Agenda pour une réforme du franc CFA

Alors que le débat repart de plus belle sur le franc CFA, L’Afrique des Idées anticipe et propose un agenda pour réformer la zone monétaire, privilégiant les arguments économiques et sociaux qui renforcent la nécessité d’envisager un avenir autre que le statu quo actuel.

L’avenir de la monnaie commune de la zone Franc fait l’objet de débat dont les termes recoupent la présence prédominante de la France, les performances de stabilisation de l’inflation par la politique monétaire, la souveraineté monétaire et la contribution de la politique monétaire à la croissance économique.
L’intégralité du rapport est à lire ici.

Rencontr’Afrique avec Moussa MARA, ex-premier ministre malien

12799286_1086686241352492_6876720818068507230_nLe jeudi 25 février 2015, L’Afrique des idées a eu l’honneur de recevoir l’ex premier ministre Malien, président du parti politique YELEMA (« Changement ») et expert-comptable, Moussa MARA. Dans les locaux de l’Alliance Française, le premier ministre a éclairé l’assistance sur la situation politique et économique du Mali, dont il a dirigé le gouvernement d’avril 2014 à janvier 2015.

Une profonde refondation de l’organisation de l’Etat comme gage de stabilité

Dans son intervention, il a soulevé ce qui selon lui constitue les causes profondes de la crise politique au Mali. Il a notamment fait référence au fonctionnement et à l’organisation de l’Etat Malien, hérité de l’époque coloniale. Cette organisation serait en déphasage avec la réalité du terrain. Le Mali est vaste et très divers tant dans sa végétation que dans la composition de sa population.  Cette diversité n’a  cependant pas été prise en compte dans l’organisation mise en place par l’administration coloniale. La partie septentrionale du pays ne devrait pas être gérée de la même manière que le sud du pays. Cette négation de la diversité du pays dans l’organisation du pays a eu de néfastes conséquences, notamment l’absence de contrôle des autorités Etatiques sur le nord du pays.

Le premier ministre est revenu ensuite sur l’accord d’Alger qu’il estime être un accord important pour l’avenir du Mali et qualitativement intéressant dans ses dispositions. L’accord remet profondément en cause le fonctionnement de l’Etat tel qu’il est hérité de la colonisation. Il rompt avec les pratiques antérieures et prône une réelle refondation du fonctionnement de l’Etat Malien. Ce qui explique, selon lui, les fortes résistances rencontrées dans sa mise en œuvre. La société civile a été très intimement liée  à la négociation, donnant encore plus de crédit à cet accord qui dépasse le simple cadre d’un accord politique.

Le terrorisme : d’une potentielle menace à une durable et scabreuse réalité

L’Afrique est aujourd’hui minée par le terrorisme. Jadis une menace loin de nos contrées, ce fléau s’est durablement installé à l’intérieur de nos frontières. D'après les chiffres de Global Terrorism Index, l'Afrique subsaharienne aurait le plus grand nombre de morts causés par une attaque terroriste par rapport aux autres régions du monde en 2014. Le Mali depuis quelques années n’est pas épargné par ces attaques terroristes.

 Le terrorisme est devenu, selon le premier ministre, une menace qui s’est durablement installée dans nos territoires et avec laquelle il faudra apprendre à vivre .L’imminence de la menace doit contraindre les Etats concernés à un changement profond de comportement. Les Etats africains devraient étudier rigoureusement les différents types d’actions terroristes pour déjouer au maximum les tentatives de ces nébuleuses. Un succès de la lutte antiterroriste passe notamment par une formation adaptée des forces armées africaines face à cette atypique menace qui fort malheureusement devient de plus en plus banale sur nos territoires.

La nécessaire maitrise de l’eau pour une agriculture plus productive

Le développement de l’Afrique passe nécessairement par l’agriculture. Cette réalité n’a pas échappé à Mr MARA.

L’intensification de la production agricole est nécessaire pour amorcer un développement  économique durable du Mali selon les propos du président de YELEMA. Aujourd’hui encore, la production agricole du pays est trop dépendante des aléas climatiques. En effet, le niveau de pluviométrie détermine généralement la quantité mais aussi la qualité des récoltes. La maîtrise de l’eau serait primordiale pour résoudre les difficultés de ce secteur et enclencher un réel développement économique au Mali.

La jeunesse Malienne ne doit pas  constituer une menace mais un atout

Dans son propos, le premier ministre a également livré sa vision de la jeunesse malienne. Il a insisté sur le fait que la jeunesse malienne ne doit pas constituer une menace pour les dirigeants politiques mais un réel facteur de développement. En effet, le Mali a une démographie très dynamique avec une natalité très élevée. Cependant la vitalité de la natalité ne constitue pas pour le moment un réel atout pour le pays. Le premier ministre pense qu’il faut revoir le système éducatif malien qui prédestine quasiment tous les futurs étudiants à l’enseignement supérieur. Il faudrait réorienter les formations au Mali en amenant les jeunes vers des formations professionnelles et techniques plutôt que vers des études universitaires qui les mènent à des qualifications dont le Mali n’a pas ou peu besoin, et par voie de conséquence irrémédiablement au chômage. Il a aussi souligné la difficulté budgétaire du système éducatif notamment l’enseignement supérieur. 78% du budget de l’enseignement  est affecté à l’enseignement primaire. Ce qui laisse une marge de manœuvre très limitée pour amorcer de réelles actions de refondation de l’enseignement supérieur et de la formation professionnelle.

Sur la  question de l’éradication de la  corruption en Afrique en général et au Mali en particulier,  l’éducation de la population est incontournable selon les propos du premier ministre. Le premier ministre s’est également exprimé sur la place des femmes au Mali, dont l’amélioration ne se fera pas sans une évolution générale des mentalités. Il a par la suite évoqué la question des impôts et de la difficulté pour l’Etat de générer de véritables recettes fiscales en raison d’un secteur informel très présent.

Enfin, il a exprimé la nécessité selon lui que la diaspora malienne s’implique davantage dans le leadership malien.

Giaini Gnassounou

François Hollande, « rattrapé par la Realpolitik en Afrique »

CHRISTOPHE%20BOISBOUVIER_PRW_9871_0Qui pouvait penser que François Hollande ferait des dossiers africains l’une des priorités de sa politique étrangère et militaire ? Avant de devenir président, il se rend le moins possible sur un continent dont il se méfie. Il délaisse les enjeux africains pour cultiver son ancrage local corrézien, et se concentrer sur les questions économiques et sociales qu’il affectionne. C’est donc un homme plutôt neuf qui arrive à l’Elysée en mai 2012, après avoir promis comme d’autres de “rompre avec la Françafrique”. Très vite, face à la montée de la menace djihadiste au Mali, c’est pourtant sur ce terrain africain que François Hollande va prendre parmi les décisions les plus cruciales de son mandat en engageant les troupes françaises. Quelques semaines après l’intervention au Mali, il décrit même son accueil triomphal à Bamako, comme la journée “la plus importante” de sa vie politique. Dans Hollande l’Africain, paru en octobre aux éditions La Découverte, le journaliste de RFI Christophe Boisbouvier raconte avec minutie cette conversion à l’Afrique, et combien, au nom de ses intérêts économiques et sécuritaires, la France peine à échapper à ses traditionnelles alliances avec des régimes contestables. Pour l’Afrique des idées, il revient sur les atermoiements de la politique africaine de François Hollande.

Vous écrivez que François Hollande a longtemps joué à cache cache avec l'Afrique, pour quelles raisons ?

Parce ce qu’il estimait qu’en Afrique “il n’y a que des coups à prendre”. C’est ce qu’il dit en 1998 au “Monsieur Afrique” du Parti socialiste, Guy Labertit, un an après avoir pris les rênes du PS. François Hollande a été marqué par les scandales de la Françafrique, notamment celui des diamants de Bokassa, qui a contribué à la défaite de Valéry Giscard d’Estaing en 1981. Pendant longtemps, pour lui, aller en Afrique, c’était prendre le risque d’être accueilli par des potentats, de recevoir des cadeaux compromettants et de se salir les mains. En tant que premier secrétaire du PS, il ne met pratiquement jamais les pieds en Afrique. Il n’accompagne pas le premier ministre Lionel Jospin quand il se rend au Sénégal et au Mali en décembre 1997.

