Rencontre avec le Professeur Nicaise Médé

Le Samedi 5 Août 2017, s’est tenue sur le campus d’Abomey Calavi une rencontre d’échanges du Cercle de réflexion l’Afrique des Idées, think tank indépendant sur le thème des compétences nécessaires pour un Bénin Emergent. Sous l’égide du Professeur Nicaise Mede, Agrégé des Facultés de droit, Directeur du Centre d’Étude sur l’Administration et les Finances (CERAF), la rencontre s’est articulée autour des défis démographiques du continent de façon générale, l’insertion professionnelle ainsi que l’empreinte de l’afro responsabilité dans les approches de solutions de façon spécifique.

Des chiffres qui peignent un tableau pessimiste

D’après une étude conjointe conduite par l’Organisation des Migrations Internationales (OMI et la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), on estime à 20.000 cadres compétents qui quittent chaque année l’Afrique pour s’installer dans les pays occidentaux, où ils sont susceptibles d’obtenir des situations professionnelles plus avantageuses. Cette forte migration, toutes causes confondues,  prive doublement le continent de ressources valides pour contribuer à son développement de même qu’à la formation des générations futures . Dans “le camp des Saints”, Jean Raspail décrit telle une prémonition, comment les populations du Tiers-Monde envahissent pacifiquement l’Occident pour y retrouver l’espérance; rappelle Léonide Sinsin, chercheur et co-conférencier.

Malgré cette exode massive, le taux d’accroissement naturel de l’Afrique demeure le plus élevé. Au Sénégal, ce sont environ 200 000 jeunes diplômés qui arrivent sur le marché de l’emploi chaque année augmentant de facto le rapport de dépendance entre la population active et la population non active. Comme l’a souligné le Professeur Mede “il y a plus de bouches à nourrir que de personnes actives; ce qui fait que nous nous reproduisons plus que nous ne créons de la richesse ”. Le rapport de dépendance (rapport entre l’effectif de la population d’âges généralement actifs et l’effectif de la population en âge de travailler, il se calcule comme le quotient entre l’effectif des moins de 15 ans et des 65 ans ou plus par celui des 15-64 ans) au plan mondial est de 52%. En Afrique sub-saharienne, il connaît une croissance vertigineuse allant jusqu’à 94% pour le Bénin, et atteignant 120% pour le Niger seul. Avec un taux d’accroissement naturel estimé à 2.5% l’an  et un chômage juvénile moyen de 60%, le rapport de dépendance apparaît donc comme un seuil critique.  Il permet néanmoins de mettre en exergue la problématique du concept de capital humain, qui correspond à l’idée d’une population adéquatement formée et qui occupe des emplois qui leur assurent de bonnes conditions de vie et leur offre la capacité de contribuer au développement économique de leurs pays[5], est donc insuffisamment exploité en Afrique[6]. Le développement du capital humain, c’est-à-dire d’une population active compétente, est donc un enjeu majeur pour les pays africains en ce qu’il constitue « un élément essentiel de la croissance, car les avantages associés sont liés aux modifications de la structure de l’emploi (amélioration de l’employabilité de la population active) »[7].

L’inadéquation du capital humain face aux besoins du marché

La constitution du capital humain pour le développement du Bénin et de l’Afrique en général se pose alors avec acuité lorsque l’on prend conscience de la responsabilité des pays africains dans la création du fossé entre l’emploi des jeunes et les opportunités économiques. Sur la question de l’insertion professionnelle, les intervenants n’ont pas manqué de rappeler l’inadéquation entre la multitude de formations existantes et les besoins du marché. En effet, l’Afrique compte 1 ingénieur pour 10 000 habitants, pendant que la France en compte 36 pour 10 000 habitants. La Chine, formerait chaque année un million d’ingénieurs aussi bien dédié pour les besoins du pays qu’à l’export. En Afrique, pour une population d’un million d’habitants, 169 chercheurs sont formés. Pour la même population en Asie, on obtient 742 chercheurs, 2.728 en Europe et 4.654 en Amérique du Nord.  Dans un contexte local, à l’Université d’Abomey-Calavi, la plus grande université publique du pays, notamment, 566 étudiants étaient inscrits en licence d’Audit et Contrôle de Gestion pour l’année 2015-2016, 223 inscrits en Histoire et Archéologie et 175 en Français et langue étrangère. Dans la même année, seulement 118 étudiants étaient inscrits en Mathématiques, 18 en Génétique et en Hydrologie et 6 en Statistiques et Econométrie. Pour un pays qui a des problèmes fondamentaux à assurer l’accès à l’eau potable et l’assainissement de ces villes, il semble être pour les jeunes étudiants plus intéressants d’être un contrôleur de gestion que d’être un spécialiste de l’eau.

Pour atteindre les Objectifs du Développement Durable, il faudrait que le continent forme environ 2.5 millions d’ingénieurs chaque année pour amorcer une  croissance durable. Ainsi, pour faire face aux urgences de l’heure, les assistances techniques sont légion dans bon nombre de pays africains. D’après le CNUCED, elles représentent un marché de plus de 4 milliard USD des pays d’Afrique vers les pays Occidentaux; et peuvent être perçus à juste titre, soit comme une fuite des capitaux, ou un manque à gagner dans l’investissement dans l’éducation et les ressources opérationnelles.

L’afro responsabilité comme concept ?

En 2050, les estimations convergent sur le fait que la population africaine représenterait le quart de la population mondiale avec 2.5 milliard d’habitants, avec le Nigéria fort de 400 millions d’habitants et le Bénin autour de 22 millions d’habitants. Il revient aux pays africains d’investir massivement dans l’innovation et l’éducation. Le Rwanda, par exemple, a misé sur l’économie du savoir comme plan décennal. Au Bénin, le Président Patrice Talon, à travers son Programme d’Actions Gouvernementales (PAG), veut inscrire le Bénin dans une économie de transformation structurelle profonde. Un des piliers de ce programme est la Cité Internationale de l’Innovation et du Savoir (CIIS), véritable prise de conscience du secteur de l’éducation et de la recherche appliquée.

Un second levier repose sur la consolidation du système éducatif  à travers la refonte de la  carte scolaire et les formations en alternance. Plusieurs réformes sont nécessaires dès la base (introduction de l’anglais dès le bas âge, le développement durable, etc..),  en passant par le secondaire et la formation professionnelle (les conditions d’orientation des élèves vers le second cycle et la formation professionnelle doivent prendre en compte les besoins en matière de filière scientifique et technique pour le marché de l’emploi et l’université), pour arriver à l’enseignement supérieur (avec la redéfinition de la carte universitaire, la création de la CIIS ou celle des Instituts universitaires d’enseignement professionnel (IUEP) pour l’orientation des bacheliers vers des filières de formation de courte durée).La création des IUEP est suffisamment intéressante pour que l’on s’y attarde car elle augure d’une meilleure adéquation entre la formation et les besoins techniques du marché de l’emploi. De plus, elle permet à l’Etat béninois d’orienter ses ressources affectées au secteur de l’éducation vers des filières de formation favorisant à terme le développement des secteurs prioritaires pour l’économie tels que le tourisme, les services et le numérique, ou encore l’agriculture. Cela implique de même une meilleure allocation des ressources à l’endroit des universités publiques et une meilleure définition des profils et priorités afin de lutter contre la massification des effectifs, d’éviter le sous-financement de la recherche et de renforcer la prise en compte par le monde universitaire des réalités du monde économique.

Enfin, le dernier pilier est la promotion de l’excellence à travers l’octroi de bourses et accompagnements dans des processus indépendants, transparents et basés sur la méritocratie. Par un décret n°2017-155 du 10 mars 2017 portant critères d’attribution des allocations d’études universitaires, il a ainsi été défini de nouvelles conditions pour favoriser la lutte contre la fuite des cerveaux. En effet, le constat amer qui se faisait était que les meilleurs bacheliers du Bénin, qui recevaient des bourses gouvernementales pour continuer leurs études dans des universités occidentales ne revenaient pas après l’obtention de leurs diplômes pour servir le pays. Désormais, suivant les dispositions du décret précité, il est fait obligation à tout récipiendaire d’une  bourse d’excellence du gouvernement béninois, de revenir servir l’Etat à la fin de sa formation sous peine de restitution des ressources dépensées pour le boursier. Même si certaines mesures de contraintes gagneraient à être davantage précisés (dans quelles conditions revenir servir l’Etat, servir dans la fonction publique ou privée, clauses libératoires de l’obligation de servir, etc.), ceci constitue déjà une avancée majeure pouvant permettre au pays de constituer un vivier de compétences ayant reçu des formations de pointe à l’étranger et s’engageant à rentrer pour contribuer au développement de la nation.

Somme toute, en citant Nelson Mandela “ l’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde”, le Prof. Mede a exhorté les Etats africains à plus d’engagements en faveur de politiques publiques favorables au capital humain.  Ce défi, qui ne peut être national, doit aussi être porté par les institutions internationales et sous régionales, telles que la BAD, la CEDEAO, dans leurs agendas périodiques. Cette question des compétences est lancinante dans le pays, où les efforts de l’Etat ont été vains dans le domaine de la recherche et de l’éducation de masse. Des réformes profondes accompagnées de mesures incitatives doivent être menées pour renforcer la confiance de la jeunesse en l’éducation de qualité, qu’elle soit longue ou de courte durée, professionnelle ou orientée vers la recherche. Cette jeunesse formée, qualifiée et motivée servira inexorablement de tremplin pour l’émergence d’une économie telle que voulue par les dirigeants, orientée vers les services afin de faire du Bénin notamment, le quartier numérique de l’Afrique de l’Ouest.

L’Afrique des Idées – Bénin

[1]

[2] Investisseurs et Partenaires, « Le Poids démographique de l’Afrique en 2050 », 2015 http://bit.ly/2g7NVKY

[3] Henri Leridon, « Afrique subsaharienne : une transition démographique explosive », Futuribles, 2015, http://bit.ly/2v8HX35

[4] Avec une économie essentiellement extractive et d’exportation, les pays africains n’arrivent pas à créer des industries qui permettraient de transformer les matières premières sur leur territoire afin d’employer les jeunes africains. De plus, ces pays comptent beaucoup plus sur les travailleurs étrangers pour conduire les grandes réalisations en raison du défaut d’adéquation entre la formation et l’emploi sur le continent. Voir Le Monde, « Pourquoi la croissance économique africaine ne crée-t-elle pas plus d’emplois ? », 2015, http://lemde.fr/2isU9Wn

[5] Guillard Alexandre, Roussel Josse, « Le capital humain en gestion des ressources humaines : éclairages sur le succès d’un concept », Management & Avenir, 2010/1 (n° 31), p. 160-181. DOI : 10.3917/mav.031.0160. http://bit.ly/2itjT5a

[6] Banque Africaine de Développement, « Le capital humain est crucial pour la transformation structurelle de l’Afrique », 2011, http://bit.ly/2irOikd

[7] Ibid. Propos de Henri Sackey lors de la communication « Développement du capital humain en Afrique: agents, facteurs et incidences sur la croissance et la transformation structurelle ».

