RCA : Une recrudescence des atrocités sous le regard indifférent de la communauté internationale

Alors qu’en début 2016 tous les regards étaient remplis de l’espoir de voir la République Centrafricaine (RCA) sortir d’une troisième guerre civile,[1] ce pays niché au cœur du continent africain n’aura pourtant connu aucun répit depuis. A deux doigts d’une nouvelle crise humanitaire grave, la violence dans le Sud-est du pays explose en raison de la rivalité entre groupes armés pour le contrôle du trafic illicite qui sévit dans la région.

Le Sud-est du pays : nouveau champ de bataille entre groupe armés

Depuis mai 2017, le Sud-est du pays est le théâtre de violents affrontements entre les groupes d’auto-défense anti-Balaka pro-chrétiens et animistes et les factions ex-Séléka pro-musulmanes, en constante quête de nouveaux contrôles territoriaux. Il faut dire que les enjeux sont particulièrement élevés dans cette région située à la frontière avec la République Démocratique du Congo, puisque les opportunités de contrôle des différents trafics illicites de diamants, or et café y sont particulièrement attractives. Le récent phénomène de vide sécuritaire, découlant du départ des forces armées américaines et ougandaises installées dans ladite région depuis 2011 dans le but de combattre l’Armée de résistance du Seigneur (LRA)[2], exacerbe l’intensité des affrontements dans cette nouvelle zone rouge.

L’artillerie lourde des groupes armés face aux casques bleus

En mai dernier, une attaque d’une violence inouïe et inédite depuis 2014 a été perpétrée dans le quartier musulman de Bangassou. Cette attaque a  engendré la mort d’au moins 26 civils et d’un casque bleu marocain, alors que plusieurs militaires de la MINUSCA avaient déjà péri à proximité du quartier  durant cette même semaine[3].

Selon les experts onusiens, il viserait délibérément une base de la mission de l’ONU en Centrafrique, à l’aide d’une artillerie particulièrement lourde, puisqu’il s’agissait de mortiers et de lance-grenades[4]. Ces faits semblent refléter un ressentiment croissant vis-à-vis des casques bleus, à travers une volonté d’intimidation claire de ces derniers. Les groupes armés semblent ainsi gagner à chaque fois un peu plus de contrôle sur les territoires de la frontière, poussés par des idéaux religieux véhiculés par la manipulation de leurs leaders.

Il faut bien avouer que l’impopularité des forces des Nations-Unies provient du bilan de leur mission sur le sol centrafricain. En effet, le bilan de la mission internationale de soutien à la Centrafrique en 2013, puis celui de l’actuelle MINUSCA, établie plus récemment, n’auront pas été particulièrement concluant jusqu’à maintenant. L’ambition centrale de la mission  des casques bleus – celle de démobiliser les groupes armés – se situe depuis plusieurs années au point mort, puisque ni le gouvernement ni les groupes ne semblent y trouver leur compte en matière de négociation[5]. De ce fait, malgré la mise en place d’un fonds de plus de 40 millions de dollars, les conditions politiques et sécuritaires empêchent l’ONU de répondre à ses objectifs et font que l’organisation peine à aller au-delà de ses fonctions de contingence. L’absence de capacités à générer le changement engendre un discrédit de l’organisme, qui ne joue pas en la faveur d’une sortie négociée du conflit entre les groupes religieux.

Le bilan du côté du gouvernement n’est pas plus flamboyant, puisque le spectre des décennies d’absence de gouvernance empêche le nouveau gouvernement de reprendre ses droits sur les territoires allant au-delà de la capitale. Les spécialistes parlent d’un état fantôme où le gouvernement serait incapable d’une gestion normale du pays jusqu’aux fonctions régaliennes les plus basiques[6]. Malgré le vent d’espoir engendré par les élections de 2016, l’absence totale de budget au niveau des provinces n’est pas de bonne augure pour une potentielle évolution positive de la situation[7].

Des atrocités subies par les populations à une crise humanitaire imminente

L’attaque de Bangassou atteste d’une vague de violence particulièrement barbare alors que cette région était  récemment encore considérée comme l’un des seuls sanctuaires du pays depuis le retrait de la force française « Sangaris » en octobre 2016[8].

En raison de la recrudescence de la violence, la RCA se retrouve à nouveau au bord d’une nouvelle crise humanitaire de large envergure. Selon UN OCHA[9], en mai dernier, plus de 100'000 personnes furent victimes de déplacement interne et 19'000 se seraient rendues en République Démocratique du Congo pour y chercher refuge.  Cette dernière vague de déplacement porte la valeur totale de la population déplacée proche du million, soit un quart de la population totale du pays[10]. Les trois-quarts restants dépendent encore largement de l’aide humanitaire internationale. Au final, le pays accuse un bilan dramatique, très proche de celui d’avant les élections de 2016, alors que les financements humanitaires enregistrés au début de l’année peinent à couvrir plus de 16% des besoins identifiés par l’ONU[11].

Au-delà de la crise humanitaire qui menace de sévir dans le pays, la totalité du territoire national souffre également de lourdes vagues de violations chroniques des droits de l’homme, commises de toutes parts, en raison de l’importance des ressources naturelles. Le « mapping des violations graves du droit international des droits de l’homme et du droit international humanitaires commises sur le territoire de la RCA de janvier 2003 à décembre 2015 », présenté au Conseil de Sécurité de l’ONU, est assez édifiant sur le sujet.

Quel avenir pour la RCA ?

Alors que tout laisse à penser que les zones rouges du conflit sont en fréquente évolution, n’épargnant aujourd’hui presque plus aucune partie du pays, et que le contrôle effectué par les forces rebelles ne cesse d’augmenter tant sur le plan territorial qu’économique,  l’inertie politique du Conseil de Sécurité des Nations-Unies et de la communauté internationale ne permettent pas d’espérer une issue négociée du conflit entre le gouvernement, les forces armées pro-chrétiennes et les forces musulmanes. L’incapacité des Nations-Unies à aller de l’avant avec le programme de « Démobilisation, Désarmement et Réintégration » des forces armées présentes sur le territoire, semble présager d’un maintien du statut quo, caractérisé par un Etat dépendant de l’aide humanitaire internationale, incapable d’administrer son territoire et dont la sécurité ne peut être garantie que par la présence de casques bleus onéreux sans grande capacité de contrôle. Seule une habile manœuvre diplomatique pourrait venir débloquer cette situation sans issue, à travers un regain de terrain et de force de négociation de la part du Conseil de Sécurité, en contraignant le Gouvernement à exiger des actions concrètes de la part des groupes, telles que la confiscation de l’économie de guerre[12]. Cependant, force est de constater que sans une active mobilisation à la fois des acteurs régionaux et internationaux, la République Centrafricaine restera encore longtemps sous perfusion humanitaire.

                                                                                                                                                                                              Nadge PORTA

 


[1] « Les élections en République centrafricaine reportées à mercredi », liberation.fr, décembre 2015 http://www.liberation.fr/planete/2015/12/25/les-elections-en-republique-centrafricaine-reportees-a-mercredi_1422888

 

 

 

[2] « Pourquoi la crise centrafricaine dure et va durer », lemonde.fr, mai 2017 http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/05/26/pourquoi-la-crise-centrafricaine-dure-et-va-durer_5134074_3212.html

 

 

 

[3]« L’ONU s’alarme de l’usage inhabituel d’armes lourdes en Centrafrique », lemonde.fr, mai 2017,  http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/05/19/l-onu-s-alarme-de-l-usage-inhabituel-d-armes-lourdes-en-centrafrique_5130323_3212.html

 

 

 

[4] Ibidem.

 

 

 

[5] « Pourquoi la crise centrafricaine dure et va durer», lemonde.fr, mai 2017 http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/05/26/pourquoi-la-crise-centrafricaine-dure-et-va-durer_5134074_3212.html

 

 

 

[6] Ibidem.

 

 

 

[7] Ibid.

 

 

 

[8] L’opération Sangaris avait permis, (avec 12'500 casques bleus à l’appui), le retour au calme à Bangui, la capitale de la RCA.

 

 

 

[9] United Nations Office of Coordination for Humanitarian Affairs. 

 

 

 

[10] « Central Africain Republic risks sliding back into major crisis », reliefweb.int, Juin 2017 http://reliefweb.int/report/central-african-republic/central-african-republic-risks-sliding-back-major-crisis

 

 

 

[11] UN OCHA Humanitarian Needs Plan for the Central African Republic.

 

 

 

[12] « Pourquoi la crise centrafricaine dure et va durer», lemonde.fr, mai 2017 http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/05/26/pourquoi-la-crise-centrafricaine-dure-et-va-durer_5134074_3212.html

 

 

 

Trois dimanches, cinq élections: un octobre africain

JPG_Elections180614Trois dimanches chargés attendent les passionnés de politique africaine en octobre prochain. Trois jours pour pas moins de cinq élections présidentielles sur le continent, complétées de surcroît par des législatives dans certains cas. Le Burkina Faso et la Guinée ouvrent le bal le 11 octobre. Une présidentielle est ensuite annoncée en Centrafrique le 18. Les électeurs ivoiriens et tanzaniens se présenteront eux dans les bureaux de vote la semaine suivante, le 25 octobre. Cinq scrutins, qui chacun à leur manière ont une saveur particulière.

C’était déjà un jour d’octobre, il y a près d’un an, que les Burkinabè se soulevaient pour chasser du pouvoir Blaise Compaoré et ses velléités de présidence à vie. En quatre jours, le peuple du Faso inscrivait ainsi son nom tout en haut d’une page d’histoire, peut-être en train de s’écrire sur le reste du continent. Celle où un chef d’État ne gagne pas automatiquement le droit de se porter candidat à sa propre succession, et où le multipartisme ne ressemble plus à une façade où prospèrent les entreprises politiques personnelles des uns et des autres.

C’est donc peu dire que la présidentielle burkinabè est très attendue après une transition d’un an. Son bon déroulement sonnerait comme un message d’espoir pour ceux qui au Rwanda, au Congo-Brazzaville ou en RDC, s’opposent à la reconduction de leur président pour un troisième mandat, ou pour les Burundais qui ne veulent pas se résoudre à accepter la réélection controversée de Pierre Nkurunziza. A l’inverse, un scrutin raté, même à moitié, ferait le jeu de tous ces dirigeants qui se présentent comme les incontournables garants de la stabilité et la paix. Et il y a déjà comme un mauvais signal, à moins de deux mois du vote. Le choix des autorités de transition d’invalider les candidatures aux législatives d’anciens cadres du régime Compaoré, au nom de la constitution, ressemble à un premier accroc sur les voies de la réconciliation.