En quoi sa relation avec Laurent Gbagbo marque-t-elle un premier tournant ?

Malgré sa méfiance forte vis-à-vis du continent, François Hollande, en tant que patron du PS, va être obligé de prendre position sur les dossiers africains, où la France est très attendue. D’autant plus, qu’il devient en 1999, le vice-président de l’Internationale socialiste. Il va nouer des relations de camaraderie avec les chefs des partis socialistes africains comme Laurent Gbagbo, qui dirige le Front populaire ivoirien et est un grand ami du député PS Henri Emmanuelli. Il se laisse entraîner dans une relation assez étroite, avec des communiqués de soutien catégorique à Laurent Gbagbo, en 2000, au moment de la présidentielle.

Avant de rompre 4 ans plus tard…

En 2002, il y a une insurrection dans le nord de la Côte d’Ivoire et le pays est coupé en deux. Peu à peu on va découvrir que des assassinats ont lieu contre les rebelles présumés, perpétrés par ce qu’on appelle “les escadrons de la mort” du président Gbagbo. François Hollande est alerté par plusieurs socialistes, et par l’Ambassadeur de France, Renaud Vignal, rappelé à Paris, pour ses relations exécrables avec le régime ivoirien. A son retour, le diplomate fait un compte rendu incendiaire de la situation qui a beaucoup de poids sur François Hollande. C’est le début d’un grand froid. François Hollande décide de rompre définitivement fin 2004 et l’affaire ne fait que renforcer ses préjugés sur l’Afrique.

Vous décrivez avec précision l’entrée en guerre au Mali. Comment expliquez-vous que François Hollande ait revêtu avec une telle célérité le costume du chef de guerre une fois à l’Elysée ?

Il a une phrase forte quand il se rend au Mali trois semaines après le début de l’intervention française: “Je viens sans doute de vivre la journée la plus importante de ma vie politique”. Elle trahit d’abord la blessure d’un homme qui jusqu’à son élection a longtemps été considéré comme un mou, et un “flanby”, un dessert gélatineux… Il veut montrer qu’il n’est pas celui qu’on croit, qu’il est capable de prendre des décisions fortes. Il estime aussi profondément que la France a une responsabilité historique. C’est un gaullo-mitterrandiste qui veut maintenir la France dans le club des grandes puissances qui ont le droit de veto au conseil de sécurité de l’ONU. Il veut prouver qu’elle est une grande nation qui prend ses responsabilités quand l’Afrique l’appelle.

La France a-t-elle exagéré la menace djihadiste au Mali pour justifier sa guerre ?

Je ne dirais pas qu’elle l’a exagérée, mais elle a dramatisé l’enjeu. François Hollande sait qu’il faut gagner la bataille de la communication et de l’opinion publique à la fois en France et en Afrique. Il insiste donc sur la menace sur Bamako, ses deux millions d’habitants et 6000 ressortissants français. En fait, quand François Hollande prend la décision d’intervenir, personne ne sait ce que les djihadistes veulent vraiment faire. Une seule certitude, ils ont bougé. Mais on ignore si leur objectif est le centre du pays dans la région de Sévaré ou si ils veulent pousser jusqu’à Bamako. C’est dans une situation de doute et d’interrogation tactique que François Hollande décide d’intervenir.

Est-ce parce qu'elle était opposée à l'intervention française au Mali qu'une ancienne ministre malienne de la culture Aminata Traoré s'est vu refuser un visa pour la France ?

Sans doute.

Outre François Hollande, parmi les personnages centraux de votre livre, il y a le président tchadien Idriss Déby. En quoi leur relation est-elle emblématique de l'évolution de la politique africaine du président français ?

Car Idriss Déby est un des chefs d’Etat africains dont François Hollande se méfie le plus, à cause de “l’affaire Ibni”. Du nom de Ibni Mahamat Saleh, un des leaders de l’opposition tchadienne, proche de l’internationale socialiste qui disparaît en février 2008 dans les geôles tchadiennes. A l’époque, le PS français a des positions très dures contre le régime dont il met en cause la légitimité. Deux députés Jean-Pierre Sueur et Gaëtan Gorce organisent un débat à l’Assemblée nationale en mars 2010.

Jusqu’à son arrivée au pouvoir, François Hollande considère que le régime tchadien n’est pas fréquentable. Pendant les six premiers mois, les relations sont très mauvaises. Idriss Déby ne vient pas à Kinshasa au sommet de la francophonie, où se rend le président français. En décembre 2012, il est reçu pour la première fois à l’Elysée mais les relations restent glaciales. Tout change en janvier, Déby propose les services de son armée pour la bataille des Ifoghas au Nord-Mali. Désormais, les deux pays ont une alliance militaire et stratégique contre un ennemi commun…les djihadistes.

La communication des autorités françaises en deux temps sur le référendum au Congo, qui pourrait permettre au président Sassou Nguesso de s’accrocher au pouvoir, est-elle une autre illustration des atermoiements français ?

Un pas en avant, deux pas en arrière. Dans sa politique africaine, François Hollande zigzague comme il l’a fait pendant onze ans à la tête du parti socialiste sur d’autres dossiers. Un coup, il se prononce contre le principe du 3e mandat de Denis Sassou Nguesso et un autre coup il semble donner son feu vert au président congolais quand il prépare son référendum pour en briguer un. Autre exemple, ses tournées en Afrique. Quand il rend visite à un autocrate, il prend le soin d’aller d’abord chez un chef d’Etat élu démocratiquement. Avant d’aller à Kinshasa chez Joseph Kabila, il va voir le Sénégalais Macky Sall, avant de se rendre au Tchad chez Idriss Déby, il va chez Mahamadou Issoufou au Niger. C’est un équilibriste permanent.

François Hollande a-t-il rompu avec la Françafrique comme il le promettait dans un de ses engagements de campagne ?

Il a essayé de rompre avec la Françafrique de l’argent et du clientélisme, et de mettre fin à l’influence des visiteurs du soir sur la politique africaine, des gens comme Robert Bourgi ou Patrick Balkany qui intervenaient encore pendant les présidences de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Jusqu’à preuve du contraire, François Hollande a plutôt réussi sur ce plan là. En revanche il n’a pas rompu avec la Françafrique institutionnelle, celle des bases militaires et du franc CFA. La France est encore le gendarme de l’Afrique, notamment au Sahel. Enfin, malgré les promesses de Dakar en octobre 2012, il reste des réseaux, peut être plus de réseaux clientélistes mais des réseaux personnels. Ceux qui datent de l’Internationale socialiste. François Hollande et Alpha Condé par exemple échangent régulièrement des SMS sur leurs anciens téléphones personnels. Le président guinéen en profite probablement. Il peut obtenir un rendez-vous à l’Elysée en trois jours et contourner le protocole. Dans une tribune au journal Le Monde, un proche de Hollande, l’avocat de gauche Jean-Paul Benoit avait tiré la sonnette d’alarme et réclamé une politique plus équilibrée en Guinée.

Pourquoi ces hésitations entre realpolitik et droits de l’homme vous surprennent-elles ? N’est-ce pas un classique de la politique étrangère ?

