aucun d'entre eux ne meure de faim, n'ait été violé, ou ne fuie des villages incendiés, simplement avide d'avoir le choix, avide de certitude.

P.309 éditions Gallimard

Difficile atterrissage

Pour Ifemelu comme Obinze, l’atterrissage va être très difficile dans ces terres d’exil et d’asile que sont les USA et l’Angleterre. Avec ces deux champs d’observation différents, Chimamanda Ngozi Adichie va s’employer à décrire le parcours du combattant d’une jeunesse africaine outillée et confrontée à la fermeture de ces espaces sublimés. Et c’est peut-être là toute l’originalité de ce roman. Cette mise en scène de ces jeunes issues des classes moyennes qui fuient à grandes enjambées leur continent. Comment fait-on pour survivre à un environnement contraignant, méfiant, pour faire face aux défis de payer un loyer quand on n'existe pas administrativement parlant? La relation amoureuse qui unissait Obinzé à Ifemelu va se distendre dans le feu de ces épreuves de la vie en Occident. Cet atterrissage, puis la tentative d'immersion va participer à la révélation ou l'évolution de l'identité de ces migrants nigérians que Chimamanda Ngozi Adichie décrit remarquablement.

La question de l’identité

Elle est centrale dans la construction de ce roman et dans le discours de Chimamanda Ngozi Adichie. Comment rester soi-même quand l’autre vous définit ? Cette question est analysée avec beaucoup de puissance et cela, avant le départ du Nigéria et après le retour au pays Natal en passant par les USA et l’Angleterre. Les baromètres d'évaluation vont être la langue, le cheveu, la race. Entière, altière, Ifemelu veut garder une authenticité africaine sur cette terre américaine et refuse de se laisser enfermer sous l’étiquette « noire » ou « black » même si elle comprend le poids de cet héritage en Amérique. Être noire est une notion qu’elle découvre aux USA. Elle l'intègre car elle n'a pas le choix. Par la même occasion, elle s’octroie d’observer l’Amérique sous le prisme du regard d’une africaine non américaine. Au travers de son blog, elle décrit avec son regard chargé d’humour et de sarcasmes, d’ironie et d’un vécu, une Amérique obamaïenne qui demeure marquée par le poids et la douleur des rapports raciaux. Sous le prisme d’Americanah, on comprend assez aisément les manifs de Ferguson. Une triste réalité qu’Hollywood masque très bien : le rêve américain est monocolore. Dans ces questions d'identité, Ifemelu a une posture intéressante qui lui permet d'observer les points de friction entre africains-Américains et Africains ou le regard misérabiliste et compassionnel porté de manière générale par l'élite blanche à l'endroit du continent africain.

Retour au pays natal

Quand, après moult réflexions, Ifemelu décide de rentrer au Nigéria elle est incomprise. La structure du roman permet aux lecteurs d'avoir une vision globale des enjeux et des réalités qui attendent la jeune femme au bercail. Ce retour est toutefois un choix. L'attitude du migrant est là encore scrutée avec minutie par notre héroïne. Les amies retrouvées. Les préoccupations des jeunes femmes attachées à l'idée de faire un bon mariage. L'arrogance des americanahs, ces jeunes nigérians revenus des Etats Unis dans l'idée de faire fortune. La question de l'identité n'est pas plus violemment frappante que dans l'observation des références américaines intégrées et qui dictent leur rapport à l'autre. Americanah! Un retour synonyme de retrouvailles avec Obinze. Parce qu'il s'agit d'un vrai roman où les personnages sont tout aussi importants que les problématiques qu'ils mettent en scène. Je vous laisse découvrir cette romance et réflexion sur l'illusion des amours de jeunesse.

Chief se tourna vers Nneoma. Tu connais cette chanson. "Personne ne sais ce que sera demain". Puis il se mit à chanter avec une vigueur juvénile. Personne ne sait ce que sera demain! Demain! Personne ne le sait!  Il se versa une autre généreuse rasade de cognac. "C'est le principe sur lequel est fondé ce pays. Le principe majeur.

P.36 éditions Gallimard

Ce passage résume tout le drame d'un continent et la philosophie prédatrice de celles et ceux qui ont une once de pouvoir en Afrique. Cette instabilité va être remarquablement illustrée dans ce roman.
 

Conclusion

Cette note est insuffisante. Je me dois de respecter un format web 2.0 pour que l'internaute ne décroche pas. C'est évidemment par l'exhaustivité des problématiques qu'il soulève qu'Americanah s'affirme comme étant le roman phare sur les nouvelles migrations africaines. Il n'y a pas eu, de mon humble avis meilleur traitement du sujet. Mais là où Chimamanda Ngozi Adichie fait fort, c'est dans une critique nette et sans bavure de l'Amérique raciale et souvent encore raciste. Le poids de l'histoire pèse lourdement sur les rapports sociaux et ethniques. Obama ne suffit pas même s'il participe symboliquement à des déconstructions de certaines forteresses. Mais, si Ifemelu est légitime dans ce regard sur les USA, c'est qu'elle n'en est pas moins critique vis-à-vis de sa terre d'origine. Le féminisme enfin, est l'un des discours dominants qu'on ne pourrait passer sous silence ainsi que la nouvelle prise de parole publique. Il est traité finement et finalement de manière subversive. Chimamanda Ngozi Adichie poursuit également ce regard sur les classes moyennes nigérianes comme dans ses précédents romans.  C'est pourquoi, sans excès, je peux dire que cette oeuvre est brillante, agréable à la lecture, et ouverte à de profondes et nombreuses pistes de réflexion. Ce fut le cas, en janvier dernier, avec l'African Business Club au Café des livres.

LaRéus Gangoueus

Quelle politique africaine pour l’Europe ?

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2014 a été une année charnière pour la relation Union européenne – Afrique. Le 4e sommet Union Européenne – Afrique a eu lieu en avril pour préparer l’avenir du partenariat entre les deux continents. L’Europe a aussi voté son nouveau budget et ses priorités pour la période 2014-2020. Enfin, l’ensemble des dirigeants européens viennent de changer, notamment la responsable de la diplomatie Catherine Ashton, remplacée par Federica Mogherini, à la tête du Service européen pour l’action extérieure  (SEAE). L’Afrique des Idées a voulu en profiter pour faire le bilan de la politique africaine de l’UE, quatre ans après la mise en place du SEAE et d’une diplomatie européenne en tant que telle.

1 – L’UE trop absente des grandes crises qui ont secoué l’Afrique

Les récents conflits qui ont secoué le continent africain ont montré les difficultés de l’Union européenne à faire entendre sa voix et à réagir à temps dans les contextes de crise. Au Mali ou en Centrafrique, c’est encore la France, seule, qui joue le rôle de premier plan  que lui confèrent sa puissance militaire et l’histoire ”particulière” qui la lie à l’Afrique.