[8] Banque africaine de développement, « L’Afrique dans 50 ans, vers une croissance inclusive », 2011, http://bit.ly/2g87iDr

Nietzsche, le Bénin, et Mylène Flicka la chasseuse de talents

De gauche a droite : Mylène Flicka et Delphine Anglo a la place des Martyrs, Cotonou. Copyrigths : L'Afrique des Idees
Elle diffuse des histoires vraies ou imaginaires qui nous retournent comme jamais. Et elle insulffle de l'espoir à travers son site, Irawo. Voici son histoire, chapitre premier : Mylène Flicka, la chasseuse.

Elle n’a pas de repère physique mais elle sait trouver des talents.

Je sais que vous êtes une « inconditionnelle » des réseaux sociaux. N’est- ce pas ? Sur votre profil Twitter, on pouvait lire, au 22 août 2016 : « Je voue un culte malsain à Nietzsche. Et quand je m'ennuie, je joue à l'écrivain sur founmi.com  et à la chasseuse de talents sur irawotalents.com. Alors, une première question qui me ronge l’esprit, pourquoi Nietzsche ?

Mylène Flicka : Nietzsche, je l’ai connu comme tous les élèves du Bénin en classe de Terminal parce qu’on a parlé de Dieu et beaucoup de personnes le connaissent pour sa célèbre phrase « Dieu est mort ». Ça m’a toujours semblé atypique parce que les autres philosophes n’osaient pas le dire de cette manière.  J’ai décidé de lire le « Gai Savoir » à une époque où j’étais en stage au Ministère des Affaires étrangères du Bénin. Le stage me « tuait » et Nietzsche me rendait la vie. Je le comprenais facilement. Il est devenu en quelque sorte un repère, ce qui m’apparaissait incroyable car j’ai du mal à avoir des modèles. Il suffit juste qu’on appelle Nietzsche à côté de moi pour que je devienne complètement électrique. 

Je dis lui vouer un culte « malsain » parce qu’il pose toujours des dilemmes intellectuels ; c’est un auteur compliqué à lire: il affirme d’ailleurs que tout culte est malsain, d’où l’adjectif.

Ok, je comprends mieux. Aujourd’hui quand on entend le nom Mylène Flicka, on pense forcément à « Irawo ». Et mon bon sens voudrait par exemple qu’un jour (ou une nuit), vous ayez rêvé de talents pour que tout ait commencé. Est-ce cela ?

Mylène Flicka : Ce n’est pas çela. En fait, j’ai commencé à bloguer en Novembre 2014. J’ai créé mon premier blog qui s’appelait « myleneflicka.wordpress.com » et je faisais un peu de tout : j’écrivais des histoires et je partageais mes opinions. Un jour sur Internet, j’ai découvert Jowel Maestro qui dessine au stylo; il dessine de manière si réaliste que je me suis demandée pourquoi ne pas l’interviewer pour le faire connaître. Sur ce coup de tête, je l’ai contacté et il a accepté que je l’interviewe. L’interview publié a eu un tel impact que j’ai récidivé ici même à la « Place des Martyrs » de Cotonou  avec l’association « Ori-art Dance ». Cette dernière, composée de jeunes ayant pour passion la danse, y avait organisé un concours de danse. J’ai écrit l'histoire de leur amour pour la danse. La jeunesse du Bénin a un talent fou mais souvent personne pour y croire.

Pour les 10 ans de la Fondation Zinsou, j’ai rencontré Marie-Cécile Zinsou que J’ai interviewée en vue d’en savoir plus sur la fondation. Je me suis rendu compte de toutes ces petites initiatives de jeunes béninois qui ont tellement de poids mais dont on ne parle pas ou si on en parle c’est avec condescendance. La plupart des médias se concentrent sur les politiciens comme si c’était eux qui faisaient le Bénin. Mais ceux qui font le Bénin, ce sont ces « petits citoyens de rien du tout » auxquels personne ne pense, qui n’ont peut-être pas une fortune à faire valoir mais qui ont un talent, une passion qui les pousse en avant. C’est là que j’ai fait une pause dans le « blogging ». En Novembre 2015, à l’occasion de l’anniversaire de mon blog, j’ai dit officiellement que je l’ai tué pour créer un autre.  Irawo était né: un repertoire de jeunes  talents du Bénin.

Aujourd’hui, Irawo n’est plus un blog. C’est tout un média puisqu’on a le site web et la webTv. On se concentre sur le talent.

Irawo, pour les « nuls » serait quoi ?

Mylène Flicka : Etoiles, en langue Nago tout simplement. En une phrase, Irawo est un répertoire de jeunes talents du Bénin.

Et plus encore, qui sont les Irawo ?

Mylène Flicka : Ce sont les jeunes talents que nous interviewons sur irawotalents.com. Des artistes photographes, peintres, des développeurs, acteurs culturels, danseurs, stylistes, écrivains, etc. Par ailleurs, il faut que les talents aient de préférence 30 ans au plus, qu’ils soient originaux, qu’ils aient une approche de travail différente et que leur travail ait un impact sur la communauté.

De la créativité 

Pour le moment, ce sont des métiers vraiment créatifs parce que je trouve que c’est beaucoup plus difficile pour nous de savoir par exemple si un DG (Directeur Général) est plus talentueux qu’un autre car c’est une fonction dépendante de beaucoup de circonstances ou d’éléments. Donc on ne peut, pour l’instant, pas dénicher des talents dans des métiers non créatifs.

Un idéal de 30 ans 

Il faut que les talents aient 30 ans ou moins parce que Irawo veut casser un préjugé ou plutôt une mentalité béninoise : celle qui voudrait que ce soit après 30 ans que ce soit plus légitime de réussir. Même les jeunes eux-mêmes ne croient pas en eux tout simplement parce qu’il y a toute une connotation négative autour de la définition de la jeunesse au Bénin. Imaginez-vous par exemple dans un groupe de jeunes qui voit passer un autre jeune avec une jolie voiture, une « bonne caisse » comme on dit, la première réaction serait « Sûrement qu’il fait des trucs louches ». La jeunesse elle-même ne s’imagine pas réussir véritablement ; on se dit que cette réussite ne peut être que truquée. Au-delà, je trouve qu’au Bénin il y une véritable condescendance des aînés envers la jeunesse. Quand vous êtes jeune, on ne vous respecte pas. Vous n’avez pas droit à la parole, on ne veut même pas vous laisser faire vos preuves. Pour eux, parce que vous êtes jeune, vous n’êtes pas compétent ; vous n’êtes pas digne de confiance. Emprunter de l’argent à une banque, c’est vous entendre rappeler que vous n’avez pas de garanties. On vous paye moins parce qu’on estime que vous êtes trop jeunes pour valoir certaines sommes.

En réponse à quelqu'un qui ne comprenait pas pourquoi il y a un critère d'âge, Mylène Flicka avait écrit ces lignes qui résument bien ses arguments :

Bénin talents

Capture d ecran du 24/08/2016. Source : Facebook.com, Page : Mylene Flicka

Une démarche différente

Nous insistons beaucoup sur la différence de la démarche. Par exemple, on m’a recommandé une fois,  une jeune personne qui travaillait dans une organisation internationale. La personne répondait au critère d’âge. Toutefois, je ne pouvais pas l’interviewer parce que le critère sur lequel repose son originalité était son âge et quand bien même j’aimerais me dire que l’âge est un plus, je crois qu’il n’est pas un critère de talent. Mais non: être le plus jeune quelque part ne nous rend pas plus meilleur que les autres. Ce n’est pas un mérite mais un avantage.

De l'impact sur la communauté 

Pour déterminer l’impact sur la communauté, nous essayons en amont, de discuter avec les potentiels Irawos pour en savoir davantage sur leur activité. Un exemple concret : pour un vendeur de sandwich, nous lui demanderions combien de sandwichs il a eu à vendre depuis le début de son activité, combien de personnes fréquentent son bar et aussi des questions subjectives comme : est-ce qu’on peut dire qu’il fait par exemple le meilleur sandwich de la ville ? On lui demanderait combien de personnes il emploie parce que nous accordons beaucoup d’importance au volet emploi. Les talents en vivant leur passion, la font vivre à d’autres personnes.

Une image sur un mot « Irawo »

Irawo bénin talents
Capture d ecran du 24/08/2016. Source : irawotalents.com
Elle a la main suffisamment forte et bien entourée pour élever un « groupe » !

Dénicher des talents jeunes et africains, les interviewer, arriver à transcrire puis partager l’émotion et le message voulu : ce sont des exercices non aisés qui exigent entre autres des qualités d’organisation, de communication et d’écriture. Alors, je ne peux m’empêcher de vous demander comment arrivez-vous à gérer cela.

Mylène Flicka : Quand je regarde le parcours, je me demande : comment on en est arrivé là ? J’ai toujours aimé écrire et rencontrer des gens qui  « font quelque chose ». J’aime découvrir leur personnalité. Avec Irawo, je réalise le rêve de ma vie parce que Irawo regroupe tout ce que j’aime faire : pouvoir interviewer des gens, parler d’eux, montrer ce qu’ils ont de plus beau, raconter une histoire vraie, transmettre l’émotion. J’ai appris à découvrir mon pays. J’ai découvert mon patriotisme. Irawo construit la fierté des gens à se dire béninois. Aujourd’hui, vous avez juste à visiter le site de Irawo pour avoir une dizaine de raisons d’être fier d’être béninois, juste parce qu’il y a des gens qui sont là et qui travaillent. Ce sont des repères.

Ensuite, par rapport à l’organisation, Irawo nous prend tout notre temps ; Je dis nous parce que nous sommes à présent une équipe: La Team Irawo est composée à l’heure actuelle de Mawunu Feliho, de Darios TossouYanick Folly, de Jessica Gaba et Jean Morel Morufux.. Ils sont là et donnent tout à Irawo. Nous croyons en l’objectif, en l’idéal de Irawo et par conséquent, tout passe après. On essaye de rester authentiques et atypiques afin de proposer à chaque fois, quelque chose d’accrochant. Dans chaque interview, on essaie d’imaginer par quel moyen « fun, high » ou bizarre,  faire passer le message.

Nombreux sont les internautes qui n’hésitent pas à vous adresser leur reconnaissance, leur fierté, leur félicitations et encouragements. Considérez- vous que l’objectif s’atteint ? A quel niveau vous situez-vous sur la trajectoire menant à ce que vous aviez comme cible et objectif au départ ?