En Guinée, après des mois de désaccord, le pouvoir et l’opposition ont enfin trouvé un compromis sur les dossiers aussi sensibles que la composition de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) – qui devrait bientôt accueillir deux nouveaux représentants de l’opposition – l’organisation des élections locales, ou le réexamen du fichier électoral. Prudence, affirment malgré tout certains responsables politiques, qui redoutent des délais trop courts pour permettre aux autorités de respecter leurs engagements.

Quoi qu’il en soit, le 11 octobre, comme lors de la présidentielle “historique” de 2010, le duel au sommet devrait opposer Cellou Dalein Diallo et son UFDG, à Alpha Condé, qui depuis a passé cinq ans à la présidence. La crainte, ce sont de nouveaux épisodes de violences, comme ceux qui surviennent régulièrement en Guinée quand il s’agit d’élections, à l’image des incidents meurtriers d’avril et mai dernier lors des manifestations de l’opposition. L’autre inquiétude c’est encore un raidissement sur des bases ethniques avec d’un côté les Peuls rassemblés derrière Cellou Dalein Diallo et de l’autre les Malinké avec Alpha Condé. Pour cette présidentielle, Cellou Dalein Diallo a scellé une alliance électorale opportuniste mais ambiguë avec l’ancien chef de la junte Moussa Dadis Camara, qui pourrait lui apporter des voix de sa région d’origine, la Guinée forestière. Un geste surprenant quand on sait que des partisans de l’UFDG faisaient partie des victimes des massacres du 28 septembre 2009, pour lesquels Moussa Dadis Camara a été inculpé il y a quelques semaines.

Une présidentielle le 18 octobre en RCA ?

Le premier tour de présidentielle centrafricaine pourra-t-il avoir lieu la semaine suivante ? Certains observateurs ou des responsables politiques comme le candidat déclaré Crépin Mboli Goumba n’y croient guère. Après deux ans et demi de crise, la Centrafrique reste un Etat “failli” où la plupart des services publics sont à terre. Y organiser des élections dans de bonnes conditions relève du défi, et le mot est faible. D’autant que de nouveaux affrontements entre chrétiens et musulmans ont eu lieu ces derniers jours à Bambari, dans le centre du pays, faisant au moins une quinzaine de morts. Il faudra ramener le calme, aller au bout d’un recensement électoral difficile, trouver les fonds nécessaires au scrutin, établir le fichier électoral et comment faire voter les réfugiés qui ont fui le pays pendant les violences. Soit près de 500 000 personnes dont un peu moins de la moitié d’électeurs potentiels. La communauté internationale s’accroche pourtant à ce calendrier électoral comme à une bouée de sauvetage et son respect est la mission numéro 1 assignée aux autorités de transition. En attendant les candidats se bousculent, dont l’ancien président François Bozizé, des ex-premiers ministres comme Martin Ziguélé, Nicolas Tiangaye ou Anicet Dologuélé… pour un scrutin censé permettre de tourner la page.

La Côte d’Ivoire a quant à elle retrouvé sa tranquillité et son allant économique. Fort de ces résultats, Alassane Ouattara rêve de se faire réélire dans un fauteuil. Une présidentielle apaisée et crédible le 25 octobre servira en tout cas à tenter d’oublier le traumatisme du scrutin précédent et des quelque 3 250 personnes qui ont perdu la vie pendant la crise post-électorale et les affrontements fratricides entre pro-Gbagbo et pro-Ouattara. La société civile ivoirienne vient d’ailleurs de rendre publique une charte qu’elle souhaite faire signer à tous les candidats pour qu’ils s’engagent à une élection sans violence. La quasi-totalité des figures de la vie politique ivoirienne devraient la parapher parce qu’à peu de chose près, ils sont tous sur la ligne de départ : Ouattara bien sûr, mais aussi Pascal Affi Nguessan, Charles Konan Banny, Kouadio Konan Bertin (KKB) pour ne citer qu’eux… Des rivaux qui se présentent donc divisés face à un chef de l’État qui se sent fort.

Le modèle tanzanien

Enfin la Tanzanie aura elle aussi droit à une présidentielle le 25 octobre. Une élection inédite entre d’un côté le ministre des Travaux Publics John Magufuli, vainqueur surprise de la primaire au sein du parti au pouvoir, et de l’autre côté l’ancien premier ministre Edward Lowassa. Défait pendant la primaire, Edward Lowassa a réussi une jolie manœuvre puisqu’il a tout simplement changé de camp pour devenir le chef de file de l’opposition, dont il sera le candidat unique. A l’approche du scrutin, on retiendra surtout le passage de relais du chef de l’État Jakaya Kikwete, qui conformément à la constitution, ne brigue pas un troisième mandat. La Tanzanie fait figure de modèle puisqu’aucun président n’y a tenté un quelconque tripatouillage électoral pour s’accrocher au pouvoir.

Cinq présidentielles donc après lesquelles courront les journalistes et les observateurs, happés par les soubresauts de l’actualité et son temps forcément trop court. Aura-t-on le recul nécessaire pour voir que 2014, 2015 et 2016 pourraient bien ressembler à un tournant de la politique africaine, comme le furent les années 1990 et les grandes conférences souveraines, préludes à la démocratisation.

Il y a déjà eu une révolution au Burkina Faso, une alternance paisible au Nigéria. Il y a maintenant une série d’élections qui se profilent et peuvent chacune incarner un symbole fort pour leur peuple et les dirigeants de la région. L’ouverture au multipartisme des années 1990 s'est malheureusement conclue par un grand espoir déçu. Qu’en sera-t-il cette fois-ci ?

Adrien de Calan

En finir avec les images dégradantes des Africains dans les médias !

dignity and respectL'Afrique a longtemps été victime des discours injustes sur son histoire et son développement. Aujourd'hui, ces discours ont légèrement changé de contenu notamment sur le plan économique. Cependant le continent est encore victime d'une image dégradante sur ses populations à travers les photos et vidéos qui y sont prises et diffusées massivement. L'image, ici fait référence à la représentation sociale qui est faite des populations africaines par les Africains eux-mêmes et par les autres. Quoique cette image ne soit qu'un reflet de notre perception, elle résulte d'images physiques, photos et vidéos, présentées par les médias et autres médiums de communications. En dépit du nouveau discours dont fait l'objet l'Afrique, la prise et la diffusion de ces images dégradantes prend de l'ampleur avec un caractère discriminatoire mais sous une responsabilité partagée.

 

Un phénomène de grande ampleur en progression

L'image de l'Afrique et de l'Africain fait souvent l'objet d'un traitement dégradant dans les médias. L'un des cas les plus emblématiques est celui de cette photo prise en 1994 par le photographe Sud-Africain Kevin Carter lors de la famine soudanaise.1 Cette image fige dans le temps un enfant soudanais, affaibli par la faim et la malnutrition, rampant vers le camp des Nations Unies devant un charognard attendant sa mort. Paradoxalement, cette photo a reçu le prix Pulitzer de 1994. De même, les prix Pulitzer de la photographie décernés en 1998 et 2004 représentent tous des enfants en prise avec les conséquences des conflits armés en Afrique.

Ces cas emblématiques masquent en réalité la multitude d'images photographiques et vidéos dégradantes sur l'Afrique, projetés tous les jours sur les panneaux publicitaires, les chaînes de télévision, les réseaux sociaux et les sites web. C'est le cas en particulier des images des violences en Centrafrique qui ont fait le tour du Monde. On y voyait alors des jeunes armés de machettes découper leurs concitoyens en raison de leur religions. L'Afrique des Idées avait d'ailleurs initié une pétition contre l'utilisation d'images dégradantes des victimes du conflit centrafricain. Les corps jonchant le sol après les attaques de Boko Haram dans le Nord Est du Nigeria sont exhibés dans les médias sans prendre la peine de flouter les visages. Le même traitement est fait des images issues des attaques des Shebabs à Nairobi et plus récemment à l'Université de Garissa. Jusqu'à une date récente, les victimes de la fièvre Ebola sont montrés dans leur agonie à la télé, comme si cela permettrait de les soigner ou d'éviter que d'autres ne soient contaminés. La liste est loin d'être exhaustive…

Un phénomène exclusivement africain ?

Certes, ces images de violence reflètent parfaitement la réalité des maux auxquels sont confrontés certains États africains. Cependant, elles véhiculent une image dégradante du continent et contribuent à saper la dignité de ses habitants. Or, les mêmes maux qu'elles mettent en évidence se retrouvent un peu partout dans le monde. Et pourtant, lorsqu'on examine le traitement fait des images de violence des autres continents ont s'aperçoit très vite du caractère discriminatoire de cette pratique. Les encadrés ci-dessous présentent le résultat d'une recherche effectuée sur Google Image avec le mot clé "violence continent" en remplaçant successivement continent par "Afrique", "Europe", "Amérique" et "Asie". Le résultat montre clairement le traitement discriminatoire que subit l'Afrique par rapport aux autres continents.

Les premières images qui ressortent lorsqu'on tape le mot clé "violence Afrique" sur Google Image montrent des victimes poignardées ou brûlées et des bourreaux armés de machettes ou de kalachnikovs. On y aperçoit même des enfants mutilés, des femmes en détresse, en somme des images épouvantables. Le résultat est encore plus choquant lorsqu'on fait une recherche vidéos: âme sensible s'abstenir. Cependant, sur les autres continents la recherche d'images de violence renvoie à des tableaux et graphiques statistiques, des caricatures ou des images de manifestations. Cela veut-il dire pour autant qu'il n'y a pas de violence sur les autres continents ? L'Afrique en a-t-elle le monopole ?

Résultat de la recherche d'image sur Google à partir du mot clé "violence continent" ce dimanche 5 avril 2015 à 13h à Paris.

Des responsabilités partagées

Le but de cette plaidoirie n'est pas d'identifier un accusé car malheureusement la responsabilité de cette situation est partagée entre les Africains eux-mêmes et les médias et ONG internationaux. En effet, ces images dégradantes sont également reprises par la plupart des médias africains. Dans le cas de Ebola par exemple, il est rare de trouver une chaîne africaine qui n'ait pas montré les images des ces dames pourchassées dans les rues du Libéria, de la Sierra Leone et de la Guinée par des êtres non identifiables vêtus de blanc. Les malades en agonie dans les camps sont présentés, interviewés sans aucune retenue. Il s'agit au fond d'une pratique généralisée du journalisme dans plusieurs pays africains qui ignore la dignité humaine dans des situations de détresse, car ce ne sont pas que des images de violence qui sont montrées mais généralement des images qui sapent la dignité de la personne humaine.