“L’Europe n’a pas de véritable politique sécuritaire, elle n’est que le reflet des politiques nationales”, déplore ainsi Philippe Hugon, directeur de recherche à l’Institut des Relations Internationales (IRIS), “surtout parce que l’Allemagne est très réticente à intervenir dans ce qu’elle appelle le bourbier africain”.

Les dispositifs de préventions et de gestion des conflits de l’Union Africaine, en partie financés par l’UE, comme l’Architecture africaine de paix et de sécurité (AAPS) ont eux aussi montré leurs défaillances. “Quand il faut faire la guerre, il faut réagir tout de suite et c’est souvent la France seule qui y va” reconnaît Yves Gounin, auteur de La France en Afrique, “mais pour autant il y a plusieurs phases dans ce type de crise et il ne faut pas sous estimer le rôle de relais que peut jouer l’Union Européenne ou d’autres organisations internationales après l’intervention militaire rapide, comme on le voit avec les opérations EUTM-Mali au Mali ou EUFOR RCA en Centrafrique” nuance-t-il.

Sur les cinq opérations militaires pilotées par l’Union Européenne, quatre ont lieu sur le continent africain, ce qui montre selon ce diplomate,  que l’Afrique reste malgré tout “une priorité sécuritaire” pour l’Europe. Parmi ces opérations, le principal succès européen est sans doute l’Opération Atalante, engagée en 2008 et qui aura réussi à fédérer plusieurs pays européens dans la lutte contre la piraterie au large des côtes somaliennes.

2 – Une relation économique et commerciale en pleine redéfinition

La relation privilégiée entre l’Afrique et l’UE sur le plan économique et commercial est aussi en pleine redéfinition. Certes l’Europe reste le premier partenaire de l’Afrique et son principal investisseur, mais de nouveaux acteurs ont émergé avec l’essor de la coopération Sud-Sud. La Chine accroît inexorablement sa présence et met en avant ses prêts concessionnaires très avantageux, sans réclamer de progrès sur la voie de la bonne gouvernance comme le fait l’Europe. De plus en plus, l’UE devient un partenaire parmi d’autres.

Les intérêts aussi peuvent diverger. Puisque l’Europe reste parfois dans une logique traditionnelle d’importation de ressources naturelles et de matières premières et d’exportations de ses biens transformés, quand les pays africains, notamment émergents, réclament davantage de financements et de partenariats pour s’industrialiser, mettant en avant la croissance de plus de 5 % sur le continent.

Signe de cette redéfinition de la relation commerciale, les difficultés avec lesquelles ont été conclus les accords de partenariat économiques (APE) qui libéralisent les échanges entre les deux continents. Après d’âpres négociations, ces accords ont finalement été signés pour l’Afrique de l’Ouest. Mais le débat sur les APE a vampirisé pendant de longs mois la relation Afrique-Europe, empêchant d’avancer sur d’autres domaines de la coopération. Et la résistance des dirigeants africains a montré leur volonté de rééquilibrer la relation, en dénonçant les contradictions des Européens, notamment sur le plan agricole où l’UE subventionne ses exportations avec la Politique agricole commune (PAC), tout en affichant son soutien au développement de l’agriculture locale à travers les Fonds européens de développement (FED).

3 – Une diplomatie en apprentissage

La diplomatie européenne, dans sa dimension politique, est encore jeune puisque le SEAE est en place officiellement depuis 2010, à la suite du Traité de Lisbonne de 2007. Les délégations européennes sont désormais présentes dans la quasi totalité des États africains à l’exception de Sao Tomé, la Guinée équatoriale, ou le Soudan du Sud.

Les fonctionnaires européens, avant le Traité, travaillaient principalement sur les questions de développement. Ils ont depuis un nouveau portefeuille, beaucoup plus large et politique avec lequel ils doivent apprendre à composer. Pour les ambassades nationales traditionnelles françaises, britanniques ou allemandes… c’est aussi un nouvel acteur avec lequel il faut coordonner son action. “Cela prend du temps”, sourit le diplomate Yves Gounin, “mais c’est en train de se mettre en place avec le renouvellement des générations  et parce que des diplomates venus des Ministère des Affaires étrangères nationaux, dont des Français, prennent la tête de délégations européennes et comprennent mieux leur logique. Du côté des dirigeants africains, les représentants européens sont de plus en plus considérés, parce qu’ils ont bien compris que l’UE a des moyens.”

Les moyens justement: ceux de l’action extérieure de l’UE n’ont pas changé pour la période 2014-2020, un peu plus de 66 milliards d’euros pour la rubrique IV (« l’Europe dans le monde »), auxquels viennent s’ajouter les 30 milliards du FED destinés à l’aide au développement. Reste à définir une ligne politique claire et des priorités…

L’élargissement à 28 a conduit l’Union à orienter sa politique extérieure davantage vers l’est, avec une focalisation ces derniers mois sur la crise ukrainienne, et cela au détriment d’une “politique audacieuse pour l’Afrique”, regrette Philippe Hugon. “Le centre de gravité de l’Union européenne a clairement changé, et les nouveaux entrants n’ont pas de tropisme particulier pour l’Afrique”.

Quant à la politique de développement, comme d’autres bailleurs de fonds, l’Union Européenne affiche sa volonté de sortir d’une simple relation donateur – bénéficiaire verticale et de “différencier” l’aide, en la concentrant sur les pays les moins avancés ou les États faillis, pour privilégier d’autres formes de partenariats avec les pays qui se développent.

4 – Les migrations, zone d’ombre de la coopération Afrique – Europe

L’autre chantier de la coopération Afrique-Union européenne reste incontestablement celui des migrations. En 2013, plus de 30 000 migrants ont traversé la Méditerranée selon la Commission. Avec les drames que l’on connaît. L’intérêt partagé d’une Europe vieillissante et d’une Afrique en pleine vitalité démographique serait de redéfinir les bases d’une immigration légale renforcée, surtout pour les jeunes qualifiés, comme l’explique la politologue Corinne Valleix:

Mais les arguments électoralistes à courte vue et l'exacerbation des sentiments nationalistes poussent les dirigeants européens à ne pas franchir le pas et se contenter de brocarder l’immigration illégale. Ce défi majeur des migrations, comme les nombreux qui attendent la politique extérieure de l’UE en Afrique, ne peut faire l’économie d’une réflexion plus vaste sur l’identité européenne et la crise de son projet politique.

Dans un joli petit ouvrage, l’Europe depuis l’Afrique  Alain Mabanckou, racontait l’Europe telle qu’on la lui décrivait enfant, depuis les rivages de Pointe Noire, au Congo, où il a grandi. Une “idée,” une “croyance”,  une Europe ni à part, ni repliée sur elle même, mais tournée vers l’Afrique parce que  “l’Histoire nous a mis face à face” et “qu’on a toujours besoin d’un plus ou moins Européen que soi”. Le romancier congolais concluait ainsi:  “Nous autres originaires d’Afrique regardons l’Europe et espérons, pour son salut, qu’elle nous regarde aussi…”

Adrien de  Calan

« Des Étoiles » de Dyana Gaye, une constellation de vies !