Mylène Flicka : Euh…Nous avons des objectifs par talent. Sur le site de Irawo, il est marqué qu’Irawo vise entre autres à connecter les jeunes talents à des partenaires potentiels, chefs d’entreprise, acteurs du secteur public, etc. Pour chaque talent, nous essayons de voir si nous avons atteint tous ces objectifs. On pourrait se donner comme objectif 10 milles vues dans la journée. Le talent qui m’a le plus marquée jusque-là reste Ulrich Sossou parce que nous lui avons fait l’interview un jour et le jour d’après tout est parti en « vrille » ; nous avons atteint tous les objectifs d’Irawo avec lui. Le magazine « Canal + Réussite » a réalisé par la suite un interview sur lui. On a beaucoup de fierté à dire qu’il fait partie de nos « Irawos ». Je pense aussi à Maureen Ayité de Nanawax qui nous a raconté son histoire d’une manière qu’elle n’avait jamais faite. Elle travaille sans relâche. Elle a eu des coups bas, a sacrifié beaucoup de choses pour se retrouver là aujourd’hui. Elle nous a dit que c’était la meilleure interview de sa vie. Pour nous c’est une joie, tout simplement.

Vous le disiez rapidement en début d’entretien, Irawo ce n’est pas que le site des talents interviewés, c’est aujourd’hui tout un ensemble composé notamment d’une chaîne. J’ai envie de dire que c’est aussi une vitrine où on présente des « mamelles cachées » ou des plaies non soignées.  Pourriez- vous nous en dire davantage ?

Mylène Flicka : Nous avons lancé IrawoTV en Mai 2016.  On voulait créer une télévision sur Snapchat qui était en ce moment-là  le média sur lequel il fallait être. Le but c’était de pouvoir re-transmettre aux gens à travers Snapchat, les interviews, leur permettre de parler directement avec les talents qui sont passés en « guest » (Langage Snapchat pour dire « Invité ») et ensuite, pouvoir remédier aux critères assez carrés de Irawo (le site) en permettant à tous ceux qui font quelque chose pour l’Afrique de s’exprimer. C’était aussi de pouvoir montrer des talents dans la rue, montrer les petites choses du Bénin qui font sa fierté, faire des émissions sur tel métier ou telle expertise, retransmettre des événements ou faire découvrir des lieux. Ensuite ça a vraiment évolué parce qu’on s’est rendu compte qu’on pouvait remédier aux côté éphémère de ce média puisqu’un « Snap » dure 24h. Donc on a créé la WebTv qui sert actuellement de plateforme pour des reportages : « Yanick Folly et les enfants de Dangbo », « Les trois mamelles de Savalou » et « Bonouko, un petit enfer au Bénin », etc.

Irawo, ce sont des objectifs, une équipe solide, des activités à valeur ajoutée, etc. D’où ma question : Irawo, n’est- ce pas en réalité une entreprise qui pourtant ne s’en réclame pas une?

Mylène Flicka : J’ai en horreur les termes comme entrepreneur, CEO qui franchement me passent par-dessus la tête. Je ne veux pas encore dire qu’on est une entreprise parce qu’on n’a pas encore de business model pour moi et tant que c’est le cas, on n’est pas encore une entreprise, à mon sens. Je respecte beaucoup les entrepreneurs. Mais je trouve qu’il y a une certaine tendance malsaine à tout appeler “start-up’’. Il ne faut pas faire beaucoup de bruit pour ne finalement rien faire. Si un jour, on dit qu’Irawo est une entreprise, il faudrait qu’on soit en mesure de supporter le poids de ce mot : pouvoir montrer des chiffres, le besoin résolu, le business model, l’impact, etc. Pour le moment, on est un média sur internet qui veut valoriser le talent. Travaillons à cela d’abord.

Delphine Anglo

A suivre : L’histoire de Mylène Flicka, chapitre second

 

Mise en ligne le 09 novembre 2016

Partis politiques au Bénin : opposer le débat du développement au regroupement des partis sur des bases idéologiques

JPG_PartisBenin08061-La classe politique béninoise effectue depuis quelques temps un plaidoyer en faveur des réformes qui regrouperaient la pléthore de partis politiques sur une base idéologique au Bénin. Pourtant, la légitimité des idéologies politiques dans notre système démocratique est radicalement balayée par l’urgence des défis du développement auquel le Bénin est confronté. Le regroupement des partis politiques ne pourra pas se faire sur des bases idéologiques. Pour cause, ces partis politiques n’ont jamais présenté des divisions idéologiques depuis que le Bénin a négocié son ticket démocratique en 1990. D’ailleurs, il y a fort à parier qu’il n’y aura aucune division idéologique fondamentale pendant les trente prochaines années à venir. Pourquoi donc s’attarder à inventer des différences qui n’existent pas pour l’instant ? La réelle clé de voûte du système politique béninois se trouve à la surface du principe cardinal qui motive la création de tout parti politique. Il existe une réelle opportunité d’induire un meilleur rendement des valeurs démocratiques du Bénin en précisant le mode de contribution de ces partis au débat du développement.

Six professeurs du même collège

Que nous disent les principaux partis politiques qui ont marqué les 25 premières années de la démocratie béninoise ? Par critère de légitimité et de participation aux temps forts de la vie démocratique, les plus grandes formations politiques ont sans doute été la Renaissance du Bénin (RB), l’Union pour le Bénin du Futur (UBF), le Parti du Renouveau Démocratique (PRD), le Parti Social Démocrate (PSD), les Forces Cauris pour un Bénin Emergent (FCBE), l’Union pour la Nation (UN). A la lumière de leur idéologie (en formulant l’hypothèse que chacun des partis en possède), il y a en effet très peu à apprendre sur leur différence.

De façon conceptuelle, la formation d’un parti politique est motivée par l’existence d’intérêts contraires à celui d’un courant en vogue. Ainsi, il est facile de comprendre l’émergence aux Etats-Unis d’une classe républicaine plus conservatrice que le courant démocrate ou encore le système populaire de la gauche et de la droite qui existe dans bon nombre de pays occidentaux. Les questions essentielles de politiques sociales et fiscales, des limites de la responsabilité du gouvernement par rapport au citoyen ou encore celle des politiques étrangères créent des divisions fondamentales au sein de ces démocraties.

Au Bénin par contre, les partis politiques sont créés dans l’unique but de la conquête du pouvoir. L’intérêt présenté dans ces partis est par conséquent de nature purement personnelle, c’est-à-dire totalement connectée aux ambitions égoïstes des hommes politiques qui se regroupent pour les créer. Il n’est donc pas étonnant d’assister à la dislocation quasi mécanique de ces partis après leur échec à une élection majeure.

Le problème réel dans un paysage politique aussi désorganisé est la déconnection totale de ces partis de l’objet de leur création, c’est-à-dire leur contribution au développement de la nation à travers la formulation de propositions concrètes. Il est cependant possible d’y remédier avec une bonne dose de bon sens.

Un socle d’actions programmatiques

A l’évidence, le Bénin a clairement embrassé un système politique ‘’ social-démocrate ‘’ après l’échec du marxisme léninisme en 1989. Aujourd’hui encore, la centaine de partis politiques en existence (et/ou enterrés) reflète inévitablement cette philosophie unique avec des accents plus ou moins prononcés sur le discours de l’unité nationale. L’unicité idéologique est en effet particulièrement ostentatoire sur les plans économique, politique, social et même culturel.

Sur le plan socio-économique, il s’agit notamment d’adresser le problème du sous-emploi des jeunes et de réduire la pauvreté qui touche toujours plus du tiers de la population depuis 1990. Sur le plan politique, la position stratégique du Bénin lui exige de se rendre beaucoup plus actif dans le processus d’intégration régionale afin d’étendre de façon significative sa liberté politico-économique. La conservation et la promotion des valeurs culturelles ne créent pas non plus de désaccord. Le défi à relever est plutôt celui du mainstreaming des différentes priorités socio-politiques et économiques dans des plans quinquennaux (périodicité actuelle des mandats présidentiels au Bénin) de développement.

Systématiser la contribution des partis au débat du développement

En réalité, le travail programmatique a déjà été largement effectué afin d’orienter les pays en voie de développement tels que le Bénin. Il existe bon nombre de cadres stratégiques qui définissent clairement la voie à suivre aussi bien sur les plans institutionnels qu’au niveau des stratégies-pays. Les cadres les plus importants sont sans doute les 17 objectifs de développement durables et les 5 axes du plan stratégique communautaire de la CEDEAO. Ces cadres doivent systématiquement constituer des leviers d’actions au Bénin et des bases de spéculation pour les partis politiques.

A l’heure actuelle, il s’agit d’user d’outils législatifs et institutionnels pour astreindre de façon catégorique les partis politiques à se servir de ces cadres pour proposer des plans d’actions minutieusement élaborés. Ainsi, avant les échéances électorales, leurs projets de société ou plans d’actions devraient par conséquent détailler leurs mesures opérationnelles d’atteinte de résultats et de mobilisation de ressources. Ces partis devront développer de véritables budgets pro-formats pour convaincre les électeurs du coût d’opportunité que ces derniers encourraient en optant pour des alternatives proposées par d’autres partis.

Après les élections, la conduite systématique de ces exercices prédisposera les partis politiques et leurs parlementaires à devenir plus incisifs sur les questions de reddition de comptes et de contrôle de l’action gouvernementale parce qu’ils disposeraient déjà de solides instruments de comparaison préalablement développés par leurs propres soins.

R. Alan Akakpo

Alan Akakpo est analyste de politique publique et responsable du projet IMANI Francophone-Benin. Les points de vue exprimés ne reflètent pas nécessairement ceux d’IMANI Center for Policy and Education

Quelle contribution des PPP à l’amélioration de la fourniture des services publics en Afrique : cas du Bénin

12052_Water_pumpingtif_050eb760e9Perçus comme une réponse possible aux défis techniques et budgétaires que représentent les projets d’infrastructure pour les autorités publiques, tant dans les pays développés qu’au sein des économies en développement, les partenariats public-privé[1] (PPPs) ont généré un regain d’intérêt depuis la crise économique et financière de 2008. Au cours de la dernière décennie, plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest incluant le Bénin, le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Rwanda et le Sénégal ont mis en place des partenariats public-privé pour répondre au besoin d’améliorer l’approvisionnement en eau des zones rurales, avec divers degrés de succès. De fait, en dépit de l’attrait budgétaire et financier qu’ils représentent pour les gouvernements, les partenariats public-privé ne sont pas une panacée : la seule recherche d’apports alternatifs pour combler le manque de financements nécessaires à investir dans le développement ou la réhabilitation d’infrastructures publiques ne justifie pas la structuration de projets sous la forme de PPP.