On peut être cynique et penser que les responsables politiques sont tous les mêmes, que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. Mais François Hollande a vraiment manifesté un désir de renouveau au départ comme l’illustrent les choix d’Hélène Le Gal et Thomas Melonio pour la petite cellule africaine de l’Elysee, et de Pascal Canfin comme ministre du développement. Hélène Le Gal est une diplomate jeune qui n’a pratiquement pas de passé africain ni de relations personnelles avec les chefs d’Etat, c’est d’ailleurs sans doute pour cela qu’elle a été choisie. Thomas Melonio, c’est encore mieux, c’est un idéologue, qui a un écrit un petit fascicule quand il travaillait sur les questions africaines pour le PS. Il y posait clairement la question du maintien des bases militaires françaises et du franc CFA. Aujourd’hui un officier d’état-major français relirait ce texte avec effroi. Quant à Pascal Canfin, c’est un écologiste spécialiste de la lutte contre les trafics financiers, notamment entre le Nord et le Sud, et il a obtenu un ministère du développement important. Donc François Hollande n’a pas voulu faire comme tout le monde au début, il avait une vraie volonté de changement. Mais à l’épreuve des faits, la Realpolitik l’a rattrapé.

Helène Le Gal et Thomas Melonio avalent-ils des couleuvres aujourd’hui ?

Il faudra leur demander… Je pense qu’ils vous diront que le présence militaire française n’est plus une présence politique mais relève d’opérations extérieures, des OPEX contre les djihadistes. Que les troupes ne sont plus des forces de présence comme dans les bases de Libreville ou de Djibouti qui voient leurs effectifs diminuer. Ils souligneront aussi sans doute que même si il n’y a pas eu de rupture fondamentale, il y a une forme de normalisation des relations françafricaines.

Votre livre est dédié à Ghislaine Dupont et Claude Verlon, journaliste et technicien à RFI, assassinés au Nord-Mali en novembre 2013. Où en est l’enquête ?

Elle est au point mort. D’abord parce que l’entraide judiciaire entre Paris et Bamako ne fonctionne pas bien. Il y a eu des commissions rogatoires internationales mais les retours sont décevants. Le président malien nous a expliqué que les recherches demandent une expertise que n’ont pas les juges et les policiers maliens, et qu’il faudrait une entraide technique avec Interpol, l’Union européenne… C’est un argument que nous pouvons entendre. Mais il y a aussi un blocage en France. Le juge Marc Trévidic qui était en charge du dossier a fait une demande de déclassification de documents “secret défense”. Le Ministère de la Défense n’a rien fait et n’a même pas saisi la commission consultative du secret de la défense nationale, qui doit simplement donner son avis. C’est d’autant plus choquant que le 24 juillet, François Hollande a reçu les familles et promis que tous les documents demandés seraient déclassifiés. Nous attendons toujours… Et on se demande si l’armée française n’a pas quelque chose à cacher.

Propos recueillis par Adrien de Calan

La polémique du «joueur typique Africain », est-elle le symbole d’un football africain pas encore indépendant?

En novembre dernier, les déclarations d’un entraîneur français relancent le débat du racisme au sein des institutions du football français, et le style du football africain. Des propos qui poussent à la réflexion. Explication en remontant le temps.

Retour sur la polémique

L’ancien international français (58 sélections), et entraîneur des Girondins de Bordeaux, Willy Sagnol, répondait aux questions de lecteurs d’un journal local. La thématique de la CAN, et le départ d’une partie de ses joueurs internationaux africains (12) furent abordés. L’entraîneur dérape et déclenche la polémique. Il annonce que sous son mandat la politique de recrutement du club bordelais ne sera plus tournée vers l’Afrique. Dans des propos remplis de préjugés, il y va de sa caricature en décrivant le joueur « typique » africain comme « pas cher quand on le prend, (…) qui est prêt au combat généralement, qu'on peut qualifier de puissant sur un terrain. Mais le foot (…), c’est aussi de la technique, de l’intelligence, de la discipline». L’entraîneur s’enfonce en appuyant son discours d’une comparaison avec les « Nordiques » et leurs « bonnes mentalités ». Des propos condamnables et condamnés qui seront rapportés par l’ensemble des médias nationaux, sortant de la grille de lecture sportive de cette intervention.  

Photo 1 (2)Symptomatiques d’une France schizophrène de sa diversité qui flirte avec le parti d’extrême droite à chaque élection, l’ensemble des joueurs noirs et maghrébins sont considérés comme des joueurs africains. Faisant abstraction de ceux qui sont nés, ont grandi, et ont été formés en France. Les propos sont jugés de racistes par certains, ou de maladroits par d’autres. Au final, ce fut un buzz médiatique, qui disparut dans des excuses publiques aussi rapidement qu’il est apparu. Seul l’auteur des propos restera avec ses propos sur la conscience. Beaucoup de bruit, pour une bonne leçon. Et une casserole de plus pour le football français, habitué des polémiques racistes dans ses plus hautes sphères.

 

Le paradoxe du style africain. L’histoire comme preuve. 

Depuis de nombreuses années, les sélections nationales de football d’Afrique subsaharienne ont la réputation d’être construites sur les qualités physiques et athlétiques de ses joueurs. 

Paradoxalement, ce ne sont pas des qualités qui correspondent à la pratique naturelle et généralisée du football. Les matchs joués sur des espaces réduits et pas toujours uniformes contribuent à développer la technique et l’agilité. Comme au Brésil, où les plus grands joueurs sortent des Favelas et de leurs terrains vagues. L’histoire elle aussi va dans ce sens-là.

Chercheur à l’Observatoire du football de Neuchâtel, Raffaele Poli date les premières filières de transfert dans les colonies africaines au début des années 50. Le Portugal recruta, en 1960, le meilleur joueur de son histoire au Mozambique. « O pantera Negra » EUSÉBIO. L’AS Saint-Étienne fera fuir illégalement Salif Keita pour qu’il puisse les rejoindre. Des efforts immenses à l’époque pour attirer des joueurs très talentueux qui avaient fait leurs preuves sur le continent. 

Photo 2 (1)Dans son livre sur le parcours du triple champion d’Afrique, le HAFIA FC de Conakry, Cheick Fantamady Condé nous rapporte des propos de Maitre Naby Camara. L’actuel président du CNOSF de Guinée était l’entraîneur de l’équipe de Conakry quand il répondait aux questions du journaliste Amady Camara. C’était juste après la défaite face au CANON de Yaoundé, en finale de la coupe des champions d’Afrique, perdue en 1978. (0-0 à Conakry, et 2-0 au Cameroun).  Questionné sur les ingrédients utilisés par l’entraîneur Serbe Ivan RIDANOVIC,  il déclare : « La recherche du résultat a tout pris a provoqué le recours à des tactiques peu spectaculaires, le béton, et à des expédients peu élégants comme l’antijeu. (…) Ce n’était pas le vrai visage du football camerounais. Les Leppé, Koum, Tokoto, Léa, Ndongo, Milla, etc., ce sont épanouis en jouant avant tout au ballon ».

Car le spectacle était de rigueur dans les tribunes africaines. En Guinée, le président Sékou Touré, avait la volonté de valoriser l’indépendance de son pays, en démontrant la supériorité de ses représentants. Pendant 8 ans, il contribuait à la réputation flatteuse du style de jeu d’une équipe qui portait le sceau de sa révolution.

Outre la philosophie de certains entraîneurs, qu’est-ce qui a conduit à ce changement radical? La réponse se trouve peut-être en France.

« L’arroseur, arrosé »

Depuis la victoire au mondial 1998, les orientations données par la Direction Technique Nationale de la Fédération Française de Football, prônent un style de jeu fondé sur la solidité défensive. Les éducateurs sont formés dans cette optique. La recette du succès du football français qui s’est généralisée dans les centres de formation s’appuie essentiellement sur le physique. Même si des exceptions existent, beaucoup de joueurs furent recalés, car trop petits ou pas assez rapides, et malgré leurs talents certains.

La France est le pays qui recrute le plus de joueurs africains depuis l’arrêt Bosman en 1996.  Et pour répondre aux attentes des clubs qui les emploient, les recruteurs Français, sont à la recherche de joueurs qui correspondent à ces critères. 