La critique attendait Dyana Gaye pour son premier long métrage. Elle a honoré de belle manière le rendez-vous! Avec Des Étoiles, la franco-sénégalaise signe une œuvre sur l’immigration et les drames qu’elle génère. Des drames humains majestueusement mis en scène par la jeune cinéaste.xetoiles-film-dyana-gaye-L-fuiDJR.jpeg.pagespeed.ic.gv0EO4cHe9

Pourtant, quand le cinéphile décide d’aller voir Des Étoiles, il est quelque peu saisi par la petite crainte d’être confronté à ce qu’il a déjà vu, notamment sur ce thème de l’immigration et son corollaire d’échecs devenu un peu le sujet de prédilection des artistes africains depuis le fabuleux Le ventre de l’Atlantique de Fatou Diome.

Au cinéma, il y a deux ans, Moussa Touré, avec La Pirogue, commettait un remarquable film sur la tragédie de ces hommes qui ont décidé de braver la Nature pour un ailleurs prometteur et hostile. Heureusement, chez Dyana Gaye, point de cadavres ni de rafiots fous dans un océan en furie. Dyana Gaye choisit un angle différent : point de cadavres ni de rafiots fous dans un océan en furie. Elle filme l’immigration de « l’intérieur ». Elle montre « l’après ». Ce que deviennent nos cousins, frères, amis et camarades, partis chercher pitance ailleurs, dans le grand ventre quotidien de l’Occident.

Des Étoiles est une fiction subtile et discrète qui n’est pas un coup de lumière géant sur une tragédie africaine, mais une distillation de véritables infiltrations lumineuses sur des vies, des individus, des noms et des destins.

Oui, l’autre réussite de Dyana Gaye est d’avoir su montrer des vies dans la solitude de leur douleur respective, qu’elle étale dans des espaces différents. Ici, la migration n’est pas prise comme un bloc monolithique induisant juste la réalité du migrant, cet individu-concept-problème. Dans Des Étoiles, il y a des vies, des cœurs, des âmes, des hommes et des femmes, une constellation d’étoiles peu lumineuses, dans la diversité de leurs parcours, dans la pluralité de leurs souffrances et dans la violence de leur solitude.

Cette solitude que connait tout homme qui quitte sa terre natale pour affronter la rudesse de l’ailleurs, certains la domptent sinon l’apprivoisent. D’autres, en revanche, sont engloutis par elle.

Solitude de Sophie, partie avec candeur rejoindre un mari volage et menteur. L’archétype de toutes ces femmes constamment dans l’attente jusqu’à ce qu’on leur indique « qu’ici une femme peut vivre sans mari ». Pour moi, voici la plus belle phrase du film. Solitude d’Abdoulaye, Outre-Atlantique où il subit les affres d’une société individualiste américaine, le froid, la trahison d’un proche et l’appel constamment refoulé du pays natal. Solitude de Mame Amy, femme dynamique et surtout femme libre, de retour pour le deuil de son mari, mais qui verra qu’un rideau de fer est dorénavant installé entre elle et sa famille rendant ainsi impossible toute forme de communication.

Le Sénégal est un pays dur pour ses fils qui ont préféré prendre congés de lui quelques années. On dirait qu’en retour, Il se venge de leur abandon.

Des Étoiles est aussi une invite au voyage. Un film chirurgical avec une caméra qui n’effleure pas les comédiens mais les pénètre au point de nous transmettre de façon foudroyante les émotions.
Dyana Gaye a presque réalisé un documentaire avec une mise en scène qui ignore l’unité de lieu pour épouser les contours d’un monde globalisé. Pas de césure, pas de transition. Elle nous surprend en nous faisant voyager de ville en ville, entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique – une œuvre triangulaire -, à chaque fois furtivement. New York, Dakar, Turin, des métropoles où, dans la fièvre urbaine, se produisent des drames poignants. Le film nous oblige radicalement à une prise en compte de tous ces solitaires qui meublent nos rues, et que nous narguons dans la niaiserie de nos certitudes quotidiennes.

Enfin, il faut noter la remarquable prestation de Marième Demba Ly dans l’innocence d’une femme partie, des rêves plein la tête, rejoindre son « homme » et celle de Souleymane Seye Ndiaye qui a une nouvelle fois habité son rôle avec une rare précision. Une valeur sûre d’un cinéma sénégalais en quête de résurgence et porté par sa nouvelle vague.

 

Hamidou Anne

Les saprophytes de Noel Kouagou

KouagouNoël Kouagou est Togolais. Né en 1975 à Boukombé, il est docteur en littérature allemande et moderne. Il vit et enseigne en Allemagne comme le signale la quatrième de couverture  de son roman sèchement titré Les Saprophytes (Editions Jets d’Encre, 2012). Dans ce roman, il s’agit d’une histoire d’immigration, pas clandestine mais mesquine à bien des égards. Une histoire d’immigration donc,  avec ce qu’elle charrie habituellement : rêves et ferveurs  d’avant-voyage, misères et désenchantements d’après-voyage. Le tableau est identique dans le roman de Noël Kouagou. Seulement l’angle d’attaque de ce dernier mérite qu’on s’y attarde. L’immigration sous sa plume ne se décline pas dans la logique Afrique-Europe ou Afrique-Etats-Unis. L’auteur nous transporte vers un autre coin du monde : Dubaï !

En effet, Tchéta, l’héroïne du roman, est tombée sur une occasion d’aller travailler comme employée d’hôtel à Dabaï. Visa en poche, elle s’envole pour l’ailleurs qu’elle pense meilleur à son pays natal, un pays d’Afrique que l’auteur s’abstient de nommer. Partie rêveuse, elle arrive là-bas enthousiaste, mais au fil des jours, la désillusion s’installe avec un travail mal rémunéré qui la conduira progressivement dans la prostitution, les réseaux de proxénètes arabes et tout ce qui va avec l’industrie du sexe. Au final le sida !

Sur le fond, le roman de Kouagou est un roman qui porte sa date. L’actualité aidant, on sait le nombre assez important d’Ouest-africains qui vivent l’enfer au Gabon, au Liban et dans d’autres pays de l’Orient. L’immigration en Orient n’étant pas sujet courant dans la littérature africaine, on peut reconnaître à Kouagou son bon écart. Cependant, on ne peut comprendre la globalisation dont fait preuve l’auteur alors qu’il a bien choisit Dubaï comme cadre.