Dans ces conditions, comment peut-on interpeller les médias internationaux sur leur traitement des images des africains ? Qu'est ce qui empêcherait ces médias d'appliquer aux images des victimes africaines les mêmes règles en vigueur dans leur pays. Autrement, qu'est ce qui justifierait que l'on montre à la télé les vieilles villageoises souffrant d'Ebola alors qu'en même temps personne n'a jamais vu le visage d'un Européen victime d'Ebola. Et pourtant, il en existe. La recherche du sensationnel justifierait-elle ce traitement discriminatoire ?

Il existe pourtant des moyens simples d'inverser cette tendance en commençant par les Africains eux-mêmes. Dans la plupart des pays du continent, il existe des autorités indépendantes chargées de réguler la diffusion de l'information, de même que des observatoires de la déontologie des médias.

Ces institutions ont un rôle clé à jouer dans l'inversion de la tendance à la diffusion des images dégradantes sur l'Afrique. Il suffit pour cela qu'elles les interdisent, comme dans les pays Européens. Parallèlement, des actions concrètes de pétition à l'endroit des grands médias internationaux devraient les amener à signer une charte de traitement des images en provenance des zones de conflits et d'intervention humanitaire. Cette charte devrait être complétée par un mécanisme de classement des médias selon le traitement qu'ils font de l'image des africains.

D'aucuns peuvent objecter qu'il s'agit d'un épiphénomène par rapport à l'immensité des défis qui incombent aux pays africains. Certes, la satisfaction de besoins dits de base amène souvent à occulter la prééminence des dimensions psychologiques dans le processus de développement humain. Pourtant, que vaut bien un être conscient qui n'a aucune dignité ou en qui on ne place aucune confiance ? Que peut-il bien créer ou inventer ? Par ailleurs, ce traitement dégradant de l'image des Africains n'est à la gloire de personne puisqu'en définitive c'est bien l'image de l'Homme qui est dégradée indépendamment de la couleur de la peau, de la religion et du sexe.

Georges Vivien Houngbonon


 

1 Le photographe s'est suicidé trois mois plus tard après avoir pris cette image.

Le conflit centrafricain, ou comment repenser le régionalisme en Afrique

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Il ne suffit pas de dessiner 8 espaces sur une carte pour leur conférer une réalité sociale et historique. Sans aller jusqu’à comparer le découpage actuel du continent à celui qui se fit lors de la conférence de Berlin de 1886, il convient tout même d’interroger les raisons qui ont sous-tendu ce découpage.

Se rappelle-t-on que lors du sommet d’Addis-Abeba qui allait porter l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) sur les fonts baptismaux, certains  proposèrent une Afrique divisée en 3 ou en 4 ? Se souvient-on que dans le projet initial de l’OUA, le Cameroun était intégrée à l’Afrique de l’Ouest ? Se rappelle-t-on aussi l’affrontement entre le groupe de Casablanca – partisans d’une union politique africaine – et celui de Monrovia – plus réticents à abandonner le concept de l’État-nation – et  la victoire de la logique de coopération sur celle d’intégration ?

Avant l’indépendance, bien avant la  colonisation, l’Afrique comme tous les autres continents, a été une terre de conquête par les idées (superstructure) et par des formes politiques (infrastructure).  Dès lors l’unité africaine existe avant tout comme une téléologie, et l’OUA, l’UA et les CER sont ces formes politiques. Destinées à quoi faire ? Là est la question. Ce débat entre matérialisme et idéalisme se posant à toutes les constructions sociales humaines, il ne pouvait en être autrement sur le continent africain ; d’autant que la tâche est d’envergure pour un continent deux fois plus grand et peuplé que l’Europe.

La situation qui déchire la Centrafrique depuis plusieurs mois nous tance sur le projet panafricain. Un projet qui, tel qu’il se développe actuellement, pose autant – sinon plus –  de problèmes qu’il ne résout de solutions. Parce qu’une division de l’espace continental en 8 Communautés Economiques Régionales ne suffit pas à instaurer une division scientifique du maintien de la paix (CEDEAO, CEEAC, UMA, IGAD, COMESA, CAE, SADC, CEN-SAD) ; parce les dynamiques qui animent ces espaces posent la question de leur complémentarité ; et enfin parce qu’à l’instar du Mali, la Centrafrique assène une vérité essentielle : l’intangibilité des frontières des Etats ne signifie pas celle des  espaces régionaux.

A ce sujet, la Centrafrique, pays carrefour d’une région carrefour du continent, n’a jamais mieux porté son nom qu’aujourd’hui. Le conflit qui mine à nouveau le pays depuis fin 2012  est de nature à susciter le débat sur la construction panafricaine. Ce faisant, saisir le défi centrafricain reviendrait à saisir le défi de toute une sous-région et in extenso celui d’un continent. Si la CEDEAO ou la SADC sont souvent citées en « exemple »  en termes d’intégration régionale, nous avons énormément à apprendre des déboires de la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC).

La question de la construction d’un espace régional en Afrique centrale pose la question de l’intégration certes ; mais il nous semble qu’il est surtout le révélateur d’un autre concept clé trop souvent mésestimé: l’inter-régionalisme.

Avec l’Afrique centrale, nous disposons d’un espace régional particulier dont les frontières semblent se mouvoir. L’existence en son sein de pays comme la République démocratique du Congo (RDC) et l’Angola appartenant à la fois à la SADC et à la CEEAC ; ou encore du Rwanda qui s’est « détournée » de l’Afrique centrale au profit de l’Afrique de l’est sont autant de phénomènes particuliers à cette région.

Aussi les évènements de cette année en Centrafrique ou encore en RDC ne cessent-ils de rappeler que la question sécuritaire en Afrique centrale ne va pas sans le concours des autres sous-régions. Il est évident qu’en tant que région centrale, il  est tout à fait logique qu’elle soit celle qui partage le plus de frontières. Et c’est pour cette raison qu’elle réclame d’autant plus d’attention. Que faut-il penser quand les actes criminels du LRA ougandais se prolongent en Centrafrique ? Que dire encore quand Boko Haram mène ses incursions dans le Nord-Cameroun et va jusqu’à enlever la femme du Vice-Premier ministre ?

Le cas libyen a réaffirmé que l’effet domino est une réalité inquiétante  dans ce continent : les conséquences de l’effondrement du régime libyen ont rampé jusqu’en Centrafrique en passant par le Mali, le Niger et le Tchad. 4 pays, 2 sous-régions. Et pourtant, à  l’inter-régionalisation des conflits  ne répond pas encore un  inter-régionalisme institutionnel fort.  Et comme d’habitude cela  se traduit sur le plan de la sécurité bien que les faits soient de nature à nous y exhorter.

L’apport prépondérant des forces tchadiennes (20% des effectifs) dans la MINUSMA, celui considérable de l’Ouganda  dans le cadre de l’Initiative de Coopération Régionale  en Centrafrique, au Soudan et en RDC ou encore l’implication de l’Afrique du Sud en RDC sont autant de preuves que le cadre de réflexion des  problèmes de sécurité en Afrique dépasse de loin celui d’une sous-région.

Il nous semble qu’en Afrique se jouera dans les décennies à venir le nouveau paradigme de sécurité continentale. Plus qu’un paradigme il s’agit de s’affranchir de nos habituels  carcans conceptuels qui brident les perspectives d’évolution de la construction panafricaine. Les idées construisent et cela ne doit pas être oublié. L’inter-régionalisme n’est pas que la  fin de la construction panafricaine, elle en est aussi un moyen.

Mise en branle par la Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA), puis confirmée par les accords tripartites entre le COMESA, la SADC et la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE), et les accords SADC-COMESA-CEEAC, la logique verticale de développement impulsée par l’Afrique du Sud notamment trouve en l’Afrique centrale un espace de conquête.  Face à une organisation régionale défaillante, cette logique verticale pourrait séduire d’autres pays d’Afrique centrale à l’instar de la RDC et de l’Angola.

Face à cette logique verticale, il existe les contours d’une logique horizontale symbolisée par la zone Franc (commune à la majorité des pays d’Afrique centrale et de l’Ouest et la bande sahélienne.  Alors pourrait se jouer dans cette région centrale une compétition qui pourrait amener au redimensionnement de cet espace régional voire à sa disparition. 

Cheikh Gueye

Conflit en Centrafrique: où en sommes-nous?

Terangaweb_Enjeux CentrafriqueL’instabilité qui règne en Centrafrique depuis le coup d’état du 24 mars 2013 fait craindre le pire. Le coup d’Etat a plongé la RCA dans le chaos avec un risque de somalisation. Des pillages et attaques se produisent encore aujourd’hui dans la capitale. A cela s’ajoute un massacre ethnique entre des populations musulmanes et chrétiennes qui vivaient par le passé en paix et qui se déchirent actuellement sous le prétexte du religieux.


Et que certaines personnes considèrent comme une frustration entre une communauté nordiste longtemps marginalisée et qui a vu son heure venir pour s’accaparer  du pouvoir. Le drame que vit le pays ressemble davantage au conflit horrible entre Tutsi et Hutu au Rwanda, et à celui de la secte islamiste Boko Haram contre les chrétiens du Nord du Nigéria. Un climat d’insécurité qui interpelle la communauté internationale afin d’éviter un autre génocide au continent africain.

La Centrafrique, un pays dans le chaos

Tout est parti du renversement, en mars dernier, du régime de François Bozizé par une coalition de groupes armés d’opposition appelée « Seleka »[1] qui a pris le contrôle de Bangui, la capitale de la RCA. Cette coalition hétéroclite de mouvements rebelles a multiplié les exactions au cours de sa marche vers Bangui. Avant d'installer, une fois la capitale sous son contrôle, un président auto-proclamé : Michel Djotodia, dont la présidence a pris fin avec sa démission le vendredi 10  janvier lors du Sommet de la CEEAC à Ndjamena. Depuis lors, les violences n'ont pas cessé dans le pays malgré une légère accalmie observée après le départ de Djotodia.