Le projet de réhabilitation et d’extension des systèmes d’approvisionnement en eau des communes rurales béninoises développé à partir de 2010 sous la forme de petites concessions administrées de façon indépendante par quatre municipalités locales en partenariat avec des opérateurs privés est un exemple de PPP financièrement viable, mis en place dans un contexte adéquat et structuré de manière à assurer une exécution efficace du projet sur le long terme. Le présent article vise à identifier les facteurs clef de succès ayant contribué à la réussite de l’expérience Béninoise, dans une optique d’adaptation et d’expansion de tels schémas au sein d’autres communautés rurales. 

Le projet de réhabilitation et d’extension des systèmes d’approvisionnement en eau des communes rurales béninoises fut conçu par IFC et la Banque Mondiale en partenariat avec le gouvernement, en vue d’assurer le financement partiel, la réhabilitation, l’extension et la gestion opérationnelle par le secteur privé de dix systèmes hydrauliques préexistants, desservant 41,000 habitants au sein de trois municipalités. Les dix sites pilotes furent groupés en quatre concessions indépendamment administrées par chaque municipalité et leurs contreparties privées, suite à la signature des contrats de PPP en 2014. Il est intéressant de relever que la gestion des systèmes hydrauliques des communes rurales concernées était déjà assurée par des opérateurs privés à l’époque ou le projet fut conçu : la décision de structurer le projet sous la forme de PPP visait à remédier à la faible performance des opérateurs privés sélectionnés dans le cadre des contrats d’affermage préexistant. D’une part, la création de nouveaux contrats a permis de mettre au défi les entreprises jusqu’alors en charge de la gestion des dix systèmes hydrauliques pilotes et de sélectionner de manière compétitive et transparente  les opérateurs privés les plus compétents. Le processus de sélection fut supervisé à la fois par des experts locaux et internationaux incluant IFC et le programme d’assainissement des eaux de la Banque Mondiale. D’autre part, l’élaboration de contrats de PPP a permis d’allonger à huit ans les dispositions signées entre les secteurs public et privé, invitant les entreprises répondant à l’appel d’offre à planifier l’élaboration et le management durable des infrastructures hydrauliques pilotes, au détriment des stratégies agressives de limitation des couts  parfois observées dans le cadre des contrats d’affermage court terme.

La répartition des risques entre le gouvernement, les municipalités et les opérateurs privés fut en outre révisée à la faveur d’approches économiquement plus rationnelles, où chaque risque fut affecté à l’acteur en mesure d’y répondre à cout inférieur aux autres parties prenantes. Tant la capacité des opérateurs privés à respecter leurs obligations contractuelles, que le niveau d’engagement gouvernemental s’en virent renforcés. Les autorités publiques acquirent notamment une meilleure compréhension du niveau de soutien au secteur privé requis afin de garantir la réussite du projet, tels que le développement d’instruments de garantie financières visant à attirer les investissements privés  et à encourager les l’engagement des banques commerciales; la mise en place de système de régulation efficaces ; l’amélioration des outils d’information mis à disposition des professionnels ; et la mise en place de systèmes de contrôle de la qualité de l’eau et d’audit de la performance des opérateurs privés.

Enfin, la signature d’accords clairs sur des objectifs communs relatifs à la livraison d’infrastructures et de services publics entre les municipalités et leurs contreparties privées a permis d’assurer l’exécution efficace des quatre contrats depuis 2014.

Le respect durant la conception du projet de la structure de gouvernance décentralisée des services publics d’approvisionnement en eau au Benin fut un facteur clef de succès : chaque municipalité s’est vue confier la gestion des appels d’offres liés aux concessions dont elles avaient la responsabilité, participant à accroitre la capacité des communautés locales en matière de mise en place et de gestion des contrats de PPP présents et futurs.   

La consultation des parties prenantes tout au long du processus et l’organisation par IFC de formations visant à clarifier la structure des contrats et la répartition des risques entre chaque acteur ont contribué  à renforcer les compétences des parties prenantes et leur appropriation du processus. L’adhésion des communautés locale, indispensable à  l’exécution du projet, fut en outre facilitée par l’exigence contractuelle imposée aux opérateurs privés d’améliorer la qualité et la durabilité des services d’approvisionnement en eau sans accroitre les tarifs imposés aux ménages.

L’assistance technique fournie au gouvernement par IFC et la Banque Mondiale a permis l’élaboration de systèmes de régulation efficaces et d’un cadre contractuel robuste facilitant la gestion du changement toute au long de la durée des quatre concessions.

Le défi de la disponibilité des ressources permettant le financement durable des investissements liés au projet fut enfin relevé grâce á l’assistance financière de la Banque Mondiale et à l’aide bilatérale néerlandaise, dont les apports en capitaux ont en retour accru la confiance des investisseurs privés. La compréhension du profil risque du secteur progressivement acquise par les banques commerciales béninoises a en particulier catalysé leur engagement à soutenir le secteur par le biais de dettes, de placements en actions  et d’autres instruments financiers mis à disposition des concessionnaires.

Le succès de l’expérience béninoise illustre dans quel cadre la mise en place de partenariats public-privé en zone rurale peut servir d’alternative aux schémas d’auto-administration des systèmes hydrauliques par les communes, et aux contrats d’affermage engageant les opérateurs privés. 

L’optimisation des ressources liées aux services d’approvisionnement en eau est mise en évidence par les gains d’efficacité économique et technique générés par le projet, et l’engagement accru des acteurs public et privés dans leur mission commune de service public. Des services efficaces d’approvisionnement en eau sont à présent délivrés aux communautés rurales au même cout qu’autrefois et l’extension des dix systèmes hydrauliques pilotes a permis d’élargir le nombre de ménages bénéficiant de ces services et de fait, les revenus fiscaux liés aux services d’assainissement des eaux.

La gestion simultanée de quatre concessions en des locations différentes permettra au gouvernement béninois de comparer la performance des opérateurs en charge de chaque système pilote et d’identifier des leçons claires permettant d’informer les décisions futures concernant la réplication des schémas de PPP à travers d’autres secteurs et d’autres régions.

Ainsi que le démontre l’expérience béninoise, les partenariats public-privé peuvent participer à améliorer la qualité et la durabilité des services publics lorsqu’ils permettent d’introduire les degrés d’expertise et d’innovation nécessaires à accroitre l’efficacité opérationnelle associée à la conception, la livraison et la maintenance d’infrastructures et de services publiques. Les PPP peuvent également aider les opérateurs  privés à optimiser leur propre efficacité opérationnelle, en participant à répartir de manière plus efficace les risques partagés avec le secteur public. La structure des PPP permet enfin une répartition plus claire, transparente et de long terme des responsabilités de chaque partie, scellée par un accord clair sur des objectifs communs relatifs à la livraison d’infrastructures et de services publics.

Alix Landais


[1] Les PPPs consistent en des accords de moyen à long terme entre les secteurs public et privé par le biais desquels certains services relevant de la responsabilité du secteur public sont administrés par le secteur privé. De tels schémas sont particulièrement appliqués dans les secteurs des technologies propres, de l’énergie et de l’électricité, de la gestion des déchets, de la télécommunication et des technologies de l’information et de la communication (TIC), des transports, et de l’assainissement des eaux.

How can PPPs help deliver better services in Africa? Evidence from Benin

12052_Water_pumpingtif_050eb760e9 Public Private Partnerships can help increase net benefits to society when they improve operators’ efficiency in delivering qualitative and sustainable public services in targeted geographical areas. In most cases, PPPs enable to bring private sector expertise and innovation to public services delivery, such as urban and rural water supply, which used to be managed by public authorities at ministries or municipalities level. PPPs can also help private operators to improve their own performance in delivering public services by engaging government support and enabling cost-effective allocation of risks between public and private parties.

Though common in the urban utility sector in Africa, PPPs were first introduced into the rural water supply sector in the early 2000s as an alternative to the community-based management model, which had fallen short in terms of meeting performance expectations for piped water systems[1]. Over the past decade, many West African countries including Benin, Burkina Faso, Mali, Mauritania, Niger, Rwanda and Senegal, tested PPPs for small piped water schemes with various level of success. The present article identifies key success factors which contributed to the successful Beninese experience, with a view to identify path for adaptation and scaling-up to broader rural areas and other African countries.  

The Small Towns Water Systems project initiated in Benin in 2010 illustrates how to prepare small PPP projects for competitive bidding an how to structure financially sustainable PPP concession arrangements. Under this project, the government of Benin aimed to improve water delivery to rural communities through the partial financing, rehabilitation, extension and operation by the private sector of 10 existing piped water systems covering 41,000 people across the three municipalities.[2] The 10 pilot sites were grouped into four clusters tendered as a separate transaction by each municipality, resulting in four concession agreements signed in 2014.

Interestingly, local rural water systems were already managed by private operators at the time the Small Towns Water Systems project was designed: The decision to structure the project as a PPP was based on revealed poor performance of private operators under existing lease agreement. In other words, the purpose of this PPP project was to leverage private operators’ capacity to improve their own performance in sustainably and qualitatively delivering water services to rural communities, by revising the contract structure binding them to the Government of Benin (GoB).

PPP contractual arrangements introduced a more cost-effective allocation of risks between the GoM, municipal authorities and private operators based on each actor’s ability to manage various risks at a lesser cost than other parties. Not only did risks reallocation make it easier for private sector operators to fulfil their contractual obligations, but it also participated to increase government support and commitment: By being re-transferred the project’s risks that it could manage at a lesser cost than private operators, the GoB acquired a better understanding of the level of support required from its part to ensure successful project delivery. Such responsibilities included (i) the development of risk sharing instruments to facilitate private investment and encourage entry of banks into the water sector – through foreign currency coverage mechanisms and first loss guarantees; (ii) ensuring the ownership of the PPP process by local stakeholders; (iii) establishing an effective regulatory system; (iv) channelling sustainable financing of infrastructure investments; (v) improving information tools and services to professional user; (vi) monitoring of water quality and regular audit of private operators’ performance.

IFC and the World Bank’s understanding of Benin’s decentralized political structure was a key factor contributing to the successful design and implementation of the project. In line with traditional water governance schemes, each municipality was given the responsibility to manage the tendering process for their respective clusters, which participated to build local authorities capacity to implement and manage current and future PPP contracts. The selection of most capable private operators at a national scale through a transparent and competitive bidding process with oversight from both local and international experts from IFC and the World Banks’ Water and Sanitation program (WSP) was a key component of improved water services delivery.

The shift from short-term contracting arrangement to long-term (8-year) PPP concession agreements additionally increased incentives for private operators to design, implement and manage services effectively, with a view to minimize maintenance costs over the duration of the project. This contributed to improved quality of services and improved availability of maintenance services.