Dans ce roman en effet, c’est très fâcheux  de voir le narrateur toujours insister : « En Europe, en Orient ou quelque part ailleurs ». La littérature africaine  connait déjà des récits – oh ! de très bons récits – d’immigrants d’Europe ou des Etats-Unis, des récits coups de poing aux mirages d’Europe comme par exemple Le ventre de l’Atlantique de la Sénégalaise Fatou Diome ou encore des récits confessions sur les misères de l’immigré en France et aux Etats-Unis comme par exemple dans Un Rêve d’Albatros du Togolais Kangni Alem. La liste est longue, et l’intérêt du roman Les Saprophytes résiderait dans le choix de l’Orient comme théâtre des désastres de l’immigration. On aurait voulu donc que l’exploration de la société orientale par Kouagou ne soit pas juste une incursion qui laisse trop de creux dans son récit. Son narrateur trop démiurge, croit détenir le monopole des extrapolations. Ses focalisations laissent à désirer !

Le récit raconté n’est pas gai quand on voit comment l’héroïne Tchéta doit se saigner pour satisfaire la famille et les amis restés au pays, mais l’émotion trop à fleur de plume et le parti trop pris du narrateur  entraînent  une inflation d’adjectifs qui affaiblit sa posture. Tchéta, l’héroïne, aurait dû être la narratrice de son propre récit, comme dans la dernière partie du roman où le narrateur la laisse écrire une longue lettre à sa maman. Lettre dans laquelle le lecteur se rendra compte que la narration est plus fluide, quoique par endroits, le discours sur les problèmes socio-politiques de l’Afrique peine à être une fiction romanesque.

Si le narrateur de Kouagou est agaçant, son héroïne, elle, est étonnante. Tchéta est un personnage taché d’une grande immaturité. Sa naïveté n’a d’égal que sa générosité. Malgré ses misères d’immigrée, elle porte encore la charge de tous les autres restés au pays. Sa propension à satisfaire rappelle Issaka, le plongeur, l’un des personnages de l’autre Togolais Ayi Hillah dans Mirage. Quand les lueurs s’estompent.

Chez Kouagou, la misère de ceux qui vivent à l’étranger est en grande partie occasionnée par les autres restés au pays. Contre ces derniers, sa révolte est verte, à commencer par le titre même de son roman : Les Saprophytes. Il ne leur trouve aucune excuse et on peut bien le comprendre à voir ce qu’ils demandent à la diaspora. Mais alors, sont-ils réellement coupables, ceux-là? Un simple refus suffirait aux immigrés pour couper court. C’est leur tendance à jouer aux guichets automatiques qui entraîne d’autres mendicités. Plus les donneurs se feront rares, plus les demandeurs se raviseront.  Soit !

Il faut peut-être croire que Les Saprophytes est un titre qui fait référence aux faux culs qui, aujourd’hui, attirent dans leurs filets, par personnes ou par internet interposés,  les jeunes des pays en mal de développement inclusif. L’exemple du patron de Tchéta: Geiselnehmer.  Ce dernier,  proxénète bien habillé par son statut de responsable d’hôtel, a exploité l’héroïne dans tous les sens, elle qui était décrite comme « une beauté angélique, un pont arrière imposant, des seins spirituels » (p. 19), s’est retrouvée flasque et agonisante dans une société dubaïote qui l’a entièrement consumée.

D’ailleurs, à bien y regarder, le roman de Kouagou est un récit qui pleure la déchéance d’une beauté féminine. Déchéance psychologique d’abord avec une Tchéta innocente, devenue vaniteuse avec son visa pour  Dubaï et qu’on retrouve déprimée et déplorable dans une piaule isolée loin des merveilles qu’elle imaginait. Déchéance corporelle ensuite avec la chair qui cède progressivement face à l’usure de l’immigration, face aux exploitations sexuelles qui ont fini par avoir  raison de toute la personne.

Tout le récit reste donc axé sur Tchéta, les autres personnages sont évanescents. Le narrateur, en mal de techniques, a laissé oisifs certains protagonistes de son œuvre. Pourtant bien de personnages étaient prétextes à récit : Nathalie, Evelyne, Germaine et Mélanie. Ce groupe de personnages féminins présentés par l’auteur comme des Africaines vivant à Dubaï avant l’arrivée de l’héroïne, auraient pu servir à une profonde exploration de cette société. Hélas ! Le romancier les introduit et les laisse sans grands rôles dans le récit. On en vient à douter même de leur réelle importance. Ce qui affaiblit davantage l’intrigue  déjà portée par une écriture réaliste à souhait, mais trop juste.

La plume de Kouagou n’est pas colorée. A l’image de Dubaï, on aurait souhaité une écriture feu d’artifice pour décrire la misère dans ces villes débout comme dirait Céline de New-York. Son écriture littérale a empêché  la dédramatisation et la distance suffisante pour sa fiction narrative. Le réel est déjà insupportable pour beaucoup, alors, que l’œuvre littéraire, par l’alchimie de la langue, lui substitue une réalité autre pour nous permettre de supporter nos démons ! A suivre !

Un article d'Anas Atakora, en sa version initiale consultable sur Bienvenue sur mes Monts

Le drame de l’émigration clandestine pour l’Afrique

emigrationNous sommes des centaines de millions de jeunes africains qui pouvons œuvrer pour faire prospérer l’Afrique et travailler à ce qu'elle soit plus respectable et respectée. Eux sont déjà des milliers de jeunes africains à vouloir quitter le continent à tout prix. Certains s’en vont pour ne plus affronter le désastre qui se déroule en Afrique, d’autres pour ne plus le vivre et, enfin, d’autres ne souhaitent pas participer à ce fiasco, par la passivité à laquelle ils sont condamnés.

L’histoire nous présente de nombreux exemples de populations qui ont migré et dont la migration a eu, à long terme, des répercussions positives sur le développement de leurs contrées d’origine. Cependant, les épisodes tragiques de déplacements de populations de l’Afrique vers l’Europe ne nous laissent pas présager un sort heureux pour l'Afrique qui, à moyen ou long terme, devra peut-être constater la perte d’une bonne frange de sa population jeune.

L’émigration clandestine est ainsi un des phénomènes contemporains qui font le plus de mal au continent africain et y réfléchir devient ainsi un impératif pour tout intellectuel africain.

Après que les esclavagistes aient arraché de force des millions d’Africains à leurs terres et les ont acheminé par mer vers diverses destinations de par le monde, de nos jours nous vivons un phénomène tout aussi déplorable, mettant en scène de jeunes africains, prenant le large, à bord d’embarcations de fortune, à la recherche d’un avenir meilleur.

Quel humain ne frémirait pas lorsque des corps sans vie sont repêchés des eaux et rangés à même le sol d’une façon qui n’honore nullement la dignité humaine ? Et l’on s’alarme davantage lorsque de certains médias nous viennent les chiffres d’un désastre dont les responsables sont aussi divers que les façons dont le problème peut être appréhendé. D’aucuns prennent pour responsable les Etats africains qui n’ont jusqu’à présent pas pu faire du continent un endroit où les jeunes africains ont de réelles chances de s’épanouir et de se réaliser. Pis, certains dirigeants africains n’ont contribué qu’à faire en sorte que les Africains n’espèrent plus rien ni de l’Afrique, ni pour l’Afrique.