Une fois expatriés, le statut des joueurs suffit à en faire des joueurs internationaux. Accompagnés des bi-nationaux formés en France, au fil du temps,  certaines sélections africaines se sont transformées en armada de joueurs du même profil : physique et défensif. 

En caricaturant le footballeur africain, Willy Sagnol n’a fait que pointer le doigt sur le football de son pays, et les directives de ses dirigeants.

Photo 3 (1)Car bien au contraire, « Le joueur typique africain » avait pour mission de faire lever les foules grâce à ses dribbles et ses actions imprévisibles. C’est ce qu’ont fait chaque week-end les meilleurs joueurs du continent. Salif Keïta, Pierre Kalala, Laurent Pokou, Roger Milla, George Weah, Rashid Yekini, Japhet N’Doram,  Nwankwo Kanu, Samuel Eto’o, Mickael Essien, Yaya Touré… 

Mais seulement quand leurs entraineurs leur laiss(ai)ent la possibilité de s’exprimer, ce qui n’est pas toujours le cas. Comme Hervé Renard qui avant la finale de la dernière CAN 2015, déclarait que pour gagner, il faut : « bien fermer leurs joueurs offensivement importants (… ) Ce sera très serré. Peut-être que ça se décidera sur coup de pied arrêté ». Soit bétonner et être réaliste, comme le Canon de Yaoundé de Ivan RADINOVIC en 1978, malgré Roger Milla, malgré Gervinho, Yaya, etc… 

Pierre-Marie GOSSELIN

 

Source citation et données :

Lien vers l’intégralité de l’intervention de Willy Sagnol dans son face à face avec les lecteurs. La question que nous abordons est disponible à partir de la 18ième minute : https://www.youtube.com/watch?v=wv6JVci1XG4&feature=player_embedded

Cheikh Fantamady CONDÉ (2009) Sport et Politique en Afrique, Le Hafia Football Club de Guinée, L’Harmattan Guinée

Conférence de presse de Hervé RENARD le 08/02/2015 avant la finale de la CAN, source AFP, disponible sur www.lequipe.fr http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Renard-ne-pas-laisser-passer-cette-chance/534891

Bibliographie : 

Raffaele POLI : Migrations et commerce de footballeurs africain : aspect historique, géographique et culturel, We Are Football Association http://www.wearefootball.org/PDF/une-nouvelle-traite.pdf

Illustration :

Photo 1 : l’équipe de France en 2008, Willy Sagnol (n°19) entouré de Patrick Viera et Lilian Thuram

Photo 2: Le Hafia FC de 1977, photo de couverture du livre de Cheick Fantamady CONTÉ

Photo 3 : Caricature de Dadou, sur le style de jeu des girondins lors de la saison 2013/2014, et la réaction des supporteurs . www.foot-land.com

Comment « réinventer » la politique africaine de la France ?

_W1B7920-okC’est un portrait sans concession de la politique française en Afrique que brossent les députés Philippe Baumel (PS) et Jean-Claude Guibal (UMP) dans leur récent rapport parlementaire sur « La stabilité et le développement de l’Afrique francophone ». Soyons lucides, réclament-ils d’abord ; extrême pauvreté, mortalité infantile, absence d’infrastructures et secteur éducatif en crise : malgré la démographie galopante, la situation de l’Afrique est bien loin du discours afro-optimiste à la mode. Et dans ce contexte difficile, la politique française a en partie échoué, se réduisant de plus en plus, à des réactions militaires de dernière minute, au cœur de la crise, quand il aurait fallu, en amont, une politique de développement beaucoup plus ambitieuse. Corsetée dans ses vieilles habitudes, la France a bien du mal à tourner la page de ses amitiés anciennes, regrettent-ils. Elle passe à côté du bouillonnement des jeunesses africaines, qui de Ouagadougou, à Bujumbura, réclament davantage de démocratie. Pour L’Afrique des Idées, le député Philippe Baumel a accepté de présenter quelques-unes des pistes qu’il appelle de ses vœux pour redéfinir la stratégie française en Afrique.

L'Afrique des Idées: “La politique africaine de la France est à réinventer”, écrivez-vous dans votre rapport. Par où commencer ce vaste chantier ?

Compte tenu des moyens dont on dispose, on ne peut pas agir sur tous les secteurs, il faut définir des priorités. La France, au sein du concert des nations, pourrait particulièrement cibler les problématiques de santé et d’éducation. C’est déjà en partie le cas, mais ces objectifs ne sont pas complètement tenus et ils ratent parfois complètement leur cible. Sur les questions de santé, on met les moyens les plus importants sur la lutte contre le sida. Mais quand vous regardez de près les statistiques délivrées par l’OMS, vous vous apercevez que les Africains ne meurent pas en priorité du sida. Ils meurent d’abord d’autres maladies, comme le paludisme, ou à cause de la mortalité infantile sans lien avec le sida. Il faut cibler ce qui touche véritablement les Africains, plutôt qu’une maladie, certes pandémique et très importante, mais qui n’est pas la première des priorités. Sur l’éducation, nous répétons depuis plusieurs années qu’on doit mettre le paquet sur l’éducation de base. Pourtant l’année dernière nous ne lui avons consacré que 439 000 euros. Sur un budget total d’aide publique au développement de plus de 8 milliards d’euros, avouez que ce n’est pas terrible…. Dès lors, comment faire progresser la pratique du français ! Il faut mieux définir les objectifs mais surtout mieux les tenir, pour ne plus rater la cible comme on le fait aujourd’hui.

Vous souhaitez aussi que la France revienne davantage à des actions bilatérales, mais a-t-elle les moyens d’agir seule ?

Le problème aujourd’hui, c’est que l’argent que met la France sur un certain nombre de programmes internationaux n’est pas identifié. Sur le terrain, les Africains ont le sentiment que la France n’est plus dans le paysage, qu’elle est invisible alors qu’elle continue à payer de nombreuses opérations, pour des objectifs souvent médiocrement tenus. On ne veut pas se retirer complètement des actions multilatérales, mais il faut agir plus directement dans certains domaines. D’autant que je n’ai pas le sentiment que les dispositifs multilatéraux soient toujours évalués de façon optimale et que les décisions prises soient toujours concertées avec l’ensemble des co-financeurs. Il faut donner du sens à notre intervention publique en matière de développement et cela passe par un retour à une forme de bilatéralisme.

La politique africaine de la France est-elle trop militarisée ?

Attention, je considère que l’intervention militaire de la France a été ces derniers mois l’honneur de la France en Afrique. Lorsqu’il y a urgence pour restaurer la sécurité de peuples menacés par l’absolutisme ou la barbarie, il est heureux que la France intervienne. Ce que je regrette, c’est qu’elle soit la seule à intervenir et surtout, qu’avec des interventions trop durables dans le temps, l’opinion africaine se retourne et considère progressivement que la présence militaire française est une forme d’armée d’occupation. La sécurité est assurée mais s’il n’y a pas de véritables programmes de restauration de l’État, de l’économie et de la société dans son ensemble, on ne s’attaque pas aux racines du mal. Il faut faire attention à la durée de nos interventions et essayer de les faire partager au niveau européen. Il faut être à plusieurs pour gérer l’aspect militaire des choses mais surtout pour le post-militaire. La France ne peut pas se contenter de réagir dans l’urgence, il faut qu’elle soit à l’initiative d’actions en profondeur, avec des politiques de développement renouvelées, qui vont nous éviter de nous retrouver dans une situation de crise. Pourquoi un certain nombre de gens se tournent vers Boko Haram ou l’extrémisme religieux, c’est parce qu’ils ne trouvent pas de place dans la société, qu’ils sont dans la misère, et que le religieux devient leur seule perspective.

Le ministre de la Défense, Jean -Yves le Drian, est-il trop influent auprès des chefs d’État africains ?