Capacity building and ownership of the PPP process by key stakeholders was ensured through consultation and training of potential bidders to give them clear understanding of the proposed structure and sustainable risk allocation. Consumer voice was also reflected in the requirement to improve water services without increasing the price of water.

The international expertise and technical assistance provided by IFC and WSP enabled the GoB to build effective regulation schemes and robust contractual framework, including flexible terms to handle change management over the duration of the four concessions. Detailed contract design gave more clarity to private operators regarding their rights, obligations and the range of activities transferred to them, whilst performance monitoring tools were put in place to ensure water operators compliance with agreed regulations. Improved contracting practices and scheme design rules participated to the development of an enabling PPP environment.

The GoB also addressed the challenge of the availability of financial services and sustainable financing of investments. Financial assistance from the World Bank and the Dutch Cooperation enabled the GoB to demonstrate commitment and actual investments in the project, which in turn improved external investors’ confidence as reflected by local commercial banks commitment to support the water sector through debt, equity and various financing instruments to concessionaires. This resulted in local commercial banks improved understanding of the risk profile of rural water supply and increased commitment to support private operators.

Structuring the Small Towns Water Systems project as a PPP as an alternative to both community-based management and private sector lease agreement models improved services delivery’s Value for Money through efficiency gains and increased interactions between public and private stakeholders. Better quality services are now being delivered to rural communities at the same price than previously required to them. The project’s cost to society hasn’t increased whilst the benefits to society improved through the extension and redesign of existing water schemes resulting in increased households outreach.

The simultaneous management of four separate concessions will enable IFC and the GoB to monitor and compare each operator’s performance and to gather lessons informing future decisions towards the scaling-up of rural water PPP supply schemes across the country and the continent. Shall all four projects prove successful on the long run, the initiative will also increase private operators’ confidence in bidding for similar PPP projects across other sectors, thus increasing the growth of PPP penetration in Benin where national action plans are being implemented to rationalize and accelerate this process.

Alix Landais


[1] A review of progress in seven African countries Public-Private Partnerships For Small Piped Water Schemes, The World Bank Group / Water and Sanitation Program (WSP), 2014

 

 

 

[2] Benin: Piped Water Supply Systems in Rural and Small Towns, Public-Private Partnership Stories, IFC, 2014

 

 

 

Lionel Zinsou, le parcours atypique d’un franco-béninois

Normalien, diplômé de Sciences Po et de la LSE, ancien Professeur à l’ENS et à l’ENA notamment, Lionel Zinsou dirige depuis 2009 PAI Partners, le plus important fond d’investissement français. Ce franco-béninois, ancien Conseiller du Premier Ministre Laurent Fabius, est un financier hors pair qui a aussi été Associé Gérant de la banque d’affaires Rothschild. Particulièrement engagé pour l’émergence économique de l’Afrique, Lionel Zinsou est le chantre de l’afro-optimisme. Il a reçu Terangaweb – L’Afrique des Idées pour un entretien publié en 3 parties. En attendant « Monsieur Zinsou, c’est quoi l’afro-optimisme ? » (2ème partie) et « L’Afrique et ses 4 anomalies » (3ème partie), Ecce homo ! Voici le parcours méritocratique d’un franco-béninois !

Terangaweb : Bonjour M. Zinsou. Pourriez-vous vous présenter aux lecteurs de Terangaweb ?

Lionel Zinsou : J’ai 56 ans, deux nationalités, trois enfants et un métier qui est mon troisième métier. Je suis né à Paris, mon père était Béninois et avait aussi la nationalité française. Ma famille paternelle est d’assez longue date située entre le Sud et le centre du Bénin ; mon oncle a été parlementaire, ministre et président du Dahomey en 1969 ; il est aujourd’hui l’un des doyens de la vie politique béninoise. Mon père était médecin et a longtemps travaillé à Dakar ; quant à ma mère, infirmière des hôpitaux de Paris, elle est française de nationalité et d’origine.

J’ai fait mes études à Paris, aux Lycée Buffon puis Louis-le-Grand. J’ai ensuite intégré l’Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud. Après y avoir passé un an, j’ai intégré l’ENS Ulm car je souhaitais rejoindre mes amis qui y étaient presque tous. J’ai beaucoup aimé ma période normalienne. J’ai aussi passé mon diplôme de Sciences Po, une école que j’appréciais énormément et qui m’a davantage ouvert au monde. Je n’ai cependant pas voulu passer ensuite le concours de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) car je ne souhaitais pas devenir fonctionnaire français d’autorité. J’ai toujours eu la volonté d’avoir un métier que je pourrais un jour exercer au Bénin : c'est ainsi que je suis devenu professeur d'économie.

Terangaweb : Et pourtant vous n’aviez pas particulièrement vécu au Bénin ?

Lionel Zinsou : Né en France, élevé en France, longtemps empêché d’aller au Bénin pour des raisons politiques liées à ma famille, j’étais en quelque sorte un Béninois virtuel. Mais je voulais tout de même me garder la possibilité de rentrer au Bénin. D’où mon choix de devenir universitaire. Pourtant à l’époque, sortir de l’ENA promettait à une grande carrière. Il y avait énormément de modèles qui incitaient à faire l’ENA, comme celui de Laurent Fabius, normalien et énarque, qui deviendra le plus jeune Premier ministre de la V° République à 36 ans, et dont tout le monde savait, même quand il avait 28 ans et était mon professeur à l’ENS, qu’il aurait une grande carrière. Mais cela ne m’intéressait pas. A la place, j’ai préféré étudier l’histoire économique, notamment l’histoire de la création du Franc CFA et de la monétarisation de l’Afrique de l’ouest. Le plus intéressant était pour moi l’interface entre l’histoire et l’économie. C’est ainsi que j’ai fait un peu d’économie à Villetaneuse, puis à Sciences Po avant de passer l’agrégation de sciences économiques et sociales. J’ai d’abord échoué à cette agrégation, n’ayant jamais fait de sociologie et que très peu d’économie et de statistiques. Je l’ai repassée en me préparant mieux, et j’ai été reçu premier à cette agrégation en 1978.

Terangaweb : Et vous êtes ensuite allé enseigner l’histoire économique ?

Lionel Zinsou : Non pas directement. Après l’agrégation, je suis parti à la London School of Economics (LSE) pendant deux ans au cours desquelles j’ai continué à étudier l’histoire économique tout en étant lecteur en français. Je garde de très bons souvenirs de cette période pendant laquelle je me suis d’ailleurs marié.

A mon retour en France en 1981, j’ai été nommé assistant en économie à l’université Paris XIII. Etant donné que ce travail me permettait de dégager assez de temps libre, j’ai occupé entre 1981 et 1983 divers autres emplois à temps partiel. J’étais notamment professeur à l’ENA et à l’ENSAE. J’ai eu dans ce cadre beaucoup d’étudiants qui sont aujourd’hui devenus des préfets ou des économistes réputés… J’ai aussi travaillé à cette période comme chargé d’études au Ministère de l’Industrie et comme économiste à la Banque Paribas (aujourd’hui BNP Paribas). J’ai même été pigiste dans un journal le dimanche. En réalité j’ai fait beaucoup de mi-temps un peu partout. Il faut dire que je n’avais jamais vu que des gens qui travaillaient énormément et du coup j’ajoutais toujours davantage de travail à mon emploi du temps d’assistant à l’université.

Terangaweb : Après cette période très dynamique, vous avez eu une expérience particulière auprès de Laurent Fabius…

Lionel Zinsou : Oui je travaillais déjà avec le ministre de l’industrie Laurent Fabius (qui avait d’ailleurs déjà été mon professeur à l’ENS Ulm) lorsqu’il a été nommé Premier ministre par François Mitterrand en 1984. Je lui ai servi de plume à Matignon. J’étais parallèlement maître assistant à l’ENS Ulm car la tradition à Matignon est que les universitaires continuent de garder leurs fonctions et de faire leurs cours..

Il y a toujours eu des universitaires à Matignon, regardés parfois avec condescendance par les énarques, mais tolérés. Je partageais mon étage avec Monsieur Joliot, petit-fils de Marie Curie. Mon expérience à Matignon a été très passionnante : la situation politique en 1984 n’était pas très bonne, on savait que cette expérience allait s'interrompre en 1986. Quand on croit que cela va durer toujours, on a moins de sérénité. A Matignon, il est sain de savoir que cela ne va pas durer ; il n’y a pas de déchaînement des ambitions. Comme j’avais un métier proche du  Premier Ministre, celui d’écrire ses discours, je le voyais souvent. C’est une fonction, celle de « l’agrégé sachant écrire » (la formule est du Général De Gaulle lorsqu’il appelait à ses côtés Georges Pompidou), qui a toujours été occupée dans l’histoire de la V° République en France, notamment par Georges Pompidou ou Alain Juppé. Cela m’a permis aussi d'observer le spectacle du pouvoir auquel j'avais déjà été exposé au Bénin. J’étais l’enfant de ma génération le plus proche de mon oncle. J’avais 14 ans quand il est arrivé aux affaires et 16 ans quand il a été renversé. J’avais 28 – 30 ans à Matignon. De ces expériences politiques, j’ai conçu du respect pour les personnes qui exercent le pouvoir mais je n’ai éprouvé  aucune fascination ni désir d’exercer moi même le pouvoir politique.

Terangaweb : Cette expérience à Matignon a été intéressante mais aussi courte. En 1986, le Parti Socialiste perd les élections législatives et Jacques Chirac devient Premier Ministre. Vous quittez donc naturellement Matignon. Quelle a été l’étape suivante de votre carrière ?

Lionel Zinsou : En 1986, j’étais censé me consacrer à plein temps à mon métier de Professeur. J’ai cependant demandé deux ans de disponibilité. J’ai alors rejoint l’entreprise Danone.  J'y ai passé 11 ans. Chez Danone, j’ai d’abord travaillé comme contrôleur de gestion en charge notamment du budget et du plan. Puis j’ai eu la responsabilité d’un groupe de filiales anglaises avant de m’occuper du développement international du groupe puis d'une branche. A la retraire du fondateur Antoine Riboud, au bout de onze ans dans l'industrie, j’ai décidé de changer d’entreprise.

Je suis alors allé, encore pour 11 ans (à partir de 1997) à la banque d’affaires Rothschild où j’étais patron du secteur des Biens de consommation, puis de la division Afrique-Moyen-Orient, et Associé-gérant. Je m’occupais du secteur que je connaissais le mieux, l’agro-alimentaire, et de l’Afrique qui à l'origine n’intéressait personne si ce n'est David de Rothschild lui-même. Depuis 1997, je leur disais que les marchés émergents allaient finalement émerger, et qu’on devait continuer à s’y intéresser. Ils m'ont suivi.