Le pays s’enfonce depuis des mois dans un engrenage où on observe des exactions contre des populations civiles, le pillage systématique des villages, la désorganisation complète des services d’un Etat incapable d’assurer ses missions régaliennes. Originaires de la région du Nord du pays et majoritairement musulmans, les hommes de la Séléka ont créé un véritable désordre dans le pays. En dehors  de terrifier la population et de générer l’insécurité, les Séléka visent en effet spécifiquement les chrétiens (majoritaires dans le pays à plus de 80%). Ces derniers sont massacrés (enfants, jeunes comme vieillards), violés, mutilés, brûlés vifs et leurs commerces pour ceux qui en possèdent vidés. Par ailleurs, dans les zones où il existait déjà des tensions locales entre populations nomades et sédentaires, la présence de la Séléka a alimenté le conflit.

En réaction à cette criminalisation du pays par ces forces de la terreur, des milices se sont organisées : on les appelle les "anti-Balaka" (balaka qui signifie « machette » en sango). Au départ, c'étaient des villageois qui s'armaient pour se défendre contre les exactions de la Séléka. « Sauf que cela s'est transformé en attaques ciblées contre les musulmans, avec les mêmes brutalité et cruauté que la Séléka »[2]. Désormais on note des actes de vengeance, de représailles contre la population musulmane du pays. Et il ne se passe pas une journée sans qu’un musulman n’ait été tué ou lynché ou même que son activité ou son commerce soit vandalisé.

Le conflit semble prendre une tournure  inter-communautaire et laisse craindre « un conflit religieux et ethnique à l'échelle du pays avec le risque d'aboutir à une spirale incontrôlable débouchant sur des atrocités » affirme Ban Ki Moon. Si le terme génocide est avancé par certains, et considéré comme excessif par d’autres, nous pouvons dire avec le Ministre des affaires étrangères français, Laurent Fabius que nous ne sommes pas loin de cette situation. La situation humanitaire dans le pays est déjà très préoccupante, avec de nombreux morts et blessés sans oublier les malades et les affamés.

Des répercussions préjudiciables

L’impact de la crise centrafricaine est extrêmement lourd pour le pays et sa population, mais également pour les pays de la sous région. En effet, « L’ampleur des violations des droits humains perpétrées à travers le pays par les groupes armés qui sèment la mort et la désolation depuis mars 2013 est sans précédent »[1]. On note plus de 3 000 morts à ce jour d’après Amnesty International. De nombreux centrafricains vivent cachés dans des forêts avec la hantise de se faire massacrer par les Séléka ou par les anti-balaka. Et de nombreux enfants mineurs participent comme soldats dans cette crise du côté de la Séléka comme chez les anti-balaka. « Le désespoir du peuple centrafricain est plus profond que jamais du fait de ces atteintes persistantes et de grande ampleur aux droits humains, qui sont des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité »[2].

De même, le pays est en train de se vider de sa population qui trouve refuge dans les pays voisins. D’après l’Agence des Nations Unies pour les Refugiés (UNHCR), le nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays est estimé à plus de 400 000, contre quelque 94 000 au début de l'année 2012. Environ 65 000 individus se sont enfuis en République démocratique du Congo (RDC), en République du Congo (Congo), au Tchad et au Cameroun, de sorte que le nombre total de réfugiés centrafricains est aujourd'hui proche de 220 000. Le personnel des Nations Unies et de certaines de ses institutions spécialisées qui avait été évacué au lendemain des événements de mars est revenu dans le pays. Cependant, la présence d'individus armés d'un bout à l'autre du territoire crée une forte insécurité ; des incidents, dont des attaques contre les bureaux, les entrepôts et les véhicules des institutions onusiennes et des autres organisations, continuent de se produire. Cette situation a également de graves conséquences sur l'accès humanitaire, obligeant certaines organisations à réduire ou à suspendre à titre temporaire leurs opérations[3].

L’autre fait criard concerne la santé. L’impact des récents événements est extrêmement lourd pour un système de soins qui était déjà gravement dysfonctionnel. L’instabilité et la peur de se déplacer ont drastiquement réduit l’accès aux soins, la perte de revenus économiques rend, pour la population, le paiement des soins encore plus difficile, le système d’approvisionnement en médicaments, déjà défaillant, est désormais totalement inexistant. Depuis des mois, le système d’approvisionnement en médicaments est interrompu. Autant de raisons qui présagent une aggravation du déficit sanitaire dans les prochains mois surtout pour la communauté musulmane, menacée dans plusieurs villes du pays.

 La situation est aussi alarmante concernant la malnutrition dans le pays. Des indices au niveau national, relevant des enquêtes nutritionnelles conduites en juillet 2012 montrent des taux de Malnutrition Aigüe Globale de 8% et de Malnutrition Aigüe Sévère de 1,9%, comparables aux résultats de l’enquête de 2010. Le taux de malnutrition chronique est de 38,7%. Les plus  menacés sont les enfants qui sont exposés à ce phénomène dont le risque est l’augmentation du taux de mortalité infantile. L’instabilité et le problème sécuritaire ont aggravé les questions de sécurité alimentaire préexistant : mauvaises récoltes, marchés mal ravitaillés, pillages des faibles réserves de nourritures et volatilité du prix des denrées alimentaires. Le pays n’est plus ravitaillé suffisamment par ses voisins dont le Cameroun à cause du danger qui prévaut dans le pays. Les différents fournisseurs qui approvisionnent le pays craignent pour la sécurité de leur personnel à l’exemple des chauffeurs de camion qui transportent la marchandise en RCA et qui sont pour la plupart des musulmans. Une réalité préoccupante qui interpelle la communauté internationale pour sortir le peuple centrafricain du désespoir et du chaos.

Des réponses pour l’heure improductives

Hélas! actuellement les différentes réponses pour stabiliser et pacifier le pays sont vaines. La situation sécuritaire continue de se détériorer. Si l’opération Sangaris a permis de mettre en déroute les Séléka, celle-ci n’a pas pour autant empêché les massacres et le regain de violence entre les factions musulmanes et chrétiennes. Et la présence de la Mission Internationale de Soutien à la Centrafrique sous conduite africaine (MISCA) pour une période de 12 mois officiellement pour mettre fin à la « faillite totale de l'ordre public, l'absence de l'état de droit et les tensions interconfessionnelles » est au ralenti par rapport à ses objectifs.

La mise en place du gouvernement de transition avec à sa tête Madame Cathérine Samba-Panza n’arrange rien tant le pays reste toujours dans une situation difficilement contrôlable. A cela s’ajoutent les anti-balaka qui sont devenues un casse tête chinois pour les autorités en place et les forces internationales qui apportent leur aide à la RCA. Celles-ci sont considérées comme « des ennemis  de la paix » selon le commandant de l’opération Sangaris, le Français Francisco Soriano. Les miliciens anti-balaka sont accusés de « stigmatiser les communautés » et  d' « agresser la force Sangaris ». Un autre problème qui se pose est celui de leur désarmement. Leur arsenal[4] est composé d’une variété d’armes dont l’origine ou la provenance reste pour la plupart inconnue. Ce qui montre que le chemin vers la réconciliation nationale, sans être un vœu pieux, est encore long et parsemé d’obstacles pour qu’on revoie un jour, musulmans et chrétiens marcher ensemble main dans la main.

Comme on peut le constater, la RCA doit dépasser le clivage ethnique pour sortir de la situation dans laquelle elle se trouve. C’est une action concertée et non exclusive qui est aujourd’hui envisageable pour le pays et prenant en compte toutes les parties au conflit. La paix et l’harmonie ne pourront revenir que, le jour où les communautés musulmanes et chrétiennes décideront d’enterrer la hache de guerre. L’exemple du Rwanda et le miracle Sud-africain, doivent inspirer les Centrafricains. Et cela représente un défi pour eux et pour la communauté internationale qui doit l’accompagner dans ce long processus.

Rodrigue Nana Ngassam

[1] Journée de solidarité avec le peuple centrafricain, SAMEDI 21 DECEMBRE 2013 DE 10H00 A 20H00

SALLE RENE-ROUSSEAU- 48, RUE JULES FERRY 94500 CHAMPIGNY – SUR – MARNE, « SORTIR LE PEUPLE CENTRAFRICAIN DU CHAOS », p. 2. http://www.journaldebangui.com/files/communiques/534.pdf (consulté le 07 février 2014 à 16h 12).

[2] Ibid.,

[3] Toutes les organisations humanitaires travaillant dans le pays ont été touchées par des incidents de sécurité depuis le début de la crise. À Bangui, les bureaux et les résidences des agences des Nations Unies et des ONG internationales ont été pillés à de multiples reprises. Le personnel qui a été menacé a rapporté de sérieuses conséquences physiques et psychologiques.

[4] Il s’agit des fusils automatiques, des mortiers, des mitrailleuses légères et mêmes lourdes, des grenades, des roquettes anti -chars et des obus de mortiers etc. 

[1] La Séléka, terme qui signifie « coalition » en sango (la langue nationale), est un regroupement de partis et de leurs ailes militaires, c’est un mouvement peu cohérent en réalité composé de bandes armées très autonomes. Si ce mouvement est centrafricain, il comporte également des mercenaires étrangers, notamment soudanais et tchadiens.

[2] Explique pour metronews Philippe Bolopion, directeur auprès de l'ONU de Human Rights Watch (HRW), depuis Washington où il s'est rendu pour témoigner devant le Congrès américain.