Non. C’est bien normal qu’il soit sur le théâtre des opérations quand il y a des interventions miliaires. Mais il faut restaurer une stratégie politique vis-à-vis des États africains. C’est pour cela que nous proposons la création d’un ministère du développement de plein exercice, au même niveau que le Quai d’Orsay, pour avoir un outil d’anticipation, qui définit une politique de développement contrôlée par le Parlement, avec chaque année un arbitrage politique et budgétaire. La décision politique est aujourd’hui éparpillée, entre de nombreuses agences, sur lesquelles le Parlement n’a aucun contrôle. Cela n’aurait rien à voir avec l’ancien ministère de la coopération. S’il y avait une comparaison à faire, c’est plutôt avec ce que font les Anglais depuis plusieurs décennies avec un ministère du Développement de même niveau que celui des Affaires étrangères.

La diplomatie française est-elle déconnectée des réalités de la jeunesse africaine ?

Lors de notre mission au Cameroun, nous avons rencontré des jeunes diplômés qui avaient étudié en France puis fait le choix du retour. Sincèrement, c’était accablant. Sur la trentaine de diplômés, deux seulement avaient trouvé leurs places dans le pays. Les autres étaient désespérés malgré la réussite de leurs études réalisées avec le soutien de bourses françaises. Certains nous disaient qu’ils en arrivaient à regretter d’avoir étudié en France et d’être rentrés. Cela signifie que nous devrions aussi avoir comme mission de faciliter la réinsertion de ces jeunes dans le tissu social et économique local, pour qu’ils soient utiles au développement de leurs pays. Il faut savoir s’appuyer sur eux, développer des réseaux. Il y a à peine un an que le Ministère des Affaires étrangères a décidé de constituer un réseau complet des jeunes Africains, diplômés en France, et qui repartent dans leurs pays. C’est très pertinent. Quand on recherchera des ressources humaines on saura à quelles portes frapper et comment constituer des réseaux utiles.

Faut-il faire évoluer les relations avec certains chefs d’État, partenaires traditionnels de la France. Dans votre rapport, on peut lire par exemple qu’il faut préparer l’après Biya au Cameroun…

Il ne faut pas jeter l’anathème sur les uns ou sur les autres. Pas plus au Cameroun qu’ailleurs. Le Cameroun est un faisceau de réalités, qui relèvent du poids de l’histoire, et qu’on retrouve dans d’autres pays quel que soit l’âge du président. Je pense surtout qu’il faut sortir de cette relation de président à président, trop personnalisée. C’est la meilleure façon de masquer les véritables réalités économiques et sociales. Il faut savoir entretenir des liens directs avec les acteurs de la société civile, être sensible à ce qu’ils nous disent, à la façon dont ils vivent.

La France doit-elle davantage se faire entendre sur les droits de l’homme, vous citez plusieurs arrestations récentes en RDC notamment… ?

En Afrique comme ailleurs, je crois que le message sur les droits de l’homme est tout à fait identifié comme étant a priori un message de la diplomatie française. Si on ne le tient pas fermement, on est très vite taxé de complaisance. Je regarde un certain nombre de manifestations qui se sont tenues ces derniers mois, ces dernières semaines ou même tout récemment au Burundi, quand un président qui veut continuer à se présenter après deux mandats, n’hésite pas à tirer sur la population. Je pense que la France doit réaffirmer un certain nombre de principes. François Hollande l’a fait avec justesse à Kinshasa ou à Dakar. C’est heureux et fort que la France porte ce message mais il faut le faire au quotidien, à chaque fois que l’actualité l’exige, c’est comme ça qu’on imprimera davantage les principes et valeurs qui sont les nôtres.

Votre rapport étudie la relation avec les pays africains francophones. Cette distinction francophone/anglophone n’est-elle pas un peu datée, à l’heure où les entreprises traversent les frontières ?

Je ne suis pas sûr que les entreprises les plus significatives traversent si facilement les frontières. On s’est surtout concentré sur les pays francophones car on considérait qu’il y avait un lien plus fort depuis longtemps et une culture partagée dont on voulait mesurer les effets dans les réalités sociales et économiques. Je peux convenir que pour partie, ces clivages-là sont un peu dépassés.

Quel regard portez-vous sur le projet d’électrification de l’Afrique porté par Jean-Louis Borloo ?

C’est bien. Cela rassemble des moyens. C’est un objectif qu’il faut savoir tenir parce que cela peut concerner une large partie de la population africaine. Mais il faut le faire en coordination avec la population. Si cela reste une superstructure qui plane au-dessus des États africains, j’ai un doute sur l’efficience de la démarche. Mais je ne veux pas jeter le bébé avec l’eau du bain, on verra d’ici quelques années à partir des crédits rassemblés aujourd’hui. L’électricité c’est déterminant pour l’Afrique, dans les décennies à venir, il faut qu’un cap en termes d’infrastructures soit passé. Ces enjeux ne pourront pas être résolus par la seule action de Jean-Louis Borloo. Cela nécessite des dizaines de milliards d’euros et une mobilisation planétaire, au niveau des Nations Unies. 

Entretien réalisé par Adrien de Calan

Le syndrome Senghor d’Alain Mabanckou

PARIS : Alain Mabanckou
Credit photo: Ulf Andersen/Sipa

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chevalier de la légion d’honneur française 2010, lauréat du prix Renaudot en 2006 et de diverses autres récompenses régionales et académiques, régulier des mondanités du café Flore et des dorures germanopratines, Alain Mabanckou vit une romance avec la France. Il en vit d’ailleurs deux qu’il vit entre deux eaux : celle où il baigne dans le renom d’un professeur de littérature africaine à Los Angeles, et celle où l’écrivain nage avec volupté dans son statut de  vedette, vendeur de livres et ami avec les personnalités de l’hexagone. L’on pourrait s’en féliciter comme la consécration d’un destin brillant, les ingrédients d’un honneur dû, le cours banal des choses, c’est d’ailleurs mon cas. Je vis le succès de Mabanckou, sans passion, sans outrage non plus. Je ne le trouve pas moins méritant qu’Atiq Rahimi, encore moins Tierno Monénembo ou Leonora Miano. J’ai renoncé à la critique littéraire comme occupation depuis que j’ai découvert qu’il y avait plusieurs échelles de lecture, que les sentences sur le style ont beaucoup de chances de basculer dans l’injustice subjective à partir du moment où on déplace le curseur du lectorat. Il faut, quelque sacrosainte qu’on élève la littérature, admettre qu’il y en plusieurs, à mesure de chaque cible. Mais ce n’est pas tellement le terrain où Mabanckou voit sa gloire ruinée par des critiques assassines. Dans le tribunal des intellectuels africains, un poil identitaires, il souffre du syndrome Senghor, le mal ultime : écrire pour les blancs.

Pour ne rien arranger à son affaire, il semble bien le vivre. Coupe à la main, on le voit fréquenter les salons, produire une œuvre démythifiante du ghetto africain, une œuvre qui décontenance les attentes doctrinaires. Pour ainsi dire, il alimente la réputation qu’on lui tricote : celle d’un acculturé qui produit presque sous commande voire sous injonction. Ce reproche est faux. Je n’ai pas épuisé son œuvre mais de Verre Cassé à Le sanglot de l’homme noir, il y a eu de multiples Alain Mabanckou : le jeune conteur qui s’imprègne de son histoire et restitue finalement les couleurs vives de l’école congolaise, le romancier international qui convoque dans son œuvre ses deux terres et en fait un mixte. Le rigolard aux histoires loufoques mais où point toujours une force de narration et une lecture sociale du monde. Mémoire d’un Porc-épic, Demain j’aurai 20 ans, Black Bazar, portaient l’empreinte d’un dandy sans urgence, détaché, nombriliste, conteur sans prises de position catégoriques. Cet Alain Mabanckou ne clivait pas ou très peu. L’écrivain prolongeait une tradition du conte modernisé et laissait place à une force imaginative qui s’inspirait et du réalisme magique du type sud-américain, et du merveilleux africain. De mauvais esprits ont l’heur de voir dans cette inclination drolatique un amuseur de galerie, un bouffon nègre à la cour. Cette critique s’essouffle de sa propre bêtise.