Je me suis ensuite laissé détourner en 2008 pour aller chez Paribas Affaires Industrielles (PAI), grande maison d’investissement, où je suis rentré au comité exécutif. J’étais N°3 de PAI Partners pendant la crise financière qui a conduit beaucoup de maisons de finance à changer de top management, y compris PAI. En août 2009, je me suis retrouvé à la tête de ce fonds un an après y être rentré.

Terangaweb : Et comment est ce que votre nomination à la tête du plus grand fonds d’investissement français a-t-il été accueilli ? 

Lionel Zinsou : L’establishment financier n’est ni raciste ni xénophobe en France, mais il n’est pas non plus très favorable à la diversité. Il y a eu certains  d’articles sur le thème « il est arrivé aux affaires par un putsch, ce qui s’explique par ses gènes béninois » ; « ce garçon,  dont la famille est arrivée au pouvoir par un coup d’Etat,  reproduit la même chose chez  PAI » (rires) comme le disait un article du Financial Times. La diversité reste une exception. La France, un peu à ma surprise, est plutôt moins ouverte que les pays anglo-saxons, parce que le politiquement correct oblige à prendre des précautions en terme de diversité en Grande Bretagne et aux Etats-Unis qu’on ne prend pas en France. Cela a été une expérience nouvelle pour moi. Subjectivement, je me suis toujours perçu comme ayant réussi  des concours,  tout se passait en fonction du mérite, sans qu’on me demande comment je m’appelais ni d’où je venais . Cela m’a donc étonné qu’on s’interroge sur mes compétences, et qu’on parle d’une arrivée illégitime. Mais il fallait bien que quelqu’un s’occupe de cette entreprise ce que ne pouvaient plus faire les deux premiers patrons qui avaient subi  la crise.

Terangaweb : Et en quoi consiste votre travail au sein de PAI Partners ? 

Lionel Zinsou : Je dirige PAI Partners qui est le plus grand Fonds d’investissement français et l’un des premiers européens. On achète des entreprises, on les développe, et on les revend. C’est ce que l’on appelle du private equity ou en français du capital investissement. Des centaines de grands investisseurs institutionnels nous prêtent de l’argent pour dix ans, et nous devons  le rembourser avec un taux de rendement important. C’est un métier plus ou moins mal aimé, perçu parfois comme le comble du capitalisme. Dans l’image courante de ce métier, on dit qu’on endette très fortement les entreprises, et que grâce à cet effet de levier, nous dégageons des plus-values trop importantes pour les investisseurs. On croit souvent que nous sommes à la recherche de rémunérations et de profits extrêmes, anormaux, et cela en compromettant l’avenir industriel des sociétés concernées. Tout cela est absurde, mais c’est comme cela que l’on est perçu dans certains pays comme la France et l’Allemagne, moins en Grande Bretagne et aux Etats-Unis et pas du tout en Chine, en Inde, en Afrique,  et dans les pays émergents qui sont demandeurs de fonds propres et d'actionnaires très professionnels. L’idée de collecter de l’épargne longue pour l’investir dans le développement d’entreprises est essentielle pour le développement économique d’un pays, c’est d’ailleurs le chaînon manquant du financement des pays en voix de développement.

J’ai servi un gouvernement socialiste en France, j’ai des engagements de gauche. J’ai créé une fondation au Bénin, et donc je n’ai pas trop l’image du capitaliste assoiffé de sang. Cela brouille un peu les cartes. Mon portrait fait par le journal Le Monde lorsque j’ai pris les rennes de PAI Partners s’intitulait « Le financier paradoxal ». Je pense que je fais un métier extrêmement utile. Ce n’est pas un métier financier court-termiste. En dix ans, on a le temps de transformer une entreprise industrielle et de la revendre en ayant créé beaucoup de valeur, comme nous l'avons montré récemment avec Yoplait. Voilà mon métier. Il se développe très vite en Afrique.

Propos recueillis par Emmanuel Leroueil, Nicolas Simel Ndiaye et Tite Yokossi 

Quand l’informel s’impose : cas du Bénin

image_galleryLe secteur informel est considéré depuis toujours comme un secteur de survivance pourvoyeur d’emplois précaires. Cette vision du secteur a perdu du terrain car le secteur informel joue de plus en plus un rôle socio-économique fondamental dans les pays en développement. Malgré toutes les tentatives des autorités gouvernementales pour amener les acteurs du secteur à se formaliser, les activités informelles prennent de l’ampleur au point où elles sont devenues un élément essentiel dans le fonctionnement et la régulation sociale. 98% des entreprises au Bénin sont individuelles et évoluent dans le secteur informel[1]. L’administration béninoise adopte des comportements qui confortent les partisans des acteurs informels. Aujourd’hui presque tous les secteurs d’activités de l’économie béninoise contiennent une part informelle.

Le domaine agricole est majoritairement informel. Le Bénin tire une grande partie de sa richesse du secteur primaire (38% du PIB) dont l’agriculture est une composante principale (75%), surtout de la culture du coton qui représente plus de 85% des exportations béninoises[2], contribuant ainsi fortement à la création de richesse. Selon les estimations des autorités béninoises, l’égrenage de 50000T de coton augmente le taux de croissance de 1%.

De façon indirecte, le secteur informel est l’un des principaux fournisseurs de l’administration centrale. Lorsque les entreprises formelles sont sollicitées par l’administration publique pour la fourniture des produits tels que les matériels informatiques, les matériels de bureau ou encore des matériaux de construction, ces dernières s’approvisionnent auprès des marchands informels. Surpris en train d’acheter des matériels en quantité importante auprès de vendeurs ambulants nigérians, une entreprise contractante auprès de l’Etat indique que "ce sont des matériels électriques que je m’apprête à aller livrer dans un département ministériel; mais avant de remettre les produits je les mettrai dans des emballages préfabriqués". Ainsi les produits acquis dans l’informel, en provenance essentiellement du Nigéria ou du Togo, font l’objet de reconditionnement par des unités économiques formelles avant d’être livrés à l’administration. Le Gouvernement béninois à travers la Loi de finances de 2015 a pris l’option d’accorder une place prépondérante aux artisans locaux (majoritairement informels) pour les besoins de l’administration publique (près de 60% des achats envisagés).

Les commerçants informels n’ont en aucun cas recours au système bancaire et très rarement aux services de la microfinance dans les éléments constituant leurs capitaux. C’est dire que beaucoup d’entre eux ne pensent pas domicilier leurs revenus dans des structures financières officielles. Ils gardent toujours leurs revenus dans leurs maisons, évitant certainement l’administration fiscale. Cette attitude, très générale, est liée à la crise bancaire qu’a vécue le Bénin pendant la période révolutionnaire marxiste léniniste de 1972 à 1989. Les acteurs informels empruntent auprès des structures tontinières pour leurs investissements. Ces entreprises tontinières exercent dans des domaines réservés le plus souvent aux banques et aux sociétés d’assurances. Il est souvent constaté de nos jours que ces structures tontinières octroient des crédits à des petites unités de production et reçoivent des épargnes à court et à moyen termes comme le font les assureurs. Elles sont devenues quasiment un substitut aux compagnies d’assurance. En effet, les Béninois sont de plus en plus réticents à souscrire aux polices d’assurances (surtout celles relatives aux produits Vie). Même si la pauvreté peut expliquer cet état de chose, il y a des comportements développés par les assureurs eux-mêmes en cherchant à jouer tous les rôles y compris l’intermédiation, s’octroyant du coup les avantages y afférent. Malgré le référentiel tarifaire de la Direction des Assurances (DA), chaque société d’assurances se préoccupe de collecter les primes ou cotisations sans se soucier de l’obligation de règlement de sinistres. Les clients potentiels préfèrent se rendre auprès des gestionnaires des entreprises tontinières pour solliciter les services de ceux-ci. Ce qui fait que la cession des produits Vie diminue par rapport aux produits IARDT (l’assurance automobile étant obligatoire selon la réglementation en vigueur au Bénin). Pire les Polices Santé sont concurrencées par le RAMU[3] et les autogestions sanitaires faites par certaines entreprises. A cela il faut ajouter le système sanitaire qui est envahi par des pratiques informelles : administration des soins, commercialisation des produits pharmaceutiques issus du circuit informel aux patients par les animateurs des hôpitaux publics ou privés agréés.

S’appuyant sur les différents éléments d’appréciation mentionnés ci-dessus, il est évident que l’environnement institutionnel et juridico-administratif actuel du Bénin est inadapté aux activités informelles engendrant ainsi un nombre de contraintes qui nuisent aussi bien à l’émergence qu’au développement des unités économiques informelles. En 2014, les clients des 13 banques opérant sur le territoire du Bénin ont permis à celles-ci de réaliser un chiffre d'affaires de 2820 Milliards[4] de FCFA. Si on considère que le taux de bancarisation au Bénin est de 15,69%, et que les acteurs informels devraient aussi appartenir à la clientèle des ces institutions financières, ils leur auraient permis de réaliser en plus un chiffre d'affaires de près de 15000 Milliards de FCFA. L’informel constitue une niche d’opportunités qu’il faudrait saisir au lieu de le combattre avec véhémence, d’autant plus que la situation de précarité qui prévaut dans de nombreux pays africains, permet d’installer durablement ce secteur. En effet, la contribution du secteur informel dans l’économie nationale mérite qu’on y accorde une attention particulière. Lors du forum sur « Le secteur informel et développement économique du Bénin », il a été proposé la mise en place d’un cadre réglementaire et fiscal simple, et de la densification des relations entre Etat, le Secteur informel et le Secteur formel, afin d’envisager une restructuration du secteur informel, et d’en faire un contribuable. Une solution qui pourrait certainement permettre d’associer pleinement le secteur informel à l’économie. Ainsi, un secteur informel mieux organisé, peut participer à la création de richesse, contribuant ainsi efficacement à l’essor économique d’un pays.

Nicolas Olihide


[1]Dans le journal « Le Matinal » n° 3387 du 02/07/2010, (2ème Recensement Général des entreprises initié en Octobre 2008)

[2] Indicateurs macroéconomiques sur le Bénin de 2005 à 2099.

[3] RAMU : Régime d’Assurance Maladie Universelle mis en place et géré par le Gouvernement béninois.

[4] BENIN/MFE, 2014, http://french.china.org.cn/foreign/txt/2015-02/15/content_34826442.htm, consulté le 16 Février 2015.