Ces comédies au sommet de l’Afrique !

union_africaineQui a pu lui souffler cette idée ? Comme vous sans doute, j’ai entendu, le ministre nigérien des affaires étrangères, Mohamed Bazoum, dire au cours de sa dernière visite en France « qu’il faut que ceux qui ont fabriqué le terrorisme dans le Sahel en éliminant, l’ancien guide libyen Mouammar  Kadhafi puissent donner les moyens de le combattre. »  Expressément, il en appelait à la réaction de la France et des Etats-Unis.
En bon artisan d’une Afrique nouvelle, quel empressement de ma part pour saluer le courage d’un homme qui, a dit très haut et bien haut même ce que mijotait tout bas le peuple africain. Sur le continent, tout le monde est bien conscient que le mal du sahel est une émanation de la chute scabreuse de Kadhafi. Euphorique devant ses appels à l’ « ordre » du chef de la diplomatie nigérienne, je l’étais !
Mais soudain, une question me surplombe. Le fantôme de Kadhafi pèse-t-il encore sur l’Afrique ? Non ! me répondit ma conscience. Ce qui hante l’Afrique, c’est tout simplement la comédie au plus haut sommet du continent.
Je n’étais point un soutien de Kadhafi ! Je ne l’aurais jamais été ! Mais cet appel pressant au secours, quelques semaines après le fiasco autour de la situation sécuritaire en Centrafrique au sommet de l’Union Africaine montre ô combien l’Afrique manque de constance.
Ces dirigeants, ne savaient-ils pas que la chute de Kadhafi donnait libre cours à une déstabilisation de la région du Sahel ? Ne savaient-ils pas que Kadhafi, dégommé de son empire libyen ferait des dépenses supplémentaires pour leur sécurité nationale ? Voire même un manque à gagner en termes d’aide extérieure au développement dans le cadre de la coopération sud-sud ?
En filigrane, ça dénote d’une ignorance pathologique de ces leaders du continent. Aucun d’eux, presque n’avait haussé la voix au bon moment. Une ignorance caractéristique d’une comédie de la plus grande bassesse. Au dernier sommet de l’Union Africaine, on n’était pas bien loin du grand cabaret de Paris pour une représentation théâtrale d’un groupe souvent mal inspiré.
Le seul cas de la Centrafrique en dit long. Alpha Condé, président de la République de Guinée, président du Conseil de Sécurité de l’Union Africaine, qui se fait taper sur les doigts par ses pairs car il se montre ouvertement favorable à l’envoi des casques bleus dans le pays. Son ministre des affaires étrangères, toujours eux, fera marche arrière en prétextant que son président ne parlait pas au nom du conseil de sécurité mais en son nom propre.  Quelle aberration ?
Dans la foulée, le Tchadien Idriss Deby Itno montrera qu’à lui tout seul, il peut faire désavouer tous ses collègues! Il réussit à leur faire avaler, en attendant sa matérialisation, le principe d’envoi des casques bleus de l’ONU. Belle comédie présidentielle au plus haut sommet de l’Afrique.
Que dire de Jacob Zuma, le président sud-africain qui en pleine négociation encore incertaine de la commission de l’Union Africaine pour l’adhésion du royaume de Maroc fait des éloges en pleine tribune sur la République démocratique du Sahara Occidental. Une blague de très mauvais goût tout simplement. Suffisant pour faire dire à cet ancien journaliste béninois, que les sommets de chefs d’Etats en Afrique n’est rien d’autre qu’une partie entre des présidents mal élus pour sabler le champagne.
L’Afrique des miracles, qui se rêve et se vit sur le continent n’a sans doute pas besoin de ces comédies au plus haut sommet de la sphère continentale.
 

De-Rocher Chembessi

Ecoutez, vos querelles politiques tuent nos économies…

politiqueL’Afrique tangue ! Chacun y va de son expertise pour trouver les causes d’un malaise vieux de plusieurs siècles. Selon cette cohorte de « spécialistes » de l’Afrique, sa pauvreté serait liée à sa tumultueuse histoire marquée de nombreuses crises de civilisations. Pas sérieux, je l’espère bien, d’autres rattachent la frénésie économique du continent « berceau de l’humanité » dans sa position géographique. La pauvreté serait au sud du globe. D’accord ! Mais que disent-ils des dernières récessions économiques qui ont foudroyé les pays du nord ? Certes l’Afrique n’était pas épargnée, mais elles auront le mérite de redonner confiance à ceux qui sont convaincus qu’elle n’est point un continent damné.

Mais voilà, l’Afrique vivote encore ! Du moins certains pays où la ligne de conduite des leaders politiques semble plonger le continent dans une spirale d’échecs. Il ne se passe presque pas une année sans qu’un pays du continent se livre à de féroces agitations politiques. Des guerres d’intérêts particuliers qui embrasent des pays entiers. Des querelles politiques qui repoussent les indicateurs économiques dans un lointain passé. Une destruction du symbole africain de la solidarité qui polarise tout un continent.

De l’Egypte enfouie dans une tension politique post printemps arabe mal maîtrisé, à la République Centrafricaine (RCA) décimée par les agissements d’une rébellion pirate, au Soudan du Sud annihilé dans une guerre fratricide pour le contrôle du pouvoir et du pétrole, en passant par le Mali qui renaît des séquelles de l’agression islamiste, à la Somalie et la République Démocratique du Congo (RDC) devenues irrécupérables des animosités politico-militaires, l’Afrique n’est pas loin de détenir la palme d’or des querelles dans le monde.

Mais un faux palmarès avec de lourdes conséquences. Pas besoin d’une grosse loupe d’observateurs pour réaliser qu’il existe un nombre considérable d’Etats bien faibles sur le continent. Affligé par des oppositions politiques monstrueusement « rebelles », le pouvoir d’Etat se retrouve finalement dans la rue. Honneur au plus premier venu à condition qu’il soit endurant pour le ramasser.

C’est à croire qu’ils ignorent qu’aussi longtemps que le jeu politique se fera sous fonds de haine et d’agressions militaires, l’Afrique trainera le pas. Toutes ces prévisions qui font de lui un continent d’avenir n’auraient été que vaines. La situation économique serait plus difficile.

Les signaux passeront plus au rouge. Les entreprises privées tourneront au ralenti. La seule option pour les investisseurs ne sera que de nous fuir. Bien que vous me diriez que les chinois s’en moquent. Mais les capitaux chinois ne pourront au grand jamais combler toutes les pertes liées à ces fracassantes agitations politiques.

Dans le seul cas de la RCA, les querelles politiques ont mis un pays à genou. Une économie centrafricaine passée dans une récession de moins 15%, un trésor public à l’étiage, des fonctionnaires sans salaires. Au plus profond de la crise ivoirienne, c’est toute une économie sous régionale qui été prise dans une spirale de décroissance par endroit, et d’instabilité chronique ailleurs.

Cette situation peu nouvelle des crises politiques devenue le quotidien de l’Afrique, ajournerait inéluctablement la productivité et la compétitivité de l’économie continentale.

Le coût économique de la violence politique n’est pas des moindres…

 

De-Rocher Chembessi

Paix et sécurité en Afrique en 2013 : quel bilan ?

Cet article est le premier d’une série de trois articles sur la sécurité en Afrique. Après ce panorama sur les conflits armés en 2013, nous nous intéresserons au concept de « sécurité humaine » et à la manière dont les pouvoirs publics développent des politiques de protection des civils face aux nouvelles menaces sécuritaires. Enfin, nous verrons quels sont les défis majeurs pour l’année 2014 en matière de résolution des conflits.

War_PeaceDepuis le début des années 2000, les guerres sont en recul en Afrique. Le continent n’est plus cette terre de chaos et de violences brutales que certains journaux se plaisent encore à décrire : le niveau général de démocratie et de développement économique s’est amélioré et des mécanismes de résolution des conflits ont émergé, permettant une baisse régulière du nombre des conflits.

2013 aura tout de même été une année turbulente sur le continent, et les questions de sécurité ont souvent occupé une place centrale dans les réunions internationales. Quelles grandes tendances peut-on dégager ?

Le problème des périphéries oubliées

Depuis quelques années, la nature de la violence sur le continent a changé assez radicalement. La majorité des conflits ne sont plus des « grandes guerres » : ils n’ont plus pour enjeu le contrôle de l’État, mais se déroulent aux confins de l’État, dans des périphéries peu ou mal gouvernées. Dans une Afrique de plus en plus urbanisée, l’État a tendance à concentrer son attention et ses efforts de développement sur la capitale et les grands centres urbains. La division coloniale entre la « partie utile » et le reste du pays reste encore d’actualité. Des pans entiers du territoire national, souvent pauvres en ressources, sont totalement laissés pour compte, oubliés par un État qui a renoncé jusqu’à ses fonctions les plus basiques de maintien de l’ordre et de la sécurité. Dès lors, il n’y a rien d’étonnant à voir émerger des mouvements de contestation, qui se nourrissent du sentiment de marginalisation des populations.  

Parfois, le régime au pouvoir est tellement sclérosé que ces mouvements finissent par atteindre la capitale et prendre le contrôle de l’État. En République centrafricaine, la coalition rebelle de la Séléka, partie des régions reculées de la Vakaga et de la Haute-Kotto au nord-est, a pu arriver jusqu’à Bangui sans rencontrer d’opposition. Mais le plus souvent, c’est à un niveau local que ces conflits se jouent. La rareté des ressources crée des tensions entre les différentes communautés (entre agriculteurs et éleveurs, ou entre groupes ethniques), que l’État ne peut pas réguler puisqu’il a laissé s’installer un vide sécuritaire. Là où la présence de l’État permettrait de canaliser ces conflits, son absence laisse la porte ouverte à leur aggravation. En 2013, des incidents meurtriers ont ainsi éclaté aux confins de plusieurs États : l’Algérie, le Cameroun, l’Éthiopie, la Guinée, le Kenya, la Libye, le Mali, le Mozambique, le Nigéria, le Sénégal…

Du rebelle au trafiquant-terroriste : les nouveaux acteurs de la violence

Si la nature de la violence a changé, les acteurs de la violence ont également évolué au cours des dernières années. En 2003, les salafistes algériens du GSPC organisaient leur première prise d’otages au Sahel. Dix ans plus tard, leur action a fait des émules, les groupes se sont multipliés, et le phénomène du terrorisme, auparavant relativement inconnu du continent africain, est devenu une préoccupation centrale. Ces groupes sont à la fois internationaux et locaux : ils partagent l’idéologie du jihad et leurs militants collaborent régulièrement en profitant des difficultés des États africains à contrôler leurs frontières. Mais leur montée en puissance est aussi étroitement liée au problème des périphéries oubliées : Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et le MUJAO au Sahel, Ansaru et Boko Haram au nord du Nigéria, Al-Shabaab en Somalie, ont chacun profité de la faiblesse des États et d’un sentiment de marginalisation vis-à-vis du pouvoir central pour prendre pied dans ces régions périphériques et s’implanter dans le tissu social local. Ne voir en eux que des groupes étrangers aux connexions mondiales serait une erreur : ils auraient déjà été éliminés s’ils n’avaient pas trouvé un réel écho auprès des populations locales

En 2013, ces groupes ont perdu du terrain, mais ils ont prouvé à maintes reprises qu’ils n’avaient pas besoin d’administrer un territoire pour conserver leur pouvoir de nuisance. Au Nord-Mali, AQMI, Ansar Dine et le MUJAO ont perdu le contrôle de Gao, Kidal et Tombouctou après l’opération Serval, mais leurs militants rôdent toujours dans la région et continuent d’organiser des attentats ; au Nigéria, malgré un couvre-feu et une campagne de contre-insurrection brutale (responsable de centaines de victimes civiles), l’armée n’est pas parvenue à stopper les attaques de Boko Haram, responsables de plus de 1 200 morts en 2013. Avec l’attaque du 21 septembre contre le centre commercial de Westgate à Nairobi (67 victimes), Al-Shabaab a démontré sa capacité à mener des opérations spectaculaires contre des intérêts étrangers au-delà des frontières.