L’aura de Mabanckou s’est gâtée quand il osé regarder le continent et chanter son amour du français. Il traîne depuis, l’opprobre d’écrire pour ses maîtres blancs. Vieille rengaine dont Senghor fut le plus célèbre martyr. Cette critique est tellement lancinante qu’elle finit par grandement m’agacer. Il y dans chaque carrière d’écrivain africain, le moment du livre confession. Ce livre, c’est le sanglot de l’homme noir. C’est ce livre qui a attiré la foudre des critiques hostiles. L’auteur raconte sa passion pour une langue qui a conditionné son destin, le devoir de ne pas se renfermer dans une histoire au risque d’en être prisonnier, le refus du communautarisme, le tout avec une lucide appréciation du devenir du continent. En l’espèce, je n’ai trouvé à ce livre aucunes défaillances graves. Il est le plus sincère et le plus dur. Personnellement, j’ai toujours milité pour que les écrivains africains opèrent cette révolution d’écrire l’Afrique. Mabanckou l’a fait, à sa façon, de manière tout à fait perfectible. Il faut en tenir compte, tout simplement, comme une part du débat. Je regrette qu’il n’y ait que ce livre dans sa production sur les sujets durs africains.

La disqualification de ceux qui décrivent l’Afrique par ceux qui s’arrogent le droit d’en être les défenseurs zélés, procède toujours par le même anathème de « suppôts de ». La littérature est peut-être l’un des seuls champs de sincérité absolue. Ployer sous le joug du devoir identitaire en Afrique est le pire des renoncements. Sans être un fanatique de l’œuvre de Mabanckou, je lui reconnais sa place de grand et le lave de cette tâche impure.

Il faut éviter des destins à la Calixte Beyala. On n’écrit jamais pour un continent. C’est une ambition malsaine.

Réquisitoire contre les ovaires

productiviteLe 11 décembre 2012, Jean Marc Ayrault, alors premier ministre Français, présentait le plan contre la pauvreté de son gouvernement. Hausse des minimas sociaux et activation des chômeurs pour les ramener à l’emploi étaient les axes majeurs de la feuille de route. Le plan, estimé à deux milliards, visait à jeter de nouvelles bases sur le marché du travail avec une réinvention des paradigmes d’assistanat qui caractérisaient le fameux mais si précaire modèle français. C’est dans l’immensité de ce trou de la sécu que 65 millions de Français étaient invités à offrir leur corps et engagement pour stopper l’hémorragie. Cependant un cuisant échec a sanctionné toute cette énergie. En effet, malgré le volontarisme, les nouvelles pistes intéressantes, prometteuses à moyens termes, le gouvernement n’a pas été assez audacieux pour aller jusqu’au bout des innovations nécessaires. Des points décisifs ont été omis. Dans ce plan volumineux, aucune mention sur la durée de travail des ovaires et leur productivité n’ont été faite. Un manque criard qui ne pouvait que condamner les meilleures intentions.

Je veux attirer votre attention en apostrophant sévèrement les ovaires. Ils ne témoignent d’aucun patriotisme et font preuve d’une paresse indéfendable. Songez – pour cela, munissez-vous d’une être de genre femelle et pratiquez quelque sérieuse observation – que les ovaires produisent par mois, quand les petits garçons chinois font 1000 ordinateurs, eh bien un seul ovule. Un seul pauvre ovule qui, la plupart du temps, part en pures pertes dans des fosses communes après avoir transité dans le flux des liquides internes. Les ovaires travaillent dans un réseau opaque et nébuleux. Aucune vérification de leur pointage, du respect de leurs horaires, de leurs pauses, ne peut être observée. Tous les outils de la macroéconomie ne parviennent à expliquer un aussi faible ratio au travail. Economiquement, cela relève de la pathologie. Ce défaut de productivité des ovules ne peut être expliqué par aucune théorie économique. La main invisible d’Adam Smith, elle-même, y serait désarçonnée. Quand la nation entière demande l’effort, renvoie ses alcooliques, quoique gros pontes du cinéma, en Russie pour défaut de patriotisme, il n’y a aucune raison d’épargner les ovules. Leur désintérêt pour les problèmes de la république est évident. Ils ne montrent aucun exemple et semblent, dans leurs retraites gluantes, sombres et inaccessibles, royalement mépriser le monde. Retenez que les ovaires font un ovule par mois. Cela me glace le sang. Quelle inactivité.

De plus, à côté de cette improductivité qu’on ne retrouve même plus chez les fraudeurs aux Assedic les plus démotivés, le travail des ovules, s’il lui arrivait d’être véritable, est aléatoire. Il est conditionné par des rencontres, dans d’obscurs tunnels qui, de par leurs noms même de Trompes de Fallope, renseignent sur leur sérieux. Ces labyrinthes où transitent les ovules et que gouvernent les ovaires, semblent être les plus sales tuyaux de la mafia contemporaine qu’on ait jamais vus. Tout y est tabou. L’omerta règne. Tous les resquilleurs, les receleurs, les associations de malfaiteurs, sont nichés dans les ovaires. Leurs plans sont démoniaque, ce n’est rien moins qu’une contre-république de la contrebande, de l’anarchie, qu’ils envisagent à construire.

N’en doutez jamais, l’ennemi c’est l’ovaire. Le problème est simple, il est moral. Il s’agit d’exemplarité, on ne peut plus laisser cet organe qui préside à la naissance de nos enfants, leur inculquer ce goût piteux du travail et cet esprit de nonchalance rare. On ne peut tolérer, dans nos grandes scansions de vertu, de sagesse, de rigueur, que les ovaires ne travaillent que si peu. Nous ne voulons ici accabler ces accusés outre –mesure, mais encore pourrions-nous noter cette inclination des ovaires pour le sang. Ils sont inexplicablement sanglants, belliqueux et violents. Chaque mois, chez les filles et les femmes, les nôtres, les ovaires causent des douleurs atroces pendant 5 jours. Ils gonflent par pure caprice à l’intérieur de nos femmes, irritent leur panse et les clouent au lit dans un sadisme innommable. Et fait annexe secondaire, probablement négligeable, ils nous empêchent de baiser. Les ovaires crachent ainsi par pure lubie du sang et ne peuvent plus masquer leur avidité rutilante. Ceci est odieux, il faut pester contre.

Et ne vous laissez pas amadouer par le syndicat des ovaires, porté par quelques féministes hargneuses. Leur argument est bancal. Elles postulent que ce serait la dévotion des ovaires pour la qualité des ovules qui expliquent un tel retard et un tel temps dans le travail. Nul besoin de développement pour tordre ce non-sens. C’est faux. C’est d’évidence une machination. Par ailleurs, on peut signaler que d’un point de vue purement esthétique, les ovaires sont laids. Malgré leur cachette, on devine aisément leur forme détestable de complices de stérilet rouillé. Leurs rondeurs imparfaites qui impriment à leur allure un poids disgracieux, et l’incohérence générale de leur structure, évoquent les pires croquis des gamins trisomiques.

En conséquence, il est urgent de trancher. Sauver les ovaires implique qu’on en fasse des aliments de consommation régulière. Braisons les ovaires et saupoudrons-les de poivre vert, relevé au cognac. Cuisons-les en sauce avec des pleurotes et au vin de Cahors. Mettons-les au four (sauf ceux des juives) et servons-les avec une poêlée de pommes de terre de Noirmoutier. Accompagnez ces mets avec des vins de pays, souples et racés, du vin de palme de Casamance, car croyez-le, c’est dans la métamorphose des forces inertes de la nature que ce trouve le salut de notre race, et Kafka l’avait prédit. Il s’agit de redonner de l’efficacité et de la vigueur à des organes atteints par tant de paresse laxiste.