Un intrus dans le couvent : Le vaudou au Bénin

vaudouCe 10 janvier 2014, le Bénin a célébré pour la 12ème année consécutive la fête nationale du vaudou.[1] Qu’il me soit permis d’aborder dans ce billet une matière à laquelle je ne suis pas initié. Voici donc un apprenti de Descartes qui s’aventure sur un sujet qui n’est pas du domaine de la raison. Que va-t-il donc prouver ? Rien, sans aucun doute. Ma tâche est d’autant plus difficile qu’il n’existe pas un document de référence qui présente les principes de cette religion sans aucune ambiguïté. Cependant, le vaudou suscite tellement d’opinions contradictoires, de sentiment d’infamie, qu’il me semble nécessaire de repréciser les contours de cet aspect de la culture africaine. Je vais donc m’appuyer sur des ouvrages, non moins biaisés, des récits d’initiés et sur des faits empiriques ; en espérant que des initiés viennent éclairer davantage notre lanterne. Après avoir situé le Vaudou comme une religion animiste, j’insisterai sur ses deux caractéristiques fondamentales avant de présenter quelques faits historiques qui ont façonné la représentation qui est faite du vaudou aujourd’hui.

Le vaudou, comme une religion animiste

Historiquement, l’animisme, comme la croyance en une âme qui anime toute chose, a été la religion pratiquée partout dans le monde avant l’avènement des religions dites « révélées ». Il suffit pour s’en convaincre d’arpenter la collection permanente du Musée du Quai Branly à Paris. Partout, ont été trouvés des poteaux funéraires qui servaient de moyens d’intercession avec les ancêtres. Quoique le Christianisme et l’Islam aient converti une part importante de la population mondiale à l’exception de l’Asie, l’animisme demeure aujourd’hui prépondérante en Afrique et plus particulièrement au sud du Sahara. Comme partout ailleurs dans le monde, sa pratique varie d’un espace à un autre.

Elle prend une forme particulière dans le golfe du Bénin, communément appelé le Vaudou ou Orisha en Fon et en Yoruba, respectivement. En effet, selon l’ouvrage de Claude Planson, le vaudou est une religion née de la conjonction entre les pratiques ancestrales des royaumes du Dahomey (Sud de l’actuel Bénin) et d’Ilé Ifè au Nigéria. En dépit de ses spécificités, il se confond parfois avec le culte des autres religions traditionnelles qu’on retrouve un peu partout dans le golfe du Bénin de sorte qu’aujourd’hui toutes les religions traditionnelles de cette région sont assimilées au vaudou. Il s’agit d’une religion qui a résisté à la colonisation et aux régimes marxistes-léninistes qui ont autrefois envisagé sa suppression. Aujourd’hui, il est même décrit comme « l’expression de l’instinct religieux très profond d’un peuple foncièrement croyant ».[2]

La structure de cette religion repose sur un regroupement de plusieurs divinités dont le Gu (dieu de la guerre), Sakpata (dieu de la maladie), Heviosso (dieu de la foudre), Dambada (dieu de la connaissance). Cependant, elle reconnaît l’existence d’un Dieu suprême « Mawu » (en Fon) qui signifie littéralement « l’Inaccessible ». Chacune de ces divinités remplit un rôle spécifique dans la quête de l’harmonie vis-à-vis du Dieu Suprême. A la lecture de la littérature, il ressort que le vaudou repose sur deux éléments fondamentaux dont Mawu, l’Inaccessible, et le Fâ, moyen de communication entre l’Homme et Mawu.

faCommuniquer avec Mawu, l’Inaccessible

Selon les récits de la volontaire Elisabeth suite à sa rencontre avec un prêtre Vaudou, on apprend que le vaudou repose sur l’adoration d’un Dieu suprême représenté par le couple de jumeaux légendaires Mawu-Lissa. « Mawu, la lune, incarne le principe féminin. Elle est la déesse de la nuit, de la sagesse et de la connaissance. Lissa, le soleil, représente quant à lui le principe masculin. Il contrôle le déroulement des jours, et détient la force et le pouvoir qui soutient le monde. »

Pour vivre en harmonie avec l’univers, les adeptes du vaudou communiquent avec l’au-delà en utilisant le Fâ. Comme le souligne l’anthropologue Jules Affodji, cet art divinatoire est né de la jonction entre les arts divinatoires antérieurs des peuples Yoruba et Fon. L’anthropologue situe ses origines dans l’ancienne Egypte. Initialement, le Fâ était maîtrisé par les prêtres vaudou, le « Bokonon »,  au service des rois. Un peu comme à l’image d’un voyant, le Bokonon peut identifier les causes d’un malaise, décrire les éléments constitutifs d’un individu, ses interdits, voire son avenir, en consultant le Fâ. Selon les révélations qu’il interprète à travers la configuration de son chapelet, il peut recourir à des sacrifices à Mawu par l’intermédiaire du Lêgba.

Ainsi, selon toute vraisemblance, il s’agissait d’une religion au service de la paix individuelle et sociale. Cependant, il ressort de mes lectures que deux événements majeurs ont contribué aux représentations que nous nous faisons aujourd’hui de cette religion.

Le phénomène de la Poupée Vaudou

D’une part l’esclavage a entraîné quelques différences dans la pratique du culte vaudou entre le golfe du Bénin et les Caraïbes. Ainsi, en dehors de l’Afrique, la pratique du culte vaudou est souvent présentée comme l’utilisation de poupées émaillées d’aiguilles, donnant une image très effrayante de la religion. A travers cette image, le vaudou semble être exclusivement destiné à faire du mal.

Malheureusement, ces images ont été rendues populaires à travers le cinéma et la musique, et assimilées au culte vaudou de façon générale. Typiquement, la littérature sur le sujet repose essentiellement sur une description du vaudou tel qu’il est pratiqué en dehors de l’Afrique, probablement à cause de l’omerta qui l’entoure dans le golfe du Bénin.[3] Lorsqu’on sort la prépondérance de cette image de son contexte, on est amené à se faire une image dégradante de la religion.

La colonisation et l’essor des charlatans

D’autre part, l’autre facteur qui a contribué à écorner l’image du vaudou est la colonisation. Celle-ci a engendré une dislocation des royaumes et des institutions sociales qui garantissaient le caractère sacré de la religion vaudou. Le démantèlement des royaumes impliquait l’affaiblissement du rôle du Bokonon et l’ambigüité de sa place dans la société. Il s’en suit alors la divulgation des secrets religieux à des profanes qui deviennent ensuite des charlatans.

Les uns, n’ayant pas été initiés aux principes de la religion, la pratique à des fins lucratives. Ils sont nombreux à Cotonou, ces jeunes gens qui passent du statut de chômeur à celui du « riche Bokonon ». Il s’agit là d’un amalgame, d’un mélange des genres, car ce « riche Bokonon » n’est rien d’autre qu’un charlatan. Cette situation engendre l’émiettement de la relation de confiance qui existait entre le Bokonon et les adeptes du culte. Les autres utilisent le pouvoir qu’ils détiennent pour répandre le mal ; d’où l’émergence de la sorcellerie, directement associés au vaudou.

Par ailleurs, le pillage systématique de tous les symboles religieux lors des conquêtes coloniales (voir Musée du Quai Branly, le musée royal pour l’Afrique centrale en Belgique) a certainement entraîné la désacralisation de la religion vaudou, à son dénigrement et à la rupture de la confiance. Comment peut-on croire en une religion qui n’a pas protégé contre l’envahisseur, dont on a emporté les symboles sans qu’aucune rétribution ne s’en suive ?

Pour que le vaudou ne soit plus synonyme du mal

A la lumière de ces faits, que peut-on dire du vaudou ? A chacun son opinion. Il faut le dire d’emblée : il ne s’agit pas d’une invitation à se convertir au vaudou, ni d’une incitation à rejeter les religions dites « révélées ». Il s’agit plutôt d’une porte ouverte vers le débat pour déconstruire des représentations que nous nous faisons habituellement d’une religion qui mérite pourtant d’être connue, au même titre que toutes les autres. Ces représentations nous poussent même à avoir honte de parler du Vaudou. Mes interlocuteurs ont très souvent été saisis de frayeur lorsque j’évoque le Vaudou comme une richesse culturelle du Bénin. Cette situation n’est pas de nature à favoriser un échange culturel tant souhaité. Si la nature profonde de cette religion était restaurée, elle pourrait même être source de l’émergence d’un Homme plus stable, intègre et éventuellement en phase avec des valeurs de construction et de partage.

A mes amis qui ne sont pas Béninois, je ne vous inviterai pas au Bénin pour vous faire visiter des Cathédrales ou des Mosquées. Bien au contraire,  je vous amènerai assister aux prestations gratuites des « Zangbétos » et des « Revenants », voire visiter un couvent. Enfin le dimanche, nous irons à l’Eglise. Ou alors, mon ami Moussa vous accompagnera à la Mosquée.

 

Georges Vivien Houngbonon

 

 

 

 

 


[1] Suivre ce lien pour un extrait de la célébration de 2013.

 

 

 

 

[2] Cité dans le livre « Libération du Vaudou dans la dynamique d’inculturation en Haïti ».

 

 

 

 

[3] Cet omerta peut être aussi expliqué par l’interdiction de culte imposée par le régime marxiste au Bénin dans les années 70 et 80. Voir l’article de Libération à ce sujet.

 

 

 

 

L’African School of Economics: un projet d’excellence

L’African School of Economics (l’école d’économie africaine, ASE) verra le jour à la rentrée de l’année scolaire 2014-2015. Son but est de répondre au manque d’écoles en Afrique où la formation et la recherche n’ont rien à envier à celles des meilleures universités du monde. ASE souhaite devenir une école de classe mondiale qui pourra contribuer au développement de l’Afrique à travers une formation excellente, des projets de recherche créatifs et des solutions innovantes et africaines pour éclairer les politiques et décisions économiques des pays africains.

Le projet de l’African School of Economics est porté et conduit par Léonard Wantchekon, professeur béninois d’économie politique à l’Université de Princeton. Il avait déjà créé en 2004 à Cotonou l’Institut de Recherche Empirique en Economie Politique (IREEP), un institut qui fournit une expertise en matière de gouvernance et de politiques publiques. L’ASE se veut un prolongement du succès de l’IREEP, qui incorporera tout ce qui fait le succès d’un grand département d’économie comme celui de l’université de Princeton ou de l’Ecole d’Economie de Toulouse.

A travers ses programmes de niveau Master : Master en business (MBA), Master en Administration Publique (MPA), Master en Mathématiques, Economie et Statistiques (MMES) et Master en développement (MDS), l’école préparera des professionnels africains à des postes managériaux importants dans les agences de développement ou les multinationales, de même que des entrepreneurs cherchant à monter leur propre entreprise. Elle réduira également la fameuse « fuite des cerveaux » en proposant à des étudiants de très grande qualité une formation du niveau des standards internationaux. L’école aura également deux programmes doctoraux (un doctorat en économie et un doctorat en management) à travers lesquels elle entend faire mieux entendre les voix et les avis africains les mieux informés dans les débats sur les questions qui touchent le continent.