D’autres désignent comme responsables ceux qui tentent de rejoindre l’Europe à bord de ces pirogues. Il leur est reproché de risquer leur vie pour des espoirs de prospérité qui ne sont pas toujours fondés.

Le fait est avéré : la majeure partie de ceux qui sortent vivants du périple est condamnée à une vie miséreuse qui est plus cruel que la pauvreté qu’ils ont voulu fuir. Et pour ceux qui avaient de réelles chances de monter un quelconque projet chez eux, il leur est reproché d’être frappés du mythe de l’eldorado. Un mythe entretenu par certains médias qui ne se lassent pas de décrire l’occident comme cet « Eldorado » qui, aussi, est à ranger parmi les responsables de ce fléau.

En effet, il se dit paré de toutes les nobles vertus humanistes alors qu’il n’a obtenu la grande partie de sa richesse qu’au prix de massacres et pillages dont l’Afrique a été le principal foyer et contre lesquels, peu d’Africains seulement se sont battus.

On doit se demander comment ces pseudo-philanthropes peuvent presque gracieusement puiser une bonne partie de leurs richesses de l’Afrique et ne permettre aux Africains de se rendre en occident que difficilement.

Le Nigéria est un grand producteur de pétrole et des entreprises occidentales en jouissent plus gracieusement que les Nigérians si tant est que les Nigérians en jouissent. A l’opposé, de jeunes Nigérianes par exemple se livrent à la prostitution dans les rues de Paris où elles sont traquées sans cesse par la police. Le Niger ne serait certainement pas le pays le plus pauvre de la planète s’il tirait profit, autant que la France, de ses réserves d’uranium. Toute la côte ouest du Sénégal est baignée dans l’Atlantique ; le riz y est cultivé en grande quantité au nord et au sud ; la tomate, l’oignon, le maïs, la canne à sucre, etc. sortent à foison d’un sol qui ne se lasse pas de servir d’énormes quantités d’arachides. Le phosphate et la chaux en sont extraits en grandes quantités. Avec des dirigeants clairvoyants, aucun Sénégalais ne devrait manquer de quoi mener une existence décente. Malheureusement, on constate que l’une des préoccupations majeures des citoyens sénégalais est bien l’accès aux denrées de première nécessité.

Mais chaque peuple n’a que le leader qu’il mérite. L’on aurait pas tort de soutenir que les Africains sont pris d’une paresse découlant d’un état d’esprit fataliste avec lequel on ne peut rien concevoir qui puisse aider à l’amélioration de notre propre bien-être ou au développement de notre communauté. On préfère cirer des chaussures à Paris plutôt que cultiver un champ de mil à Dori. On préfère laver les assiettes dans des restaurants espagnols plutôt que vendre du klichy à Maradi.

Nous savons que nous sommes bien lotis en ressources naturelles, mais nous nous sommes condamnés à une double fatalité : soit nous laissons les Occidentaux ou les Asiatiques les exploiter et n’en recevoir que des miettes, soit nous nous entretuons jusqu’à ce que personne ne puisse en jouir.

Même si nous étions certains que ceux chez qui nous voulons aller seront enchantés de nous voir chez eux et de nous y traiter comme il se doit, il ne nous appartient pas de risquer nos vies en défiant vents et marées.

Parler de bilan pourrait heurter des sensibilités car serait sans doute indécent. Il s’agit pour nous de nous inscrire dans une logique d’avenir et donc de délivrer ce message qui n’est autre que celui de dire : travaillons ensemble à semer les graines qui donneront les fruits de notre glorieuse récolte à venir. La renaissance africaine, ce n’est pas tâche impossible.

                                                                                                                      

Oumar Sow

 

Article initialement paru sur www.louest.net

Sylvie Kandé, La quête infinie de l’autre rive

Glissant-foto_Sylvie_Kande_2011Ecriture exigeante, style flamboyant! La quête infinie de l'autre rive de Sylvie Kandé a aussi demandé beaucoup à l'humble lecteur que je suis. Quand j'ai abordé cet ouvrage, je m'attendais à un roman. Mais une fois le choc de la surprise passé, je me suis plongé dans ces lignes rythmées comme les flots de l'océan. Il faut dépasser la hardiesse du texte au vocabulaire recherché, dépasser l'absence de ponctuation, et se laisser porter comme un enfant sur les vagues houleuses pour apprécier ce texte.
Sylvie Kandé nous entraine dans une épopée : celle de la volonté des hommes d'aller toujours plus loin et de découvrir le monde. Une quête toujours d'actualité. L'auteur dresse un parallèle entre l'appétit de découverte de l'empereur médiéval du Mali, Aboubakar II, et les dizaines de milliers de migrants qui aujourd'hui traversent la mer dans des conditions épouvantables pour rallier le supposé El Dorado européen.
On pourrait discuter ce choix. L'empereur en effet s'est lancé dans l'aventure de son propre choix, entrainant avec lui à leur perte des milliers de sujets. A l'inverse les migrants de nos jours fuient bien souvent la misère et la guerre civile. Traverser la Méditerranée sur des radeaux de fortune au risque de perdre la vie relève pour eux davantage de la survie que de la soif de conquête. S'ils se lancent ainsi sur les flots, c'est d'ailleurs bien qu'ils n'ont souvent plus rien à perdre.
Mais laissons là la polémique pour entrer dans le texte de Sylvie Kandé qui écrit en fait sur le rêve de l'ailleurs. C'est là que l'auteur touche à l'universel. Car chacun, je crois et je l'espère, a en lui l'envie de découvrir le monde et l'Autre avec un grand A. D'autant plus aujourd'hui sans doute que le monde est devenu un village global. Alors l'attrait de l'ailleurs est plus grand, le monde parait plus accessible.
Malheureusement et à l'inverse, les hommes dressent de plus en plus de barrières et de frontières. Cela créé des inégalités et des frustrations. Qu'en aurait-il été si les expéditions malinké évoquées par Sylvie Kandé avaient avant Christophe Colomb, découvert l'Amérique? Sylvie Kandé imagine un métissage presque immédiat entre l'Afrique et l'Amérique. Cela aurait-il suffit à changer la face du monde
Pour finir, je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous un passage de ce livre. C’est un couplet sur le départ
Te voilà embaqué dit le coxeur Bon vent
Tu vois il n'y a que le premier pas qui coûte
Il s'éloigne en riant avec tout ce cash dans sa sacoche
Mais de nos mères de nos soeurs et de nos compagnes
nul n'ignore bien sûr le dévouement:
elles auront payé cher notre naulage
et du brillant de leurs larmes se feront des colliers
Car chaque vie noyée est pierre précieuse
qui va joncher le fond de l'océan
Le trop et le manque mes enfants
(à très bien serrer le pagne du courage
il finit toujours par t'entraver le pied)
le trop et le manque inévitablement s'accompagnent
 
Edition Gallimard, première parution en 2010

Les immigrés et la crise

"War has a way of distinguishing between the things that matter and the things that don't"