À côté des groupes terroristes, d’autres acteurs transnationaux ont profité des problèmes de gouvernance des États africains pour prospérer. Les actes de piraterie sont en baisse au large des côtes somaliennes, mais n’ont jamais été aussi élevés dans le Golfe de Guinée ; et malgré les efforts des brigades anti-stupéfiants, la cocaïne latino-américaine continue de transiter en masse par les côtes ouest-africaines et le Sahel et génère toujours d’énormes profits illicites.

Les principaux foyers d’instabilité

La fin d’année a vu une amélioration plutôt inespérée dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). En novembre 2012, les rebelles du M23 avaient mis en déroute l’armée congolaise (FARDC) et saisi la ville de Goma ; un an plus tard, ce sont des troupes congolaises plus disciplinées qui ont pris leur revanche, avec l’appui de la nouvelle Brigade d’Intervention des Nations Unies. Le M23 a déposé les armes, et même si une vingtaine de groupes armés sont encore actifs dans les Kivus et qu’il reste de nombreux efforts à faire pour améliorer la gouvernance et l’état de droit en RDC, la situation ouvre des perspectives intéressantes pour la paix dans les Grands Lacs.

2013 a confirmé le déplacement du centre de gravité des conflits vers la bande sahélo-saharienne. Le Sahel a concentré l’attention cette année, avec une évolution plutôt positive : au 1er janvier 2013, qui aurait parié sur la reconquête des régions du nord, l’élection d’un nouveau président et la chute précipitée du capitaine Sanogo ? Toutefois, beaucoup reste encore à faire : les négociations avec les groupes armés (MNLA, HCUA et MAA) sont au point mort et le Nord-Mali a connu ces derniers mois des violences sporadiques.

En Centrafrique, une spirale dramatique s’est enclenchée depuis la chute de François Bozizé en mars : la coalition hétéroclite de la Séléka s’est fragmentée, les rebelles se sont reconvertis en bandits armés, et le conflit a pris une tournure religieuse à partir de septembre lorsque des milices chrétiennes, les « anti-Balaka », ont pris les armes pour se venger des exactions et des pillages des ex-combattants, en majorité musulmans. En une seule semaine début décembre, l’ONU a compté plus de 600 victimes et 150 000 déplacés.

L’indépendance du Sud-Soudan en 2011 devait mettre un terme à plusieurs décennies de violences, mais depuis le conflit s’est au contraire complexifié. Malgré un rapprochement entre Khartoum et Juba, l’insoluble question de la frontière autour des zones pétrolières et de la répartition des revenus pétroliers continue d’empoisonner les relations entre le Soudan et le Sud-Soudan.  Chacun accuse l’autre d’armer en sous-main des milices sur son territoire. De plus, les deux régimes sont chacun fragilisés par des mouvements de contestation internes : à Khartoum, des manifestations ont été violemment réprimées en septembre, faisant 200 morts ; à la mi-décembre, des violences ont éclaté à Juba après que le président Salva Kiir a annoncé avoir déjoué une tentative de coup d’État orchestrée par son ancien vice-président et désormais rival politique Riek Machar.

Les « solutions africaines aux problèmes africains », un concept à la peine

L’année 2013 a débuté avec une intervention française au Mali (l’opération Serval) et s’est achevée avec une intervention française en Centrafrique (l’opération Sangaris), couplée à un sommet sur la Paix et la Sécurité en Afrique organisé à … Paris. Bien plus qu’un retour en force de la « Françafrique » (contre laquelle François Hollande a pris plus de mesures que tous ses prédécesseurs), ces trois évènements témoignent de la difficulté à mettre en pratique le concept de « solutions africaines aux problèmes africains ».

Depuis une quinzaine d’années, la formule ressurgit à chaque nouveau conflit, de la bouche des dirigeants occidentaux comme de celle de leurs homologues africains, et le sommet de Paris n’a pas fait exception. Sa mise en pratique est pourtant bien loin de répondre aux espérances de la génération des panafricanistes des années 1990 qui voyaient dans ces « solutions africaines » un outil d’émancipation, une rupture vis-à-vis du paternalisme occidental. En somme, les « solutions africaines » devaient être la clé d’une « renaissance » du continent ; or, la formule sonne au contraire de plus en plus creux, et l’année écoulée appelle donc  à un regard plus réaliste.

Côté occidental, si la formule est aussi populaire à Washington, Londres, Paris ou Berlin, c’est avant tout parce qu’elle épargne à ces pays de trop lourdes responsabilités lorsqu’un conflit ne les intéresse pas particulièrement ou qu’elles n’ont pas les moyens de s’y impliquer. Depuis le génocide du Rwanda, dire que l’on ne veut pas se mêler à un conflit africain est devenu tabou ; alors à la place, on dit qu’il faut privilégier des « solutions africaines ». Utile.

Côté africain, deux problèmes se posent. Le premier concerne la capacité des armées africaines : les équipements sont vétustes et insuffisants, les troupes peu entraînées et les récentes opérations militaires des armées même les plus aguerries – l’aventure hasardeuse de l’armée sud-africaine en Centrafrique pour défendre le régime en perdition de Bozizé ou la contre-insurrection brutale et peu efficace des troupes nigérianes contre Boko Haram – n’incitent guère à l’optimisme.

Deuxièmement, l’idée même de « solution africaine » est remplie d’incertitudes et de contradictions. Qu’est-ce qu’une « solution africaine », et pourquoi devrait-elle être systématiquement appréciée par tous les États concernés par un conflit ? Il serait naïf de croire que les 54 pays du continent, par le simple fait d’être « Africains », partagent une vision commune de la paix en Afrique. Qu’est-ce qu’une « solution africaine » au problème de la Somalie ? Une intervention kenyane, qui menace les ambitions régionales de l’Éthiopie ? Ou une intervention éthiopienne, qui heurte les intérêts du Kenya ? Dans le cas du Mali, la « solution algérienne » – négocier avec les groupes armés du Nord pour isoler les terroristes d’AQMI – s’opposait à la « solution de la CEDEAO », partisane d’une intervention militaire… Et au sein même de l’organisation ouest-africaine, les pays francophones craignaient qu’une opération menée par la CEDEAO ne permette au poids-lourd régional anglophone, le Nigéria, d’étendre son influence vers le Sahel. À vouloir écarter le gendarme nigérian, c’est finalement une solution non-africaine, celle du « gendarme français », qui s’est imposée.

Les « solutions africaines aux problèmes africains » font donc partie de ces concepts « tendances », avec lesquels on ne peut pas vraiment être en désaccord, mais à partir desquels il est quasiment impossible d’arriver à un programme d’actions concrètes. Finalement, la formule résonne surtout comme un cri d’encouragement à l’intention des gouvernements africains : « intéressez-vous aux problèmes de votre continent ! ». Sa vertu principale est d’appeler à une prise de responsabilité et à un leadership africain.

2014 : le défi du leadership ?

Or, c’est justement là, sur cette question du leadership, que le bât blesse : il n’y a toujours aucun État capable d’assumer un rôle de leader continental sur les questions de sécurité. Les deux candidats naturels – l’Afrique du Sud et le Nigéria – peinent à convaincre. Le premier a une diplomatie bruyante, mais pas toujours cohérente, comme l’a montré le scandale des militaires en Centrafrique ; le second a trop de mal avec ses propres problèmes sécuritaires internes (Boko Haram, le delta du Niger) pour donner l’exemple et impulser une dynamique. Les trois autres plus gros contributeurs au budget de l’Union africaine ne sont guère plus satisfaisants : l’Algérie a été dépassée par les évènements au Sahel ; et comme le Nigéria, on ne peut pas attendre beaucoup de la Libye et l’Égypte tant qu’elles n’auront pas réglé leurs crises politiques internes. D’autres États sont actifs à un niveau régional, comme le Burkina Faso et le Tchad dans le Sahel ou l’Éthiopie dans la Corne de l’Afrique, mais leur engagement est plus limité dès lors que leurs intérêts ne sont pas directement concernés.

Depuis la formation de l’Union africaine en 2002, des progrès considérables ont été réalisés sur le plan institutionnel pour former un cadre africain de résolution des conflits. Pour ceux qui seraient tentés de se satisfaire de ces avancées, 2013 aura constitué un utile appel à la vigilance : beaucoup reste encore à faire en 2014 et dans les années à venir pour éviter que ces institutions ne deviennent des coquilles vides, comme beaucoup d’autres dans l’histoire du continent.

Intervention en Centrafrique : L’Afrique, toujours en retard

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Le régime de François Bozizé s’est effondré suite aux assauts soutenus de la « coalition » (Seleka en sango) des disgraciés, opposants, et mécontents. L’effondrement de ce régime a été la conclusion d’une série de troubles politiques et sécuritaires, symptomatiques de la faillite structurelle de l’État. La prise du pouvoir par cette coalition n’a pas permis de rétablir le monopole de la violence légitime de l’État dans ce pays, contesté depuis une dizaine d’années par des groupuscules armés dont certains sont originaires des pays voisins. L’anarchie et l’insécurité qui se sont installées et les séries de pillages commis par les éléments de la Seleka font qualifier la situation de « pré-génocidaire » par le département d’État américain. Après moult refus de s’impliquer dans ce dossier, la France annonçait ce 26 novembre l’envoi de 1 000 soldats pour résorber les tensions dans ce pays. La communauté des États africains, passive à certains égards, prenait acte, manquant encore une fois l’occasion de concrétiser un idéal longtemps proclamé.

Pourquoi cette situation pré-génocidaire?

Bien avant la chute du régime de François Bozizé, la Centrafrique possédait toutes les caractéristiques d’un État en faillite. Le nord de la Centrafrique était le repaire de groupuscules armés, rebelles à l’autorité des États voisins (comme le Front uni pour le changement du Tchad qui a lancé son offensive sur Ndjamena en 2008 à partir de cette région),  alors que les régions australes constituaient le territoire de nomadisation de groupes comme l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), du sinistre Joseph Kony. Le gouvernement de Bozizé a montré ses limites face à la prolifération de ces groupes, limites qui s’expliquent par des raisons plus néopatrimoniales que découlant de l’intérêt national. Le rapport de l’International Crisis Group de juin 2013, pour expliquer la démission de Bangui de certaines de ses régions comme la Vakaga et la Haute-Kotto, fait part de cette anecdote de Bozizé à son fils Jean-Francis, alors ministre de la défense : « si tu leur donnes tous les équipements qu’ils réclament, sois sûr que dans les quatre heures qui suivent, ils effectueront un coup d’État à mon encontre ».