Si comme on peut le voir dans un article paru sur TerangaWeb, des Masters MMES ou MBA de bonne qualité existent déjà dans la région au Sénégal (CESAG), au Cameroun (l’ISSEA), en Côte d’Ivoire (l’ENSEA) ou en Afrique du Sud (à l’université de Cape Town), l’African School of Economics entend se distinguer en proposant une formation plus complète et plus diversifiée : à la fois quantitative et qualitative, professionnalisante mais aussi académique, à forte composante managériale mais également encrée sur les sciences sociales, la recherche théorique et appliquée. L’école projette de recruter les meilleurs professeurs africains dans les disciplines qu’elle couvre et d’aligner leur rémunération sur les niveaux du marché mondial. A travers des partenariats avec de grandes universités et centres de recherche de par le monde (les universités de Princeton, Harvard, Yale, Columbia et New York aux Etats Unis, les universités de Laval et d'Ottawa au Canada, les Ecoles d’Economie de Paris et de Toulouse et l’Ecole Polytechnique en France, l’Ecole d’Economie de Londres et l’université d’Oxford au Royaume-Uni), l’école aura à sa disposition des professeurs affiliés provenant de ces institutions. Ces partenariats permettront également  aux étudiants de l'ASE d’interagir avec ces institutions académiques reconnues et d’avoir une ouverture internationale en Afrique et en dehors pour leur carrière, qu’elle soit en entreprise ou universitaire. ASE aura également trois centres consacrés à la recherche : l’IREEP qui existe déjà, l’Institut d’Etudes Africaines (IAS) et l’Institut pour le développement  du secteur privé (IPSD). En plus des opportunités de recherche que pourvoiront ces centres, ce seront également des véhicules qui assureront une partie du financement de l’école, qui engageront des partenariats avec des agences gouvernementales et des entreprises privées et qui donneront des emplois rémunérés aux étudiants désireux de financer en partie leurs études par ce canal.

Dans un récent article paru sur Terangaweb, Georges Vivien Houngbonon tout en se réjouissant de la mise en place imminente de cette grande école, posait la question de son accessibilité à tous et de sa représentativité à l’échelle du continent, sujette à caution par sa localisation géographique.

Il est vrai que le choix du Bénin pour implanter l’école peut susciter un débat. L’initiateur du projet invoque pour justifier ce choix le caractère démocratique du pays, sa relative stabilité politique de même que son bon classement en termes de respect des droits humains, son implantation géographique assez centrale et la relative qualité de son système éducatif. Le fait que ce petit pays qui était qualifié de «Quartier Latin de l’Afrique» soit francophone alors que les enseignements de l’école seront dispensés en anglais, permettra une attraction d’étudiants francophones et anglophones et facilitera les partenariats avec de grandes institutions académiques en France, au Canada et dans les pays anglo-saxons de premier plan. Mais l’attractivité de l’école viendra d’abord et avant tout de sa réputation d’excellence. Si elle arrive à remplir ses objectifs et à s’aligner sur les exigences internationales de qualité, de rigueur, de recherche et d’enseignements à la pointe de ce qui se fait dans le monde, elle attirera des étudiants africains de l’ensemble du continent. Ses partenariats ciblés avec des institutions dont la renommée n’est plus à faire ne feront qu’améliorer cette attractivité.

Quant au fait que l’école soit privée et donc payante avec des frais de scolarité qui seront vraisemblablement élevés, c’est en réalité un problème plus mineur qu’il n'en a l’air. D’abord de nombreux étudiants africains arrivent à trouver les moyens d’aller étudier en France, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, en quête d’une formation de qualité. Ils pourront la trouver, plus près d’eux et à des coûts relativement réduits. Quant aux étudiants brillants provenant de famille modeste, l’école proposera des bourses. Il y aura également des financements qu’ils pourront obtenir à travers la recherche dans les centres de l’école et des crédits dont l’obtention serait probablement facilitée par l'école.

Il est très important de noter que cette école fixera un standard et un exemple d’école de classe mondiale en Afrique. Ensuite, des écoles du même genre pourraient se multiplier sur le continent. Et comme le souhaite Georges Vivien Houngbonon dans son article, les Etats africains pourraient se saisir de cette initiative pour la répliquer. Il sera encore plus facile pour ces Etats d’octroyer des bourses aux meilleurs étudiants de leur pays pour aller y étudier, amoindrissant ainsi au passage les coûts de transport et le risque de faible attractivité de l’ASE pour les pays plus éloignés. L’African School of Economics a pour but de devenir une école du même niveau que les meilleures dans les disciplines qu'elle couvre et d'être un étendard de l’excellence africaine, c’est tout le mal que nous lui souhaitons.

Tite Yokossi

Les préoccupations des Béninois : L’élevage et la santé (Actes 9 & 10)

Quelles sont les principales préoccupations des béninois ? C’est pour apporter des éléments de réponse à ces questions que la fondation Zinsou, présente au Bénin et dédiée à l’art africain, a commandé un sondage réalisé auprès des populations béninoises. Les dix grands thèmes qui ressortent du sondage sont dans le désordre: l’accès à l’éducation, la régularisation de la circulation, l’augmentation des salaires des fonctionnaires, l’aide aux cultivateurs, l’accès à l’eau potable, le renforcement de la sécurité, la réparation des routes, l’accès à l’électricité, l’aide aux éleveurs et l’accès aux soins.

 


La Fondation Zinsou a rencontré Kifouli Dossou, artiste sculpteur béninois, et lui a demandé de réaliser une représentation artistique de ces grandes questions pour en porter le message. L’artiste  a choisi, pour ce faire, de sculpter des masques Guèlèdè, représentant chacun l’une de ces dix préoccupations majeures. Ces masques ont fait l’objet d’une exposition gratuite  dans les locaux de la fondation Zinsou basée à Cotonou.

Nous abordons tour à tour ces 10 thèmes dans une série d’articles illustrée par les photographies des masques sculptés par l’artiste – qui ont été gracieusement mises à notre disposition par ladite fondation. Après avoir abordé successivement la revalorisation du salaire des fonctionnaires, la modernisation de l’agriculture, les questions de sécurité (sécurité sur les routes et sécurité des biens), l’accès à l’eau potable et l’amélioration des infrastructures routières, l’accès à l’éducation et à une électricité de qualité, nous terminons la série avec l’élevage et l’accès aux soins de santé.  

20.Les e_leveurs"Les éleveurs" / Kanlingnitolê

Sculpture de Kifouli Dossou / Peinture de Kifouli Dossou

2010 – 2011

9. Améliorer l’élevage

L’économie béninoise est essentiellement agricole et le secteur primaire emploie environ 2/3 de la population active. L’élevage constitue la seconde activité agricole du pays après la production végétale. Le cheptel comprend diverses espèces animales domestiques (bovins, ovins, caprins, porcins, volaille etc.) mais aussi des espèces moins conventionnelles telles que l’aulacode. La viande est très nettement la première production animale primaire du pays. Elle est suivie du lait et des œufs. La force de travail (charrue) et le fumier sont les productions secondaires principales.

Le Bénin a atteint son autosuffisance alimentaire en ce qui concerne les productions végétales (excepté le riz). Mais beaucoup d’efforts restent à faire pour assurer l’autosuffisance en productions animales. Les systèmes traditionnels de production animale à faible productivité restent dominants. Les élevages de type industriel ou moderne se développent lentement. D’après la direction de l’élevage, des politiques développées ces dernières années ont favorisé l’accroissement des productions locales. Des activités d’animation et d’organisation des éleveurs ont permis de créer des groupements professionnels dans les différentes filières de production animale.

Un accent particulier devrait être mis sur la formation et le recyclage des éleveurs afin que ces derniers évitent les croisements hasardeux qu’ils font dans le but avoué d’augmenter le poids et la productivité de leurs bêtes. Ces tentatives se font au détriment des qualités de résistance aux maladies et menacent plusieurs races locales. Il convient également de rendre plus accessibles les (micro) crédits aux éleveurs, de renforcer le cadre institutionnel de protection des animaux et la coopération sous-régionale en la matière pour une politique commune de développement de l’élevage et de sauvegarde des races animales menacées.

17.La maladie

"La maladie" / Azon

Sculpture de Kifouli Dossou / Peinture de Wabi Dossou

2010 – 2011

10. L’accès aux soins de santé

Au Bénin, l’accès aux soins de santé est un droit constitutionnel. Mais pour de nombreux béninois, il n’est pas assuré. Les services de santé du gouvernement atteignent aujourd’hui tout juste la moitié de la population du pays (estimations à partir du taux de fréquentation des services de santé). Malgré les réels progrès enregistrés en matière de réduction des mortalités infantile et maternelle et en termes de mise à disposition des infrastructures sanitaires, bien trop nombreuses sont les localités où le poste de santé le plus proche est à plus de 50 km.

Le système de santé au Bénin souffre non seulement de l’insuffisance des infrastructures nécessaires mais aussi de la mauvaise qualité des soins prodigués. Un  récent rapport de la Banque Mondiale indique que « le taux d’absentéisme est élevé parmi les agents de santé. En moyenne, 40% de ces agents sont absents sans raison valable. La qualité des soins est très faible ». Les béninois se plaignent également de la corruption, du cumul des métiers, du manque de réponses aux besoins des patients et de l’absence de service minimum en cas de grève. L’OMS a qualifié l’impunité qui règne autour du système de santé béninois de «marchandisation incontrôlée et déréglée de la santé ». Cette situation ne saurait durer, l’Etat béninois a le devoir d’améliorer la qualité des soins de santé en organisant des missions régulières de contrôle, en sanctionnant la négligence et la corruption et en rémunérant mieux les agents de santé. De nombreuses vies humaines sont en jeu.

Heureusement, il y a des éléments encourageants. D’abord, le budget que le gouvernement alloue au système de santé est en hausse. Le second élément d’espoir réside dans le bon fonctionnement des mutuelles de santé. Elles facilitent le paiement des soins de santé surtout pour les familles pauvres. Des femmes de la commune de Parakou, au Nord Est du Bénin, sont même allées plus loin en décidant à partir de leur mutuelle d’aménager un poste de santé sur place, dans le village de Komiguéa, pour ne plus avoir à marcher une heure pour se rendre à l’hôpital. De profonds changements de mentalité sont constatés. Autrefois, des gens disaient « se prémunir contre la maladie, c’est lui faire signe de venir ». Ces temps sont révolus. Ces changements culturels sont nécessaires pour améliorer l’accès au système de santé et le rendre plus performant.