(La Guerre a une façon bien à elle de distinguer ce qui compte de ce qui ne compte pas)

Matthew Crawley, Downton Abbey, Saison 2, Episode 1

 

Dans Le suicide (1897), Emile Durkheim remarque que les taux de suicide sont paradoxalement moins élevés durant les périodes de guerre et de grande commotion nationale. L'une des explications était, si je me souviens bien, que durant ces périodes, les drames personnels pouvaient être sinon relativisés, du moins relégués au second plan. Et certains archétypes du suicidaire – l'égoïste ou l'anomique – de Durkheim trouvaient d'autres formes d'expression, conséquences de la guerre et de son pouvoir "révélateur" (cf. citation introductrice)

Je ne sais si ce constat tient aussi pour les périodes de crises économiques. Il semblerait qu'à première vue, les taux de suicides aient crû depuis la crise financière de 2007, aux États-Unis, comme en Europe. Mais cela ne semble pas avoir été le cas durant la plupart récessions connues depuis la fin de la seconde guerre mondiale, aux États-Unis du moins.

Je crois avoir pensé au suicide (pas nécessairement au mien) plus souvent que la plupart des gens que je connais. Et je serais bien le dernier à le concevoir exclusivement comme une manifestation d'hystérie ou la traduction ipso facto d'une faiblesse irrémédiable. Le dicton idiot qui veut que les "blacks ne se suicident pas" m'a toujours semblé plus insultant que bien des discours ouvertement racistes.

Flickr_-_europeanpeoplesparty_-_EPP_Summit_October_2010_(105)Pourtant, quiconque a observé la place occupée par "l'Immigration" dans le débat politique européen au cours des cinq dernières années ne peut s'empêcher d'observer une similarité entre le déclin de ce sujet dans l'opinion publique et celui évoqué par Durkheim. Pendant les périodes de relative instabilité, blâmer les étrangers et en faire les boucs-émissaires de toutes les faiblesses de l'Europe était "un bon sport". Même si je n'imaginais pas que le débat descendrait aussi bas qu'il le fit durant les beaux jours du Sarkozysme en France. Personne n'a le droit d'oublier le temps des "mariages gris" (cette horreur inventée par l'ancien socialiste Eric Besson), de l'humour auvergnat de Brice Hortefeux, des débats sur la dénaturalisation, de la circulaire Guéant et des stigmatisations.

La stupide équation qui posait nombre d'immigrés = nombre de chômeurs avait un semblant de logique durant les années de faible croissance. La crise aura mis ce sophisme au repos. A mesure qu'elle se prolonge, le nombre de chômeurs augmente alors même que les flux de migrations ne semblent pas se renforcer, bien au contraire.  Le sujet des "immigrés" est désormais relégué aux brèves de fin de 20H, après les fermetures d'usine, après les récriminations contre l'Allemagne et la BCE. En France, les incessantes jérémiades sur le péril musulman en Europe ont disparu avec la question du mariage gay. Aux USA, la violence de la crise et la ré-élection d'Obama ont ôté toute virulence politique au vieux débat sur l'intégration des immigrés clandestins. En Espagne, autant qu'en Angleterre ou en Italie, dans cette Europe en crise, les punching-balls d'avant la "crise", ont perdu de leur splendeur. De leur utilité. Comme les fantômes s'effacent au lever du jour, les fantasmes ont disparu avec la réalité. Manif pour tous

Il faudrait également noter que si cette crise a tempéré l'ardeur anti-immigrés, elle en a paradoxalement accentué les effets. Ma prédiction d'octobre 2011 selon laquelle le résultat le plus probable de la circulaire Guéant serait que les plus doués de ces diplômés étrangers vilipendés et broyés par l'administration finiraient par s'en aller, n'a pas été démentie. Le climat délétère de la dernière décennie a sapé la volonté de beaucoup de ces étrangers – parmi ceux qui avaient le choix bien sûr – de venir ou de rester en Europe. La crise aidant et bien qu'ils ne soient plus mis à l'index aussi souvent qu'avant, le "retour en Afrique" et l'émigration vers d'autres cieux paraissent plus opportuns que jamais.

En définitive, la crise de 2008 aura eu un avantage, elle a retiré aux citoyens Européens leur joujou favori, l'immigré. Maintenant, ils devront se trouver d'autres bouc-émissaires. Grand bien leur fasse…

Le Paradis, à marée basse

La polémique née, en mai 2011, de la publication d'une circulaire jointe des ministères français de l'immigration et du travail, restreignant les conditions d'accès et les possibilités offertes aux étudiants extra-communautaires de travailler en France, ne s'est toujours pas résorbée. Certains cataplasmes ont été mis en place, misérables contre-feux, censés remédier la situation – à la marge, comme il est de coutume dans l'Hexagone. Le "Collectif du 31 Mai" né en réponse à cette circulaire est plus actif que jamais : intellectuels, artistes et hommes politiques en France, aux Etats-Unis et dans d'autres pays européens se sont émus de cette situation et un système de parrainage a été mis en place.

Cette polémique a eu, néanmoins, trois effets positifs sur lesquels je souhaiterais revenir.

D'abord, elle a fait voler en éclats un non-dit et une hypocrisie insupportables : il n'y a pas "d'immigration" en France, il n'y a même pas d'"immigrés", à proprement parler, c'est à dire en tant que groupe, en tant que "classe". Il n'y a qu'un ensemble assez hétérogène de gens, aux origines, aux ambitions, aux perspectives, aux situations familiales et financières, aux capitaux humains différents et aux intérêts le plus souvent divergents. Cette divergence des intérêts explique le réveil tardif de "l'élite" des étudiants étrangers aux réalités et aux conditions draconiennes de vie en France qu'ont eu à affronter, les "autres", pendant une dizaine d'années.

Deuxième effet salutaire : les réactions à la circulaire du 31 Mai ont permis de mettre en évidence un rapprochement assez saisissant entre les positions d'une partie des milieux conservateurs européens et d'un sous-ensemble non-négligeable de la population "immigrée", en France notamment. C'est l'idée qu'après leurs études, il est dans l'ordre "normal" des choses que les étudiants étrangers "rentrent aider au développement de leurs pays". Ted Boulou, s'est fait, ici même, le héraut de cette proposition.

Enfin, on ne peut occulter le contraste saisissant entre la stupeur que cette circulaire a créé en Occident (ainsi qu'en Inde, en Chine et en Amérique) et le silence assourdissant qui l'a accueillie en Afrique – alors que ce sont les étudiants originaires de ce continent que la circulaire Guéant-Bertrand visait en premier lieu.

Je n'insisterai pas sur le premier point, assez trivial. C'est toujours à des fins politiciennes que "les Immigrés" ont été présentés, en Occident, comme une masse compacte, menaçante ou porteuse d'un "renouveau" (démographique, culturel, etc.) La reconnaissance de leurs "individualités" et de l'hétérogénéité de ce "groupe" n'avait que trop tardé.