Le malheur du monde est arrivé quand on a convié l’ovaire et le testicule. Le manque et l’excès. Toute l’asymétrie du monde ainsi résumée dans deux gonades ne pouvait promettre que le chaos. Nos enfants ne peuvent plus provenir de cette union de nécessiteux, je vous ordonne de changer.

Afrique-France : une nouvelle ère de coopération

186545137Dans un contexte économique mondial marqué par une reprise difficile, la France n’est pas épargnée et fait face à un chômage qui peine à baisser (10,5% au troisième trimestre de 2013, son plus haut niveau depuis 1997) et surtout une perte de compétitivité de ses entreprises (191 usines ont fermé sur les neuf premiers mois de 2013 selon Trendeo[1])  subissant une appréciation de l’euro par rapport au dollar et un coût du travail assez élevé. « La France doit appeler de ses vœux et soutenir la croissance africaine. C’est ainsi qu’elle fortifiera sa place en Afrique et y trouvera le relais de croissance dont elle a besoin. » peut-on lire à la page 2 du Rapport « Afrique France : un partenariat pour l’avenir » réalisé par Hubert Vedrine, ancien ministre des Affaires étrangères en France, le banquier d’affaires franco-béninois Lionel Zinsou et le dirigeant d’entreprise franco-ivoirien Tidjane Thiam à la demande du Ministre de l’économie et des finances Français. L’heure est donc à la réaction pour se relever rapidement et le salut pourrait venir de : l’Afrique !

Ce qu’on sait déjà !

Le rapport estime que « Plus de cinquante ans après les premières indépendances, les relations de la France avec l’Afrique subsaharienne ne sont pas exemptes du poids de l’histoire, et ce malgré les appels répétés au renouveau y compris au plan européen : l’opinion publique française perçoit encore assez largement l’Afrique comme le continent de la pauvreté et des guerres, et qu’il convient d’aider. L’administration française ne semble pas avoir encore pleinement intégré la transformation du continent africain »

Heureusement, d’autres pays ont constaté que l’Afrique subsaharienne dispose aujourd’hui d’une conjoncture et d’un potentiel économiques exceptionnels qui devraient faire d’elle un pôle majeur de l’économie mondiale grâce notamment à ses ressources naturelles et ses richesses minières. Si par le passé, une grande partie de l’Afrique était sa chasse gardée, la France est entrain de perdre du terrain ou du moins d’autres pays notamment la Chine, l’Inde, le Brésil ou la Turquie sont entrain de lui faire de l’ombre en Afrique. En effet, la part de marché de la France en Afrique Subsaharienne a décliné de 10,1% à 4,7% entre 2000 et 2011, alors que la part de marché de la Chine y est passée de moins de 2% en 1990 à plus de 16% en 2011, chiffrent qui résument l’ampleur du déclin.

Comment la France compte relever la pente en Afrique ?

La France qui entretient des liens forts avec l’Afrique de par son statut d’ancienne métropole, les fortes communautés africaines en France et les nombreux français résidents en Afrique, sa prépondérance dans les institutions africaine notamment la Zone Franc ou encore la BAD, ne veut pas s’avouer vaincu et compte se repositionner en Afrique. Pour ce faire, elle doit innover dans son approche et renouveler ses relations avec l’Afrique : « La France doit modifier les fondements de sa relation économique avec l’Afrique : l’État français doit mettre au cœur de sa politique économique le soutien à la relation d’affaires du secteur privé et assumer pleinement l’existence de ses intérêts sur le continent africain » comme préconisé par le rapport ainsi qu’une meilleure concertation entre l’Etat français et ses entreprises afin de mieux saisir les opportunités en Afrique en fonction des besoins africains.

Ainsi, 15 propositions ont été faites en vue de replacer la France sur le continent africain qui est au cœur d’une guerre économique où s’affrontent la France, les pays émergents (Chine, Brésil, Inde, Turquie) ainsi que les Etats-Unis et d’autres encore sous fond de ressources naturelles, minières et énergétiques mais également de recherche de débouchés. Elles se présentent comme suit :

1 – poursuivre et amplifier les mesures révisant la politique française de visas économiques afin de faciliter la circulation des acteurs économiques entre la France et l’Afrique ;

2 – relancer la formation du capital humain, la coopération universitaire et de recherche, les échanges intellectuels et les orienter vers le développement ;

3 – soutenir le financement des infrastructures en Afrique ;

4 – réduire le coût de mobilisation des capitaux privés et des primes de risques appliquées à l’Afrique ;

5 – contribuer au renforcement des capacités de financement de l’économie africaine ;

6 – augmenter les capacités d’intervention de l’union européenne en faveur de l’Afrique ;

7 – susciter des alliances industrielles franco-africaines dans des secteurs clés pour les économies française et africaine ;

8 – promouvoir l’économie responsable et l’engagement sociétal des entreprises ;

9 – accompagner l’intégration régionale de l’Afrique ;

10 – renforcer l’influence de la France en Afrique ;

11 – réinvestir au plus vite la présence économique extérieure française en Afrique ;

12 – intensifier le dialogue économique entre l’Afrique et la France ;

13 – favoriser l’investissement des entreprises françaises en Afrique ;

14 – faire de la France un espace d’accueil favorable aux investissements financiers, industriels, commerciaux et culturels africains ;

15 – créer une fondation publique-privée franco-africaine qui sera le catalyseur du renouveau de la relation économique entre la France et l’Afrique.

Ces propositions comme on peut le constater font la part belle aux intérêts français laissant penser que finalement ce serait plus un changement plus dans la forme que dans le fond.

Et l’Afrique dans tout cela ?

L’Afrique ne sera un bon partenaire pour la France dans sa quête de renouveau que si elle continue sur sa lancée actuelle. En effet, si la France est à la recherche d’un second souffle pour repartir de l’avant, l’Afrique elle, continue sa marche en avant avec des transformations économiques et sociales flagrantes même si les inégalités persistent et qu’elle doit faire face aux défis perpétuels de la lutte contre la pauvreté, de la lutte contre la corruption et de la promotion de la bonne gouvernance.

Le rapport insiste sur la formation du capital humain, les dotations en infrastructures et l’accélération de l’intégration régionale. Sur ce dernier point, il s’agira de se rapprocher du Nigeria en passant par un élargissement de la Zone CFA aux pays limitrophes notamment le Liberia, la Sierra Leone et surtout le Ghana comme moteur de cet élargissement sous fond d’échanges commerciaux et de la levée de la barrière linguistique. Et c’est seulement quand ce nouvel espace économique verra le jour que le nom de « Zone Franc » pourrait disparaitre avec une possibilité de faire flotter la monnaie par rapport à l’euro.

Un autre défi du continent, est la sécurité. Elle est primordiale pour les investisseurs et pour les réformes en cours sur le continent. La sécurité était au cœur du sommet France-Afrique qui se déroulait du 06-07 Décembre 2013, au lendemain donc de la publication du  Rapport « Afrique France : un partenariat pour l’avenir » dans un contexte marqué par une présence militaire française en Afrique notamment en Côte d’Ivoire, au Mali et plus récemment en République Centrafricaine. Car s’il y a une volonté de plus en plus affiché des deux parties de mettre fin à ce qu’on appelle « la France-Afrique », la difficulté des Africains à gérer les crises et à mettre fin aux conflits armés amène la France à jouer le rôle de gendarme pour des raisons humanitaires et surtout pour protéger ses intérêts économiques.

Après tout, « Il n’y a pas d’amitié entre les peuples. Il n’y a que des intérêts. » comme disait le Général De Gaulle. C’est sans doute lui qui était le plus lucide.

 

Koffi ZOUGBEDE


[1] Trendeo : Observatoire de l’emploi et de l’investissement

 

 

 

Sécurité au Sahel : comprendre le « puzzle algérien »

Bouteflika & HollandeA bien des égards, l’Algérie dispose de tous les atouts nécessaires à en faire l’acteur clé de la sécurité en Afrique du Nord et dans le Sahel, notamment dans le cadre de la crise malienne.
 