Il n’est pas étonnant que face à cette démission de l’État et la mise à l’écart de certains groupes ethniques par le régime, tous ceux qui avaient des reproches envers Bozizé se soient coalisés au sein d’une organisation pour exprimer leurs griefs et, vu leurs premiers succès, prendre le pouvoir en République centrafricaine. L’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR), la Convention des patriotes pour la justice et la paix (CPJP), la Convention patriotique pour le Salut du Kodro, principaux membres de la Seleka, ont commencé leur offensive contre Bangui en décembre 2012 avant d’être arrêtés par les forces tchadiennes de la Mission de consolidation de la paix en Centrafrique (MICOPAX). Le non-respect des accords de Libreville II et l’obstination du régime à trouver une solution militaire au conflit ont été parmi les facteurs ayant entrainé la reprise des hostilités, la défaite de Bozizé le 24 mars 2013, et sa fuite en hélicoptère pour le Cameroun, avec bien sûr cinq mallettes dont le contenu est aisément devinable.

La Seleka est une agrégation de groupes divers, unis le temps de quelques mois par leur opposition à Bozizé. Une chose est de prendre le pouvoir, c’en est une autre que de gouverner. Michel Djotodia, chef d’État de la transition, a dissous la Seleka en septembre 2013 mais n’a pu forcer les différents groupes à déposer les armes et à retourner à leurs occupations civiles. La présence de ces différentes milices, dont le gouvernement de transition s’est déchargé, a causé la multiplication d’actes de violence (pillages, viols, meurtres…) qui s’étaient manifestés lors de la marche vers Bangui de la coalition. Le gouvernement de transition, représentatif de peu, ne pouvait jamais assurer un contrôle ferme sur tous ces groupuscules, plus intéressés par l’appât du gain que le bien-être des populations, comme l’illustre les affrontements pour le contrôle des zones minières de Gaga. La prédation a progressivement pris une tournure ethnico-religieuse. Les exactions de ces groupes de combattants, majoritairement musulmans, ont entrainé la formation de milices d’auto-défenses des populations chrétiennes, qui désiraient « jouer le match retour » en s’attaquant aux populations musulmanes. Viols, meurtres d’enfants et de femmes, pillages, profanations de symboles religieux s’associent à la malaria pour créer une situation apocalyptique au cœur de l’Afrique.

L’Afrique et la France en Centrafrique

La passivité de certains pays et organisations du continent ont quelque peu rendu nécessaires (encore une fois) le déploiement des troupes françaises en Centrafrique. Dans la perspective foucaldienne, l’émergence de la biopolitique ou gouvernance des populations était LA manifestation de la modernité. Mark Duffield ajoute à ce concept une perspective marxisante (donc structurelle) pour analyser la gouvernance mondiale libérale et son corollaire, l’intervention pour garantir la sécurité humaine. Selon son interprétation des notions de « biopouvoir » et de « biopolitique » de Foucault dans Getting Savages to Fight Barbarians, la gouvernance des populations se manifeste aussi à travers les politiques de développement où les recommandations des organisations internationales et des États du Nord confinent les sociétés des pays en développement dans des systèmes auto-régénérateurs, censés assurer leur autonomie par le strict minimum, en gouvernant par procuration leurs conditions de vie malgré la fin de la colonisation. La perpétuation de ce cycle, par les sauvages (ceux qui veulent le développement proposé par le néolibéralisme) sur les barbares (ceux qui refusent, combattent le développement) n’est ainsi qu’une continuation de l’administration indirecte, par les chefs de canton, des populations colonisées. L’idéal du développement n’a de sens ainsi que par la réalité du sous-développement. Sans ce dernier, le premier n’aura aucun sens d’où la nécessité de le pérenniser.

La résurgence des conflits internes (et l’émergence des « nouvelles guerres » si l’on souscrit à l’hypothèse de Mary Kaldor) constitue une autre manifestation de cette dialectique. Pour Duffield, elle renforce l’importance du développement et l’intervention pour rétablir la sécurité humaine des différentes entités internationales.  Si l’État ne peut pas assurer le monopole de la violence légitime dans son territoire, il est ainsi légitime d’intervenir et de gouverner les corps. Dans le contexte centrafricain, les États africains ont eu des attitudes allant de la complicité avec la Seleka à la défense armée du régime de Bozizé.  Ce régime s’est progressivement aliéné le soutien de ses voisins comme le Tchad et le Gabon à cause du non-respect des accords de paix et de transition, signés sous l’égide de la Communauté économique des États d’Afrique Centrale (CEEAC). De plus, le Tchad reprochait au régime de Bozizé son inaction dans la région du Vakaga, région qui a servi à la tentative de renversement du régime de Déby par le Front Uni pour le Tchad (FUC) en 2006. L’inaptitude du pouvoir de Bozizé à contrôler ces régions et son obstination à ne pas respecter les accords signés sous les auspices du Tchad et du Congo-Brazzaville ont sans doute contribué à son isolement au sein des pays de la CEEAC.

Bourdes et malheurs se sont abattus sur Bozizé depuis son arrivée au pouvoir. Si l’on en croit le rapport de l’International Crisis Group de juin 2013 sur la situation dans ce pays, les rapports se sont refroidis entre la RCA  d’une part et la Guinée équatoriale et le Congo-Brazzaville d’autre part depuis le décès de l’ancien président Ange-Félix Patassé. Le soutien manifeste de la RCA à Nkosazana Dlamini-Zuma à la tête de l’Union Africaine au détriment du gabonais Jean Ping a réfréné les ardeurs de Libreville envers Bozizé. Il en est de même entre Bangui et Yaoundé suite à l’affaire Ntsimi.

En dépit de cet isolement régional, Bozizé a longtemps bénéficié du soutien politique et militaire de l’Afrique du Sud face à la Seleka, et à la froideur de ses voisins. Était-ce dû au soutien de Bozizé à la candidature de Dlamini-Zuma? Ou simplement à la  volonté de l’Afrique  du Sud de s’affirmer comme pôle de puissance en Afrique subsaharienne? Sans doute toutes ces considérations ont influé sur la décision de Pretoria de déployer des troupes dans cet État en janvier 2013.

L’intervention de l’Afrique du Sud, dans un rôle que la France endossait régulièrement dans ses anciennes colonies (Hollande a refusé de prendre des mesures actives en soutien au régime en décembre 2012), n’a pas pu empêcher la chute de Bozizé comme on le sait. Mais elle constituait un pas vers le règlement des affaires du continent par les pays d’Afrique, vœu pieu souvent proclamé dans les accords par États et organismes africains. L’Afrique du Sud postapartheid a toujours privilégié  la  résolution des conflits africains par l’Afrique, reléguant de ce fait à l’arrière-plan des États qui ont toujours eu une certaine idée de leur rôle en Afrique. Seulement, ce déploiement des troupes a été mal vu par les autres pays de la CEEAC. De même, les premières pertes humaines face aux éléments de la Seleka ont suscité un débat en Afrique du  Sud, sur cette intervention hors de la SADC. L’argument de la sauvegarde d’intérêts miniers a été même avancé par les détracteurs pour critiquer la position de Pretoria. Le Tchad, le Gabon et autres satellites de la France dans la région, comme on l’a vu avait déjà des reproches envers Bozizé et n’ont pas vu d’un bon œil cette politique sud-africaine. De même, ce n’est pas la première fois que Pretoria se heurte à Paris et à ses satellites dans la médiation de conflits internes en Afrique. Que ce soit en République démocratique du Congo qu’en Côte d’Ivoire, ces États ont toujours eu des approches différentes, ambitions qui ont sans doute aggravé les violences qu’ils voulaient endiguer.

L’Afrique, toujours en retard.

Face au risque de guerre civile ethno-religieuse en Centrafrique, une intervention pour préserver la sécurité des individus s’impose, qu’importe ce qu’on peut penser de la souveraineté de ce pays. L’incapacité de l’État à assurer la sécurité des individus et l’incapacité des États africains à prévenir tout d’abord le conflit Seleka-Bozizé et ensuite les actes prédateurs des milices armées sur les populations rend le déploiement des troupes françaises quelque peu nécessaire. Comme en Côte d’Ivoire et comme au Mali,  on note un échec de l’Afrique à trouver une solution à ses propres problèmes. Si Le Monde se demande : «Qui mieux que la France pour jouer les pompiers en République centrafricaine ? », c’est que les élites africaines ont encore une fois échoué à relever les défis de l’indépendance.

L’approche de l’Afrique du Sud (axée sur la défense de Bozizé) n’était sans doute pas la meilleure mais, soutenue et amendée par les entités africaines, pouvait grandement contribuer à éviter l’état dans lequel se trouve ce pays aujourd’hui. L’isolement de la Centrafrique au sein de sa région a de même contribué à cette situation. Au final, 1000 hommes seront déployés par Paris pour une intervention de courte durée. Sans doute, les États de la CEEAC viendront en appui pour résorber la crise avec le déploiement de leurs propres troupes. Fallait-il que les églises soient brûlées, les civils attaqués, les femmes violées pour que le monde réagisse. Il est vrai que tous les yeux étaient tournés vers le Mali durant cette année 2013. Le redéploiement de soldats tchadiens basés alors en Centrafrique dans ce pays a sans doute facilité la tâche au Seleka. Quoiqu’il en soit, cette intervention ne signalera pas la fin de la crise humanitaire en Centrafrique? Il faudra gouverner les corps, contrôler les populations, et puis ce sera au tour des ONG de jouer leur sinistre partition. Mais tout d’abord inciter les sauvages à réfréner les ardeurs des barbares.

Une histoire de la Centrafrique : Lettre ouverte à Barthélémy Boganda

Michel-Djotodia-chef-de-la-coalition-rebelle-S-l-ka-et-le-pr-sident-centrafricain-Fran-ois-Boziz-"Cher Patriarche Barthélémy, votre Oubangui-Chari est entrain de tarir ; au pied de votre tombe, je vous le dirai, ce soir !"

    « Rien ne s’accomplit de grand sans de grands hommes                                                                                                                                                                  Charles De Gaulle

 

Cher Patriarche Barthélémy BOGANDA, vous fûtes un grand homme ! Vous appartenez sans aucun doute à la communauté des Africains du siècle, ces Africains qui méritent éternelle reconnaissance. Vous faites partie de ces braves combattants, pères de notre (nos) indépendance(s), témoins des jours heureux et des deuils partagés. Votre pays fut jadis une terre bienheureuse. La Centrafrique est un beau pays au beau paysage, aux ressources abondantes. Mais, quel gâchis !