Les deux autres effets positifs que j'ai indiqués plus haut, sont liés. L'espèce d'ambition messianisme qu'expriment, peut-être inconsciemment, certains étudiants Africains formés en Occident, n'a d'égal que l'agacement, la méfiance et le mépris teinté d'envie que beaucoup d'Africains "restés sur place" témoignent à l'égard de ces Chicago-Paris-London-Boys revenus de "derrière l'eau", des théories plein la tête, l'orgueil en bandoulière et la certitude d'avoir une "mission" pour leur pays (ou l'Afrique – tant qu'on y est) gravée dans le coeur. Il y a là l'idée d'une passivité des "Africains d'Afrique", d'une incapacité pleine ou presque, à assumer leur futur. Qu'on se comprenne bien, je ne dis pas qu'il est possible que l'Afrique se développe sans que les méthodes, le savoir et le savoir-faire enseignés et pratiqués dans les meilleures universités, administrations et entreprises du monde ne soient rapportées et adaptées aux réalités du continent. Ce qui m'a frappé dès le départ, c'est l'ambition personnelle drapée en esprit de sacrifice, en "conscience d'un devoir". Dans le feu du débat, au nom du nécessaire combat contre cette politique d'immigration imbécile, je n'avais pas souhaité creuser d'avantage cet aspect. Mais quand même, il y a des relents hugoliens dans cette position, quelque chose dans ce "devoir d'aider l'Afrique" me renvoie à ceci :

"Refaire une Afrique nouvelle ; rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation tel est le problème, l'Europe le résoudra. Allez, peuples, emparez-vous de cette terre Prenez-la. A qui ? A personne ! prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu offre l’Afrique à l’Europe Prenez-la !"

Si l'émigration a été virtuellement absente des débats, durant les élections législatives et présidentielles qu'a connues l'Afrique en 2011, et si elle n'est que marginalement abordée en 2012, même dans les pays de forte émigration (Sénégal, Mali, etc.) c'est peut-être parce que l'Afrique n'attend pas de Messie. Et les prophètes d'outre-méditerranée devraient se le tenir pour dit.

Au surplus, un sous-entendu odieux traîne, non-traité, dans ce débat : l'obligation que les Africains auraient de se sentir concernés par le sort de l'Afrique. Kwame Nkrumah est mort et enterré. On n'est plus en 1950. Si des Africains, sur le continent ou au sein de la diaspora, se sentent concernés par le futur du continent, s'ils souhaitent s'investir dans le développement de leur communauté, de leur région, de leur pays, ou de leur sous-région etc. tant mieux, pour eux. Ou tant pis. Peu importe, c'est une décision personnelle. Naître en Afrique ou de parents originaires d'Afrique n'a jamais signifié qu'il faille lier ou (pire) subordonner ses ambitions personnelles à la destinée de ce morceau de terre. L'Afrique a-t-elle besoin de ces "enfants" là? Peut-être… Encore faut-il identifier ceux qui pourraient lui être utiles. Et cela ne signifie pas qu'ils aient le "devoir" de répondre à cet appel. Ou même qu'ils aient à se considérer comme porteurs d'une mission, d'une obligation envers "le continent".

Personnellement, je tiens pour co-responsables des tragédies liées à l'immigration clandestine, la myopie des Etats Occidentaux, l'ignominie des passeurs clandestins, les satrapes au pouvoir dans les pays en développement et le messianisme de la diaspora qui non seulement continue de faire miroiter aisance matérielle et nécessairement meilleurs conditions de vie, mais entretient en outre l'illusion d'une sorte d'onction à l'arrivée. Comme si le Paradis terrestre se trouvait quelque part, au Nord avec en son centre, l'arbre de la connaissance du bien et du mal, et qu'à marée basse, une myriade de Moïse franchirait les Océans, porteurs d'une parole nouvelle et du salut. Ce n'est pas vrai  d'un, il est fort possible que l'Afrique puisse "faire sans eux [nous]" et, deuxièment, cette pauvre Afrique a assez  souffert, comme ça, aux mains de ceux qui lui voulaient du bien.

 

Joël Té-Léssia

Que penser du « Collectif du 31 Mai »?

Ce qui est vraiment touchant dans la naissance du Collectif du 31Mai (né en réponse à une circulaire des ministres français du travail et de l'intérieur réduisant drastiquement les emplois ouverts aux diplômés étrangers et leur rendant presque impossible l'obtention d'un permis de travail), c’est à quel point ces jeunes gens sont… Français : ils ne s’indignent que lorsque leurs privilèges sont menacés.
 
Évacuons d’abord un non-sens : le coût pour l’économie et la société française globales du départ et du dépit de quelques milliers de jeunes diplômés, fussent-ils tous brillants est faible, en tout cas très marginal à court terme. Prétendre le contraire, pour obtenir l’annulation de la circulaire Guéant-Bertrand est une fumisterie. Et contrairement à ce qu’on entend, il est évident que, devant les tracasseries administratives et la lourdeur bureaucratique, beaucoup d’entreprises renonceront, à terme, à engager la plupart de ces jeunes diplômés étrangers et se rabattront sur de jeunes diplômés Français.  Ce ne seront pas ceux que les entreprises auraient choisis librement, mais bien ceux que l’administration leur aura concédé. L’État « protecteur » est un tout ! Seuls les plus grands groupes et quelques PME se paieront le luxe d’affronter l’administration. Et encore faudra-t-il que cet étranger soit bien au-dessus du lot. C’est justement le but de la manœuvre.
 
Évaluer l’impact de ces départs à moyen ou long terme est difficile. Au pire, la France cessera d’être systématiquement privilégiée dans certains appels d’offres et négociations commerciales/diplomatiques internationales. À moins que la brutalité, l’arbitraire de cette mesure et surtout l’insécurité juridique qu’elles créent ne convainquent chaque fois plus d’étudiants étrangers de se diriger ailleurs. À terme, ne viendront plus en France que ceux qui n’auront pas d’autre choix. (Dans ce domaine, les consulats de France à l’étranger sont déjà en avance : le goût pour l’intrigue et la connaissance des « habitudes » de l’administration sont de plus sûrs atouts pour l’obtention d’un visa que l’intelligence propre de l’étudiant.) Chacun évaluera cette « perte » comme il l’entend.
 
Cela dit, il y a un côté légèrement arrogant dans l’attitude de certains membres du collectif : vous rendez-vous compte, ma bonne dame, je suis diplômé d’HEC et on ne veut pas de moi !? HEC, quand même, ma bonne dame ! C’est pas un master en psychologie sociale de l’Université du Val de Marne que je sache, non ? C’est pas de la merde quand même, HEC ! SCIENCES-PO PARIS ! L’ÉCOLE DES MINES ! CENTRRRRAAAAAAAAAAAALLLLEEEE ! Qui dit mieux ? À vos bons cœurs m’ssieurs dames ! Quels génies se perdent avec nos départs ! Ne laissez pas la France nous perdre, elle se perdrait elle-même ! Etc.
 