D’abord par la simple force des chiffres. Avec 8,61 milliards de dollars (2011), le budget du ministère de la défense algérien est le plus élevé d’Afrique, supérieur même à ceux du Maroc et de l’Egypte combinés (3,34 et 4,2 respectivement sur la même période). Les forces armées algériennes disposent également d’une remarquable capacité de projection et de combat : une division d’intervention rapide composée de 4 régiments de parachutistes et d’un régiment des forces spéciales ; 125 avions et 33 hélicoptères de combat, plus d’un millier de chars de combat principaux et un nombre similaire de véhicules de combats d’infanterie.

Ensuite par l’expérience. Alger a dû lutter, presque seule contre la violence du Groupe Islamique Armé, durant la guerre civile de 1991-2000. Durant ce conflit qui fit plus de 100.000 victimes, l’Algérie acquis – douloureusement – une expertise de première-main dans la lutte contre le terrorisme et un statut de presque-paria de la communauté internationale dû aux pratiques de ses services de Sécurité. Le 11 Septembre 2001 a servi à légitimer la « mano dura » des "éradicateurs". Le très redouté Département du Renseignement et de la Sécurité, fort de 16.000 hommes, a été au cœur de l’appareil sécuritaire en Algérie, depuis sa formation en 1962. Et si ses méthodes restent controversées, le DRS est selon, les mots de John Schindler, ancien analyste en chef de la division contre-espionnage de la National Security Agency, « peut-être le service de renseignement le plus efficace au monde, lorsqu’il s’agit de lutter contre Al Qaida
 
Par l’influence aussi. En partie nostalgique, parce que cahin-caha, l’Algérie a conservé un peu de l’aura acquise au temps des "non-alignés". Mais surtout parce que l’Algérie dispose de contacts poussés et constants avec les principaux acteurs de la région. L’Algérie a ainsi été l’intermédiaire et l’hôte de tous les accords négociés entre le Mali et les divers mouvements Touaregs. C’est sur pression d’Alger que le MNLA a – de mauvaise grâce – accepté de libérer des soldats maliens au début de l’insurrection. Et plus que tout, Iyad ag Ghali, leader d’Ansar Dine, a été les des interlocuteurs principaux du gouvernement algérien durant les négociations sur la question Touareg – il est considéré par certains comme un agent du DRS, coutumier de l’infiltration de groupes radicaux.
 
Par le jeu d’alliances, enfin. Le Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC) créé en avril 2010 sous l’instigation d’Alger et basé à Tamanrasset, regroupe l’Algérie, le Mali, le Niger et la Mauritanie. Il est censé coordonner les efforts de ces pays dans la lutte contre le terrorisme dans le Sahel. L’Algérie fait également partie du Transaharan Counter-Terrorism partnership, programme inter-agences américain regroupant le Tchad, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Maroc, la Tunisie, le Nigéria et le Sénégal. Succédant en 2005 à l’initiative Pan-Sahel du gouvernement américain, ce programme vise à renforcer les capacités des armées africaines dans la lutte contre Al Qaida et à renforcer la communication et l’interopérabilité entre elles. Il convient également de noter que Ramtane Lamamra, chef de Conseil de Paix et de Sécurité de l’Union Africaine et Saïd Djinnit, responsable du Bureau de l’ONU en Afrique de l’Ouest sont algériens. Autant de preuves du désir d’Alger de jouer un rôle décisif et reconnu dans la région.
 
Autant de raisons qui rendent incompréhensible l’attitude des autorités algériennes depuis le début de la crise malienne, qu’il s’agisse du retrait de ses conseillers militaires au plus fort de la bataille de Tessalit en mars 2012 ou de la reluctance initiale à ouvrir l’espace aérien algérien aux avions français dans les premiers temps de l’opération Serval. La frustration devant la réticence de l’Algérie redonne du grain à moudre à ceux qui, depuis belle lurette, condamnent la « paranoïa » de l’establishment militaire du pays.
 
La réalité est plus complexe et fait apparaître bien des signes de fragilité dans l’édifice politico-militaire algérien.

Au commencement était la rancœur. L’Algérie n’a pas pardonné à l’administration d’Amadou Toumani Touré, les liens qu’elle a entretenus entre 2002 avec AQMI (et son ancêtre le GSPC) entre 2002 et la chute du général-président. En voulant coûte-que-coûte acheter la paix dans le Nord, ATT aurait laissé se développer un système corrompu dans le nord qui bénéficia financièrement et politiquement à Al Qaida au Maghreb Islamique, renforça les griefs des Touaregs, radicalisa le MNLA et sabota l’influence de l’Algérie dans la région. ATT aurait ainsi semé le vent et récolté sa tempête.
 
L’Algérie se méfierait également du rôle de la France et du Maroc dans la question malienne. A la première, en sus des griefs historiques, il est reproché son attitude "cavalière" à la chute de Kadhafi, qui permit la sortie d’importantes quantités d’armes et munitions – utilisées par la suite contre le gouvernement malien. L’empressement à intervenir au Mali fut considéré comme une autre de ces décisions hâtives aux conséquences mal-anticipées. La CEDEAO pour sa part, ne serait qu’un autre « jouet » de Paris, utilisé pour contrecarrer l’influence d’Alger. Les vieux démons des "évènements en Algérie" n'ont pas été gommés par le discours de Tlemcen. Le Maroc est quant à lui accusé de manipuler le MUJAO (Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest) et de l’utiliser en vue de déstabiliser le Front Polissario. L’enlèvement de responsables algériens, par ce mouvement, dès la saisie de la ville de Gao en avril 2012 l’exécution du vice-consul algérien Taher Touati en septembre suffirent à valider cette lecture.
 
La peur d’une "Afghanisation" du Nord Mali a elle aussi joué son rôle dans le refus d’Alger de participer à une intervention militaire. L’exemple de la Somalie où l’intervention de l’Ethiopie, en 2006, censée mettre un terme au contrôle exercé par l’Union des Tribunaux Islamiques déboucha sur la radicalisation et le renforcement d’Al-Shabbaab, hante les autorités algériennes. Ce scénario catastrophe est aussi l’une des raisons des hésitations américaines et françaises. Sans la marche vers Mopti d’Ansar Dine, début janvier 2013, la France aurait probablement maintenu son attentisme. La reluctance initiale du Ghana, du Sénégal, de la Mauritanie et du Nigéria à mettre ses soldats à la disposition de la mission d’intervention de la CEDEAO au Mali, n’a pu que renforcer Alger dans un choix, vers lequel sa tradition de "non-intervention" l'orientait de toute façon.

Il se trouve enfin que les autorités algériennes craignent toujours les retombées du « Printemps Arabe ». Les risques de voir un gouvernement islamiste s’emparer du pouvoir en Algérie sont minces. Le souvenir de la guerre civile reste suffisamment fort, aujourd’hui encore, pour ôter toute majorité populaire à quelque mouvement islamiste, aussi « modéré » soit-il. Il reste évident, en revanche, que le scénario d’un intervention « occidentale » au Mali aboutissant à une union et un renforcement des mouvements islamistes de la région est un risque que le gouvernement algérien n’a pas voulu courir. En tout cas pas avec des camps accueillant 30.000 réfugiés du Mali susceptibles d’être infiltrés et radicalisés. Pas avec une gérontocratie militaire redoutant une révolution de caserne « à la portugaise ». Pas avec un Bouteflika vieillissant dont le  départ probable en 2014 augure une transition compliquée et risquée. Et surtout pas avec l’exemple de l’Egypte où le parti "islamiste modéré" défit en 5 mois la mainmise de l’armée sur le pays, là où les "islamistes modérés" turques mirent 30 ans…
 
Sous le « puzzle » algérien devant la crise malienne se cache un mélange de ressentiment, de bon sens paysan, de géopolitique extrêmement pointue et… une lutte pour le pouvoir.
 
Joël Té-Léssia