En ce dimanche saint, ce dimanche des Rameaux, l’information a fini de faire le tour du monde : les rebelles de la coalition SELEKA sont entrés à Bangui, obligeant le Général François Bozizé à plier bagages, à céder le trône, trône qu’il avait lui-même conquis par les mêmes procédés. Si le dimanche des rameaux commémore l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, l’entrée des rebelles dans la capitale centrafricaine en cette veille du dernier dimanche avant pâques ne saurait être glorieuse. A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire… Triste !

Je suis triste que ce pays que vous avez tant aimé, vous le grand panafricaniste, soit suspendu de l’Union Africaine par son Conseil de Paix et Sécurité. La mesure est juridiquement et politiquement juste mais le fait que la Centrafrique l’ait méritée est regrettable. Le comportement de ses élites est inacceptable (coups d’Etat, complots, putsch, subversions, rébellions…).

A tout point de vue, Barthélémy BOGANDA a été un patriote sincère, un panafricaniste convaincu. Député de l’Oubangui-Chari de 1946 à 1958, il se distingua par ses prises de positions courageuses et son sens aigu des responsabilités. Rien d’étonnant pour ce géant dont le nom (Boganda) signifie dans une des langues locales : « Je suis ailleurs, je ne suis nulle part ». Rien d’étonnant pour ce chrétien qui avait très tôt exprimé sa volonté de devenir prêtre. C’est en 1946 que Mgr Grandi, évêque de Bangui l’incite à compléter son œuvre humanitaire et sociale par une action politique. Il est donc clair que Boganda est entré en politique au nom des plus hautes vertus, au nom d’un devoir sacré. En est- il de même pour ses successeurs ? Excepté Abel GOUMBA, et dans une moindre mesure David DACKO, tous ses successeurs n’ont jamais eu ce sens élevé des devoirs et cet absolu désintéressement. Boganda a été un grand panafricaniste. Pendant la période de l’autonomie interne des territoires, le patriarche Boganda avança l’idée d’une grande République Centrafricaine élargie à quatre territoires (l’Oubangui Chari, le Tchad, le Congo Brazzaville et le Gabon). Il avait fait de son mieux, malheureusement ! Selon Abel GOUMBA, compagnon de Boganda et ancien Vice-président de la Centrafrique, interrogé par France 5, lorsque le patriarche envoya une délégation à Libreville pour présenter ce projet de fédération, ils (les membres de la délégation) n’ont même pas été autorisés à fouler le sol gabonais. C’est ainsi que la délégation n’a même pas pu s’entretenir avec ceux qui tenaient uniquement à leur « petit Gabon ». Comme Houphouët Boigny de la Cote d’Ivoire, Léon MBA ne voulait pas que « son petit Gabon » devienne la « vache laitière » pour d’autres Etats. Triste ! Et pourtant, Boganda ne comptait pas s’arrêter là, car il voyait l’unité africaine en trois étapes : la République Centrafricaine d’abord, l’Union des ex-colonies des pays de langue latine ensuite, et enfin la Grande Union Africaine. Dommage !

C’est cette grande icône de l’engagement politique, ce membre du cercle des vrais leaders africains qui a disparu un dimanche de Pâques 1959, dans un accident d’avion dont les causes ne sont toujours pas élucidées.

Cher patriarche, votre disparition a plongé vos militants et votre pays dans un grand désarroi. La Centrafrique pleurera toujours son digne fils ! C’est votre cousin David DACKO, un instituteur, qui vous succéda mais il fut renversé fin 1965 par son cousin Jean Bedel BOKASSA, chef des armés qui a réussi à retourner la situation en sa faveur en neutralisant la gendarmerie. Et le calvaire commença ! C’est comme qui dirait que les deux grands fleuves de votre beau pays : l’oubangui et le chari commençaient à tarir, à ne plus être cette source à la grande eau.

Bokassa se fait couronner empereur en 1977. Bokassa 1er, Empereur de Centrafrique, s’appelait-il. Celui qui, pendant quatorze ans régna sur la Centrafrique, mérite assurément de figurer au panthéon de la bouffonnerie. Sous l’hermine, se cachait un dictateur aux méthodes impitoyables. Comme un tigre en papier ne peut jamais tenir longtemps, Bokassa est renversé le 21 septembre 1979 alors qu’il se trouvait en Libye par l’opération Barracuda sur ordre du président Français Giscard D’ESTAING. Un transit français dépose sur l’aéroport de Bangui son successeur (et prédécesseur) David Dacko, encore étonné du rôle qu’on lui a fait jouer. Vous avez toujours su que la France ne fait jamais les choses gratuitement. Les événements suivants vous donneront raison parce qu’il fut chassé du pouvoir le 1er Septembre 1981 par le Général André KOLINGBA qui instaura un régime militaire. KOLINGBA régna jusqu’à 1993, année où, suivant le courant de la démocratisation lancé par le sommet de la Baule, les premières élections multipartites ont lieu et Ange- Félix PATASSE est élu président de la République. Malheureusement, cette parenthèse démocratique sera de courte durée. En 2001, une tentative de coup d’Etat provoque de violents affrontements à Bangui. Malgré l’intervention de la communauté internationale (MINURCA), le 15 mars 2003, le Général François Bozizé réussit, avec l’aide de militaires français et de miliciens tchadiens un nouveau coup d’Etat et renversa le Président Patassé. Et le samedi dernier, les rebelles de la coalition SELEKA ont annoncé leur entrée dans Bangui, demandant aux Forces Armées Centrafricaines (FACA) de ne pas combattre et au Président François Bozizé de quitter le pouvoir ; quelques heures plus tard, ils prennent le palais présidentiel.

Voilà cher patriarche, l’histoire de votre patrie depuis que vous êtes partis rejoindre les cieux.
De l’outre-tombe, vous ne devez vraiment pas être fier de cette nation, je le présume. La vie (ou la mort) ne vous a même pas donné la chance de voir votre pays accéder à l’indépendance totale (en 1960) mais vous vous êtes acquitté de votre tâche avec abnégation. Pendant l’autonomie interne (à partir de 1958), votre pays étant devenu une République, vous l’avez dirigé en tant que chef charismatique, soucieux des préoccupations de son peuple. Hommage doit vous être rendu, comme du reste il doit l’être à tous ces patriotes africains, héros combattants, à qui nous devons l’indépendance dont certains sont hélas souvent mal connus. Sur ce registre, nous rendons un vibrant hommage à Kenneth KAOUNDA, premier Président de la Zambie indépendante (ex Rhodésie du Nord), quoi que l’on puisse dire. Surnommé le « Gandhi Africain », KAOUNDA a été inspiré dans son action politique et son comportement de tous les jours par les préceptes que GANDHI a enseigné aux communautés indiennes : non violence, désobéissance civile, résistance passive. Hommage et reconnaissance doivent être aussi rendus au camerounais Ruben UM NYOBE, surnommé Mpodol (le sauveur). C’est à lui que l’on doit la réunification du Cameroun par un discours mémorable à la tribune des Nations Unies. Il est l’une des figures emblématique de la lutte pour l’indépendance du Cameroun. Um Nyobé est mort assassiné par l’armée française le 13 septembre 1958. Il partagea cette fin tragique avec ses compagnons Félix- Roland MOUMIE et Ernest OUADIE. Il est vrai que UM NYOBE est proclamé héros national du Cameroun en juin 1991 ; cependant, il mérite d’être mieux connu et toute son œuvre ressuscitée.

 Que dire de Patrice Lumumba, leader du MNC (Mouvement National Congolais) qui refusa le paternalisme belge ? Lumumba est un héros, un martyr, sacrifié par les plans sordides des Belges combinés aux tactiques de la CIA, avec la complicité de certains de ses compatriotes, des figures affreuses qui ne voyaient pas au-delà du bout de leur nez. Quant à Lumumba, lui et deux de ses compagnons moururent atrocement, torturés, assassinés et leurs corps jetés dans une cuve d’acide sulfurique. Tout cela parce qu’il défendait la dignité de son peuple et l’unité de son pays (empêcher à tout prix les velléités sécessionnistes du Katanga et du Kassaï). Au Sénégal, le temps est venu de redonner à Mamadou DIA et à Valdiodio NDIAYE toute la place que méritent ces vieux lions, artisans de notre indépendance. Parlant d’eux je pense naturellement au Mali avec le grand Modibo Keita… La lise est longue !

 Assurément, les coups d’Etat en Afrique constituent un frein pour la démocratie, un véritable cancer. Les bruits de botte et des armes est de plus en plus assourdissant sur le continent. Il est temps de mettre un terme à ce cycle infernal, ce cycle peu honorable. Il s’agira d’accepter courageusement de mettre un terme aux « tutelles » et au « parrainage ». Collaborer avec l’ancien colonisateur sur des bases claires empreintes de respect réciproque et de sincérité. Il est impératif d’arrêter de convoiter les trônes que pour les lambris dorés du pouvoir, pour des intérêts égoïstes ou pour se venger de frustrations exclusivement personnelles. L’Afrique doit avancer, donc les africains doivent changer. Les informations reçues du continent périodiquement sont inquiétantes. Il appartient à la jeunesse africaine d’exiger un changement de comportement des élites en vue d’envisager l’avenir avec beaucoup plus de sérénité et d’espoir. Ce continent regorge de ressources innombrables, de talents connus ou cachés, une histoire, des leaders qui ont combattu pour l’indépendance et qui nous ont légué un héritage inestimable.

Il est temps que nous apprenions à noyer les passions particulières dans un bain de volonté générale, apprendre à nous surpasser pour sauver l’Afrique.

Boganda, vous aviez œuvré pour la cohésion, pour une Afrique prospère, c’était votre cri de cœur qui exaltait les vertus de l’unité, de la dignité et de la grandeur africaine. Votre projet de la grande République Centrafricaine avait commencé à inquiéter les milieux colonialistes, aidés par d’autres dirigeants africains qui n’avaient pas la même clairvoyance que la vôtre, c’est pourquoi vous vous êtes contentés d’une République Centrafricaine épousant les seules limites de l’Oubangui-Chari.

Nonobstant ces tourbillons, ces coups d’Etat, ces complots, ces reniements, il est encore possible de remettre ce pays sur les rails du progrès. Et j’ose espérer que la prochaine fois, je vous rendrai compte de choses moins tristes. Pourquoi pas, assez glorieuses ?