 
Quand le traitement infamant imposé aujourd’hui aux diplômés des « Grandes Ecoles » n’était réservé qu’aux « petits  étudiants» de Nanterre ou de Montpellier, des IUT de Toulouse, Brest ou Mulhouse, personne ne s’en émouvait dans les médias. On évoque à peine l’absurdité intrinsèque de cette circulaire, le non-sens économique qu’elle représente, la sur-cacophonie bureaucratique qu’elle crée, « on » est davantage indigné par la perspective qu’une partie de l’élite future se perde, soit vexée ou s’en aille. Il faut avoir l’honnêteté de l’admettre : ce que le Collectif du 31 mai défend aujourd’hui, c’est l’immigration choisie, terme tenu pour satanique, il y a seulement cinq ans… Il faut défendre le combat du Collectif du 31 mais sans être dupe, ni du sentiment de classe et ni de la suffisance et du caractère élitiste de certaines de ses initiatives ou de ses motifs.
 
La Circulaire G-B du 31 mai, en soi n’est pas plus incohérente que le reste de la politique d’immigration pratiquée depuis 20 ans en France. Elle lui rajoute une touche, pour ainsi dire, surréaliste. La politique d’immigration globale qu’elle dessine en direction des jeunes diplômés étrangers n'est pas plus restrictive, stricto sensu que celles de bien des pays de l’OCDE. Elle est juste plus stupide et cynique.
 
Vous en connaissez beaucoup de jeunes de vingt-trois ans, sans expérience professionnelle capables d’ « aider au développement de leur pays d’origine » ? Guéant et Bertrand en découvrent 5000, pourtant, chaque année…
 
Aucun jeune diplômé de 25 ans n’a aidé, ni ne peut aider, aucun pays à se développer. Répéter sans cesse qu’il s’agit de « co-développement » ne change rien à l’affaire. Les pays d’Afrique (parce que, soyons clairs la circulaire visait d’abord les étudiants Africains, qu’elle affecte les autres n’est qu’un « dommage collatéral ») ont besoin d’entrepreneurs, d’ingénieurs qualifiés, de médecins et de cadres de l’administration publique et non de post-adolescents inexpérimentés et tout droit sortis d’Assas ou d’HEC. Pour être utiles à leurs pays, ces « jeunes » auront besoin de faire leurs armes dans un environnement socio-économique qui le permette. Ils devront mettre en pratique le savoir acquis à l’Université. Ensuite, jeunes cadres d’entreprise, auto-entrepreneurs, ingénieurs de haut niveau ou intellectuels, ils pourront éventuellement servir leur « pays d’origine ». Ce savoir-faire, une minorité l’acquerra sans difficulté n’importe où, certes, mais prétendre que, pour « leur propre bien » et le « développement » de leurs pays, la France rend service aux pays sous-développés en leur « rendant » une fournée de jeunes diplômés, sans aucune expérience est d’un cynisme rare – et une imbécillité.
 
Exécutons l’autre fausse-bonne idée qui sous-tend cette politique : protéger l’emploi des « Français et étrangers vivant légalement en France ». Vu qu’il est impossible, au XXIe siècle de ranimer le slogan « la France aux Français », on l’élargit aux résidents étrangers. Tout le monde sait, bien évidemment, que les millions de chômeurs vivant en France sont réduits à cette situation par quelques 6000 diplômés étrangers. Ils ne volent pas le pain des Français, c’est pire : ils en pétrissent la pâte ! Blâmons donc ces rastaquouères et ces « parasites » !
 
Il n’est pas interdit que certaines niches d’emplois sont protégées par la circulaire Guéant-Bertrand (dans l’informatique notamment). Mais même si l’on juge cet effet positif, le gaspillage, le mal-emploi des ressources colossales qu’entreprises et étudiants devront déployer pour contourner ce document et qui auraient pu être consacrées à des activités réellement productrices, tout comme les effets de second tour de cette initiative, imprévisibles, difficilement calculables aujourd’hui, potentiellement néfastes, tout aurait dû amener le gouvernement français à plus de prudence.
 
Il faut encore le répéter : les plus brillants des jeunes diplômés étrangers ne sont pas concernés par cette circulaire. Ou les entreprises trouveront une façon de les embaucher, ou ils s’en iront sans barguigner, parce que leurs talents seront réclamés ailleurs. Les plus médiocres au contraire feront des pieds et des mains pour ne pas quitter ce pays, en prolongeant indéfiniment leurs études par exemple, en travaillant au noir, qui sait, en se mariant etc. et auront l’État français « à l’usure ». La circulaire Guéant-Bertrand c’est ça, au fond : une prime à la médiocrité et à la magouille.
 
 
Au surplus, ce qui devrait choquer et que personne n’a l’air de remarquer, c’est la contrainte que l’État, très directement, exerce sur les entreprises privées, dans le choix de leurs collaborateurs, dans le design de leurs projets. On expose ainsi des pans chaque fois plus larges de l’économie à l’incompétence notoire des préfets de police et à l’arbitraire de l’État. Quand l’ambassade américaine refusait un visa aux Aznavourian, qui s’imaginait que l'Amérique perdait le futur Charles Aznavour ? Ces gratte-papiers incapables de répondre au téléphone seront désormais chargés de détecter le nouveau Steve Jobs. En France, ça s’appelle « le retour de l’État ». Claude Guéant et Xavier Bertrand sont une bonne nouvelle pour les libéraux : en vingt ans personne n’a plus fait pour montrer les dangers et limites de l’interventionnisme de l’État français.

Joël Té-Léssia
 
PS1 : On s'apercevra qu'un élément fondamental de l'analyse manque à ce texte : la prise en compte du facteur humain. Quelle qu'ait été l'indifférence éventuelle des étudiants concernés par la circulaire Guéant-Bertrand, il ne faut pas oublier qu'il s'agit de drames personnels et professionnels épouvantables. Pour avoir affronté deux refus de visa, il y a quelques années, je sais la colère, le sentiment d'impuissance et d'injustice, la haine parfois et la résignation que l'intransigeance et la bêtise des administrations publiques savent provoquer. Je suis de tout coeur avec le Collectif du 31Mai, cela va de soi, même si je ne suis pas toujours convaincu de la solidité des arguments utilisés. Cette circulaire doit être supprimée, parce qu'elle est stupide, parce qu'elle donne un pouvoir excessif à des incapables, parce qu'elle crée plus de problèmes qu'elle n'en résout, parce qu'elle est mesquine, parce qu'elle illibérale, parce qu'elle a été introduite sournoisement et en catimini pour frapper à l'aveugle des cibles faciles, parce qu'elle est effroyablement politicienne, parce qu'elle est absurde. Dire qu'il faut l'éliminer parce qu'elle prive la France d'inestimables génies est court et pas vraiment exact.